‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 14 sur 21 · CAMPAGNES DE TURENNE EN ALSACE (1674-1675). — SA MORT SES OBSÈQUES · texte numérisé non relu

CAMPAGNES DE TURENNE EN ALSACE (1674-1675). — SA MORT SES OBSÈQUES

Turenne était revenu de sa campagne assez mécontent de lui-même et très irrité contre Louvois, qui avait contrecarré ses plans et ne lui avait pas envoyé les renforts qu'il demandait et dont il avait un réel besoin. Il unit son ressentiment à celui de Condé, qui avait, lui aussi, à se plaindre de l'orgueilleux et intraitable ministre. Ils s'assurèrent du concours de Colbert et de Pomponne, et résolurent de demander au roi l'éloignement de Louvois, dont la position fut sérieusement compromise. Heureusement pour le ministre de la guerre, l'intrigue s'ébruita, et l'habile le Tellier sauva son fils. Il gagna Condé par d'adroites flatteries, par des promesses pour la campagne suivante, surtout par la crainte de voir Turenne, son rival, profiter seul d'un triomphe commun, et le détacha de la ligue.

Turenne, abandonné par le prince, parla néanmoins au roi; mais il n'osa demander ou il n'obtint pas le renvoi du ministre. Comme il faisait observer à Louis XIV que Louvois était capable de rendre de grands services dans le cabinet, mais qu'il n'avait pas assez d'expéri^ce de la guerre pour s'en attribuer la direction, le roi consentit à ce que le maréchal entretînt avec lui, par l'intermédiaire du cardinal de Bouillon, une correspondance qui échapperait à toute autre personne, quelle qu'elle fût. Louis XIV promit en outre que Louvois irait faire une visite à Turenne en témoignage de soumission. Sur l'ordre du roi et les instances de son père, Louvois fit cette démarche, qui dut bien coûter

à cet esprit orgueilleux. Turenne en rendit compte à Louis XIV. « Sire, lui écrivit-il dans le courant de janvier 1674, je dirai à Votre Majesté que M. le marquis de Louvois vint me voir hier, que j'irai chez lui dès que je serai de retour et que j'en userai fort civilement avec lui. Il m'a avoué que l'on a eu beaucoup de temps pour sauver Bonn avec quatre ou cinq mille hommes, et par là toutes les affaires. Nous sommes entrés dans de grands détails, avec beaucoup d'honnêteté et de dissimulation de son côté. Je savais parfaitement, il y a deux jours, comment s'était passé l'accommodement de M. le prince avec M. le Tellier, et comme le marquis de Louvois y est entré, et les raisons que l'on lui a dites pour cela. Comme j'aurai l'honneur de pouvoir parler à Votre Majesté ici, et de lui écrire quand elle sera éloignée, je lui dirai ou lui ferai savoir les pas que M. de Louvois continuera à faire pour entrer dans les sentiments de son père, lequel n'a jamais pardonné; et cela joint avec l'ambition du fils. Votre Majesté peut bien juger du danger où est un homme éloigné, et quel est le précipice qu'il voit à chaque pas devant soi, puisque, étant près, il a remarqué quantité de petits endroits qui ne l'assurent que trop de cette vérité-là. » On peut voir par celte lettre que toute animosité n'avait pas cessé entre ces deux hommes; mais, on ne saurait trop le reconnaître à leur gloire, s'il y eut des froissements et des torts réciproques, si Turenne, fier de sa longue expérience et de sa belle carrière militaire, ne sut pas toujours ménager le caractère hautain et susceptible de Louvois, leurs querelles cessèrent lorsqu'il s'agit du salut de la patrie; nous le verrons dans la campagne suivante, pendant laquelle Louvois mit au service du génie militaire de Turenne ses talents d'organisateur et d'administrateur.

Turenne était généreux et savait pardonner. Dans l'entrevue où le maréchal exposa au roi ses griefs contre Louvois, le roi lui parla du marquis de Saint-Abre, lieutenant général, et l'assura que cet officier ne servirait plus sous lui. Turenne, surpris, lui en demanda la raison; le roi lui dit que Saint-Abre avait blâmé sa conduite dans la campagne, et écrit à Louvois que, s'il avait été consulté, il aurait pu sauver Bonn sans risquer l'Alsace. « Pourquoi, répondit Turenne, ne m'en a-t-il rien dit? je l'aurais écouté volontiers, et j'aurais examiné si son projet pouvait être exécuté, d II fit ensuite l'éloge de Saint-Abre, et pria le roi de ne pas lui ôter un officier aussi distingué.

Turenne, qui commençait à vieillir et que cette lutte persistante irritait et lassait, eut alors, paraît-il, la pensée de quitter le monde. D'après Ramsay et Raguenet, bien placés pour le savoir, il était de tradition constante de leur temps, dans la maison de Bouillon et dans l'ordre des Oratoriens, que Turenne avait exprimé l'intention de se retirer dans la maison des pères de l'Oratoire. Le saint -siège, ayant

appris cette résolution, envoya à Paris un délégué pour confirmer Turenne dans ses pieuses pensées et lui promettre le chapeau de cardinal s'il y persévérait. On raconte que Louis XIV fut obligé d'user de son autorité pour faire revenir le maréchal sur cette détermination, qui eût été un malheur public au moment où son génie était plus que jamais nécessaire à la France.

La situation avait, en effet, changé. Bien loin de pouvoir attaquer ses ennemis, Louis XIV allait être réduit à se défendre. Une coaHtion s'était formée contre le grand roi. L'Angleterre protestante s'était alliée à la catholique Espagne; l'Empire, la Hollande, tous les princes allemands, même l'évéque de Munster et l'électeur de Cologne, s'étaient déclarés contre Louis XIV. Le grand électeur avait violé sans hésitation le traité qu'il avait signé l'année précédente. Seuls le duc de Bavière et l'électeur de Hanovre restaient dans la neutralité.

Le roi de France prit son parti avec résolution. Il donna l'ordre d'évacuer toutes les places tenues par ses troupes sur le Rhin et la Meuse, à l'exception de Graves et de Maëstricht ; puis, apprenant que l'électeur palatin s'était engagé par un traité à joindre ses armes à celles des Impériaux, il fit occuper par les marquis de Vaubrun et de Rochefort la ville de Germersheim.

Tout à coup, le 18 mars, six mille Allemands, sous le commandement de Caprara, passèrent le Rhin. Le marquis de Beauvezé, en ayant eu nouvelle, sortit de Landau avec six cents chevaux pour aller reconnaître l'ennemi ; il fut attaqué et blessé. Louis XIV jugea que les confédérés n'avaient quitté leurs quartiers d'hiver avant la saison que pour assiéger Philippsbourg, dont les fortifications n'étaient pas encore achevées, ou pour pénétrer en Alsace. H donna à Turenne l'ordre de partir immédiatement.

Le 3 avril, Turenne est à Toul. 11 écrit à Louvois pour lui expliquer différents mouvements de troupes qu'il a ordonnés. Le maréchal démontre que très pcobablement l'Alsace sera le théâtre de la guerre. Il signale l'importance stratégique de Landau, Saverne et Haguenau.

« Saverne est situé en lieu pour être la clef de l'Alsace... Landau devient présentement un poste fort considérable... J'ai dit que l'on raccommodât Haguenau le plus dihgemment et le mieux qu'on pourra. Ce doit être la tête de l'Alsace, et pour y avoir des magasins pour aller plus avant, et pour y tenir ferme quand on sera plus faible', d Du reste, dans toute la campagne de 1674, Saverne et Haguenau, Haguenau surtout, « la communication du Palatinat avec toute l'Alsace d seront l'objet continuel de ses soins vigilants. Sa correspondance est remphe de ses préoccupations à cet égard, et il manœuvre constamment de manière à couvrir cette dernière ville. « Il ne se peut pas que j'abandonne Ha-

' Tureane à Louvois, lettre» des 3, 9 et 13 avril.

guenau; c'est le seul lieu par lequel on puisse tenir Strasbourg et le bas du Rhin de près'. »

Au début de la campagne, la situation de Philippsbourg lui inspire des craintes. 11 ne trouve pas les fortifications assez fortes du côté du Rhin. On devrait y faire des redoutes de maçonnerie; mais « elles ne sont pas en état d'être achevées de six mois, écrivit-il à Louvois, et les ennemis peuvent y être en six heures. On ne voit point comme on pourrait empêcher l'ennemi de se mettre entre le Rhin et Philippsbourg * D .

Louvois lui répond à ce sujet le 21 avril. On travaille beaucoup aux fortifications de la place et pour assurer à Philippsbourg la communication du Rhin; on va faire incessamment <r une demi -lune de gazon suivant le dessein {sic) du sieur de Yauban. » Le maréchal s'occupe aussi beaucoup de Brisach. On y fait de nouveaux travaux. 11 recommande de les pousser activement et de veiller par-dessus tout à ce qu'on puisse conserver des communications avec la place. <r Car vous voyez, Monsieur, écrit-il au ministre, que, tant que l'on pourra en deçà du Rhin secourir Brisach, il n'y a pas à en appréhender le siège; mais si la communication était ôtée, un peu plus ou un peu moins de travaux n'en empêcherait pas la prise. »

Pendant que Turenne se préparait, comme on le voit, à une guerre défensive, Louis XIV méditait une de ces campagnes comme il les aimait, brillante, rapide et sûre. L'Espagne s'était déclarée contre lui, il se tourna avec décision contre elle.

A la fin d'avril, prenant avec lui vingt-cinq mille hommes et Vauban, il se porta sur la Franche -Comté. Besançon fut pris en neuf jours. Les Allemands voulurent la secourir, mais Turenne couvrit les opérations. Laissant la majeure partie de son armée à Vaubrun pour protéger l'Alsace contre une tentative de l'électeur palatin et de Gaprara, campés près de Philippsbourg, il s'opposa en personne au duc de Lorraine. Établi dans les montagnes de la forêt Noire, ce prince avait conçu le dessein de franchir le Rhin à Rhinfeld, de soulever les Suisses, très portés en faveur de la Comté, et d'empêcher la conquête de cette province. Turenne quitta Saverne le 20 avril, arriva à Brisach le 24, et se rendit avec quelques compagnies seulement à Heisingen près de Bâle. Il fallait intimider les Suisses pour les obliger à garder strictement la neutralité. Dès son arrivée à Heisingen, le maréchal envoya ses gens à Bâle, avec des charrettes et des pourvoyeurs chargés d'acheter et d'enlever à grand bruit, <r pour M. de Turenne et son armée, » tout ce qui se trouverait sur les marchés. Cette manœuvre réussit. Les magistrats de Bâle, intimidés et croyant arrivée toute l'armée de Turenne, qui ne le rejoignit

' TureEne à le Tellier, 30 novembre.

* Turenoe à Louvois, 13 avril.

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que plusieurs jours après, observèrent la neutralité et refusèrent le passage au duc de Lorraine, qui resta assez longtemps dans l'inaction auprès de Rhinfeld. « M. de Lorraine est derrière les villes frontières, écrivait Turenne à Louvois (15 mai); le bruit commence à courir qu'il s'en veut retourner vers le Palalinat. 11 peut, si je n'étais ici, être en huit heures de Rhinfeld dans l'entrée de la vallée de Delmont, d'où on ne peut plus l'empêcher d'aller en Comté, et les Suisses ne gardent pas cela. î

La conquête était achevée avant que le prince eût rien pu faire. Turenne, qui avait passé près d'un mois à le surveiller, n'avait cependant pas pu pénétrer le plan de campagne des alliés. Le 19 mai, il écrit à Louvois qu'il est « dans l'incertitude si les ennemis tourneront du côté de Flandre ou bien s'ils croiront pouvoir emporter aisément Trêves, pour ensuite secourir la Comté ou bien passer le Rhin et la Moselle à Coblenlz pour venir en Alsace. » Le :28 mai, la diète germanique se prononça contre la France. L'armée lorraine décampa et descendit de la forêt Noire du côté d'Heidelberg, où se trouvait Caprara, qui commandait l'armée des Cercles. Les généraux, réunis, attendirent le duc de Bournonville , qui s'y rendait d'Égra avec les troupes de l'Empereur.

Turenne, qui était revenu à la fin de mai à Hochfeld, près de Saverne, résista aux demandes réitérées de Louvois, qui le pressait d'envoyer à Condé, en Flandre, une partie de ses forces en qualifiant ses ordres <r d'imprudents d. 11 résolut de prendre hardiment l'offensive et de battre la partie des forces des coahsés qui étaient à sa portée avant leur jonction avec Bournonville. 11 fit établir en trois jours un pont de bateaux à Philippsbourg, rassembla ses troupes et partit sans bagages avec une rapidité extraordinaire. Cette longue marche, donnée par Feuquières dans ses Mémoires militaires comme un exemple à suivre, avait été, dit cet écrivain, a. si capablement et si secrètement préparée par M. de Turenne, qui avait successivement avancé des troupes sur la route de Philippsbourg, que l'ennemi fut attaqué et battu sans avoir eu aucune connaissance précédente des mouvements que ce général avait faits pour rendre sa marche plus vive. »

Turenne passa le Rhin le 14 juin à midi, prit à Philippsbourg six pièces de canon et des vivres pour trois jours, emmena une partie de la garnison et alla camper à Hockenum, après avoir eu à Briickhausen un petit engagement d'avant-garde. Le soir, en se promenant dans le camp, il entendit quelques jeunes soldats qui se plaignaient de la fatigue de la marche. Un vieux soldat qui avait été blessé le matin les reprit, a Vous ne connaissez pas notre père, leur dit- il. S'il nous expose à tant de fatigues, c'est qu'il a des vues que nous ne pouvons pénétrer encore, mais que nous saurons bientôt. — Alors buvons à la santé de notre général ! » s'écrièrent les conscrits. Turenne disait qu'il avait rarement

éprouvé un plaisir aussi vif que celui que l'expression de la confiance de ce vieux soldat lui avait causée.

Le lendemain 15, Turenne s'assura que le corps de Bournonville n'était pas arrivé et se dirigea par de longs défilés dans les bois vers Wisloch, petite place que défendaient quelques soldats et de nombreux paysans qui y avaient cherché un asile. Turenne ne l'attaqua point et laissa reposer pendant toute la nuit ses troupes, qui avaient fait près de trente lieues en quatre jours et qui devaient se battre le lendemain.

Le 16, au point du jour, il continua sa route vers Epinghem; vers sept heures du matin, on découvrit l'ennemi déjà posté sur une hauteur, derrière la petite ville de Sintzheim. A neuf heures on était près de lui. La position était tout à l'avantage des Allemands. Le duc de Lorraine, arrivé à Sinlzheim avant Turenne, avait pris de bonnes dispositions. Il avait garni d'infanterie la ville, dont les murailles avaient été récemment rétablies, et jeté des dragons dans les jardins bordés de haies qui l'entouraient. En arrière, sur un plateau bordé de hauteurs escarpées, il avait mis en bataille, sur un front assez étroit, sa cavalerie que couvrait l'Elsalz, ruisseau très encaissé et non guéable. Les armées étaient à peu près égales en force : neuf mille hommes de chaque côté; mais Turenne n'avait que cinq mille chevaux, Caprara en avait sept mille.

Après avoir embrassé d'un coup d'œil l'ensemble du champ de bataille, Turenne prit ses dispositions pour combattre immédiatement, malgré le désavantage évident de sa position. 11 fit avancer son canon, et, tout en rangeant ses troupes, balaya les jardins qui protégeaient les abords de la ville. Ses dispositions n'étaient pas encore tout à fait achevées lorsqu'il passa devant le front des Anglaise Ceux-ci jetèrent leurs chapeaux en l'air et l'acclamèrent.

Ce fut le signal du combat. Turenne engagea l'infanterie et les dragons contre les avant- postes allemands, qui se replièrent bientôt dans la ville. « On se saisit de quelques maisons qui formaient une espèce de faubourg, et pendant qu'on consultait sur la manière dont on attaquerait la ville, les dragons de M. de Turenne, se coulant vers la gauche le long de la petite rivière, remarquèrent une porte que les ennemis avaient laissée ouverte pour communiquer à leur armée. Ils se jetèrent brusquement dans l'eau et se saisirent de cette porte avant qu'elle pût être fermée. Les ennemis en ouvrirent une autre pour s'enfuir vers leur armée. Ceux qui étaient sur la hauteur s'avancèrent pour recueilhr les fuyards, mais le canon les fit retirer * » .

1 Un dès régiments anglais au service de la France était commandé par Ciiurcliill , qui devint plus tard lord Marlborough. Le gouvernement anglais, lorsqu'il rompit avec la France, envoya aux régiments qui sen-aieut sous Turenne l'ordre de le quitter; ils s'y rel'usèrent.

* Mémoires de Saint -Uilaire.

La ville était prise, mais ce n'était que le prélude de la victoire. L'armée allemande restait intacte et dans une excellente position. Pour arriver à elle, « il fallait passer un défilé de plus de quatre cents pas de long et gagner la hauteur occupée par les ennemis; c'était un grand chemin creux qui partait du faubourg et allait en montant jusqu'à une colline dont la droite était occupée par un clos de vigne assez spacieux ; la gauche aboutissait à un grand fond dont les bords supérieurs étaient escarpés et bordés de haies ; le fond formait une gorge. Il y avait aussi sur celte gauche une église fermée de murailles *. B Turenne fit traverser la ville à son infanterie et la posta derrière quelques obstacles naturels, à droite et à gauche du chemin creux, en lui recommandant de rester à couvert tout en entretenant un feu des plus vifs pour troubler la cavalerie ennemie. Pendant ce temps il faisait passer son artillerie, puis sa cavalerie, qu'il rangeait en bataille au débouché du chemin, à mesure qu'elle arrivait, dans la zone couverte par le feu de son infanterie et sur un espace qui avait environ douze cents pas de largeur. Pendant qu'il rangeait ses troupes, son artillerie faisait un feu violent sur les ennemis, qui s'éloignèrent pour se mettre en sûreté et laissèrent le passage fibre.

Cependant l'ennemi, voyant la cavalerie française se former peu à peu et se déployer en bon ordre, résolut d'attaquer avant qu'elle fût entièrement en position.

Les cuirassiers de l'Empereur s'ébranlèrent les premiers et firent une charge furieuse. Une mêlée terrible eut lieu, dans laquelle il se produisit quelque confusion parmi les Français. Quatre pièces de canon qu'on avait fait avancer un peu témérairement, et qui étaient encore attelées, reculèrent au milieu des troupes et y causèrent du désordre. La cavalerie française chargea à son tour et ramena les Impériaux; mais Saint- Abre avait fait une faute en étendant trop son front, et en laissant son flanc découvert devant un ennemi qui occupait une ligne bien plus étendue que la sienne. Le duc de Lorraine, en homme expérimenté, saisit l'occasion. Il fit charger en flanc la droite française, qui fut mise en désordre; Saint-Abre fut tué. Pendant ce temps une seconde ligne de cavalerie française s'était formée derrière la première. Elle rétablit le combat. Chacun recula pour se reformer, et, lorsque la poussière tomba, on vit l'ennemi en bataille à cent pas. Le régiment d'Armagnac, M. de Foucault à la tête, étant comme en potence à l'aile gauche, chargea si à propos les ennemis en flanc, qu'il les renversa. A la troisième charge, quelques escadrons français furent encore ébranlés ; mais , appuyés de l'infanterie , les autres les soutinrent avec vigueur.

> Mémoires de Saint -Hilaire.

A ce moment toutes les troupes étaient passées; Tu renne, désireux de s'assurer la victoire et voyant qu'il avait un front égal à celui des ennemis, mit l'épée à la main et chargea lui-même à la tête du régiment colonel. Alors la déroute commença. Les Allemands avaient été si maltraités à cette charge, qu'ils songèrent à faire leur retraite avec le moins de confusion qu'il leur serait possible. « Ils avaient derrière eux de grands bois coupés par plusieurs chemins qui conduisaient vers Heilbron. Pour se ménager le temps de les traverser, ils envoyèrent à la charge les troupes qui devaient faire leur arrière- garde. Elles se présentèrent seulement devant la ligne des Français, sur lesquels elles firent leur décharge. Elles tournèrent ensuite le dos en se débandant et gagnèrent les bois à toutes jambes. La poussière qui s'était élevée et la fumée de la poudre , que le vent poussait sur nos troupes , les empêcha d'abord de bien distinguer cette manœuvre; mais, dès que cette espèce de brouillard fut dissipé, elles poursuivirent les ennemis, qui se rallièrent et se rangèrent en bataille derrière la petite ville de Verbstadt, distante environ d'une Heue et demie de l'endroit où l'on avait combattu. On posta du canon dans un champ près du grand chemin, et l'on fit sur eux des décharges à toutes volées. Ils reprirent brusquement leur course sur Heilbron et ne s'arrêtèrent plus qu'ils n'eussent passé la rivière du Necker^ »

Turenne décampa le lendemain matin de Verbstadt et retourna à Sintzheim.

Les Allemands avaient perdu le quart de leur effectif; la perte de Turenne ne dépassait pas le dixième du sien. Il fallut au maréchal une grande audace et toute la confiance qu'il avait dans ses troupes pour risquer ce combat.

« Les ennemis, écrivait-il au roi le 17 juin, étaient plutôt plus de six mille chevaux que moins, dont il y avait plus de trois mille de vieux régiments de l'Empereur, douze cents hommes de pied et trois mille dragons. Je n'ai jamais vu de bataille plus opiniâtrée... La chose a été longtemps douteuse... Ces vieux régiments de l'Empereur faisaient fort bien, et l'infanterie de Votre Majesté des merveilles. Les ennemis s'en sont allés en déroute entière , et par divers chemins , dans les bois , où on a trouvé beaucoup de leurs bagages... Je ferai, en repassant le Rhin (n'y ayant rien à faire de deçà qu'à consommer les blés de Philippsbourg) , tout ce que je croirai le mieux pour le service de Votre Majesté. »

Quelques jours après, dans une lettre à Louvois (26 juin), il avoue avoir eu des inquiétudes. <r On passait à deux cents pas du lieu du combat par une porte, et tout eût été perdu si les gens qui s'enfuyaient l'eussent remplie. i>

1 Mémoires de Saint-IIilaire

Les ennemis contestèrent ravanlage de Turenne. « Quoique le maréchal s'attribuât l'avantage que l'on sait au combat de Sintzheim, cet avantage fut entièrement à nous, puisqu'il se retira, et que, malgré lui, on fit la jonction que l'on souhaitait aux troupes du palatin et de M. de Bournonville , notre perte n'étant pas si considérable que la leur'. »

On en plaisanta même en France. « On était tout près à le contester en Flandre, surtout parmi les flatteurs de M. le prince. Le maréchal d'IIumières lui écrivait de Lille (20 juin) : « Comme je n'entends par- « 1er de tous côtés que de la grande bataille que M. de Turenne a ga- « gnée, je ne puis m'empècher encore de vous demander la grâce de « me faire savoir ce que Votre Altesse en a appris et ce qu'elle en « pense, car je demanderais volontiers, comme le comte de Grâce mont au maréchal de Gassion : Ubi est cadaver? ne voyant rien de « toutes les suites d'une victoire ^ »

Le désarroi des vaincus était grand; mais l'armée de Turenne, peu nombreuse et fatiguée, avait besoin de quelques renforts et d'un peu de repos. Elle repassa le Rhin le 20 juin et se porta, sur la rive gauche, à Neustadt, petite ville du Palatinat, en face de PhiHppsbourg; <l poste d'où, en mangeant, on pouvait observer à l'aise les mouvements de l'ennemi ^ » Quand il eut été rejoint par les quelques régiments qu'il avait laissés en Alsace, Turenne, informé que Bournonville avait ralfié les vaincus avec cinq mille hommes de troupes fraîches et de l'artillerie, se décida à aller chercher l'ennemi, campé à Ladembourg, entre Heidelberg et Mannheim , à l'abri du Necker. Son armée comptait alors environ seize mille hommes.

Le 30 juin, il fait part de son dessein à Louvois. « Comme l'ennemi, qui est avec toute son armée derrière le Necker, dit-il, a peu d'infanterie, je peux rencontrer quelque chose de fort considérable à faire et qui serait assez décisif. » Mais , craignant de s'être trop avancé : « Souvent, ajoute-t-il avec sa modestie habituelle, on trouve les choses si différentes de ce que l'on croit, qu'il n'y a pas de plaisir cà donner des espérances, d

Le 3 juillet il repassa le Rhin près de PhiHppsbourg et se dirigea immédiatement droit au Necker. L'ennemi l'attendait à Ladembourg, et avait fait établir en cet endroit des retranchements et des batteries qui commandaient le passage de la rivière. Turenne, arrivé à Wiblingen, petit village à une lieue au-dessous de Heidelberg, fit dresser un pont de bateaux où l'infanterie et le canon défilèrent, et ordonna à la cavalerie de passer à gué. Les défenses de l'ennemi étaient tournées. A peine le passage était-il commencé, que les Allemands, découragés, renon-

' Abrégé de la vie de Turenne. Anonyme, Villefranclie , 1675.

2 M. Camille Rousset, Histoire de Louvois.

3 Lettre de Frischmann au grand Condé , 25 juin.

cérent à le disputer, et prirent le parti de se retirer derrière le Mein , à dix lieues en arrière. Ils « firent défiler leurs bagages sur le chemin de Francfort, renvoyèrent leur canon et suivirent eux-mêmes le chemin qu'ils avaient fait prendre à leurs équipages* ». Turenne lança à leur poursuite le comte deRoye avec deux mille hommes; mais la poursuite, si rapide qu'elle fût, ne put égaler la promptitude des fuyards. <r II y avait dans leurs troupes, écrivait Tureune, une épouvante qui n'est pas croyable. i>

L'infanterie se dispersa dans les bois et les montagnes. La cavalerie fit, en une marche de quatorze heures, la distance qui la séparait de Francfort. Quelques coureurs français rencontrèrent huit escadrons ennemis; ils les chargèrent impétueusement. L'épouvante était telle chez les Allemands, que les huit escadrons se débandèrent devant cette attaque. On ne put ramasser que des traînards et quelques fantassins isolés. Le bagage, parti douze heures avant la cavalerie, était entré à Francfort sans accident. Turenne, <;; voyant qu'il était impossible de joindre les ennemis, ne s'opiniâtra point à suivre leur marche ^ — Une si honteuse retraite décria fort les affaires des confédérés. » La victoire de Sintzheim avait des suites considérables ; Louvois le comprit, et il envoya à Turenne des renforts que réclamait Condé. <r Sa Majesté, écrivait-il au prince (9 et 11 juillet), est persuadée que, puisque la force des ennemis a empêché, pendant le printemps, que ses armées ne pussent prendre aucune place, il faut, dans le reste de la campagne, se mettre de manière que les ennemis ne puissent avoir du côté de l'Allemagne aucun avantage considérable. Il ne faut pas laisser M. de Turenne en état d'être battu. >

L'Allemagne préparait des forces imposantes et annonçait hautement son intention de prendre bientôt la revanche de Sintzheim. Des levées d'hommes, des concentrations de troupes inquiétaient Louis XIY, qui s'en préoccupa jusqu'à demander à Turenne si, en cas d'une invasion heureuse des Allemands, il ne faudrait pas abandonner l'Alsace et en raser les places en se bornant à conserver seulement Philippsbourg et Brisach.

Le 8 août, Turenne répond La roi. Il s'oppose avec toute son énergie, même en cas de revers, au plan éventuel dont le roi l'a entretenu. « Si l'ennemi était maître de l'Alsace, ayant Strasbourg derrière, il y demeurerait tant qu'il lui plairait, porterait la guerre en Lorraine et en Champagne, et dans peu de jours on songerait à soutenir Toul... Je dirai à Votre Majesté que je suis persuadé qu'il vaudrait mieux, pour son service, que j'eusse perdu une bataille que si je repassais les montagnes et que je quittasse l'Alsace. Elle sait le nombre qu'elle a de troupes ; je la

' Relation"de la poursuite des ennemis jusqu'à Francfort, 6 juillet. - Lettre au marquis de Ro;hefort, 6 juillet.

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