‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 15 sur 21 · CARTE DE L'ALSACE · texte numérisé non relu

CARTE DE L'ALSACE

Pour sul%Te les Campagnes de Tu penne de IfiTi*- à Ifi75

Crayt- Util Ei bAid \2 ilhiovLds Ttuuiil P^ii

supplie, d^ns ces trois mois, qui feront le bon ou le mauvais état de ses affaires, de ne les envoyer qu'aux lieux où elles pourront servir à quelque chose de capital. Pourvu qu'on ait un nombre raisonnable de troupes on ne quitte pas un pays, encore qu'un ennemi soit plus fort; mais il faut être soutenu par des secours et avoir ses derrières assurés. î

Il y a loin de cette lettre sage et mesurée à la dépêche hautaine et tranchante que Ramsay a prêtée à son héros. S'il fallait en croire cet historien , Turenne aurait répondu au roi par une lettre dont la date est omise, non sans motif, et qui se terminerait ainsi :

<r Je connais la force des troupes impériales, les généraux qui les commandent, le pays où je suis; je prends tout sur moi, et je me charge des événements. »

Cette lettre est apocryphe. Elle a été composée avec des fragments de la lettre précitée le 8 août et d'une dépêche du 13 septembre. Jamais le modeste Turenne, avec sa profonde connaissance de la faiblesse humaine et des hasards de la guerre, en face d'un ennemi double en force, ne se fût « chargé des événements d d'une manière si outrecuidante.

En présence de la menace d'invasion qui pesait sur la France, le maréchal s'efforçait de rendre impossible le séjour des bords du Rhin à une armée ennemie.

C'est ici que se place ce que l'on a appelé le premier incendie du Palatinat, question délicate qu'il faut examiner avec le sang -froid et l'impartiahté de l'histoire.

On a accusé Louvois d'avoir donné à Turenne l'ordre de réduire en cendres les États de l'électeur palatin; on a accusé Turenne d'avoir exécuté sans protester cet ordre barbare. Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations? Quelle est, dans ces événements, la part de responsabilité de Louvois et celle de Turenne, et comment faut-il juger cet acte au point de vue du droit des gens et de l'humanité?

Au xviie siècle, tous les mémoires militaires, tous les ouvrages les plus autorisés et les plus graves en font foi , le droit de la guerre était encore rigoureux et cruel. Dans les pays envahis, les villes et les villages, les habitations isolées étaient soumis à la contribution. En cas de refus de subsistances, l'ennemi avait le droit de se venger par le feu du mauvais vouloir des populations : droit barbare et sauvage, nous n'y contredisons pas, mais droit incontestable que l'électeur palatin lui-même reconnaît dans une lettre que nous citons plus loin.

Plus tard encore le grand Frédéric ne recommandera- t-il pas à ses officiers de ne pas s'amuser à discuter avec les habitants d'un pays occupé? Il faut les traiter avec hauteur, les menacer de mettre tout à feu et à sang s'ils ne fournissent à temps ce qu'on leur demande , et surtout mettre à exécution les menaces faites, afin de produire une im-

pression salutaire. Déplus, alors comme aujourd'hui, tout non combattant pris les armes à la main était puni de mort. Louvois, naturellement inflexible et dur, ne devait pas hésiter à user de ces droits, et il donnait en conséquence l'ordre de faire contribuer les habitants du Palatinat.

De son côté , Turenne , dans sa correspondance , parle souvent, et comme d'une chose naturelle, de « ruiner » le Palatinat. Dans le langage militaire du xyii^ siècle, miner ou manger un pays c'est en consommer, en enlever ou en détruire les farines, grains et fourrages, de manière à mettre une armée dans l'impossibilité d'y subsister.

« Je crois que le roi voit bien l'importance que tout le Palatinat soit ruiné deçà le Rhin, à la tête de Philippsbourg ^ — Comme j'ai extrêmement mangé le pays entre Mannheim et Heidelberg, deçà et delà le Necker, je crois. Monsieur, que vous jugez bien de quelle conséquence cela est pour empêcher de venir à Phihppsbourg -. j>

î Je supplie très humblement Votre Majesté de croire sur ma parole que rien au monde n'est si capital, pour empêcher le siège de Philippsbourg , que d'avoir fourragé tous les endroits où l'ennemi peut s'assembler pour y venir ^ d

Ce système de dévastation méthodique amena une effroyable disette. Les paysans cachèrent d'abord leurs vivres et refusèrent de contribuer; on découvrit leurs cachettes, et en représailles on brûla quelques maisons et même quelques villages. Poussés à bout, ils se soulevèrent, s'organisèrent, et, s'étant procuré des armes, massacrèrent les soldats isolés. Une de leurs bandes passa même le Rhin, et les schnapans (c'est ainsi qu'on appelait les paysans armés et réunis en troupes) vinrent mettre le feu à un village du bailliage de Haguenau. Des soldats, c'étaient des Anglais, dit- on, ayant trouvé horriblement mutilés les cadavres de quelques-uns de leurs camarades qui avaient été tués par les schnapans, mirent, dans leur colère, le feu aux villages voisins.

Turenne annonce ainsi ce fait à Louvois. <r Je crois vous avoir déjà informé comme les soldats, et principalement les Anglais, ayant trouvé douze ou quinze de leurs camarades tués dans deux ou trois villages par les paysans, et les oreilles et le nez coupé, ont mis le feu dans quatre ou cinq grands villages du Palatinat ^ d

L'électeur palatin, qui avait supporté sans se plaindre les incendies pour refus de contribution, qui lui paraissaient conformes au droit des

1 Turenne à Louvois , 22 juillet.

2 Id., 25 juillet.

2 Turenne au roi , 27 juillet.

'• Dépôt de la guerre, vol. 412, n. 229.

gens, se plaignit de ces incendies dus à la vengeance. Il écrivit à Turenne, le 27 juillet, une lettre de défi où se trouvent les passages suivants.

« A Fredericksbourg, ce 27 juillet 1674.

« L'embrasement de mes bourgs et villages, qu'une lettre d'un de vos domestiques, aussi bien que d'autres avis, donnent sujet de croire avoir été fait par vos ordres, est une chose si extraordinaire et si indigne d'une personne de votre qualité , que je suis en peine d'en imaginer les raisons... Il me semble qu'à toute rigueur on ne met le feu qu'aux lieux qui refusent des contributions, et vous savez que vous n'en avez pas demandé à ceux que vous avez fait réduire en cendres... Je pense que pendant que vous n'attentez rien que sur des misérables, le roi très chrétien vous permettra bien le loisir de vous satisfaire présentement de vous à moi par un ressentiment plus généreux que celui de la ruine de mes pauvres sujets, et que vous ne manquerez pas de m'assigner par ce porteur le temps, le lieu et la manière dont nous nous servirons pour nous satisfaire. Ce n'est pas une humeur romanesque, ni pour la vanité de pouvoir recevoir un refus que je vous fais cette demande, mais un désir de vengeance que je dois à ma patrie; puisque je ne peux à présent la faire à la tête d'une armée pareille à celle que vous avez, et qu'aucune autre vengeance du Ciel sur vous ne me paraît pas si prompte que celle que vous pourrez recevoir de ma main. >

Turenne répondit sur-le-champ.

« J'ai reçu la lettre que Y. A. E. m'a fait l'honneur de m'écrire : je la peux assurer que le feu qui a été mis dans quelques-uns de ses villages a été mis sans aucun ordre, et que les soldats qui ont trouvé de leurs camarades tués d'une étrange façon l'ont fait à des heures qu'on n'a pu l'empêcher. Quand V. A. E. voudra bien s'instruire du fait, je ne doute pas qu'elle ne me continue l'honneur de ses bonnes grâces, n'ayant rien fait qui pût m'en éloigner, d

Un M. Colini a publié en 1787, à Mannheim, une lourde et pédante dissertation historique et critique sur ce <i prétendu j> cartel, pour prouver que (T nos histoires fourmillent de mensonges littéraires i) et que la correspondance entre l'électeur et Turenne est due à l'imagination des auteurs français, ajoutant que Turenne oublia l'usage de combattre avec le fer et fit marcher ses soldats la torche à la main. «Les vain-

queurs, dit- il, étaient devenus des incendiaires. Sept villes et dix-neuf villages brûlèrent à la fois. »

Les deux lettres existent et ont été imprimées in extenso dans la collection des lettres et mémoires de M. de Turenne, publiées par le comte de Grimoard. Cet écrivain, dans son livre sur les quatre dernières campagnes de Turenne, s'occupe de la dissertation de Colini et termine ainsi : « L'ouvrage du dissertateur contient cent trente -cinq pages. C'en est beaucoup trop pour nier une vérité et accréditer une calomnie, j»

Cette calomnie, que Turenne avait reçu et exécuté l'ordre de réduire en cendres les États de l'électeur palatin, eut cours dès l'origine.

« Le même donneur d'avis (un Écossais, espion au service de l'électeur palatin, qui servait dans les rangs de l'armée française) était présent, lisons-nous dans une lettre de l'abbé de Gravelle à Turenne (28 juillet), lorsque Votre Altesse promit mille écus à quelques Allemands pour aller mettre le feu aux quatre coins d'Heidelberg; c'est à quoi j'ai prié la personne qui m'a communiqué ce journal (fait par les ordres de l'électeur palatin sur tout ce qui se passait à Mannheim) de ne pas ajouter foi, l'assurant que Votre Altesse ne donnait jamais de pareils ordres. i>

Les cruelles nécessités de la guerre furent d'ailleurs adoucies par l'humanité des Français.

« La famine fut si grande en Palatinat, que la commission des vivres pour l'armée du roi fut émue de pitié et distribua du pain de munition aux sujets palatins aussi bien qu'aux soldats ^ d

En résumé, une dévastation voulue, mais incontestablement autorisée par le droit de la guerre, eut lieu dans le Palatinat par les ordres de Louvois et de Turenne. Des incendies allumés par des soldats dont les camarades avaient été tués par trahison et odieusement mutilés, vinrent ajouter leur horreur à la ruine du pays. Ces faits sont profondément regrettables, et peut-être Turenne eût-il pu en empêcher au moins une partie s'il eût maintenu dans son armée une discipline plus rigoureuse.

<r Qu'il y ait eu à cela quelque utilité stratégique et passagère , dit Michelet, je ne le nie point; mais j'affirme que les choses qui créent des haines durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. » Pour nous, voilà la vérité.

Les mois d'août et de septembre se passèrent sans combat, chacun se préparant à une lutte décisive. Le 15 août, posté près de Landau, Turenne demandait des renforts à Louvois, et, prévoyant bien que ce serait l'Alsace qui serait le principal théâtre de cette lutte, il demandait les troupes inutiles de la Champagne et de la Flandre. « Dans le mois

* M. Frischmanu au grand Condé , 3 août.

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de septembre, lui écrit-il, ce seront les grands etlbrts, et quand j'aurai de l'infanterie, j'en mettrai à Haguenau et à Saverne, que je pourrai peut-être bien soutenir... Dans ce mois de septembre, je crois que le roi ne doit laisser aucune troupe inutile, car de là dépendra le bien ou le mal de tout l'hiver. »

Louvois répondit à cet appel. Le marquis de Rochefort, campé entre la Moselle et la Meuse , se tenait prêt à se porter en Flandre ou en Allemagne sur les points menacés. Vers le milieu d'août il reçut l'ordre de rejoindre le prince de Condé, mais d'envoyer une bonne partie de ses troupes à Turenne.

Pendant que Turenne faisait subsister son armée dans le Palatinat, les troupes des cercles de l'Empire, des princes de Zell, de Wolfenbuttel, de Lunebourg, de Munster, se réunirent aux environs de Francfort. Le 23 août, un conseil de guerre, auquel assista Lisola, eut lieu dans cette ville, et les généraux résolurent de marcher immédiatement à la rencontre de Turenne, sans attendre les vingt mille hommes que l'électeur de Brandebourg se disposait à amener en personne à l'armée de la coalition. Les 28 et 29, trente mille Allemands, avec trente pièces de canon, passèrent le Rhin à Mayence.

Turenne se disposa à leur faire tête. Son armée était heureusement plus forte que les ennemis ne le supposaient. Il prit une excellente position entre Wissembourg et Landau, derrière Vinden et Hergerswiller, son front couvert par ces villages et par un ruisseau, et sa droite appuyée à des bois marécageux. L'armée, étant ainsi également éloignée des passages de Rhinzabern et de Bergzabern , les seuls par où on pouvait l'aborder, avait la facilité de se porter en peu de temps à l'un ou à l'autre, c'est-à-dire vers le Rhin ou les montagnes.

Louvois craignait pour la Lorraine, et aurait voulu que Turenne se retirât dans cette province pour la couvrir. Turenne ne s'en mettait pas en peine. <r Une armée comme celle de l'ennemi, écrivait-il à Louvois le 13 septembre, et en la saison où l'on est, ne peut songer qu'à chasser l'armée du roi d'Alsace , n'ayant ni vivres ni moyens d'aller en Lorraine que je ne sois chassé du pays, k

Il était satisfait des dispositions de son armée.

« Je me promenai fort hier par les endroits par lesquels je croyais que M. de Zell pouvait le plus aisément marcher en avant. L'armée du roi est en une disposition merveilleuse, et je pense que l'ennemi se croit si supérieur en nombre, que cela donne beaucoup de hardiesse à ses gens pour avancer *. d

Malgré toute leur hardiesse, les ennemis n'osèrent pas passer entre Turenne et le Rhin, pour remonter en Alsace par un pays dévasté. d Après avoir demeuré quinze jours dans leur camp, à quatre heures

1 Turenne à Louvois, lo septembre 1674.

de l'armée du roi, avec beaucoup de disette de fourrages et de vivres, et très mal huttes \ j> voyant que Turenne ne bougeait de sa position, ils se décidèrent à rétrograder. Le 20 septembre, Bournonville repassa le Rhin et remonta rapidement la rive droite, afin de pouvoir profiter du pont de Strasbourg pour passer en Alsace.

Turenne, qui devina son dessein, fit marcher aussitôt vers Strasbourg un fort détachement sous les ordres du marquis de Vaubrun, pour inviter les magistrats à observer la neutralité. Au lieu d'agir avec vigueur et sans délai , Vaubrun entra en pourparlers avec les bourgeois , et manqua l'occasion de se saisir d'un fort important.

Quand Turenne arriva, il était trop tard. Les magistrats se déclarèrent dans l'impossibilité de résister à la populace, portée en faveur des Allemands, qui entrèrent dans la ville le 24 septembre.

Le 1er octobre, Turenne écrivait à Louvois : a On entend, du quartier où je suis, tous les tambours de l'armée ennemie qui marche, en remontant le Rhin en delà, vers le pont de Strasbourg. Les magistrats disent que c'est le commun peuple qui les oblige à donner le passage *. D II n'était pas, il s'en faut, absolument persuadé de la vérité de cette allégation; mais, toujours prévoyant et maître de lui, il feignit, par politique, d'être la dupe des Strasbourgeois , et il crut devoir engager Louis XIV à en faire autant. <i Je crois qu'il faut faire semblant de le croire, et qu'il ne paraisse pas que le roi est irréconciliable avec les principaux de la ville, car souvent ces affaires-là ont des retours... Je croirais qu'il serait bon que le roi leur fit dire, par un de leurs correspondants à Paris , que Sa Majesté sait bien que ce n'est que le menu peuple qui a obhgé la ville à donner passage, et qu'elle n'en sait pas de mauvais gré aux magistrats, d Quant à lui, il annonce qu'il va <r tâcher fort à leur faire savoir comme l'Empereur se veut rendre maître de leur ville d, afin de les mettre en garde contre lui.

La déclaration de Strasbourg en faveur des confédérés amenait les Allemands au cœur de l'Alsace, leur assurait une place d'armes, et leur donnait les moyens de mettre derrière eux la haute Alsace , assez abondante pour subvenir presque seule aux besoins de la guerre. Turenne ordonna de former à Saverne des magasins de subsistances : il avait résolu de se maintenir opiniâtrement en basse Alsace; c'était, pensait-il, le seul moyen d'empêcher l'ennemi de pénétrer en France.

Turenne s'établit avec son armée au village de Wanlznau, à une lieue et demie au-dessous de Strasbourg. La situation était inquiétante. Les Impériaux, au nombre de quarante mille hommes, étaient maîtres de la haute Alsace, pays riche et fertile, qui n'avait pas été épuisé par la

> Tarenne à M. de Persode , 23 septembre. 2 Turenne à Louvois, l»' octobre 1674.

guerre. Turenne, au contraire, avec une armée inférieure de moitié, se trouvait dans un pays sans ressources, et il avait à couvrir plusieurs places qui n'auraient pas résisté à un siège un peu long et sans lesquelles il ne pouvait se maintenir en Alsace.

Après avoir reçu quatre à cinq mille hommes de renfort, qui portèrent son armée à vingt-deux mille combattants, il forma le dessein de combattre les ennemis avant que l'électeur de Brandebourg, qui s'avançait avec vingt mille hommes et trente-deux pièces de canon, les eût joints. Informé qu'ils traversaient la rivière d'Ill et marchaient sur

Molsheim, il partit de son camp de Wantznau, le 3 octobre, à minuit, à travers un marais sur lequel il avait fait faire des ponts, et marcha droit au village de Holtzheim, le long duquel coule la Bruche. Celle rivière, venant de Molsheim, se divise en deux bras et forme une île, puis elle va se jeter dans l'Ill au-dessus et près de Strasbourg.

Les partis que M. de Turenne avait envoyés lui rapportèrent que les ennemis étaient campés, en trois corps séparés, vers le village d'Entzheim, de l'autre côté de la Bruche. Il observa d'une hauteur la situation de ces camps, et pensa qu'en se hâtant il pourrait passer les deux bras de la Bruche avant que les ennemis eussent le temps de se ranger en bataille. Toute l'armée se mit aussitôt en mouvement pour passer le premier bras, où il y avait peu d'eau. Comme le défilé, pour arriver à l'autre bras, était long et difficile, elle n'arriva sur le bord de la rivière qu'à la nuit. Turenne rangeait ses troupes, à mesure qu'elles arrivaient, dans un terrain fort serré, ayant la rivière devant elles; mais il fit passer sur le pont d'Holtzheim , que les ennemis n'avaient pas rompu, une partie considérable de son infanterie, qui entra dans le village et s'y fortifia. On n'était qu'à un quart de lieue des Allemands.

Le 4 octobre, au point du jour, l'armée acheva de passer la rivière et se mit en bataille, l'artillerie à la tête, et, en cet ordre, elle marcha aux ennemis par une pluie épouvantable qui dura tout le jour. Après cinq à six cents pas de marche, Turenne s'aperçut que la gauche des ennemis, qui l'attendait en bataille, débordait de beaucoup la droite de son armée. Il s'étendit alors à droite, afin de se trouver en front parallèle aux ennemis. Leur gauche occupait un bois dont le front extérieur était bordé par la Bruche; le village d'Entzheim était à peu près dans leur centre, et leur armée formait une espèce de demicercle. Leur droite s'étendait vers le village de Gueschpy, qu'ils laissèrent un peu derrière eux. Le terrain où se trouvait l'ennemi était ferme et avantageux, tandis que les Français étaient dans un lieu bas et rempli de terres labourées, qui devinrent bientôt impraticables à force d'être foulées par les troupes et détrempées par les pluies.

Turenne, voyant qu'il ne pouvait pas être pris en flanc, résolut d'engager un combat d'infanterie. Il prit les dragons et toute son infanterie de la droite, soutenus par la cavalerie de la même aile, et fit attaquer vigoureusement par le marquis de Boufflers le bois que les Impériaux tenaient par leur gauche. A la première décharge, les ennemis plièrent; mais, étant secourus à propos, ils reprirent poste, et se soutinrent sans que l'avantage se déclarât d'aucun côté, a On s'opiniâtra à l'attaque du bois, qui avait une grande importance, les ennemis ayant devant eux beaucoup de bons postes, où ils s'étaient

mis avec bon nombre d'artillerie, et l'armée du roi voulant voir ce qui arriverait de l'atlaquc du bois avant de prendre une autre disposition. D

L'action fut meurtrière; on combattait de près, et pendant cinq heures « il a fallu demeurer à la portée et du mousquet et du canon à cartouches de l'ennemi n; pendant ces cinq heures, <r on n'a jamais vu d'impatience à aucun régiment de cavalerie ou d'infanterie d'en sortir, quoiqu'on leur tuât beaucoup de gens, j)

Enfin, après un combat acharné, les ennemis furent entièrement chassés du bois, et on leur prit dix pièces de canon. Turenne les fit suivre jusqu'au village d'Entzheim, où ils se retirèrent; mais, comme ils avaient de l'infanterie fraîche et que celle de Turenne était fort fatiguée, il se borna h faire occuper le bois qu'il avait pris et s'y maintint le reste du jour. Il fallut en demeurer là..., <r la pluie continuelle et la lassitude des soldats, par leur marche et par la boue dans laquelle ils étaient jusqu'à mi-jambes, ayant été d'une conséquence non pareille dans cette action'. »

Tandis que la bataille était à peu près gagnée à sa droite, Turenne vit, vers la fin de la journée, le moment où, sur sa gauche, « la chose allait, dit- il, prendre un autre train, d 11 n'avait, en efl'et, voulu rien engager par sa gauche, mais il l'avait peu à peu dégarnie pour secourir l'autre aile. Les Impériaux, s'en étant aperçus, voulurent profiter du vide qu'avait produit ce déplacement de troupes et concertèrent d'attaquer en même temps la gauche et le centre. Tout d'un coup deux masses de cavalerie s'ébranlèrent à la fois; heureusement elles n'agirent pas de concert. Bournonville, ne considérant pas que le duc de Lorraine et Gaprara, qui conduisaient la droite des Impériaux, avaient bien plus de chemin à faire que lui pour joindre les Français, partit en même temps qu'eux; il arriva le premier, renversa quelques escadrons, qui se rejetèrent sur les bagages, où se répandit une véritable panique; mais l'infanterie, « à laquelle M. de Foucault faisait faire des évolutions aux bataillons pour faire tête de tous côtés avec un silence non pareil, » tint ferme. Habilement commandée, elle ne se laissa pas entamer. Les cuirassiers de l'Empereur tourbillonnaient en vain autour d'elle; ils finirent par se rejeter sur notre cavalerie, dont la seconde ligne soutint bien leur effort et les obligea à reculer. Le duc de Lorraine arrivant seulement alors avec Gaprara, et voyant la première attaque manquée, hésita un mstant. Ce retard lui fut fatal; son attaque fut facilement repoussée, et on lui tua trois à quatre cents cavaliers ou chevaux à coups de canon. Il était environ quatre heures après midi, la nuit approchait, et le combat joint au mauvais temps avait beaucoup affaibli les troupes; on se prépara à la retraite de part et d'autre. « Le

• Relation de la bataille d'Entzheim.

champ de bataille fut laissé aux morts et aux mourants, qui furent en grand nombre dans les deux partis, d disent les Mémoires de Saint- Hilaire, auquel nous avons emprunté les principaux traits de ce récit.

La bataille d'Entzheim fut acharnée. « Je fais assembler le peu de prisonniers qu'il y a. Dans les charges de cavakrie on n'a guère donné de quartier. Tous les paysans du pays avaient de la paille au chapeau pour signal de courir après les Français, p écrit Turenne à Louvois (6 octobre).

Les pertes durent être assez considérables de part et d'autre, mais surtout du côté des Allemands, qui s'avouèrent vaincus en se retirant, sous le canon de Strasbourg, derrière l'IU. La fatigue empêcha les Français de les poursuivre; ils n'avaient cessé, pendant quarante-huit heures, de marcher ou de se battre. Ils se contentèrent de ramasser le lendemain, sur le champ de bataille et sur la ligne de retraite des Allemands, quantité d'armes qui y avaient été jetées.

Cette bataille, bien que peu décisive, intimida les ennemis et les obligea à demeurer dans l'inaction jusqu'à l'arrivée des renforts qu'ils attendaient; mais Turenne se replia dans la direction de Saverne et Haguenau pour y recevoir les troupes qu'on lui envoyait des Pays-Bas, où la campagne était finie.

Le 7 octobre, Turenne alla camper à Marlenheim, position excellente qui couvrait Saverne et Haguenau. Il fit occuper le château de Wasselonne (AYasslenheim), qui commande le défilé de Kronthal, par une centaine d'hommes, et en confia la garde au chevaher de la Roncière. Sa gauche s'étendait le long des montagnes jusqu'à Kuttolsheim et touchait au Kokesberg; sa droite, appuyée à Dachstein, était couverte près de Kirchheim par la Mossig, qui sort du Kronthal. Devant lui s'étendait une plaine ouverte. Le 15 octobre, le maréchal de Créqui amenait à Turenne trois mille gentilshommes de l'arrière-ban convoqués le 16 août par le roi.

Du 13 au 15 octobre, les troupes de l'électeur de Brandebourg défilèrent sur le pont de Strasbourg. Frédéric-Guillaume avait amené avec lui rélectrice et sa cour. Les alUés étaient pleins de confiance et sûrs du succès; les princesses disaient <t qu'elles allaient faire connaissance avec les dames françaises pour apprendre les manières de la nation poHe* j>.

Le 16 octobre, toutes les forces de la coalition, soixante mille hommes environ, dont vingt- cinq mille de cavalerie, se trouvaient sur la rive gauche du Rhin.

Louvois venait de tomber malade; mais il recommanda à Louis XIV

Rainsay.

et à son père de renforcer l'armée du Rhin. Le 16 octobre, Turenne demanda à le Tellier des renforts et des vivres. « Ce qui vient tous les jours de troupes aux ennemis ne se peut exprimer, dit-il; il faut qu'il y vienne (à l'armée du roi) des farines et des avoines, et des troupes pour les escorter et pour renforcer l'armée. »

Le même jour, le Tellier écrivait à Turenne : <r Le roi, se confirmant de plus en plus dans la pensée qu'il est très important de vous fortifier puissamment, envoie à M. le prince, d qui séparait alors les troupes de son armée pour les mettre dans les places, « l'ordre de faire marcher vers vous d'importants renforts, en tout quatre-vingts escadrons de cavalerie et vingt bataillons d'infanterie, k

Les alliés tinrent à Strasbourg un grand conseil de guerre, et, dans leur confiance, ils décidèrent qu'on attaquerait Turenne sans délai, afin de pouvoir s'établir fortement en Alsace et préparer la prochaine campagne.

Bournonville partit aussitôt avec seize escadrons, et ses avant-gardes parurent à une demi -lieue du camp de Turenne le 17 vers midi. L'armée allemande arriva peu à peu et s'étendit dans la plaine. Turenne crut à une feinte. Il pensa que l'ennemi voulait l'amuser et se jeter sur Ilaguenau. Il envoya en toute hâte le comte de Roye avec huit cents hommes au secours de la place, et fit faire des reconnaissances, dont le résultat fut qu'on voulait réellement l'obliger à combattre.

Turenne ne jugeait pas le moment opportun. Toutefois, pour tromper l'ennemi, pour mettre les chances de son côté s'il était contraint de livrer bataille avec des forces aussi inférieures, il fit hérisser son front de retranchements et de défenses de toutes sortes.

En visitant les travaux dans la journée du 18, il aperçut un vieux fantassin regardant, les bras croisés, ses camarades qui travaillaient avec ardeur. Il le tira à part et lui demanda pourquoi il ne faisait pas comme les autres. « Mon général, lui répondit le vétéran, c'est que vous ne demeurerez pas longtemps ici. d Ce vieux soldat avait deviné les projets de Turenne, qui, étonné de sa perspicacité, le fit nommer fieutenant quelque temps après'.

Turenne, en effet, avait d'autres vues. A la tombée du jour il fit faire tous les préparatifs de départ. A huit heures, les bagages et l'artillerie passaient par le Kronthal et un autre défilé plus à gauche. A minuit.

' Ramsay. — Ce trait, qui démontre l'avantage des soldats exercés et aguerris sur les conscrits, peut être rapproché du suivant, qui avait vivement frappé Napoléon. Pendant la campagne de 16oo, Bussy, qui commandait l'escorte d'un fourrage de quinze cents hommes de cavalerie d'élite, dépassa un défilé pour aller fourrager dans une belle plaine; il y fut surpris par un corps de cavalerie triple du sien. Son détachement aurait probablement été détruit, si les vieux cavaliers, d'un commun accord, ne se fussent écriés : « Au défilé! » — « En opérant ce mouvement rapidement et de sang-froid, dit Napoléon , le général a sauvé sa division. Voilà l'avantage des vieilles bandes; elles prévinrent l'ordre; elles firent la seule chose qui pouvait les sauver. »

l'avant-garde partit sous les ordres du comte de Lorges , et l'armée, divisée en deux colonnes, suivit par les défilés. Quelques escarmouches sans conséquence eurent lieu dans la journée du lendemain. L'armée, marchant lentement, mais avec beaucoup d'ordre, arriva sans accident sur la Zorn, entre Dettwiller et Hochfeld, vers dix heures du soir.

Les confédérés s'étaient mis immédiatement à la poursuite des Français; ils passèrent par le camp abandonné de Marlenheim et suivirent le même chemin qu'eux. Ils faillirent, grâce à un épais brouillard, surprendre l'arrière-ban, qui se trompa de route. Le duc de Lorraine voulait lancer dix mille chevaux sur ces escadrons, qui eussent été taillés en pièces. Les princes tinrent conseil. Ce corps, formé de la noblesse française, imposait à l'ennemi; en outre, on le croyait plus nombreux qu'il n'était réellement. On craignit un piège, et pendant ces hésitations l'occasion échappa; quelques dragons disséminés dans les haies assurèrent la retraite.

L'armée passa la nuit entière sous les armes, et, dès qu'il fit jour, Turenne reconnut et fortifia son camp.

Le plan de Turenne était d'éviter une bataille immédiate, de couvrir Haguenau et Saverne, et de s'assurer des routes conduisant en Lorraine. Il réussit.

Le 21 octobre, l'ennemi vint camper à Hohatzenheim, menaçant Saverne à droite, Haguenau à gauche. Turenne, pour protéger ces deux villes et pouvoir facilement se porter où besoin serait, occupa quelques points stratégiques, Steinbourg, Brumalh, Hochfeld. C'était une ligne de trois lieues à défendre devant une armée triple en nombre. Les précautions redoublèrent. Jour et nuit des éclaireurs, des espions battaient la campagne; les troupes étaient toujours prêtes à prendre les armes. On avait rompu les ponts et gâté les gués de la Zorn jusqu'à Geuderiheim.

L'électeur de Brandebourg fit assiéger le château de Wasselonne par une division d'infanterie et dix pièces de canon. Cette forteresse, qui n'avait plus que trois tours sur vingt-deux qu'elle avait eues autrefois, et qui s'émictlait sous le feu de la batterie allemande, tint trois jours, grâce à l'énergie de la Roncière. La garnison refusa de se rendre prisonnière de guerre et rejoignit l'armée avec armes et bagages. Cette perte resserrait un peu Turenne, mais n'avait pas une grande importance.

Le 27 octobre, les Allemands tinrent conseil, et, au lieu de livrer bataille comme on s'y attendait, ils se décidèrent à reculer pour se rapprocher de Strasbourg, leur centre d'approvisionnements. Deux jours après, ils campaient à quatre lieues des Français, entre Achenheim et Eckbolsheim, après avoir incendié en passant le bourg de Truchtersheira.

Le château de Wasselonne fut, d'un commun accord entre les belligérants , déclaré neutre.

Turenne cependant recevait incessamment des renforts tirés de l'armée des Pays-Bas. Du 30 octobre au 3 novembre, cinquante escadrons arrivèrent au camp. Sur l'ordre de Turenne, trente escadrons qui devaient rejoindre, et que commandnit le comte de Saulx, s'arrôlèrent aux environs de Saarbrikk pour s'y refaire; vingt bataillons le rejoignirent.

Le 5 novembre, à Bénaménil, six cents gentilshommes de l'arrièreban d'Anjou, escortant deux cents chariots de farine, furent surpris par mille cavaliers lorrains commandés par le colonel du Puy. Le convoi fut enlevé, le village brûlé et presque tous les gentilshommes furent pris ou tués.

La convocation de l'arriére-ban n'avait pas eu d'heureux résultats; le temps de la chevalerie était passé, il fallait des troupes régulières et exercées. Cette cohue de nobles habitués à leurs aises, ne voulant pas se plier aux exigences de la discipline et du service, fut plutôt embarrassante qu'utile; Turenne solhcita et obtint du roi qu'on les licenciât, et peu de jours après l'échec de Bénaménil ce corps fut congédié.

Fidèle au plan qu'il avait conçu, Turenne se contenta de se maintenir en Alsace. Lorsque les ennemis se furent éloignés, il renvoya toute sa cavalerie de Dettwiller, où il n'y avait plus de fourrages, et le 6 novembre il lui donna de nouveaux quartiers derrière la Moder, à Ingwiller et dans quelques autres localités. Puis il répandit son infanterie dans les villages sur la rive gauche de la Moder, et il établit son quartier général à Ing\viller. Comme il importait au plus haut point à ses desseins ultérieurs d'avoir un passage assuré à travers les Vosges, il acheta du prince de Lutzelstein, de la maison palatine, le droit de mettre garnison dans sa ville de la Petite-Pierre (Lutzelstein), et y plaça trois cents hommes d'élite, ce qui lui assurait une communication avec la Lorraine.

Les ennemis, trompés par l'inaction de Turenne, pensaient qu'il n'avait disposé ses troupes dans les villages que pour leur permettre d'y passer commodément l'hiver. Ils ne s'inquiétaient pas des renforts qui arrivaient de Flandre et qui paraissaient uniquement destinés à couvrir la Lorraine, et ils se décidèrent à entrer en quartiers d'hiver; ils le firent de manière à bloquer Brisach et Philippsbourg, qu'ils avaient le dessein d'assiéger au commencement du printemps, avant que Turenne pût avoir une armée capable de s'opposer à l'exécution de leurs projets.

Le général Sporck, qui commandait l'armée impériale dans les Pays- Bas, donnait seul de l'inquiétude à Turenne. Il pouvait, en effet, remonter vers l'Alsace et placer le maréchal dans une situation difficile;

mais ce général, après avoir pris Dinanl, qui capitula le 21 novembre, mit à son tour ses troupes en quartiers d'hiver sur le bas Rhin. Turenne alors se décida à exécuter le grand dessein qu'il mûrissait depuis longtemps en silence.

Dès le 9 novembre, voyant l'ennemi s'étendre dans la haute Alsace, il écrivait à le Tellier qu'il se proposait d'aller de ce côté quand il en serait temps... <r Si je vois, disait-il le 13, que les ennemis voudront s'établir dans la haute Alsace, j'y marcherai avec Farmée'. d

Le 27, Turenne s'explique ouvertement, pour la première fois, du plan dont il n'avait parlé jusque-là qu'à mots couverts : « Un de ces jours, écrit -il à le Tellier de son camp d'Ingwiller, toute l'armée de l'ennemi demeurant où elle est , je laisserai beaucoup d'infanterie dans Haguenau, ferai avancer toutes les troupes qui se sont reposées sur la Sarre de trois ou quatre journées en delà des montagnes, pour être en état de revenir avec la cavalerie française, et je repasserai avec les troupes par la Petite-Pierre, pour ensuite, si l'ennemi marche dans la haute Alsace, y aller par les montagnes de Lorraine ou par Belfort. D

Trois jours après, sa résolution est irrévocablement prise. « Je m'en vais marcher, comme je vous l'ai mandé, par les montagnes de Lorraine pour voir l'endroit le plus aisé à descendre en Alsace, ayant remarqué, il y a plus de six semaines, que je ne pouvais pas marcher par le bas des montagnes... d

Cependant les troupes de Flandre arrivaient peu à peu en Lorraine, et s'y refaisaient; elles s'arrêtaient sur la Sarre. Le jeune marquis de la Fare, qui arriva avec ses troupes, se rendit auprès de Turenne; il relate ainsi, dans ses Mémoires, un entretien qu'il eut avec le maréchal. <r M. de Turenne ne voulut pas que nous joignissions son armée, parce que, dans le dessein qu'il avait de repasser dans la Lorraine pour aller rentrer dans l'Alsace par Belfort, il voulut nous laisser rétablir parfaitement, afin que nous pussions faire l'avant-garde de son armée et donner le temps aux troupes qu'il avait avec lui de se refaire dans la Lorraine; et, en vérité, on ne peut trop admirer sa conduite...

a M. de Turenne, qui avait beaucoup de bonté pour moi, quoique je fusse encore jeune, et qui m'en avait donné des marques essentielles, me demanda comment je croyais que finirait cette campagne. D

La Fare s'excusa sur son peu d'expérience, et, Turenne s'opiniâtrant à lui demander son opinion, le jeune officier répondit <r qu'il pensait qu'on laisserait l'ennemi mettre garnison dans les grandes

' Lettre à le Tellier.

villes, Mulhouse, Colmar, Schelestadt et autres, et qu'ensuite, selon les ordres de la cour, on mettrait les troupes en quartiers d'hiver d.

11 lui répondit : « La cour est quelquclois contente quand elle ne doit pas l'être, et elle ne l'est pas quand elle le doit. Pour moi, je vais au mieux que je m'imagine qu'on puisse faire, et fiez-vous à moi : il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en deçà du Rhin en Alsace. Remettez seulement vos troupes en bon état, j'en ferai mon avantgarde... »

Le 29 septembre, Turenne commença à faire passer les Vosges à ses troupes par le défilé de la Petite-Pierre. Le temps était mauvais, la neige tombait abondamment; les soldats, chargés de trois jours de vivres, n'avançaient qu'à grand'peine dans ces passages glissants. Le lendemain, l'arrière-garde passa à son tour, et Turenne la suivit. Il se reposa à la Petite- Pierre, dont il augmenta la garnison. Le 2 décembre, le maréchal passa à llirschland. Le 4, il traversa la Sarre à Sarrebourg, et s'établit à Lorquin. Turenne, qui «: n'avait besoin que de gens en bon état' k, choisit ses soldats. Il renvoya les malades, les hommes fatigués ou incapables de supporter une longue et pénible campagne, puis il s'occupa « de voir les endroits, par Remiremont, ou plus au delà, par où il pourrait plus aisément descendre vers l'Alsace^ d. A Lorquin, Turenne dressa et remit à chaque chef de corps son itinéraire. Ce journal des marches et campements règle et prévoit tous les détails de l'opération. Rien n'est laissé au hasard, à l'impréMi. Les mouvements de troupes sont combinés de manière que l'armée tout entière puisse, en cas de besoin, se trouver sous la main du général en chef, bien que les différents corps suivent des routes différentes. Belfort était désigné comme le rendez-vous général de toute l'armée.

Le 5 décembre, il quitta Lorquin et passa à Blamont. Le 6, il s'établit à Domptail, où il séjourna jusqu'au 0.

Les généraux allemands avaient envoyé en Lorraine six mille hommes, qui s'établirent à Epinal et à Remiremont. Une démonstration, faite le 8 décembre sur Épinal , suffît pour faire évacuer la place. Remiremont, petite ville sans défense d'elle-même, mais située sur la Moselle, au pied de cette partie des montagnes qui séparent la Lorraine de la Franche-Comté, était un passage absolument nécessaire à Turenne. Les ennemis y avaient quatre cents hommes et pouvaient y faire arriver facilement d'autres troupes, parce que la vallée de la Moselle ouvre à travers la montagne un passage jusqu'en Alsace; ils y avaient fait

' Lettre à le Tellier, 30 novembre.

- Id.. 4 décembre.

quelques travaux de défense. La garnison lorraine n'osa pas tenir devant l'armée française, et Turenne entra sans coup férir dans la ville abandonnée.

Il alla ensuite établir son camp à Longuet, où il resta longtemps, se préoccupant avant tout du service des subsistances, organisant des boulangeries, faisant établir des dépôts de grains et de farine sur sa route.

« J'ai fait avancer des farines avant que de m'avancer vers Belfort avec le corps d'armée, écrit -il le 18 décembre à Louvois, qui, remis de sa maladie, avait repris la direction des affaires... La saison oblige à avancer bien doucement, quelquefois à cause des vivres... Je marche demain, au matin, après avoir fait pour les vivres tout ce que j'ai pu^ y>

Pour mieux dissimuler ses projets, Turenne fait faire des démonstrations de différents côtés. Le marquis de Bourlemont menace le passage de Saint e-Marie-aux-Mines; le marquis de Boufflers se porte au col du Bonhomme; la brigade de Sourdis occupe les défilés qui font communiquer la vallée de la Moselle avec celle de Thann.

Le 23, de grand matin, le mouvement en avant commença. Depuis la fin de novembre jusqu'au 20 décembre, le temps avait été contraire. La température était douce. La neige, qui tombait en abondance, fondait, faisait déborder les rivières, effondrait les chemins et rendait impossible la marche de l'armée. Le 20, une belle et claire gelée succéda à cette mauvaise saison. L'armée se mit en marche. Elle fit étape à la Rochotte, à Mehssey, à Champagney, trouvant partout un gîte et des approvisionnements. Le 27, elle arriva à Valdogne, village situé à une demi-lieue de Belfort.

La marche de Turenne devait alors cesser d'être un mystère. Voulant, au contraire, faire impression sur l'ennemi, il donna l'ordre de tirer le canon pour lui faire connaître qu'il était arrivé. Le 28, il dépassa Belfort d'une lieue, et campa à Brun.

La nouvelle de l'arrivée de Turenne au milieu d'eux frappa les Allemands d'épouvante. Personne n'avait cru possible une marche dans cette saison : les généraux se hâtèrent de rappeler leurs corps d'armée dispersés. Le 29, Turenne parut devant Mulhouse, où était établie la cavalerie de l'Empereur, de Lorraine et de Munster. 11 aperçut une longue file d'équipages qui se dirigeaient vers Ensisheim, quartier général de Bournonville, et que couvrait un gros corps de cavalerie.

L'entrain des troupes était tel, que l'on pouvait risquer un coup d'audace. Le marquis de Montauban, qui était maréchal de camp du jour, traversa avec deux escadrons la rivière d'IU, qui couvrait les ennemis.

' Lettre à le Tellier, 22 décembre. — Dépôt de la guerre.

Ceux-ci détachèrent six escadrons pour le charger. Montauban prit les devants; <r voyant que les ennemis venaient à lui avant que les autres troupes eussent passé, il chargea au milieu de ces escadrons et les mit tous en confusion. C'était une résolution à laquelle on doit tout le succès du combat*. »

Turenne n'avait que son avant-garde, quatre régiments de chevaulégers et de la gendarmerie. Il cacha aux ennemis l'insuffisance de son effectif par une ruse de guerre. Il se porta sur une hauteur et fit manœuvrer les régiments de Boncour et de Câteux de manière à faire croire qu'il lui arrivait incessamment de nouvelles troupes.

Il fut habilement secondé par Montauban, fait prisonnier au milieu de l'action.

<r M. de Montauban m'a dit qu'il a été pris par six cavaliers lorrains qui avaient du papier à leur chapeau, comme il venait seul pour me dire qu'il voyait un corps considérable de cavalerie et d'infanterie qui se mettait ensemble derrière une montagne proche du lieu du combat-, d

Conduit devant le prince de Bade , Montauban lui annonça que Turenne était là; qu'il était vrai que l'avant-garde seule avait donné, mais que l'armée tout entière la suivait et arrivait sur le champ de bataille. Ce récit, que confirmait la manœuvre de Turenne, jeta le désarroi dans l'armée allemande, qui se repha précipitamment sur Ensisheim, où l'infanterie et les bagages avaient eu le temps d'arriver pendant le combat de cavalerie.

Malgré leur supériorité numérique, les Impériaux avaient été battus. Quatorze étendards, sept à huit cents prisonniers, le champ de bataille, restaient aux Français. La démorahsalion, l'épouvante, augmentaient dans l'armée ennemie, tandis qu'au contraire l'espoir et la confiance du succès enivraient les Français. Turenne ne poursuivit pas les fuyards. Le peu de troupes qu'il avait sous la main était épuisé.

Le 30, un parti de cavalerie, envoyé du côté de Bâle, ramassa beaucoup de prisonniers. <r On prit, assez près du quartier de Turenne, des Cravates qui marchaient sans défiance et qui ne se doutaient pas qu'on fût si près d'eux, d

Bientôt dix- huit escadrons, puis l'armée tout entière, rejoignirent Turenne. Le 1<=r janvier 1675, toutes ses troupes étaient réunies auprès de son quartier général de Fontaine. L'ennemi avait évacué Ensisheim, que Turenne occupa, et s'était massé autour de Colmar. Le régiment d'infanterie de Portia, qui comptait environ mille hommes, rejoignait l'armée, quand il fut prévenu de l'arrivée des

' Relation du combat de .Mulhouse.

* Turenne à Louvois, 18 janvier.

Français; il se jeta dans le château de Brunstatt, que Turenne fit aussitôt investir. Les ennemis n'ayant voulu se rendre qu'après avoir été soumis par le canon, on tira sur eux quelques volées; alors ils battirent la chamade et se rendirent prisonniers de guerre avec armes et bagages.

Turenne poursuivit sa marche vers Colmar. L'armée, en avançant, rencontrait grand nombre de traînards qui fuyaient devant elle. On se contentait de les désarmer, parce que leur nombre était trop grand et qu'on ne pouvait s'en charger sans beaucoup d'embarras.

Le samedi 5 janvier, Turenne, ayant toute son armée sous la main, leva avant le jour le camp de Pfafîenheim. Il forma son armée en trois colonnes parallèles, l'infanterie en tête, laissa derrière lui, sans s'en inquiéter, trois cents dragons ennemis dans le château de Rouffach , comptant bien qu'ils ne lui échapperaient pas, et marcha droit à Colmar, où l'électeur de Brandebourg avait ses vivres et ses munitions, et où il s'était efforcé de rallier les troupes de la coalition, afin de livrer une bataille décisive. Trente à quarante mille hommes se trouvaient réunis entre Colmar et Turckheim. Le poste était bien choisi. Les ennemis, qui avaient eu plusieurs jours devant eux, avaient élevé différents travaux de défense et préparé le terrain; leur situation était bonne. Leur front était couvert par un canal, dit des Moulins (Muhlbach), aujourd'hui le Logelbach, unissant le Fecht à l'Ill. Vingt-quatre pièces d'artillerie, protégées par des épaulements, défendaient le passage de la Muhlbach. Un corps d'infanterie de Zell et sa garde bourgeoise gardaient Colmar. Leur gauche s'appuyait fortement à cette ville; mais comme leur hgne avait plus d'une lieue de développement, ils avaient négligé Turckheim, où, contre l'avis du vieux duc de Lorraine, ils n'avaient jeté que deux bataillons. Un intervalle de quinze cents pas environ séparait cette ville de l'extrémité de leur droite.

« Turckheim est une petite ville assise au pied de la chaîne des Vosges, à l'entrée de la vallée de Munster. Elle était une des dix villes libres impériales d'Alsace, mais la moins importante de cette association célèbre qui lutta si obstinément contre la France pour la conservation de ses privilèges. Quoique munie d'une bonne muraille, et couverte du côté de la plaine par le torrent de la Fecht, elle était incapable d'une résistance sérieuse*. » Les deux bataillons qui l'occupaient au début de la bataille s'étaient retirés, lorsqu'à la vue des troupes françaises, déployées devant Wintzenheim, les généraux allemands jugèrent que Turenne les attaquerait de front par la plaine.

Le vieux duc de Lorraine avait compris l'importance de cette ville, qui dominait un peu la plaine , et avait voulu y envoyer des forces plus

' Gérard, la bataille de Turcklieim.

considérables; mais il ne fut pas écouté. Les Allemands ne se préoccupaient que du danger d'être coupés de Colmar.

Turcnne marcha droit à l'ennemi, comme s'il voulait aborder de front l'attaque du canal qui le couvrait; mais, arrivé à quelque distance, il donna l'ordre à sa cavalerie de se déployer sur un vaste front. Derrière ce rideau, une partie de l'infanterie fila rapidement à gauche vers la montagne. Arrivée au pied des premières pentes, elle s'engagea dans de mauvais chemins et d'étroits défilés. Turenne conduisait lui -môme cette colonne, composée de quatorze bataillons de vieille infanterie, de quelques escadrons et de quatre canons.

« Au lieu de marcher droit au ruisseau, il enfourna toute l'armée sur deux colonnes dans le vallon de Turckheim, comme s'il eût voulu grimper la montagne. Personne ne comprenait rien à son dessein; car il semblait prêter le flanc aux ennemis, qui pouvaient passer le ruisseau et tomber sur lui avant qu'il fût en bataille. Cela m'inquiéta comme plusieurs autres, et comme je pouvais lui dire ce qui me venait dans la tête, que j'étais sans conséquence, et, si j'ose le dire, dans son amitié, il me l'avait permis. Je gagnai donc la tête de la colonne et je lui dis : « Je vous demande pardon. Monseigneur, si j'ose vous dire que nous sommes tous inquiets de la marche que vous nous faites faire, et de voir que nous allons du nez dans cette montagne, et que nous sommes tous les uns sur les autres dans cette vallée. > Il me dit : « Effectivement, vous n'avez pas tort; mais j'ai compris que l'armée des ennemis, qui a le ruisseau de Turckheim devant elle, et Colmar à sa droite, où sont ses vivres et ses munitions, ne se déposterait point d'un bon poste où elle est pour tomber sur moi, et ne passerait point le ruisseau; que d'ailleurs elle n'abandonnerait point Colmar, où sont ses magasins, de peur que je ne me jetasse de ce côté et ne m'en saisisse; que pourtant elle n'était pas assez grande pour tenir Turckheim autrement que par un détachement, et qu'ainsi, me saisissant de ce poste, comme je vais tâcher de faire tout à l'heure, je me donnerai un passage dans le flanc qui les obligera à retourner leur armée et à me combattre dans un terrain égal aux uns et aux autres'. »

Turenne déboucha à l'improvisle sur Turckheim, et s'en empara sans difficulté; on y fît une trentaine de prisonniers. Les dragons français traversèrent la ville, allèrent fermer la porte qui regardait la plaine, occupèrent quelques avant-postes et s'établirent dans les maisons. Turenne se trouvait sur le flanc droit des ennemis; leurs défenses devenaient inutiles; leur artillerie menaçait vainement la plaine, où la cavalerie de Turenne s'était arrêtée hors de portée.

Comprenant alors toute la valeur de la position de Turckheim, les Allemands firent effort pour reprendre ce poste; ils formèrent deux

1 Mémoires de la Fare.

fortes colonnes d'infanterie, appuyées par une batterie de six pièces et soutenues par quelques escadrons, et les lancèrent sur Turckheim. Cette attaque fut d'abord assez heureuse. Bien que tenu au courant des mouvements de l'ennemi « par un homme que l'on avait fait monter sur un arbre î, Turenne ne pouvait prendre les mesures nécessaires pour résister à cet effort. Son artillerie n'était pas encore arrivée. Les mousquetaires, postés dans les vignes, étaient gênés par les échalas pour le maniement de leurs armes, tandis que les ceps dépouillés ne les cachaient pas aux coups de l'ennemi. Le régiment de la marine, qui avait été engagé le premier, avait beaucoup souffert. Les régiments de la reine, des vaisseaux, d'Orléans, d'Anjou, se maintenaient difficilement. Les avant-postes qui couvraient Turckheim avaient été pris par les Allemands, puis repris; Foucault, habile lieutenant général qui, à Entzheim, avait si bien fait manœuvrer ses troupes, venait d'être tué; la lutte était indécise, quand enfin quelques bataillons, las de se faire décimer, sortirent des vignes, se formèrent en bataille dans la plaine, au bas du coteau, en face de l'ennemi, et commencèrent un feu terrible. Turenne réunit alors tout ce qu'il avait d'infanterie sous la main, et appuya le mouvement des bataillons engagés. Ses troupes s'avancèrent sur le bord de la Fecht. Les gardes- françaises débordent l'ennemi et le prennent en flanc. Le désordre commence à se remettre dans les rangs allemands. Deux régiments s'élancent alors, la pique à la main, franchissent la Fecht; ils allaient charger, quand Turenne fit sonner la retraite. Ses troupes étaient fatiguées; il comptait livrer le lendemain une grande bataille, et de plus il craignait que, si les régiments s'aventuraient trop dans la plaine, la nombreuse cavalerie ennemie, en bataille à quelque distance de là, ne vînt dans ces vastes prairies les envelopper et les prendre.

Le combat finit à sept heures. Les troupes engagées s'étaient admirablement battues. « Toute l'infanterie n'a pas témoigné le moindre refroidissement; il a fallu seulement céder quelquefois au plus grand feu, » dit Turenne.

Le maréchal, qui n'hésitait pas à employer à l'occasion quelques ruses de guerre, augmenta l'effroi de l'ennemi par le stratagème suivant. Il « fit couler derrière Turckheim, de montagnes en montagnes, quelques grenadiers qui y allumèrent une multitude de feux j> pour persuader à l'ennemi que son armée était bien plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité.

La bataille avait été sanglante. Du côté des ennemis, six cents tués et environ mille blessés; du côté des Français, environ quatre cents hommes tués et cinq cents blessés.

Turenne, nous l'avons dit, s'attendait à une grande bataille; l'armée entière passa la nuit sous les armes, et, le lendemain avant le jour, elle s'avança vers Colmar. La ville était abandonnée. Dès sept heures

du soir on avait fait filer le bagage dans la direction de Strasbourg, et pendant la nuit toutes les troupes avaient suivi ce mouvement de retraite.

Les gardes bourgeoises n'osèrent pas refuser l'entrée au général victorieux. Turenne prescrivit à son armée de ne faire aucun désordre, et alla simplement se loger à l'auberge de la Monfagne-Noire, d'où il annonça son succès à Louvois^ par la dépêche suivante.

« A Colmar, ce 6 janvier au matin.

<r J'ai cru, Monsieur, que le roi serait bien aise de savoir ce qui se fait à l'armée. Les ennemis s'étant mis en un très bon poste près Colmar, je me saisis par un très grand bonheur d'une petite ville nommée Turckheim à leur aile droite. Leur infanterie attaqua un poste qui la flanquait. Le combat d'infanterie seulement a duré trois ou quatre heures; ils ont été repoussés à l'entrée de la nuit. Le combat a été fort grand; il y avait un ruisseau entre deux; ils se sont retirés toute la nuit, et j'arrive présentement près Colmar, où il n'y a personne. M. d'Albret, et M. de Bocquemar avec ses gardes, et M. de la Mothe ont très bien fait; on nommera les autres dans la relation. M. de Foucault, lieutenant général, et M. de Mouchy ont été tués; nulle autre personne de considération, que M. d'Aubijou blessé. On prend beaucoup de prisonniers, j)

La retraite des Allemands s'effectuait dans le plus grand désordre. De toutes parts les partis de cavalerie française ramassaient des traînards. On fit en quelques jours plus de deux mille prisonniers. On avait trouvé à Colmar trois mille blessés ou malades. Les marches forcées, le froid, la disette, firent en outre de nombreuses victimes. « Vous ne sauriez croire, écrivait Turenne, ce qu'il est mort d'ennemis en Alsace de misère, et ce qu'il s'en trouvera encore dans la marche qu'ils font, où il n'y a d'autre fourrage que la paille des maisons et aucuns grains. »

Les Allemands, ne se sentant plus en sûreté en Alsace, repassaient le Rhin en toute hâte, <r tout débiffés, mal unis et moins fiers qu'ils n'étaient avant cette course malheureuse*. * On conseillait à Turenne de poursuivre activement et d'achever cette armée démoralisée, exténuée. € Je m'en garderai bien, répondit-il; car, à moins de les tuer

* A ce moment l'accord entre le maréchal et le ministre était complet. Ramsay s'est trompé en prétendant que les discussions de l'année précédente s'étaient renouvelées pendant le coHrs de cette campagne, et que Louvois eut de nouvelles excuses à faire à Turenne à son retour à la cour. C'est une erreur qui ne repose sur aucune donnée sérieuse.

* Abrège de la vie de Turenne. Anonyme, Villefranche , 1673.

tous, je les rendrais maîtres de Strasbourg, qui leur ouvrirait ses portes pour les recueillir, et les bourgmestres qui leur ont livré le pont, malgré la neutralité, leur abandonneraient encore la ville pour se mettre à couvert du juste ressentiment du roi. Pressons-les seulement de passer le Rhin '. d

Craignant que les fugitifs ne s'arrêtassent à Strasbourg et ne fussent retenus par les magistrats eux-mêmes pour les défendre contre la colère du roi de France, il se hâta de faire savoir aux magistrats qu'il ne les rendait pas responsables d'une défection qu'il savait n'être due qu'à la populace, ajoutant qu'il ne leur serait fait aucun mal s'ils s'engageaient à garder leur neutralité et à défendre à l'avenir le passage de leur pont. Cette conduite sage et politique réussit complètement. Enchantés d'en être quittes à si bon marché, les Strasbourgeois pressèrent eux-mêmes le passage des Allemands vaincus. Bientôt il ne resta sur la rive gauche du Rhin que les prisonniers et les morts.

Turenne pourvut aux cantonnements de son armée comme il l'entendit. Le roi lui laissa toute latitude à cet égard. Le maréchal désirait vivement revenir à Paris et priait Louvois de demander à Louis XIV l'autorisation nécessaire. « Je vous supplie très humblement. Monsieur, de demander au roi s'il trouvera bon que je m'en aille quand les troupes auront passé la montagne. » (12 janvier 1675.) Louis XIV, de son côté, désirait le revoir et lui écrivait : « Je désire qu'ensuite vous reveniez près de moi, où j'ai bien de l'impatience de vous voir pour vous témoigner de vive voix la satisfaction que me donnent les services considérables et importants que vous m'avez rendus pendant toute la campagne, et de la dernière victoire que vous venez de remporter sur mes ennemis ^ ^

Cette magnifique campagne excita en France un enthousiasme universel. Le roi ordonna des actions de grâces solennelles. Les populations des pays sauvés des ravages de l'invasion accoururent en foule sur le passage du maréchal « pour le voir, pour le proclamer leur libérateur, pour le remercier de leurs biens, de leur liberté sauves ^ i> .

Quand il arriva à Saint-Germain, le 9 février, le roi descendit audevant de lui, l'embrassa devant toute la cour en lui disant : a Vous avez relevé un lis de ma couronne, d Et le lendemain il lui envoya un présent de cent mille pistoles. <r 11 n'y eut pas jusqu'aux porteurs de chaises qui ne quittassent leur travail pour se présenter en foule à lui et lui faire leurs compliments *. — La modestie, ajoute Pellisson, a re-

' Mémoires de Saint-Hilaire.

- 13 janvier 1675. — Dépôt de la guerre.

3 Mascaron, Oraison funèbre.

* Pellisson , Leltres historiques.

levé sa gloire; tout le monde a trouvé qu'il était un peu plus honteux qu'il n'avait accoutumé de l'être. On ne peut parler plus simplement de tout ce qu'il a fait. En récompense il a fait remarquer à tout le monde que si le roi n'avait pas pris la Franche-Comté au commencement de la campagne, les ennemis, au lieu de repasser le Rhin, se seraient maintenus dans le cœur de l'État, j

L'admiration était unanime, «r Que dites-vous, demandait M^e de Sévigné à Bussy-Rabutin, de la belle action qu'à faite M. de Turenne en faisant repasser le Rhin à nos ennemis? d Et Bussy répondait : <r J'aime M. de Turenne autant que je l'ai autrefois haï; pour dire toute la vérité, mon cœur ne peut plus tenir contre tant de mérite, d

Au milieu de tant de gloire, la modestie de Turenne était vraiment admirable. « Ne croyez pas, s'il vous plaît, que je ne sache bien que tout ceci est assez beau, » écrivait-il au cardinal de Bouillon; mais son âme patriote et française ne voyait que les résultats obtenus, la patrie sauvée. <r Quoique je ne parle pas beaucoup de ce qui se passe depuis quelque temps, je sais très bien que cela est bien heureux et utile au service du roi', n

Napoléon a bien sévèrement apprécié cette campagne. <r Turenne, ditil, a, dans cette occasion, montré plus de talent pour la conception de ce beau plan que dans son exécution. » Il lui reproche d'avoir manqué de hardiesse et de promptitude, de ne pas s'être porté avec assez de rapidité sur Strasbourg. <r S'il eût marché aux ennemis après l'arrivée des détachements de Flandre, ils auraient repassé le Rhin. » Il ajoute « qu'au heu de déboucher par Belfort, c'est-à-dire par l'extrémité des Vosges, s'il eût débouché par le milieu, droit sur Golmar et Strasbourg, il fût arrivé avant que les cantonnements se fussent ralliés, d Mais la prudence était nécessaire devant un ennemi bien supérieur en forces. Turenne n'avait pas quarante mille hommes, comme le croit Napoléon, mais trente mille, et il avait devant lui soixante-dix mille ennemis. En débouchant par le passage de Sainte-Marie- aux- Mines ou par le col du Bonhomme, il risquait de voir son armée coupée en deux et d'être écrasé par des forces supérieures.

En se portant sur Strasbourg, il se plaçait entre une ville puissante toute dévouée à l'ennemi et une armée nombreuse qu'il réduisait au désespoir en lui coupant sa ligne de retraite, et qu'il lui fallait prendre ou anéantir, ce qui rendait son opération bien scabreuse. En la repoussant, au contraire, au delà du Rhin, il atteignait son but, qui était de délivrer les provinces de l'Est de l'invasion annoncée et prévue pour le printemps suivant. Turenne paraît avoir agi en guerrier et en politique.

Les Allemands avaient compris que les rivalités des généraux avaient

* Turenne au cardinal de Bouillon, 7 janvier 1675.

été la principale cause de leur insuccès. Aussi, l'année suivante, l'Empereur choisit -il le comte de Montecuculli pour commander en chef. L'habile et renommé capitaine consentit à quitter pour combattre Turenne la retraite où le retenaient les infirmités de son âge. Devant son prestige personnel les dissensions s'effacèrent, et l'unité de commandement fut rétablie. Les troupes allemandes, composées de vieux régiments, étaient excellentes; mais Turenne aussi avait lieu d'être satisfait des siennes, « Je n'ai jamais vu tant de bons hommes, écrivait-il à Louvois, ni mieux intentionnés. » Le nombre était à peu près le même, trente raille hommes de chaque côté.

Les troupes allemandes qui avaient des quartiers d'hiver dans l'électoral de Cologne et les États voisins se réunirent près de Bonn et joignirent le général Sporck. Les Impériaux s'assemblèrent à Ulm en Souabe. Montecuculli partit de Vienne le 8 avril pour prendre le commandement de ses troupes.

La première question, d'une importance capitale, était de savoir sur quel terrain s'engagerait la lutte, en Alsace ou en Souabe. Celui des deux généraux qui parviendrait à porter la guerre sur le territoire ennemi devait avoir, en effet, dès le début une supériorité marquée. Il rejetterait sur son adversaire le lourd fardeau de l'invasion, et il acquerrait par ce premier succès cet ascendant moral qui double la force d'une armée. Turenne crut un instant avoir perdu ce premier point. L'électeur de Mayence livra sa capitale à l'Empereur, qui y fit entrer immédiatement cinq cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie. Le 16 mai, MontecuculU vint camper à Oberkirch, où il fut complimenté par les magistrats de Strasbourg; puis il se rapprocha encore de cette ville et vint camper à Willstett ; il posta même quelques régiments d'infanterie à une portée de mousquet du fort de Kehl.

Dès que Yauban fut averti de ces mouvements, il renforça les garnisons de Saverne, Haguenau et Philippsbourg, et prévint Turenne, qui était en marche pour rejoindre ses troupes. Le maréchal avait quitté Paris le 14 mai, au moment même où le roi partait pour aller dans les Pays-Bas assiéger Limbourg avec M. le .prince.

Informé à Lunéville du dessein de Montecuculli et des incertitudes des Strasbourgeois , Turenne vit bien que le seul moyen de prévenir le passage des Impériaux par le pont de Strasbourg était de se rapprocher de la ville avec son armée. Il arriva le 20 mai auprès de Schelestadt, le :21 à Benfeld. Les magistrats, intimidés, promirent de rester neutres et continrent le peuple, dont quelques meneurs, gagnés par l'argent de l'Allemagne, voulaient livrer le pont à Montecuculli.

Trompé dans son espoir, ce général se déroba tout à coup. Il feignit de vouloir assiéger Philippsbourg. Turenne, laissant son armée au camp d'Achenheim, s'avança jusqu'à Haguenau et jeta cinq cents fantassins

dans la ville menacée; mais, pénétrant bien le véritable dessein des ennemis, il refusa de s'éloigner de Strasbourg. Montecuculli continua à descendre le Rhin; le 31 mai et le 1er juin, il passait près de Spire sur la rive gauche, et faisait une démonstration sur Landau, Neustadt et Kaiserslautern.

Turenne ne bougea pas. Il pensait, et avec raison, que la marche de Montecuculli n'était qu'une feinte. Il mandait à Metz et à Nancy qu'on ne s'inquiétât point des détachements ennemis qui paraîtraient dans les environs de ces places.

MontecucuUi, voyant que Turenne ne prenait pas le change, et n'osant pas s'engager dans la basse Alsace, repassa le 4 juin sur la rive droite. Turenne, lui aussi, passa le Rhin les 7 et 8 juin à trois lieues et demie au-dessus de Strasbourg, à Ottenheim, sur sept ponts de bateaux, aussi rapidement que le lui permirent les mauvais chemins détrempés par des pluies torrentielles, et alla occuper Willstelt, position excellente où les Français établirent leurs magasins. Turenne redoutait toujours une trahison des Strasbourgeois. Le 5 juin, il écrivait au roi : « Toute la ville de Strasbourg est pleine des troupes de l'Empereur et de Lorraine. On les désarme à la porte. Il est certain que ceux de la ville ne défendront point le bout de leur pont de delà quand on sera un peu éloigné et qu'on le voudra attaquer, d

La politique et la peur retinrent heureusement les magistrats. Ils se rappelaient que quelques mois auparavant Turenne avait contraint une armée triple en force à repasser précipitamment le Rhin, et ils jugèrent prudent de conserver la neutraUté.

Willstett, situé à deux lieues environ de Kehl, était une petite ville des dépendances du comté de Hanau, munie d'un ancien château, bordée et défendue par le Kintzig, affluent du Rhin qui sort des montagnes de la Forêt-Noire et vient tomber dans le fleuve un peu au-dessous du fort de Kehl.

Turenne établit son armée à \Yillstett, le long de la Kintzig, sur laquelle il fit jeter des ponts. Montecuculli, informé que les Français remontaient le Rhin vers Rhinau, soupçonna que Turenne voulait passer le fleuve et se rappela toute l'importance de Willstett. Il fit les derniers efforts pour y arriver avant son adversaire, mais il était encore loin. 11 eut beau faire faire à toute son armée plus de quatorze lieues en deux jours, lorsqu'il parvint auprès de Willstett, il y trouva Turenne fortement établi. La position des Français le gênait beaucoup; il avait des magasins considérables de blé et de farine à Strasbourg, où il avait fait faire une grande quantité de pain qu'on ne put lui envoyer et qui se gâta. Il résolut donc de faire les plus grands efforts pour rejeter Turenne au delà du Rhin. Pour cela il fallait battre son armée, lui ôter les moyens de subsister, se rendre maître de ses ponts ou recouvrer celui de Strasbourg.

En général habile, Montecuculli choisit le parti le plus avantageux. 11 défila entre le camp français et les montagnes de la Forêt-Noire, et alla camper près d'Offembourg, sa gauche appuyée sur l'abbaye de Schuttern, son front couvert par un bois et la Schutter, menaçant également les ponts d'Oltenheim et de Strasbourg. Cette manœuvre donna de l'inquiétude à Turenne; mais, pour la déjouer, il n'eut qu'à réparer la faute qu'il avait commise en plaçant ses ponts trop loin de Strasbourg. Il les fit descendre à Altenheim, deux lieues plus bas, et diminua ainsi de moitié sa ligne de défense, qui n'eut plus que deux lieues d'étendue. 11 appuya fortement sa droite à Altenheim, où se trouvait sa tête de pont; sa gauche demeurait à Willstett, Dans l'intervalle, les troupes étaient réparties par de forts détachements ayant entre eux des communications faciles, et comme une heure et demie de marche seulement séparait les points extrêmes de l'armée, en fort peu de temps des forces considérables pouvaient, en cas d'attaque, se concentrer à l'endroit menacé.

Les deux adversaires restèrent huit jours en présence, aucun d'eux ne voulant engager l'action. Enfin Montecuculli, craignant pour ses subsistances, se décida à se reporter en arrière, traversa Olfembourg sans s'y arrêter, et s'établit, le 5 juillet, sur la rive droite de la Renchen, qu'il occupa jusqu'au point où elle tombe dans le Rhin, et sur laquelle il jeta quelques ponts. Il profita habilement de la situation du pays, couvert de marais et de bois et coupé de ruisseaux, fit élever quelques retranchements et rendit son camp inaccessible.

Turenne le suivit et s'établit en face de lui; il essaya même de faire forcer un des ponts sur la Renchen, mais il ne put y réussir. « Cette tentative occasionna une assez grosse escarmouche, où il y eut du monde de tué*, n

Le maréchal fit camper son armée à une très petite distance des ennemis, dans une plaine qu'un bois seulement séparait de Montecuculli. Sa gauche s'appuyait à un bras du Rhin. Le quartier général était au village de Rischen, qui se trouvait en arrière des lignes. Il n'y avait qu'un quart de lieue de la tète du corps au retranchement des ennemis. Les sentinelles des gardes avancées, dans le défilé, étaient à la portée du fusil les unes des autres. Cependant on dormait paisiblement dans l'un et l'autre camp. Un bois de cinq à six cents pas de large et un petit ruisseau qui coulait dans un terrain marécageux séparaient les deux armées comme aurait fait une distance de vingt heues.

ff Les deux armées sont si proches, que quand les ennemis firent les salves de l'avantage de M. de Brandebourg sur les Suédois, beaucoup de leurs boulets de six livres vinrent dans le camp '. »

' Mémoires de Saint -Hilaire 2 Turenne à Louvois, 18 juillet.

Les armées demeurèrent dans cette position pendant près d'un mois. Pendant ce temps, Turenne, qui n'avait pu pénétrer le bois ni franchir la rivière qui couvrait les ennemis pour parvenir à les joindre, s'appliquait sans relâche à surmonter cet obstacle. II fit percer obliquement un grand chemin devant sa droite, au travers du bois, et il parvint par cette route sur le bord de la Renchen, à une lieue et demie du camp des ennemis. Il fit foire des ponts sur cette rivière et de bonnes redoutes pour les garder, et au delà on prolongea le chemin dans le bois jusqu'à un terrain découvert.

-Mort de Turenne, d'après Prévost.

Pendant ce temps, il surveillait le cours du Rhin avec une infatigable vigilance. Quelques batteries d'artillerie bien placées, quelques barrages, de l'infanterie postée dans les îles ou sur les bords, un certain nombre de barques pleines de soldats qui gardaient les principaux passages, interceptaient toute communication entre Strasbourg et les Impériaux, qui commencèrent à souffrir de la disette, tandis que l'armée française, au contraire, avait du pain en abondance. Il est vrai que les chevaux manquaient de fourrages. La violence des pluies était telle, que les ruisseaux se changeaient en torrents et que les eaux emportaient les foins, « quand elles n'emportaient pas les prairies mêmes. »

Le maréchal résolut de s'étendre le long de la Renchen, qui le res-

serrait, afin de se procurer des fourrages et d'en ôter aux Impériaux, de passer ensuite la rivière et de s'établir sur leur flanc gauche. Si cette entreprise échouait, le maréchal ne perdait rien; si, au contraire, elle réussissait, Montecuculli n'avait d'autre parti à prendre que de combattre avec désavantage, ce qu'il ne voulait pas faire, ou de se retirer et de s'éloigner plus que jamais de Strasbourg. Turenne, avant d'entreprendre cette opération, couvrit Bischen de retranchements et y laissa le comte de Lorges avec huit bataillons et trente escadrons. Le 22 juillet, l'armée s'ébranla, et le 23 elle passa la Renchen au village de ^Yaghurst. Un détachement, sous les ordres du chevalier de Boufflers, se porta en avant, dans la soirée, pour occuper le village de Gamhurst. Montecuculli ne se doutait pas encore du dessein de Turenne. « Parmi plusieurs différences qui se trouvaient entre ces deux généraux, il y en avait une personnelle qui pouvait donner d'assez grands avantages à M. de Turenne ; c'est qu'à son âge il avait toute la vigueur et toute l'activité d'un homme jeune, qu'il savait s'en servir, et qu'étant incessamment à cheval, il se trouvait partout, reconnaissait jusqu'aux moindres postes lui-même, et prenait des mesures justes par ses propres connaissances, au heu que le comte de Montecuculli, plus cassé et moins en état d'agir, était quelquefois obligé de former ses desseins sur le rapport des autres^; d mais, ayant remarqué que les avantpostes français grossissaient de ce côté, le général allemand avait envoyé l'ordre d'enlever ces avant-postes. Deux forts détachements, l'un de cinq mille chevaux, sous le duc de Lorraine, l'autre d'infanterie et de cavalerie, sous le comte de Caprara, devaient, au point du jour, exécuter ses instructions. A minuit, les avant-gardes françaises se heurtèrent contre les postes avancés du duc de Lorraine, qui les fit charger. M. de Vaubrun fut blessé au pied dans une de ces charges.

Étonné de trouver tant de résistance, le duc de Lorraine s'arrêta, attendant le jour. Quand il vit qu'il avait affaire à toute une armée, il recula, après avoir fait tête un instant pour ne pas décourager ses troupes, et effectua sa retraite en bon ordre. Caprara, qui s'était aperçu le premier que toute l'armée française était là, s'était prudemment retiré.

Turenne continua sa marche , traversa un bois et déboucha dans une plaine où se trouvait le village de Gameshausen. Il donna l'ordre d'y placer sans délai un poste d'infanterie. Cet ordre ne fut pas exécuté, et, dans la nuit, les Impériaux jetèrent dans Gameshausen quinze cents à deux mille hommes, dont deux cents fantassins. Il fallut pour les déloger faire venir du canon et une partie de l'armée. Au bout de quelque temps, la cavalerie ennemie abandonna le village. L'infanterie, réfugiée

' Deschamps, Dernières Campagnes de Turenne.

dans l'église, fut tout entière prise ou tuée. La relation de cet événement est consignée dans la dernière lettre, datée du 25 juillet, que Turenne ait écrite à Louvois.

Montecuculli , dans la nuit du 25 au 26, parut avoir pris le parti de la retraite. Il se retira dans la direction des montagnes de Souabe, comme s'il voulait entrer dans le Wurtemberg. Turenne résolut de lui couper la route. Il donna ordre au comte de Lorges de le rejoindre avec presque toutes ses forces. Le 27, au matin, toute l'armée française était réunie, et se mit à la poursuite de l'ennemi. A midi, Turenne arrivait près du village de Sassbach, qu'il avait lui-même reconnu la veille et dont il avait inutilement sommé le château. C'était un bon poste qui dominait la route. Montecuculli, qui en comprenait toute l'importance, avait fait occuper l'église et le vieux château par des mousquetaires.

Turenne fit dresser une batterie de huit pièces contre Sassbach; mais, bien qu'elle battît de fort près les murailles de l'église et du château, elle ne les entamait pas, parce que les pièces étaient de petit calibre et les murs épais. Montecuculli, voyant que la situation était bonne, envoya des renforts. Turenne, qui venait de découvrir sur sa gauche un chemin plus favorable pour aller aux ennemis, fit, au contraire, diminuer le feu des batteries. Il s'attendait à une grande bataille et prit ses mesures en conséquence. « Je mettrai ma gauche le plus près de Sassbach que je pourrrai, dit-il à Saint-Hilaire, qui se trouvait près de lui, et ma droite tirant vers les montagnes. Allez-vousen le long de ce front reconnaître les endroits propres à bien poster votre artillerie, et vous y mènerez votre père aussitôt qu'il sera arrivé, afin qu'il juge s'ils sont convenables et qu'il fasse conduire le canon ; car dans peu cette afiaire-ci pourra devenir très sérieuse, d

A mesure que les troupes françaises arrivaient, Turenne les rangeait en bataille. <r Quand il eut fait passer à loisir ses troupes, il se trouva content et dit à M. de Roye : « Tout de bon, il me semble que cela n'est pas trop mal, et je crois que M. de Montecuculli trouverait assez bien ce que l'on vient de faire. Il est vrai que c'était un chef-d'œuvre d'habileté*. »

Le succès de Turenne paraissait assuré, de l'aveu même de ses ennemis.

« Et pour dire avec franchise les choses comme elles sont , le malheur de Turenne fit le bonheur de Montecuculli; jamais il n'eût triomphé si la divine Providence n'eût souffert, pour ses raisons occultes, qu'un misérable boulet terminât le fil des prospérités dont se flattait encore la France*, d

1 Lettre de M™" de Sévigné à .M™" de Grignan, 16 août 1675.

2 Abrégé de la vie de Turenne. Villefranche , 1675.

Quelques historiens ont prétendu que Turenne se croyait si sûr du succès, qu'en voyant les mouvements de Montecuculli il se serait écrié avec joie: <t Je le tiens! d Ces mots, si peu conformes au caractère modeste du maréchal, ne paraissent pas avoir été prononcés, Turenne pensait que « l'affaire serait très sérieuse d , et il avait de bonnes raisons pour avoir tout espoir; mais la situation de Sassbach était forte, l'armée ennemie excellente, et devant un adversaire comme Montecuculli il ne fallait pas compter d'avance sur un succès certain. Enfin le fils de Saint-Hilaire, qui ne quitta, pour ainsi dire, pas le maréchal dans cette journée, et qui nous a laissé une relation très circonstanciée de tout ce qui s'y passa, ne fait aucune mention de ces paroles.

Montecuculli, obligé de combattre, s'efforça de mettre les chances de son côté; il dirigea une forte colonne d'infanterie, flanquée de quelques escadrons, sur une tuilerie située sur le bord d'un ravin qui le séparait des Français. Saint-Hilaire, le comte de Roye, différents officiers aperçurent cette manœuvre, dont ils comprirent aussitôt l'importance, et coururent prévenir Turenne, qu'ils trouvèrent assis au pied d'un arbre sur lequel il avait fait monter un vieux soldat qui lui signalait les différentes manœuvres de l'ennemi sur Sassbach.

Comme s'il avait eu un pressentiment, Turenne refusa de quitter l'endroit où il se trouvait, donna l'ordre d'envoyer deux bataillons pour occuper la tuilerie, et fit dire qu'on ne le dérangeât que pour des événement considérables; mais le comte de Roye, très inquiet du mouvement des ennemis, insista. Il envoya à Turenne le comte d'Hamilton pour le prier d'aller voir les choses par lui-même. Turenne céda, monta à cheval et partit au galop vers la droite.

(T En chemin, dit Saint-Hilaire, il aperçut mon père sur la hauteur, et, comme il l'honorait de sa confiance, il vint à sa rencontre. Lorsqu'il l'eut joint, il s'arrêta et lui demanda ce que c'était que cette colonne pour laquelle on le faisait venir. Mon père la lui montrait, quand malheureusement les deux petites pièces tirèrent; un des coups échappa, passant sur la croupe du cheval de mon père, lui emporta le bras gauche*, le haut du col du cheval de mon frère et frappa M. de Turenne au côté gauche. Il fit encore une vingtaine de pas sur son cheval et tomba

1 « Écoutez, je vous prie, une chose qui me parait belle : il me semble que je lis l'hislûire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne, qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eût dit : « Monsieur, arrêtez-vous un peu , car c'est ici que vous devez être tué. » Le coup de canon vient donc et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne. Le fils de Saint-Hilaire se jette à son père et se met à pleurer et à crier. « Taisez-vous, mon enfant; voyez, lui dit-il en lui montrant M. de Turenne raide mort, a voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable;» et, sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment. » (Lettre de M"»e de Sévigné à M™<= de Grignan, 7 août 1675./

mort. Ainsi finit ce grand homme, qui n'eut jamais son égal, et je puis assurer que toutes les particularités que je viens de rapporter sont dans l'exacte vérité : tous ceux qui en ont écrit ne les ont pu savoir comme moi. »

Mais il faut laisser la parole à Mi"° de Sévigné.

(T II voulait se confesser, dit -elle, et en se cachotant il avait donné les ordres pour le soir et devait communier le lendemain, qui était le dimanche. Il croyait donner la bataille, et monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé. Il avait bien des gens avec lui; il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller; il dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là; vous ne faites que tourner au- « tour de moi, vous me feriez reconnaître. » Il trouva M. d'IIamilton, près de l'endroit où il était, qui lui dit : « Monsieur, venez par ici, « on tirera par où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, je m'y en vais, « je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du <r monde. » Il tournait son cheval, il aperçut Saint- Hilaire qui lui dit, le chapeau à la main : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que <r j'ai fait mettre là. d II retourna deux pas, et, sans s'être arrêté, il reçut le coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint-Hilaire, et perça le corps après avoir fracassé le bras de ce héros. Ce gentilhomme le regardait toujours, il ne le vit point tomber; le cheval l'emporta où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point encore tombé, mais il était penché le nez sur l'arçon. Dans ce moment, le cheval s'arrête; il tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, puis demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emporté*. B

Les restes de Turenne, enveloppés dans un manteau, furent portés sans bruit dans sa tente; mais le fatal secret fut bien vite connu. Tandis que des cris de joie , des concerts de timbales et de trompettes retentissaient dans le camp ennemi, on n'entendait parmi les Français que des gémissements. <r D'abord que notre général fut tué, nous fûmes des enfants sans père. »

« On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues : nulle considération ne pouvait les retenir; ils criaient qu'on les menât au combat, qu'ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux et qu'on les menât au combat*. î

Les ennemis avaient été promptement avertis de la mort de Turenne.

1 Lettre de M-ne de Sévigué à .M"» de Grignaa , 28 août 1675. * Ibid., 2 août 1675.

Vers trois heures de l'après-midi, un déserteur' alla en porter la nouvelle à Montecuculli, qui s'étonnait de ne pas être attaqué. On a pré- .tendu - qu'au premier moment ce général ne put dissimuler la joie qu'il éprouvait d'être délivré d'un si redoutable adversaire, et que ce ne fut . que lorsqu'il eut repris possession de lui-même qu'il laissa tomber cette mémorable parole : «r II est mort aujourd'hui un homme qui faisait honneur à l'homme. » Nous aimons mieux penser que ce magnifique éloge ne fut terni par aucun sentiment égoïste et bas. Montecuculli, du reste, faillit périr aussi dans cette journée. <r Nous entendîmes de grands cris sur la hauteur où était la droite des ennemis, et nous vîmes un officier tomber d'un de nos coups de canon. Il fut entouré de beaucoup de monde; on le releva aussitôt, mais il ne fut point blessé; il n'y eut que son cheval qui eut la tête emportée. Nous sûmes que c'était M. de Montecuculli qui avait échappé à cet effroyable danger ^ d

Les soldats demandaient à venger leur général , mais les chefs hésitaient à combattre. Il y eut d'abord de longues et pénibles discussions pour savoir qui prendrait le commandement. Deux hommes y prétendaient : le marquis de Vaubrun, en sa qualité de plus ancien général; le comte de Lorges, neveu de Turenne, comme étant de jour. Les soldats, qui n'aspiraient qu'à combattre, s'irritaient de ces indécisions et s'écriaient ironiquement : <r Lâchez la Pie, elle nous conduira*, d Enfin l'armée, appelée à vider le différend, se décida, sans doute en raison de sa parenté avec le maréchal , pour le comte de Lorges , qui tint un conseil de guerre, ne se sentant pas assez d'autorité pour assumer seul la responsabiUté de la conduite des affaires. On ne s'entendait que sur un point, c'était qu'on ne pouvait continuer la guerre en Allemagne et qu'il fallait repasser en Alsace; mais là se bornait l'accord. Pour l'exécution de la retraite, différents plans furent proposés. On décida enfin qu'après être resté quelque temps en face de l'ennemi pour recevoir la bataille s'il l'offrait, on battrait en retraite sur le Rhin. On resta deux jours en présence; Montecuculli n'osa pas attaquer, et, dans la nuit du 29 au 30 juillet, l'armée se replia sur Bischen et Willstett, dont on évacua les magasins dans la journée du 31.

Le 1er août, une partie de l'armée française avait déjà passé la Schutter, quand, vers dix heures du matin, les Impériaux attaquèrent vigoureusement et à l'improviste l'arrière- garde, tandis qu'une forte colonne tournait les Français et se dirigeait sur Altenheim dans le dessein d'enlever la tête de pont et de couper leurs communications. Si ce

» C'était ua valet de chambre allemand qui était à M. de Boufilers , suivant les uns; suivant Saint- Hilaire, un dragon du régiment du roi; suivant M. G. Rousset, c'était un chirurgien français.

» Mémoires de Saint-Hilaire .

» Ibid.

* On sait que la Pie était le cheval que Turenne montait ordinairement.

dessein eût réussi, l'armée se fût trouvée en grand péril. Les deux attaques de Montecuculli trouvèrent heureusement une égale résistance. Les soldats soutinrent avec une opiniâtreté invincible une lutte inégale et se battirent en désespérés. On ne faisait pas de quartier; aussi le combat fut- il très meurtrier. Le régiment de la Ferté perdit quinze capitaines sur seize. Le marquis de Vaubrun, que sa blessure au pied empêchait de se tenir à cheval, se fit attacher sur sa selle et s'élança à la charge à la tête de ses escadrons. Il fut tué d'une balle dans la tête. De Lorges, qui présidait au passage de la Schutter, se conduisit en habile capitaine. Il eut un cheval tué sous lui.

A sept heures du soir, Montecuculli fit sonner la retraite. Ses attaques avaient été repoussées sur tous les points; il avait perdu deux à trois mille hommes, sept pièces de canon, plusieurs drapeaux, et son armée démoralisée n'était pas capable de renouveler le combat. On resta néanmoins deux jours encore en présence, puis les Impériaux se retirèrent sur Kehl. L'armée française regagna alors la rive gauche du Rhin sur les ponts d'Altenheim, défit ces ponts après son passage et établit son camp à Plobsheim, entre le fleuve et l'ill.

Montecuculli essaya une dernière fois de tenter la fortune, mais sa destinée militaire était finie. Il pénétra en Alsace par le pont de Strasbourg. Louis XIV, effrayé , arracha Condé au repos qu'il goûtait à Chantilly, î Que je voudrais, disait le prince en partant, causer seulement deux heures avec l'ombre de M. de Turenne pour prendre la suite de ses desseins ! » Sa présence ranima le courage des soldats et intimida l'ennemi. Condé se tint sur la défensive; mais, par d'habiles manœuvres, il sut forcer les Impériaux à lever le siège de Haguenau et celui de Saverne, et à repasser le Rhin. Ce fut sa dernière campagne; il rentra à Chantilly pour n'en plus sortir.

c Je désire que mon corps soit enterré dans l'église de la paroisse où je mourrai , et que mon cœur y demeure aussi avec le moins de cérémonie qu'il se pourra, d disait Turenne dans son testament. Son vœu ne fut pas exaucé.

î Nous avons voulu , écrivit Louis XIV à l'abbé , au prieur et aux religieux de Saint-Denis après la mort de Turenne, pourvoir de telle sorte à la sépulture d'un aussi si grand homme et d'un sujet aussi nécessaire, que le lieu où elle seroit fust un témoignage de la grandeur de ses services et de nostre reconnoissance'. d

<r II y a déjà (à Saint-Denis) quatre capitaines aux pieds de leurs

* Les vers suivants coururent à ce moment :

Turenne a fon tombeau parmi ceux de nos rois; Cest le fait glorieux de ses fameux exploits. Ainsi la France veut couronner sa vaillance,

Afin qu'aux siècles à venir

On ne fasse point différence De porter la couronne ou de la soutenir.

maîtres; et s'il n'y en avait point, il me semble que celui-ci devrait être le premier * . »

Le corps de Turenne, embaumé et renfermé dans un cercueil de plomb , avait été ramené de Sassbach ^

<r Partout où passe cette illustre bière, ce sont des pleurs et des cris , des presses, des processions qui ont obligé de marcher et d'arriver de nuit. Ce sera une douleur bien grande s'il passe par Paris ^ »

En attendant que tout fût prêt pour les magnifiques obsèques qu'on lui préparait, le corps fut déposé dans l'église des Minimes de Brie- Comte- Robert. Louis XÏV ne jugea pas suffisant de le faire inhumer dans l'église de Saint-Denis; c'est un honneur que l'on a rendu au connétable Bertrand du Guesclin, au connétable de Sancerre, au sage Bureau de la Rivière , au chevaher Arnaud du Guesclin , au brave Guillaume du Châtel. Il voulut donner à Turenne une plus grande marque de distinction, et il ordonna que le corps de ce grand homme fût inhumé dans la chapelle des Bourbons.

Le corps de Turenne fut conduit de l'église des Minimes de Brie- Comte-Robert à Saint-Denis le 19 août. Il arriva sur les cinq heures à

1 Lettre de M^e de Sévigné à M™» de Grignan, 19 août 1675.

* Les différentes parties du corps qae l'on retire lorsqu'on procède à l'embaumement d'un cadavre furent déposées dans l'église d'Achern, village voisin de Sassbach; elles sont inhumées dans une petite chapelle dédiée à saint Nicolas.

Les habitants de Sassbach conservèrent fidèlement le souvenir du grand événement qui s'était passé près d'eux. Le terrain où Turenne était mort fut entouré d'un respect religieux et devint sacré. En 1781 , le cardinal de Rohan fit élever près de cet endroit un monument qui, presque entièrement détruit en 1801, fut restauré par les soins du général Moreau. Le 27 juillet 1829, un nouveau monument, qui subsiste encore, remplaça le précédent. « Au milieu d'une enceinte formée par une haie vive entremêlée de beaux arbres, un obélisque de granit, haut de huit mètres, porte cette simple inscription :

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