ICI TURENNE FUT TUÉ LE 27 JUILLET
« Un autre petit monument indique la place où le grand homme tomba après avoir reçu le coup, mortel. A droite de l'obélisque, une palissade en bois noir entoure un vieux tronc d'arbre mort. Selon la tradition, cet arbre est celui-là même sur lequel ricocha le boulet qui tua Turenne. » (Joanne, Trains de plaisir aux bords du Rhin.)
Dans une petite maison voisine du monument se trouve un boulet que l'on montre aux curieux comme étant celui qui causa la mort du maréchal.
3 Lettre de M™» de Sévigné à .M"^ de Grignan, 19 août 1675. «Le premier président de la cour des aides a une terre en Champagne : son fermier lui vint signifier l'autre jour ou de la rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y a deux ans. On lui demande pourquoi, et que ce n'est point la coutume ; il répond que du temps de M. de Turenne on pouvait recueillir avec sûreté et compter sur les terres de ce pays-là; mais que depuis sa mort tout le monde quittait, croyant que les ennemis y vont entrer. Voilà des choses simples et naturelles qui font son éloge aussi magnifiquement que les Fléchier et les Mascaron. » [Id., lettre du 21 août 1763.)
Charenton, où plusieurs carrosses de parents et d'amis l'attendaient pour l'accompagner. Ces carrosses ne gardèrent aucun rang dans la marche. Il y avait dans celui où était le corps deux pères de l'Oratoire et deux aumôniers, l'un desquels portait le cœur du défunt. Ce carrosse était suivi de ses gardes , et ses pages à cheval , qui portaient des flambeaux allumés, l'entouraient. On arriva sur les dix heures du soir à Saint- Denis.
Le corps fut tiré du carrosse par huit de ses gardes. Un des pères de l'Oratoire le présenta, à la porte de l'église, au prieur de l'abbaye, dom Claude Martin, qui était accompagné de tous ses religieux le cierge à la main. Le grand prieur le reçut à huit ou dix pas dans la nef, à la distinction des princes du sang, au-devant desquels on avait coutume d'aller jusqu'au parvis. On échangea quelques harangues, et, les cérémonies de la réception étant Unies , les mêmes gardes portèrent le corps dans le chœur sur une estrade couverte d'un dais aux armes de Turenne. Le cœur fut apporté aux carmélites du faubourg Saint- Jacques, où la supérieure le reçut à l'entrée de sa maison, des mains du même père de l'Oratoire qui avait présenté le corps au prieur, de l'abbaye de Saint-Denis.
Le lendemain 20, les parents firent faire un service à Saint-Denis par les religieux. Il n'y eut aucune cérémonie publique. A l'issue de la messe , les rehgieux portèrent le corps dans la chapelle Saint-Eustache , où il devait rester jusqu'à ce que la chapelle des Bourbons fût bâtie, conformément à la lettre de cachet que le sieur de Saintot, maître des cérémonies, avait portée quelques jours auparavant au prieur, et qui était datée du 15 août.
Ses neveux, le cardinal de la Tour d'Auvergne et le duc de Bouillon, lui firent ériger, par Tuby et Marsy, d'après les dessins de Lebrun, un magnifique tombeau dans la chapelle Saint-Eustache de l'église abbatiale, avec l'autorisation du roi.
Le jour du grand service avait été arrêté au 6 septembre; mais, les préparatifs n'étant pas achevés, on remit la cérémonie au 9.
Le 6 septembre, le sieur Saintot convia aux obsèques messieurs de l'assemblée du clergé; le lendemain, le maître des cérémonies porta au parlement, à la chambre des comptes, à la cour des aides, à l'université et au corps de ville les lettres de cachet qui les invitaient à la cérémonie.
Lorsque les jurés crieurs lirent la proclamation au parlement, le premier président releva le nom de prince qu'ils avaient donné à M. de Turenne, et il déclara que la cour ne reconnaissait que les princes du sang et non les princes étrangers.
Le 9, tous les corps constitués se rendirent solennellement sur les dix heures du malin à l'église Notre-Dame. Dès que tout le monde fut placé, M. le grand maître et M. le maître des cérémonies allèrent avertir
M. le duc de Bouillon et le prince de Turenne, son fils, qu'il était temps de venir à la cérémonie.
<r Cinquante pauvres vêtus de drap gris, qui portaient des flambeaux de cire blanche à la main, ouvraient la marche. M. le duc de Bouillon et M. le prince de Turenne, son fils, tous deux le chaperon en forme, vêtus de grandes robes de deuil à queues tramantes de quatre aunes , la fermaient ^ »
Un grand concours de peuple se pressait autour de Notre-Dame. « Jamais , a dit M^c de Sévigné , un homme n'a été regretté si sincèrement; tout Paris et tout le peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion. j> La population , irritée contre M""^ de Montespan , disait : « C'est elle qui nous vaut cela. >
Nous avons deux descriptions de l'appareil funèbre dressé pour la cérémonie qui eut Heu à Notre-Dame le 9 septembre 1675. L'une est de Colletet , qu'un vers de Boileau a rendu à jamais ridicule ; l'autre n'est pas signée; elle est plus complète et plus intéressante *.
c On voit d'abord sur la porte du chœur de Notre-Dame un trophée d'armes et de drapeaux au-dessous duquel paraît la Vertu armée. Elle tient un gonfanon d'église qui est l'armoirie de la maison d'Auvergne, et on y lit ces vers du dixième livre de VÉneide :
Stat sua cuique dies; brève et irreparabile tempus Omnibus est vitae; sed famam extendere factis, Hoc virtutis opus.
« Sur les deux côtés, deux squelettes portent d'une main une couronne et le bâton de commandant, et de l'autre soutiennent des tables de marbre sur lesquelles se trouvaient différentes inscriptions. D
La nef était décorée des armoiries de Turenne, et de dix-huit trophées supportant des devises latines relatives aux actions d'éclat qu'il a faites dans les dernières guerres.
Le mausolée placé au milieu du chœur consistait en une tour ovale élevée sur une montagne avec quatre grands palmiers chargés d'armes
* RelatioD de ce qui s'est passé au transport du corps de M. de Turenne et au service solennel fait à Notre-Dame de Paris par ordre de Sa Majesté en 1675.
' Le magnifique mausolée dressé dans l'église Nostre-Dame de Paiis à la mémoire de monseigneur le vicomte de Turenne, général des armées de Sa Majesté , avec l'explication des figures, peintures, sculptures et autres pièces d'architecture qui composent cet ouvrage funèbre. Paris, Loyson, 1675. — Les Vertus chrétiennes et les Vertus militaires en deuil, dessin de l'appareil funèbre dressé par ordre du Roi en l'église de Nostre-Dame de Paris, le 9 septembre 1675, pour la cérémonie des obsèques de très haut et très puissant prince monseigneur Henry de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, comte de Nègrepelisse , Castillan et Civray , etc. Paris, chez Estienne Michalet, 1675.
en trophées et surmontées de trois couronnes : une de duc ', une d'étoiles et une de laurier. Au-dessus de la tour quatre vertus soutiennent une urne à l'antique faite en forme de tombeau, sur laquelle l'Immortalité, foulant aux pieds la Mort, porte l'image de M. de Turenne vers le ciel.
Les quatre faces de l'urne portent les noms des quatre vertus :
RELIGIONI. — FIDEI. — FORTITUDINI. — SAPIENTI^.
La Religion. — La Fidélité. — La Valeur. — La Sagesse.
La Réputation et la Gloire pleurent la mort de Turenne, mais écrivent son nom sur des boucliers pour en conserver la mémoire. Les monstres renversés et enchaînés sont l'Envie, la Témérité, la Précipitation, la Lâcheté, l'Intérêt et l'Impiété.
Tout autour du chœur il y avait des frontons portant des devises. Il y en avait trente -quatre accompagnées de dessins et d'attributs symboliques; nous citerons celles qui nous ont paru les mieux choisies.
Une fusée qui s'élève en l'air tout en feu. <r Et incandescit eundo. Plus il va, plus son ardeur croît. i>
Un porc-épic. « Omnis mihi vita sub armis. Il a passé toute sa vie sous les armes , » comme le porc-épic passe sa vie sous ses traits.
Un bélier. « Vis m capite est. Sa force est dans sa tête, d
Un vieil arbre chargé de fruits et élevé. « Non anni domuere. Les années ne lui ont rien ôté de sa vigueur. »
Une tour du jeu des échecs sur un échiquier. « Nunquam a recto deflectit. Il ne s'écarte jamais de la ligne droite, d
Un aimant qui attire le fer sans toucher à des pièces d'or qui sont autour de lui. <r Non tangitur aiiro. L'or le laisse indifférent, d
Huit étoiles et le soleil couché. « Ujiiits occasu. Le coucher de cet astre en fait lever plusieurs. » Cette dernière devise était une allusion aux huit maréchaux de France que le roi avait nommés après la mort de M. de Turenne.
On sait, en effet, qu'après la mort de Turenne Louis XIV fit une promotion qui comprenait huit maréchaux. On les désigna sous le nom de la monnaie de Turenne, et l'on attribua ce mot à M°ic Gornuel, femme de beaucoup d'esprit.
Les inscriptions suivantes, où Louis XIV, tout en rendant hommage au mérite de Turenne, ne se laissait pas oublier, étaient appendues dans l'église.
' L'uae des inscriptions dit « une couronne de prince », mais il est probable que c'est une erreur.