‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 17 sur 21 · REGNI ORDINES · texte numérisé non relu

REGNI ORDINES

AMISERE.

Le tombeau de Turenne (ut exécute' par Raplistc Tuby et Gaspard Marsy d'après les dessins de Lebrun.

« On y a représenté ce grand capitaine comme expirant entre les bras de l'Immortalité au milieu des trophées de ses victoires. 11 a pour vêtement un corps de cuirasse couvert d'un grand manteau avec une chaus-

Tombeau de Turenne aux Invalides.

sure à la romaine. Aux deux côtés du tombeau sont deux grandes figures de femmes assises qui expriment l'une la Sagesse, l'autre la Valeur. On a donné à la première de ces ligures divers symboles; car outre un autel et des livres , elle a encore auprès d'elle un grand vase d'où sortent quantité de pièces d'argent monnayé poui' marquer la libéralité du héros.

« Toute cette composition remplit une grande arcade incrustée de marbre blanc sur un fond de marbre noir. Le groupe (de Baptiste Tuby)

qui représente l'Immortalité et le vicomte de Turenne, et lé tombeau sur lequel ce groupe est posé au-devant d'une pyramide, sont élevés sur une manière de soubassement. Tous ces ouvrages sont de marbre blanc, excepté la pyramide, qui est d'un vert de Campan. Divers ornements de bronze doré embellissent le haut du soubassement et accompagnent l'écusson des armes de ce prince. Un grand bas -relief aussi de bronze représente, au-devant du tombeau, une des plus célèbres actions de sa vie, la bataille de Turckheim.

et Les figures (de Marsy) de la Sagesse et de la Valeur sont de marbre blanc. Les trophées, composés de corps de cuirasse et d'autres armes à l'antique attachés à deux grands palmiers, sont de bronze doré. Le reste de la chapelle est incrusté de marbre blanc*. »

« Le roi défendit très expressément que la qualité de prince fût employée nulle part à Saint-Denis; et c'est ce qui a fait que ses neveux, qui lui ont fait faire dans cette église un superbe mausolée dans une chapelle magnifique , n'y ont fait mettre aucune épitaphe; en sorte qu'à voir ce tombeau on ne peut conjecturer que c'est celui de M. de Turenne que par sa figure, qui ressemble à tous ses portraits, et par ses armes, qui n'ont d'autre ornement que la couronne de duc et des trophées. Il n'y a même aucun vers, aucune louange, parce qu'on a pas osé mettre cette précieuse qualité de prince et qu'on n'a pas voulu montrer qu'on l'évitait ^ »

L'orgueil des Bouillon se débattit vainement contre l'obstination du roi et l'hostilité de la noblesse française. Louis XIV, paraissant enfin céder à leurs exigences, leur offrit de faire examiner les titres de leur maison; mais à ce moment tous les papiers généalogiques des Bouillon disparurent subitement. On pensa que le cardinal de Bouillon les avait envoyés à Rome pour éviter des investigations dont il craignait le résultat, et l'afTaire en resta là.

Les restes mortels de Turenne demeurèrent dans son tombeau jusqu'à la révolution française. Un décret de la convention nationale ayant prescrit d'exhumer les corps ensevelis dans l'abbaye de Saint-Denis, afin d'utiliser le plomb des cercueils, la municipalité de PYanciade, nom que portait alors la ville de Saint -Denis, donna, le samedi 12 octobre 179.:i, l'ordre de procéder aux exhumations prescrites. Le tombeau de Turenne fut ouvert le premier. Turenne fut trouvé dans un état de conservation tel, qu'il n'était point déformé et que les traits du visage n'étaient point altérés. Ce corps, nullement flétri et parfaitement conforme

* Histoire de Vahhaye île Saint- Denis, par dom Felibien. En 1706, au moment où cet ouvrage fut imprimé, trente et un ans après la mort de Turenne, on n'avait pas encore gravé d'épitaphe sur le tombeau.

2 Mémoires de Saint-Simon. — Bien que Saint-Simon fût, par sa femme, parent de Turenne, puisqu'il avait épousé M"<= de Durfort, fille du maréchal de Lorges et petite-nièce de Turenne, il s'est toujours exprimé sur le compte du maréchal avec beaucoup de sévérité et une certaine aigreur.

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aux portraits et médaillons que nous avons de lui, était en état de momie sèche et couleur de bistre clair.

Pour soustraire le cadavre aux profanations des ouvriers, on leur persuada que la science le réclamait comme une curiosité, et il fut remis à un gardien nommé Hort, qui renferma celte monie dans une boîte de chêne et la déposa dans la petite sacristie de l'église. Pendant plus de huit mois le cadavre demeura entre les mains de cet homme, qui le montrait moyennant rétribution et en détachait une dent de temps en temps pour la vendre à quelque amateur de curiosité. Sur la demande de Desfontaines, savant botaniste et professeur au jardin des Plantes, le cadavre du grand homme fut transporté dans les galeries du muséum d'histoire naturelle.

En se promenant dans ces galeries, un membre du conseil des Cinq- Cents, Dumolard, député de l'Isère, fut frappé de l'inconvenance de la place qu'occupaient les restes de Turenne, et il eut le courage d'exprimer son indignation dans la séance du conseil du 15 thermidor an IV (2 août 1796).

« Rien de ce qui louche à l'honneur national n'est étranger au corps législatif, dit- il. Je parcourais dernièrement le jardin des Plantes. Entré dans les diverses salles du bâtiment, quelle a été mon affliction en voyant les restes du grand Turenne placés entre ceux d'un éléphant et d'un rhinocéros! Ne devait-il échapper à la fureur de ces modernes Vandales que pour obtenir un tel asile? II est des faits, citoyens, qui suffisent seuls pour dépraver un gouvernement et le déshonorer aux yeux de l'étranger : tel est celui que je vous dénonce.

a Turenne vécut sous un roi, mais ce fut l'erreur de ce siècle et non le crime de ce héros; ses préjugés furent ceux du temps où il vivait, ses vertus furent à lui; l'état avilissant dans lequel ses restes sont abandonnés ne saurait diminuer cet immense héritage de gloire qu'il s'est acquis; un tel oubli n'est préjudiciable qu'au gouvernement qui s'en rend coupable. Quel est, en effet, le Français qui ignore que Turenne fut le plus grand des capitaines de son siècle? que , recommandable par ses vertus guerrières, il le fut non moins par ses vertus privées? Qui n'admire également et son courage et sa rare modestie?

(T Ce n'est pas que je veuille demander que vous honoriez la mémoire de Turenne. Je vous propose seulement de ne pas diminuer quelque chose de votre suprême gloire en l'oubliant. Je ne demande pas pour cet homme illustre les honneurs du Panthéon, l'Europe entière lui a décerné la palme de l'immortalité; mais vous avez le droit d'éveiller l'attention du Directoire sur un objet d'intérêt national. C'est ce que je vous propose de faire en demandant au Directoire, par un message, les mesures qu'il a dû prendre pour faire

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déposer dans un lieu plus convenable et plus décent les restes du grand Turenne. î>

a Cette proposition est unanimement adoptée, » dit le procès -verbal; néanmoins, bien qu'adoptée à l'unanimité, elle resta assez longtemps encore à l'état de lettre morte.

Enfin, trois ans après, le décadi 30 germinal an VII (19 avril 1799), on lisait dans la Gazette natmiale ou Moniteiir universel la note suivante : « Le Directoire exécutif a arrêté, le 27 germinal (10 avril), que les corps de Turenne, de Molière et de la Fontaine seraient déposés sur-le-champ dans des cénotaphes préparés dans le jardin du musée des monuments français *. On doit à l'estimable artiste qui a créé ce musée d'avoir déjà recueilU lui-même les restes de Descartes et de les avoir déposés dans le monument funéraire qu'il lui a élevé. »

Le procès-verbal de la translation des restes de Turenne au musée des monuments français fut rédigé et déposé chez le notaire Potier, le 29 vendémiaire an YllI (21 octobre 1799); en voici la teneur :

« L'an VII de la république française, une et indivisible, et le quartidi 24 prairial (12 juin 1799).

« Désirant mettre à exécution l'arrêté du Directoire exécutif qui ordonne la translation du corps de Turenne, déposé au musée national des plantes et d'histoire naturelle, audit musée des monuments français; désirant mettre à exécution ledit arrêté et retirer les restes d'un guerrier recommandable par sa valeur et ses vertus civiques d'un lieu où ils sont confondus avec des objets de curiosité publique, avons invité et appelé auprès de nous les citoyens Ambroise Lesieur et Jean- Augustin Lesieur, frères, citoyens de Paris, y demeurant, rue de la Colombe, division de la Cité, qui nous avaient accompagnés pour la translation des cendres de Molière et de la Fontaine, à l'effet de nous concerter sur les moyens d'effectuer le transport du corps de ce héros, en nous conformant aux intentions du ministre de l'intérieur pour qu'il ne soit pas fait ostensiblement.

« En conséquence, sur les six heures du soir, l'un de nous s'élant transporté à l'arsenal de Paris, pour y prendre la voiture mise à notre disposition par le citoyen Berthier, chef de brigade, directeur d'artillerie par intérim de l'arsenal de Paris, se rendit de suite au jardin des Plantes, où nous trouvâmes le citoyen Lenoir, qui nous avait devancés

' Ce musée, établi par Alexandre Lenoir, peintre français, mort en 1839, était installé dans l'ancien couvent des Petits-Augustins. Il réunit et préserva de la destruction plus de cinq cents objets d'art provenant des églises et des couvents supprimés. Sous la restauration , une ordonnance royale rendit les monuments à leur destination primitive , et le musée disparut.

et qui était accompagné des citoyens Michel -Pierre Sauvé et Pierre- Louis Sauvé, frères, employés audit musée des monuments français, où nous nous trouvâmes réunis. Le citoyen Lenoir se rendit de suite auprès de l'administration du musée d'histoire naturelle, pour obtenir d'elle la remise du corps de Turenne, en vertu des pouvoirs dont il était revêtu. Muni de l'autorisation nécessaire, il nous rejoig-nit sur les huit heures du soir; et, nous étant fait donner connaissance du lieu où

Les Invalides.

étaient déposés les restes de Turenne , nous fûmes introduits dans un local attenant à l'amphithécàtre, servant de laboratoire, au milieu duquel était posée, sur une estrade de bois peint en granit, une caisse en forme de cercueil , aussi de bois peint vitrée par-dessus , de la longueur de cent quatre-vingt-dix-sept centimètres, dans laquelle on nous a déclaré que le corps de Turenne était enfermé. Nous remarquâmes, en effet, au travers du vitrage qui couvrait ce cercueil, un corps étendu, enveloppé d'un linceul, lequel avait été déchiré et découvrait la tète jusqu'à l'estomac; ce qui nous ayant portés à le considérer plus attentivement, il nous parut que ce corps avait été embaumé avec soin dans toutes ses parties, ce qui en avait conservé toutes les formes; le crâne

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avait été coupé et remplacé ou recouvert d'une calotte de bois de la même forme, mais excédant dans sa circonférence. Toutes les formes du visage ne nous parurent pas tellement altérées que nous ne pûmes reconnaître les traits que le marbre nous a laissés de ce grand homme ; il restait encore des effets du funeste coup qui l'enleva au milieu de ses triomphes, et qui lui causa sans doute une violente convulsion dans la figure, ainsi qu'il nous a paru par l'état de la bouche, extrêmement ouverte; et continuant à considérer ces respectables restes, nous aperçûmes que les bras étaient étendus de chaque côté du corps et que les mains étaient croisées sur la région du ventre; le reste était enveloppé du linceul et offrait les formes ordinaires. Sur le côté du cercueil était attachée une inscription , gravée sur une plaque de cuivre, qui parait être celle qui avait été placée sur l'ancien cercueil où ce corps avait été renfermé, sur laquelle nous lûmes ce qui suit :

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