‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 18 sur 21 · LE XXVII DE JUILLET · texte numérisé non relu

LE XXVII DE JUILLET

l'an MDCLXXY

« Le citoyen Lenoir et l'un de nous ayant fait transporter ledit cercueil dans la voiture que nous avions amenée à cet effet, deux d'entre nous, d'après l'observation du citoyen Lenoir, accompagnèrent ces vénérables dépouilles audit musée des monuments français.

« Et le 22 messidor de l'an YII de la république (10 juillet 1799), sur les 11 heures du malin, nous, Alexandre Lenoir et Pierre-Claude Binard, administrateurs susdits, soussignés, ayant fait ériger le monument qui doit renfermer les restes de Turenne et y ayant, à cet effet, fait pratiquer une concavité, avons lait retirer ledit cercueil du lieu où il était d'abord déposé, duquel nous fîmes enlever le vitrage qui y avait été placé, et, dans l'intérieur, fîmes poser cette inscription gravée sur une plaque de cuivre :

« Les restes de Henry de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, tué d'un coup de canon le 27 juillet 1675, à soixante-quatre ans, près le village de Sassbach, exhumés en 1793 de l'abbaye de Saint- Denis, où ils avaient été enterrés, ont été recueillis par les soins d'Alexandre Lenoir, fondateur du musée des monuments français, et déposés dans

le sarcopliage qu'il a fait exécuter, sur ses dessins, par arrêté du Directoire exécutif, l'an Vil de la république française, une et indivisible.

<r Ce qui étant exécuté, nous fîmes à l'instant couvrir ledit cercueil d'une planche de chêne, laquelle étant scellée et l'inscription rapportée ci -dessus y ayant été replacée, nous susdits, administrateurs et conservateurs, avons fait transporter ledit cercueil au lieu où, étant arrivés, nous le fîmes, en notre présence, placer dans le sarcophage par lesdits citoyens Sauvé frères, auquel dépôt assistaient lesdits citovons Ambroise-Robert Lesieur et Jean Paschez, ouvriers audit musée; et aussitôt, nous soussignés, fîmes poser et sceller le couronnement qui termine le monument.

<r De tout ce que dessus nous avons dressé le présent procès -verbal, lesdits jour et an que dessus, pour constater l'exécution de l'arrêté du Directoire exécutif et pour laisser un monument de notre vénération pour la mémoire de Turenne.

<r Signé : Lenoir, Binard, A.-R. Lesieur, Pachez, Sauvé aîné et P. Sauvé. »

Plus convenable, sans aucun doute, qu'une place au jardin des Plantes entre un rhinocéros et un éléphant, le musée des Augustins n'était pas encore la dernière demeure qui convenait à Turenne. Bonaparte, premier consul, décida que les dépouilles du grand capitaine seraient solennellement transférées dans l'église des Invalides. On enleva du musée des monuments français, où il avait été réédifié, le tombeau érigé à Turenne dans l'abbaye de Saint -Denis, et on le transporta dans «r le temple de Mars », comme on disait à cette époque.

Le cinquième jour complémentaire de l'an VIII (22 septembre 1800) eut lieu la cérémonie de la translation du corps du maréchal aux Invalides. Le Moniteur du tridi, S vendémiaire an IX (25 septembre 1800), contenait le récit suivant de cette solennité :

<i La translation du corps de Turenne s'est faite le 5^ jour complémentaire, an VIII, ainsi que l'avait annoncé le programme. A deux heures, le ministre de l'intérieur (Lucien Bonaparte) et le ministre de la guerre (Carnot) se sont rendus au musée des monuments français, rue des Petits- Augustins, accompagnés d'un grand nombre d'officiers généraux. Là ils ont trouvé le citoyen Desfontaines, professeur au jardin des Plantes, au patriotisme et au courage duquel on doit la conservation des restes de ce grand homme, et le citoyen Lenoir, administrateur du musée, qui le premier a pu les recueillir honorablement. Le corps de Turenne avait été placé au milieu de la salle des monuments

du XVII'' siècle. Devant lui, sur un brancard couvert d'une riche draperie, on avait posé l'épée qu'il portait le jour de sa mort et le boulet qui l'a frappé. »

Ces précieuses reliques, dit une note du Moniteur, appartiennent au citoyen Bouillon, l'un des petits-neveux de Turenne ; il a bien voulu les confier pour cette cérémonie '.

« Le citoyen Lenoir, en présentant le corps au minisire, a fait un discours auquel le ministre de l'intérieur a répondu quelques mots improvisés, puis le cortège s'est mis en marche. Le corps était placé sur un char de triomphe décoré avec beaucoup de soin, de goût et de magnificence, traîné par quatre chevaux blancs. Un cheval pie, semblable à celui que montait Turenne et que connaissait si bien son armée, couvert de harnais semblables, marchait en avant du char, conduit par un nègre velu de la même manière que celui de Turenne. De vieux guerriers portaient ses armes, de vieux guerriers entouraient son char; les généraux Berruyer, général de division; Aboville, général de division; Vital, général de brigade; Estourmel, général de division (ce dernier, parent de Turenne par son épouse"^, marchaient aux quatre coins; les ministres suivaient; les citoyens Lenoir et Desfontaines faisaient partie du cortège. Il a marché dans le plus grand ordre jusqu'au dôme des Invalides.

« Au moment où il est entré dans ce temple si majestueux, si digne de renfermer les cendres des grands hommes, une musique militaire grave et touchante s'est fait entendre. Oh ! qui rendra l'impression de ce moment solennel? Qui peindra ces vieux guerriers couverts d'honorables blessures, recevant les cendres d'un de leurs plus

' Nous croyons que le rédacteur du Monilcur a commis ici une légère inexactitude. Après la mort de Tureune, le boulet qui l'avait tué fut recueilli et envoyé à la famille du maréchal, qui fit faire, pour le conserver, un petit monument placé actuellement à l'iiôtel des Invalides , dans la salle du conseil.

Sous un globe de verre d'assez petite dimension se trouvent les deux flambeaux que Turenne avait habituellement dans sa tente en campagne , le boulet historique et une petite statue équestre, or et argent, représentant le maréchal. D'après les renseignements donnés dans une petite brochure fort bien faite, publiée en 1863, sans nom d'auteur, sous le titre : Visite à l'hotd des Invalides, après la mort du dernier duc de Bouillon, arrivée pendant la révolution de 1789, sa sœur épousa en émigration un compatriote, M. Ilay de Slade, dont elle eut un fils. Ce fils entra au service, en 1814, dans les gardes du corps, donna sa démission en 1830, et mourut en 1848, sans s'être marié. Il légua par testament olographe le petit monument sur Turenne à l'hitel des Invalides , qui possédait déjà le tombeau du maréchal.

D'après ces indications, en 1800, JI. Hay de Slade était déjà en possession de ces restes précieux. Ce fut donc très probablement lui, et non le citoyen Bouillon du Moniteur, qui les prêta pour la cérémonie.

Ajoutons en passant que le boulet pèse un kilog. cinq cent dix grammes. Son diamètre est de sept centimètres. Les deux flambeaux sont en argent doré; ils ont cent cinquantecinq millimètres de hauteur, et cent quarante -sept milUmètres de diamètre à leur pied; ils pèsent près de quatre cents grammes chacun.

La statuette, placée sur un petit socle, a quatre-vingt-cinq millimètres de hauteur; elle pèse cent quatre grammes. Le cheval et son harnachement, le bâton et la tête du maréchal sont en argent oxydé ; le corps de Turenne et le sous - gorge du cheval sont en or .

grands maîtres? Qui rendra cette émotion des braves généraux, fiers des honneurs rendus à l'un de leurs plus beaux modèles? Qui dira combien les Français ont tressailli de joie en reconquérant, si on ose ainsi le dire, la gloire âe leurs ancêtres que des barbares avaient voulu

leur ravir, en rattachant le siècle de Turenne et de tant de grands hommes au siècle déjà si fécond en illustres guerriers, en généreux citoyens? Ce sont des actes de celle nature qui expient les erreurs et les crimes de la révolution. C'est ainsi qu'on en efface, qu'on en fait oublier les pages sanglantes.

« Le ministre de la guerre, si digne d'apprécier le mérite militaire,

si bon juge de ceux qui le professent, a prononcé un discours noble, décent, tel qu'il convenait à la circonstance et à son caractère personnel. Il a fini par un mouvement oratoire d'un très grand effet et d'un genre véritablement antique. »

Ce discours « d'un genre véritablement antique » avait été inséré dans le Moniteur de la veille. Il est écrit dans le style emphatique et ampoulé de l'époque. Moins courageux que le rédacteur du Moniteur, qui n'hésitait pas à parler « des erreurs et des crimes de la révolution », Carnot excuse doucement Turenne d'avoir commis l'erreur de ne pas naître sous la république. « Ce temple, dit-il, n'est pas réservé à ceux que le hasard fit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps, montrèrent des vertus dignes d'elle... Honneur au gouvernement qui se fait une étude d'acquitter la nation envers ses anciens bienfaiteurs; qui ne redoute point les lumières que répandit leur génie; qui n'a point d'intérêt à étouffer leur souvenir... De nos jours Turenne eût été le premier à s'élancer dans la carrière qu'ont parcourue nos phalanges républicaines. Ce ne fut point au maintien du système politique alors dominant qu'il consacra ses travaux, qu'il sacrifia sa vie, mais à la défense de son pays indépendante de tout système. L'amour de la patrie fut son mobile, comme il fut de nos jours celui des Dampierre, des Du gommier, des Marceau, des Joubert, des Desaix, des la Tour d'Auvergne; sa gloire ne doit point être séparée de celle de ces héros républicains; et c'est au nom de la repubfique que ma main doit déposer ces lauriers dans sa tombe. Puisse l'ombre du grand Turenne être sensible à cet acte de la reconnaissance nationale , commandé par un gouvernement qui sait apprécier les vertus. »

<r Le corps de Turenne, continue la relafion du Mo7iiteur, a été ensuite déposé dans le monument qui le renfermait à Saint- Denis. Ce monument a été placé dans une des parUes latérales du dôme, par le citoyen Peyre. On ne peut assez s'étonner que ce travail ait été terminé dans le court espace de temps qui a été donné à cet artiste, et on doit admirer le goût avec lequel il a choisi l'emplacement. Ce monument est beaucoup mieux placé qu'à Saint-Denis'.

« Le ministre de la guerre a posé sur le cercueil qui renferme le corps une couronne de laurier, et le ministre de l'intérieur y a placé une boîte d'acajou renfermant des médailles et des inscripfions.

1 II est permis de ne pas partager l'enthousiasme du rédacteur du Moniteur. Voici, à cet égard, les appréciations d'un juge compétent, M. de Guiltiermy : « L'œuvre de Tuby et Marsy, destinée à une chapelle de médiocre élévation, dont elle couvrait toute une paroi, ne se trouve plus en rapport avec les proportions colossales du dôme des Invalides. On ne lui a pas restitué les riches trophées en bronze doré qui lui servaient autrefois d'accessoires. Nous regrettons aussi qu'on ait laissé subsister jusqu'à ce jour les traces trop apparentes delà précipitation avec laquelle le monument a été rajusté à une place jadis occupée par un autel. » {Inscriptions de la France du v^ aw xvui<= siècle.)

« La ccrémonie a été terminée par une symphonie militaire. On a vu des larmes couler des yeux de plusieurs vieux soldats à cette solennité auguste. >

La cantate, dont les paroles étaient d'Esménard et la musique de Lesueur, ne s'occupait que fort peu de Turenne, auquel six vers seulement, fort médiocres d'ailleurs, étaient consacrés. Iillle célébrait les grandeurs et les mérites de la république.

« Le cœur de Turenne, dit M. de Guilhermy ', devait être placé dans l'église abbatiale de Cluny, où un magnifique tombeau avait été construit par le frère aîné du maréchal; mais il fut remis à la famille par les carmélites de la rue Saint- Jacques, et il appartient actuellement à la branche des la Tour d'Auvergne-Lauraguais. La place de ce cœur, qu'il nous soit permis de le dire, n'est pas dans les archives d'une famille, mais sous les voûtes de Saint-Denis. » Nous ne pouvons que nous associer à ce vœu.

• Inscriptions du la France du v» au xviii'' siècle.

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