CHAPITRE DEUXIÈME
(JLERKES DALLEMAGNE
Au moment où Turenne fut nommé maréchal de France , un nouveau règne venait de commencer. Pour bien suivre les événements auxquels ce grand homme prit une part si active, il est nécessaire de se rendre un compte exact de la situation politique de la France et de la situation générale de l'Europe.
Richelieu était mort le i décembre 164:2.
On avait cru, et l'illusion avait été générale, qu'après lui le système de gouvernement changerait; on s'était trompé. Richelieu ne mourut pas tout entier, et Louis XIII continua son œuvre. Les ministres furent confirmés dans leurs emplois, et Mazarin appelé à la présidence du conseil. La cour se divisa immédiatement en deux partis : celui des ministres, soutenu par la maison de Gondé; celui des mécontents, à la lèle desquels se plaçaient le duc de Vendôme et ses deux fils, les ducs de Mercœur et de Beaufort, le jeune et brillant Marsillac, duc de la Rochefoucauld , et l'évêque de Beauvais , Potier, que Retz traitait cavalièrement de « bêle mitrée j. On donna aux membres de ce parti le nom d'Importants « à cause des airs d'importance qu'ils se donnaient d, débitant des maximes d'Etat, blâmant indistinctement tous les actes du gouvernement, déclamant contre la tyrannie et affectant une sorte de profondeur et de sublimité quintessenciée qui les séparait des autres hommes; ils n'avaient en somme d'autre visée pohtique que de ren-
Irer en possession des charges et des emplois dont Richelieu les avait dépouillés.
Cinq mois après son ministre, le ii mai 1043, Louis XIII descendait au tombeau, instituant la reine Anne d'Autriche régente du royaume pendant la minorité de Louis XIV, qui n'avait alors que quatre ans et demi, mais plaçant à côté d'elle par son testament, acte solennel qu'il avait entouré de toutes les formalités qui pouvaient lui donner de la force et de l'autorité, un conseil qui devait décider de toutes les allaires à la plurahté des voix. Louis Xlll avait tout fait pour que sa politique lui survécût; mais il aurait fallu pour cela a que les vivants consentissent à ne régler leurs affaires que d'après la volonté des morts », comme l'a dit plus tard Sobieski. C'était trop demander. La reine en appela au parlement, qui contenait parmi ses membres un certain nombre d'Importants. Cette assemblée, heureuse de prendre pied dans la vie politique, ce qu'elle désirait depuis longtemps, cassa sans se faire prier, le 18 mai, le testament du roi. Anne d'Autriche fut déclarée régente avec la plénitude des pouvoirs attachés à ce titre. Le duc d'Orléans, déclaré lieutenant général du royaume, ne recevait qu'une autorité subordonnée à la sienne. La régente « avait pouvoir de faire choix de telles personnes que bon lui semblerait pour délibérer sur les affaires qui leur seraient proposées ». La reine avait toujours été éloignée des affaires; maintenant qu'elle tenait le pouvoir en ses mains faibles et inexpérimentées , elle commençait à rendre justice à la mémoire de Piichelieu. Le jour même, en sortant du parlement, elle chargea le prince de Condé d'un message pour Mazarin. Elle offrait au cardinal la présidence de son conseil. Mazarin accepta.
Jules Mazarin avait alors quarante ans. 11 était né à Rome, en 100:2, d'une famille originaire de Sicile, noble selon les uns, fort modeste suivant les autres, mais qu'en tout cas il ne s'inquiéta jamais de relever par des généalogies chimériques. 11 reçut une bonne éducation et lit son cours de philosophie, de théologie et de droit canon à l'université de Salamanque. Il embrassa d'abord la profession des armes, et devint capitaine d'infanterie dans l'État de Milan. Pendant la guerre de la Yaltelint', il se lia avec des officiers français et espagnols, et se distingua à Casai, où nous l'avons vu se précipiter, au risque de sa vie, entre les troupes espagnoles et françaises prêtes à en venir aux mains, pour annoncer que la paix était faite. Mazarin quitta, quelque temps après, l'épée pour l'habit ecclésiastique. Richelieu, qui l'avait distingué, le lit entrer au service de la France, l'employa en plusieurs affaires importantes, et, bien qu'il ne fût pas prêtre, lui lit obtenir le chapeau de cardinal en récompense de ses services. Louis Xlll, sur le conseil de Richelieu, le choisit pour faire partie du conseil de régence que son testament imposait à la reine pendant la minorité de Louix XIV. Maintenu par Anne d'Autriche au ministère, il resta au
pouvoir dix-huit années, pendant lesquelles il dut deux fois se retirer; mais s'il cédait devant l'orage, une fois la tempête apaisée, il revenait; aussi avait-il pris pour devise un rocher battu des vagues avec ces mots : Quam frustra et murmure quanta ! Mazarin parlait très bien , et il écrivait encore plus agréablement qu'il ne parlait, à cause de l'accent italien dont il ne sut jamais se défaire. Il était agréable de sa personne, souple, insinuant, enjoué, toujours maître de lui dans la bonne fortune, d'une sérénité inaltérable dans les circonstances les plus fâcheuses , plein de confiance en sa bonne étoile et répandant sa confiance autour de lui. 11 était doué d'une grande pénétration et d'une adresse merveilleuse pour manier les hommes et les affaires. 11 pardonnait aisément à ses ennemis, moins par grandeur d'âme que par timidité. Il promettait beaucoup; mais un manque de foi ne lui coûtait guère, s'il croyait en tirer quelque avantage. Il n'était ni libéral ni reconnaissant ; et, s'il n'épargnait pas l'argent pour se faire des créatures, il payait mal les services passés, quand il n'en attendait pas de nouveaux. Il était profondément dissimulé. Avec un abord ouvert et qui respirait la franchise et l'abandon, il était impossible de connaître ses véritables intentions. Si le caractère de la politique de Richelieu peut s'indiquer d'un trait : la force, la politique de Mazarin peut aussi se résumer en un mot: la finesse. Grand ministre en somme, et qui pouvait dire avec raison que si son langage n'était pas français, son cœur l'était.
Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne, avait épousé Louis XIII en 1615, à treize ans. Ce ne fut qu'après vingt-trois ans de mariage, en 1638, qu'elle devint mère de Louis XIV. Elle était grande, majestueuse, douée d'un regard sympathique, et sa beauté avait été remarquable. Au moment de la mort de Louis XIII, elle était adorée. On ne l'avait vue que persécutée, calomniée, poursuivie dans ses amitiés les plus innocentes, soumise à un espionnage avilissant, et l'intérêt qui s'attache au malheur noblement supporté ne lui avait pas fait défaut Elle était vertueuse et bonne, d'une piété sincère; mais elle était hautaine et irascible. Dans les temps troublés où elle vécut, l'esprit de parti aveuglait ses ennemis, qui l'ont méconnue et outragée. Elle était, quoi qu'on en ait pu dire, dévouée aux intérêts français, et n'hésita jamais à sacrifier ses affections personnelles, les souvenirs et les liens de famille qui la rattachaient à l'Espagne, à la grandeur de son fils et de la France.
Le nouveau lieutenant général du royaume , Gaston , duc d'Orléans , oncle du jeune roi, était un pauvre homme, nous l'avons vu. Esprit cultivé, enjoué, orateur éloquent et agréable, le héros bouffon de Gastelnaudary, qui «; ne s'y jouait plus » quand il fallait se battre, avait, sauf le courage, le caractère d'un bon particulier; mais son caractère inquiet, inconstant, ses irrésolutions perpétuelles, sa honteuse et excès-
sive faiblesse, sa lâcheté, le rendit le jouet de ses maîtresses et de ses favoris, et rempêclièrent toujours de prendre à temps un parti, bon ou mauvais. Sa faiblesse « salit tout le cours de sa vie, dit Retz. Il entra dans toutes les affaires, parce qu'il n'avait pas la force de résister à ceux qui l'y entraînaient pour leur intérêt; il n'en sortit jamais qu'avec honte, parce qu'il n'avait pas le courage de les soutenir ». Il ne joua dans le gouvernement qu'un rôle effacé.
Le jeune chef des Importants se mit en tête de gouverner, «: quoiqu'il
Anne d'Autriche, d'après une gravure du temp?<
en fût moins capable que son valet de chambre. » François de Yendôme, duc de Beaufort, portait fièrement le nom de petit-fils de Henri IV. Il avait montré, le jour de la mort de Louis XIII, une fidélité chevaleresque à la reine, qui, avant d'avoir apprécié Mazarin, penchait fort de son côté et l'eût peut-être appelé à la direction des affaires s'il n'eût gâté sa cause par une incapacité réelle et absolue. <r II n'en était pas jusques à l'idée des grandes affaires, il n'en avait que l'intention, par des prétentions excessives et une hauteur bien peu habile avec une reine espagnole, susceptible et fière, qu'il fallait flatter longtemps avant de la gouverner; il n'était fait que pour le rôle qu'il a joué depuis, celui d'un héros de théâtre. Beau, brave de sa personne « et plus qu'il n'appartenait à un fanfaron », il était adoré du peuple.
dont il parlait le langage, qui l'appelait le roi des halles et l'aurait suivi partout où il aurait voulu *. » Il parlait étourdiment avec des expressions \'ulgaire8 *.
Beaufort rencontra une hostilité décidée dans la puissante maison de Gondé, qui soutint la reine et Mazarin. Anne d'Autriche s'efforça de rétabhr la paix et l'union entre ses ministres et ses anciens amis, auxquels l'attachait la reconnaissance. La division ne fit que s'augmenter; des querelles, des animosités, des rancunes de femmes s'en mêlèrent, et la lutte prit chaque jour un caractère d'aigreur plus accentué. Les Importants, qui mullipHaient leurs exigences, perdaient rapidement du terrain. Un espoir leur restait. La duchesse de Ghevreuse, l'ancienne amie de la reine, la confidente de ses plus intimes secrets, victime avec elle et pour elle de tant de persécutions, allait revenir d'exil. Marie de Rohan, qui avait épousé en secondes noces Claude de Lorraine, duc de Ghevreuse, était une femme entreprenante, artificieuse, active, capable de diriger une intrigue ou de tramer un complot. L'ambition était sa passion dominante, et elle mettait en usage tous les moyens pour la satisfaire. Compromise dans la conspiration du comte de Ghalais et devenue à bon droit suspecte au cardinal de Richelieu , elle avait été contrainte de se retirer à Bruxelles. Elle revenait d'exil comme en triomphe au milieu d'une garde d'honneur.
La reine la reçut avec amitié, au miheu de toute la cour qui observait attentivement cette scène. Mais Anne d'Autriche était au pouvoir, ses idées s'étaient modifiées avec sa situation, et si elle aimait toujours ses amis, elle ne voulait plus de conspiration; la duchesse s'en aperçut bientôt. Mazarin, qui la redoutait, lui fit de grandes avances pour l'attacher à son parti. Le soir de son arrivée, il lui apporta cinquante mille écus pour ses frais de voyage, et, deux jours après, lui demanda nettement s'il devait la compter parmi ses amis ou ses ennemis. Confiante dans l'affection de la reine, la duchesse se montra si exigeante et mit son alliance à si haut prix, qu'elle s'aliéna la reine. Anne d'Autriche d'ailleurs, irritée déjà par l'attitude insolente des Importants, se vit bientôt obligée de sévir contre eux. Mazarin les gênait. Ils orga-
' Voir les Mémoires du cardinal de Retz. — Cousin , la Jeunesse de M°"' de Longueville. * Une chauson du temps le peint au vif :
Beaufort , de grande renommée , Qui But ravitailler Paris , Doit toujours tirer son ù\\éc Sans jamais dire son avis.
S'il veut servir toute la France, Qu'il n'approche pas du barreau ; Qu'il rengaine son éloquence , Et tire le fer du fourreau.
Dans un combat il brille , il tonne , On le redoute avec raison ; Mais, de la torte qu'il raisonne, On le prendrait pour un oison.
(Manuscrits de la Bibliothèque nationale , Recueil de chansons. — Chanson de Blot.)
nisèrent un complot pour s'en débarrasser par un assassinat en plein Louvre. Leur projet fut découvert et amena la ruine du parti. Le ministre, averti à temps, fit enfermer Beaufort à Vincennes (2 septembre). Les Importants se dispersèrent. La duchesse de Chevreuse essaya de résister; la reine l'exila à Tours, qu'elle quitta pour passer à l'étranger. Ce fut vers cette époque, raconte l'abbé Arnaud dans ses mémoires, que la reine, se trouvant à Ruel dans la maison du cardinal de Richelieu, considéra quelque temps en silence le portrait du grand cardinal et dit en se retirant : <l Si cet homme vivait encore, il serait plus puissant que jamais. i> Elle avait compris qu'il faut au pouvoir une main habile, expérimentée, et plus puissante que celle d'une femme. Quelque temps après, en décembre, Mazarin était ofticiellement déclaré premier ministre.
Quand on compare la régence d'Anne d'Autriche à celle de Marie de Médicis, et le rapprochement se présente de lui-même à l'esprit, <î ou est frappé de la ressemblance entre les deux époques : même esprit de rébelUon, mêmes ligues, même avidité parmi les grands; même incapacité dans le ministère, qui négocie au lieu d'agir et qui achète la soumission quand il devrait prévenir ou punir la révolte; même prodigalité dans la distribution des revenus, des emplois, des récompenses dont peut disposer l'État. Mais, à l'aide des trésors qu'avait amassés la prudente économie de Henri IV, Marie de Médicis, assaillie par les courtisans, put étourdir, selon une vive expression de Richelieu, la grosse faim de leur avarice. Les longues guerres soutenues par Louis XIII avaient, au contraire, laissé l'épargne vide quand Anne d'Autriche obtint la régence. Mazarin, son ministre, se vit contraint d'augmenter les impôts par des opérations inhabiles; de là vint que le peuple, qui était resté spectateur des débats entre le ministère et les grands sous la régence de Marie de Médicis, prit une part plus active aux troubles de la Fronde '. j>
Un calme apparent était rétabli pour quelque temps; mais les esprits étaient inquiets, agités. Quelques années encore, et nous verrons éclater les désordres de la Fronde.
Si la France s'agitait, si les germes de la guerre civile s'y développaient silencieusement, l'Europe gémissait et se débattait sous l'étreinte des armées qui, depuis près de vingt-cinq ans, se faisaient une guerre acharnée, sanglante et ruineuse. Certaines contrées étaient absolument dévastées; partout les populations souffraient. Il s'élevait de toutes parts un cri unanime des peuples pour demander la paix. Depuis longtemps on négociait à Hambourg les conditions qui devaient régler les préliminaires de la paix. Enfin, le 25 décembre de l'année iG-ii, après de longues discussions, les plénipotentaires de la France, de la Suéde
* F. Barrière.
et de l'Empire signèrent dans cette ville, sous la médiation du roi de Danemark, un traité stipulant que les négociations se feraient simultanément en Westphalie : à Munster, pour la France; à Osnabriick, pour la Suède. Chacune de ces deux puissances devait avoir un résident dans la ville où se tiendraient les plénipotentiaires de l'autre pour se communiquer mutuellement leurs résolutions. Les deux alliés s'engageaient à ne faire la paix que conjointement par un seul et même traité.
Les conventions de Hambourg demeurèrent d'abord inexécutées. Les conférences devaient s'ouvrir au mois de mars lô^S; mais Richelieu estimait que le moment n'était pas encore venu où la France pouvait retirer de la paix des avantages assez considérables. Il donna sous main au comte d'Avaux des instructions contraires aux ordres publics qu'il lui adressait. D'Avaux devait paraître désirer ardemment la paix, et se voir contraint à en retarder la conclusion par les prétentions exagérées des autres nations. Après la mort du cardinal, on renoua les négociations à Munster. Mazarin adjoignit à d'Avaux l'habile Servien.
Le comte d'Avaux, de la famille parlementaire des de Mesme, était un de nos meilleurs diplomates. Doux, insinuant, esprit cultivé, fin et délicat, il joignait à ces qualités celles de l'homme de bien et jouissait de la considération la mieux méritée. Il était profondément religieux, et on lui reprocha quelquefois de faire céder la politique devant les intérêts de l'Église.
Abel de Servien, ancien procureur général du parlement du Dauphiné, servit fort utilement la France à Munster, avec un caractère et des talents tous différents. Il entendait parfaitement les affaires et s'y appliquait; mais il aimait la chasse, la musique, la bonne chère, la galanterie. (T II obligeait de bonne grâce, et quand il était contraint de refuser ce qu'on lui demandait, c'était d'une manière si polie, que l'on sortait toujours satisfait de sa présence ' : » grande qualité pour un diplomate. Du reste, ces formes polies ne l'empêchaient pas de savoir poursuivre son but avec ténacité.
Servien ne s'entendit pas longtemps avec son collègue; et, un peu plus tard, pour éviter toute contestation entre ces deux hommes, d'un si grand mérite et si utiles tous deux, mais fort jaloux l'un de l'autre, on envoya le duc de Longueville comme plénipotentiaire.
<r M. de Longueville, par la supériorité de sa naissance et de sa situation et la parfaite politesse de ses manières, parvint à les concilier, du moins en apparence; mais lui-même, et surtout sa femme, inclinait du côté de l'aimable et pieux d'Avaux.
€ M. de Longueville représenta magnifiquement la France à Munster. Toute son ambition était d'attacher son nom à la conclusion de la paix; mais n'en mesurant pas bien toutes les difficultés ou voulant les sur-
1 Mémoires de M. de M'", attribués à tort au comte de Bréfry. (Collection Micbaml.)
1643] CHAPITRE II 6i
monter trop vile, il les aggravait, et à ses premières vivacités succédait un prompt découragement. Ses impatients désirs et sa loyauté inexpérimentée ne consultaient pas toujours la prudence. 11 outrepassait volontiers ses instructions et compromettait son gouvernement '. j>
Quelque grands ([ue fussent le désir et le besoin de la tranquillité en Europe, aucune des grandes puissances ne voulait la paix sérieusement et promplement. Pour traîner les choses en longueur, on avait commencé par gaspiller toute une année à discuter la validité des pleins pouvoirs et à chicaner sur de vaines questions de cérémonial et de préséance; aussi le congrès ne s'ouvrit- il réellement qu'au mois d'avril 16i4. L'attention de toute l'Europe était lixée sur ces conférences, d'où pouvait sortir enfin la paix si désirée des peuples; en outre, depuis longtemps on n'avait pas vu de négociations où tant de nations eussent été intéressées et représentées pas un si grand nombre d'hommes remarquables.
Les conférences de Munster durèrent longtemps; elles suivaient les vicissitudes des combats, et le plénipotentiaire le plus éloquent et le plus persuasif était encore le général qui remportait une victoire. « La France avait beaucoup gagné à la lutte; l'Autriche et l'Espagne avaient beaucoup perdu. La France, qui ne voulait rien rendre, croyait avoir besoin de victoires nouvelles pour consacrer irrévocablement ses conquêtes; l'Autriche et l'Espagne attendaient de la continuation des hostilités quelque retour de fortune pour ne rien céder à la France. On eut donc soin de ne pas poser les armes pour entrer en pourparler. On se lança dans ce redoublement d'efforts qui couvrit de tant d'éclat les entreprises des Français, mais qui ne laissa pas l'ennemi sans quelque dédommagement sérieux. Et comme Rocroy était suivi de Tuttlingen, Fribourg de Marienthal, Dunkerque de Lerida, le soulèvement de Masaniello de la mutinerie des troupes de Turenne, chacun à son tour traînait en longueur et ajournait la conclusion dans l'espoir d'en retenir les meilleurs bénéfices, jusqu'au jour où les coups décisifs de Zusmarshausen et de Lens imposèrent à la plus grande partie des vaincus la volonté des plus forts *. d
11 fallut donc continuer la guerre. Nous allons trouver et suivre Turenne sur la rive droite du Rhin , où il fit avec éclat ses débuts comme commandant en chef.
Après le siège de Trino, Turenne était revenu à Paris. Le cardinal Mazarin a l'envoya quérir et lui dit que le roi le destinait pour commander en Allemagne ' ». La mission était ingrate et difficile. Pour s'en rendre compte, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
' Cousin, la Jeunesse de M'^o de Longueville. * Gaillardin, Histoire de Louis XIV.
' Mémoires de Turenne. — Nous avons fait de nombreux emprunts aux Mémoires de Turenne, qui commencent à cette époque (décembre 1643), pour se terminer en 164^. Pour
Le duc de Weimar était mort au mois de juillet 1680, après une maladie de quelques jours, à l'âge de trente-six ans, au moment où sa fortune et ses visées audacieuses commençaient à donner de l'ombrage à Richelieu. Entouré d'une armée nombreuse et aguerrie dont il était l'idole, plein de talent et d'ambition, il rêvait de se tailler dans le Brisgau et l'Alsace , entre la France et l'Allemagne , une principauté indépendante dont la forte ville de Brisach eût été la capitale et le rempart. A sa mort, ses troupes se mirent véritablement à l'encan. L'empereur, Richelieu, les ducs de Bavière et de Lunebourg, l'électeur palatin Charles -Louis, s'efforcèrent de gagner les célèbres Weimariens. Le prince palatin, ayant été agréé par eux, passa en Angleterre; et, après y avoir contracté un emprunt de vingt- cinq mille livres sterling, il voulut retourner en Alsace pour y conclure un pacte définitif avec les anciens soldats de Weimar. Malheureusement pour lui, la route de France était la plus courte; il la prit pour aller plus vite, croyant pouvoir passer incognito. Mais il avait compté sans Richelieu, qui veillait. Le ministre, averti à temps, le fit arrêter à Moulins et conduire au château de Vincennes, puis il poussa vivement les négociations qu'il avait entamées de son côté avec les Weimariens. Il ne relâcha l'électeur palatin que lorsqu'il se fut assuré le concours de ces vieilles troupes, qui remirent à la France toutes les places conquises en Alsace et acceptèrent de la servir sous le comte de Guébriant.
Le maréchal de Guébriant, brave et habile soldat, se joignit au célèbre Banier, général suédois, opéra de concert avec lui et mourut, le 24. novembre 164r3, des suites d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Rottweil , ville impériale située à la source du Necker.
Le maréchal comte de Rantzau, qui lui succéda, avait beaucoup de cœur et d'esprit, écrivait et parlait avec une certaine éloquence naturelle qui persuadait et qui, dans les conseils de guerre, rangeait les antres à son avis; « mais sa conduite ne répondait pas toujours à ses discours, car le vin lui faisait faire de grandes fautes et le mettait souvent hors d'état de commander ^ i>
Le lendemain même de la mort de Guébriant, le 25 novembre, ce général avait été surpris, battu et fait prisonnier auprès de Tuttlingen, sur le Danube, en Souabe. Cinq à six mille cavaliers seulement avaient échappé au désastre et s'étaient sauvés sur la rive gauche du Rhin ; mais ils étaient désorganisés, sans armes et sans chefs. Pour surcroît de malheur, l'armée suédoise, qui jusque-là avaient agi de concert avec la nôtre contre les Impériaux, se décida à rentrer dans le Ilolstein et nous quitta brusquement, sans même donner avis de son départ.
ne pas fatiguer le lecteur par des renvois incessants et inutiles, nous le prévenons, une fois pour toutes, que les passages entre guillemets cités ?ans indication de la source où ils ont été puisés sont tirés de ces Mémoires. ' Relation de la campagne de Frihourg , par le marquis de la Moussaye.
Telle était la situation quand Turennc fut désigné pour aller commander en Allemagne.
Jamais général ne commença sa carrière dans des circonstances plus critiques et plus désavantageuses. C'était avec des troupes démoralisées , IVémissant encore sous l'impression d'une défaite, sans argent et sans armes, que Turenne devait, au printemps suivaiit, entrer en campagne. Il vit là, et non peut-être sans raison, une preuve de la mauvaise volonté de Mazarin. Pendant longtemps, en effet, la grande préoccupation du ministre fut d'empêcher les généraux de se rendre redoutables; et, pour éviter des troubles à l'intérieur, il exposa quelquefois les armées à manquer des moyens nécessaires pour battre l'ennemi.
Turenne ne laissa rien voir de ces pensées. 11 prit congé de Mazarin, en reçut une longue instruction, datée du 8 décembre 164S, qui lui prescrivait la conduite à tenir dans son nouveau commandement, et se rendit à Colmar. Il établit ses cantonnements dans la Lorraine, derrière les Vosges, s'empara des petites places de Vesoul et de Luxeuil, et il employa son hiver à refaire ses troupes. Ne pouvant obtenir de la cour l'argent dont il avait besoin, il emprunta, sur son propre crédit, des sommes considérables; au moment même où l'avidité des grands épuisait le trésor public, il fit à ses frais armer et habiller près de huit mille hommes. Il remonta cinq mille cavaliers, acheta des équipages d'artillerie, et à la fin de l'hiver il se trouva prêt à reprendre la campagne avec une armée peu nombreuse, mais bien équipée et composée en grande partie de vétérans aguerris.
En capitaine expérimenté, Turenne veillait à tout. Bien que sa grande préoccupation fût la réorganisation de son armée, il étudiait les dispositions des princes voisins et le terrain où il devait opérer l'année suivante. € Je logeai hier, écrit-il à sa sœur, le 0 janvier 'UU4, de Rhinfeld, chez M. de Tracy, à Bàle, où il nous donna à dîner, avec tous les principaux de la ville, qui m'ont fait une réception très honorable... Je suis, à cette heure, en chemin pour visiter toutes les places du Rhin. »
Peu de temps après que cette importante mission eut été confiée ta Turenne, la conduite de son frère inspira au défiant Mazarin de nouvelles inquiétudes.
Au commencement de l'année lOii, de graves difficultés s'élevèrent entre le ministre et le duc de Bouillon relativement aux conditions auxquelles devait se faire l'échange de Sedan, et à la qualité de prince souverain que le duc prétendait conserver. Il prit une attitude si arrogante, que Mazarin proposa, en plein conseil, de le faire arrêter. Averti à temps, le duc de Bouillon se retira à Turenne; puis, ne s'y sentant pas assez en sûreté, il passa à Rome, où le pape Urbain VIII lui confia la charge de généralissime des troupes de l'Église, dans la guerre connue sous le nom de Barberine. .Malgré l'opposition de l'ambassadeur
de France , après de nombreuses discussions et de nombreux mémoires , il obtint d'être traité, dans les cérémonies publiques, en prince souverain.
Mazarin craignait que Turenne, influencé par son frère, ne manquât à la fidélité qu'il devait à la France. Cette crainte était vaine. Le maréchal fut très attristé et très préoccupé de la situation de son frère; nous en trouvons des marques fréquentes dans ses lettres intimes; mais sa fidélité ne fut pas ébranlée un moment. « Je crois, écrit-il à sa sœur le 21 avril, que tout ce qu'il y a à faire pour mon frère, c'est qu'en cas que l'on voulût procéder contre lui dans des choses qui puissent toucher à son honneur ou à son bien, il faut adoucir cela autant que l'on pourra. Je n'aurai avec lui nul commerce de lettres ni aucune intelligence , tant qu'il sera hors du royaume et que je serai dans une charge comme celle-ci, étant des choses si chatouilleuses, qu'il ne faut donner nul prétexte du moindre soupçon, d Et le l^r mai : <r Je vous assure que cette affaire de mon frère ne me fait en rien diminuer d'affection ni de fidélité pour le service; je me sens si fort là- dessus, qu'il est inutile que j'en assure. i> Un peu plus lard , il revient sur l'excès de prudence qu'il s'était imposé : « J'écrirai soigneusement à mon frère, le sachant à Rome; je ne crois pas que de la cour on le puisse trouver mauvais. y> (21 mai.)
Après avoir passé à Remiremont les premiers mois de l'année. Turenne se rendit à Brisach vers la fin de mai. Le baron d'Erlach, qui commandait celte ville au nom du roi, abandonna la place à son approche et se retira en Suisse, laissant pour Turenue une lettre dans laquelle il lui mandait qu'étant persuadé que la cour se défiait de sa fidélité, il était sorti de la ville pour la lui remettre. Turenne, qui connaissait le mérite et la loyauté de cet officier, loin de profiter de sa faiblesse pour se rendre maître de son gouvernement, envoya M. de Tracy, l'un de leurs meilleurs amis communs, pour l'engager à revenir immédiatement prendre possession de son emploi, et à ne pas justifier les soupçons par son éloignement. Quelques jours après, d'Erlach revint. Turenne fit connaître cet incident à la cour, en insistant sur le mérite de cet officier et en demandant qu'il fût maintenu; ce qui fut fait. Cet acte est d'autant plus méritoire de la part de Turenne, qu'il avait vivement désiré être gouverneur de Brisach.
Pendant son séjour à Brisach , Turenne , informé qu'il y avait un corps de deux mille chevaux, sous le commandement de Gaspard de Merci, frère du général, au delà de la forêt Xoire, dans deux bourgs à la source du Danube, dont l'un s'appelait Huffingen, fit passer le Rhin à ses troupes et envoya en avant le général Rosen, avec quatre ou cinq régiments. Rosen surprit l'ennemi et le défit. « Je revins hier de delà le Rhin, écrit Turenne à sa sœur le 8 juin, où je croyais faire un plus grand effet; cela n'a pas laissé de réussir assez heureusement. Dieu
1644] GHAPITRr- II 3b
merci, ayant pris sept cornettes, un colonel, un major, trois capitaines, beaucoup d'autres officiers et bien mille chevaux. On a délivré beaucoup de nos prisonniers, tué et pris beaucoup d'autres. Gaspard de Merci commandait ce quartier-là ; son frère l'abbé l'était venu voir, qui a eu bien de la peine à se sauver. »
Peu après, Merci mettait le siège devant Fribourg, avec quinze mille hommes de troupes fraîches et bien reposées. Turenne passa le Rhin à Brisach avec cinq mille chevaux, quatre à cinq mille fantassins et vingt canons, pour venir au secours de cette place importante. L'entreprise commença bien. Merci ne croyait pas les Français en état de venir l'attaquer. Depuis huit jours qu'il avait investi Fribourg, il ne s'était encore entouré d'aucune ligne, et le service d'éclaireurs était fort négligé. Turenne arriva dans le voisinage de l'ennemi sans avoir été aperçu , et , voyant une montagne, nommée la montagne Noire, qui dominait les positions de Merci, dégarnie de troupes, il envoya deux régiments pour s'en emparer et fit avancer de l'infanterie pour les soutenir. Par malheur, quinze à vingt mousquetaires bavarois, qui étaient en grand'garde à mi-côte, aperçurent les Français, grimpèrent sur le sommet, y arrivèrent avant eux et firent une décharge sur eux. Les Français, surpris, crurent à un piège , abandonnèrent l'attaque en désordre, et Merci eut le temps de faire arriver des troupes pour soutenir ses mousquetaires. Cet accident, et les habiles dispositions du général ennemi empêchèrent Turenne de secourir la ville. Selon Napoléon, « il pouvait faire plus qu'il n'a fait pour la défense de cette place; il devait au moins prendre une position pour intercepter les convois de l'ennemi. » Fribourg capitula, le 18 juillet, en présence du maréchal, qui était campé à une lieue et demie, et malgré les renforts qui arrivaient de France, conduits par le maréchal de Guiche et le duc d'Enghien, depuis le grand Condé.
Turenne avait averti la cour qu'il était trop faible pour rien tenter contre Merci , et Mazarin lui envoyait du renfort. Le duc d'Enghien reçut à Amblemont, près de Mouzon, l'ordre d'aller joindre l'armée d'Allemagne. Le 20 juillet, il leva son camp et se dirigea du côté de Metz, où ses troupes passèrent la Moselle et laissèrent leur gros bagage. En treize jours de marche il fit soixante lieues, et il arriva à Brisach avec six mille hommes de pied et quatre mille chevaux, au moment où Fribourg se rendait.
Avant l'arrivée du duc d'Enghien à l'armée d'Allemagne, les ennemis de Turenne avaient répandu le bruit de la contrariété qu'il aurait éprouvée en apprenant la venue du prince. Dès que Turenne en fut informé, il s'empressa de protester contre cette accusation. « La Forcade me mande, et d'autres aussi, écrit-il à sa sœur le 10 juillet, que l'on dit que je ne suis pas bien avec M. d'Enghien, et que je ne serais pas bien aise de me joindre à lui; je vous prie, si vous en oyez parler, de témoigner