Q HISTOIRE DE TURENNE
que je ne suis pas si impertinent que cela , et que c'est un honneur que j'ai toujours recherché extrêmement. ^ Un mois après il revint encore sur ce sujet : <r Je vous assure qu'il y a une très grande union dans cette armée. M. d'Enghien vit avec moi aussi bien qu'il est possible, et il ne s'y rencontre aucune difficulté, en rien, entre M. le maréchal de Guiche et moi, n'ayant rien à démêler et étant de tout temps fort bons amis '. i»
Et cependant n'aurait-il pas eu quelque motif légitime de jalousie contre son brillant rival? « A vingt-deux ans, Gondé avait déjà tout de la guerre, le brillant, le sérieux, l'élan et la réflexion; de plus, chose rare, très rare dans un jeune homme, une ténacité indomptable, une résolution fixe et forte qui l'enracinait au champ de bataille,
ï Néanmoins la justice exige qu'on fasse une distinction , quand on le compare aux maîtres delà guerre de Trente ans, aux persévérants militaires qui toute leur vie restèrent sur le terrain et créèrent l'art de la guerre; je parle des Merci, des Turenne. Il fut un général d'été... On le lançait aux beaux moments, à l'instant favorable de la belle saison, avec de grands moyens, qui, amenés par lui, subitement jetés sur le terrain, emportés dans sa fougue, relevaient tout, opéraient la victoire.
« La grosse armée, l'armée privilégiée, celle qu'on nourrissait (les autres jeûnaient) , était, chaque année, celle du duc d'Enghien. En mai ou en juin, emmenant une troupe leste, un gros renfort, parfois de huit à dix mille hommes, plus un tourbillon de noblesse, tous les jeunes volontaires de France, il partait de Paris, volait à l'ennemi. Une telle mise en scène exigeait un succès immédiat. Donc, sans tourner ni rien attendre, souvent par le point difficile, on attaquait sur l'heure et on l'emportait à force de sang-. »
Ge fut l'histoire de Fribourg.
Les deux armées étaient à peu près égales en nombre , mais Merci occupait une position merveilleuse. Fribourg est situé au pied des montagnes de la forêt Noire, qui s'élargissent, en cet endroit, en forme d'un croissant compris entre la montagne du Diable et celle de Zéringen. Au miheu de cet espace, on découvre auprès de Fribourg une petite plaine, bornée sur la droite par des montagnes fort hautes, et entourée sur la gauche par un bois marécageux. En venant de Brisach, on ne peut entrer dans cette plaine que par des défilés situés au pied d'une montagne presque inaccessible qui la commande de tous côtés. Par les autres chemins l'accès en est encore plus difficile.
Merci s'était adossé à Fribourg, faisant face au seul point par lequel on pût venir à lui, et, comme c'était un des plus grands et des plus pru-
> Turenne à sa sœur, 12 août 1644.
* Michelet, Histoire de France.
dents capitaines de son temps, il n'avait rien oublié pour augmenter encore, par des travaux de défense, les avantages de sa situation. 11 fit faire un fort palissade, où il mit six cents hommes avec de l'artillerie; puis il construisit une ligne défendue par des redoutes, de deux en deux cents pas, et, pour donner encore plus de peine à ceux qui voudraient forcer ces retranchements , il fît abattre et coucher tout le long de ces lignes quantité de sapins dont les branches étaient coupées à quelque distance du tronc, et qui faisaient l'effet de chevaux de frise; ce qui a fait donner par quelques historiens à la bataille de Fribourg le nom de <r Journée des abatis ».
<r Sur la droite , il y avait un enfoncement par lequel on pouvait entrer dans le camp des Bavarois; mais, pour y arriver, il fallait faire un grand détour et passer par des lieux qui n'avaient pas été reconnus. Cet endroit étant naturellement fortifié par une ravine large et profonde, Merci s'était contenté d'y faire un abatis de bois. Jamais camp n'a été dans une assiette plus forte ni mieux retranché que celui-là*. j>
Dès que les troupes françaises furent réunies, le duc d'Enghien, le maréchal de Guiche, qui prit, cette année-là même, le nom de maréchal de Gramont par suite de la mort de son père, Turenne et le sieur d'Erlach, gouverneur de Brisach, tinrent conseil de guerre. Il y a différentes versions sur les délibérations prises en ce conseil. D'après les Mémoires du maréchal de Gramont, qui du reste n'ont pas été écrits par lui-même, sont entachés de partialité en faveur du prince de Condé et ne paraissent devoir inspirer qu'une médiocre confiance, le sieur d'Erlach et lui auraient été d'avis « de ne point attaquer les ennemis dans leurs retranchements, mais par Langenzeling, de gagner ensuite le val San-Peter, et de prendre par ce moyen le derrière des ennemis , qui ne pouvaient plus avoir de vivres, et les obliger ou à périr de faim ou à donner un combat » dans des conditions désavantageuses pour eux. Ce serait Turenne, le maréchal de Gramont le dit formellement, qui, contrairement à ses habitudes de sagesse et de prudence , aurait conseillé au duc d'Enghien d'attaquer de front les redoutables positions de l'ennemi, pendant qu'il irait le prendre en flanc par une vallée qu'il avait fait reconnaître et qui n'était point retranchée.
Turenne, avec sa réserve habituelle, ne reproche et n'attribue même à personne , dans ses mémoires , la décision qui fut prise ; mais quand on sait combien il était ménager du sang de ses soldats, cette résolution paraît bien extraordinaire de sa part ; d'ailleurs, pour qui connaît son style , la phrase suivante , dans laquelle il parle des « ordres » qu'il reçut du duc d'Enghien pour la bataille, et où il accumule à plaisir les difficultés de l'entreprise, indique bien qu'il n'a pas donné le conseil qu'on lui attribue , et que c'est au duc d'Enghien seul qu'incombe la
' iJi Moussaye, Relation de la cfimpagne de Fribourg.
responsabilité de l'attaque téméraire qui eut lieu, a M. le duc d'Enghien, dit-il, résolut d'attaquer avec son armée des postes où M. de Merci avait trois ou quatre régiments d'infanterie , sur une hauteur, à la tête de son camp, et ordonna à M. de Turenne d'aller par les bois et les montagnes tâcher de prendre l'ennemi par le flanc, d
Quoi qu'il en soit , le dessein audacieux d'attaquer l'ennemi dans ses retranchements et en face cadrait trop bien avec les habitudes et les aspirations du bouillant duc d'Enghien pour n'être pas exécuté, bien qu'il fût contraire à toutes les règles. En cette circonstance, <t le prince de Gondé a violé, dit Napoléon, un des principes de la guerre de montagnes : ne jamais attaquer les troupes qui occupent de bonnes positions dans les montagnes; mais les débusquer en occupant des camps sur leurs flancs ou sur leurs derrières. »
Le 3 août, Turenne 'partit à la pointe du jour avec ses troupes, pour opérer le mouvement « ordonné » par le prince. On devait attaquer trois heures avant la nuit, c'est-à-dire vers cinq heures du soir. A l'heure dite, Condé lance ses troupes contre les pahssades de Merci. Le comte d'Espenan, maréchal de camp, qui commandait l'infanterie de Condé, conduisit la première attaque. Pour aller à l'ennemi, il fallait escalader une côte escarpée, plantée en vignes et sur laquelle se trouvaient, de distance en distance, des murs en pierre sèche de trois à quatre pieds de haut qui soutenaient les terres. L'attaque ne réussit pas. Les Bavarois, bien à couvert, tuèrent énormément de monde aux assaillants. Condé prend alors les deux régiments de Conti et de Mazarin, qui étaient très bons et très forts, met pied à terre et s'élance à leur tête aux retranchements , qu'il finit par emporter avec l'aide des volontaires. A la nuit, il était maître des hauteurs, et il y établit ses bivouacs. L'ennemi perdit là plus de trois mille hommes, l'élite de l'infanterie de l'Empereur, qui se firent tuer sur place, mais Condé <r y perdit aussi beaucoup de gens » . L'acharnement était tel , qu'on ne faisait point de quartier. Turenne avait rencontré tant d'obstacles imprévus dans sa marche, qu'il n'avait pu arriver à temps pour combiner son attaque avec celle de Condé; il fut en retard d'une heure. Enfin il entra en ligne, pénétra dans le défilé que gardaient les Bavarois, a. les chassa d'abord d'un bois et puis d'une haie, et les repoussa de poste en poste jusqu'à l'entrée de la plaine, d Turenne avait forcé le passage et aurait pu se former dans la plaine; mais il n'avait pas de cavalerie pour soutenir son infanterie, et il se contenta de garder les positions conquises. <t La nuit ne fit point cesser le combat; les troupes, de part et d'autre, demeurèrent à la distance de quarante pas jusqu'au jour, pendant plus de sept heures, d et échangèrent un feu continuel. Turenne évalue ses pertes à quinze cents hommes , et celles de l'ennemi qui lui faisait face à deux mille cinq cents.
Au point du jour on s'aperçut que Merci»s'était dérobé avec une ha-
bileté et un ordre admirables. Ce général avait fait continuer, la nuit, par une ligne de tirailleurs seulement, un feu très vif contre les Français, et pendant ce temps il avait battu en retraite et pris une nouvelle position : la droite, appuyée à Fribourg, formée de cavalerie en plaine; la gauche sur la montagne Noire. Le jour venu, Turenne et Condé débouchèrent chacun de leur coté dans la plaine. « M. le prince ne jugea pas à propos que l'on marchât ce jour-là à la montagne, où les Bavarois s'étaient campés. » Ce fut une faute , car « il est certain que si l'on eût marché à eux, on les eût trouvés en grande confusion d. L'ennemi employa cette journée du 4 août à se remettre, à se retrancher et à garnir son front de nouveaux abalis de bois ; mais les soldats français étaient trempés jusqu'aux os , il avait plu toute la nuit ; harassés de fatigue, ils réclamaient impérieusement du repos.
Le 5, au matin , on se prépara à attaquer. Vers huit heures, on vint avertir les généraux qu'on voyait une grande confusion parmi les Bavarois et que leur bagage marchait. Turenne et Condé s'avancèrent pour reconnaître la vérité de cette assertion et examiner la situation de l'ennemi, après avoir expressément défendu de rien faire en leur absence.
« Comme l'on était à regarder la contenance de l'armée des ennemis, qui paraissaient en grande confusion, » d'Espenan voulut prendre sans ordres un petit travail avancé , où l'ennemi n'avait que quelques mousquetaires. Il n'avait pu calculer les conséquences de cette infraction à la discipline, qui faillit causer la perte de l'armée. Le fortin fut soutenu; d'Espenan, à son tour, fit avancer des troupes. La bataille engagée, et mal engagée, en l'absence des chefs, devint bientôt générale, et une terreur panique se répandit dans les troupes françaises. Au bruit du combat, les deux généraux reviennent au galop. Condé rallie un corps qui avait été repoussé , et le ramène à la charge. Turenne recule , raffermit ses troupes et attend l'occasion favorable ou un ordre de Condé. L'aspect du champ de bataille était tel, qu'il se préparait à couvrir la retraite ; un moment il crut la partie perdue, a II est certain que si l'ennemi eût pu juger bien sainement de la confusion des troupes du roi, toute l'armée était perdue, au moins toute l'infanterie. » L'infanterie, en eifet, était « dans un désordre effroyable; elle ne faisait plus que parer le ventre aux mousquetades, dont elle tâchait de se mettre à l'abri en se collant le plus qu'elle pouvait contre l'abatis d'arbres que les ennemis avaient fait ' i>. Condé modifie alors son plan d'attaque. Il ne laisse que peu de troupes à l'endroit où il a échoué, il prend quelques régiments à Turenne et se porte dans la plaine pour aborder la droite de l'ennemi. La cavalerie bavaroise, qui composait cette aile, mit pied à terre et combattit comme la plus vaillante infanterie. Sept fois de
1 Mémoires de Gratinjnt.
suite Condé mène ses troupes à la charge ; sept fois le feu de l'ennemi, sa ténacité, son courage, l'infranchissable barrière que forment les abatis, et la facilité qu'ont les régiments rompus d'aller se reformer sous les murs de Fribourg, forcent les Français à reculer. Une fois « Condé revient tout seul, à petits pas, couvert de sang, tous ses amis tués. A l'un d'eux qui vivait encore : <r Ce n'est rien, dit-il, nous allons recom- « mencer, et nous nous y prendrons mieux ^ » Mais l'ennemi ne put être forcé. Trois mille Français restèrent sur le terrain. Les Bavarois n'avaient perdu que douze à quinze cents hommes.
Après cette seconde partie de la bataille de Fribourg, « on resta, dit le maréchal de Gramont, trois jours dans le camp qui furent employés à faire rapporter à Brisach, par une partie des charrettes de l'armée, tous les officiers et les soldats qui avaient été blessés à ces deux grandes actions. Ce séjour fut terrible, car l'on demeura au milieu de tous les corps morts ; ce qui causa une telle infection , que beaucoup de gens en moururent; mais, ajoute-t-il philosophiquement , il n'y avait pas moyen de faire autrement. »
Les armées restèrent en présence, dans Tinaction, jusqu'au 9. Enfin le prince de Condé se décida à manœuvrer. Il se porta sur Langenzeling et le val de Closterthal, route des convois de l'armée bavaroise. Merci craignit pour ses vivres et prit le parti de se retirer. Il leva son camp et battit en retraite ; mais il le fit en bon ordre, choisissant si habilement son terrain, suivant son habitude, qu'il fallait souvent, pour le suivre, « que les cavaliers missent pied à terre pour passer à la file ». On voulut néanmoins l'attaquer. Quelques escadrons, environ six cents hommes, sous le commandement du colonel Rosen, s'y risquèrent dans un vallon fermé par un étroit défilé. Merci se retourna et fit tête. Peu s'en fallut qu'il n'écrasât le petit corps du colonel Rosen. Il le chargea, « lui prit plusieurs étendards, fit nombre de prisonniers, le battit dos et ventre^; » mais, voyant arriver la cavalerie de Condé et ne voulant pas engager d'action générale , il se retira sans être inquiété davantage. La perte des deux armées fut énorme. Les Bavarois perdirent huit mille hommes ; les Français et les Weimariens, neuf mille hommes, un homme sur deux.
L'opinion publique eut peine à considérer comme un événement heureux ces succès sans résultats décisifs et si chèrement achetés par des combats meurtriers. «: Chacun se plaignait du Te Deiim pour l'affaire de Fribourg, où nous avions perdu beaucoup de personnes de condition sans faire grand effet, la vérité étant que les ennemis, après avoir mis forte garnison dans Fribourg, avaient volontairement quitté leurs retranchements, fait retraite sans grande perte et abandonné le bagage
' Michelet, Hist. ik- France.
2 Mémoires de Gramont.
inutile, de sorte qu'on blâmait M. le prince (le père du grand Condé) d'avoir souhaité qu'on en cliantàt un Te Deum; et, de lait, on disait que Monsieur l'avait trouvé mauvais et qu'on avait jugé l'attaque de Fribourg impossible'. »
Mazarin pleura en recevant les détails de cette victoire; il fit à Condé des observations sur ces effroyables boucheries. «: Le duc d'Enghien, déjà inaccessible à tout autre sentiment qu'à l'amour de la gloire, répondit froidement qu'une seule nuit de Paris donnait l'existence à plus d'hommes que la bataille de Fribourg n'en avait fait mourir -. »
Il faut d'ailleurs reconnaître qu'on sut bien profiter de l'avantage que donnait aux Français la retraite de Merci.
L'armée bavaroise était, pour le moment, hors d'état de rien entreprendre; on ne la poursuivit pas, et on s'attacha à la réalisation d'un plan communiqué à Mazarin par Turenne dès le commencement de l'année ^ et que la retraite des ennemis permettait d'exécuter.
« Le point décisif, dans la guerre avec l'Empereur, c'était de tenir le cours du Rhin, soit comme base d'opérations offensives, si l'on voulait porter les principales forces de la France en Allemagne, soit comme ligne de défense, si l'on dirigeait les principaux efforts contre les possessions espagnoles. On avait naguère pris et perdu le bas Rhin, alors qu'on ne tenait pas le haut du fleuve; maintenant qu'on occupait le haut Rhin, le bas était aisé à conquérir et facile à garder, les maîtres de l'Alsace pouvant sans peine prendre à revers tout ce qui est renfermé entre la Moselle et le grand coude mayençais du Rhin *. » Turenne avait donc proposé d'assiéger Philippsbourg. Le duc d'Enghien, avec sa haute intelligence militaire, vit immédiatement tous les avantages de ce projet, l'approuva et en dirigea l'exécution; mais il n'en fut pas l'auteur, comme l'affirment à tort son historien Désormeaux , le maréchal de Gramont et plusieurs autres écrivains.
<r Beaucoup d'officiers étaient d'avis d'attaquer Fribourg, où l'ennemi avait laissé cinq à six cents hommes de garnison , et d'achever la campagne par cette action. Les affaires étant dans une telle situation que , si on eiit demeuré encore quelques jours auprès de Fribourg, le manque de fourrages aurait obligé la cavalerie à repasser le Rhin , on crut que l'esprit où était l'ennemi et son éloignement du bord du Rhin devaient faire songer à des choses plus considérables que de reprendre Fribourg, aussi M. le prince trouva à propos que M. de Turenne allât à Brisach pour concerter avec M. d'Erlach, qui en était gouverneur, des moyens défaire descendre sur le Rhin de l'artillerie, des munitions de guerre et des vivres pour attaquer Philippsbourg, pendant que l'armée irait
' Journal d'Olivim- Lrfihre d'Ortnrsson, t. I«f. * S<'hiller, Guerre de Trente ans.
' Lettre de Turenne à .Mazarin, du 20 février 16 ii ■* Henri Martin, Histoire de Frane'-.
par le marquisat de Bade, laissant le Rhin à gauche, pour investir la place, ce qui fut mis à exécution. »
On se procura des bateaux sur lesquels on chargea, à Brisach, le matériel nécessaire et que les bourgeois de Strasbourg consentirent à laisser passer sous leur pont. Ils amenèrent heureusement, sous la garde de deux à trois cents mousquetaires, le convoi à Philippsbourg. Cette ville était distante de trois cents toises environ du Rhin. Située au milieu d'une plaine, elle était entourée et naturellement défendue par des marais et des bois; ses remparts n'étaient que de terre; mais ses larges fossés , que remplissait l'eau du Rhin, le nombre et la force de ses bastions, et surtout l'impossibilité d'en approcher, en rendaient la conquête très difficile. Elle dominait le Rhin au moyen d'un grand fort, avec lequel elle communiquait par une chaussée de six pas de largeur sur huit cents de longueur, élevée au milieu des marais. Cette ville avait appartenu aux évêques de Spire, qui l'avaient fortifiée et entretenue avec soin; la maison d'Autriche s'en était emparée; puis les Suédois, qui l'avaient vendue à la France moyennant cent vingt mille livres. Mais le colonel autrichien Bamberg l'avait reprise, et les armées françaises qui avaient à opérer en Allemagne en regrettaient tous les jours la perte. C'était le même colonel Bamberg qui la défendait. Sa garnison n'était que d'environ six à sept cents hommes et quatre-vingts chevaux; mais il avait cent pièces de canon et des approvisionnements considérables. « Il était d'ailleurs peu expérimenté, dit le maréchal de Gramont, et n'avait eu qu'un soin médiocre de sa place. »
Le 23 août, on campa sous Philippsbourg. On s'empara d'abord du fort détaché sur le Rhin, qui, contre toute attente, fut occupé sans résistance. Bamberg, ne jugeant pas sa garnison suffisante pour le défendre, l'avait évacué. Les lignes de circonvallation furent faites en quatre jours. La tranchée fut ouverte par deux côtés, l'un dirigé par Turenne, l'autre par le maréchal de Gramont. Le second jour, la garnison iit une sortie qui « étonna » les assiégeants. « L'infanterie française était tellement rebutée de tous les combats donnés à Fribourg, qu'assurément on n'aurait pas réussi à prendre une place qui aurait fait une grande résistance, » Heureusement la garnison se découragea, aucun secours ne vint du dehors, et la place capitula le 9 septembre. > C'était un second Brisach, qui ouvrait le bas Palatinat transrhénan et la Franconie , comme Brisach ouvrait la Souabe ^ »
Turenne fut très heureux de ce succès. « Je crois, écrit-il à sa sœur, le 10 septembre, qu'on ne désapprouvera point à la cour le conseil d'être descendu au bas du Rhin , au lieu d'être demeuré pour assiéger Fribourg. Je crois que si le dessein de Philippsbourg eût manqué, on eut dit bien des choses... Il est vrai qu'il n'y pouvait rien arriver de mieux que la prise de Philippsbourg. >
' Henri Alarlin, Hiit. de France.
Jean de Wi-rlli.
<r Durant le siège, dès qu'on eut fait un pont sur le Rhin avec les bateaux qui étaient venus de Brisach, on fit passer douze à quinze cents hommes au delà du Rhin, qui prirent Germesheim, où il y avait une petite garnison. On s'approcha ensuite de Spipc, qui en est à deux à trois lieues; la ville, qui est fort grande, se trouvant sans garnison, se rendit, n'y ayant de ce côté du Rhin aucun corps des ennemis. »
Le lendemain de la prise de Philippsbourg, Turenne passa le Rhin avec la cavalerie allemande et cinq cents mousquetaires commandés. Ayant appris que les Espagnols, qui tenaient Frankenthal, place de l'électeur palatin, à trois heures de Spire, attendaient un parti de cinq cents chevaux commandé par le colonel Savari, il envoya à sa rencontre, avec trois régiments, M. de Flexstein, qui le joignit au moment où il voulait entrer dans la ville, défit une partie de ses gens et le lit prisonnier. Turenne continua sa marche vers Worms, qui n'avait pas de garnison; ses habitants lui ouvrirent leurs portes sans résistance. De Worms Turenne se dirigea, sans perdre un moment, sur Mayencc. Il craignait <r que l'ennemi ne fit entrer quelqu'un dans Mayence, qui est le poste de dessus le Rhin le plus considérable, à cause du voisinage de Francfort et de la communication que cette place donne avec les Ilessiens î.
Cette ville, forte, riche, bien située, possédait une garnison entretenue par la ville elle-même, et une population nombreuse, indépendante et fière. Merci, craignant qu'elle ne fût attaquée, avait détaché le colonel Wolfs avec quinze cents hommes pour s'y jeter et la défendre. Au moment où Turenne, « après avoir marché jour et nuit, sans bagages, i arrivait sous les murs de Mayence et envoyait «. un trompette avec un gentilhomme pour parler à Messieurs du chapitre » revêtus du pouvoir suprême en l'absence de l'électeur, Wolfs arrivait de l'autre côté du Rhin, et demandait « à Messieurs de Mayence des bateaux pour y entrer ». Le chapitre se trouvait bien embarrassé entre les exigences de Wolfs et les menaces de Turenne, qui parlait « d'attaquer la place de tous les côtés s'ils ne mandaient promptement à ces troupes de Bavière de se retirer, et s'il voyait le moindre bateau passer en deçà de l'eau i». Le chapitre se décida à convoquer tous les corps de la ville, et, après plusieurs délibérations tumultueuses, il fut conclu qu'on recevrait les Français. Wolfs se retira aussitôt, et Turenne prévint 'de cet heureux succès le prince de Condé, qui, sur la demande du chapitre, vint signer lui-même une capitulation f^ aussi avantageuse pour le chapitre et les bourgeois qu'ils le pouvaient souhaiter d.
Après la mort du lieutenant général d'Aumont, que Condé avait envoyé faire le siège de Landau, et qui reçut dans la tranchée une blessure dont il mourut le lendemain, Turenne se rendit sous les murs de cette ville et la prit rapidement.
Vers la fin d'octobre, le duc d'Enghien se retira en France avec son
1644] CHAPITRE II To
armée, laissant le commandement à Turenne, et lui donnant, pour le renforcer, quelques régiments nouveaux d'infanterie dont les officiers eurent grand'peinc à retenir leurs soldats. Lorsque l'armée du duc d'Enghien se mit à déliler sur le pont de Philippsbourg, Turenne dut placer des gardes à l'entrée de ce pont, alin « qu'il ne passât plus personne dès que M. le prince eut fait passer ceux qu'il voulait amener avec lui ».
Turenne demeura donc en Allemagne avec le soin obscur et laborieux de conserver les villes conquises et d'entretenir pendant l'hiver, en pays ennemi, une armée mécontente, composée en grande partie de mercenaires de nationalités diverses, étrangers à toute idée de patrie, et souvent indisciplinés. Les déserteurs étaient nombreux, car on ne payait pas régulièrement les soldats.
Turenne se montra à la hauteur de sa mission. <r Sa conduite, après le départ du prince de Condé, fut habile, dit Napoléon. Il est vrai qu'il fut merveilleusement secondé par les localités. Les armées de Bavière et de Lorraine étaient séparées par le Rhin et des montagnes, leur jonction était difficile. »
Merci, « qui avait raccommodé son armée dans le pays de Wurtemberg, » se rapprocha du Rhin, et se décida à agir quand il vit Condé parti et farmée française diminuée. Il menaça plusieurs villes à la fois; puis il fondit sur Manheim, qui n'avait que quelques dragons pour toute garnison, et dont il s'empara facilement. Ce fut là son premier et son seul succès. Turenne se multiplia. Il laissa deux mille hommes de pied dans un camp, sous Philippsbourg, repassa le Rhin, et sut faire rentrer à propos des renforts dans les villes menacées. Une surprise tentée sur Spire par Merci échoua; son lieutenant Gleen, et le duc de Lorraine, durent lever le siège de Bacharach. Kreutznach fut pris par Turenne, après un siège de quinze à seize jours. Après avoir ainsi heureusement manœuvré entre les armées ennemies et réussi à s'opposer à leur jonction, le maréchal se décida à entrer en quartiers d'hiver, et les armées ennemies, découragées, l'imitèrent. Il s'installa à Spire. <r Ce fut environ vers le milieu du mois de décembre que les quartiers furent donnés en Lorraine, en Alsace et le long du Rhin, où le pays était si ruiné, qu'en vingt lieues on ne pouvait pas trouver à nourrir un cheval , hors dans les grandes villes , qui étaient fort misérables. i>
Pendant l'hiver, Turenne fit des démarches pour obtenir le payement de ses soldats. On voit, dans ses Mémoires et sa correspondance, la pwne qu'il avait à obtenir de Mazarin l'argent nécessaire « aux montres * »
1 On appelait montre, daiQs l'oripine, une revue mensuelle ou trimestrielle où les troupe? recevaient leur solde. Par extension on désigna plus tard sous le nom de montre un mois ou un quartier de solde. C'est toujours dans ce dernier sens que ce mot est pris dans les Mémoires de Turenne,
et à l'achat des objets indispensables à l'équipement, l'armement et l'entretien de son armée. Il obtint cependant trois mois de paye. « De cette manière, la cavalerie, qui montait à cinq mille chevaux, et l'infanterie, à cinq à six mille hommes de pied avec douze à quinze pièces de canon, furent prêles, vers la fin du mois de mars, à repasser le Rhin sur un pont de bateaux que l'on fit faire à Spire. »
Le maréchal était pressé de se remettre en campagne. Torstenson venait de gagner la bataille de Tabor, où il défit <r et prit prisonnier le général Hatzfeld, après avoir, dans le commencement de la même année, ruiné l'armée de l'Empereur dans divers combats par une suite de conduite fondée sur une grande expérience et accompagnée d'un grand courage et d'un grand jugement » , ce qui est fort supérieur au gain d'une bataille. Après avoir passé le Rhin, Turenne se dirigea sur Pforzheim, petite ville du Wurtemberg, à trois à quatre heures du Necker, au delà duquel se trouvait Merci avec une armée de six à sept mille hommes seulement. Ce général ne se crut pas assez fort pour lui résister; il se retira vers la Souabe. Le maréchal le suivit, sans que l'armée bavaroise tînt nulle part devant lui. Il passa Necker sans nulle difficulté, à deux heures du camp ennemi, se porta sur la Tauber et s'empara de la ville de Suabeschal (Schwabisch-IIal). Ses dragons arrivèrent aux portes de cette ville en même temps qu'un parti de cavalerie ennemie; mais les bourgeois se livrèrent à lui, « comme ils le font toujours au plus fort et à celui qui arrive le premier d. Il prit ensuite Rothembourg et Marienlhal , qu'on appelle aussi Mergenthal ou Mergentheim. Il s'établit dans cette dernière ville et envoya Rosen à Rothembourg, qui est à plus de quatre heures de Marienthal, sur la Tauber. Il se trouva alors maître de toute la Franconie, et ses coureurs allèrent lever des contributions jusque sous les murs de Wiirtzbourg et de Neremberg. Il était maître de la campagne; le succès paraissait assuré, quand une faute vint tout compromettre.
On était à la fin d'avril; les provisions de fourrages étaient épuisées, et a il n'y avait point encore d'herbes ». Les troupes, fatiguées des marches qu'on leur faisait faire incessamment, et dont elles ne comprenaient ni le but ni l'importance, demandaient à entrer en quartiers de rafraîchissement. Turenne s'y refusa d'abord très énergiquement. Les ennemis n'étaient qu'à dix heures de marche de lui. S'il disséminait son armée, il courait risque de la faire écraser par fractions avant d'avoir pu la rassembler pour livrer une bataille générale; mais les officiers , et surtout le major général Rosen, appuyèrent la demande des soldats et revinrent à la charge avec importunité. Turenne voyait tout le danger de cette mesure, et, avant de consentir, il envoya Rosen avec un fort détachement de cavalerie reconnaître la situation de l'ennemi. Rosen lui rapporta que l'armée de Merci était elle-même disséminée et se fortifiait dans les diverses places où elle avait été répartie.
1645 CHAPITRE ÎI 77
sans songer à reprendre la campagne. Le maréchal avait confiance dans cet officier, ancien lieutenant de Gustave- Adolphe; il céda. Ces renseignements erronés et les obsessions des chefs « firent résoudre M. de Turenne, mal à propos, à envoyer ses troupes dans de petits lieux fermés »; néanmoins il ne le lit qu'à contre-cœur. Il sentait qu'on lui faisait faire une faute, et il s'entoura de précautions. Il retint auprès de lui le canon et l'infanterie, plaça son quartier général à Marienthal, et défendit à la cavalerie de s'écarter de plus de trois lieues. Il savait à quel actif et habile adversaire il avait affaire , et il était « presque dans la certitude que l'ennemi ferait la marche que l'on apprit qu'il fit ».
Le 4 mai, Turenne se leva de grand matin. Il alla, avec un détachement de cavalerie, jusqu'à trois lieues dans la direction que Merci devait prendre pour venir l'attaqner, et ne vit rien de suspect. Il donna ordre à quelques cavaliers de pousser la reconnaissance plus loin encore, et revint en examinant les positions et en donnant des instructions. Il rentra fort tard et se coucha. A deux heures du matin, les éclaireurs détachés par lui la veille vinrent l'avertir que Merci arrivait. Il monte immédiatement à cheval, et expédie à toutes les troupes l'ordre de se porter sur Erbsthausen, petit village où était la grand'garde, à une lieue et demie en avant de Marienthal. Ce fut là, d'après Napoléon, la véritable cause de sa défaite, a. Turenne ayant resserré ses cantonnements à trois heues autour de son quartier général, sa situation était sans danger; ce n'était donc pas à cela qu'il faut attribuer la perte de la bataille de Marienthal. Il n'était pas nécessaire sans doute d'entrer en quartiers de rafraîchissement dans un pays aussi riche, et où il était si facile de réunir de grands magasins ; mais sa véritable faute fut le point de ralliement qu'il donna à son armée. Ce n'était pas Erbsthausen qu'il devait désigner, puisque ce village était placé aux avant-postes par où l'ennemi venait, mais Mergentheim, derrière la Tauber. Là, l'armée eût été réunie quatre heures plus tôt. Merci y eût trouvé l'armée française couverte par la rivière, et en position. C'est un des principes les plus importants de la guerre, que rarement l'on viole impunément : rassembler ses cantonnements sur le point le plus éloigné et le plus à l'abri de l'ennemi, d
Sur l'ordre de Turenne, Rosen se porta sur Erbsthausen pour rececevoir les troupes et leur faire prendre position. Il examina les lieux, et, ayant vu en avant du \illage un petit bois de cinq à six cents pas de longueur, au delà duquel se trouvait une vaste plaine, il le fit traverser aux troupes à mesure qu'elles arrivaient, et les rangea en bataille, en plaine, en avant du bois. Turenne, « qui n'avait pas demeuré plus d'un quart d'heure dans le quartier pour donner ses ordres à toutes les troupes, » arriva au galop rejoindre Rosen, et reconnut, au premier coup d'œil, la faute qu'avait faite son lieutenant de ranger en rase campagne sa petite armée, qui ne comptait guère en ligne |que sept ou
huits régiments, au risque de montrer à l'ennemi sa faiblesse et de se faire envelopper et écraser. Il aurait voulu donner l'ordre de repasser le bois , de l'occuper et de le défendre pied à pied pendant que le reste de l'armée arriverait. Il était trop tard. « L'ennemi était trop proche pour changer de posture; » un seul chemin, étroit et encaissé, traversait le bois; l'ennemi débouchait à un quart de lieue, et déjà ses boulets tombaient dans les rangs français. Turenne changea immédiatement son plan, et t ne songea plus qu'à se servir de l'avantage du lieu ». Il laissa sa cavalerie en position et fit occuper un autre petit bois, situé sur sa droite, par trois mille hommes d'infanterie. Ses troupes arrivaient peu à peu. Merci comprit que chaque instant de retard était un avantage pour son adversaire; il fit cesser le combat d'artillerie, qui n'avait pas d'ailleurs grand résultat, et attaquer le bois occupé par l'infanterie française , et qui pouvait devenir une excellente position défensive. Le désordre était tel dans cette infanterie, que la colonne d'attaque ennemie était déjà à quelques pas du bois et que pas un coup de feu n'avait encore été tiré. Turenne, voyant le danger, masse toute sa cavalerie et charge vigoureusement les assaillants en flanc; il les enfonce, les disperse, leur prend tous leurs canons et douze étendards; mais son infanterie, démorahsée, effrayée de son petit nombre, étonnée des précautions mêmes que l'on prenait pour la soutenir, et craignant d'être tournée, ne fit qu'une décharge et lâcha pied presque sans combat. La cavalerie, prise à son tour en flanc par Jean de Werth, s'éparpilla, et une aff'reuse déroute commença.
Turenne était vaincu; mais <r il considérait plus les actions par leurs suites que par elles-mêmes. Il estimait plus un général qui conservait un pays après avoir perdu une bataille, que celui qui l'avait gagnée et n'avait su en profiter * j). Au milieu de sa défaite, son sang -froid et la prévision de l'avenir ne l'abandonnèrent pas. Il fit donner l'ordre à l'infanterie qui pourrait échapper à l'ennemi de descendre le Rhin jusqu'à Philippsbourg pour s'y rallier et s'y refaire; la cavalerie devait se diriger vers la Hesse, bien qu'il y eût pour quinze à seize heures de marche à travers la Franconie, pays entièrement à la dévotion du vainqueur. Le choix de cet asile était un trait d'audace et de génie de la part de Turenne. <r Par là, tout vaincu qu'il fût, il maintenait la guerre au cœur de l'Allemagne, et empêchait l'ennemi d'attaquer les conquêtes française du Rhin ^ »
Ces ordres donnés, Turenne revint avec deux ou trois personnes sur le champ de bataille. Il trouva, au delà du bois, les trois régiments de cavalerie de Duras, Beauveau et Tracy, auxquels se joignirent environ quinze cents chevaux des régiments qui avaient été rompus. Il couvrit pendant quelque temps la retraite avec leur aide, et ne songea à se
' Saint -Évremond, Éloge de Turenne.
2 Henri Martin, Hist. de France.
1645] CHAPITRE II Ifi
retirer que quand il vit le gros de sa cavalerie assez éloigné; mais, dans l'intervalle, il avait été enveloppé. Il se fit jour; une charge vigoureuse lui permit de passer, et il se trouva avec quinze à vingt cavaliers sculerrrent en dehors du cercle des ennemis. Il raUia peu de temps après une troupe de cent cinquante chevaux, et, le lendemain au soir, il entrait en Hesse. Il avait perdu tout son bagage, dix pièces de canon, les cinq sixièmes de son infanterie, et quinze cents hommes de cavalerie.
Le maréchal fut profondément attristé de ce revers. <r Depuis l'avantage que les ennemis ont eu, écrivait-il à sa sœur le '17 juin suivant, ils n'ont fait nul progrès, que la prise d'une petite ville que l'on leur a surprise depuis deux mois. Cela ne me console pas pour cela, n'étant pas si aisé à me satisfaire moi-même. Nous sommes logés près de llanau , et j'ai retiré toutes les troupes que j'avais au delà du Rhin , de sorte que j'ai un corps assez considérable; s'il plaît à Dieu que l'on puisse faire quelque chose d'importance, c'est la seule chose qui me puisse ôter de l'esprit ce malheur arrivé. Je vous prie de remercier toutes les personnes qui se sont souvenues de moi dans ce malheur. y> Et le 4 juillet : « Je ne pouvais me résoudre à vous rien écrire de mon malheur arrivé près de Marienlhal, sachant à quel point cela vous toucherait. J'en étais aussi honteux pour vous que pour moi... Si, après un malheur qui m'est arrivé par compassion pour les troupes, qui étaient fort fatiguées, et trop de complaisance pour les officiers, on se peut consoler en quelque chose, ce serait que les ennemis n'ont profité en rien de leur victoire, d
Le iO mai, Turenne rendit compte à Mazarin de la bataille. Sa dépêche ne contient pas une plainte, pas un mot sur la véritable cause de sa défaite, les exigences de ses lieutenants. Le 16, il envoya un officier au ministre pour lui exposer la situation de l'armée et prendre ses ordres. Le billet dont cet officier était porteur contenait ces mots : « J'espère que Dieu me fera la grâce de rendre quelque bon service après le malheur que j'ai eu, qui est la seule chose au monde que je souhaite, j)
El vraiment Turenne était déjà en état « de rendre quelque bon service d. Huit jours après sa défaite, son armée était en partie reconstituée, celle de la landgrave de liesse et les Suédois de Kœnigsmarck l'avaient rejoint. Si les troupes de la landgrave de Hesse avaient marché et étaient venues se mettre sous son commandement, si Kœnigsmarck était sorti de ses quartiers, c'était à Turenne qu'on le devait, à sa présence d'esprit, qui, sur le champ de bataille de Marienthal, lui avait fait désigner la Hesse comme point de ralliement; à sa ténacité dans l'appel fait à ses alliés. La landgrave de liesse l'avait fait engager à se retirer vers le Rhin; elle craignait d'attirer la guerre dans son pays, et ne voulait pas mettre sitôt son armée en campagne. Kœnigsmarck aussi
voulait attendre. Turenne leur fit savoir « que, si l'ennemi marchait à lui, il se retirerait tout au travers de la liesse; qu'à quelque prix que ce fût, il n'irait point vers le Rhin d. La landgrave, pour couvrir ses États; Kœnigsmarck, pour ne pas affronter seul une armée victorieuse, se décidèrent à le rejoindre. Turenne se trouva ainsi à la tête d'une nouvelle armée de quinze mille hommes; il était en état de rejeter Merci en Franconie.
Informé que ce général avait attaqué une petite ville des frontières de la liesse , que Puffendorf appelle Kircheim , Turenne marcha contre lui. Merci ne crut pas prudent de risquer la bataille, leva le siège et se retira vers la Franconie. Les trois armées alliées, suédoise, hessoise et française, demeurèrent quelques jours dans le pays de Darmstadt. Les soldats de Turenne , qui savaient que l'échec de Marienthal était dû en grande partie à l'intérêt que leur général avait pris à leur bien-être, brûlaient d'envie de combattre et de relever l'honneur de leurs armes. Turenne pouvait à bon droit compter sur un succès, quand il reçut de la cour l'ordre de ne rien entreprendre. Le duc d'Enghien et le maréchal de Gramont étaient en marche avec deux mille hommes. Le secours arrivait, <r mais conduit par celui qu'on chargeait tous les ans de gagner la bataille ' ».
Turenne repassa le Mein avec les alliés, et joignit le duc d'Enghien à Spire le 9 juillet. Les armées réunies se dirigèrent sur Heilbronn pour y passer le Necker; Merci, renforcé d'une division autrichienne commandée par le général Klein, y était déjà établi. Sa position était si forte, qu'on ne jugea pas prudent de l'y attaquer. On passa le Necker à Wimpffen , à deux lieues au-dessous d'IIeilbronn. Merci, se voyant tourné, laissa une bonne garnison dans cette ville, se relira et alla camper à Feuchtwang, où il fit quelques retranchements.
Après le passage du Necker, Kœnigsmarck et le général hessois Geis manifestèrent l'intention de se séparer du prince de Condé sans « aucun motif légitime », dit Turenne, qui cherche toujours à couvrir les fautes des autres; ayant justement à se plaindre, selon d'autres, de la hauteur avec laquelle le prince les traitait. Le bouillant Condé , qui n'aimait pas les demi-mesures, voulait faire immédiatement charger leurs troupes pour les obliger à la fidélité. Le moyen fut trouvé un peu vif et dangereux. Turenne négocia avec les généraux; il parvint à retenir Geis, mais Kœnigsmarck, homme nourri dans la guerre, accoutumé aux grands commandements,... qui voulait que toutes choses dépendissent de lui, fit monter un fantassin en croupe derrière chacun de ses cavaliers, et se relira, sans être molesté, à Brème.
Cette défection, qui affaiblissait Condé, ne l'arrêta pas. Il marcha avec les Hessois vers la Tauber, et prit en passant des villes qui se
1 Michelet, Histoire de France.
164o; CHAPITRE II 81
Irouvaicnt sur la route, entre autres llolhembourg, qui se rendit au bout de vingt-quatre heures, et où il trouva d'immenses subsistances. Merci reculait, mais l'habile général cherchait un champ de bataille à sa convenance. Celte fois encore a il sut nous faire combattre quand et où il lui plut ^ y>
De Rothembourg on marcha pour attaquer Dinkespulil. Le soir, on fit avancer des mousquetaires dans des maisons en ruine pour faire l'ouverture de la tranchée; mais avant minuit on apprit que les ennemis, croyant que l'on s'attacherait à ce siège, marchaient à une lieue de là, « ce qui fit bientôt rengainer la résolution du siège en celle de marcher droit à eux, ce qu'on exécuta la nuit même*. » On partit à une heure du matin, et tandis que le duc d'Enghien, les maréchaux de Gramont et Turenne étaient à la tète des troupes, qui marchaient par un bois de sapins dont le chemin était assez large pour tenir deux escadrons de front, Gleen, Merci et Jean de Wert marchaient aussi de leur côté dans le même bois, sans avoir aucune nouvelle des Français. Au point du jour, les partis avancés des deux armées se rencontrèrent en entrant en rase campagne. Merci, ayant appris que toute l'armée de Condé était là et qu'elle marchait à lui, se relira promptement pour prendre position.
« L'armée du roi se mit aussi en bataille au sortir du bois, y> quand elle découvrit l'ennemi, qui n'avait aucun retranchement devant lui, mais qui était entièrement couvert par de grands étangs, coupés de petites chaussées, où il ne pouvait passer que deux cavaliers de front. « La journée se passa tout entière à se canonner, de part et d'autre , avec assez de perte. )> L'artillerie ennemie, bien placée et bien servie, faisait un feu continuel et terrible sur tout ce qui approchait des chaussées. <r Enfin, dit le maréchal de Gramont, après avoir été plus de six heures en présence sans qu'il fût possible d'aller aux ennemis ni eux à nous, on se lassa de faire tuer des hommes et des chevaux inutilement, on choisit un autre poste. » On renonça au siège de Dinkespuhl, et on résolut de marcher sur Nordlingen. Le lendemain, quand on fut arrivé auprès de cette place, le prince de Condé, en faisant une reconnaissance, tomba sur un parti d'Allemands auquel il fit deux ou trois prisonniers, qui lui apprirent que l'armée ennemie marchait aussi pour prendre position en arrière de Nordlingen, de manière à mettre la ville à l'abri d'un coup de main. On envoya à l'armée pour ordonner que personne ne s'écartât, et « M. le prince et M. de Turenne s'avancèrent encore avec peu de gens pour reconnaître et apprendre plus certainement ce que faisait l'ennemi, et s'il continuait sa marche. La plaine est si rase et s'étend si loin , que l'on ne craignait pas de s'avancer avec peu de gens, j)
> -Michelet, HiH. do Franco.
' Mémoires du maréchal de Gramont.
82 HISTOIRE DE TUHENNE '1645
Les généraux s'étanl arrêtés pour se reposer et manger, « on vit arriver à toute bride un reître suédois qui venait donner avis que les ennemis n'étaient qu'à une demi-lieue, ce qui parut si peu possible et tellement hors de vraisemblance, que la compagnie se mit à rire et que le duc d'Enghien, en le plaisantant, lui dit : « Tu conviendras au moins, (c mon ami , que nous avons affaire à des gens trop sages et trop « habiles pour que, étant aussi près de nous que tu l'assures, ils n'aient « pas mis la rivière de Yernitz entre eux^et nous. — Ma foi, Monsei- (T gneur, répondit le cavalier. Votre Altesse en croira tout ce qu'elle vouer dra ; mais, si elle veut se donner la peine de venir avec moi à cinq ff cents pas d'ici, sur cette petite hauteur qui est là, à sa gauche, je lui € ferai voir que je ne suis ni aveugle ni poltron, et elle conviendra avec « moi que l'armée de Merci n'est séparée de la sienne que par une plaine « unie comme la main. »
c Le reître parla si positivement et avec tant d'assurance, que l'on commença à craindre qu'il n'accusât juste. Le duc d'Enghien, les deux maréchaux de PVance et les officiers généraux montèrent à cheval , avec quelques escadrons, pour reconnaître eux-mêmes de quoi il était question et la vérité d'une nouvelle si circonstanciée, et, en s' avançant, ils trouvèrent que les ennemis se mettaient en bataille, lesquels, ayant la hauteur sur nous, voyaient tous les mouvements de notre armée. C'est là où Merci et Gleen firent une lourde faute ; car, s'ils eussent détaché un gros corps de cavalerie avec des débandés à la tête, pour gagner huit ou dix pruniers où le duc d'Enghien et tous les généraux s'étaient mis pour observer de plus près les mouvements des ennemis, ils se trouvaient engagés si avant et tellement éloignés du reste de leurs troupes, qu'ils eussent été infailliblement pris ou tués. » Il eût été assez original de « cueillir d tout l'état-major français sur des pruniers. La bonne étoile de Condé le sauva de ce ridicule accident. « Comme il n'est pas dans fhomme de penser à tout, cela ne passa ni par la tête de Merci, ni par celle de Gleen, et ils ne songèrent, voyant qu'ils allaient donner une bataille, qu'à prendre un poste tout à fait avantageux, à quoi ils réussirent en perfection, car il n'en fut jamais un pareil que celui qu'ils choisirent *. »
Le champ de bataille de Nordlingen est d'une médiocre étendue. Vers le milieu de la vaste plaine où est située cette ville se trouve une dépression de terrain dans laquelle est placé le village d'Allerheim, flanqué d'une petite montagne à droite et à gauche. La plus élevée , celle de droite, s'appelle le Weinberg ; elle descend en pente assez douce jusqu'au village: de tous les autres côtés, elle est assez escarpée. Sur le sommet de celle de gauche est situé le château d'Allerheim. Un intervalle d'un quart de lieue environ sépare les deux montagnes.
1 Mémoires du maréchal de Gramont.
Nordlingen est à l'extrémité gauche de la plaine ; c'est une ville Ibrlifiée qui était aux mains de l'ennemi.
Merci avait profite de tous les avantages de la position pour se couvrir et se Ibrlifier. Sa droite, composée d'Autrichiens et commandée par le général Gleen, occupait le Weinberg et s'appuyait à la Warnilz, aniuent du Danube, qui traverse le vallon d'Allerlieim ; sa gauche, commandée par Jean de Werlh, occupait la montagne et le château d'Allerheim, et s'appuyait à l'Kger, ruisseau encaissé et d'une traversée difficile; son centre, qu'il commandait en personne, était un peu en arrière du village. Il était composé surtout d'infanterie ; les deux ailes, au contraire, n'avaient que de la cavalerie, sauf quelques bataillons de soutien. Merci avait fait occuper Allerheim, fait créneler l'église, le clocher, le cimetière, entouré de bonnes murailles, et quelques maisons. En avant du village se trouvaient quelques retranchements faits à la hâte, mais qui pouvaient entraver et retarder un peu la marche de l'armée française. Sur les deux montagnes était placé presque tout le canon de l'ennemi, qui dominait la plaine; quelques batteries, réparties dans l'intervalle qui les séparait, complétaient la défense.
Gondé tint un conseil de guerre. Turenne, prudent et ménager du sang des soldats, comme toujours, fut d'avis de ne pas engager le combat contre une armée presque égale en nombre, et occupant une position aussi formidable. L'impétueux duc d'Enghien et le duc de Gramont furent d'avis contraire, et la bataille fut résolue. Leduc d'Enghien rangea son armée en bataille. Il appuya à la Warnitz sa gauche, commandée par Turenne, et composée de seize escadrons et de six bataillons weimariens et hessois ; son centre, placé en face d'Allerheim, était commandé par le comte de Marsin, maréchal de camp; sa droite, sous le maréchal de Gramont, s'appuyait à l'Eger et se composait de dix escadrons et de quatre bataillons; sa réserve, sous le chevalier de Chabot, comprenait six escadrons et quatre bataillons. Il ne gardait que la direction générale du commandement. L'armée était forte de dix-sept mille hommes environ; celle de Merci, de quatorze mille; le nombre des canons était à peu près le même, mais tout l'avantage de la situation était à l'armée bavaroise. Le jour était déjà très avancé quand les préparatifs du combat furent terminés. Vers trois heures de l'après-midi , on commença à canonner Allerheim ; mais l'artillerie bavaroise, placée à demeure sur des points élevés et protégée par quelques épaulements, avait une trop grande supériorité sur celle de l'armée française, qui était à découvert, et qu'il fallait atteler de temps en temps pour changer de place ou pour avancer. Gondé , malgré la forte position qu'occupait l'ennemi, vit qu'il était nécesaire de brusquer l'attaque, et il ordonna au comte de Marsin de se porter avec son infanterie sur Allerheim.
L'attaque de ce village était une grande affaire. Les premiers retran-
84 HISTOIRE DE TURENNE l1645
chements furent enlevés avec vigueur ; mais l'ennemi , à couvert, faisait un si grand feu, que les Français plièrent. Marsin était dangereusement blessé. Le marquis de la Moussaye rallia ses troupes et revint à la charge avec des régiments frais; mais il échoua et fut lui-même emporté blessé de la mêlée. L'opiniâtre Condé massa alors tout ce qui lui restait d'infanterie en une seule colonne , se mit à la tête et s'élança à la charge l'épée à la main. On raconte que Merci, en voyant ce mouvement, ne put contenir la joie qu'il éprouvait et s'écria : « Dieu a tourné la tète aux Français; il vont être battus. » Ce général s'avanra alors avec sa seconde ligne, qui était en arrière du village, pour soutenir les hommes qui y étaient embusqués ; mais en ce moment il fut tué d'un coup de mousquet. Sa mort, loin de décourager ses soldats, les rendit furieux. L'infanterie française ne put se maintenir dans Allerheim, où elle pénétra plusieurs fois; elle fut tout entière tuée, blessée ou dispersée. Le duc d'Fnghien, malgré son incroyable valeur, fut obligé de céder; il restait presque seul sur le champ de bataille, au milieu des débris de ses bataillons.
Tout espoir semblait perdu. L'aile droite n'existait plus. La cavalerie française s'était mal battue. Dès le début de l'action, l'aile gauche des Bavarois était venue charger notre droite, en passant en bataille dans un endroit qu'on avait fait reconnaître, mais « qu'on avait rapporté être un défilé presque impraticable, ce qui causa tant de surprise et d'épouvante à toute notre cavalerie française, qu'elle s'enfuit à deux lieues de là sans attendre les ennemis à portée de pistolet, chose qui n'aura peut-être jamais d'exemple *. »
Le maréchal de Gramont était prisonnier et tout son corps en pleine déroute. La réserve était dispersée ; elle n'avait pas tenu devant Jean de Wert. Les ennemis avaient poussé jusqu'aux bagages, qu'ils avaient mis en désordre, et qu'ils auraient pillés sans l'ordre exprès de leur général.
Condé, désespéré, n'ayant plus ni centre ni droite, se porta à sa gauche, qui n'avait pas gagné beaucoup de terrain, mais qui du moins luttait avec vigueur. On se battait avec acharnement, corps à corps. Turenne, voyant arriver Condé, se concerte avec lui quelques instants, puis il s'engage à fond avec sa première Hgne, les Weimariens ; Condé se met à la tête des Hessois, qui forment la seconde, et charge les Impériaux, qu'il enfonce. 11 fait prisonnier le général Gleen, dont les troupes cèdent et abandonnent leurs canons avec l'importante position du AVeinberg, emportée par Turenne après un assaut meurtrier. Condé fait pointer les canons bavarois contre leurs propres régiments du centre, qu'il prend en flanc. Turenne opère un changement de front et marche sur leur village. Les régiments qui le défendaient, sans direc-
' Mémoires du maréchal île Gramont
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lion depuis la mort de Merci , et se voyant tournés , se rendent à discrétion à l'entrée de la nuit, <r sans savoir que leurs troupes n'étaient qu'à cinq cents pas de là d. A ce moment, en effet, Jean de Wert victorieux, instruit du succès de Condé, accourait sur le champ de bataille; mais il était trop tard , une faute de tactique fit échapper de ses mains la victoire qu'il tenait déjà.
« Malgré la mort de Merci, la victoire eût été aux Bavarois si Jean de AYert, revenant de la poursuite de l'aile droite française, se fût porté contre Turenne, non en reprenant sa première position et parcourant ainsi les deux côtés du triangle, mais en traversant diagonalement la plaine, laissant Allerheim à sa droite, et tombant sur les derrières de la cavalerie weimarienne, qui était alors encore aux prises avec la troupe autrichienne de Klein : il eût réussi; il manqua d'audace. Le crochet qu'il fit ne retarda son mouvement que d'une demi -heure; mais tel est le sort des batailles, qu'elles dépendent souvent du plus petit accident.
<t Malgré la mort du comte de Merci et la circonspection de Jean de Wert, la victoire restait encore aux Bavarois, si l'infanterie, postée et victorieuse au village d'Allerheim, n'eût pas capitulé. La capitulation, qu'elle a acceptée ou proposée, est une nouvelle preuve qu'un corps de troupes en hgne ne doit jamais capituler pendant les batailles. Le sort de cette bataille a tenu aux faux principes qu'ont en général les troupes allemandes, qu'une fois cernées elles peuvent capituler, s'assimilanl mal à propos à la garnison d'une forteresse. Si le code miUtaire de Bavière eût défendu une pareille conduite comme déshonorante, elle n'eût pas eu lieu, et la victoire restait aux Bavarois. Aucun souverain, aucun peuple, aucun général ne peut avoir de garantie s'il tolère que les officiers capitulent en plaine, et posent les armes par le résultat d'un contrat favorable aux individus des corps qui le contractent, mais contraire à l'armée. Cette conduite doit être proscrite , déclarée infâme , et passible de la peine de mort. Les généraux , les officiers doivent être décimés un sur dix, les sous-officiers un sur cinquante, les soldats un sur raille. Celui ou ceux qui commandent de rendre les armes à l'ennemi, ceux qui obéissent, sont également traîtres et dignes de la peine capitale \ »
Jean de Wert donna quelques instants de repos à ses troupes, et, à une heure après minuit , son armée commença à se retirer, « n'en ayant pas plus de raison que celle du roi , si ce n'est qu'ils avaient perdu leur général » . Au point du jour, il n'y avait plus un seul homme en vue. Jean de Wert avait profité de la nuit pour gagner Donawert et passer le Danube, abandonnant tout son canon, sauf quatre petites pièces. Turenne le suivit et le surveilla pendant son passage, mais il n'osa
Napoléon.
â6 HISTOIRE DE TURENNE [1645
l'attaquer. L'armée française avait été trop affaiblie ; sa perte avait été plus grande que celle des Impériaux. <r On fut quelques jours sans pouvoir mettre ensemble plus de douze à quinze cents hommes de toute l'infanterie française. Trois à quatre mille étaient tombés sur le champ de bataille; le reste avait fui avant de connaître l'issue du combat, et errait dans les environs, à l'aventure et sans chefs, d 11 fallut huit à dix jours pour rassembler les fuyards de l'armée victorieuse; on en trouva à douze lieues de Xordhngen.
La victoire avait été bien chèrement achetée, et elle n'était guère glorieuse pour nos armes. De trois corps d'armée, deux composés de Français avaient été mis en pleine déroute : l'un, honteusement, sans combat; l'autre, après avoir glorieusement lutté; un seul avait gagné la bataille, et c'étaient des Allemands. Tout l'honneur de cette affaire revint à la cavalerie hessoise , <r qui fit très bien , » et surtout aux Weimariens. C'était à Nordlingen que leur chef regretté, Bernard de Weimar, avait, onze ans auparavant, perdu une sanglante bataille contre les Austro-Bavarois; ils voulaient effacer ce souvenir, ainsi que la honte plus récente de Marienthal. Ils se battirent en héros, gagnèrent seuls la victoire, et changèrent en un triomphe le désastre des Français. Une retraite de l'armée de Condé au travers des Alpes wurtembergeoises, après un tel revers , lui eût été fatale.
Condé rendit pubhquement à Turenne la justice qu'il méritait. Nous pouvons, du reste, voir dans une lettre écrite par le maréchal à sa sœur, deux jours après la bataille, quels étaient à ce moment les rapports des deux généraux : « On donna avant- hier, près de Nordlingue, la plus grande bataille qui se soit vue depuis la guerre. M. le duc s'en vint du côté où j'étais... Il témoigna être assez satisfait de ce que j'ai fait en cette occasion... 11 m'a fait là-dessus plus de compliments, devant toute l'armée, que je ne saurais vous dire, ni aussi exprimer ce qu'il a fait , en cette occasion, de sa personne, et de cœur et de conduite... Il n'est pas croyable comme il me fait l'honneur de bien vivre avec moi... y>
L'armée française, qui avait été si cruellement éprouvée, ne reçut aucun renfort, tandis que l'armée ennemie alla se refaire à l'abri du Danube. Condé ne se sentit pas assez fort pour le passer. Nordlingen et Dinkespuhl ouvrirent leurs portes. On trouva dans la première de ces villes des armes, des chevaux, « des harnais et beaucoup de médicaments pour les blessés. Le maréchal de Gramont fut échangé contre le général Gleen. Il raconte dans ses Mémoires que, le soir de la bataille, il vit le corps de Merci , cet homme qui commandait les armées impépériales avec tant d'autorité, et qui était si redouté dans toute l'Allemagne il n'y avait que cinq à six heures, « exposé tout nu, le ventre à la lune, dans un misérable chariot de vivandier. i> C'était un grand général; car, ajoute-t-il, « dans le cours des deux longues campagnes que le duc
d'Enohien, le maréchal de Gramont et le maréchal de Turenne ont faites contre le général Merci, ils n'ont jamais projeté quelque chose dans le conseil de guerre qui pût être avantageux aux armes du roi, et par conséquent nuisible à celles de l'Empereur, que Merci ne l'ait deviné et prévenu, de même que s'il eût été en quart avec eux et qu'ils lui eussent fait confidence de leur dessein. »
Condé tomba malade auprès de Dinkespuhl et fut emmené à Philippsbourg et de là en France, <r laissant le maréchal de Gramont pour commander son armée , laquelle demeura jointe avec celle d'Allemagne, que commandait M. de Turenne. Us se campèrent près de Heilbronn, » mais sans en faire le siège.
Le duc de Bavière, dont les États se Irouvaienl exposés par suite de la victoire de Nordlingen, et qui craignait que l'armée française ne prît chez lui ses quartiers d'hiver, envoya demander du secours à l'Empereur, le menaçant, en cas de refus, de s'arranger avec la France. L'archiduc partit aussitôt avec six à sept mille chevaux et quelques dragons, rallia l'armée bavaroise, et, avec la plus grande diligence et le plus profond secret, marcha droit à. Suabeschall, où se trouvaient les Français. Si les Bavarois ne prirent pas dans cette occasion leur revanche de la défaite de Nordlingen, ce fut un effet de l'habileté de Turenne, dont la vigilance et la célérité lui permirent d'opérer à temps sa retraite. Averti au dernier moment de l'arrivée de l'archiduc , il se refusa à abandonner son canon et à brûler son bagage , comme le demandaient les officiers allemands. 11 passa le Necker avec toute l'armée, <r la cavalerie portant l'infanterie en croupe ; on perdit quelque bagage, mais peu de soldats, et on se trouva près de AYimpfen, d où Turenne jeta une forte garnison et laissa les plus grosses pièces d'artillerie qui pouvaient ralentir sa marche; puis, craignant d'être coupé, « il marcha jour et nuit » pendant cinq jours , au bout desquels il arriva à Philippsbourg sans avoir fait aucune perte. « Il n'aurait peut-être pas fait une si heureuse retraite si les Bavarois avaient suivi les conseils du général Jean de Werth. Car l'armée française se trouvant engagée dans des défilés d'où elle ne pouvait sortir qu'à la file et à la vue même des ennemis, ce général conseilla de s'emparer sur-le-champ de la tête des défilés, ce qui aurait mis les Français dans un péril extrême; mais les autres généraux furent d'un avis contraire, afin de laisser reposer leurs troupes, qui étaient fatiguées, ils remirent au lendemain une victoire qu'ils croyaient assurée, et, par la diligence du vicomte de Turenne, ils ne trouvèrent plus d'ennemis à combattre ^ y>
Turenne considéra cette retraite comme un grand succès. Il écrit à sa sœur le 17 octobre :
<i Vous avez su de mes nouvelles par M. Grolius , qui vous aura dit
* Hhto.n: 'lu traili' dp Wc.'lphalif, par le P. Bougeant.
comme M. l'archiduc et Galas, avec toute la cavalerie qu'ils avaient contre M. Torstenson, s'étant joints à l'armée de Bavière, nous ont suivis jusqu'au Rhin. Je ne sais pas comme on prendra cela à la cour ; mais je vous assure que c'est un très grand bonheur d'avoir fait une si grande retraite sans aucun échec, ni perte de canon ni de bagage. :«
Une fois en sûreté à Philippsbourg , Turenne, après avoir fait reposer ses troupes quelques jours, voulut essayer de prendre une petite ville, Graben, distante d'une Heuc ou deux de Philippsbourg. Ce poste était important parce qu'il permettait d'assurer le ravitaillement de l'armée, en ouvrant les communications avec le marquisat de Dourlach. Le duc de Gramont se joignit à lui, et ils marchèrent à Graben. L'armée courut là le plus sérieux danger.
On croyait que l'ennemi , sachant les Français rentrés à Philippsbourg, ne continuerait pas sa marche en avant, et l'on vivait dans la plus grande sécurité lorsque , sur le soir, <r le maréchal de Turenne amena au maréchal de Gramont un soldat du régiment de Nettancourt, qui avait été fait prisonnier à Marienthal et qui ne faisait que de se sauver des prisons, lequel les assura que toute l'armée ennemie n'était qu'à une lieue d'eux, et qu'elle marchait avec tant de précaution, qu'il n'y avait pas un seul cavaher qui se débandât, ni un parti détaché, crainte de donner connaissance de leur marche et du dessein qu'ils avaient de nous attaquer et de se poster même cette nuit entre notre camp et Philippsbourg , pour nous ôter tout moyen de nous retirer. y>
«... Les deux généraux firent aussitôt charger le bagage, atteler le canon, et, sans toucher boute-selle ni battre la générale, marchèrent à Philippsbourg en toute diligence. Dieu les assista bien de ne pas perdre de temps à raisonner sur ce qu'il y avait à faire; car, comme leurs dernières troupes arrivaient près de Philippsbourg, vers la petite pointe du jour, l'avant- garde de l'archiduc parut dans la plaine, à la portée du canon. Elle voulut s'avancer pour nous charger; mais, notre poste étant déjà pris entre la ville et le fort du Rhin, il leur parut inattaquable; et comme tout le canon de Philippsbourg lirait incessamment sur leur armée et qu'il leur tuait beaucoup de gens, l'archiduc, voyant qu'il avait manqué son coup à une heure près et qu'il ne pouvait plus rien tenter sans témérité , prit enfin le parti de se retirer, à son grand regret '. i>
Le maréchal de Gramont repassa le Rhin avec son armée; Turenne demeura à Philippsbourg. Les Austro- Bavarois, en se retirant, s'emparèrent de Wimpfen. Le refus de service de la cavalerie allemande cantonnée à Landau ne permit pas de la secourir à temps. Dinkespuhl et Nordlingen retombèrent également au pouvoir des Impériaux. Le maréchal « ne crut pas à propos de châtier les régiments allemands,
' Mémoires du maréchal de Gramont.
tous les corps étant coupables; et aussi il est certain que quand il leur envoya l'ordre de revenir sur le Rhin, il ne les croyait pas si éloignés qu'était le lieu où ses ordres les trouvèrent ». Cette première tentative de rébellion n'en était pas moins profondément regrettable.
Turenne termina glorieusement la campagne par le rétablissement de l'électeur de Trêves. Il y avait plus de dix ans que ce prince avait été dépouillé de ses Etats, et les hostilités dirigées contre lui par le roi d'Espagne et l'Empereur, à cause de son alliance avec la France, avaient été, on se le rappelle, le motif ou le prétexte de l'intervention de Richelieu dans la guerre de Trente ans. Le duc de Longueville avait déclaré, à l'ouverture du congrès de Munster, qu'on n'écouterait aucune proposition de paix avant que ce prince eût été rendu à la liberté. Devant l'altitude résolue de la France on l'avait laissé sortir de prison, mais on avait gardé ses États. Au mois de novembre, par un froid des plus rigoureux, Turenne vint assiéger Trêves avec deux mille hommes seulement, et la prit en peu de jours, l'électeur, qui était à Coblentz, accourut et rentra triomphalement dans la ville, entouré des troupes de Turenne et bravant ses ennemis, a On l'avait arrêté en haine de la France, il fit de son rétablissement une insulte à l'Autriche et à l'Espagne et un signe de la supériorité française '. » — <r J'ai ramené aujourd'hui, écrit Turenne à sa sœur, le 10 novembre, M. l'électeur de Trêves dans sa maison, qui n'a jamais voulu y rentrer que ce ne fût celui qui commande l'armée du roi qui l'y menât; il est venu dans mon quartier, et nous y avons été ensemble dans mon carrosse. C'est ici une conquête de très grande conséquence; je ne sais pas de quelle manière on la prendra à la cour. »
On frappa, en mémoire de cet événement, une médaille où l'on voit la France qui remet entre les mains de l'électeur une épée, une crosse et un bouclier aux armes du prince, avec ces mots en exergue : electoii TREViENSis L\ iMEGRUM RESTiTUTUS , c'est-à-dire : (T l'électeur de Trêves remis en possession de tous ses États (1645). »
Turenne distribua ses troupes en quartier d'hiver et vint à la cour au commencement de février. Il y resta six semaines et se concerta souvent avec Mazarin, « avec qui il était fort bien j> à ce moment. 11 fit adopter au ministre, a qui approuvait presque tous ses projets de campagne, y> celui d'agir de concert avec les Suédois pour opérer au delà du Rhin. Le duc de Rouillon, son frère, était toujours à Rome, et, ses affaires n'étant pas encore ajustées, M. le cardinal offrit à M. de Turenne le duché de Château-Thierry, qui devait entrer dans l'échange de Sedan, « en l'assurant que son acceptation ne nuirait pas aux affaires de monsieur son frère et que l'on donnerait une autre terre à sa place; mais M. de Turenne, persuadé que cet avantage ralentirait, s'il n'empêchait
' GaillardiD, Histoire dn Loiiix XIV.
pas la conclusion de l'échange de Sedan, convint avec M. le cardinal qu'il ne prendrait rien jusqu'à ce que les affaires de monsieur son frère fussent achevées. »
Le maréchal retourna sur les bords du Rhin au commencement d'avril. Il avait réuni ses troupes à Saverne, et il se disposait à passer le Rhin à Bacharach ou à Mayence pour aller rejoindre en Hesse les Suédois, commandés par Wrangel , successeur de Torstenson , lorsqu'il reçut de Mazarin l'ordre de rester sur la rive gauche du fleuve. Le duc de Bavière avait promis au cardinal qu'il ne joindrait point son armée à celle de l'Empereur si les troupes françaises ne passaient pas le Rhin, et Mazarin, plein de confiance en cette promesse, ordonnait à Turenne d'aller assiéger Luxembourg. Le maréchal n'hésita pas à contrevenir à ce dernier ordre. 11 demeura immobile sur la rive gauche du Rhin, pour ne rien compromettre dans le cas où le duc de Bavière eût été sincère, mais pour être à portée de passer le Rhin sans retard si, comme il avait tout lieu de le croire, les circonstances venaient à l'exiger. Mazarin, malgré sa finesse, avait été joué par le duc de Bavière. Il avait espéré que ce prince garderait la neutralité qu'il avait juré de tenir. Le cardinal savait que les Suédois souhaitaient la ruine de ce prince, parce qu'il avait été le principal obstacle à leurs progrès, et il voulait se servir de lui comme d'un contrepoids à l'influence des Suédois et des protestants. Turenne se défiait du duc de Bavière, et il avait raison. Ce prince, tout en négociant, achevait ses armements et faisait marcher ses troupes. Elles se réunirent aux Impériaux en Franconie. Après leur jonction , les Auslro- Bavarois traversèrent la Souabe, descendirent vers la Hesse- Darmstadt et le comté de Nassau, et se placèrent entre les Suédois et les Français, dont ils empêchaient ainsi la réunion projetée.
Turenne prit alors avec promptitude et décision un parti énergique, dont il informa Mazarin et qu'il exécuta sans attendre sa réponse. Il laissa une partie de son infanterie à Mayence, partit avec toute sa cavalerie et ses meilleures troupes de pied, passa la Moselle à gué, six lieues audessus de Coblentz, traversa l'éleclorat de Cologne et le comté de Meurs, et, ne pouvant trouver de pont sur le Rhin que dans les villes de Hollande, fit demander au gouvernement hollandais l'autorisation de passer à Wesel, où il arriva après quatorze jours de marche, le 1-4 juillet. Le. 15, il passe le Rhin, entre dans le comté de la Marck, remonte la Lippe jusqu'à Lippstadt, d'où il envoie un courrier à Wrangel pour l'avertir du moment et du lieu où il pourra le joindre, traverse toute la Westphalie et rejoint l'armée suédoise entre Wetzlar et Giessen, sur la Lahn, près des frontières de la liesse. Wrangel , qui n'avait guère qu'un homme contre trois, manœuvrait depuis un mois avec tant d'habileté, se retranchait et se couvrait d'une manière si avantageuse, que l'archiduc, qui le harcelait sans cesse, n'avait pas osé risquer une attaque sérieuse. « La marche de Turenne le long de la rive gauche du Rhin , pendant quatre-
vingts lieues, pour remonter par la rive droite, sans ordre de la cour et de son propre mouvement, est digne de lui , b dit Napoléon.
Après la réunion des alliés, l'archiduc, malgré sa supériorité numérique, recula de cinq à six lieues et alla prendre une position défensive près de la ville de Friedberg. H avait sous ses t)rdres quatorze mille cavaliers, dix mille fantassins et cinquante canons; les alliés comptaient dix mille cavaliers, six à sept mille fantassins et soixante canons. Turenne et Wrangel marchèrent à l'ennemi; mais ils le trouvèrent si avantageusement posté, qu'ils ne jugèrent pas à propos de l'attaquer. De son côté, l'ennemi ne cherchait pas le combat et ne s'occupait que de fortifier sa position en faisant faire de nombreux et importants travaux autour de son camp. Turenne, qui désirait avant tout s'avancer en Allemagne, tourna l'ennemi pour lui couper le chemin du Mein. 11 y réussit, arriva entre Francfort et Hanau , à dix lieues environ de Mayence , a en un lieu qui ôtait le moyen à l'ennemi de pouvoir se retirer vers le Mein sans combattre... Ainsi les ennemis, avec toutes les forces de l'Empire, se virent en un jour hors d'état de pouvoir plus aller ni en Franconie, ni en Souabe, ni en Bavière, ayant toute l'armée confédérée entre eux et ces pays-là... Les choses avaient ainsi entièrement changé de face dans une seule journée. »
Turenne fit aussitôt venir de Mayence toute l'infanterie, qu'il y avait laissée, en partant, sous les ordres de du Passage. Toute l'armée étant ainsi réunie et placée entre l'armée ennemie et les cercles de l'Allemagne méridionale, Wrangel et Turenne occupèrent les villes de Seligenstadt et d'Aschaffenbourg, dans l'électorat de Mayence, et se disposèrent à envahir l'Allemagne du Sud.
Avant d'avoir livré un combat, par suite des habiles manœuvres des généraux, les alliés avaient, dès le début de la campagne, une supériorité marquée. (^ Quoique nous n'ayons point donné de bataille, nous avons eu de grands avantages sur l'ennemi, et toutes les apparences sont que nous ferons des choses fort considérables en cette campagne '. » Les troupes impériales étaient honteuses et démoralisées. Les populations, qui se croyaient entièrement à couvert derrière les puissantes armées de l'archiduc Léopold et du duc de Bavière , lurent cruellement surprises et exaspérées lorsqu'elles virent les armées alliées entrer résolument en Allemagne. L'effroi se répandit dans le pays tout entier. Les gens des campagnes se réfugiaient dans les villes, et les magistrats des villes apportaient leurs clefs aux généraux alliés. Pour ne pas réduire encore leur petite armée, ceux-ci ne laissaient de garnison nulle part; ils se contentaient de démanteler les places fortifiées, de lever des contributions et d'emmener en otage les principaux habitants. Ces otages, en arrivant au milieu des vainqueurs, ne pouvaient comprendre que
' Turenne à sa «œiir, ii août IC'iO.
des troupes si peu nombreuses fussent maîtresses d'une aussi grande étendue de pays. Ce qui faisait l'étonnement de ces bourgeois fait l'admiration de la postérité. La campagne de 104G, bien qu'elle n'ait été marquée par aucune action d'éclat, fut pourtant, si l'on en croit Napoléon, une des plus remarquables de Turenne et s'impose à l'étude de l'homme de guerre.
Au commencement de septembre, les Suédois et les Français se séparèrent pour opérer isolément : « Nous nous sommes séparés pour quelques jours d'avec les Suédois, durant lequel temps j'ai pris Schorndorf, qui s'est rendu aujourd'hui; c'est une des meilleures places d'Allemagne. 11 y avait trois cents hommes dedans qui se sont rendus en six jours de siège. Je marche demain pour me rapprocher des Suédois, avec lesquels je vis dans une grande intelligence'. » — « Dieu merci, les choses vont d'une grande hauteur, et il n'est pas croyable dans quelle union sont ces deux armées ^. »
Les alliés malheureusement firent une faute en se réunissant pour prendre Rain, forteresse qui commande le confluent du Lech et du Danube, au lieu d'assiéger tout d'abord Augsbourg, qui n'avait pas de garnison. Les bourgeois de cette ville négociaient pour remettre leurs clefs à un parti de cinq cents Français envoyés par Turenne, quand quinze cents Bavarois se jetèrent dans la place. Il fallut, après la prise de Rain, aller faire un siège en règle, et ces délais permirent à l'archiduc d'arriver avec son armée. Les alliés, pris entre la ville et les impériaux, ne crurent pas devoir continuer le siège; ils se rephèrent sur Lawingen, qu'ils mirent en état de défense et où ils laissèrent huit cents hommes de garnison.
Au commencement de novembre , les Austro - Bavarois , approvisionnés et remontés par le duc de Bavière, s'avancèrent du Lech sur l'iller, vers Memmingen, avec l'intention de s'approcher d'Ulm, de s'établir dans la Souabe et le AVurtemberg, où ils tenaient presque toutes les places fortes, et de contraindre les alliés, par le manque de vivres, à abandonner toutes leurs conquêtes et à se retirer en Franconie, « leur laissant tous les quartiers de la Souabe, Lawingen, Rain, Schorndorf et Nordlingen tellement abandonnés, que dans l'hiver ils s'en seraient rendus maîtres sans faire de siège : de cette manière, toute la campagne aurait été rendue inutile au commencement de l'hiver, qui est le temps qui décide en Allemagne, parce qu'il rend maître d'un pays à la faveur duquel l'on peut raccommoder et refaire une armée. »
Turenne et Wrangel, devinant la combinaison de l'archiduc, résolurent de combattre si c'était nécessaire, et vinrent lui présenter la bataille devant Memmingen. Léopold, protégé par des défilés et des marais, ne bougea de son camp. Les Franco -Suédois feignirent alors de vouloir l'y
* Turenne à sa sœur, 9 septembre 1646.
* Id.. 25 sentembre.
attaquer; et, tandis que deux mille chevaux, manœuvrant devant le Iront dos ennemis, leur faisaient croire qu'on allait essayer de forcer leur camp, l'armée confédérée tout entière courait à Landsberg, sur le Lecli, f où l'on trouva le pont des ennemis qui n'était pas rompu. » Elle passa la rivière, prit Landsberg, où les Impériaux avaient tous leurs vivres, et Turenne envoya trois mille chevaux aux portes de Munich, <r où était M. de Bavière, qui n'avait plus aucune communication avec son armée. j>
Le coup fut décisif. Les Auslro- Bavarois furent réduits à évacuer euxmêmes la Souabe. L'électeur, irrité, effrayé de voir les alliés au sein de ses Étals, qui réclamaient la paix avec insistance, rompit avec l'archiduc, qui se retira à Ratisbonne avec l'armée de l'Empereur, laissant en passant les troupes bavaroises dans leur pays.
Pendant l'hiver que les alliés passèrent sur les contins de la Souabe et de la Bavière, des négociations s'engagèrent à Ulm entre la France et le duc de Bavière. L'Empereur prit part aux conférences , mais le traité se fit sans lui et contre lui. Le li mars 1647, une convention fut signée à Ulm, par laquelle l'électeur de Bavière et l'électeur de Cologne, son frère, s'engageaient à rester neutres dans la lutte entre l'Empire et la France et à laisser entre les mains des Français les places fortes d'Ulm, Lawingen, Gundelingen, Hochstett et Donawert. Sauf ces quelques villes, qui parurent nécessaires pour avoir une garantie contre la versatilité trop connue de la cour de Munich, l'électeur rentrait en possession de tous ses Etats, cercle de Bavière, haut et bas Palestinat, sur la rivère droite du Rhin. Ce traité devait être exécuté jusqu'à ce que la paix générale fût conclue.
<r La trêve des deux couronnes est faite avec M. de Bavière , qui paraît être tout à fait détaché de l'Empereur, et, en effet, il évite sa ruine par là; je vis hier un de ses principaux conseillers, qui, sachant bien comme je voudrais pouvoir servir de bon cœur la maison palatine, me fit de grands comphments là-dessus... Je mande à M. le cardinal comme il est nécessaire, par toutes les raisons, que l'armée ne repasse pas le Rhin jusqu'à ce que toutes les choses soient bien établies et que l'on ait vu à quoi l'Empereur se résoudra '. »
Ferdinand III déclara Maximilien de Bavière coupable du crime de lèse-majesté, et prétendit que les troupes de Bavière lui appartenaient. Jean de ^Vertli essaya de les conduire rejoindre l'armée impériale, qui n'était pas loin; il ne réussit pas, et « l'armée de l'Empereur se retira dans les pays héréditaires, non pas tant pour se rafraîchir que pour s'éloigner des confédérés >.
Le 15 avril, le roi envoya un « porteur exprès d à Turenne, pour lui faire savoir que <r son intention était qu'il s'acheminât le plus tôt possible avec son armée dans le Luxembourg y , après avoir mis dans
> Turenne à sa sœur, 4 avril.
94 HISTOIRE DE TURENNE l1647
quelques villes d'Allemagne « des commandants fidèles et capables, avec les garnisons nécessaires pour la garde d'icelles i».
Turenne essaya vainement de résister à la volonté de Mazarin. Il objecta a: que la cavalerie allemande ferait peut-être quelque difficulté de le suivre, à cause des cinq ou six montres qui lui étaient dues ». 11 remontra <r que la perte de la maison d'Autriche était presque sûre par la réunion des armées de France et de Suède et par la séparation de celle de la Bavière, qui avait laissé l'armée de l'Empereur presque réduite à rien; qu'on remédierait bien à la crainte que la France avait de rendre les Suédois trop puissants par le partage qu'on ferait des conquêtes; que la France, tenant une partie de l'Allemagne et conservant l'amitié de M. de Bavière, se rendrait arbitre des affaires en Allemagne; que, si on en sortait avec l'armée, on laisserait M. de Bavière maître des affaires et en état de se tourner contre les Suédois quand il voudrait. » Malgré toutes ces raisons, M. de Turenne eut ordre de marcher en Flandre.
Le maréchal laissa reposer sa cavalerie avant de partir, et alla, avec l'infanterie, s'emparer, dans l'électoral de Mayence et la Hesse-Darmstadt, de quelques petites villes, Aschaffenbourg, Dibourg, Hoext, et enlever les troupes des princes dont il fortifiait ses régiments.
L'Autriche, affaiblie, était isolée en Allemagne; Turenne demanda de nouveau à se joindre aux Suédois pour l'écraser; mais, le 20 mai, Anne d'Autriche réitéra ses ordres d'une manière formelle; il fallut obéir.
L'armée eut rendez -vous à Philippsbourg, où elle passa le Rhin sans faire aucune difficulté, et arriva le 4 juin à Saverne; c'était la dernière étape de l'Allemagne. Le lendemain, Turenne donna l'ordre à tous les régiments de passer la montagne de Saverne. Il passa avec l'infanterie; mais de toute la cavalerie le régiment de Turenne seul l'accompagna. Les principaux officiers de farmée, qui avaient fait « force raisonnements contre le voyage de France, vinrent trouver M. de Turenne et demandèrent toutes les montres dues ». Si les Weimariens possédaient des privilèges, s'ils avaient une solde plus forte que les troupes ordinaires, ils n'étaient pas pour cela payés plus régulièrement que les autres; à ce moment il leur était dû six mois. Mais ce n'était là qu'un prétexte; ils regrettaient de quitter un pays qu'ils connaissaient et où ils avaient toujours vécu dans l'abondance. Peut-être aussi craignaientils que, réunis à l'armée française et confondus avec les autres régiments de farmée, on n'abolit leurs privilèges et qu'on ne les incorporât dans d'autres troupes. « Ils commencèrent à trouver mauvais qu'on eût nommé quelques officiers français à la place des Allemands qui étaient morts. Toutes les raisons sont bonnes pour des gens que l'esprit de cabale et de sédition a une fois saisis'. »
' Le P. Bougeant. Histoire du traité de Westphalie.
Turennc répondit qu'il ne les pouvait payer; mais que, s'ils marchaient, il ferait toutes les démarches possibles auprès de la cour pour obtenir qu'ils fussent intégralement désintéressés, et il envoya MM. Rosen et de Tracy pour essayer de les ramener par la persuasion. Rosen demeura avec eux, prétendant qu'on le retenait par force. Cet ambitieux, qui pensait à. se créer une position analogue à celle de Bernard de "Weimar, voulut profiter de l'occasion que lui offrait le mécontentement des \Yeimariens pour se mettre à leur tète, il se fit reconnaître comme leur général et s'apprêta à repasser le Rhin avec eux. Averti de leur départ, Tureime lit neuf lieues en un jour avec toutes ses troupes, et arriva sur les bords du Rhin au moment où les Weimariens commençaient, dans le plus grand désordre, à repasser ce fleuve sur des bateaux que la ville de Strasbourg leur avait prêtés. Leur confusion était telle, qu'on aurait pu les charger sans rien craindre; Turenne préféra employer encore les moyens de douceur, et les laissa passer. Comme la campagne s'avançait en Flandre, il y envoya les quatre régiments français de cavalerie qui lui restaient, et ne retint auprès de lui que trois mille hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie; puis il passa sur la rive droite du Rhin avec douze à quinze personnes seulement. Il alla trouver le général Rosen, soupa chez lui, coucha au milieu des révoltés et continua de faire les fonctions de général en chef. Les Weimariens, ne se trouvant pas en sûreté à Strasbourg, résolurent de s'en éloigner et descendirent le long de la rive droite du Rhin. Turenne, qui était leur chef, se vit obligé de les suivre; c'était bien une révolte. On marcha quelques jours et on arriva à Ettlingen, petite ville du pays de Rade. Là Turenne, ayant fait venir cent mousquetaires de Philippsbourg, qui n'était qu'à huit lieues, fit arrêter Rosen, qui fut conduit à Nancy, où il resta un an prisonnier. Monglat prétend que, l'année suivante, le cardinal Mazarin lui rendit la liberté pour l'opposer à Turenne, lorsque le maréchal se fut déclaré contre le roi. Rosen regarda toujours son ancien chef comme son ennemi personnel et chercha sans cesse l'occasion de se venger. « Il fit mettre dans ses enseignes, pour devise, une tour tombant sur un rosier chargé de fleurs, avec cette devise : Malgré la tuw, les roses fleuriront '. A la bataille de Re- Ihel, ayant pris le bagage du vicomte de Turenne, il le lui envoya en lui faisant dire que ce n'était poini à son bagage, mais à sa personne qu'il en voulait ^ d
Une fois Rosen prisonniei', tous les officiers, jusqu'aux caporaux, se soumirent; deux régiments même rentrèrent dans le devoir et ne voulurent point suivre les autres, qui marchèrent vers la Franconie. Les révoltés choisirent pour chef l'un d'entre eux, en qui ils avaient confiance parce qu'il avait fait quelques études. î Les plus vieux cavaliers
' Allusion au nom des deux généraux : Rosen, qui signifie ro-^es. et la Tour d'Auvergne. 2 Le P. Bougeant , Histoire du traité de Westphalie.
prirent le litre d'officiers, et ils continuèrent ainsi à marcher en corps , observant une discipline qui aurait fait honneur à des troupes réglées. Arrivés à Nidenau , ils s'y arrêtèrent deux jours pour donner encore lieu à quelque négociation; mais M. de Turenne n'osa plus se fier à eux depuis la prison de Rosen '. d
Turenne, qui s'était mis à la poursuite des rebelles avec six cents hommes d'infanterie, quelques escadrons et quatre pièces de canon, voyant qu'il avait décidément perdu toute influence sur eux, et craignant que ces belles troupes ne se donnassent aux Impériaux ou au duc de Bavière, chargea, dans la vallée de la ïauber, leur arrière-garde engagée dans un défilé très étroit, entre Kœnigshofen et Arnstein, et les mit en pleine déroute. Il leur tua trois cents hommes et en prit autant; le reste, un milHer environ, alla rejoindre l'armée suédoise.
Irrité de la conduite des Weimariens , le maréchal voulait , pour l'exemple, faire pendre quelques-uns des prisonniers. Un vieux soldat de soixante ans, à la barbe presque blanche, qui servait depuis sa dixseptième année, demanda à lui parler, tandis qu'on le menait au gibet, et, découvrant devant lui sa poitrine couverte de cicatrices : « Mon général, lui dit-il, ne souille point ta gloire en faisant mourir par la main d'un bourreau des hommes qui ont cent fois affronté la mort sous tes étendards. Nous t'avons manqué de fidélité, dis-tu; mais nous ne sommes que des mercenaires, et ton roi ne nous paye pas. Lequel a le premier manqué à sa parole? Crois-moi, ne déshonore pas la victoire par d'odieuses rigueurs, et reprend pour compagnons d'armes des vétérans qui servent depuis tant d'années et qui verseront, s'il le faut, tout leur sang pour loi. — Il était inutile de servir si longtemps, si tu ne devais pas apprendre à obéir, » répondit Turenne, qui considérait l'obéissance comme la première vertu du soldat. Mais, son humanité reprenant le dessus, il fit grâce à tous les prisonniers et leur rendit du service.
Les plans du cardinal Mazarin, qui, s'ils avaient réussi, eussent très probablement exercé sur les affaires une influence décisive, furent ainsi, dit le P. Bougeant, « contrariés par un de ces événements qu'il n'appartient pas à la prudence humaine de prévenir, parce qu'elle ne saurait les prévoir, d Mazarin cependant n'ignorait pas les difficultés que présentait l'exécution de son dessein; il en avait été averti par Turenne.
Le maréchal, après avoir « raccommodé » de son mieux ses régiments, se mit en toute hâte en route pour la PTandre; mais il était trop tard pour qu'il prit à la cam}>agne une part active; il reçut l'ordre de s'arrêter dans le Luxembourg, où il était arrivé au commencement de septembre, et se borna « à y faire une diversion, en prenant quelques
1 Le P. BoujL'oant. Uist.du traité de Westphalie.
méchants châteaux » et quelques petites places, Virton, Mauguin, Falkenstein, Ripolskirche , etc.
Voyant que la saison était trop avancée pour que l'on put rien entreprendre, Mazarin autorisa Turenne à se rendre à la cour. Mais les choses étaient bien changées en Allemagne , comme le maréchal l'écrivait à sa sœur le i'o octobre : « Par la lettre que M. le cardinal m'écrit, il met à mon choix de venir, sans que néanmoins cela puisse rien gâter aux aiïaires; je serais allé certainement en poste à Paris sans que j'aie appris le jour même que M. du Perron est revenu, comme AVorms est assiégé et que toutes les affaires tournent en Allemagne, tout le parti impérial se réveillant par ce changement de M. de Bavière; je marche pour m'en aller vers le Rhin, très fWché de ne point vous voir. Si les affaires donnent un peu de relâche, je tâcherai à voir mon frère cet hiver, d
Le ministère français, en retirant Turenne d'Allemagne, avait fait une faute. Quand le vieux duc de Bavière vit les Français éloignés de ses États, quand il apprit la révolte et la dispersion de l'armée weimarienne, il céda aux sollicilalions du parti impérial et de son entourage, et prit le parti de venir au secours de l'Empereur, poussé en Bohème par les Suédois. C'était moins le désir de la paix qui avait porté ce prince à signer le traité d'Ulm que le dessein de faire sortir de son pays l'armée franco- suédoise, et le désir de gagner du temps pour refaire ses troupes, qui étaient ruinées alors , afin de pouvoir recommencer la guerre. Cette tFêve, qui devait se prolonger jusqu'à la pacification générale, pour se changer en paix définitive, ne dura que six mois, de mai à septembre 1G4.7. D'accord avec son frère, l'électeur de Cologne, le duc reprit les armes dans le courant d'octobre. Cependant il feignit de croire qu'en rompant seulement avec la Suède il pourrait se maintenir en paix avec la France. Tandis qu'une partie de ses troupes courait en Bohême au secours de l'Empereur, le reste attaquait les places occupées en Souabe par les Suédois. Wrangel, qui avait pris Egra en Bohême, et qui contenait les forces impériales, se vit, après la jonction des Bavarois avec les Impériaux, dans la nécessité de reculer jusque dans le Brunswick. Il se déroba aux coups des alliés par une belle retraite, se réunit en Westphalie aux Hessois et au corps suédois de Kœnigsmarck, et appela Turenne à son secours.
Le maréchal n'accepta point la distinction que le duc de Bavière prétendait faire entre la Suède et la France, distinction qu'il n'eût été ni loyal ni politique d'admettre. De son autorité privée, car « il n'avait point d'ordres exprès de déclarer la guerre à M. de Bavière », Turenne écrivit à ce prince, dès qu'il sut qu'il s'était déclaré contre les Suédois, que le roi avait résolu de rompre le traité fait avec lui, cr et l'on approuva cette démarche à la cour d. Sur l'ordre de Mazarin, le maréchal déclara officiellement la guerre au duc de Bavière vers la fin de
décembre.
Turenne « demeura dans le pays de Darmstadt bien avant le mois de janvier, en attendant que les Suédois fussent en état de marcher » ; mais leur armée était si fatiguée, qu'elle dut prendre du repos, et Turenne se retira du côté de Strasbourg. Il avait distribué des quartiers à son armée en Lorraine; et, croyant la campagne terminée, il se disposait à partir pour la France, lorsqu'on le prévint que les Suédois étaient en état de marcher et prêts à le faire, pourvu que l'armée française les rejoignît. Malgré la mauvaise saison, la fatigue de son armée et la ruine du pays à traverser, « M. de Turenne crut l'affaire si importante, qu'il se contenta d'envoyer M. de Vautorte à la cour pour lui apprendre qu'il allait repasser le Rhin, et la prier de l'assister. » On fortifia un peu son armée. « M. de Champfleury, lisons -nous dans une lettre à sa sœur, du A février, envoyé de la part de M. le cardinal, a obhgé M. d'Erlach à me donner cinq cent cinquante hommes de pied et son régiment de cavalerie; il y a eu beaucoup de peine et s'y est très bien conduit. Je suis tout à fait brouillé avec M. d'Erlach; il ne répond point aux lettres que je lui écris et a renvoyé, à ce qu'on m'assure, la commission de heutenant général ; cela m'obligera à traiter mieux ses gens et à ne lui donner nul sujet de continuer sa colère ^ d
L'armée quitta ses quartiers le 4 février et passa le Rhin sur des pontons, à Mayence, le 11 du même mois. Elle se composait de quatre mille cavaliers, quatre mille fantassins et vingt canons. La jonction de cette armée avec celle de Suède se fit à Gelnhausen , entre la Hesse et la Franconie, dans la plaine de Nordlingen, le 23 mars. Melander, le général de l'Empereur, après avoir repoussé les Suédois jusque dans le nord de l'Allemagne, avait laissé dépérir son armée, qu'il avait occupée à faire, au cœur de l'hiver, le siège des places hessoises, tandis que Wrangel avait profité de la saison pour rétablir la sienne. Les Austro- Bavarois s'effrayèrent à l'approche des armées alliées et se retirèrent. Us passèrent d'abord l'Alterauld, rivière sur laquelle ils demeurèrent retranchés quelques jours; puis le Danube cà Ingolstadt, quand les Franco -Suédois furent arrivés cà Markpissing, près de Donawert. Là les alliés se séparèrent.
Des difficultés s'étaient élevées entre les généraux au sujet des troupes weimariennes qui s'étaient enrôlées, l'année précédente, dans l'armée suédoise*. Turenne n'avait jamais abandonné l'espoir de ramener ces vétérans au service de la France, et, dès le début de la campagne, il les redeçfianda au général suédois comme des troupes qui lui appartenaient, en exprimant la crainte qu'ils ne devinssent entre les deux armées un sujet perpétuel de jalousies et de dissensions. Si le vicomte
1 Nous signalerons en passant, mais sans y insister, car la vie de .Turenne est pleine de traits de ce genre , la manière dont il se propose de traiter un homme avec qui il est brouillé et qui ne répond point aux lettres qu'il lui écrit.
' Voir le P. Bougeant, Histoire du traite de Westphalie.
de Tiirenne, disait Wrangel, eût fait cette demande quelques mois auparavant, on aurait eu le temps d'accommoder ce différend; mais il prétendit qu'elle était déplacée au commencement d'une campagne , et répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de renvoyer à l'armée française des troupes qui avaient fait serment à la reine de Suède, et encore moins d'en donner d'autres à leur place. Turenne persista dans sa demande et Wrangel dans son refus, de sorte que cette querelle aurait pu causer de la division entre les deux armées si les généraux de part et d'autre avaient eu moins de modération. Un nouveau motif de désunion vint s'ajouter à ce grief.
Après avoir poussé l'ennemi au delà du Danube, le général Wrangel «se proposait d'entrer dans le haut Palatinat, de s'y rendre maître d'Amberg et de toute la province, où les deux armées pourraient subsister commodément, et ensuite de passer le Danube et le Lech pour pénétrer en Bavière et y établir le théâtre de la guerre. Or il trouva encore dans M. de Turenne de l'opposition à ce dessein. Le vicomte lirait des contributions de la Souabe et du ^Vurtemberg. Il y avait ses magasins, qui fournissaient à la subsistance de ses troupes. Entrer si avant dans le haut Palatinat, c'était trop s'éloigner de ces provinces et les exposer à être ravagées par les Bavarois, qui par ce moyen lui couperaient les vivres et les subsistances. Wrangel représentait, de son côté, qu'il ne pourrait pas subsister lui-même sur les bords du Danube. Le vicomte voulut proliter de l'embarras du général suédois pour lui redemander ses Weimariens ou un égal nombre de troupes, qui dépendissent uniquement de lui et dont il pût disposer à son gré, promettant, à cette condition, de suivre l'armée suédoise dans le haut Palatinat' ».
Wrangel refusa et entra en Bohême. Turenne s'en alla entre la Franconie et l'évêché de Bamberg, où il prit Hornbourg, Horneck et Mospach.
Les Impériaux, voyant les armées séparées, crurent qu'il y avait mésintelligence entre les Français et les Suédois. Ils repassèrent le Danube près de Ratisbonne. Les Suédois, qui ne s'étaient pas beaucoup éloignés, se replièrent, le l^r avril, sur le Wurtemberg, où ils rejoignirent Turenne et où les deux armées restèrent réunies jusqu'au 12 mai.
Le 46, Turenne et Wrangel arrivèrent à Lawingen, avec Kœnigsmarck et six régiments de cavalerie, pour se rendre compte de la situation de l'ennemi. Ayant appris que les troupes de l'Empereur étaient tout près, ils firent promptement passer le Danube à leur armée.
Le dimanche 17 mai, à huit heures du matin, les troupes alliées
' Voir la Relation (!'• i'irruptiun /'aile en Bacière [lar les annëc'i confédérées sous le commandement de M. de Turenne, maréchal de France, lieutenant ijénc'ral du roi en Allemagne , et de M. Wrangel, maréchal de camp, général de l'armée de Suède, en l'année 1G48. CeUc relation, qui faisait partie des papiers du maréchal de Turenue, a été publiée par Grimoard dans la Collection des lettres et mémoire^ trouvée dans le portefeuille de M. de Turenne.
arrivèrent à Zusmarshausen , où était l'aile gauche de l'Empereur , commandée par Montecuculli, avec huit cents fantassins et six pièces de canon; le reste de l'armée, après avoir incendié le camp, battait en retraite à la faveur des bois et des ravins dont le pays était coupé. La situation occupée par l'ennemi était très bonne. Il était protégé, d'un côté par un bois, de l'autre par une rivière; l'infanterie gardait le passage, qui était fort étroit; l'artillerie était placée en arrière, sur une éminence.
On attaqua vigoureusement l'infanterie; une première attaque fut repoussée, la seconde réussit; le passage fut forcé, et les Impériaux se retirèrent. Comme on les chargeait sans cesse en queue, deux mille mousquetaires, commandés par Melander, se détachèrent du gros de l'armée pour protéger la retraite. Ils arrêtèrent à un second défilé l'élan des armées alliées; mais la cavalerie française à droite, et la suédoise à gauche, firent une charge furieuse devant laquelle tout céda. Melander fut tué. Les escadrons impériaux , réunis sur une montagne pour protéger le bagage, ne purent résister au choc et plièrent en désordre. Huit pièces de canon, beaucoup d'officiers et d'étendards furent pris. On s'empara aussi d'un grand nombre de chariots; mais, grâce à l'énergique résistance des mousquetaires qui avaient défendu le défilé, l'ennemi avait eu le temps de les dételer et d'emmener les chevaux.
Après une poursuite d'une heure et demie, on rencontra de nouveau l'armée ennemie postée derrière une petite rivière très encaissée, dont elle avait rompu le pont, et dont deux brigades d'inianterie défendaient l'unique gué. On avait élevé quelques retranchements et mis l'arlillerie en position.
Dès que le canon des alliés fut arrivé, on plaça en batterie vingt pièces qui battirent l'armée bavaroise rangée près du gué. Le courage des Bavarois fut admirable, ils essuyèrent deux cents volées de canon à deux cents pas et laissèrent sur le terrain plus de la moifié de leur effectif. ". L'on voyait un escadron de cent vingt ou cent cinquante chevaux réduit à cinquante ou soixante sans s'ébranler. » Le régiment de Turenne voulut forcer le passage. Il y perdit cent cinquante hommes et fut obligé de se retirer sans l'emporter. Enfin les impériaux firent donner l'ordre au prince Ulrich de Wurtemberg, qui commandait les Bavarois, et qui, par sa bravoure, « certainement sauva le reste de l'armée de l'Empereur et de Bavière, t> de se repher sur le gros de l'armée, et, à la faveur de la nuit, les ennemis se retirèrent sous les murailles d'Augsbourg. Quinze cents hommes, six pièces de canon, beaucoup de bagages : telles furent les principales pertes des impériaux.
Après cette victoire, les armées confédérées s'approchèrent d'Augsbourg. Les ennemis voulurent défendre le passage du Lech; mais Turenne s'empara du pont de Rain et passa le 20 mai.
1648; CHAPITRE II idl
A ce moment, Wrangel, sentant combien il importait de rétablir plus que jamais la bonne harmonie entre les deux armées , voulut donner, au moins en apparence, satisfaction à Turennc au sujet des troupes weiraariennes. 11 déclara donc aux soldats qu'il permettait à ceux qui le voudraient de repasser au service de la France, ne croyant pas qu'ils fussent disposés à profiter de cette permission, qu'il leur donnait uniquement pour avoir un moyen de se justilier auprès de Turenne. Il l'ut fort étonné d'apprendre que, dès le second jour, près de quatre cents Weimariens l'avaient déjcà quitté. Il changea alors d'avis, prétendit qu'il n'avait donné cette permission qu'aux régiments qui voudraient passer en corps à l'armée française, et défendit aux soldats, sous peine de la vie, de changer isolément d'armée. Cependant, craignant que cette défense n'arrêtât pas la désertion, il prit le parti d'en ôter l'occasion en éloignant ces troupes, sujet perpétuel de discorde entre les deux armées, et il les donna à Kœnigsmarck, qui les conduisit en Bohême.
Les alliés entrèrent ensuite en Bavière et marchèrent sur l'Iser. On prit les villes de Pfaffenhausen et de Freysingen. Turenne et Wrangel firent faire, dans cette dernière ville, deux ponts sur lesquels on passa l'Iser, le 12 juin. Les Austro-Bavarois, découragés, avaient mollement défendu le passage du Lech et celui de l'Iser; ils se retirèrent derrière l'Inn, après avoir jeté de fortes garnisons d'infanterie dans Munich , Weissembourg et Ingolstadt.
Le 15, les deux armées campèrent sur les bords de l'Inn, qui est la dernière rivière de Bavière, et dont le cours large et profond les arrêta, <r M. de Bavière, en ce temps -là, quitta Munich, où il ôtait, se retira derrière la rivière d'inn et s'en alla avec fort peu de suite, dans un âge fort avancé (il avait soixante-dix- huit ans), dans l'archevêché de Salzbourg, où il fut à peine reçu qu'il songea à passer dans le Tyrol. »
La Bavière fut livrée à l'invasion. Les confédérés trouvèrent beaucoup de bétail et de grain dans ce riche pays, qui avait jusque-là échappé aux incursions ennemies; ils levaient partout de grosses contributions. a Les Suédois, plus avides et plus impatients de vengeance, ruinaient ou réduisaient en cendres tout ce qui leur tombait en partage. Ce nouveau désastre de la Bavière fut le dernier grand fait d'armes de la guerre en Allemagne, un avertissement décisif à l'Empereur de ne plus s'opiniàtrer dans la lutte '. y>
<f. Les armées de France et de Suède n'avaient jamais pénétré si avant, et il était d'une extrême conséquence de passer la rivière d'Inn, à cause du pays d'Obernperg, qui en est fort proche et qui est des terres héréditaires de l'Empereur, que l'on eût certainement fait soulever, d C'était en Autriche même que les alliés pensaient à pénétrer. Le 10, ils entrèrent
> Gaillardiu Histoire de Louis XIV.
à Muhidorf, où ils trouvèrent de nombreux magasins, et où ils restèrent jusqu'au (i juillet. Mais Turenne ne put traverser l'Inn; il n'avait pas de bateaux, et ne put arriver à construire un pont sur pilotis; il perdit trois semaines en efforts infructueux; puis, les fourrages étant épuisés, l'armée passa à Neumarck et à Eggenfeld , où des pluies continuelles la retinrent jusqu'au 22 juillet. Le 15, les Français reçurent un renfort de mille fantassins.
Pendant ce temps, l'Empereur s'était préparé à tenter un effort suprême pour écarter la guerre de ses États héréditaires. Il pacifia la Hongrie par des concessions faites aux protestants , rassembla une armée de dix raille fantassins et de quinze mille cavaliers, auxquels le duc de Bavière fournit beaucoup de chevaux, et la confia à Piccolomini, rappelé exprès des Pays-Bas. Les Impériaux « passèrent le Danube à Passau, et les armées opposées se trouvèrent à cinq ou six heures les unes des autres. On ne jugea pas à propos d'attendre l'ennemi sur l'Inn, mais plutôt sur riser, où on avait la commodité de moulins i>. Les alliés se retranchèrent et firent trois ponts sur l'Iser. Les deux armées s'observèrent pendant quatre semaines sans qu'il se fit rien d'important. « Les gardes étaient à la vue des unes des autres, et il se passa fort souvent des actions dans les convois de fourrages et dans les partis. » Turenne et Wrangel harcelaient sans relâche les Impériaux , leur coupaient les vivres et leur prenaient des partis de cavalerie; mais ils n'osaient en venir à une affaire décisive, parce que les ennemis se retranchaient chaque jour dans de fortes positions. Cette situation dura jusqu'au 17 août, où les ennemis remportèrent un petit avantage de peu de conséquence; ils se retirèrent le 28 août.
Les généraux alliés profitèrent de la retraite des Impériaux pour reculer eux-mêmes. Les négociations avançaient à Munster; la paix paraissait prochaine. Le 24 août, les conseillers et ambassadeurs des princes, électeurs et États de fEmpire, au traité de la paix générale, écrivirent d'Osnabrùck à Turenne :
d Nous ne faisons point de doute que Votre Altesse n'ait déjà été informée de tout ce qui s'est passé ici de part et d'autre au traité de la paix...
a Et cela étant, la raison veut que toutes les hostilités, contributions exorbitantes, pressures, concussions, brûlements et toutes autres surcharges militaires cessent à l'avenir... Nous prions Votre Altesse, comme il appartiendra au nom de Monseigneur et MM. nos Principaux, qu'il lui plaise de vouloir faire cesser tout acte d'hostihtés et contributions jusqu'à ce qu'elle ait reçu les ratifications, de part et d'autre, du traité de la paix avec la couronne de France et aussi de la paix générale, et, en considération que le traité de la paix est si avancé, d'ordonner à tous les gens de guerre qui sont sous son commandement que dès à présent tous actes d'exorbitance, brûlements, contributions, pressures et con-
eussions cessent , et les faire vivre en bonne discipline militaire , afin que les Etats de l'Empire ne soient pas trop incommodés et surchargés; ce que, Monseigneur, nos Principaux attendent, outre que cela est sans doute l'intention de Sa Majesté Royale de France. )>
< Les ennemis souffraient beaucoup, dit Turenne, mais nous bien davantage, parce qu'il y avait bien plus longtemps que nous y étions qu'eux, et nous nous opiniàtrâmes à ne point décamper les premiers. » Pendant ce temps, lûenigsmarck s'emparait de Prague, ce qui obligea Piccolomini à envoyer en Bohême un détachement de son armée. Turenne demeura en Bavière jusque dans l'arrière- saison; mais, ne voulant pas hiverner dans un pays si éloigné, il se rapprocha de la France. 11 repassa le Lech, le 10 octobre, à Landsberg, et, le 15, le Danube à Donawert. « Il n'y a, dit Napoléon, d'autre événement militaire dans cette campagne que le combat de Zusmarshausen; Turenne est le premier général français qui ait planté les couleurs nationales sur les bords de l'Inn. Dans cette campagne et dans celle de 1646, il parcourut l'Allemagne en tout sens avec une mobilité et une hardiesse qui contrastent avec la manière dont la guerre s'est faite depuis. Cela tenait à son habileté et aux bons principes de guerre de cette école, ainsi qu'au grand nombre de partisans et d'aUiés qu'il trouvait partout, s
Le M octobre, la paix était signée à Munster; la guerre de Trente ans était finie. « Le comble de l'honneur qu'un grand capitaine puisse désirer, c'est de finir la guerre par une paix honorable, » écrivait le marquis d'Anspach à Turenne; et de nombreuses félicitations lui étaient directement adressées, notamment par l'électeur de Mayence et le duc de Wurtemberg. Ce n'était pas sans raison qu'on attribuait aux hommes de guerre une large part dans l'œuvre des diplomates. C'était aux succès de Condé et de Turenne, autant qu'cà l'habileté de Servien et d'Avaux, qu'était due la paix si ardemment désirée.
Il est difficile de dégager brièvement et clairement , des innombrables dispositions que contiennent les cent dix-neuf articles du traité de Munster, les mobiles secrets et multiples qui faisaient agir les représentants des puissances engagées dans ce débat.
« Ce débat européen, cette complication inextricable d'exigences de toutes sortes se réduisait pourtant à quatre questions principales :
« i° Les conditions de paix entre la France et la maison d'Autriche;
T rî" Les satisfactions réclamées par les alliés de la France, princes allemands ou étrangers;
<r o' Le règlement de l'état de la religion en Allemagne , tolérance et propriété des biens ecclésiastiques;
a. A" Le remaniement de la constitution de l'Empire au détriment de l'unité, au profit des souverainetés territoriales'. »
1 < Jaillardin , Histoire de Louis XI V.
L'Espagne, moins direclement atteinte que l'Empire, se retira au dernier moment pour continuer la lutte, et même, dans son désir d'empêcher l'accord, elle n'hésita pas, par haine de la France, à conclure avec les états généraux un traité particulier qui fut signé le 30 janvier 1648, et qui reconnaissait l'indépendance des Provinces -Unies. Les Hollandais, qui connaissaient la faiblesse de leurs anciens maîtres, craignaient moins le voisinage des Espagnols que celui de la France.
Philippe lY pensait que l'Empereur ne traiterait pas sans lui; il se trompait. Ferdinand III, accablé par ses revers, menacé jusque dans ses États héréditaires par les armées de Wrangel et de Turenne, aspirait à une paix qu'il sentait nécessaire à sa sécurité; il lit de nombreuses et importantes concessions.
L'Empire reconnut la pleine et entière souveraineté de tous les États et princes d'Allemagne non compris dans ses domaines; ils eurent le droit de s'allier à des puissances étrangères, pourvu que ce ne fût <r ni contre l'Empereur ni contre l'Empire ». La neutralité suisse fut reconnue; les ducs de Savoie, de Modène et de Mantoue rétablis dans leurs Etats. L'Empire renonçait à tout droit sur les Trois -Évêchés, Metz, Toul et Verdun, que la France possédait depuis un siècle, mais sans en avoir officiellement acquis la souveraineté. Les Français gardaient Brisach avec toute sa banlieue, la haute et la basse Alsace, sauf Strasbourg; ils avaient le droit de tenir garnison dans la ville de Philippsbourg , donnée à l'électeur de Trêves, avec « libre passage par terre et par eau dans l'Empire, toutes les fois qu'il sera besoin d'y conduire des soldats, des munitions et autres choses nécessaires » ; ils continuaient à occuper la Lorraine, tout en promettant de la restituer à son duc s'il acceptait leurs conditions; ils conservaient Pignerol.
La Suède eut l'île de Rugen, Wismar, la Poméranie occidentale avec Stettin, l'évêché de Verdun et l'archevêché de Brème, ce qui mettait en sa possession les bouches de l'Oder, de l'Elbe et du Weser, plus une indemnité de guerre de cinq millions et trois voix à la diète.
Cet important traité mettait fin à la suprématie de l'Autriche en Europe et ouvrait une période d'influence et de gloire à la France. Demeurée fidèle à tous ses engagements, prenant en main la cause des faibles, elle avait avec habileté contre -balancé tous les intérêts rivaux, n'élevant pas trop ses amis, n'abaissant pas trop ses ennemis, mettant en pratique, en un mot, la poUtique d'équilibre qui pendant si longtemps a prévalu dans les règlements d'intérêt des puissances européennes.
La paix signée, Mazarin écrivait à Turenne, le 6 novembre, une longue dépêche, non pour l'en informer, le maréchal en avait reçu avis de Munster directement, mais pour lui faire connaître différents articles du traité qui concernaient les chefs de corps et qui étaient relatifs à la cessation des hostilités , aux contributions , quartiers , logements de gens jde