LA FRONDE
« L'année 1648 se peut dire avec raison une des plus heureuses et des plus funestes tout ensemble que la France ait eues depuis trois siècles ; car, si l'on considère les progrès que les armes du roi y ont faits, l'on ne trouvera rien de plus signalé ni de plus remarquable; et si l'on en examine la fm , on y verra des commencements de troubles et d'affaires si épineuses, qu'il s'en est peu fallu qu'elles n'aient culbuté l'Etat de fond en comble ^ »
On se fait en général unq fausse idée de la situation intérieure de notre pays au xviie siècle.
Les succès militaires delà France, de 1643 à 1648, le rôle prépondérant qu'elle prit dans les négociations du traité de Westphalie, les glorieux débuts, la magnificence et la majesté du règne de Louis XIV, ont jeté un éclat qui a ébloui et dérouté l'histoire. Pour nous, cette époque ne réveille que des souvenirs de triomphe et de splendeur. Pendant longtemps, les écrivains qui osaient révéler les misères cachées sous ces brillants dehors semblaient jeter une note discordante dans un concert harmonieux. Et cependant la situation était en réalité bien sombre. .Vvant d'entrer dans le récit des troubles de la Fronde, examinons rapidement les causes diverses qui ont amené ces funestes discordes civiles où la royauté et la France faillirent périr.
Vers le milieu du xviic siècle , un esprit d'indépendance et de révolte
' Mémoires du maréchal de Grainont.
HO HISTOIRE DE TURENNE l1648
soufflait en Europe. Partout les peuples s'agitaient : Alexis en Sicile, Masaniello à Xaples, Balbi à Gènes, les janissaires à Constantinople , Cromwell en Angleterre, les frondeurs en France. Partout aussi les peuples souffraient. La guerre de Trente ans avait été l'origine d'incalculables malheurs et d'un malaise qui s'était étendu jusqu'aux nations restées en dehors de la lutte. Les armées, composées en général de mercenaires étrangers à toute idée de patrie et d'humanité, mal payées la plupart du temps, avaient pris l'habitude de remplacer par le pillage la solde qui faisait défaut ; les soldats commettaient en pays ami d'indignes rapines , et en pays ennemi des violences et des cruautés sans nom. Ce furent surtout les malheureuses contrées où se portait habituellement l'effort de la guerre qui eurent à souffrir : le Palatinat, nous l'avons vu, était devenu une immense solitude ; les pays frontières, Lorraine, Champagne, Picardie, Bourgogne, ravagés par de fréquentes incursions, en proie au pillage et à l'incendie, à des violences de toute espèce, à la disette, à la peste, offraient le désolant spectacle d'une ruine universelle et complète. En Lorraine, disent les mémoires du temps, les glands et les racines devinrent la nourriture ordinaire. Il y en avait qui allaient à la chasse aux hommes comme on va à la chasse aux lièvres ; les charognes et les bêtes mortes sont recueillies des pauvres gens comme de bonnes viandes', etc. etc.
Et qu'on ne croie pas que les provinces épargnées par le fléau de la guerre fussent plus heureuses. Les impôts, le passage des gens de guerre, les famines, les maladies épidémiques y amenaient aussi la désolation et la ruine.
<r Dans la province de la Marche, les disettes et les maladies épidémiques étaient, à cette époque, en permanence, pour ainsi dire; au lieu de deux ou trois livres, prix ordinaire, le blé s'éleva à dix-huit ou vingt livres, et monta même jusqu'à trente. On voyait aux portes des maisons riches plus de mille pauvres demandant leur vie : ils étaient contraints de manger l'herbe des champs. On faisait du pain avec du chiendent, de la fougère et des coques de noix broyées. En la paroisse delà Croix, près Saint-Sornin-la-Marche, une malheureuse mère sans ressources, voyant sa fille mourir de faim, éperdue de douleur, lui abattit la tête d'un coup de cognée et se pendit ensuite. Les fièvres malignes et pourprées décimèrent le pays pendant trois ou quatre années.
•^c Impossible d'obtenir taille ou impôt quelconque de tous les malheureux qu'écrasaient à l'envi les soldats français ou étrangers ; il fallait donc faire retomber le poids si lourd des charges sur les autres provinces *. T Aussi des émeutes, des révoltes éclataient de toutes parts :
1 Mémoires du temps, cités par Feillet. — La Misère au temps de la Fronde. î Feillet.
les va-nu-pieds en Normandie, en Guiennc les croquants, et beaucoup d'autres moins connues sur tous les points du territoire.
Omer Talon, dans un discours prononcé le 15 janvier 104-8, en une séance du parlement où le roi , dans un lit de justice, fit enregistrer un édit créant de nouveaux impôts, traçait de la situation des paysans le tableau suivant :
« Il y a, Sire, dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le payement des impositions auxquelles ils ne peuvent satisfaire, et que, pour entretenir le luxe de Paris, des millions d'àmes innocentes sont obligées de vivre de pain de son et d'avoine et n'espérer d'autre protection que celle de leur impuissance. Ces malheureux ne possèdent aucun bien en propriété que leurs âmes, parce qu'elles n'ont pu être vendues à l'encan; les habitants des villes, après avoir payé la subsistance et le quartier d'hiver, les étapes et les emprunts, acquitté le droit royal et de conlirmation, sont encore imposés aux aides. »
De toutes paris s'élève un cri de douleur et de désespoir.
Les impôts, la mauvaise administration des finances : voilà, avec les maux de la guerre et les dissensions des grands , la cause véritable de tous ces malheurs. Les charges publiques étaient inégalement et injustement réparties ; l'impôt direct, la taille, écrasait le peuple, les roturiers seuls ; les privilégiés en étaient exempts, et les malversations des agents du fisc empêchaient la plus grande partie de ces impositions, si lourdes pour la partie la plus nombreuse, mais la moins riche de la population^ de rentrer au trésor. Le contribuable écrasé, le trésor vide : tel était le résultat du système déplorable de perception des deniers de l'État en usage à cette époque. Le revenu public était affermé à ceux qui se chargeaient de l'avancer et d'en opérer eux-mêmes le recouvrement. Il va sans dire qu'en échange de ce service , ils prélevaient pour eux une large part de l'impôt. Le surintendant des finances Particelli d'Émery, que Pietz appelle « l'esprit le plus corrompu de son siècle », est demeuré l'un des types des financiers impopulaires et exécrés de cette époque. Il osait dire en plein conseil, «je l'ai ouï, » écrit avec stupeur le cardinal de Retz, qui n'était pas facile à scandaliser cependant, que la bonne loi <r n'était que pour les marchands ». Il se savait détesté, mais il s'en inquiétait peu, a les financiers n'étant faits que pour être maudits J>. Après avoir emprunté à vingt-cinq pour cent, puis retranché des quartiers aux rentiers, il ne reculait pas devant une banqueroute universelle, « attendu que les créanciers de l'Etat étaient tous des gens de rien ou trop riches. »
L'administration des gabelles était une véritable inquisition. La contrebande du sel amenait chaque année, en moyenne, a l'arrestation sur les grands chemins de deux mille trois cents hommes, dix-huit cents femmes, six mille six cents enfants, onze cents chevaux, cinquante voi-
tures. La gabelle fournissait environ le tiers du nombre total des forçats du royaume, trois cents environ; et les prisons, pour le même délit, n'avaient guère moins de dix-sept à dix-huit cents habitants '. >>
Ajoutez à cela une réglementation excessive, maladroite et Iracassière, qui, sous prétexte de tout surveiller, entravait et paralysait tout : le commerce, l'industrie, l'agriculture. Le commerce des grains, la meunerie, la boulangerie n'étaient pas libres; les routes étaient mauvaises, les péages excessifs. Les mœurs étaient encore âpres et dures. «. Tout était rude, même un peu grossier, les esprits comme les cœurs ^ » Le peuple souffrait, il était ignorant, mécontent, prêt à la révolte; les grands seigneurs, domptés un moment par la main de fer de Richelieu, relevaient la tête sous l'administration moins ferme de Mazarin. Les empoisonnements, les assassinats, les duels restaient le plus souvent impunis. Peu ou pas de police. <î Paris, malgré les éloges qu'on ne cessait de donner à sa magnificence, offrait un étrange aspect... Des mendiants s'y promenaient le jour, offrant le spectacle hideux de leurs infirmités factices. Aux premières ombres de la nuit, ils faisaient place, en hiver, à des hommes hardis qui, <r se disant filous, i> suivant les propres expressions d'un arrêt du parlement (7 août KiiS), enlevaient les manteaux, coupaient les bourses et quelquefois assassinaient le bourgeois retenu loin de chez lui passé huit heures du soir\ )>
Paris, disposé de tout temps à prendre parti contre le pouvoir, avait été mécontenté par différentes mesures d'Émery, notamment l'édit du toisé, qui atteignit plus particulièrement la bourgeoisie. En 1548, un édit avait défendu « de bâtir des maisons nouvelles dans les faubourgs, à peine de démolition desdites maisons, confiscation des matériaux et amendes arbitraires ». Cette ordonnance, qui datait de près d'un siècle, était tombée en désuétude; des rues, des quartiers entiers s'étaient élevés avec l'approbation, tacite ou formelle, de l'administration. Aussi l'irritation des propriétaires fut-elle très vive quand, en i(ii^, parut une ordonnance qui les condamnait à démolir leurs maisons, « si mieux n'aimaient payer une taxe calculée pour chaque toise de construction. » Le parlement ayant résisté, Mazarin céda. Il se contenta d'exiger un dixième de la somme primitivement demandée, pour ne pas paraître reculer entièrement. En 1G47, de nouveaux édits fiscaux amenèrent un commencement d'émeute. Paris était très agité, <( chaque marchand dans sa boutique raisonnait des affaires d'État, » dit M™^ de Motteville avec étonnement. a Le peuple entrait dans le sanctuaire '*. » Enfin le parlement, directement menacé par de nouveaux édits fiscaux, irrité par l'emprisonnement de trois de ses membres, dont deux moururent en prison,
» Feillet.
- Cousin , la Jeunesse de jy^" de Longueville.
3 Barrière.
* Mémoires du cardinal de Retz.
encouragé par la popularité que lui valait sa résistance à Mazarin, se décida à entrer dans la vie politique. 11 rendit, le 14- mai 1648, un arrêt célèbre qui prononça l'union des quatre compagnies souveraines :
le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le grand conseil. Des députés de ces compagnies, au nombre de soixante, se réunirent dans la chambre de Saint -Louis, au palais de justice, « pour servir le public et le particulier, et réformer les abus de l'Ktat. » Ils arrêtèrent, du .'30 juin au H juillet, vingt-sept articles qui furent soumis à la reine. La résente dut céder aux circonstances et consentit à ce qu'on exigeait
d'elle; mais, tout en « jetant des roses à la tête des factieux », elle regrettait les concessions que lui arrachaient les membres du parlement et ne se cachait pas pour dire qu'elle se proposait bien <r de les en faire repentir ». Elle fit venir des troupes à Paris, et, lorsque la nouvelle de la victoire de Lens que le grand Condé venait de remporter arriva à la cour, elle se résolut à des mesures de rigueur. Le 20 août, en plein jour, tandis qu'on chantait le Te Deinn à Notre-Dame pour la victoire, la reine fit arrêter trois conseillers au parlement, Xovion-Blancmesnil, Charton et Broussel. Ils n'étaient pas chefs de parti, dit Voltaire, mais les instruments des chefs. Charton, homme très borné, connu par le sobriquet du président Je dis ça, parce qu'il ouvrait et concluait toujours des avis par ces mots, réussit à s'échapper; Blancmesnil" fut arrêté sans difficulté; mais Broussel faillit être déhvré par la populace, ameutée pour l'arracher aux soldats qui l'emmenaient. Broussel, conseiller de la grand'chambre, était un homme sans valeur réelle, et dont ses confrères faisaient peu de cas. 11 ne se distinguait que par sa haine contre le ministère et sa recherche de la popularité.
Ce «bonhomme», imbu des maximes que Longueil, autre conseiller de la grand'chambre, lui inspirait, ouvrait toujours les avis les plus violents. Son grand âge, sa pauvreté, son intégrité, donnaient un grand poids à ses opinions, et on n'osait le soupçonner d'agir par un autre motif que par un vrai zèle pour le bien public. La populace, dont il était l'idole, parce qu'il résistait avec obstination à toute proposition d'impôts, l'appelait son défenseur, son père, et le considérait comme le restaurateur de l'Etat.
La nouvelle de l'arrestation de Broussel se répandit rapidement dans Paris. Immédiatement la population tout entière se soulève, les boutiques se ferment ; les chaînes qui défendaient les principales rues se tendent ; des barricades s'élèvent et arrivent jusque auprès du Palais- Royal. A la nouvelle des désordres qui se produisent dans la rue, le coadjuteur, jeune ambitieux dévoré du désir de jouer un rôle dans les affaires pubhques, sortit de l'archevêché en rochet et en camail pour se rendre auprès de la reine. L'émeute parut se calmer un instant quand on le vit se diriger, dans la pompe pontificale, vers le Palais- Royal.
Jean-François-Paul de Gondi, nommé en 1043, à vingt-neuf ans, coadjuteur de son oncle l'archevêque de Paris, et plus tard cardinal de Rais ou de Retz, était d'une ancienne famille florentine établie en France depuis Catherine de Médicis. Eloquent, courageux, avide de pouvoir, semant l'or avec une prodigalité inouïe pour acquérir la popularité qui devait l'y conduire, il aspirait au rôle de Richelieu. Ce jeune ambitieux, dont l'esprit exalté et remuant « frisait sans cesse le chimérique », crut le moment venu d'entrer avec éclat dans la vie
1648" CHAPITRE III Hg
publique, et conçut le dessein de s'interposer entre la reine et le peuple.
La reine se défiait de ce « dangereux esprit », comme l'avait qualifie Richelieu. Elle se défiait de cet homme qui se vantait d'avoir passé une partie de sa vie à étudier l'art des conspirations. Elle le reçut fort mal. Comme il insistait sur la nécessité des mesures de conciliation, elle l'interrompit avec colère. « Vous voudriez, lui dit- elle, que je rendisse Broussel ; mais je l'étranglerais plutôt avec ces deux mains. » Et en même temps elle saisissait violemment le prélat par le cou.
Éconduit et malmené par la reine, insulté par les courtisans, Retz revint à farchevêché le cœur ulci'ré et aspirant à la vengeance. Le soir, la reine eut un moment d'espoir, la révolte parut calmée; mais le lendemain elle se dressa plus menaçante que la veille. Les barricades s'achèvent avec une promptitude et une habileté étonnantes ; « jamais désordre ne fut mieux ordonné, » dit Mme de Motteville. Le parlement, qui s'était réuni à cinq heures du matin , se rendit en corps au Palais- Royal, n ne put rien obtenir, et se décida à revenir au palais pour délibérer, Matthieu Mole, son président, en tête. Ce vénérable vieillard, (T dont l'esprit n'était pas si grand que le cœur, i> mais qui possédait une noblesse de caractère, une intrépidité, un courage civil, devant lesquels Retz est obhgé de s'incliner ^ est insulté et menacé parle peuple, n se voit barrer la route du palais et revient auprès delà reine. L'altière et courageuse Anne d'Autriche se refusait encore cà toute concession. L'épouse de Charles I^r, la malheureuse Henriette -Marie, se trouvait dans son cabinet et lui conseilla de céder. Le parlement délibéra au Palais-Royal. La révolte avait des attaches jusque dans le palais de la reine. « Chose étrange que, dans la maison du roi, les officiers nous disaient : Tenez bon, l'on vous rendra vos conseillers; et, dans les gardes françaises, les soldats disaient tout haut qu'ils ne combattraient pas contre les bourgeois et qu'ils mettraient les armes bas, tant était grand le mépris du gouvernement-. »
La reine expédia l'ordre de rendre la liberté à Blancmesnil et à Broussel. Ce dernier revint à Paris le lendemain, aii milieu de fenthou siasme universel, a: porté sur la tête du peuple avec des acclamations incomparables^. »
Ce jour-là, Paris était encore sous les armes, et les bourgeois, outre l'attente de M. de Broussel, étaient en défiance à cause de quatre cents cavaliers du régiment de la Meilleraye qui avaient passé lanuit dans le bois de Boulogne ; ce qui les mettait en alarmes continuelles, ainsi qu'il peut
' « Si ce n'était pas une espèce de lila?plième de dire qu'il y a quelqu'un dans notre iiècle de plus intrépide que le grand Gustave et A[. le prince, je dirais que c'a été .Mole , premier président. » (Retz, Mémoires.)
* Omer Talon, yicmiAreu, p. 2fi(i.
' Mémmreu du cardinal d». Wrtz.
arriver à des gens qui ne sont pas encore aguerris et qui ne connaissent pas leur force, ni celle de leurs ennemis.
« Toute la ville était en alarmes et en escopetterie perpétuelle, et les moindres bruits qui arrivaient par hasard ou qui étaient excités à dessein faisaient rumeur par toute la ville, laquelle fut grandement augmentée, sur les neuf à dix heures du matin, auquel temps M. de Broussel, arrivant à Paris, à chaque corps de garde où il passa il fut salué de tous les arquebusiers, et cela redoublant de moment en moment, l'on s'imagina, dans les quartiers éloignés, que les bourgeois de la rue Saint- Honoré étaient aux prises avec les soldats du régiment des gardes, ce qui excita frayeur jusque dans la grand'chambre, jusques à ce que ce bruit fiit dissipé et la vérité connue', d
Devant ces démonstrations menaçantes, Anne d'Autriche quitta Paris et se retira à Rueil, où elle signa, le S^ octobre, le jourjmême de la conclusion de la paix à Munster, une déclaration qui consacrait le pouvoir politique du parlement, en associant la magistrature à la puissance législative et souveraine. La cour rentra à Paris. Le séjour qu'elle y fit iusqu'au 6 janvier KUIJ ne fut qu'une trêve pendant laquelle chaque parti assembla et organisa ses forces, et chercha des alliés pour soutenir la lutte.
La reine, désirant en finir avec les factieux qui battaient en brèche l'autorité royale, s'assura du concours de Condé, et fit avancer des troupes aux environs de Paris. Le parlement, ne se sentant pas en mesure de faire seul la guerre au roi, demanda ou accepta le concours de grands seigneurs turbulents et ambitieux. Les importants reparurent, et des alliances se nouèrent entre tous les mécontents. Le coadjuteur, la duchesse de Longueville, le duc de Bouillon, le prince deMarsillac, plus tard duc de la Rochefoucauld , étaient l'âme de toutes les négociations. Condé demeura inébranlable dans sa fidélité à la reine. « Je m'appelle Louis de Bourbon, répondit-il aux avances de Retz, et je ne veux point ébranler les couronnes. » Belles paroles auxquelles il eût dû rester toujours fidèle.
Le jour des Rois, dans la nuit du 5 au 0 janvier 1649, la cour partit de Paris à l'improviste pour Saint -Germain. C'était une déclaration de guerre, et le parlement se prépara à la résistance. Par un arrêt du 8 janvier, il destitue et proscrit Mazarin dans des termes d'une violence extrême. Il lève des impôts. Il se taxe lui-même à un million, dont une partie considérable fut fournie par quinze conseillers institués sous le ministère de Richelieu, contre le gré de la compagnie. Ils donnèrent chacun vingt-mille livres, ce qui leur valut d'être appelés les Quinze- Vingts. Un arrêt du parlement ordonna à tous les percepteurs et détenteurs des deniers royaux de verser dans les caisses de Thôtel de ville les
1 Mémoires d'Orner Talon.
sommes qu'ils possédaient. A ces nouvelles belliqueuses, les grands seigneurs accourent en foule à Paris; les ducs d'Elbœuf, de Brissac, de Longueville , le prince de Conti, Beaufort, viennent offrir leur appui au parlement; les duchesses de Chevreuse, de Montbazon, de Longueville, deviennent les héroïnes de la Fronde. La population parisienne s'associe à un mouvement qu'elle croit fait dans son intérêt. Les
Malthieu Mole est insulté et menacé par le peuple.
haines du parlement, les passions du peuple, les convoitises du seigneur s'unissent pour favoriser la révolte. L'université elle-même cède au torrent, et le recteur vient offrir au parlement dix mille livres « pour le service public » , on suppliant la cour de la conserver daus ses privilèges.
L'enthousiasme était général, et de Paris gagnait les provinces. On put croire un instant que la nation tout entière allait se soulever.
Pendant que ces préparatifs menaçants se faisaient à Paris, pendant « que les brouilleries de France s'échaulfaient », Turenne, cantonné avec
son armée en Allemagne, était l'objet des sollicitations des deux partis. Anne d'Autriche lui écrivait lettres sur lettres « pour lui témoigner la confiance entière qu'elle avait en lui, et l'assurer de la continuation de son allection )>, ainsi que de celle du cardinal de Mazarin, « qu'elle savait mieux que personne être le meilleur de ses amis. » Elle lui promettait de payer ses troupes. Elle l'assurait qu'elle redoublerait « les effets de sa confiance et de sa bonne volonté ». Malgré la faute du duc de Bouillon, qui avait pris parti pour les frondeurs, elle se préparait à faire de grandes concessions pour l'arrangement des affaires de la maison de Bouillon, et ajoutait : «: Vous devez prendre toutes ces avances pour une pure marque de l'afTection que je vous porte, et être assuré qu'en toutes rencontres où j'aurai lieu de vous obliger vous n'en recevrez pas des effets moins solides. » Enfin elle l'assurait de toute la tendresse « de sa bonne cousine Anne ' s .
Le grand Condé, alors fe défenseur et le soutien de la royauté, lui écrivait, le 11 janvier, de Saint-Germain :
« Je crois que vous aurez déjà été informé des motifs de la sortie du roi de Paris , qui n'étaient pas moins considérables que la sûreté de sa personne... Je ne vous écris point pour vous exhorter à servir le roi en cette rencontre, je sais assez la passion que vous avez pour cela; mais je puis vous dire que, servant le roi, vous me donnez la plus grande preuve de votre amitié que vous me puissiez donner, puisque mes intérêts sont inséparablement joints à ceux de la reine et de M. le cardinal, qui sont ceux de l'Etat. »
A quoi Turenne répondait, le 29 du môme mois :
« Je vous donne ma parole que je n'ai nul engagement qui soit contraire à la fidélité que je dois au service du roi , ni aux intérêts de la reine.
« Je vous dirai franchement que je n'ai pas sujet d'être satisfait de M. le cardinal Mazarin. Il y a fort longtemps que je le lui témoigne par toutes mes lettres et aussi ouvertement qu'il se peut, voulant voir une fin à cela et n'aimant pas trop à changer sans beaucoup de raisons. i>
Jamais Mazarin, qui voyait grossir l'orage et le nombre de ses ennemis, ne fut plus insinuant et plus souple. Sa correspondance avec Turenne à ce moment est pleine de flatteries, de promesses et de protestations d'amitié. Il se plaint à Turenne de l'ingratitude et des fautes du duc de Bouillon, et lui dit que ce n'est qu'en considération de ses services que la reine consentira à arranger les affaires de sa maison ; pour se l'assurer, il lui offre une de ses nièces.
<r Jamais je n'eus, lui écrit-il, de déplaisir plus sensible que celui d'apprendre la faute où vient de tomber M. de Bouillon, qui s'est enfin
1 LeUres de la reine mère ;t Turenne, des 11, 12, 28 et 29 janvier 1619.
1649, CHAl'ITRE 111 119
déclaré du parli du parlement contre le roi. J'en ai été d'autant plus étonné qu'il savait que vous devez avoir cette année le commandement de l'armée de Flandre; que Sa Majesté vous avait donné le gouvernement des Alsaces avec d'autres avantages...
a Lorsque le duc de Modène et le prince Casimir, aujourd'hui roi de Pologne, m'ont pressé tous deux pour avoir l'aînée de mes nièces, sans parler des recherches qui m'en ont été laites par presque tous les princes et les plus grands seigneurs de ce royaume, je vous ai poursuivi et fait toutes les diligences imaginables pour pouvoir vous la donner... Cette déclaration, que je fais par écrit, n'est pas trop avantageuse pour moi, mais rien ne m'a pu empêcher de la faire, et même avec plaisir, puisqu'elle servira au moins pour convaincre tous ceux qui, voulant l'aire relâcher l'étroite amitié que nous avons ensemble, ont osé vous écrire que je n'avais ni tendresse ni affection pour vous...
« On vous envoie les provisions du gouvernement des Alsaces et les expéditions de Ilaguenau et de Thann*,.. »
Ces protestations d'oifres et de services, que ne suivait aucun etfet, irritaient et aigrissaient Turenne. Il sentait bien qu'une fois la guerre finie et l'armée licenciée ou rentrée en France, ses services devenaient inutiles, et qu'il tombait à la discrétion d'un homme chez lequel la reconnaissance n'était pas la vertu dominante. Il s'inquiétait de l'avenir.
« . . Je suis résolu de voir une conclusion pour notre maison et pour quelque chose d'assuré pour moi... Quand même on me donnerait l'Alsace, n'y ayant point de place, c'est fort peu de chose, et il faudrait prendre le bien à une partie des officiers de l'armée ; il faut tenir ferme sur Philippsbourg ; à moins de cela, j'estime cela comme rien ; je ne doute pas des difficultés que l'on fera làdessus -. »
Il n'hésitait pas à exprimer son mécontentement à Mazarin : (T On me mande que Votre Excellence se plaint de ce que je ne corresponds pas à l'amitié qu'elle a pour moi... J'avoue franchement à Votre Excellence que, voyant depuis longtemps comme nos allaires n'avancent pas, et aussi pour mon particuher rien d'assuré pour la paix, cela m'a fort refroidi ^.
« J'ai un déplaisir extrême de tous ces désordres de Paris et de ce que mon frère s'y est rencontré. La reine peut bien faire un fondement assuré que je ne ferai rien contre la fidélité que je dois au service du roi...
a Je suis fort redevable aux bontés que Votre Excellence a eues pour moi, dans la pensée d'une de mesdemoiselles vos nièces; vous
' Mazarin à Turenne, 17 janvier IGJ!), de Saint- Germain. - LeUre de Turenne à sa sœur, du 2G décembre 164S. ^ Turenne à Mazarin, 26 décembre 16'i!^.
savez bien que la religion a été un obstacle formel tant d'un côté que de l'autre '. i)
Enlin , vers la fin de lévrier, Turenne prit ouvertement le parti de la révolte.
Son armée était composée de douze à treize mille hommes, presque tous étrangers. « Il y était dans une vénération extraordinaire, qu'il ne devait pas seulement à son grand mérite, mais encore à son désintéressement et à sa manière de vivre avec les troupes. D'ailleurs, la plupart des officiers lui étaient redevables de leur avancement, et n'avaient presque aucun commerce à la cour que par son entremise. Enfin, dans un grand festin qu'il fit à Tubingue, au pays de Yirtemberg, les principaux officiers, déjà ménagés en particulier, firent part aux autres de l'état des choses, et les engagèrent de telle façon, qu'avant de se séparer on fit serment de le suivre partout et de ne reconnaître que lui seul.
«. L'engagement fut encore célébré et rendu public par le bruit des trompettes et des acclamations des soldats, de sorte que, dans un changement de parti, l'on n'a peut-être jamais vu un consentement si général et des apparences d'un attachement si solide.
« 11 déclara aux Français et autres qui ne voudraient entrer dans ses intérêts qu'il leur laissait la liberté; mais il y en eut peu qui prirent ce parti ^ ))
Lorsque Turenne eut sondé les intentions de ses officiers et se fut décidé à prendre parti pour la Fronde, il adressa à son armée un manifeste pour engager ses troupes à le suivre dans sa révolte contre l'autorité royale.
Dans cette proclamation, le maréchal rappelle le désintéressement de ses soldats. Français ou Allemands, qui ont voulu, « sans avoir égard à l'argent, travailler à obtenir une paix si souhaitée de tout le monde. » Il dit que, décent ou de six vingts millions qu'on lire delà France, « on ne voit pas qu'il en soit presque rien employé dans les armées, ni à la récompense de ceux qui sont estropiés ou qui ont consumé une partie de leur vie dans le service. » 11 répète les accusations qui couraient alors contre Mazarin, d'avoir fait passer de l'argent en Italie, d'avoir emmené, a à deux heures après minuit, le roi hors de Paris, qui est le lieu de. sa résidence, et ce qui est contre les coutumes du royaume, d Il dit que des princes du sang et beaucoup d'autres princes et officiers de la couronne se sont joints aux parlements a pour suppHer la reine de ne pas vouloir laisser gouverner le royaume par un particulier au préjudice de tant de gens de qualité i>.
Il ajoute qu'il a cru a devoir faire voir aux régiments l'état où les
1 Turenne a Mazarin, 2ît janvier 1649.
î Histoire de Turenne. (.Manuscrits de la BiLliothèque nationale. — Papiers de Fleury.)
lb4U. CHAPITRE III 121
choses sont d. Il les avertit qu'il ne demande a autre changement que les finances mieux administrées à l'avenir, et une reddition de comptes à M. le cardinal Mazarin d. Les étals et les })arlements de France lui ont promis, « pour les régiments allemands, un payement entier de ce qui leur est dû, et une récompense raisonnable pour les Français. »
11 finit « en protestant devant Dieu n'avoir autre intérêt en cette marche que la tranquillité de la France et la satisfaction de l'armée ».
Quand cette nouvelle parvint à la cour, Mazarin écrivit à Turenne (9 février) une lettre dont la noblesse et la dignité durent faire impression sur le maréchal.
<i II ne me fût jamais tombé dans l'esprit, lui dit-il, que l'amitié que vous m'aviez tant de fois promise pût être sujette à aucun changement, et notamment après vous avoir servi, dès le premier jour que j'eus le bien de vous connaître, dans les petites choses et dans les grandes, avec le soin et l'affection que j'ai fait...
a II (Paris, agent de Turenne) vous a fait plus de mal qu'à moi; car étant su d'un chacun qu'on ne pouvait avoir plus d'estime et plus d'amitié que j'en avais pour vous, que je vous en avais donné des marques, que vous étiez sur le point d'en recevoir encore de plus grandes, et, à votre considération, pour toute votre maison, il vous a obhgé de m'abandonner dans le temps qu'il s'est élevé un orage contre moi.
a Je souhaiterais au moins, pour l'amour de vous, que vous eussiez quelque prétexte apparent pour justifier la conduite que vous tenez en mon endroit, lorsqu'on vous a fait croire que mes affaires sont en mauvais état ' . I)
Mais si la résolution de Turenne causa à Mazarin une grande inquiétude, si elle le fit un instant douter de sa fortune, elle ne le surprit pas et ne le prit pas au dépourvu. Le cardinal, trop profond pohtique pour ne pas prévoir toutes les éventuaUtés, surveillait depuis longtemps l'attitude et les agissements de Turenne, et s'attendait à celte détermination. Il fait prendre immédiatement les mesures nécessaires. La régente, en conseil des ministres, rend un arrêt qui déclare Turenne coupable de lèse-majesté. Elle envoie huit cent mille francs par d'IIervart au comte d'Erlach, heutenanl général de l'armée et ennemi personnel du maréchal, avec un ordre exprès à l'armée royale de ne pas passer le Rhin. Cette somme, habilement distribuée aux chefs les plus influents, rattacha au parti de la cour la plus grande partie de l'armée.
L'ordre du roi fut lu à la tète de chaque régiment.
<r Lorsque la lettre du roi fut lue, qui portait un ordre exprés de ne pas
' Mazarin a Turenne , 9 lévrier 1649.
passer le Rhin, un colonel, nommé Longpré, le voulant faire passer à son régiment, un vieux sergent lui dit : « Monsieur, le régiment est au « roi; nous prêtons serment de le servir et d'obéir à ses ordres, et vous « voulez que nous fassions le contraire. Si l'on me croit, personne ne « vous suivra, et nous demeurerons en deçà du Rhin. » Il commença de dire aux soldats : « Mes camarades, on veut nous faire desservir « le roi et passer le Ilhin contre sa volonté, il ne le faut pas faire, » et cria aux soldats : « Obéissons aux ordres du roi et retournons au a quartier qui nous est ordonné. » Il marcha ensuite, elles deux tiers du régiment le suivirent avec la plus grande partie des ofliciers, et le reste passa avec le lieutenant- colonel '. »
A peine Turenne avait-il passé le Ilhin avec les troupes qui avaient consenti à le suivre, que de nouvelles défections se produisirent : six régiments se retirèrent à Brisach, trois autres à Philippsbourg.
Turenne demeura presque seul avec quelques amis restés fidèles. Se voyant abandonné, il se retira à Heilbronn, chez sa parente la landgrave de Hesse, et de là en Hollande, auprès de son oncle le prince de Nassau. (T Ce fut, dit la Rochefoucauld, le salut de la cour, d
« La conduite de Turenne dans cette circonstance est peu honorable; sujet du roi, il ne devait pas prendre les armes contre son maître. La raison de la minorité ne pouvait en être une , il avait reconnu la régente. Depuis nombre d'années il commandait ses armées, il était comblé de ses bienfaits; en prenant parti pour la Fronde, il suivit l'impulsion du chef de sa maison, le duc de Bouillon, son frère, et, sous ce point de vue, il pourrait être excusable; dans ce cas il fallait qu'il quittât le commandement de l'armée que lui avait confiée la régente, et que ce fût comme particulier qu'il allât se ranger sous les drapeaux de la Fronde. Mais pratiquer son armée, c'est un inlidélité qui ne peut être justifiée ni par les principes de la moi-ale, ni par les règlements militaires. Il en fut cruellement puni, puisque ses soldats l'abandonnèrent et restèrent fidèles à la voix du devoir et à leur serment ^ »
Cependant le parlement, ignorant ces événements, rendait le 8 mars un arrêt «r donné, toutes les chambres assemblées, le huitième jour de mars 10 il), en faveur du maréchal de Turenne et pour autoriser l'entrée de son armée en France jj.
€ ... La cour a déclaré et déclare l'arrêt du conseil nul et de nul effet; ordonne que, sans y avoir égard, le maréchal de Turenne aura tous passages libres pour entrer avec ses troupes en ce royaume, pour le service du roi, défense de la cour, de cette ville et du public; enjoint à tous officiers et sujets du roi de lui obéir; leur fait défense de l'empêcher en quelque sorte et manière que ce soit. Ordonne en outre qu'il
* Mémoires de Puységur.
2 Napoléon.
demeurera joint aux intérêts de ladite coui- et de celte ville. Cependant sera incessamment fait fonds pour fournir et aider à la subsistance desdites troupes; lui permet de prendre les deniers des recettes des lieux où il passera, jusqu'à la somme de trois i-ent mille livres, pour la subsistance d'icelles troupes... y>
Au même moment M. le prioce envoyait à Mazarin a une lettre qu'il avait reçue du vicomte de Turenne, qui, malheureux et humilié, demandait pardon de sa faute. Il le suppliait par cette lettre de lui continuer sa protection, et d'obtenir du ministre sa grâce et l'absolution do son péché d.
« Cette nouvelle abattit pour quelques jours les forces des parlementaires et des généraux; car ils avaient une grande espérance en cette armée '. i>
« Comme nous étions en conversation, après souper, dans le cabinet de M°»e de Bouillon, dit le cardinal de Retz, Riquemont y entra avec son visage consternt". Il la tira à part, et il ne lui dit qu'un mot à l'oreille. Elle fondit d'abord en pleurs, et en se tournant vers don Gabriel de Tolède et moi : <i liélas! s'écria-t-elle, nous sommes perdus, l'armée a a abandonné M. de Turenne. » Le courrier- entra au même instant, qui nous conta succinctement l'histoire de l'abandon de Turenne par son armée. ^
Des conférences en vue de la paix avaient commencé à Rueil dès les premiers jours de mars, toutes les hostilités n'en avaient pas moins continué; les deux partis hésitaient à se faire des concessions; mais, d'un autre côté, la nécessité d'une réconciliation s'imposait à tous les esprits. La tête de Charles I^r, roi d'Angleterre, venait de tomber sous la hache du bourreau, et sa femme, réfugiée à Paris, affirmait à la régente que, dans ses débuts, la révolution d'Angleterre lui avait paru moins menaçante que la Fronde ne l'était en France. Le parlement, profondément attaché à l'autorité royale, plein de patriotisme et d'honneur, ne voulait pas pousser les choses à l'extrême. Les Espagnols avaient saisi avec empressement l'occasion que leur offraient nos discordes civiles. Un agent de l'archiduc Léopold demanda à être introduit en séance du parlement, pour y exposer les propositions de l'Espagne. Cette demande fut repoussée avec indignation. Elle ouvrit les yeux aux moins clairvoyants, et hâta la conclusion de la paix, qui fut signée à Rueil le 11 mars.
Dans les conférences préliminaires qui eurent lieu, à Saint- Germain d'abord, pendant la fin de février, puis à Rueil du i au 11 mars, les adversaires de Mazarin, princes et grands seigneurs, parlementaires et généraux, exposèrent leurs prétentions et formulèrent leurs réclamations dans un mémoire qui nous a été conservé. Comme après la mort de
1 M""* de .Motteville, Mémoires.
Louis XIII, cette foule de quémandeurs de haut rang se rua véritablement au pillage de l'argent, des gouvernements, des honneurs, des titres; tout pour eux, pour leurs amis, leurs créatures. Quant au bien public dont ils avaient tant parlé, ils n'y pensent guère.
Après les demandes du prince de Conti, des ducs de Beaufort et d'Elbœuf, nous trouvons celles de la maison de Bouillon. Le duc de Bouillon, son chef, demanda pour lui l'exécution du traité qu'il avait fait avec le roi au sujet de l'échange de Sedan; <r pour son frère, le gouvernement de Philippsbourg et celui de la haute et basse Alsace, qui lui avaient été promis et dont les provisions lui avaient même été expédiées, ainsi que celles des bailliages de Haguenau et de Thann ^ Il demandait de plus que Turenne reçût en propre Haguenau et les autres domaines que le roi possédait en Alsace avec le payement des appointements et pensions qui lui étaient dus. Il ajoutait que si l'on conservait les armées en Allemagne, ce devait être sous le commandement de Turenne, que le traité de Brisach devait être exécuté envers les troupes demeurées avec lui. •
Le duc se montra fort âpre et fort diflicile dans la discussion des intérêt de sa maison. Les commissaires royaux répondirent que le roi n'avait point besoin d'armée en Allemagne, parce que la paix était faite avec l'Empereur et les Etats de l'Empire; que pour les frais et l'entretien des gens de guerre, il était raisonnable de les lui payer, et en outre que le roi ayant sa personne en grande estime, il faisait état de lui donner un emploi considérable dans ses armées en la présente campagne. Sur cela M. de Bouillon s'écria qu'il ne pouvait honnêtement abandonner les intérêts de son frère , vingt années de service , dans lesquelles il avait consommé tout son bien, après lesquelles il avait espéré pour toute récompense le gouvernement de l'Alsace, dont les provisions non seulelement lui avaient été promises, mais expédiées. Et comme les membres du parlement qui faisaient partie de la commission ne soutenaient pas ses demandes, il ajouta qu'après avoir pris parti et s'être déclaré pour le parlement, il était fort extraordinaire que le parlement abandonnât son frère. A quoi les parlementaires répondirent que « les ministres du roi n'ayant pas admis la prétention de Turenne au gouvernement qu'il demandait, il avait été impossible d'en obtenir davantage; le duc de Bouillon fut obligé de cédera »
Turenne revint aussitôt de Hollande par Dieppe. Il fut assez bien reçu à la cour, et passa l'été à Paris ou à Compiègne, où était le roi. Quoique la paix fût faite, la guerre civile n'était que suspendue. Les partis étaient demeurés dans une grande défiance l'un de l'autre, et
' Lettre de M. Hervart ;i Turenne, :20 février 1649. * Omer Talon , Mémoires.
Mazarin ne donna pas de commandement au maréchal , qui « recevait beaucoup de civilités de M. le cardinal et s'était souvent éclairci avec lui sur tout le passé, mais sans entrer dans aucun engagement d'amitié avec lui. »
Dans le courant de l'été, l'armée d'Allemagne refusa d'obéir à d'Erlach, qui en avait pris le commandement après la défection de Turenne, et la supplique suivante, sans date précise, à l'effet d'obtenir qu'on renvoyât le maréchal pour la commander, fut apportée au roi par quelques officiers délégués par leurs collègues.
<r Les officiers des troupes allemandes, se souvenant des services signalés rendus au roi en Allemagne sous la conduite de M. le maréchal de Turenne, voyant présentement combien est préjudiciable son absence, ont fait une réflexion sur la déclaration du roi sur la paix donnée à son peuple , en vertu de laquelle un chacun doit rentrer dans ses charges et dignités , et ont cru qu'il était de leur devoir de remontrer à Sa Majesté ceci, et le zèle qu'ils ont de conserver et d'agrandir sous la conduite de M. de Turenne, ensuite des ordres de Sa Majesté, la gloire qu'ils ont acquise au prix de leur sang, pour la supplier très humblement d'avoir pour agréable de remettre M. de Turenne à la tête de son armée. »
Les officiers avaient chargé leurs députés de réclamer en même temps ce qui leur était dû sur leur solde. Les deux demandes n'obtinrent pas plus de succès l'une que l'autre.
La cour rentra à Paris le 18 août; Mazarin fut reçu avec enthousiasme par le peuple inconstant de la capitale. Cependant les troubles étaient loin d'être apaisés. Le parti des petits -maîtres, dont Condé était le chef, entretenait à Paris un mécontentement sourd, persistant , et s'efforçait de rallier les frondeurs pour lutter contre la cour; c'est une nouvelle période de la Fronde : la Fronde des princes ou jeune Fronde.
<r Rien n'était plus inquiétant que l'état de la France au milieu de l'été del649. Le gouvernement absolu était désorganisé sans qu'on vît nulle part poindre un ordre nouveau. A la tyrannie fiscale avait succédé la licence et l'anarchie : à vingt lieues autour de Paris on ne payait plus ni tailles, ni aides, ni gabelles; les sergents, naguère la terreur des campagnes, n'osaient plus se montrer dans les villages; tout le long de la Loire le sel se vendait publiquement à main armée; presque aucun impôt ne rentrait. La cour, réduite à la dernière détresse, ne pouvait plus ni payer l'armée, ni entretenir la maison du roi, et l'on en était réduit à renvoyer les pages chez leurs parents, faute de pouvoir les nourrir. Dans les provinces plus éloignées de Paris , l'agitation prenait le caractère d'une réaction politique contre l'autorité centrale : le Languedoc et le Dauphiné pn'tendaient qu'on rendît à leurs états provinciaux le libre vote de l'impôt dans sa plénitude; le parlement de Grenoble
avait enjoint à toutes gens de guerre de sortir du Dauphiné. Les vieilles libertés du moyen Age, dans leurs soubresauts galvaniques, faisaient partout craquer l'édilice de la monarchie.
(T II en était deux, la Provence et la Guyenne, où les troubles avaient grandi jusqu'à la guerre civile '. »
A Paris, les esprits s'aigrissaient. Condé, après avoir pendant longtemps poursuivi Mazarin de ses dZ-dains et de ses sarcasmes, l'insulta publiquement de la manière la plus grossière. Il fatigua la reine de ses insolences. Il l'outragea dans sa dignité de femme en favorisant les pn'tentions d'un marquis de Jarzay, homme à bonnes fortunes, qui osait porter ses \"ues jusqu'à elle. Les hauteurs de Condé et de son parti le rendirent odieux à tout le monde. « M. le prince, dit Mme de Nemours, aimait mieux gagner des batailles que des cœurs. » Le parti des petitsmaîtres, non content de s'aliéner la cour, mécontenta les anciens frondeurs et le parlement. Quand Mazarin vit l'animadversion générale inspirée par Condé arrivée au plus haut degré , il n'hésita plus et le fit arrêter en plein Louvre avec son frère le prince de Conti et son beaufrère le duc de Longueville (18 janvier 1050).
Le peuple, qui haïssait Condé et l'accusait de vouloir se faire roi au détriment de Louis XIY, fit des feux de joie lorsqu'on le mena au donjon de Yincennes.
Au moment où Condé fut arrêté, Mazarin envoya le marquis de Ruvignv à Turenne <? pour l'assurer qu'il y avait sûreté entière pour lui et lui promettre beaucoup de bons traitements en tout ce qui le concernait ». Le cardinal avait remarqué qu'il y avait du refroidissement entre Turenne et Condé, et il espérait mettre le maréchal dans ses intérêts en lui promettant pour la prochaine campagne le commandement de l'armée de Flandre. Mais la nuit môme de l'arrestation du prince, Turenne emprunta six cents pistoles et partit avec quatre gentilshommes pour Stenay. Mazarin négocia vainement pour le ramener; «. il ne voulut rien écouter, et résolut de prendre toutes les mesures pour obliger la cour à relâcher M. le prince. »
Turenne avait donc une seconde fois pris parti contre la cour. A ce moment il n'était plus à la tête d'une armée; il suivait les conseils et l'impulsion du chef de sa maison, et l'on peut alli'guer en sa faveur quelques circonstances atténuantes. lUen toutefois ne saurait faire excuser cette fpute, et l'histoire ne saurait trop la flétrir. « Ce grand crime, dit Napolf'on, est réprouvé par les principes de la religion, de la morale et de l'honneur. Piien ne peut excuser un général de profiter des lumières acquises au service de la patrie pour la combattre et en livrer les boulevards aux nations étrangères. »
Quel fut d'ailleurs le véritable motif de la trahison de Turenne?
1 Henri Martin, Hist. de France.
On prétend, dit Ramsay, et cette explication paraît plausible, que l'amour pour la sœur (M^c de Longueville) eut autant de part aux fausses démarches du vicomte que l'amitié pour le frère. Une princesse aimable, spirituelle et malheureuse, était très capable d'intéresser et d'attendrir un cœur que la vertu et la guerre ne rendirent jamais insensible, d
Un panégyriste de M^i*^ de Longueville avoue, tout en s'eiïorçant de la rendre innocente, sa liaison avec Turenne.
« M. de Turenne ne se contenta pas de diriger les entreprises politiques de cette princesse (M^e de Longueville); il lui offrit des vœux plus tendres, mais qu'elle ne reçut pas avec toute la reconnaissance qu'il en espérait, car on dit qu'elle en plaisanta beaucoup avec laMoussaye, gouverneur de Stenay. Cependant cette indifférence dédaigneuse ne changea rien dans la conduite de M. de Turenne, qui, n'ayant pas sans doute le cœur encore trop engagé, continuait de vivre avec cette princesse dans un commerce purement militaire '. »
Il paraît certain que ce fut pour « l'aventurière^ » de la Fronde que Turenne , oubliant tous ses devoirs envers sa patrie et son roi , et couvrant sa trahison d'un faux semblant de dévouement à des princes justement frappés, fit, pour obtenir des renforts et des alhés, appel « à toutes les troupes qui étaient à M. le prince » , à tous ceux qu'il croyait mécontents de la cour, à ses anciens soldats d'Allemagne, dont trois régiments vinrent le rejoindre, au Suédois Wrangel, son ancien compagnon d'armes, et enfin, crime inexcusable, à l'ennemie déclarée de la France, l'Espagne.
Yers la fin du mois de janvier 1650, en effet, on apprit à la cour que le vicomte de Turenne avait déjà pris la quahté de lieutenant général de l'armée du roi pour la liberté des princes ^. »
Les troupes que Turenne réunit de différents côtés pouvaient s'élever à six à sept mille hommes; elles étaient composées d'anciens soldats aguerris; mais leur nombre ne permettant pas d'entrer en lutte avec l'armée rovale, <r on fut oblic:é d'avoir recours aux Espagnols. » Turenne entama des négociations avec l'archiduc par l'intermédiaire du comte de Fuensaldagne et de don Gabriel de Tolède. Les conférences eurent lieu à Stenay. La possession de cette place fut la grande difficulté des pourparlers. L'archiduc exigeait qu'on lui livrât la ville et la citadelle. Turenne refusa absolument de s'en dessaisir. Il voulait conserver une place où il pût se retirer avec ses troupes en cas d'insuccès, et il désirait garder sa liberté d'action vis-à-vis des Espagnols, qui l'auraient tenu à leur discrétion s'il l'avait livrée. L'archiduc finit par
' La Véritable Vie d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville ,t^3x l'auteur ilos Anecdotes de la constitution Unigenitus {Eonr'A<^\ym Aa Villefore). Amsterdam, 1730.
2 Mémoires du cardinal de Retz.
3 Mémoires de 3/™" de Motteville.
céder, et, après six semaines de discussions, le traité fut signé le 20 avril.
L'original de ce traité en langue espagnole existe à la bibliothèque nationale *. Chaque page est soigneusement paraphée par chacune des parties contractantes, et la dernière porte la signature d'Anne de Bourbon, d'Henry de la Tour-Turenne et celle du plénipotentiaire espagnol, don Gabriel de Toledo y Avalos. Celle-ci, surchargée d'ornements et de festons de toute sorte, est presque illisible.
A la suite de ce document se trouve dans le même volume, également en original dans le texte espagnol, la ratification donnée par le roi d'Espagne au traité fait par Mi"c de Longueville et M. le maréchal de Turenne avec l'archiduc Léopold, pour la liberté de messeigneurs les princes et M. le duc de Longueville.
« On a accordé de part et d'autre, y est-il dit en substance, qu'on travaillera à deux fins, qui sont d'acheminer et d'établir une paix juste, égale et sûre entre les couronnes, et de procurer la liberté aux princes de Condé et de Conti et au duc de Longueville, sans mettre bas les armes et abandonner l'entreprise commencée, jusqu'à ce qu'on ait effectivement obtenu l'une et l'autre desdites deux fins, et que, conformément à cela. Sa Majesté ne fera aucune paix sans y comprendre la liberté des princes... On donnera delà part de Sa Majesté Catholique la somme de deux cent mille écus, de cinquante sols chacun, monnaie des Pays- Bas, à Mrae de Longueville et au seigneur de Turenne, qui seront payés en deux payements, savoir : cent mille écus quinze jours après la signature du présent traité, et les autres cent mille un mois après le premier payement échu, afin que lesdits deux cent mille écus soient employés à la levée et armement des gens de guerre.
« Sa Majesté donnera quarante mille écus pour l'entretien et la subsistance des troupes déjà levées... Sa Majesté donnera de plus à Mme de Longueville et au seigneur de Turenne la somme de soixante mille écus par année, payable en trois payements de quatre en quatre mois, et cela pour servir en leurs affaires particulières et en celles des personnes de condition de leur parti, en d'autres menues dépenses, ainsi qu'ils le jugeront à propos.
« Sa Majesté joindra aux troupes levées deux mille hommes de pied et trois mille chevaux effectifs armés..., toutes lesquelles troupes entreront en France ensemble, se servant de tous les moyens possibles pour forcer ledit sieur cardinal aux deux fins ci-dessus expliquées et lui ôter la facilité de s'agrandir davantage, la puissance où il se trouve étant déjà démesurée, pernicieuse et dangereuse tant à la France que généralement aux autres parties de la chrétienté. »
Quelques modifications furent demandées dans la rédaction des articles,
' Manuscrits fonds français , 3855.
et un traité additionnel fut signé le 24 mai ITiSO par les mêmes personnes. 11 n'introduisait que des modifications de détail au premier traité. Quelques jours après, le .{ mai, Turennc écrivit à la reine : « Quand je n'aurais pas, lui disait-il, des raisons d'amitié et de reconnaissance qui m'obligent de hasarder ma fortune et ma vie pour
Arrestation de Ck)ndé, du prince de Coati et du duc de Lon^ueville.
aider M. le prince au recouvrement de sa liberté, je puis assurer Votre Majesté que le service du roi et de votre particulier me l'aurait fait entreprendre. Je sais bien que c'est une chose qui d'abord peut sembler étrange, puisqu'il n'est en prison que par les ordres de Votre Majesté ; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que la prudence des rois a été surprise par les artifices de leurs conseillers, ni d'aujourd'hui qu'il leur a été utile que leurs véritables serviteurs se soient opposés aux violences
de leurs minisires, pour leur donner le temps de se reconnaître; l'histoire est toute pleine de ces exemples... Ainsi, Madame, nous sommes en droit d'espérer que vous nous saurez un jour quelque gré de ce que, appelant de vous à vous-même, nous vous supplions de considérer que le cardinal de Mazarin ne vous a conseillé la détention de M. le prince que pour ne le point trouver dans son chemin, dans les établissements d'alliance, de charges et de places qu'il s'est résolu de prendre en cet État , au hasard de le mettre dans les troubles qui fort facilement en peuvent causer la ruine. Ayez donc la bonté. Madame, de couper chemin à ces désordres : la prison de M. le prince met tout le royaume dans l'orage, et sa liberté va mettre le calme dans un moment... Veuillez au moins, Madame, que celui qui est appelé par sa naissance à l'une des fonctions nécessaires des deux chefs du conseil suprême de Votre Majesté , et par conséquent le premier de ceux qui doivent jouir de ce privilège, ne perde pas moins celui du moindre sujet de votre royaume, qui, par les ordonnances de nos rois, doit être mis dans vingt-quatre heures dans les prisons de ses juges naturels... Un prince qui si souvent a exposé sa vie et versé son sang à la tête de vos armées, pour rendre votre nom redoutable à tous vos ennemis et sans autre intérêt que d'agrandir vos frontières , comme il a fait par la prise de tant de villes fortes et importantes et des provinces entières, pouvait bien, la tête levée, vous conseiller la paix dans le cabinet, sans qu'on le pût soupçonner de crainte ou d'intelligence ni de manquer de respect envers Votre Majesté. »
Mazarin se vit obligé de nouveau de recourir à des mesures de rigueur contre Turenne.
Il fit rendre une « déclaration du roi contre la duchesse de Longue tille, le duc de Bouillon, le maréchal de Turenne, le prince de Marsillac et leurs adhérents, qui fut donnée à Paris le 9 mai de l'an de grâce 1650, et vérifiée en parlement le IG mai ».
Après avoir énuméré les principaux griefs de la couronne contre les révoltés, cet acte les proclamait « désobéissants, perturbateurs du repos public, rebelles, ennemis de l'État et criminels de lèse-majesté au premier chef, et, comme tels, les déclarait déchus de leurs honneurs, titres, dignités, charges, privilèges et droits généralement quelconques. )j Il était ordonné aux officiers royaux de « courre sus » aux rebelles, de se saisir de leurs personnes et de les poursuivre selon la rigueur des ordonnances.
Cette déclaration fut envoyée à tous les parlements de France. Un arrêt du conseil du roi, daté de Libourne, 25 août 4650, défendit toute levée de deniers dans le vicomte de Turenne pour le compte du duc de Bouillon, qui faisait lever des impôts pour faire la guerre au roi et secourir son frère.
Ordre est donné à tous de courir sus, au son du tocsin, aux troupes levées parle duc de Bouillon'.
L'année 1000 apparaissail pleine de menaces et de calamités. L'hiver avait été rigoureux, le printemps froid et humide. Une épidémie terrible appelée ergot, feu sacré, feu Saint-Antoine , sévit partout et exerça surtout ses cruels ravages dans les campagnes, dont les habitants, mal vêtus, mal nourris, succombaient aux premières atteintes du lléau. De plus, la guerre allait avoir lieu en France; les provinces du Nord étaient menacées d'une nouvelle invasion, et dans les rangs de l'armée espagnole, des corps entiers de Français se préparaient à combattre contre leur patrie, triste résultat des dissensions intestines qui déchiraient alors la France. La présence des belligérants désolait les campagnes. Le soldat, mal pourvu des choses nécessaires à la vie, abandonné sur les chemins s'il était malade ou blessé, n'hésitait pas à piller l'habitant et à le priver de toutes ses ressources pour compenser la solde et les vivres que ses chefs ne pouvaient lui donner. L'immense charité de saint Vincent de Paul, qui rassemblait et distribuait d'abondantes aumônes, atténuait ces maux; mais, si compatissant que fût son cœur, si ardent que fût son amour des pauvres, si grand qu'ait été l'entraînement prodigieux que sa sainte parole excitait dans tous les cœurs chrétiens, les misères dépassaient toujours infiniment les ressources de la charité.
Les Espagnols, en entrant sur le sol de la France, avaient arrêté un plan de campagne qui, s'il eût réussi, les eût largement dédommagés de leurs anciennes pertes. Ils prétendaient envahir la France par la Picardie et s'emparer peu à peu des places frontières, pendant queTurenne, renforcé d'un corps espagnol de cinq mille hommes, tiendrait en échec, dans la Champagne, le gros des forces françaises.
Les Mies de l'archiduc n'échappaient pas à Turenne, qui se refusa à l'exécution du plan projeté. Ces Français , qui combattaient contre leur patrie, prétendaient bien se servir des Espagnols pour arriver à réaliser des vues politiques qu'ils jugeaient les meilleures , mais ils ne voulaient pas ruiner la France au profit de l'étranger. Il y eut de vives contestations entre les généraux. Les Espagnols durent, en fin de compte, céder devant la fermeté de Turenne.
Les alliés, au nombre de dix-huit mille hommes, pénétrèrent en France vers le milieu de juin, emportèrent le Catelet en trois jours, échouèrent devant Guise , où ils eurent à souffrir la faim par suite de pluies torrenfielles qui défoncèrent les chemins et rendirent les communications extrêmement difficiles. Ils s'emparèrent de la Capelle en dix jours.
Après la prise de la Capelle, ils passèrent l'Oise au commencement
1 Archives nationales, E 1696 '"s.
d'août, et Turenne, avec un détachement de trois mille chevaux, s'avança jusqu'à Yervins pour observer l'armée française cantonnée à Marie. Le maréchal du Plessis-Praslin, qui la commandait, se retira devant cette démonstration et se mit à l'abri derrière les marais de Notre-Damede- Liesse. Les Espagnols se portèrent alors sur Château -Porcien et Rethel, dont ils s'emparèrent sans grandes difficultés, et dont Degli Ponti, <r sergent-major général de bataille et homme d'une grande réputation en Flandre, » fut nommé commandant avec une garnison de douze cents hommes et deux cents chevaux.
Ce fut après la prise de cette ville que Turenne soumit aux Espagnols un projet audacieux qui ne fut pas mis à exécution. Il voulait prendre un fort détachement de cavalerie et d'infanterie d'élite, pousser à marches forcées sur Paris et forcer le château de Vincennes pour en tirer Condé. Le maréchal du Plessis attribue, par une erreur singulière, ce projet aux Espagnols, et le refus de l'exécuter à Turenne; mais il reconnaît la gravité de la mesure proposée. « L'on peut dire que Dieu seul empêcha le maréchal de Turenne de consentir à cette proposition. Le bonheur du maréchal du Plessis , que le Ciel a toujours visiblement favorisé en tout ce qui lui a été de plus difficile et de plus avantageux, le sauva de ce déplaisir, que rien ne lui pouvait empêcher d'avoir si l'on eût tenté la chose. La disposition des affaires le fera bien juger ainsi; car, si le maréchal de Turenne eût pris ce parti, qui s'y pouvait opposer? Le dessein n'eût-il pas été exécuté avant que le maréchal du Plessis eût pu être à moitié chemin pour y remédier', j)
L'instant était, en effet, favorable. Mazarin venait de diriger l'éHte de ses troupes sur les bords de la Garonne , à deux cents lieues de la capitale, pour y réprimer l'émeute toujours grandissante ; mais l'archiduc se refusait à toute mesure décisive; son intérêt était de nourrir l'incendie, et non de l'éteindre. L'élargissement de Condé n'était pour lui qu'un prétexte pour retenir les rebelles dans ses rangs, et il désirait peu voir le vainqueur de Rocroy saisir le pouvoir en France.
Turenne lit avancer Boutteville avec un détachement de cavalerie jusqu'à la Ferté-Milon ; des coureurs arrivèrent même jusqu'à dix à douze lieues de Paris. 11 espérait avoir décidé l'archiduc à se porter sur la capitale, quand on apprit qu'il était trop tard; M. le prince avait été conduit à Marcoussis; à huit lieues de Paris, sur le chemin d'Orléans. « Il n'y avait plus de raison de marcher à Paris. » Turenne, à ja tête de quatre mille hommes, passa l'Aisne, battit le maréchal d'Hocquincourt, qui était à Fismes, dans une bonne situation, couvert par dix régiments de cavalerie et quelque infanterie. Il lui lit cinq cents prisonniers, le rejeta sur Soissons et s'empara, sans coup férir,
* Mémoires du maréchal du Plessis.
de la ville de Fismes, où cent fuyards du corps d'IIocquincourt avaient porté la terreur. Les Espagnols demeurèrent un mois ou six semaines à Fismes dans l'inaction, ils avaient envoyé des émissaires à Paris pour y fomenter la révolte. On voyait affichés partout, dans la capitale, des placards adressés par « le maréchal de Turenne aux bons bourgeois de Paris », dans lesquels il accusait les chefs de la Fronde, « ces faux tribuns du peuple, » d'être devenus les pensionnaires du cardinal, ses appuis et ses protecteurs secrets, de s'être joués de la vie, de la fortune et du repos des peuples, de les avoir tantôt excités, tantôt contenus, selon leurs caprices, leurs intérêts et leurs passions. La conduite du duc de Beauibrt et du coadjuteur justifiait ces reproches de Turenne.
Le coadjuteur désirait et demandait la paix. «: M. d'Avaux, dit-il dans ses mémoires, fut de sentiment que j'écrivisse au même sens à M. de Turenne (au sujet de la paix) , et il se chargea de lui faire rendre ma leltrc en main propre. La lellre fut honnêtement folle, pour être écrite sur un sujet aussi sérieux. Elle commençait par ces paroles : « Il vous « sied bien, maudit Espagnol, de nous traiter de tribuns du peuple ! s> Elle ne finissait pas plus sagement ; mais le milieu de la dépêche était substantiel, et lui faisait voir solidement que nous étions très bien intentionnés pour la paix. »
Les menées des Espagnols ne produisant aucun résultat, ils se décidèrent à attaquer Mouzon. Le siège dura sept semaines, « à cause des pluies et du peu d'artillerie qu'avaient les Espagnols. » Leur armée fut fort affaiblie à ce siège, que contraria la mauvaise saison, et qui ne finit que fort avant dans le mois de novembre. Turenne, voyant que les généraux espagnols se retiraient dans les quartiers éloignés, et certain que, dans ces conditions, Rethel et Château-Porcien seraient repris dans l'hiver par les troupes du roi, demeura sur la frontière avec sa petite armée. Il avait environ cinq mille cinq cents chevaux et deux mille cinq cents hommes de pied avec six pièces de canon. Il s'établit entre la Meuse et l'Aisne.
Les troubles de Guyenne étaient momentanément apaisés. Bordeaux s'était rendu le 8 octobre. Au lieu de rester à Paris, pour y contenir par sa présence l'agitaùon des factieux, Mazarin prit un parti hardi. Il résolut de reprendre aux Espagnols la partie de la Champagne conquise par Turenne, et conduisit lui-même au maréchal du Plessis-Praslin les douze mille hommes à la tête desquels il avait triomphé sur les bords de la Garonne.
L'armée du roi comptait six à sept mille chevaux et huit mille hommes de pied. Les troupes étaient aguerries et reposées, et Mazarin donna au maréchal du l'Iessis-Praslin l'ordre d'assiéger Rethel. L'armée arriva devant cette ville le vendredi 9 décembre, et, le mardi suivant \:i, la place se rendait. Ce jour-là même Turenne arrivait
pour la défendre. Il avait à dessein retardé son arrivée, afin de trouver l'armée assiégeante disséminée dans les quartiers autour de la ville et toute l'artillerie placée en batterie contre les remparts. Dans la matinée du mardi on entendait encore tonner le canon ; Turenne fit sept lieues ce jour-là, et arriva, à une heure de la nuit, à une lieue de Rethel. On fit alors quelques prisonniers, qui annoncèrent que la ville s'était rendue. Turenne ne voulait point le croire ; il fit tirer deux coups de canon pour annoncer son arrivée aux assiégés. On ne répondit point.
Ce contretemps dérangeait toutes les combinaisons de Turenne. Il avait compté sur une plus longue résistance. Cette reddition précipitée vint-elle de la lâcheté ou de la trahison du commandant italien? Les mémoires du temps prétendent que quatre mille louis d'or qu'il reçut du cardinal ne furent pas étrangers à sa capitulation.
<L Après la reprise de Rethel , les Espagnols ayant fait informer secrètement de la conduite que le sieur Degli Ponti avait tenue en cette affaire, et l'ayant trouvé chargé par le rapport de plusieurs officiers, M. l'archiduc l'a fait venir de son quartier à Bruxelles, et de Là envoyé prisonnier en la citadelle d'Anvers, où il fut amené hier au soir '. »
Quoi qu'il en soit, Turenne vit bien qu'il devait battre en retraite.
Le lendemain, au matin, son armée reprit le chemin qu'elle avait suivi pour venir, et recula de quatre lieues; mais les troupes royales avaient aussi marché dès la prise de Rethel, et elles l'atteignirent le jeudi -15 décembre, auprès du village de Sommepy, dans la plaine de Blanchamp. Les deux armées s'étaient côtoyées pendant une heure, à une demi-portée de canon, par un brouillard tellement épais, qu'elles ne se voyaient pas, bien qu'un vallon seulement les séparât. Turenne aurait voulu ne pas livrer bataille ; mais, sur les dix heures et demie, les brouillards s'élevèrent, le temps s'éclaircit, et, les armées s'étant aperçues, le combat devint inévitable. Le maréchal prit d'excellentes dispositions, et voyant que l'armée royale grossissait sans cesse, il résolut de l'aborder avant que toutes les forces ennemies fussent réunies. Il attaqua mal à propos. Ayant aperçu du désordre dans une partie de l'armée royale, il voulut profiter du moment qu'il pensait favorable et abandonna, pour engager l'action, l'avantage qu'il avait d'être sur une hauteur.
a Par suite de différents mouvements faits sur le champ de bataille, le régiment des gardes, qui devait être à droite, se trouva à gauche. Son commandant, M. de Pradel, insista pour reprendre sa place, et, malgré les efforts de Puységur, qui rangeait l'armée en bataille, il fit marcher les gardes pour aller prendre l'aile droite. Il fallut alors
1 Le sieur d'Arnetal à Turenne: Anvers. 10 mars 1651.
aller chercher le régiment do Piémont, qui était à droite, pour remplacer les gardes à l'aile gauche. Tout cela ne se fit pas sans un peu de confusion. M. de Turenne, qui était sur le haut, et qui nous y aurait attendus immanquablement, n'eût été qu'il crut tirer avantage du désordre qu'il croyait être dans notre infanterie, parce qu'il fallait qu'allant d'un côté et d'autre ils fussent comme dans un peloton, fit descendre sa cavalerie pour nous venir charger'. )^
Sa gauche, formée de vingt escadrons de cavalerie lorraine, chargea d'abord avec succès la droite française; mais sa droite, composée en grande partie d'Allemands, et commandée, par le lieutenant général la Fauge, fut enfoncée par d'IIocquincourt, qui, après l'avoir entièrement rompue et fait la Fauge prisonnier, se rabattit sur l'aile gauche de Turenne, qu'il enveloppa et mit en complète déroule. L'infanterie, qui formait le centre, jeta bas les armes tout entière, à l'exception du régiment de Turenne, « qui, sans vouloir avoir de quartier, se mêla avec l'infanterie de l'armée du roi, et tous les officiers ou soldats furent tués ou faits prisonniers, après avoir tenu ferme , une heure entière , sans aucune cavalerie pour les soutenir. »
La cavalerie française de Turenne combattit vaillamment. Boutteville, Beauveau, Duras, Montausier et tout ce qu'il y avait de Français firent des prodiges de valeur ; mais le maréchal néanmoins fut battu de la manière la plus décisive : tous les bagages, vingt drapeaux, quatre-vingt-quatre étendards, quatre mille 'prisonniers, au nombre desquels on voyait don Estevan de Gamarre, général des Espagnols, le comte de Boutteville et presque tous les officiers généraux et les colonels, tombèrent entre les mains du maréchal du Plessis- Praslin.
Après le combat, le bruit courut que Turenne avait été tué. Il eut un cheval tué sous lui et reçut plusieurs coups dans ses vêtements, mais il ne fut pas blessé. D'autres le dirent prisonnier; on vint même l'annoncer au maréchal du Plessis, auquel « cela eût été fort glorieux; mais l'estime qu'il avait pour le mérite de cet illustre ennemi lui donna de la douleur : il témoigna à tous ceux qui étaient présents qu'il serait au désespoir qu'un aussi grand homme que le maréchal de Turenne fut exposé au péril où cette prison le mettrait, et qu'il espérait d'ailleurs que, les affaires changeant, le roi acquerrait en sa personne un serviteur qui lui serait fort utile ^ »
<r Lorsque Turenne eut perdu la bataille et qu'il se vit hors d'état de pouvoir penser à autre chose qu'à sauver sa personne, il se mit à l'écart des fuyards, monté sur un cheval blessé et suivi seulement
1 Mémoire!! de Puyséf/ur.
2 Mémoires du maréchal du Plexsi.^,
de la Barge, lieutenant de ses gardes, dont le cheval était blessé aussi. Après avoir marché un peu de temps , ils virent cinq cavaliers venir à eux à toute bride. La Barge dit au vicomte de Turenne : <r Je « n'ai qu'un pistolet à tirer, vous avez tiré les vôtres : que voulez-vous « faire? — Mourir, dit- il, la Barge, plutôt que de retourner en « France servir de spectacle. » Alors ils furent abordés par deux de ces cavaliers, qui marchaient un peu devant les autres. La Barge alla à l'un et le tua de son pistolet. L'autre, ayant joint le vicomte de Turenne, le prit par le baudrier et lui dit : «; Bon quartier, € monsieur de Turenne. » Le vicomte de Turenne le tua d'un coup d'épée. De ces trois cavaliers qui restèrent, l'un, qui paraissait un officier, tira un coup de pistolet au vicomte de Turenne et le manqua. Après ils se retirèrent tous trois sans faire un plus grand effort, soit qu'ils fussent épouvantés de la mort de leurs compagnons, soit que le destin de la France voulût réserver ce prince pour les grands services qu'elle en devait retirer. En effet , le vicomte de Turenne était perdu sans ressource, son cheval et celui de la Barge n'étant plus en état d'aller; mais la Vaux, officier de cavalerie du régiment de Beauveau, passa dans cet instant et lui donna le sien pour se sauver '. )>
Ce succès épouvanta les ennemis du cardinal : « Vous ne vous doutez pas, dit Betz, de la consternation du parti des princes, vous ne pouvez pas vous la figurer. Je n'eus toute la nuit chez moi que des pleureux et des désespérés. Je trouvai Monsieur atterré. »
Turenne se retira à Bar-le-Duc et de là à Montmédy. Il préféra <L demeurer dans un lieu où les Espagnols étaient les maîtres » , plutôt que de se rendre à Stenay, de peur d'i'veiller les soupçons et la méfiance des Espagnols. L'archiduc, en effet, pour reconnaître sa lovauté, lui donna (< un pouvoir pour disposer des charges de ceux qui avaient été tués à la bataille » , et lui envoya cent mille écus sur la somme promise par le traité ; mais Turenne savait que l'on négociait pour obtenir la liberté des princes, il ne voulut pas recevoir cet argent; et s'étant rendu à Stenay, où se trouvait >l'»e de Longueville, il se mit <r à chercher les moyens de se dégager d'avec les Espagnols î). La mise en liberté des princes lui fournit le prétexte qu'il désirait.
Mazarin, contre lequel tous les frondeurs, le parlement, Gondi, le duc d'Orléans s'étaient coalisés', avait quitté spontanément la cour, le 7 février, et s'était rendu au Havre pour remettre les princes en liberté. Tandis que les prisonniers revenaient à Paris, où Condé était reçu en triomphe, le cardinal prenait la route de l'exil et s'arrêtait à Sedan, auprès de P'abert.
' Mémoires de Lnnglade.
A peine sorti de prison, Condé s'empressait de remercier Turenne de ce qu'il avait lait pour sa délivrance.
d Les obligations que je vous ai sont si grandes, lui écrit-il le ::20 février, que je n'ai point de paroles pour vous témoigner ma reconnaissance; je souhaite avec passion que vous me donniez lieu de m'en revancher; je vous jure que ce sera la chose du monde que jo ferai de meilleur cœur et que je ferai toutes choses pour vous servir... Vous pouvez disposer absolument de mon service, et vous êtes l'homme du monde que j'honore le plus et que j'aime avec le plus de tendresse et de passion. «
Dès le commencement de mars 1 ()51 , des conférences s'ouvraient pour amener la paix entre l'Espagne et la France. Des médiateurs s'interposèrent. Turenne, qui, depuis deux mois déjà, négociait pour son compte avec Fuensaldagne, fut vivement sollicité par la cour de servir ses intérêts en cette circonstance, et les promesses du pardon le plus complet lui furent faites à différentes reprises. Le maréchal, fatigué et humilié de sa situation, demanda une suspension d'armes.
ir Mon cousin, lui écrivait le roi, le 6 mars, ayant sujet de croire que la proposition qui m'a été faite... d'une suspension d'armes pour la Champagne, le Luxembourg et la rivière de Meuse, pourrait s'étendre à une générale et pour un temps raisonnable, durant lequel on pourrait traiter et conclure la paix entre les couronnes, j'envoie exprès le sieur de Croissy, conseiller à mon conseil d'État et cour de parlement, pour traiter ladite suspension générale avec le député de l'archiduc, et parce que vous pouvez contribuer beaucoup au succès de celte négociation, je vous écris celle-ci... pour vous dire que vous pouvez donner créance et confiance entière au sieur de Croissy. »
Et le même jour : « Mon cousin, vous avez été averti comme j'ai résolu de faire expédier une déclaration portant amnistie et pardon à tous ceux qui ont pris les armes contre mon service, dans laquelle vous êtes compris et tous ceux qui vous ont suivi... ,1e vous écris celle-ci, de l'avis de la régente, madame ma mère, pour vous dire que j'excuse tout ce que vous avez fait et le veux oublier, pourvu que vous quittiez promptement le parti que vous avez embrassé et renonciez à tous les traités que vous avez faits avec mes ennemis, et, ne doutant pas que vous ne soyez en cette disposition , je vous donne cette assurance que vous pouvez librement vous acheminer en ma cour, où je souhaite de vous voir... Cette lettre sera la sûreté de votre retour, nonobstant que ladite déclaration ne soit encore vérifiée... »
La proposition d'une suspension d'armes et l'envoi d'un député, qui devait partir de Paris avant même qu'on y eût la réponse de M. l'archiduc sur cette ouverture, furent assez mal vus des Espagnols, qui déclarèrent aux médiateurs, le nonce du pape et l'ambassadeur de Venise,
qu'avant d'entrer en aucun pourparler de paix, ils désiraient être assurés de trois points du côté de la France, savoir : la restitution de la Catalogne, le rétablissement de M. de Lorraine dans ses États et l'abandonnement du Portugal'.
Une fois les négociations entamées, Turenne annonça à Fuensaldagne « qu'ayant fait de son côté tout ce à quoi il s'était obligé pour la paix, il s'en allait h Paris ». M""" de Longueville, avant de quitter Stcnay, voulut l'engager à lui donner sa parole de demeurer toujours dans les intérêts de M. le prince; « mais lui qui, après avoir montré, durant la prison de M. le prince, un si grand désintéressement, croyait pouvoir agir suivant qu'il le trouverait plus à propos, » s'y refusa absolument.
Condé et les siens pensaient beaucoup à leurs intérêts. Ils avaient fort à faire en ce moment de lutter contre la reine, que Gondi soutenait en secret. Le prince s'occupait aussi néanmoins de ceux de la famille de Bouillon.
« Les affaires, écrivait-il à Turenne le 18 mars, n'ont pas encore pris ici l'assiette qu'on pourrait souhaiter, et nous y travaillons du mieux qu'il nous est possible : le contrat de M. de Bouillon sera signé dans quelques jours, à sa satisfaction; il restait un article que j'ai fait résoudre avant-hier, qui l'avait arrêté jusqu'ici, et qui était très important; c'était pour faire jurer M. votre frère foi de prince, si bien que tout est, à cette heure, conclu. Pour vos intérêts particuhers, ma sœur m'en a entretenu fort au long ; j'y travaillerai comme je dois, et je vous jure qu'ils me seront plus chers toujours que les miens et que je ferai toutes choses pour vous le témoigner. ■»
Malgré ces promesses, Turenne jugea nécessaire de hâter son retour. Il quitta Stenay dans les derniers jours d'avril et arriva à Paris le 1" mai. Il avait conscience de la situation fausse où il s'était mis.
« Sachant que M. le prince et beaucoup de personnes de qualité voulaient venir au-devant de lui, sans affecter qu'il ne le désirait pas, il arriva cà Paris un jour plus tôt qu'il ne l'avait dit, n'aimant point ces sortes d'honneurs qui, assurément, sont de mauvaise grâce, quand on vient d'avec les Espagnols et que l'on entre en un lieu où le roi et la reine demeurent. »
Le prince de Condé, dès l'arrivée de Turenne, mena le maréchal au Louvre; Anne d'Autriche le reçut assez bien.
Le prince de Condé et Turenne étaient les deux seuls frondeurs à qui elle disait avoir pardonné de bon cœur. Pour les autres, elle avouait avoir eu besoin du précepte chrétien de l'oubli des injures. Pour engager d'une manière définitive le maréchal dans ses intérêts, elle donna l'ordre à Mazarin de terminer enfin l'échange de Sedan.
1 Lettre du sieur d'Arnetal au vicomte de Turenne, 10 mars IG.'il.
La longue et difficile affaire de la maison de Bouillon fut réglée par un contrat passé à. Paris, le îlO mars 1051, devant le notaire Vaultier, et par un brevet royal du même jour. Le duché d'Kvreux fut, avec celui de Château -Thierry, donné au duc de Bouillon en échange de la souveraineté de Sedan, et le titre de prince souverain lui fut reconnu ainsi qu'à Turenne. Le contrat relatif à l'échange de Sedan fut enregistré, mais fut seul enregistré par le parlement; le brevet qui reconnaissait aux Bouillon le titre de princes ne le fut pas. L'orgueilleuse maison arrivait cependant de fait au but de ses ardents désirs : la reconnaissance de ce litre de prince souverain, dont la revendication obstinée entravait toutes les négociations depuis dix ans.
Le mordant Saint-Simon a consacré un chapitre entier de ses mémoires à combattre les prétentions de la maison de Bouillon au titre de maison souveraine. Voici, d'après lui, l'origine de cette qualité de prince souverain que prenaient les seigneurs de Bouillon. Robert II, duc de Bouillon, seigneur de Sedan et autres lieux , cr après avoir bien servi en France, se tourna pour la maison d'Autriche, Il en fat plus mal content qu'il n'avait été de la France. Il s'y raccommoda , puis s'outrecuida jusqu'à dénoncer la guerre à l'Empereur par un héraut en pleine diète à Worms. Charles -Quint en rit, prit toutes ses places, le ruina, et Sedan ne fut sauvé que par la guerre qui s'alluma entre la France et l'Empereur. Une pareille déclaration de guerre ne se prendra jamais pour un titre de souveraineté, quand il est seul, le premier, et fondé sur aucun titre. D
Saint-Simon s'étend avec complaisance sur ce sujet, prouve que <r jamais en France Sedan ni Bouillon ne furent principautés, duchés, encore moins souverainetés d , et ajoute : « Aux pays étrangers, il n'en a pas été différent, en aucun desquels Sedan ni Bouillon n'ont jamais passé, ni pour souverainetés, ni pour principautés. ))
Quoi qu'il en fût, la famille de Bouillon tenait passionnément à ce titre de prince.
Par six brevets différents, dont le premier est du 20 mars 10^7 et le dernier du 15 février 1052, Louis XIV déclara solennellement que € sa volonté et intention étaient que les sieurs de Bouillon et de Turenne et leurs descendants jouissent du rang et préséance appartenant à leur maison, à cause du duché de Bouillon et des principautés souveraines de Sedan et de Raucourt, et fussent traités tout ainsi que les autres princes, issus de maisons souveraines, habitués en ce royaume. »
Le quatrième brevet, du 8 mars 1651 , porte que la cession et transport faits au roi de la propriété des terres souveraines de Sedan et Raucourt ne préjudicie, en façon que ce soit, pour ce qui concerne le rang et la préséance de la maison de Bouillon; au contraire, il est raison-
nable qu'elle y soit conservée et maintenue, tout ainsi que si elle était encore en possession des terres qu'elle a cédées en échange. Le sixième et dernier brevet, du 15 février 1G52, les confirma définitivement dans ce privilège qui excita les colères et les rancunes de la noblesse française.
Malgré ces concessions solennelles et répétées, qui lui avaient été arrachées à une époque néfaste de troubles et de défaillances du pouvoir, Louis XIV considéra toujours comme excessives les prétentions des Bouillon, et plus tard il se refusa obstinément à reconnaître le titre de prince souverain qu'ils s'attribuaient ^
Louis XIV, parvenu à la puissance la plus absolue qu'un roi de France ait pu exercer sur son peuple, pouvait penser et agir ainsi; mais, pendant la Fronde, l'épée de Turenne lui était nécessaire, et il n'hésita pas à faire les concessions qui pouvaient le gagner à sa cause.
Un an après la déclaration royale qui mettait Turenne et ceux de son parti hors la loi et ordonnait de lui « courre sus » , intervint une nouvelle déclaration en faveur de la duchesse de Longueville, du maréchal de Turenne et de tous ceux qui avaient suivi leur parti , donnée à Paris, le 5 de mai 1651 , et enregistrée au parlement le 19 du même jnois.
« Voulons et nous plaît, y était-il dit, que la mémoire de tout ce qui a été fait et entrepris, négocié et traité par notre dite cousine la duchesse de Longueville et notre dit cousin le maréchal de Turenne, et généralement par ceux qui ont suivi leur parti ou exécuté leurg ordres en quelque manière que ce soit, tant dedans que dehors notre royaume, depuis le mois de janvier de l'année 1650, soit éteinte pour jamais ; avons révoqué, révoquons et annulons, par ces dites présentes, nos lettres de déclaration des 1^'- février et 9 mai 1650, ensemble tout ce qui en conséquence pourrait avoir été fait contre eux; et, ce faisant, avons remis et remettons, rétabli et rétablissons notre dite cousine la duchesse de Longueville et notre dit cousin le maréchal de Turenne et tous nos autres sujets qui les ont suivis, de quelque qualité et condition qu'ils soient, en toutes leurs charges, gouvernements, biens, droits, honneurs, dignités et prérogatives, pour en jouir comme ils faisaient auparavant les susdites déclarations. i>
Ce fut pendant cet ét<' que Turenne épousa Charlotte de Caumont, fille et unique héritière d'Armand de Nompar de Caumont, duc de la
* Racine, son historiographe, qui ét;iit en assez mauvais termes avec la maison de Bouillon, parle ainsi de cette atlaire : « Messieurs de Bouillon sont princes par brevet; mais ce brevet ne fut point enregistré, comme l'échange l'a été. Ce lut depuis ce brevet que .M. de Turenne ne voulut plus prendre la qualité de maréchal de France, et ce fut M"» de Bouillon, sa sœur, qui l'en détourna. Il ne se trouva plus aux assemblées des maréchaux, et envoyait même leur recommander les affaires pour lesquelles on le sollicitait. Les maréchaux furent sur le point de le citer, mais ils n'osèrent. »
Force. Le contrat fut passé le t29 juillet 1651 au château de la Boullaye, en Normandie '.
Fils aîné du marrchal de la Force, Armand de Nompar, marquis de la Force, qui devint comme son père maréchal de France, avait épousé, en 1000, Jeanne de Rochefaton, dame de Saveilles, riche héritière d'une illustre maison de Saintonge, et non moins célèbre par sa beauté et sa fortune que par sa piété et son zèle pour la religion protestante. Il n'eut que deux enfants, un lils qui mourut jeune, et sa fille Charlotte, qui épousa Turenne. C'était, dit. Benoît, écrivain protestant, une femme d'un rare savoir et d'une piété presque sans exemple. Elle était profondément imbue des saintes Écritures, savait à fond les langues latine, grecque et hébraïque -, et était aussi remarquable par la noblesse et l'élévation de son caractère que par sa haute intelligence.
Leur union fut heureuse. On voit par les lettres intimes de Turenne à sa femme qui ont été publiées, la tendresse que Turenne avait pour elle, et qui ne se démentit jamais. Aussi paraît-il peu exact d'affirmer, avec le cardinal de Bausset , que , « dans l'intérieur de sa famille, ce grand homme n'était pas aussi heureux qu'il méritait de l'être, d Sauf quelques dissentiments assez graves d'ailleurs, il faut le reconnaître, sur les questions religieuses , raffeclion réciproque de Turenne et de sa femme «'tait parfaite.
Dans ses lettres, Turenne, avec une franchise entière, s'ouvrait à sa femme de ses préoccupations religieuses, des doutes que lui inspirait le protestantisme et de l'attrait qu'il éprouvait pour la religion catholique. Elle s'en irritait souvent. Un jour elle l'en reprit avec aigreur, mais d'une façon détournée. Turenne répondit avec tendresse et dignité : « J'ai été quelque temps à comprendre ce que vous vouliez me dire par un trait que vous lirez contre moi ; je ne le mérite pas, et dans une amitié comme la nôtre, les petites égratignures ne valent rien... Il faut que chacun agisse selon sa conscience...; mais rien ne peut altérer ma tendresse pour vous... ^. »
Louis XIV voulut favoriser par un don royal le mariage de Turenne. Nous voyons, en elfet, que cr par quittance passée devant le Semelieret le Cat, notaires à Paris, le il septembre 1658, M'"c la princesse de Turenne, comme procuratrice de M. le prince de Turenne, son époux, reconnaît avoir été payée par M. de Guénégaud, trésorier de l'Epargne,
> Les biographes de Turenne, Raguenct, Uamsay, et de nombreux auteurs après eux, se bornent à indiquer coinrac date approximative de son mariage « le commencement de l'année 165:» », c'est-à-dire une époque à laquelle il était déjà marié depuis près de deux ans. Ce défaut d'exactitude est bien singulier île la part d'écrivains qui ont eu entre les mains non seulement tous lus documents qu'a publiés plus tard le comte de Grimoard, mais en outre do nombreux papiers de famille qji n'ont pas été livrés à l'impression, et qui devaient établir d'une façon précise la date de cette union.
* Jacques de l'olùivre (Operarius), Laudalio fiiuf/jiis Anluml lUuillonii, domini Molaiifjii , in-folio, 1772, p. 37 et :1S.
3 Lettre à .M"'« de Turenne, Il juin 1660.
de la somme de cent mille livres, accordée dans le contrat de mariage audit seigneur prince par le roi , de l'avis de la reine régente, sa mère, ainsi que Sa Majesté a accoutumé de donner à ceux de sa naissance et qualité. j> Turenne de plus obtint en ce moment la restitution d'une somme de trois cent mille livres qu'il avait avancée pendant la guerre d'Allemagne. Après le traité de Westphalie, le maréchal ayant fait observer « qu'il avait avancé plusieurs deniers pour l'entretien et subsistance de l'armée qu'il commandait en Allemagne pour le service de Sa Majesté, fortifications déplaces et autres dépenses nécessaires », le roi avait ordonné de lui rembourser trois cent mille livres, et, pour ce motif, avait expédié à la chambre des comptes un acquis patent de cette somme, en date du "20 septembre 1649, enregistré à ladite chambre le 5 novembre suivant. En vertu de ce titre, Turenne s'était alors rendu adjudicataire des aides des élections d'Auxerre et de Vézelay ; mais sa révolte contre l'autorité royale et diverses autres causes empêchèrent Turenne d'entrer en jouissance de ces deniers. Le maréchal réclama de nouveau ces trois cent mille livres en 1G51 , et le roi accorda, le 4 septembre 1651 , (T la vente et aliénation desdites aides, jusqu'à concurrence de vingt-deux mille livres de rentes que Turenne percevra par an, jusqu'à ce qu'il soit en possession de son dû ^ d
Turenne passa quelques mois à la cour, se tenant en dehors des intrigues qui se tramaient autour de lui. Condé s'efforçait de l'attacher à sa cause et de le compromettre aux yeux de la reine. Mais, « ayant aisément reconnu qu'il ne s'agissait que des intérêts particuliers et de belles apparences au dehors qui pourraient tromper ceux qui ne voyaient pas clair, d le maréchal se montra fort réservé. Une chose le blessa profondément. Ses troupes, « qui seules avaient travaillé pour la liberté de M. le prince, demeuraient sans nul établissement ni quartier, » tandis que celles de Condé étaient bien logées et bien payées.
La cour lui paraissait « en un état bien bas, se méfiant de presque tous les gens de qualité qui y allaient, et n'osant faire aucune action de vigueur en arrêtant ni môme en témoignant aucune mauvaise volonté à personne. M. de Turenne, ayant agi en toute rencontre contre les intérêts de M. le cardinal de Mazarin, n'avait nulle pensée de se raccommoder avec lui et ne faisait aucune diligence à se mettre bien avec la reine; mais il voyait si peu de règle dans les pensées de M. le prince, qu'il ne voulait prendre aucun nouvel engagement avec lui. )j
Condé, s'étant cru menacé d'une nouvelle arrestation pendant une nuit où deux compagnies de gardes passèrent par hasard sous ses fenêtres, s'enfuit à Saint-Maur, à deux lieues de Paris. « Cette journée-
1 Archives nationales , E 1697 's».
1651J CHAPITRE !ll 143
là, tous ceux qui étaient entièrement attachés à ses intérêts s'en allèrent le trouver, et M. de Turenne alla chez la reine. i> Mais, comme on n'en venait pas encore à une rupture ouverte « et que beaucoup de gens l'allèrent voir, qui ne lui avaient donné aucune parole, M. de Turenne s'y en alla aussi ; il eut un entretien de deux heures avec lui dans le parc, où ils se promenèrent tous deux, et il n'y eut point de compliments que M. le prince ne lui lit j). Mais Turenne ne voulut point s'engager, a 11 souhaitait que les aflaires vinssent en état que M. de Bouillon et lui pussent se raccommoder avec la cour, mais il ne faisait pour cela aucun pas contre la bienséance, d
Condé cependant se disposait à la guerre , bien qu'il n'y fut pas encore absolument résolu. Il lit un fonds de cent mille écus, rassembla des troupes, envoya sa femme et son fils au château de Montrond, et négocia en secret avec l'Espagne. Son arrogance et ses hauteurs accroissaient chaque jour le nombre de ses ennemis ; le coadjuteur lui tenait tète, et le parlement faillit maintes fois devenir le théâtre de luttes sanglantes. Condé, voyant tout le monde s'éloigner de lui, voulut s'attacher la maison de Bouillon. Il chargea la Rochefoucauld de négocier avec elle.
Le duc de Bouillon et M. de Turenne étaient, l'un et l'autre, amis particuliers du duc de la Rochefoucauld , et celui-ci n'oublia rien pour leur faire embrasser le même parti que lui. <r Le duc de Bouillon lui parut irrésolu, désirant de trouver des sûretés et ses avantages, se défiant presque également de la cour et de M. le prince, et voulant voir l'affaire engagée avant que de se déclarer. M. de Turenne, au contraire, lui parla toujours d'une même manière \ <r prétendant que l'engagement qu'il avait avec le prince avait pris fin avec sa prison, et qu'ainsi il pouvait se déterminer hbrement, selon ses inclinations ou ses intérêts.
Enfin (T le prince de Condé se résolut à une guerre qu'il eût dû commencer du temps de la PYonde s'il avait voulu être le maître de l'Etat, ou qu'il n'aurait dû jamais faire s'il avait été citoyen ^ »
11 fallait prendre un parti; la maison de Bouillon se déclara pour la cour. Cette détermination surprit bien des gens. Retz croit nécessaire <f. d'expliquer ce qui se passa entre M. le prince et M. de Turenne... d; mais il est embarrassé, et son exphcation est fort obscure. Il fait observer, d'un côté, que M. le prince était l'homme le moins capable d'une imposture préméditée. Il remarque, de l'autre, qu'il n'a jamais vu personne moins capable d'une vilenie que M. de Turenne. « Reconnaissons encore ici, dit-il en terminant, qu'il y a des points inconcevables dans l'histoire à ceux même qui se sont trouvés le plus proches des faits. y>
' Mémoires de la Rochefoucauld.
■ Voltaire, Sicclr de Louis XIV.
Il est difficile de se rendre un compte exact des motifs qui guidèrent le maréchal dans sa détermination. En tout cas, ils sont complexes. Condé s'était conduit d'une manière peu satisfaisante à son égard. Le duc de Bouillon et sa femme, si puissants tous deux sur l'esprit de Turenne, s'étaient décidés pour la cour. On a prétendu, et cela peut être vrai, qu'au fond du cœur le grand capitaine avait le secret désir de ne plus être au second rang, comme il l'eût été toujours en embrassant le parti de M. le prince ; tandis qu'avec la reine et Mazarin ses grandes capacités militaires lui assuraient le premier. Mais on peut, je crois, sans trop s'avancer, faire entrer aussi , et en première ligne , au nombre des motifs qui le poussaient dans le parti du roi, la triste expérience qu'il avait acquise des guerres civiles, le sentiment des malheurs qu'elles imposaient au pays et la position humiliante et cruelle d'un général qui se révolte contre l'autorité légitime et qui tourne contre sa patrie les armes qu'il a reçues d'elles pour la défendre.
Quelques jours après, le 7 septembre, jour où Louis XIV entra dans sa quatorzième année, âge de la majorité des rois, M. le prince quitta Paris. Tandis que le prince de Conti et la duchesse de Longueville s'arrêtaient à Bourges pour soulever le centre, il se rendait à Bordeaux ^ où il se mit sous la protection du parlement de Guyenne. Un corps important des troupes du prince, sous la conduite de Tavannes, se réunissait auprès de Stenay aux Espagnols pour menacer Paris.
La reine sortit de Paris le ill septembre. Elle confia la direction de l'armée de Guyenne au duc d'Harcourt, qui fit tête à Condé. Palluau alla avec la cour occuper Bourges et menacer Montrond. Condé reçut des renforts espagnols; Marsin, qui servait en Catalogne, lui amena deux régiments, et le prince s'empara de Saintes et de Cognac. Mais d'Harcourt reprit Cognac, enleva une partie du bagage de l'armée du prince sous ses yeux, s'assura de la Rochelle et releva le parti du roi. Condé, ne se sentant pas encore de force à lutter, essaya de négocier; il eut soin de faire savoir à la reine qu'il ne s'opposait plus au retour de Mazarin. Connaissant l'impopularité du ministre, il n'ignorait pas que son rappel soulèverait un mécontentement général, et qu'à la seule nouvelle de son retour le duc d'Orléans, le parlement et la population de Paris se déclareraient ouvertement contre la reine.
Son calcul était juste. Le 2 octobre, Mazarin fut invité à lever des troupes et à se préparer à rentrer en France. 11 obéit, et, quand il eut rassemblé un corps d'armée, il quitta Briihl, où il avait passé le temps de son exil, et se rendit à Sedan. Là il fut rejoint par le maréchal d'IIocquincouit, qui lui amenait les garnisons de Picardie et de Champagne, et qui prit le commandement de toutes les troupes. Le :2G décembre, sentant la nécessité de se concilier le seul homme de guerre qui put alors tenir tête à Condé dans une longue campagne, le cardinal écrivait à Fouquet :
« Pour M. de Turenne, il sait l'estime et la tendresse que j'ai eues pour lui... Je suis toujours le même, nonobstant tout ce qui s'est passé, l'affection que j'avais pour lui ayant jeté de trop profondes racines pour pouvoir être arrachée par de semblables accidents. J'ai écrit déjà fortement à la cour qu'on trouve moyen de ne pas laisser inutile un homme de sa considération, et j'espère qu'il sera satisfait sur ce point -là... Il est injuste de se plaindre que j'aie préféré d'autres à lui pour le commandement des troupes qui m'accompagnent; il peut bien croire que j'aurais tenu à beaucoup d'honneur et d'avantage qu'il eût voulu venir, ainsi que je l'en aurais conjuré si j'avais cru qu'il en eiît la moindre pensée. J'ai cru que ce serait imprudence de m'adresser, pour une affaire de cette nature, à une personne avec qui je n'avais encore aucune liaison. Du reste, il voit l'état où je suis; si ma fortune devient meilleure, j'ose répondre qu'il s'en ressentira, étant résolu de chercher toutes les occasions de faire quelque chose de solide pour lui et l'obliger par ce moyen à être de mes amis sans aucune réserve '. »
Quelques jours auparavant, le 21 décembre, le cardinal, « sur le point de rentrer en France avec un corps de troupes, pour ne pas regarder dans un repos honteux, et peut-être criminel, le nouveau feu qui venait de s'allumer dans le royaume, jd avait écrit à M'ie de Bouillon une lettre des plus curieuses et des plus intéressantes, dans laquelle il expose et justifie sa conduite, qui n'a, dit-il, d'autre motif que le bien de l'Etat, et dans laquelle il supplie M^e de Bouillon <i de lui accorder ses puissants offices auprès de Son Altesse royale, pour lui faire agréer son dessein d et pour le faire « rentrer dans ses bonnes grâces ^ d .
Mlle de Bouillon ou ne voulut pas se charger de cette mission, ou échoua dans sa négociation, car Gaston demeura au nombre des adversaires du roi, et l'animosité redoubla contre le cardinal.
Le 27 décembre, le parlement ordonna aux populations de courre sus à Mazarin, de vendre ses biens, et mit sa tète au prix de cent cinquante mille francs. Le 2 janvier 1052, trois conseillers furent délégués pour aller s'opposer au passage du cardinal; mais leurs elïorts furent inutiles. Le 28 janvier, Mazarin, après avoir traversé sans difficulté la France presque tout entière, rejoignait la cour à Poitiers. L'armée royale était d'environ neuf à dix mille hommes, la plus grande partie de cavalerie. Condé, voyant le mécontentement grandir de tous les côtés, espéra qu'il se produirait un so,ulèvement général et rompit les négociations entamées.
A ce moment Turenne était encore à Paris.
MM. de Bouillon et de Turenne, après s'être séparés de M. le prince,
1 Mazarin àFouquet, 26 décemhre IG-ïl.
' Baluze, Histoire généalogique de la maison d'Auvergne, t. II, p. 8C6.
étaient restés à Paris, où ils vivaient l'un et l'autre d'une manière fort retirée. Le cardinal de Retz les voyait fréquemment. Il n'oublia rien pour engager Monsieur à faire entrer les deux frères dans ses intérêts avant qu'ils se fussent déclarés pour la cour. « L'aversion naturelle que Gaston avait pour l'aîné, sans savoir trop pourquoi, l'empêcha de faire ce qu'il se devait à soi-même en cette rencontre , et le mépris que le cadet avait pour lui, sachant très bien pourquoi, n'aida pas au succès de sa négociation '. »
MM. de Bouillon et de Turenne, s'étant accommodés avec la cour, eurent assez de confiance dans le cardinal de Retz pour lui confier leur accommodement, bien qu'il fût du parti contraire, et celte confiance, dit le coadjuleur, leur valut leur liberté. En effet, Monsieur, qui fut averti qu'ils allaient servir le roi et qu'ils devaient sortir de Paris, voulut les faire arrêter et en donna l'ordre au vicomte d'Auslel. Retz, prévenu par lui, gagna du temps pour leur donner celui de s'évader, et manda à Turenne de se sauver sans perdre un moment Le vicomte d'Austel manqua les deux frères de deux à trois heures... « Cet avantage, ajoute Retz, ne nuisit pas, coume vous pouvez croire, à serrer la vieille amitié qui était entre M. de Turenne et moi. » Turenne se rendit à Poitiers avec son frère. Il savait qu'ils seraient bien reçus à la cour. « Ceux qui environnaient le roi, dans l'absence du cardinal, n'avaient cherché qu'à nuire aux deux frères ; » mais depuis le retour de Mazarin les choses avaient bien changé, et Turenne « trouva la cour entièrement gouvernée par lui » .
D'IIocquincourt, qui venait de ramener Mazarin en France et de recevoir, en échange de ce service, le bâton de maréchal, commandait en chef quand Turenne rejoignit la cour. Pour ne pas le mécontenter, Mazarin pria Turenne de partager le commandement avec lui. La cour craignait un refus de sa part ; mais le grand capitaine, a voyant qu'il fallait aller au bien des affaires dans un temps où elles étaient en si mauvais état, n'en fit point de scrupule d. La situation était difficile. Gondé avait un parti puissant en Guyenne, et les Bordelais s'étaient déclarés en sa faveur.
Le duc d'Orléans rassemblait une armée sur les bords de la Loire. Le parlement de Paris, poussé par la populace, prenait des mesures d'une violence inouïe. La cour quitta Poitiers en février, prit Angers, les Ponts -de- Ce, et remonta la rive gauche de la Loire vers Tours et Blois, où elle arriva le 26 mars. Pendant ce temps, un corps de six mille hommes était venu, sous la conduite du duc de Nemours rejoindre les troupes de Gaston près d'Orléans. Cette vifie ferma ses portes au roi, sur les instances de Mademoiselle, qui y entra au moment où la cour y arrivait.
1 Mémoires du cardinal de Retz.
Le 'ïl mars, la cour coucha à Clcry, d'où elle partit le lendemain pour aller à Sully. Un fort détachement de l'armée des princes suivait sur la rive droite de la Loire l'armée royale, qui marchait sur la rive gauche.
Au moment où la cour passait, sans aucune précaution, sous les murs de Gergeau (Jargeau), petite ville qui possédait un pont sur la Loire, le baron de Sirot, qui commandait le détachement de l'armée des princes, attaqua vigoureusement la tête du pont qui était de son côté, à dessein de tomber dans la marche de la cour. Il s'était déjà rendu maître de la porte qu'il avait attaquée, et faisait travailler à un logement vers le milieu du pont, pour y placer deux pièces de canon et abattre l'autre porte, quand Turenne, qui s'était avancé pour venir au-devant du roi, entendit le bruit de la mousqueterie. Il quitta son chemin et se jeta dans Jargeau avec les officiers qui l'accompagnaient. Il y trouva quelque infanterie, mais mal pourvue de munitions et démoralisée. Il rassembla toute la garnison, environ deux cents hommes, près de la porte attaquée, et, voyant que les soldats n'avaient plus de quoi tirer, il se résolut à payer d'audace comme il faisait parfois dans les circonstances désespérées. Il fit ouvrir la porte, baisser le pont-levis, et commanda d'une voix haute à l'infanterie qui bordait la courtine que, sous peine de la vie, personne ne lirai sans son ordre. Puis il lit mettre pied à terre à tous les officiers, s'élança à leur tète l'épée à la main et chassa les ennemis de leur logement au milieu du pont, malgré leur résistance et l'effet de leur canon, dont les volées tuèrent ou blessèrent plusieurs personnes autour de lui. Après les avoir refoulés sur l'autre rive, il revint, fit refermer la porte et dresser derrière une forte barricade de tonneaux pleins de sable, à l'épreuve du canon. Pendant ce temps des renforls arrivaient. Le hardi coup de main du baron de Sirot était manqué. Sirot fut mortellement blessé dans le combat. Turenne, pour achever de mettre la cour dans une entière sûreté, fit rompre deux arches du pont. Cette rencontre, insignifiante par elle-même, fut d'un grand effet, (r L'on peut dire que jamais la France n'avait été dans un péril plus grand ; car, si le passage de Jargeau eut été pris dans le moment que Leurs Majestés passaient dans la plaine qui est voisine, il n'y avait pas lieu de sauver leurs personnes ' . »
Il est certain, en effet, que sans Turenne Jargeau eût été emporté. Une fois ce poste pris, il n'était rien de si facile que de couper en deux l'armée royale et de prendre la cour, qui passait à une lieue de là sans aucune précaution, au milieu des troupes en désordre. La reine le comprit et remercia le maréchal, en présence de la cour, d'avoir sauvé l'État^
* Mémoires du maréchal du Plessis.
* Quelque important que fût le service qu'il avait rendu à la cour, quelques dangers qu'il
Le 31 mars, les troupes arrivèrent à Gien et y passèrent la Loire. L'armée royale était dépourvue de tout, mais en peu de jours on trouva à l'équiper et à l'armer. Les approvisionnements affluaient de tous côtés, grâce à l'activité et à l'habileté de Mazarin. Sept pièces de canon vinrent de Nantes. Le 4 avril arriva de Roanne « de quoi armer deux mille hommes d. Le 6, Turenne reçut « quinze cents mousquets et mille piques dont il avait bon besoin; mais avec cela toutes les troupes étaient armées ». Tout cela arrivait à propos. On venait d'apprendre que Condé avait rejoint l'armée des princes. Cette nouvelle effraya la cour : <r Quelque mine qu'on fasse ici , on voudrait que M. le prince fût encore en Guyenne. » Sans son arrivée, en effet, les choses eussent pu prendre une tout autre tournure. L'armée des princes se trouvait dans un grand danger. Elle était dirigée par Nemours et Beaufort, tous deux sans expérience et sans talents militaires, qui se jalousaient et se contrecarraient sans cesse. Gaston, qui donnait de Paris des ordres inexécutables, n'avait qu'une idée, c'était de retenir l'armée près de Paris. Nemours voulait passer la Loire, sauver Monlrond et opérer dans le Centre une puissante diversion en faveur de Condé, presque accablé dans le Midi. Les deux corps étaient sur le point de se séparer et de devenir, l'un après l'autre, la proie de Turenne, quand Condé, en quelques jours, traversa la France entière, d'Agen à Montargis, avec la Rochefoucauld, Marsillac, Guitaut, Chavagnac, Courville et un valet de chambre. Il rejoignit son armée au camp de Lorris, près Montargis, le l^r avril, et fit immédiatement cesser les divisions qui la paralysaient en en prenant le commandement absolu. Il rassembla tous ses régiments, et après un jour de repos enleva Montargis et Château-Renard, puis il se porta rapidement sur Bléneau.
Le 6 avril, Turenne était à Briare, le maréchal d'IIocquincourt à Bléneau. Turenne ayant été voir d'Hocquincourt, remarqua que ses quartiers étaient bien éloignés les uns des autres ; d'IIocquincourt les avait, en effet, dispersés à dessein pour assurer les fourrages. Turenne ne put s'empêcher de dire à son collègue qu'il trouvait ses quartiers bien exposés et lui conseilla de les rapprocher ; mais d'IIocquincourt reçut assez mal cet avis; et Turenne, ne croyant point à une attaque immédiate, se retira sans insister. Les deux maréchaux devaient réunir leurs troupes le lendemain. Ils avaient compté sans Condé. Impétueux comme toujours, le prince, dans la nuit du 6 au 7 avril, franchit le canal de Loing , que les gardes avancées de d'IIocquincourt ne défen-
eùt courus dans cette affaire, Turenne en parle à peine dans une lettre écrite par lui quelques jours après à sa femme. Elle lui avait demandé si elle devait quitter Paris. Il lui répond que si elle y peut trouver quelque sûreté , il n'en faut pas bouger, et qu'elle pourrait aller chez quelqu'un de leurs amis. En post-scriptum il ajoute simplement : « Il s'est passé quelque chose à Gergeau qui n'est pas de grande considération. »
dirent pas. Il fit successivement plier tous les régiments qui lui furent opposrs et enleva Dh'neau. D'IIocquincourt, après s'être vaillamment baltu, se replia sur Saint-Fargeau, laissant tout son bagage et trois mille chevaux aux mains de l'ennemi. Turenne, averti de ce qui se passait à Bléneau, crut d'abord à une attaque du duc de Nemours et s'en mit peu en peine. Il se porta avec quelques régiments d'infanterie sur les hauteurs de Gien ; mais, en voyant cà la lueur des villages incendiés les dispositions et l'ensemble du combat, il devina la vérité et s'écria : « M. le prince est là. II fit dire à son artillerie et à la cavalerie de venir le joindre, et manda à d'IIocquincourt de rallier ses troupes et de les lui amener dès qu'il le pourrait ; puis il continua sa marche. La nuit était obscure. Condé avait toute son armée sous la main. Turenne n'avait avec lui que deux mille hommes d'infanterie et deux régiments de cavalerie. Il n'avait pas de guides, et de temps en temps « on s'arrêtait, pour écouter si l'on n'était pas trop près des ennemis ».
« Jamais, a-t-il dit depuis, il ne s'est présenté tant de choses affreuses à l'imagination d'un homme qu'il s'en présenta cà la mienne. II n'y avait pas longtemps que j'étais raccommodé avec la cour, et qu'on m'avait donné le commandement de l'armée qui en devait faire la sûreté. Pour peu qu'on ait de considération, on a des ennemis et des envieux ; j'en avais qui disaient partout que j'avais conservé une liaison secrète avec M. le prince. M. le cardinal ne le croyait pas; mais au premier malheur qui me fut arrivé, peut-être aurait-il eu le même soupçon qu'avaient les autres. De plus je connaissais M. d'Hocquincourt, qui ne manquerait pas de dire que je l'avais exposé et ne l'avais point secouru. Toutes ces pensées étaient affligeantes; et le plus grand mal , c'est que M. le prince venait à moi le plus fort et victorieux ^ d
Tous les officiers généraux étaient d'avis qu'on reculât pour aller défendre la personne du roi. Ils estimaient que c'était là le seul parti qu'on avait à prendre dans cette extrémité et avec des troupes si inégales ; mais Turenne, absorbé dans des réflexions proportionnées à l'importance de l'affaire et du danger, ne leur répondait rien et donnait brièvement les ordres nécessaires ; il marchait toujours et pressait les troupes de redoubler de diligence. « La Barge s'approcha de lui pour l'avertir que tout le monde murmurait et qu'on croyait qu'il allait tout perdre s'il ne retournait à la personne du roi; le vicomte de Turenne lui répondit : <t C'est là une belle ressource après T l'exemple qu'Orléans vient de donner, avant même qu'on ait reçu «. aucun échec; où est-ce qu'on ouvrira les portes lorsque nous nous <f présenterons vaincus et fugitifs? Non, non, la Barge, ajouta- t-il,
' Saiat-Évremond , Éloge de M. de Turenne,
loO HISTOIRE DE TURENNE [1652
« je suis las de ma destinée; c'est encore pis qu'à Rethel , il faut périr « ou tout sauver '. »
Au point du jour, il s'arrêta un moment pour attendre sa cavalerie dans une vaste plaine en vue de l'ennemi , où il avait un assez grand bois à sa gauche et à sa droite des marais. Autour de Condé on jugeait ce poste avantageux ; Condé en jugea bien différemment. « Si M. de Turenne demeure là, dit-il, je m'en \'nis le tailler en pièces ; mais il se gardera bien d'y demeurera d En effet, dès que Turenne eut été rejoint par le gros de sa cavalerie , que Navaille et Palluau lui amenaient, il recula et trouva un peu plus loin une position qu'il jugea si favorable, qu'il fit dire à Mazarin par le marquis de Pertuis, son capitaine des gardes, que le roi pouvait demeurer à Gien sans rien craindre. Le maréchal plaça son artillerie en batterie sur une hauteur ; en arrière, il plaça des troupes de pied ; au bas, en avant, il déploya sa cavalerie dans une plaine trop étroite pour que celle de Condé pût profiter de sa supériorité numérique, et où l'on ne pouvait arriver que par une chaussée étroite qui traversait un bois marécageux et que son canon balayait dans toute sa longueur. Cet étroit défilé était la clef de la situation ; Condé y lança successivement six escadrons qui ne purent passer. Turenne le défendit lui-même, l'épée à la main, tandis que ses boulets « faisaient un grand effet sur les troupes des ennemis » , un effet que le duc d'York qualifie « d'exécution terrible ». Pendant ce temps, d'Ilocquincourt arriva avec sa cavalerie. Le duc de Bouillon vint aussi avec « toutes les personnes de qualité de la cour » qu'il put décider à prendre part à une lutte qui pouvait être décisive. On attendit jusqu'à la nuit et on se retira de part et d'autre, l'armée du roi à Briare, celle de Condé à Châtillon. Pour la première fois, les deux plus grands hommes de guerre du siècle avaient él(' opposés l'un à l'autre, et Turenne, avec des forces bien inférieures, avait fait reculer Condé victorieux. L'avantage était resté à la science du stratégiste sur la fougue et l'impétuosité du soldat.
Tandis que se Hvrait la bataille, l'épouvante avait été grande dans Gien, où était le roi, car des fenêtres du château on voyait toute la côte couverte de fuyards, qui venaient semer dans la ville les bruits les plus alarmants. La cour, pauvre et malheureuse, à laquelle toutes les villes fermaient leurs portes, eût été perdue sans ressource si Condé eût triomphé. Les équipages furent préparés, et l'on disposa tout pour la fuite ; mais sans Turenne « la reine et Mazarin tombaient tous deux entre les mains de leurs ennemis, qui eussent mis la reine dans un cloître et fait un mauvais parti au cardinal, et, tenant la personne du roi, eussent gouverné à leur mode sous son nom. Le car-
1 Histoire manuscrite de Turenne. — Papiers de Fleurj'. > Désormaux , Histoire de Condé.
16o2] CHAPITRE lll loi
dinal aussi fut fort rtonné ; mais la reine ne ti'moigna point de peur. Elle se coiflait lorsqu'elle apprit ces nouvelles, et elle demeura attachée à son miroir, n'oubliant pas à tortiller une seule boucle de ses cheveux, et de là elle fut diner, où elle mangea d'aussi bon appétit et aussi tranquillement que si elle n'eût couru aucun risque'. » Enfin la reine put, à juste titre, dire au maréchal qu'il vena'ït de remettre une seconde fois la couronne sur la tète de son iils, et Mazarin résolut de lui confier dès lors le commandement suprême de l'armée.
Le soir de la bataille de Bléneau, quand les troupes ennemies étaient encore en présence, Condé reconnut le maréchal d'IIocquincourt, qui était venu lui-même replier les derniers postes; il le fit prier d'avancer; sur sa parole, d'Hocquincourt se rendit au désir du prince, qui causa quelque temps avec lui. Le maréchal essaya de rejeter sur Turenne, qui ne l'avait pas secouru assez vite, la honte de sa défaite ; mais Condé , qui connaissait la valeur respective de ses deux adversaires , ne répondit à ces injustes récriminations que par des plaisanteries qui firent rougir d'Hocquincourt.
Le lendemain, Mazarin fit faire une relation de la journée de Bléneau. Il voulait la commencer en rappelant le conseil que Turenne avait donuf^ à d'Hocquincourt de rapprocher ses quartiers ; mais Turenne supplia d'effacer ces détails, qui pourraient blesser son collègue, et, comme on lui faisait part des injustes accusations que d'Hocquincourt portait contre lui, il se borna à répondre qu'un homme aussi affligé qu'il l'était devait avoir au moins la liberté de se plaindre.
Après la bataille de Bléneau, Condé, au lieu de pousser vigoureusement l'armée royale, inférieure à celle qu'il commandait, se contenta de l'avantage insignifiant qu'il avait obtenu sur le maréchal d'Hocquincourt, et jugea sa présence plus utile à Paris qu'à l'armée. Il accourut donc à Paris , où il arriva le i\ avril, pour tâcher d'entraîner la grande cité dans sa révolte contre le roi.
Il trouva tout le monde d'accord dans la haine contre Mazarin; mais personne ne paraissait disposé à prendre parti pour lui contre le roi. Les magistrats voulaient bien avoir le droit de condamner et d'exiler un ministre, mais ils se refusaient à toute alliance avec l'étranger, à une rébellion à main armée. Condé dut promettre qu'il se bornerait à demander l'expulsion du cardinal.
Le prince, découragiî, envoya des émissaires à Mazarin pour traiter d'un accommodement. Mais, négocier avec cet habile et fin politique, c'était lui donner le moyen de triompher. Condé et Mazarin , quoique
* Monoires de Montglat.
de caractères fort opposés, offraient, lorsqu'ils traitaient, un point de ressemblance , c'était de ne jamais avoir de prétentions bien arrêtées ; ils traînaient en longueur, fatiguaient l'adversaire et cherchaient toujours à profiter des circonstances qui se produisaient au cours des négociations, pour obtenir de meilleures conditions. Le coadjuteur, nommé cardinal par le pape Innocent X, ne négligea rien pour empêcher l'accord. Il avait tout intérêt à entretenir l'hostilité entre ces deux hommes, afm de pouvoir se poser un jour en arbitre de la paix et rester maître de la situation.
Au bout de quelque temps , Condé vit qu'il était joué et se décida à reprendre la lutte ; mais Turenne avait bien employé le temps que lui avait procuré Mazarin. Après avoir laissé l'armée royale se reposer de ses fatigues, il s'était porté sur Paris en tournant l'armée ennemie, que commandaient Tavannes, Yallon et Glinchamp. De Saint-Fargeau il gagna Auxerre, Joigny, Sens, Mojitereau, et passa la Seine à Moret. L'ennemi, comprenant son dessein, mais trop tard, voulut gagner la Ferté-Alais. Il l'y précéda d'une heure, et se posta fortement à Châtres, aujourd'hui appelé Arpajon^ L'armée des princes tourna sur sa gauche et se mit à couvert à Étampes. La cour était arrivée par Sens à Melun et à Corbeil (23 avril). Turenne était fort d'avis qu'elle s'en allât droit à Paris. Mazarin s'y refusa, et elle alla s'établir à Saint-Germain avec quelques détachements qui s'emparèrent de presque tous les passages autour de Paris.
On se préoccupait beaucoup, à ce moment, de l'attitude que prendrait le duc de Lorraine. Charles IV, dépouillé de ses États, réduit au rôle de condottiere, s'était, au mois de janvier, lié par un traité au parti des princes ; mais chez lui une résolution n'était jamais définitive. Son armée, composée de vieux régiments, moitié allemands, moitié lorrains, formait toute sa fortune. Il l'offrait sans vergogne au plus offrant; mais, très ménager de son bien, c'est-à-dire du sang de ses soldats, il aimait mieux les conduire au pillage qu'au combat. Il ne se piquait pas de fid('lité. Dans le même temps il recevait des subsides de l'Espagne, passait ouvertement pour servir les princes, et acceptait l'argent de la cour, trompant également tout le monde*.
1 Tous les auteurs que j"ai consultés ont écrit indistinctement Châtres ou Chartres. Châtres est un petit village du canton de Tournan , à vingt-quatre kilomètres au nord de Melun et sur la rive droite de la Seine. Chartres est à soixante kilomètres sud-ouest d'Arpajon, de l'autre côté d'Étampes. Aussi la position que prit Turenne a-t-elle été un sujet d'embarras pour plusieurs écrivains modernes. Pour comprendre ce passage, il faut se rappeler qu'Arpajon porta le nom de Châtres jusqu'en 1720, époque à laquelle cette ville fut érigée en marquisat en faveur de Louis de Séverac, marquis d'Arpajon, qui lui donna le nom de sa famille , originaire du Rouergue.
2 « Il vient d'arriver un courrier de Rethel qui dit y avoir laissé M. le duc de Lorraine avec une partie de ses troupes. M. de Sablonnières et M. de Beaujeu (l'un envoyé du roi , et l'autre du duc d'Orléans) marchent avec lui comme s'ils agissaient pour de mêmes in-
En attendant qu'il eût pris un parti, Turenne infligea aux troupes rebelles un échec important. Mademoiselle ayant l'intention de se rendre d'Orléans à Etampes, et de là à Paris, fit demander un passeport à Turenne, ce qui lui fut accordé... Mais Turenne, se doutant que Mademoiselle voudrait, en partant, se donner le plaisir de passer en revue l'armée des princes, et qu'ainsi il trouverait les troupes en bataille hors de la ville, se résolut à risquer une attaque. Le 5 mai, en efi"ct, il arriva à l'improviste auprès d'Étampes, au moment où finissait la revue pressentie. En voyant venir l'armée royale, les ennemis se retirèrent dans la ville et les faubourgs.
Turenne résolut d'attaquer un faubourg long et étroit, enfermé entre une. rivière et un ruisseau, qui en font une île communiquant avec la ville par un pont. Le combat fut fort opiniâtre ; après avoir emporté le faubourg, Turenne le ferma, du côté de la ville, par une forte barricade, pour s'opposer aux secours qui pourraient venir de la ville. L'ennemi, en effet, essaya bien de sortir; mais, dit Mademoiselle, <î il se rencontra un embarras qui retarda le secours que l'on pouvait donner; c'est que, pendant que les troupes étaient sorties le matin, l'on avait mené tous les bagages dans la ville, et, comme Etampes n'est quasi qu'une rue, elle se trouva si pleine et si embarrassée, que l'on eut peine à passer. » Les secours arrivèrent trop tard. Tout ce qu'il y avait dans le faubourg, trois mille hommes environ, fut tué ou pris.
Après ce succès, qui aurait pu être beaucoup plus important sans de fausses manœuvres que fit d'iïocquincourt, Turenne se logea à Palaiseau pour intercepter les communications entre Paris et Etampes. Des partis de l'armée royale vinrent à Bourg-la-Reine et Yillejuif, et la terreur se répandit dans la banlieue de Paris. Les paysans se réfugiaient dans la ville avec leurs meubles et leurs bestiaux. Gondé, pour rassurer les bourgeois, fit une sortie et s'empara de Saint- Denis; mais, le lendemain, les troupes royales reprirent cette ville , dont la population était attachée au roi, et y laissèrent garnison (Il et 12 mai;.
Ces heureux succès firent résoudre la cour à assiéger Etampes , afin de « tâcher de dissiper le corps d'armée qui y était renfermé, qui était le fondement de la guerre civile ».
Le 25 mai, Turenne, débarrassé d'Hocquincourt, que Mazarin avait « renvoyé, non sans murmure de sa part d, dit Monglat , à son gouvernement de Péronne, sous prétexte que les Espagnols s'en approchaient, arriva sous les murs de la ville, et, « avant qu'il fût nuit, il s'empara de toutes les maisons qui sont hors de la ville. » La garnison
térèts; cette société met beaucoup de gens en doute de ce que l'on en doit espérer, mais celui qui en a porté la nouvelle assure que les bonnes intentions sont pour nous.» 'Lettres "t Mémoires de Turenne, nouvelles du 27 avril.)
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élait de sept mille hommes; l'armée royale, qui n'était que de dix mille , n'était pas assez forte pour faire un siège dans toutes les formes ; aussi n'altaqua-t-on que d'un côté; la tranchée ne fut ouverte que de celui d'Orléans. La circonvallation d'P^lampes était trop grande à faire. (T Les troupe? françaises de Monsieur et de M. le prince étaient des gens d'élite; il n'y avait pas un homme de rebut, ni pas un officier de manque , que ceux qui avaient été blessés à l'attaque du faubourg ou au combat de Bléneau". »
Les assiégés se défendirent vaillamment. En vain le roi était-il venu en personne devant la place ; elle n'avait pas voulu se rendre, et même une batterie de fauconneaux avait tiré sur Louis XIV, tandis qu'il examinait l'état des fortifications.
La récolte de la Beauce de l'année précédente, amassée dans Étampes, assurait l'existence des assiégés; mais ils commençaient à manquer de fourrages, quand on apprit l'arrivée du duc de Lorraine. Turenne pressa alors les travaux du siège. Il emporta les dehors et risqua plusieurs assauts qui ne réussirent pas. Il était tellement dépourvu des objets nécessaires, que la cour fut obligée de lui envoyer des chevaux pour le service de l'armée. Le duc de Lorraine avait passé la Marne à Gharenlon et pris ouvertement parti pour les princes. Un rapport de Turenne au cardinal ne fut peut-être pas étranger à la détermination du duc. c: J'ai mis si bon ordre à tout, écrivait Turenne, et tellement bouché les avenues, que Son Altesse de Lorraine, prudente comme elle est, ne se hasardera jamais à vouloir passer la Marne. » Le courrier fut pris et la lettre lue par le prince de Lorraine, qui, vivement froissé, la renvoya au maréchal après avoir écrit au dos : <r M. de Lorraine passera en dépit de tout le monde, d II fit marcher son armée sur la Brie, et vint à Paris, où il entra le 2 juin, à dix heures du soir, entre Gaston et Gondé, qui l'accueillirent comme « le salut du parti ». Turenne, qui n'avait pas de lignes de circonvallation se vit obligé de lever le siège (7 juin).
Charles IV aussitôt fit valoir auprès des princes qu'ayant été appelé pour faire lever le siège d'Étampes, il se considérait comme dégagé de ses obligations, et, de son camp de Villeneuve-Saint-Georges, il recommença à négocier avec la cour. Turenne néanmoins poursuivit ses opérations : il passa la Seine à Corbeil le 14, traversa la forêt de Senart et se trouva en présence du duc vers deux heures de l'après-midi ; mais il ne put l'attaquera cause d'une rivière, l'Yères, qui le couvrait. Impatient de combattre, Turenne côtoya le ruisseau pour trouver un gué ou un pont. Laissant les forêts sur sa gauche, il défila devant l'ennemi, pendant la nuit, avec une audace dont il s'étonne lui-même. (ï Si l'armée des princes eût joint celle des Lorrains, les choses étaient
' Mémoires de il/''« de Montpensier.
dans une situation si critique, que deux ou trois heures auraient pu changer la face des afîaires. » Son dessein était que, dans ce cas, la cour se servît de rarmée royale <r pour l'escorter à Lyon d ; heureusement l'armée rebelle ne vint pas. Le malin , Turenne était à Grosbois. Le Lorrain continua <r à négocier à son ordinaire » , au lieu de se battre. Turenne ne se laissa pas arrêter un moment par ces pourparlers diplomatiques. Il fallait attaquer le duc pendant qu'il était seul, a: toutes les affaires de France dépendant de là ». L'armée lorraine était dans une situation excellente, « où une petite armée pouvait en combattre une bien forte avec avantage, » comme Turenne le reconnut dans la suite. Il prit néanmoins ses dispositions pour le combat, coupa court à toutes les négociations en faisant signilior au duc qu'il allait le charger sur l'heure. Le duc d'York, qui servit d'intermédiaire en celte rencontre, porta cet ultimatum à Charles IV, qui commanda devant lui à ses canonniers de iaire feu sur les troupes royales. Mais ils s'en gardèrent bien ; ils avaient auparavant reçu l'ordre de ne pas tirer sous peine de la vie, et Charles lY se décida à signer un traité par lequel il s'engageait à cesser les hostilités et à sortir de France en douze jours, suivant un itinéraire déterminé.
Aussitôt le traité signé, les Lorrains s'engagèrent dans de longs défilés que commandaient les canons français. Cette circonstance fut heureuse pour l'armée royale; car à ce moment l'armée des princes apparaissait sur des hauteurs voisines, et, si la position du duc de Lorraine eût été bonne, ce prince perfide eût peut-être engagé un combat dont fissue aurait pu devenir fatale au parti de la cour. L'armée d'Étampes, voyant Turenne entrer dans le camp du duc de Lorraine, traversa Paris et se logea à Saint-Cloud.
« La marche de Turenne contre le prince de Lorraine avait toute espèce d'avantages, dit Napoléon : il sortait lui-même d'embarras, puisqu'au camp d'Etampes il se trouvait entre les deux armées, et qu'étant arrivé sous Grosbois, il les avait dépassées toutes les deux ; il se ménageait la possibilité de battre isolément le duc de Lorraine. Enfm l'intérêt, le caractère et fesprit de ce prince l'autorisaient à espérer qu'il lui ferait facilement prendre le parti qui conviendrait au roi, aussitôt qu'il le pourrait atteindre seul, d Cette marche élait cependant très dangereuse.
Une fois sorti de ce péril, l'un des plus grands qu'il ait courus dans sa vie, Turenne put respirer un peu. Il s'occupa à refaire son armée. Le 20 juin, par une décision datée de Melun, « le roy, voulant pourvoir à la subsistance de son armée, commandée par le sieur de Thurenne, que Sa Majesté est obligée de tenir dans le cœur de son royaume pour s'opposer à celle des rebelles et ennemis de sa couronne et empêcher les désordres qu'elle commet, faute de payement, » ordonna que, des premiers deniers levés en 1052 sur la générahté d'Orléans,
il en fût payé <r es mains du trésorier général de l'extraordinaire des guerres et de cavalerie légère, Louis Longuet, six cent mille livres, suivant Testât qui en a été ce jourd'hui arresté au conseil ' ».
« Après que l'armée du roi eut séjourné deux jours à Villeneuve, elle en partit le 21 juin et marcha vers Lagny, où elle passa la rivière, le ier juillet, et se logea près de Dammartin, afin d'empêcher le passage d'un corps de troupes qu'on disait devoir arriver de Flandre, en coulant le long de la rivière d'Oise ; M. le prince même s'était saisi de Poissy, afin de lui donner moyen de le joindre. La cour, après avoir demeuré quelque temps à Melun, s'en vint à Lagny, où M. le maréchal de la Ferté vint la joindre avec trois mille hommes, et arriva à Saint-Denis le 28 juin, sur les huit heures du soir; le roi et la reine furent reçus à la Gommanderie, maison de l'enclos du monastère de l'abbaye. De là Leurs Majestés allèrent faire un tour de promenade dans le jardin, où les maréchaux de Turenne et de la Ferté étant venus les saluer, il y eut un conseil de guerre au même lieu. Monsieur, frère unique du roi, y assista avec le cardinal Mazarin, le duc de Bouillon elle maréchal du Plessis-Praslin ^ » Turenne se rapprocha alors de Paris et vint camper à la Chevrette, à une lieue de Saint- Denis.
L'armée des princes, réduite à cinq mille hommes environ, était campée entre Suresne et Saint -Cloud. Le pont, dont Condé disposait, lui permettait soit de tenir tète à Turenne en faisant passer ses troupes, selon les besoins, tantôt d'un côté de la rivière, tantôt de l'autre, soit de lui échapper en cas d'insuccès. Quoique le maréchal eût une armée double en nombre, elle était insuffisante pour accabler Condé dans ces conditions. Résolu à en finir, Mazarin n'hésita pas à dégarnir toutes les frontières et à former une nouvelle armée, égale cà celle de Turenne, dont il donna la conduite au maréchal de la Ferlé.
Turenne avait en secret préparé un pont à Épinay. Une île, qui se trouve au milieu du fleuve, facilita sa tâche. Les troupes de la Ferté devaient passer la Seine et attaquer Condé dans son camp, tandis que le corps de Turenne devait agir sur l'autre rive. Les mesures des deux généraux étaient excellentes ; mais, à la vue du pont d'Epinay, le prince pénétra le dessein de Turenne. Il vint avec quelques escadrons pour empêcher le passage ; il échoua. Le plus sûr moyen de prévenir sa ruine eût été de chercher un asile à Paris ; mais la population était irritée contre lui. Il résolut de se porter à l'est de Paris, à Charenton, où il serait couvert par la Marne et la Seine.
Ce mouvement fut exécuté avec rapidité. A l'entrée de la nuit, toute l'armée de Condé décampa. En moins de deux heures elle se trouva
' Archives nationales, E 1698 'oo.
2 Dom Féiibien , Histoire de l'abbaye de Saint-Dents.
1652] CHAPITRE III iol
réunie sur la rive droite de la Seine. Elle traversa le bois de Boulogne, descendit au Cours-la-Reinc et se présenta à la porte de la Conférence, espérant pouvoir traverser Paris. La garde bourgeoise ayant refusé d'ouvrir, elle tourna sur sa gauche, atteignit la porte Saint-IIonoré et côtoya, extérieurement les remparts jusqu'à la porte Saint-Denis. Le prince de Condé était resté en personne à l'arrière- garde. Turennc, averti de ce mouvement, fit avancer de l'artillerie et se mit avec quelques escadrons à la poursuite de Condé. Il passa par Saint-Denis et la Chapelle, et, sur les six heures, il rejoignit et culbuta, à la hauteur de la porte Saint-Denis, les dernières troupes de Condé. Celui-ci vit bien qu'il ne pourrait éviter le combat; il s'y disposa et sut merveilleusement choisir son terrain. Il s'établit devant la porte Saint-Antoine, dans un véritable camp retranché construit par les bourgeois quelques semaines auparavant, pour défendre aux bandes redoutées du prince lorrain faccès de Paris. Il n'y avait que ce lieu-là, dans toute la marche qu'ilvoulait faire, qui put le garantir d'un désastre complet.
Devant la porte Saint-Antoine se trouvait une vaste place dans laquelle débouchaient trois rues principales: celles de Charenton, de Saint- Antoine et de Charonne, formant une patte d'oie. De nombreuses rues de traverse réunissaient ces trois grandes voies et rendaient les communications faciles entre elles. M. le prince fit arrêter ses bagages sur la place et construire quelques barricades nouvelles. On crénela les maisons. Le duc de Nemours eut à défendre la rue de Charenton, M. de Vallon celle du faubourg, M. deTavannes celle Charonne; le prince avec le duc de la Rochefoucauld , le prince de Marsillac et cinquante de ses plus braves compagnons, forma un escadron d'éUte pour se porter sur les points les plus menacés.
A sept heures du matin, les armées étaient prêtes à en venir aux mains. Pour éviter les méprises, si faciles dans cette lutte de Français contre Français, Condé fit mettre à ses soldats un bouquet de paille au chapeau; Turenne, un morceau de papier. Condé, pressé comme dans un étau entre les murs de Paris et une armée triple en force, devait être écrasé. Turenne, absolument sûr du succès, ne voulait pas engager l'action sans avoir toutes ses forces sous la main. Le roi et Mazarin, des hauteurs de Charonne, se préparaient à contempler la défaite des rebelles. Dans leur impatience, ils envoyaient à Turenne l'ordre de livrer bataille, « comme s'il n'y avait eu qu'à avancer pour défaire entièrement les ennemis. » Turenne répondait qu'il n'avait point de canons et peu d'infanterie ; que les soldats ne pouvaient enfoncer des retranchements et des barricades sans autres outils que leurs mains ; que, l'ennemi ne pouvant plus échapper, il fallait attendre l'arrivée du maréchal de la Ferté avec l'artillerie et le gros de l'armée.
Pour écraser Condé, il ne fallait qu'un peu de patience ; mais Mazarin ne sut pas attendre. Le duc de Bouillon , qui se trouvait à ses côtés.
vit que la lenteur de son frère était mal interprétée. Dans l'entourage du cardinal, il entendait vaguement parler de trahison; il se rendit auprès du maréchal et lui conseilla de faire céder les considérations miHtaires aux considérations politiques, et d'attaquer sans délai. Turennc s'y résigna. Il prit le commandement du centre, confia l'attaque de droite à Saint-Maigrin , jeune homme plein d'ardeur, qu'une inimitié personnelle animait contre M. le prince, et celle de gauche à Navailles. Saint- Maigrin, qui attaqua le premier, emporta d'abord la barricade de la rue de Charonne, et une lutte terrible s'engagea enlre les mousquetaires de M. le prince et les gardes -françaises. Les mousquetaires, retranchés dans les maisons des deux cotés de la rue, furent successivement attaqués dans chaque maison. On se battait à chaque étage, dans chaque pièce. Les gendarmes et les chevau- légers, engagés témérairement par le bouillant Saint-Maigrin, arrivèrent jusque auprès du prince. Mais, à ce moment, Condé chargea lui-même avec sa réserve. Saint-Maigrin, Mancini, neveu du cardinal, furent tués. Les gendarmes et les chevau-légers, rompus, prirent la fuite; les gardes- françaises, sans appui, évacuèrent les maisons dont ils s'étaient emparés et furent décimés par le feu des mousquetaires. Du côté opposé, Nemours contint la cavalerie de M. de Navailles, qui s'était imprudemment engagé dans la rue de Charenton sans attendre son infanterie, et la fit reculer. Mais c'était dans la grand'rue, au centre de la bataille, que se portaient les plus grands coups, Turenne, bien supérieur en nombre, s'avança lui-même avec résolution, prudence et fermeté. Il s'empara de la barricade établie en face de l'abbaye de Saint -Antoine, malgré la résistance de Vallon et de Clinchamp, qui furent blessés. Condé, averti, accourt avec ses intrépides compagnons; deux fois la barricade fut prise et reprise. Elle était aux mains de Condé, quand la grande chaleur du jour et la lassitude du combat amenèrent une trêve de quelques instants. Condé, étouffant dans son armure, se fit « désarmer et débotter, se jeta tout nu sur l'herbe d'un pré, se tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser, puis il se fit r'habiller et armer pour achever la bataille ' j».
Cette courte suspension d'armes avait été profitable à l'armée royale, qui avait reçu des renforts et du canon, et qui reprit l'offensive avec des troupes fraîches et nombreuses. Turenne fit tourner, par des rues latérales, la barricade que défendait Condé. Le prince, menacé d'être enveloppé, l'abandonna; mais Beaufort, qui venait de sortir de Paris, la Rochefoucauld, Nemours et le jeune Marsillac, avec quelques personnes de quahté, entreprirent néanmoins de la défendre et s'y maintinrent courageusement, ils allaient succomber, quand, à la nouvelle du danger qu'ils couraient, Condé, suivi de ce qui lui restait de gen-
* Mémoires de Cenrart,
tilsliommes, se porta à leur secours et les dégagea. Nemours avait reçu treize coups dans ses armes; la Rochefoucauld, atteint d'une balle qui lui avait traversé la tète au-dessous des yeux, avait perdu la vue et se relirait en chancelant sur les bras de son fds. Beaufort seul faisait encore face à l'ennemi. M. le prince assura leur retraite.
Pendant ce temps , le maréchal de la Ferté était enfin arrivé avec sa grosse artillerie; des batteries placées dans les trois rues principales écrasaient l'armée des princes. Les portes de Paris demeuraient obstinément fermées. Condé, qui se battait en désespéré, semblait perdu, quand une circonstance fit tout changer. Une volée de canon, partie des remparts de la Bastille et dirigée contrôles troupes royales, lui rendit l'espoir. Au même moment, un écuyer vint l'avertir que Mademoiselle l'attendait dans une maison attenante aux murs de la ville. Elle avait vaincu l'obstination des Parisiens, et la capitale offrait aux débris de l'armée de Condé un refuge assuré.
Mazarin fut atterré. <r S'il eût permis à Turenne, de droite, à la Ferté, de gauche, de pousser leurs armées, de s'unir en formant un coin, ils entraient infailliblement; ils perçaient à travers Condé, perçaient jusqu'à Paris, ayant de moins en moins à craindre les boulets, qui volaient par- dessus leurs têtes. Ils auraient ri sous ces canons tirés dans les nuages, et trouvé à la porte Saint-Antoine un monde de gens impatients de la leur ouvrir. Mais Mazarin perdit la tête; Turenne, je crois, garda la sienne. Pour la seconde fois, il épargna Condé. Froid, calme et prévoyant, il se soucia peu, pour faire triompher Mazarin, de marquer dans l'avenir sa maison, celle de Bouillon, du sang d'un prince et du carnage horrible où allaient périr pêle-mêle nombre de grands seigneurs de France
On dit, « à la cour et à Paris même, que M. de Turenne n'avait pas fait ce qu'il avait pu "-. »
Ces accusations ne paraissent pas fondées. Ce fut Mazarin qui dirigea ce jour-là l'action. Il la fit engager trop tôt, contre l'intention de Turenne. Ce fut sans doute lui qui donna l'ordre de s'arrêter. En tout cas Turenne, paralysé par celte volonté supérieure qui venait contrecarrer ses plans , n'osa pas risquer un coup de fortune.
Condé, rentré dans Paris, sentit qu'il avait perdu les sympathies de la population. Il eut recours, pour les reconquérir, à un affreux guetapens. Une réunion solennelle avait été convoquée à l'hôtel de ville par les princes; elle se termina par le massacre des députés de la bourgeoisie et l'incendie du palais. Le peuple, terrifié, mit de la paille au chapeau; mais, au bout de dix jours, il se rassemblait et demandait la paix et le retour du roi.
' Michelet, Histoire de France.
* Mémoires de Conrarl.
Pendant ce temps, l'armée espagnole se dirigeait sur Paris. Le duc de Lorraine la joignit à Fismes. Le duc, par extraordinaire , avait tenu sa parole. 11 s'était engagé, par le traité de Villeneuve- Saint-Georges, à quitter le royaume. Il en sortit, en effet; mais, arrivé au bourg de Yeneau-les-Dames , qui était à l'entrée du Barrois, hors de la frontière de France, fier d'avoir satisfait, pour la première fois peut-être, à un engagement pris par lui, il fit tirer deux coups de canon, et, la conscience en repos, il rentra en Champagne avec toutes ses troupes. Les Espagnols le quittèrent à Laon ; mais ils lui laissèrent un renfort de trois mille chevaux allemands, commandés par le prince Ulrich de Wurtemberg. Il se dirigea à petites journées vers Paris, enrichissant, comme toujours, son armée de pillage. La cour, désespérée, pensa se retirer à Rouen : « la Normandie ne voulut point recevoir le roi. » On résolut alors de s'en aller à Lyon. Turenne « dit aussitôt que tout était perdu si on prenait celle résolution ». Le cardinal <r donna dans son sens », et persuada la reine, « qui n'a jamais trouvé de conseil trop hasardeux, D d'aller avec la cour à Pontoise, tandis que l'armée irait à Compiègne.
Pendant que la cour était à Pontoise, le roi ordonna (6 août) la translation du parlement dans cette ville. Deux présidents et onze conseillers seulement obéirent à cet appel. Ces treize magistrats se réunirent sous la présidence de Matthieu Mole; ils n'étaient d'ailleurs guère plus mazarins que leurs confrères restés à Paris. Ils représentèrent au ministre qu'il dépendait de lui de rétablir la tranquillité publique; que sa présence servant de prétexte aux factions, elles seraient dissipées par sa retraite, et ils le déterminèrent à s'éloigner temporairement. Sûr de l'assentiment du ministre, le parlement de Pontoise fit au roi de très humbles remontrances sur la présence de Mazarin à la cour et le supplia de donner la paix à son peuple en l'éloignant. Le roi approuva ces dispositions, le 12 août, et le cardinal, ayant fait donner la direction des affaires à le Tellier et à Sarvien, ses amis fidèles, ayant remis au roi une instruction pour toute sa conduite, et comptant sur l'affection de la ici ne, partit bien accompagné, le 22 août, et se retira à Bouillon.
Le duc de Bouillon était mort le 9 août, à Pontoise, après une maladie de quatorze jours. C'était un politique et un homme de guerre du premier ordre, actif, ambitieux, capable de grandes choses. Après s'être, à plusieurs reprises, révolté contre le pouvoir royal, il était, en ce moment, raUié à Mazarin, qu'il servait avec dévouement, peut-être avec la pensée secrète de le remplacer un jour. « On peut dire que ce fut pour le malheur de la France, dit la Rochefoucauld en parlant de sa mort, parce qu'apparemment il eût fait la paix, car M. le prince l'avait demandé pour garant des conditions du traité que Langlade négociait, et il n'y avait que lui qui put le rassurer contre la défiance
qu'il avait du cardinal. CcUc mort du duc de Bouillon devrait seule guérir les hommes de l'ambition et les dégoûter de tant de plans qu'ils font pour réussir dans leurs grands desseins; car l'ambition du duc de Douillon était soutenue par toutes les qualités qui pouvaient la rendre heureuse. Il était vaillant et savait parfaitement tous les ordres de la guerre. Il avait une éloquence facile, naturelle et insinuante. Son es-
Mademoiselle de Montpensier, d'après une gravure du temps.
prit était net, fertile en expédients et capable de démêler les affaires les plus difficiles. Son sens était droit, son discernement admirable, et il écoulait les conseils qu'on lui donnait avec douceur, avec attention et avec un certain égard obligeant, dont il faisait valoir les raisons des autres, et semblait en tirer ses résolutions. Mais de si grands avantages lui furent presque inutiles par l'opiniâtreté de sa fortune, qui s'opposa toujours à sa prudence; et il mourut dans le temps que son mérite et le besoin que la cour avait de lui auraient apparemment surmonté son malheur, d Turenne « fut touché très sensiblement de cette perte, ayant toujours aimé son frère et ayant été aimé de lui très parfaite-
ment ». « On l'a vu fondre en larmes , dans les rues de Pontoise , sur ce qu'il venait d'apprendre que le duc de Bouillon, son frère, y élait périlleuseraent malade, dont il mourut, et ses larmes étaient d'autant plus touchantes et naturelles qu'on voyait bien qu'il eût voulu les retenir '. »
Mais les nécessités publiques ne lui laissèrent pas le temps de s'appesantir sur sa douleur. Turenne, qui avait campé un mois auprès de Gonesse, fit marcher son armée vers Dammartin pour se mettre entre Paris et l'armée lorraine, à laquelle il voulait barrer le passage de la Marne. Il avait été averti à temps de l'endroit où les Lorrains la voulaient passer; « mais, comme on se relâche quelquefois, » il ne pressa pas assez sa marche, et il arriva trop tard. Il se replia alors en toute hâte sur Villeneuve -Saint -Georges, et y parvint au moment où les fourriers de l'ennemi y entraient pour marquer le logement de leur armée; il ne put toutefois empêcher la jonction des troupes des princes avec l'armée lorraine, qui s'effectua quelques jours après à Ablon. Les généraux réunis <r résolurent de s'approcher près de M. de Turenne, qui, tenant Corbeil, Melun et tout le dessus de la rivière, ne manquait de rien; au lieu que les confédérés, qui étaient obhgés de chercher à vivre aux environs de Paris, pillaient les villages et renchérissaient par conséquent les denrées de la ville. Cette considération, jointe à la supériorité du nombre qu'ils avaient sur M. de Turenne, les obligea à chercher les occasions de le combattre. Il s'en défendit avec cette capacité qui est connue et respectée de tout l'univers, et le tout se passa en rencontres de parti et en petits combats de cavalerie qui ne décidèrent rien *. î
Le jour de la jonction des alliés, on pensa qu'ils allaient attaquer. Une autre fois « on croyait qu'ils attaqueraient le camp comme on l'avait cru le jour de leur jonction s>. Il n'en fut rien. « Au lieu d'attaquer, ils vinrent se retrancher à une portée de canon du côté de la plaine et songèrent à affamer l'armée du roi. »
L'inaction du duc de Lorraine et des princes en ce jour (12 septembre) n'a jamais été bien expliquée. Les Frondeurs s'en sont pris tour à tour, et en môme temps, à la trahison, à la maladie qui retenait le prince de Condé à Paris, et à une reprise des négociations secrètes de ce prince avec la cour.
M™^ de la Guette en donne dans ses Mémoires l'explication suivante : son château de Sussy ayant été pillé, elle s'était réfugiée à Grosbois.
(T Le lendemain de mon arrivée à Grosbois, dit-elle, l'armée de Lorraine marcha en bataille pour aller faire l'attaque à M. le maré-
• Histoire manuscrite de Turenne , papiers de Fleury. 2 Mémoires du cardinal de Retz.
chai de Turenne, mais Dieu, protecteur de mon roi, l'empêcha. Vous allez apprendre comment. Le major me vint dire : <r Madame, vous <r qui êtes la plus généreuse et la plus courageuse de toutes les femmes, a voulez-vous avoir bien du passe-temps aujourd'hui ? Voilà notre « armée qui va attaquer M. de Turenne, je m'assure qu'il n'en échap- (f pera pas un, et vous verrez beau jeu. » Selon les apparences, ils pouvaient tout prétendre en ce temps- là, parce que l'armée du roi n'était que de six à sept mille hommes qui avaient Paris à dos, la Seine à boire, dix-huit mille Lorrains en tète. »
Mme de la Guette accompagne cet officier et monte sur un four à chaux pour voir l'armée lorraine qui venait en très bel ordre du côté de la Brie. Ils étaient là, tous deux, fort attentifs; il pensait à l'avantage de son maître, et elle songeait à le détruire et à servir le sien.
<r Après avoir regardé assez de temps , je lui dis : <r Vous croyez « que vos gens battront l'armée de mon roi ? Je vous réponds que la « vôtre le sera dos et ventre. Je sais des particularités dont je veux <r vous faire part ; c'est que je puis vous dire de science certaine que <r le canon du roi est placé d'une manière qui vous incommodera fort « à l'approche, et que, de plus, dans le bois de la Grange du milieu <r il y a un nombre d'infanterie qui vous canardera comme il faut; vous <r voyez comme les murs de ce parc vous serreront en flanc; et je vous <r apprends encore que M. de Montbas a un camp volant et vous suit « pour vous charger en queue. Dans le parc , il y a bien dix mille paysans « bien armés et bien intentionnés pour courir sur vos gens aussitôt que « l'occasion s'en présentera. Je suis assurée qu'ils se tiennent prêts sans <r vous en donner avis, comme vous pouvez croire. Servez-vous de ce <r que je vous dis, et donnez-en avis à votre duc au plus tôt, car « je vous assure qu'il y aura peu des vôtres qui retrouvent le loquet (T de sa porte; ne perdez point de temps; encore une fois, courez « vite. » Le major la quitta brusquement et s'en alla au grand galop trouver le duc de Lorraine, qui était à l'arrière -garde, pour lui f[iire part de ces nouvelles. Son Altesse y donna entièrement créance, et elle envoya prévenir M. le prince qu'elle ne voulait pas combattre ce jour-là. »
Devons-nous accepter cette version ? Les grands effets ont quelquefois de petites causes, et le stratagème de M^e-Je la Guette fut peut-être pour quelque chose dans l'inaction de l'armée lorraine.
Turenne d'ailleurs ne se dissimulait pas les difficultés de la situation. Bussy, qui était occupé à Nevers, étant venu le voir, <r le maréchal, dit-il, dont la gauche était aux fourches de Villeneuve, se trouvant serré dans l'angle des rivières de Seine et d'Yères, prévit aussitôt la délicatesse de son poste , et là-dessus il me demanda plusieurs fois quand je croyais que les troupes de Montrond le
pourraient joindre. Je lui dis que je ne pensais pas qu'elles se hâtassent fort; et comme il me parut que cela lui faisait de la peine, je lui ofTris de les aller faire partir et marcher en diligence. Ce qui m'obligea de faire celte offre au maréchal de Turenne fut la seule envie de gagner son amitié par un service considérable, et celui-ci l'était effectivement. »
Napoléon s'étonne beaucoup de la conduite de Turenne en ces circonstances. « Son séjour au camp de Yiileneuve-Saint-Georges, pendant six semaines, devant deux armées supérieures en force, est bien hasardeux; quel motif a pu le porter à courir un tel danger? Son camp n'était pas tellement fort qu'il ne pût être forcé, ce qui aurait entraîné la ruine de son armée et celle du parti de la cour. Sa position paraissait tellement critique, qu'elle a retardé la soumission de Paris. »
L'explication de la conduite du maréchal en cette circonstance paraît assez facile à donner. Il connaissait le caractère du duc de Lorraine, très désireux, nous l'avons dit, de faire acheter son concours, mais peu soucieux de faire combattre son *armée; de plus, en ce moment une réaction très vive se produisait à Paris contre les princes. Beaufort lui-même avait perdu toute popularité. L'assemblée des colonels de la garde bourgeoise ayant, à la fin de septembre, défendu de laisser sortir de la ville des vivres ou des munitions pour l'armée des princes, Beaufort en personne se promena de porte en porte avec un chariot chargé; les officiers refusèrent tous de le laisser passer, et le roi des halles rentra piteusement chez lui avec son chariot. 11 importait d'être à proximité de la capitale pour profiter du mouvement des esprits quand le moment serait venu. Enfin Turenne, <r fort grand capitaine, dit Mademoiselle, et celui de ce temps -là qui est le plus vanté pour savoir bien prendre son parti et éviter de combattre quand il croit ne pouvoir le faire avantageusement, 3) espérait bien pouvoir choisir le moment du combat et peutêtre l'éviter. Il se maintint à son poste jusqu'au 4 octobre; puis, comme les fourrages manquaient, il jeta quatorze ponts sur l'Yêres, fit partir tout son bagage au commencement de la nuit du 4 au 5, dissimula, à l'aide du tumulte causé par des cris de joie qu'il faisait pousser par ses soldats autour des feux de bivouac, à l'imitation de l'armée des princes, le bruit des chevaux, des chariots et des canons en marche, et partit lui-même dans la nuit. Une heure avant le jour, l'armée des princes s'aperçut, mais trop tard, que l'armée royale avait décampé. Condé était à Paris, malade. Averti au point du jour, il entra dans une violente colère. « Il faudrait donner des brides à Tavannes et à Vallon, s'écria-t-il : ce sont des ânes. j> Dès sept heures du matin, oubliant sa maladie, il accourait à son camp, accompagné du duc de Lorraine, et détachait divers partis à la poursuite de Tu-
renne. Ils ne purent rejoindre que l'arrière -garde, avec laquelle ils engagèrent quelques escarmouches; mais le gros de l'armée royale, protégé par des redoutes que ïurenne avait l\dt construire à l'avance sur une hauteur par M. de Yaubecourt, s'était mis à l'abri sous les murs de Corbeil. L'armée ne s'y arrêta pas; elle se dirigea vers Meaux et alla ensuite se poster auprès de Senlis.
MONTICMEUL.
Le duc de Beaufort.
Condé ayant su que Palluau avait reçu l'ordre de raser Montrond , pria Turenne de l'empêcher, et déclara qu'en cas que sa prière n'eût point d'effet, il ferait raser les maisons des personnes de condition au service du roi. Le roi le prit de haut et écrivit à Turenne, le 9 septembre 1652 : <r ... Toutes sortes de fortifications faites dans mon royaume étant à ma disposition, et même les endroits où elles sont construites, sur quelques fonds que ce soit, étant réputées m'appartenir, et celles qui ont été édifiées à Montrond ayant servi depuis deux ans aux troubles et à la ruine des provinces qui en sont voisines..., j'ai résolu de les faire raser, et j'en ai donné mes ordres au sieur de
Palluau, lesquels je m'assure qu'il exécutera ponctuellement, et que, s'il arrive audit prince de Condé et à qui que ce soit de son parti d'entreprendre rien de pareil sur les maisons de mes sujets, je ferai raser toutes celles qui lui appartiennent et à tous ceux qui portent avec lui les armes contre mon service, i)
Louis XIV pouvait parler ainsi. La faveur populaire lui revenait à Paris. On buvait dans les cabarets à la santé du roi. Le 11 octobre, le duc de Lorraine faillit être écharpé dans les rues.
« Condé, environné de conseils dictés par les divers intérêts de ceux qui suivaient sa fortune, était dans l'agitation la plus vive qu'il eût éprouvée jusqu'alors. Ceux qui cherchaient à lui inspirer des sentiments contraires à son repos, après lui avoir persuadé qu'il ne devait plus se lier à la cour, lui firent naître l'envie d'imiter le duc de Lorraine. Cette idée flatta son imagination; il voyait que ce duc, dépouillé de ses États et avec de moindres avantages que les siens, s'était rendu considérable par son armée et par son argent. Il crut qu'ayant des qualités qui le mettaient au-dessus de lui en toutes choses, il ferait des progrès à proportion, et que, pour y parvenir, il n'avait qu'à prendre un genre de vie conforme à son humeur active ^ »
Le 15 octobre, le prince prit son parti. 11 quitta Paris en le maudissant et en lui promettant bonne guerre. Un temps d'indécision suivit son départ. ïurenne, auquel, de son propre aveu, paraît avoir appartenu l'initiative de toutes les grandes résolutions de ces temps troublés, laissa à Senlis son armée sous les ordres de la Ferté, et vint à Saint Germain, où était la cour, pour la décider à rentrer à Paris. Le roi, qui avait donné deux édits d'amnistie, l'un le 26 août, l'autre le 26 septembre, qui savait qu'il serait bien accueilli par le peuple, hésitait à faire sa rentrée dans Paris. Turenne répondit de tout.
Le lundi 21 octobre, le roi partit de Saint- Germain et vint dîner à Saint-Cloud. Il envoya en avant le jeune Sanguin, son maître d'hôtel ordinaire, porter au duc d'Orléans et à Mademoiselle l'ordre de quitter Paris. Mademoiselle obéit sur l'heure; mais le duc se refusa à sortir. Sanguin, en revenant, rencontra le roi dans le bois de Boulogne. La reine fut surprise quand elle apprit le refus que Monsieur faisait d'obéir, et elle fit arrêter son carrosse pour consulter sur ce qu'il y avait à faire. On faisait au duc d'Orléans l'honneur d'avoir peur de lui ! (T Mais le maréchal de Turenne la fit avancer et lui dit qu'il fallait tenir conseil en marchant, afin que le peuple de Paris, qui était venu au-devant du roi, ne connût point son étonnement. Il dit que dans les grandes affaires il fallait payer de hardiesse, et que si le peuple remarquait la moindre crainte, il serait capable, dans son inconstance ordinaire, de retourner du côté de Monsieur. On continua donc de
1 Mémoires de M. ***, collection Michaud.
marcher, et on dépêcha le duc de Damville pour lui dire que si le roi apprenait, en arrivant à Paris, qu'il n'eût pas obéi, il irait descendre chez lui avec son armée pour lui apprendre le respect qu'il devait avoir pour ses commandements '. » Turenne savait comment il fallait prendre le duc d'Orléans. Le pauvre Gaston « dit au duc de Damville qu'il était bien tard et qu'il ne savait où aller coucher^ ». On lui permit de coucher chez lui, et il partit le lendemain matin à quatre heures pour Limours. A la barrière le roi monta à cheval pour faire son entrée à Paris. 11 arriva au Louvre à sept heures et demie, et sur tout le trajet il fut acclamé comme un libérateur.
Dès le !24 octobre, Turenne rejoignait à Senlis son armée, qui ne comptait que dix mille hommes. Ses projets consistaient à suivre pas à pas et à rejeter hors du royaume les armées du prince de Condé et du duc de Lorraine. Ces deux corps combinés s'éloignaient volontairement de Paris, sans avoir néanmoins l'intention de passer la frontière de France; leur but était de se mettre à portée de recevoir l'appui de l'armée d'Espagne, commandée par le comte de Fuensaldagne. Turenne jugeait ses troupes trop faibles pour se mesurer avec une armée qu'il évaluait à vingt-cinq mille hommes. Cette disproportion numérique et la présence de Condé expliquent la lenteur de sa marche le long de la Marne, qu'il remonta avec prudence en s'approchant de Châlons. Condé mit à profit cette réserve forcée, s'empara de Château- Porcien, de Rethel, et entreprit le siège de Sainte- Menehould.
Turenne alors demanda à le Tellier des renforts et de l'artillerie. Il essaya de jeter des secours dans Sainte -Menehould; deux cents hommes seulement réussirent à y pénétrer. Le gouverneur, le comte de Sainte- Maure, tint énergiqnement, mais la place était mauvaise; l'explosion de deux fourneaux, qui ouvrirent une large brèche, l'obligea à capituler le 13 novembre.
Le prince de Condé attaqua Bar-le-Duc, qui ne tint qu'un jour. Cette courte résistance dérangea les plans de Turenne. Il comptait tirer avantage de la mauvaise position que devait prendre une armée forcée, par la configuration de la place, la ville étant divisée en haute et basse, de se séparer en deux corps pour les opérations d'investissement et d'attaque, c II est très constant que si le siège eût un peu duré, comme il le devait selon toutes les apparences, M. le prince ne pouvait pas sauver son canon, et il est vraisemblable que son armée ne se fût pas retirée bien aisément. »
N'ayant pu obtenir l'avantage décisif qu'il espérait, le maréchal se rapprocha de Condé, qu'il suivait pas à pas, le poussa vigoureu-
• Mémoires de Montglat.
2 Ibid.
sèment, le contraignit à prendre ses quartiers d'hiver dans le Luxembourg, et reprit Bar, Château -Porcien et Vervins. Un froid excessif vint interrompre les opérations. Une partie de l'armée se cantonna en Champagne; l'autre s'en alla dans le Poitou. Turenne revint à Paris, où il arriva deux jours après le roi, qui venait de faire un voyage à Lyon.
La Fronde était finie. Il était passé, « ce temps de désordre et de trouble où l'esprit ténébreux de discorde confondait le droit avec la passion, le devoir avec l'intérêt, la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se virent entraîner malgré eux par le torrent des partis ^ » Ce fut une triste époque. L'historien qui étudie ces temps troublés n'y rencontre qu'un conflit attristant des plus basses passions de l'humanité. Chez les grands, égoïsme et cupidité, soif des richesses et de pouvoir, efforts désespérés pour revenir au régime qu'avait si fortement combattu Richelieu; dans la magistrature, recherche d'une popularité malsaine, ambition et désir immodéré de s'ingérer dans les affaires publiques; dans le peuple enfin, esprit de révolte et de sédition, avec cette mobilité excessive d'idées et d'opinions qui semblent le fond de la nature française. La Fronde, qui n'a rien produit de grand et de fort, a arrêté la fortune de la France. Tandis que notre malheureux pays se déchirait dans des luttes stériles et criminelles, l'Espagne, épuisée, qu'une campagne vigoureuse eût contrainte à nous livrer les Pays-Bas, reprenait haleine et préparait les ressources avec lesquelles un prince de sang français allait, pendant cinq ans, tenir en échec les forces de la France.
^ Fléchier. Oraison funèbre de Turenne.