‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 8 sur 21 · GUERRES EN FLANDRE · texte numérisé non relu

GUERRES EN FLANDRE

Mazarin, au pouvoir, se montra reconnaissant envers Turenne. A peine de retour à la cour, il le fit nommer ministre d'État (février 1653), et peu après lui fit obtenir le gouvernement du haut et bas Limousin. Le nouveau gouverneur prêta serment entre les mains du roi le 10 juin 1653, et ses lettres de provisions furent enregistrées au parlement de Guyenne au mois de décembre de la même année.

Le cardinal s'occupa de pacifier les provinces. Le comte d'Alais, en Provence, après avoir été battu à plusieurs reprises par le duc de Mercœur, quitta son gouvernement, où tout rentra dans l'ordre. Bordeaux résista plus longtemps, et ce ne fut que le 30 juillet 1653 que la ville fut entièrement soumise; mais l'alliance de Condé avec l'Espagne allait amener une nouvelle période de luttes où les mécontents se mirent dans les rangs de l'ennemi de la France, et qu'on a désignée sous le nom de Fronde espagnole.

En 1653, « comme on était rentré fort lard dans les quartiers d'hiver, tant du côté des Espagnols que de celui du roi, on ne se mit en campagne qu'assez avant dans le mois de juin. » La France, fatiguée par cinq années de guerre civile, reprenait haleine avant de recommencer la lutte. L'Espagne, de son côté, rassemblait des forces considérables afin de pouvoir écraser son ennemie, qu'elle croyait épuisée. Philippe lY et don Louis de Haro voulait en outre profiter du précieux concours que leur offraient les talents de Condé, et lui fournir

une armée digne de lui. L'Empereur, gagné par eux, laissa, contrairement au traité de Westphalie, passer en Belgique par petites bandes des soldats allemands en grand nombre , et deux grands corps d'armée qui, réunis, se montaient à vingt mille fantassins et quatorze mille chevaux, et se formèrent peu à peu, l'un sur la Sambre, derrière la Capelle, l'autre dans le Luxembourg.

Turenne fut prêt le premier. La ville de Rhetel, appuyée par la Capelle et Slenay, dominant la vallée de l'Aisne, donnait aux Espagnols une base d'opérations très avantageuse. Elle assurait leurs communications avec le Luxembourg, et leur ouvrait l'accès de la Champagne et de l'Ile-de-France. Avec une précision et une sûreté de coup d'œil étonnantes, Turenne calcula le temps nécessaire aux ennemis pour réunir leurs forces divisées : deux à trois jours d'hésitation sur le parti à prendre, quatre à cinq jours au moins pour l'exécution du parti qui aurait été pris, cela lui donnait a huit ou neuf jours de sûreté pour entreprendre le siège de Rhetel sans avoir l'armée des ennemis sur les bras D. Il entreprit le siège avec la moitié seulement de l'armée du roi, et prit la ville en quatre jours (5-9 juillet). Il considéra cette affaire comme un grand succès. « Il n'y a rien eu dans toutes ces dernières campagnes de plus considérable, » dit-il dans ses mémoires; et il explique l'importance stratégique de Rhetel. Puis avec sa modestie habituelle, après avoir montré la faute de son adversaire, il ajoute immédiatement : <r Souvent les personnes les plus habiles font des fautes qu'il est plus aisé de remarquer que de prévenir, d

Ce revers obligea les ennemis à changer leur plan de campagne. Ils se dirigèrent vers la Picardie et pénétrèrent entre l'Oise et la Somme avec trente mille hommes et trente à quarante canons, laissant à Cambrai un fort détachement avec mission d'assurer leur approvisionnement. L'armée française, composée des corps de Turenne et du maréchal de la Ferté, n'avait que dix mille hommes de cavalerie et sept mille fantassins à leur opposer. La disproportion des forces était telle, que <r toute l'armée voulait se borner à suivre la rive gauche de l'Oise pour couvrir Compiègne, Creil et Pont-Sainte-Maxence », et à défendre la route de Paris. Les esprits étaient très agités à Paris; Bordeaux était en armes. L'approche de Condé de la capitale pouvait avoir des effets désastreux. Turenne néanmoins fut d'un avis opposé. Il jugea que cette conduite amènerait la perte de la Picardie, et pensa qu'il valait mieux « passer la rivière d'Oise du même côté qu'étaient les ennemis, se loger à deux heures d'eux dans un camp fort sûr ». De cette manière, il empêchait l'ennemi de tenter aucun siège important, <r lui donnant à juger que l'on arriverait toujours douze ou quinze heures après lui devant la place qu'il voudrait assiéger. » Il est vrai que le parti était audacieux, l'ennemi ayant une supériorité numérique très grande. « Mais quand on a une bonne armée, quoique plus faible, et que l'on prend bien garde

1653] CHATITRE IV l?l

comme on campe et aux mouvements de l'ennemi, c'est le parti le plus assuré. j> C'est celui qui fut adopté dans un grand conseil de guerre qui eut lieu à la Fère, et auquel assistaient le roi et le cardinal. Le maréchal se porta donc à la rencontre de l'ennemi et se posta à Ribémont.

Les Espagnols, campes à Fonsommes, se mirent en marche le k"" août; ils prirent Roye en deux jours (3-5 août); a l'on ne songea pas à secourir la place, n'étant qu'une petite ville qu'on ne pouvait pas garder. » Turenne conçut un plan plus hardi : il longea l'Oise, campa le 3 août à Fargniers, le 5 à Noyon, et, averti qu'un convoi considérable parlait de Cambrai pour le camp ennemi, il passa la Somme à Ilam et s'établit à Manancourt, entre les Espagnols et Cambrai. Le détachement espagnol qui était dans cette ville devait en sortir pour rejoindre l'armée. 11 sortit, en eflet, avec le convoi ; mais il fut prévenu à temps, avant de rencontrer les Français, et rentra précipitamment dans la place. L'ennemi ne recevait plus de convois, et en quelques jours son armée manqua de tout. Fuensaldagne, général prudent et timide, évacua Roye et repassa la Somme, le II août, à Sailly et à Cerisy, entre Péronne et Corbie, sur des ponts de bateaux. 11 n'essaya pas d'attaquer Corbie, que son gouverneur, Iloudancourt, paraissait décidé à bien défendre, et où d'ailleurs Turenne avait envoyé un renfort de 500 chevaux avec M. de Schomberg. Résolus à combattre, les Espagnols marchèrent droit à l'armée française, campée près de Péronne, au pied du mont Saint-Quentin. Le 13 août, ils firent une marche forcée, dépassèrent Bapaume dans la nuit, et arrivèrent à neuf heures du matin près de Péronne. Tous les éclaireurs français avaient été pris, et l'on n'apprit l'arrivée des Espagnols que lorsque leurs avant-gardes se trouvèrent en présence du camp. Turenne, inquiet, et ne se sentant pas assez fort pour les attendre, voulut se retirer ; mais le prince de Condé s'étant avancé fort promptement, « trouva le maréchal delà Ferté, qui était, du côté que les ennemis venaient, en fort mauvaise posture. » Les maréchaux, en effet, n'avaient pas prévu la rapidité de la marche de Condé. Turenne n'hésite pas à reconnaître que <r l'armée du roi courait grand danger, les ennemis ayant toutes les hauteurs sur elle , et qu'assurément Ton aurait combattu ce jour-là avec mauvais succès ». Le prince de Condé, qui avait l'esprit fort présent et ne perdait jamais l'occasion de profiter des circonstances, fit dire à Fuensaldagne de marcher en diligence, et que les Français étaient k lui, s'il voulait; le comte délibéra longtemps. Pendant ces tergiversations, Turenne paya d'audace. Pour rassurer ses troupes, il marcha en avant et gagna un lieu accidenté où il rencontra une bonne position défensive, à une demi -lieue environ de celle qu'il quittait. Sa gauche s'appuyait à une montagne escarpée, près du village de Buires ; son front était couvert par un petit ruisseau encaissé qui se jette dans la Somme à Péronne. Le seul endroit par lequel il pût faci-

lement être attaqué fut rapidement protégé par quelques petits travaux de défense. La position étant très étroite, il plaça son armée sur cinq lignes et se prépara au combat. A trois heures après midi les armées étaient de nouveau en présence ; mais Fiiensaldagne prétendit que son armée, épuisée par la marche et la chaleur, était trop fatiguée pour combattre, et, se croyant sûr de la victoire, il remit la bataille au lendemain ; l'armée royale profita de ce répit pour se couvrir de retranchements. Au point du jour, les généraux espagnols reconnurent que l'attaque n'avait pas de chance de succès (13-14. août). Condé, irrité, <r n'hésita pas à faire connaître, sans déguisement, que ce n'était pas ainsi qu'il prétendait être traité ♦, d et il échangea avec Fuensaldagne des paroles violentes qui accentuèrent la mésintelligence existant déjà entre les généraux. Le prince n'avait guère qu'un titre nominal de commandant en chef. Les généraux espagnols, d'après les règlements, ne pouvaient rien faire sans l'avis du conseil de guerre, et les Espagnols formaient la majorité de ce conseil ; ils n'étaient pas disposés à risquer grand'chose pour conquérir des places françaises qui devaient rester à Condé, suivant les conventions arrêtées entre lui et la cour d'Espagne. Les deux armées restèrent trois jours en présence; le 48, les Espagnols décampèrent. Sur ces entrefaites , l'archiduc Léopold vint prendre le commandement de l'armée ennemie. Son arrivée au camp ne fit qu'augmenter les rivalités et les dissentiments qui existaient entre les chefs. Condé, toujours orgueilleux , ne supportait pas la supériorité que le prince autrichien entendait bien s'arroger sur lui, et faisait à chaque instant éclater son mécontentement.

Les ennemis remontèrent la Somme pour assiéger Guise et détachèrent un corps de trois mille hommes de cavalerie pour l'investir. Turenne avait à faire deux fois le chemin de l'armée ennemie pour y arriver; il fit une étape de sept lieues, jeta deux mille cinq cents hommes dans la ville, et prévint leur dessein. « Après avoir tenu beaucoup de conseils et séjourné quinze jours d sans rien faire à Caulaincourt , village entre Ham et le Catelet, les Espagnols se décidèrent à quitter la Picardie le i" septembre, et allèrent assiéger Rocroi. Turenne ne se sentit pas assez fort pour secourir cette place, et pour compenser sa perte, qu'il considérait comme inévitable, il alla, avec le maréchal de la Ferté, assiéger Mouzon. 11 cerna cette ville le 2 septembre, sans faire de lignes, et, bien qu'attaquée la dernière, elle fut prise quatre jours avant Rocroi, le 26 septembre. Il marcha aussitôt sur Rocroi; mais Montaigu, qui la défendait, avait été obligé de se rendre, le 30, à Condé. Le prince , d'après son traité avec l'Espagne , en prit possession. C'était auprès de cette ville que, dix ans auparavant, il avait remporté sa première victoire! Il y tomba malade, et « les ennemis se retirèrent plus

* Mémoires de Lenet.

avant dans leur pays » sans rien entreprendre. Les troubles de Bordeaux étant finis, il arriva des renforts de Guyenne à l'armée française. ïurenne couvrit la Picardie et les places de Flandre, et la Ferté alla vers la Meuse aider au siège de Sainte- Menehould , que faisait du Plessis- Praslin; la ville se rendit le 25 novembre.

Peu de temps après la soumission de Bordeaux , le cardinal Mazarin entra en pourparlers secrets avec Condè, et lui offrit, entre autres avantages, trois villes en souveraineté : Stenay, Clermont, Jametz. Le prince rejeta ces propositions, et répondit qu'il se contentait de l'honneur qu'il avait d'être du rang royal, sans aspirer à celui d'être souverain, et que d'ailleurs, il ne pouvait plus se fier au cardinal.

Les résultats de la campagne, qui s'était tout entière passée en manœuvres, avaient été magnifiques. Avec une armée inférieure de près de moitié, Turenne avait paralysé l'ennemi. L'armée française avait conquis trois places, l'ennemi une seule.

Suivant Napoléon, « cette campagne est fort intéressante. Le parti que prit Turenne était convenable, mais dangereux. Côtoyer une armée double en force est une opération bien difficile ; il est bien peu de positions assez fortes pour pouvoir protéger une armée si inférieure en nombre. Surpris à Mont-Saint-Quentin, la première pensée qu'aurait eue un général ordinaire eût été de se couvrir par la Somme. Mais ce mouvement de retraite eût influé sur le moral des troupes et sur celui des ennemis en sens inverse. Passer la Somme, c'eût été ajourner, mais accroître les difficultés ; on eût paré au mal du moment en empirant l'état des affaires. Turenne paya d'audace , marcha à la rencontre des ennemis ; il était sûr que par ce mouvement il les déconcerterait , qu'il accroîtrait leur irrésolution et gagnerait la journée, et alors on aurait maintenu la réputation des armes, cette partie si essentielle de la force d'une armée. Turenne se retrancha. Ce grand capitaine faisait usage fréquemment des ouvrages de campagne ; cependant son armée avait trop de cavalerie, et en proportion trop peu d'infanterie, pour qu'il tirât tout le parti possible de la science de l'ingénieur. Dans cette guerre de marches, de manœuvres, il eût fallu se retrancher tous les soirs, et se placer toujours dans une bonne défensive; les positions naturelles que l'on trouve ordinairement ne peuvent pas mettre une armée à l'abri d'une armée plus forte sans le secours de l'art. Il est probable que si le prince de Condé eût commandé, il eût attaqué le soir môme du jour de son arrivée, ce qui eût déconcerté Turenne, qui, avec une armée inférieure, avait adopté un plan de campagne d'observation qui ne devait jamais être compromis *. »

A la fin de Tannée 105,:}, le duc de Lorraine, mécontent des conditions avantageuses que les Espagnols avaient faites à Condé, demanda ou que

' Napoléon.

ce prince lui cédât quelques-unes des places qu'il possédait en Lorraine, ou qu'il partageât avec lui les conquêtes qui se feraient à l'avenir en France. Cette demande fut repoussée, et Charles IV se répandit en invectives contre les Espagnols, qu'il menaça d'abandonner s'ils ne faisaient pas droit à l'une ou l'autre de ces deux demandes. L'archiduc n'hésita pas à le faire arrêter dans son palais et le fit conduire au château d'Anvers. Le duc, au désespoir, envoya au comte de Ligneville, qui commandait son armée, un billet caché dans un pain, qui finissait par ces mots : <r Quittez promptement les Espagnols , tuez tout, brûlez tout et souvenez-vous de Charles de Lorraine, d Fuensaldagne vint en personne au quartier des Lorrains, à trois lieues de Bruxelles, gagna les officiers et les soldats par des promesses et de l'argent, et les décida à, rester au service de l'Espagne. Il ajouta que le duc François de Lorraine, frère du duc Charles, allait incessamment se mettre à leur tête. En effet, ce prince, qui était fort mal avec son frère, arriva d'Allemagne peu de temps après et prit le commandement des troupes lorraines. Le duc Charles fut conduit en Espagne, où il demeura prisonnier jusqu'à la paix des Pyrénées.

<r L'hiver se passa sans qu'il y eût rien de considérable à la cour, d Le 6 juin, Louis XIV fut sacré à Reims, d'où quelques régiments partirent pour aller, sous le commandement de Fabert, faire le siège de Slenay. C'était Condé qu'on voulait atteindre, Stenay lui appartenait. Le jeune roi se rendit à Sedan. Turenne et la Ferté se postèrent entre la Champagne et la Picardie, afin de pouvoir marcher du côté où iraient les ennemis, qui se mettaient en mouvement sans qu'on pût deviner leur objectif.

L'armée française était auprès de la Ferté lorsqu'on apprit tout à coup qu'Arras avait été investi, le 3 juillet, avec trente mille hommes, par l'archiduc et Condé. Cette nouvelle causa une grande émotion. « Il n'y avait pas d'apparence que les ennemis fissent un siège aussi considérable que celui d'Arras. »

Cette ville, réunie depuis peu à la France (1640), était une place importante par le nombre de ses habitants, sa forte situation sur la Scarpc, sa grandeur et l'étendue de ses fortifications. Les habitants, se souvenant de la domination des Espagnols, leur étaient restés attachés. La garnison, peu nombreuse (deux mille six cents hommes), allait avoir à lutter contre une armée de trente mille hommes et une populafion mal disposée. Sans perdre un instant, les assiégeants établirent des lignes qui avaient six lieues de circuit; ils n'épargnèrent aucun soin pour les rendre imprenables; elles avaient douze pieds de largeur et dix de profondeur. En avant, du côté de la campagne, régnait un premier fossé, large de neuf pieds et profond de six. Tous les cent pas on établit des redoutes garnies d'artillerie. L'espace qui séparait l'avantfossé des hgnes était semé de douze rangs de trous disposés en forme

d'échiquier, pour entraver la marche de la cavalerie. Une ligne de conlrevallalion devait arrêter les sorties de la garnison. L'armée entière et douze mille pionniers passèrent dix jours et dix nuits à ces travaux.

Avant que les lignes d'investissement fussent achevées, Turenne envoya trois détachements de cavalerie pour se jeter dans Arras. Ces différents corps, commandés par Saint- Lieu, d'Esquencourt et Créqui, furent chargés et mis en déroute ; mais tous les trois parvinrent à faire pénétrer dans la ville une partie de leur effectif.

L'armée royale ne comptait en ce moment que quatorze mille hommes. Turenne ne jugea pas à propos de risquer une bataille dans un pays découvert; il « ne fut point de l'opinion commune qu'il faut faire agir les Français d'abord, persuadé qu'ils ont la même patience que les autres nations quand on les conduit bien d. Il attendit donc des renforts et résolut de se porter entre les ennemis et Douai, d'où ils tiraient tous leurs vivres.

Le 15 juillet, il leva son camp, et le 17 il arrivait à Mouchy-le- Preux, village distant d'Arras d'environ une lieue et demie et à la portée du canon des lignes de circonvallation. L'armée, qui comptait alors seize mille hommes, y prit position. Elle avait son aile droite appuyée sur la Scarpe, sa gauche sur le Cogeul, petit ruisseau qui descend à Arleux, et se trouvait dans une bonne situation, couverte sur ses flancs et à cheval sur la route de Bouchain à Valenciennes. Turenne protégea son front par de grands retranchements, et « les choses restèrent quelque temps dans cette assiette ». La présence de l'armée de secours avait donné du courage aux assiégés ; bien pourvus et bien approvisionnés d'ailleurs. Pendant un mois « on ne s'apphqua qu'à empêcher les convois, sans essayer de forcer les hgnes d. L'armée de Turenne et les garnisons des villes voismes inondaient la campagne de détachements de cavalerie , pour gêner les communications des Espagnols , ce qui donna lieu à grand nombre d'escarmouches et d'engagements sans grande conséquence. Il se produisit dans ces convois un accident grave, qui se trouve mentionné dans la plupart des mémoires militaires de l'époque et qui avait vivement frappé les contemporains. Voici le récit qu'en fait le duc d'York dans ses mémoires.

« Une nuit que M. de Turenne visitait, avec le duc d'York, les gardes avancées, ils aperçurent une lueur soudaine et violente, semblable à celle de la poudre; il semblait que c'était au quartier de M. de la Ferté; mais, en avançant de ce côté-là pour s'informer de ce que ce pouvait être, les sentinelles, qui étaient sur la hauteur de Mouchy, assurèrent que la chose s'était passée beaucoup plus loin, dans la plaine, et qu'il fallait que ce fût auprès de Lens. Le lendemain, au matin, on apprit qu'un régiment tout entier de cavalerie, de cent vingt maîtres, allant de Douai au camp des ennemis , et tous les officiers aussi bien que les cavaliers.

portant chacun un sac de poudre en croupe, outre quatre-vingts chevaux chargés de grenades, que des paysans à pied conduisaient, avaient tous été brûlés sans qu'on pût savoir comment cet accident était arrivé. Ce fut un triste spectacle de voir arriver ces pauvres malheureux, les visages hideux et défigurés et le reste du corps brûlé à un point qu'il y en eut peu qui guérirent. Des partis, qui coururent où ils avaient aperçu le feu, amenèrent au camp tous les hommes dans lesquels il y avait encore quelques signes de vie, quelques chevaux des moins brûlés et la paire de timbales appartenant au régiment.

« Le duc d'York trouva depuis, en Flandre, un lieutenant de cavalerie qui lui expliqua comment cet accident était arrivé. Il dit qu'étant à Tarrière-garde du régiment, il aperçut un cavalier qui avait à la bouche une pipe de tabac allumée, sur quoi il courut à lui; et, la lui ôtant adroitement, il la jeta à terre et donna quelques coups de plat d'épée au cavalier, qui, étant ivre, mit le pistolet à la main et le lui présenta ; qu'il se jeta promptement à bas de son cheval, appréhendant la suite, et que le cavalier tirant en même temps sur lui, il mit le feu au sac de poudre qu'il avait derrière son cheval, qui, en sautant, le communiqua au sac du cavalier et successivement à tout le régiment. »

Au bout de quelque temps, les assiégeants commencèrent à souffrir, tandis que l'armée royale était dans l'abondance ^ Condé voulait quitter le siège avec toute l'armée et faire un vigoureux effort pour écraser Turenne ou le forcer à s'éloigner. Les Espagnols s'y refusèrent; ils se croyaient à l'abri de toute attaque dans leurs hgnes.

Les assiégés se défendaient avec bravoure, et Turenne put attendre la fin du siège de Stenay. Cette ville capitula le C août, et le maréchal d'IIocquincourt, qui l'avait prise, amena son armée à marches forcées sur Arras. Turenne se rendit au-devant de lui avec deux mille chevaux, et les deux maréchaux se rencontrèrent le 17 août. Le 19, ils campèrent à Aubigny, prirent la ville de Saint-Pol et l'abbaye de Mont-Saint-Éloi , que défendaient cinq cents Espagnols. Ils espéraient s'emparer d'un convoi très important qu'escortait Bouttevillc ; mais les ennemis, avertis à temps, firent rentrer le convoi dans Aire.

Le maréchal d'Hocquincourt se retrancha dans un endroit désigné dans le pays sous le nom de Camp de César, et Turenne revint à Mouchy-le-Preux, en marchant le long des lignes espagnoles pendant plus

1 « J'allai voir M. de Turenne, et j'eus l'honneur de diner avec lui; il n'avait que de la A'aisselle de fer-blanc , avec une table servie de toutes sortes de grosses viande en grande abondance : il y avait plus de vingt officiers à la grande table et encore quelques autres petites; il y avait des jambons, des langues de bœuf, des cervelas et du vin en quantité. M. de Turenne, on quelque occasion où j'eus l'Iionneur d'être seul avec lui, me dit qu'il espérait de pouvoir forcer les lignes, mais qu'il doutait fort que, quand même il en viendrait à bout, il en fût pour cela mieux en ses affaires. Il y avait une assez grande gaieté parmi les officiers, et je leur entendis souvent dire : « Nous secourrons Arras, et nous en aurons de plus méchants quartiers d'hiver. » [Mémoires de Goicrville.)

1654] CHAPITRE IV IIT

de deux heures. Des ennemis firent grand feu. « Il n'y eut point d'escadron qui ne perdît deux ou trois hommes, sans les chevaux, et quelques vieux ofllciers murmurèrent de ce qu'on les exposait ainsi pour rien, à ce qu'ils croyaient. C'est la seule fois que le duc d'York ait entendu, pendant qu'il a servi dans les armées de France, blâmer M. de Turenne d'exposer son monde sans nécessité*. » Les officiers d'ailleurs revinrent bientôt sur leur erreur. Ce fut pendant cette marche que Turenne combina son plan d'attaque. Le maréchal savait ce qu'il faisait. Comme on lui faisait remarquer combien il s'exposait, il répondit « qu'il n'aurait pas osé hasarder autant du côté de Condé, mais qu'ayant servi avec les Espagnols, il connaissait leur coutume ^ Fernand de Solis, qui commande le quartier, que je reconnais, ajouta- t-il, n'osera rien entreprendre de son chef. 11 préviendra Fuensaldagne , qui enverra avertir l'archiduc. Celui-ci fera appeler Condé, et on tiendra un conseil de guerre, pendant lequel j'aurai le temps de rentrer dans mon camp ^. Tout se passa comme il l'avait prévu. 11 revint sans être inquiété.

Le projet de Turenne d'attaquer les lignes rencontra une vive résistance de la part de presque tous les officiers de l'armée et des maréchaux, ses collègues , qui « regardaient cette entreprise comme un coup de désespoir^ ». Les ennemis, mis en éveil par la reconnaissance que Turenne avait faite de leurs hgnes, avaient considérablement fortifié leurs travaux, que le maréchal de la Ferté regardait déjà comme imprenables. Cependant la place était aux abois. Le gouverneur avait fait savoir qu'il n'avait presque plus de poudre. Turenne, qui s'était décidé pour une attaque de nuit, malgré les difficultés et les incertitudes de ces opérations, fixa à la nuit du 24 au 25 août le moment du combat.

Le 2-4, au coucher du soleil, les troupes de Turenne et de la Ferté quittèrent le camp de Mouchy-le-Preux et traversèrent la Scarpe sur quatre ponts. Elles emportaient des fascines, des claies et des outils. Le corps de Turenne devait assaillir le quartier de don Fernand de Solis ; celui de la Ferté devait attaquer Fuensaldagne ; d'IIocquincourt devait opérer à la droite de Turenne. Les troupes françaises'montaient à vingt-six mille combattants; elles étaient à peu près en nombre égal à celui des Espagnols, qui avaient été fort éprouvés dans le siège. Une partie des troupes de Solis montaient la tranchée, cette nuit- là même, devant la ville, ce qui seconda les desseins de Turenne. Il n'y avait plus que deux heures de nuit lorsque les Français se trouvèrent au pied des lignes, chacun au point fixé. La nuit avait favorisé leur marche, et l'armée assiégeante n'eut connaissance de leur mouve-

* Mémoires du duc d'York.

> Ibid.

3 Ibid.

ment qu'au moment où ils arrivèrent à deux cents pas d'elle. Les Français, découverts, allumèrent les mèches des mousquets, ce qui forma une sorte d'illumination éclatante. Trois coups de canon , tirés sur l'ordre de Solis, donnèrent l'alarme à son quartier et aux quartiers voisins.

L'attaque a lieu aussitôt sur tous les points à la fois. Le corps de Turenne force les lignes sur une largeur de cinq bataillons. L'infanterie comble les fossés et les trous de loup. Une fois le passage libre, la cavalerie s'élance dans le camp ennemi. La Ferté et d'Hocquincourt, qui ont échoué dans leur attaque, défilent le long des lignes et viennent passer dans la trouée faite par Turenne. Le gouverneur d'Arras , Montdejeu, averti par le bruit du combat et par le marquis de Castelnau, qui, en poursuivant des fuyards espagnols, était tombé dans une garde avancée des assiégés, sort d'Arras avec toute la garnison pour prendre l'ennemi à revers.

Le succès ne pouvait être plus grand. Sans Condé, le désastre des Espagnols eût été complet. Le prince, averti à cinq heures du matin seulement de l'attaque des Français, rassemble immédiatement sa cavalerie et accourt pour dégager l'armée espagnole. Turenne reconnut bientôt sa présence. Les troupes victorieuses étaient occupées à piller le camp ennemi , où abondait la vaisselle d'argent que les officiers espagnols portaient partout avec eux. Condé tombe sur les Français dispersés et les taille en pièces. Le régiment des gardes, qui s'oppose à lui en bataille, est mis en fuite. Le maréchal de la Ferté, posté sur une hauteur, dans une excellente position , aperçoit la déroute de ses troupes. Au lieu d'attendre l'attaque de Condé avec sang-froid, il perd la tête et court à sa rencontre avec sa cavalerie ; en moins de quelques minutes, il est lui-même culbuté et mis en désordre. Turenne, désespéré de voir compromettre le succès au moment où il paraissait assuré, monte au galop avec du canon et quelques escadrons sur la hauteur que la Ferté avait si imprudemment abandonnée ; il y trouve quelques pièces d'artillerie et les pointe, ainsi que celles qu'il avait amenées, contre le corps de Condé, qui s'arrête et fléchit sous la mitraille. A son tour,* Condé reconnut Turenne, et, malgré son impétuosité, il comprit qu'il devait s'arrêter et se borner à rallier les vaincus et à couvrir la retraite, ce qui était déjà un immense résultat dans la situation critique où se trouvaient les Espagnols. Il conduisit les débris de leur armée en sûreté sous le canon de Mons. « J'ai su que tout était perdu, lui écrivit Philippe IV, et que vous avez tout sauvé. j>

' La victoire des Français eut un grand retentissement. Turenne fut complimenté de ce succès par un grand nombre de personnages marquants de l'époque, le duc de Lorraine, le prisonnier des Espagnols, notamment. Arras était sauvé. Trois à quatre mille hommes tués,

blessés ou prisonniers, soixante -trois pièces de canon, les munitions et tous les bagages de l'ennemi étaient tombés aux mains des vainqueurs. Les Français ne perdirent que trois à quatre cents hommes. € Il n'est pas imaginable comme tout ce que l'on a concerté a réussi, et il a fallu que presque toutes les mesures n'aient point manqué, pour y avoir eu un succès aussi heureux , » écrivit Turenne à sa femme le lendemain.

Après avoir dégagé Arras, le maréchal de Turenne, ne voulant pas laisser aux Espagnols le temps de se remettre du coup qu'il leur avait porté, leva son camp. Mazarin, comprenant que ces succès n'étaient dus qu'à Turenne , retint à la cour les maréchaux de la Ferté et d'Hocquincourt, afin qu'il eût seul le commandement de l'armée pour achever ce qu'il avait si bien commencé. Le Icr septembre, le maréchal passa l'Escaut entre Cambrai et Bouchain , et il envoya le Passage, lieutenant général , avec deux mille chevaux investir le Quesnoy. Le 6, toute l'armée arriva devant cette ville, et les approches se firent le soir même. La population était si effrayée de la déroute des Espagnols, qu'elle refusa de se défendre; les magistrats capitulèrent le jour même pour conserver leurs biens, et reçurent garnison française. L'armée en partit quelques jours après , pour pénétrer plus avant dans le pays. Elle s'avança jusqu'à Binch, d'où elle fit des courses dans tout le Hainaut et dans une partie du Brabant ; mais Condé n'avait rien perdu de son audace, et Turenne faillit être surpris par lui auprès de Maubeuge. Dans une marche de nuit, ses bagages s'embarrassèrent dans l'armée, et la nuit se passa dans le plus grand désordre. Il revint au Quesnoy le 20, et se borna à fortifier et à approvisionner cette ville. Condé , demeuré général en chef par le départ de l'archiduc pour Bruxelles, rallia l'armée espagnole, s'approcha à deux à trois lieues de l'armée française, et, tout en se tenant sur la défensive, empêcha Turenne de pousser ses succès. Les deux armées restèrent trois mois en présence, se faisant une guerre d'escarmouches où les pertes furent assez sensibles des deux côtés; puis elles entrèrent en quartier d'hiver.

Il y avait encore a beaucoup de personnes ennuyées ou mécontentes du ministère de M. le cardinal de Mazarin i». A l'automne, quand Turenne revint à Paris, les dissentiments qui persistaient entre les anciens frondeurs et la cour faillirent amener de nouveaux troubles. Le cardinal de Retz, arrêté au Louvre le 19 décembre 1G52, avait réussi à s'échapper et s'était enfui hors de France. C'était un événement heureux pour la cour. Malheureusement de nouvelles mesures fiscales, prises par Mazarin au début de 1055, sur l'instigation de Fouquet, à bout de ressources, avaient mécontenté le peuple et le parlement. Nous trouvons , parmi les nouveaux impôts , « une marque sur le parchemin et le papier, pour la validité des actes, d C'est l'impôt du

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timbre, l'une des ressources les plus fructueuses aujourd'hui du budget de l'Etat. La mésintelligence s'accentua surtout au sujet d'une nouvelle monnaie , dite a des lis i> , que le roi voulait établir et à laquelle le parlement s'opposait. Pour faire vérifier les édits nouveaux, Louis XIV tint, le 20 mars 1055, un lit de justice; mais le parlement ne se regarda pas comme battu. Quelques jours après, toutes les chambres se rassemblèrent afin d'examiner de nouveau les édits bursaux, sous prétexte que la présence du roi avait enlevé toute liberté aux suffrages. Informé de cette réunion, Louis XIY accourut de Yincennes, où il chassait, défendit au parlement de se mêler des affaires publiques, et sortit brusquement, « sans vouloir ouïr aucune harangue ». Les magistrats, plus irrités qu'effrayés de ces manières d'agir, se préparèrent à la lutte. Le premier président de Bellièvre, ancien ami du cardinal de Retz, excitait sous main la compagnie, sans se compromettre trop ouvertement. Mazarin fit quelques concessions dont le parlement se contenta, sauf pour les lis. A son tour, le cardinal s'obstina, et les esprits s'aigrirent au point qu'un conseiller fut mis à la Bastille et neuf autres exilés. Les assemblées des chambres allaient recommencer. Les troubles de la Fronde n'étaient pas encore ^ssez éloignés pour que la cour ne vît pas avec une réelle inquiétude ces symptômes de rébellion. Elle s'adressa à Turenne, dont la sagesse et l'esprit conciliant avaient conquis les sympathies du parlement aussi bien que celles de la cour. Turenne <r trouva des expédients pour tout accommoder j>. Il se rendit chez le premier président, lui dépeignit avec vivacité les horreurs de la guerre civile, et réussit à décider le parlement à cesser son opposition aux lis; le ministre, de son côté, rendit à la compagnie ses membres exilés ou emprisonnés.

Ces difficultés intérieures et le défaut d'argent empêchèrent, cette année-là, d'ouvrir la campagne de bonne heure. Elle fut d'ailleurs peu importante et sans éclat. On ne rassembla dans le Nord qu'une seule armée, qui fut confiée à Turenne. Le maréchal jugea nécessaire de concentrer les hostilités dans le Ilainaut, dont le Quesnoy ouvrait l'entrée, et d'assurer les communications de celte ville en s'emparant de Landrecies, qui se trouvait entre cette place et la France. Turenne, qui avait réuni ses troupes, vers le commencement de juin, près de Guise, investit Landrecies le 18. Il fut rejoint, le jour même, par l'armée du maréchal de la Ferté, qui revenait de Lorraine. En huit jours les hgnes furent achevées, et, le 26 , la tranchée fut ouverte par le régiment des gardes, malgré la présence dans le voisinage des deux armées ennemies de l'archiduc et de Condé. Les Espagnols, voyant la circonvallation bien achevée, ne voulurent pas tenter le combat; mais Condé alla s'établir à Yadencourt, entre Landrecies et Guise, à dessein de couper les convois aux assiégeants. De la cavalerie ennemie

alla piller en Picardie ; il y eut un parti très fort qui s'avança jusqu'à Ribémont. Le roi, qui était à la Fère, se retira précipitamment h Soissons. 11 n'avait avec lui que deux compagnies des gardes ; avec un peu d'audace les Espagnols auraient pu facilement l'enlever.

Tu renne avait deviné la manœuvre de Condé , et sa prévoyance l'avait rendue inutile. 11 avait préparé des magasins considérables au Quesnoy, et « il avait suffisamment de toutes choses pour achever le siège ». Landrecies se rendit le 14 juillet, et les douze cents hommes de la garnison, € qui ne s'étaient pas trop bien défendus, » sortirent avec une bonne capitulation. On recouvrait ainsi une des conquêtes de Richelieu. L'armée espagnole, <r dans laquelle il y avait un peu d'étonnement parmi le commun des soldats, » se replia de l'Oise sur l'Kscaut et sur l'Aisne, entre Mons et Yalenciennes. Le roi s'en vint à Guise, et mit le pied pour la première fois sur le territoire ennemi.

L'armée , qu'accompagnaient le roi et le cardinal , descendit le long de la Sambre jusqu'à la Bussière, à une lieue de Thuyn, dans le pays de Liège; puis de là elle rétrograda, passa par Avesnes et investit la Capelle. Turenne, « ayant fait considérer à M. le cardinal le peu d'importance de la place, » passa la Sambre, entra dans le Hainaut, et arriva le 41 août à Bavay. Le maréchal avait le dessein d'y passer l'Aisne, mais on trouva la rive opposée couverte de retranchements bien défendus. On tint un conseil de guerre, dans lequel «: on fut sur le point de résoudre de forcer le passage, le cardinal ayant représenté combien il aurait été glorieux de l'exécuter et d'avoir passé la rivière à la barbe d'une armée formidable ' ». Mais Turenne, toujours ménager du sang de ses soldats, s'opposa à ce dessein. 11 en fit voir les difficultés, les dangers, et proposa de passer l'Escaut au-dessous de Bouchain, et de marcher sur Condé en laissant Yalenciennes sur la droite. A Condé, l'armée passerait une seconde fois l'Escaut; elle se trouverait alors sur les derrières de l'ennemi, et leurs formidables retranchements deviendraient inutiles. Ce sage projet prévalut sur l'audace inconsidérée de Mazarin ; l'armée retourna à Bouchain, et passa, le 13 août, l'Escaut à Neuville. Les Espagnols décampèrent et se postèrent devant Yalenciennes; ils s'établirent sur le mont Azin, dans un camp que couvraient d'anciennes lignes, qu'ils remirent promptement en état de défense. Ils avaient leur droite couverte par des bois, et la ville de Saint -Amand à leur gauche. Turenne crut qu'ils voulaient livrer bataille, et marcha droit à eux; mais à son approche ils manquèrent de résolution et se retirèrent sur Condé, puis sur ' Tournay.

Dès que Turenne sut que l'ennemi se retirait , il envoya au lieute-

* Mémoires du duc d'York

nant général Castelnau, qui se trouvait en tête, l'ordre de le presser avec vigueur. Condé, qui couvrait la retraite, fit filer ses troupes et demeura avec sept ou huit escadrons à l'arrière-garde. î Si M. de Castelnau eût fait son devoir, comme il le pouvait en suivant ses ordres, le prince de Condé aurait été réduit à de grandes extrémités*; d mais Condé comprit qu'il ne pouvait éviter sa perte s'il n'avait recours à la ruse. Il ordonna à Coligny et à Persan de demander une entrevue à Castelnau et de l'amuser le plus longtemps qu'ils pourraient. Ces officiers, anciens amis de Castelnau, demandent donc à lui parler sur parole. Castelnau ordonne à ses troupes de faire halte , et pendant que les officiers se complimentent et causent , le prince presse le mouvement de ses troupes, qui arrivent au pont de Beverage et passent l'Escaut presque à la portée du mousquet. Turenne, en arrivant, vit les Espagnols en sûreté sur l'autre rive. Castelnau avait été dupe d'une ruse de guerre, assez peu honorable d'ailleurs. L'armée française investit Condé le 15 et ouvrit le lendemain la tranchée.

Turenne envoya à Mazarin, qui se trouvait au Quesnoy, une relation détaillée de la retraite de Condé, qu'il peignait comme une fuite. Le courrier fut pris et les dépêches furent remises au prince. Son irritation fut extrême quand il lut la relation de Turenne , conçue cependant en termes très modérés. Elle avait trait aux faits qui s'étaient passés à la traversée de l'Escaut, et contenait diverses allégations qui blessèrent particulièrement Condé , savoir : que la retraite de Condé avait été si précipitée, que « le dernier escadron de l'arrière-garde avait été obligé de passer la rivière à la nage » ; que « le canon avait dû être laissé à Valenciennes , et qu'il y avait eu de grandes contestations entre M. le prince et les Espagnols pour demeurer au poste de Valenciennes. »

Condé écrivit à Turenne, le 18 août, une lettre des plus blessantes, en lui envoyant une copie de la relation saisie par lui. « Si vous aviez été à la tête de vos troupes comme j'étais à la queue des miennes , lui dit-il, vous auriez vu que notre dernier escadron n'a pas passé la rivière à la nage. i>

Il écrivit en même temps au maréchal de la Ferté et à Castelnau. Il se plaignait au premier de l'injustice de son collègue : il le prenait pour juge de sa conduite, disant qu'il s'en rapportait plutôt à lui, qui était plus avancé qu'à Turenne. 11 louait Castelnau, sur ses manœuvres, avouait qu'il avait été vigoureusement poussé; mais il ajoutait qu'il croyait Castelnau trop homme d'honneur pour reconnaître que, s'il avait été attaqué avec courage, il s'était bien défendu, s'était retiré sans désordre et sans rien perdre, et sans que rien l'obligeât « à aller

1 Mémoires du duc d'York.

plus vite que le pas ». La Ferlé et Castelnau, flattés de ces lettres du prince, mais assez embarrassés, élevaient aux nues la retraite de Condé, tout en prenant, par courtoisie et par devoir, la défense de Turenne. Turenne fut très piqué de la démarche du prince. <r Une marque que cela le toucha vivement, lui qui se possédait d'ordinaire, ce fut qu'il dit au trompette du prince que s'il lui rapportait de pareilles lettres, il lui ferait donner les élrivières. Il arriva, quelque temps après, une défense de la cour de parler sur parole avec les ennemis. Cela vient de ce que le maréchal, enragé de la lettre du prince, avait exagéré à la cour les inconvénients de ces sortes de conférences ; et, parce qu'il craignait qu'on ne connût la cause de son ressentiment, il avait fait mettre cet ordre sous le nom du roi '. D

« Comme M. le prince avait passé un peu les bornes de ce qui se pratique, M. de Turenne ne récrivit point à M. le prince, qui, dans la lin de cette campaqne et dans la suivante, témoigna beaucoup d'aigreur contre lui, et ils ne s'écrivirent plus comme ils avaient fait les années précédentes, d

La ville de Condé capitula le 18. Sa garnison, forte de deux mille hommes, qui s'était bien défendue et avait tué un grand nombre d'hommes aux Français, rejoignit l'armée espagnole. Le roi, qui était resté au Quesnoy, rejoignit l'armée, et le 20 attaqua Saint- Ghislain. La ville fut investie de nuit. Les mesures avaient été mal prises, et les quartiers des généraux se trouvèrent placés sous le feu des remparts ; ils durent déloger le matin. La ville fut prise en cinq jours (25 août).

Turenne employa la fin de l'été à fortifier Saint -Ghislain et Condé. Les Espagnols envoyèrent un corps pour couvrir Bruxelles. « On était si fort avancé dans le pays de l'ennemi, qu'il avait jalousie pour toutes les places; il lui arrivait ce qui arrive ordinairement, qui est que l'on craint beaucoup plus d'un ennemi qu'il ne peut exécuter. j>

Le 22 novembre, Turenne quitta l'armée, très préoccupé, ainsi que la cour, de l'attitude du maréchal d'Hocquincourt, qui, retiré à Péronne, dont il était le gouverneur, se considérait comme libre de disposer des places dont il avait la charge. Ce maréchal était entré en négociations avec les ennemis, et leur avait proposé de leur livrer llam et Péronne. Puis , avec un inconcevable cynisme , il avait fait connaître au roi les offres qui lui étaient faites, et, se mettant littéralement aux enchères, il lui avait proposé de lui conserver les places moyennant une somme de deux cent mille écus. Mazarin, indigné, se refusait à ces exigences. Turenne, plus prudent, démontra la nécessité de céder,

1 Mémoires de Bussy-Rabutin.

et un traité fut conclu avec d'Hocquincourt. Condé, dont les troupes n'étaient qu'à deux heures de Péronne, se relira, et les troupes entrèrent en quartier d'hiver.

Ce fut à la fin de cette campagne que l'on commença, sur les conseils de Turenne, à cantonner la cavalerie dans les villages. Turenne avait remarqué le défaut qui s'opposait alors à la constitution de bonnes et solides armées. Après chaque campagne, une partie des troupes cessait d'exister. Le soldat, mercenaire enrôlé au printemps, ne se faisait aucun scrupule de déserter et de passer au besoin dans les troupes ennemies. D'un autre côté, le roi, pour n'avoir pas à payer ses soldats pendant la mauvaise saison , n'hésitait pas à les licencier quand les opératiens étaient terminées, au risque de ne plus les retrouver au printemps, ce qui faisait que souvent les régiments avaient perdu leurs vieux soldats, et n'avaient plus que des recrues au moment de se mettre en campagne.

Pour remédier à ces inconvénients, Turenne imagina un syrtème qui consistait à disperser les troupes par petits détachements dans les villages, et à les faire payer directement, officiers et soldats, sur les tailles. Chaque cavalier recevait vingt sols par jour, et chaque fantassin un peu moins. Il en résultait une économie pour les finances. Le payement direct par les habitants supprimait les remises d'argent aux financiers et empêchait les non-valeurs. Les soldats, dispersés dans les villages, y remettaient en circulation une bonne partie de l'argent qui leur avait été fourni pour leur solde, et leur présence servait de sauvegarde au paysan. Beaucoup de villages du plat pays reprirent confiance : les travaux de labourage se firent avec plus d'assurance, « et, contre l'opinion commune, une partie des villages de la Champagne se sont remis par cette nouvelle façon de distribuer des troupes, d Cette innovation, essayée pour la cavalerie dans l'hiver 1655-1656, fut appliquée l'hiver suivant à l'infanterie.

A la fin de cette année, il se produisit deux événements heureux pour la France. Le 2 novembre 1655, l'Angleterre, alors gouvernée par Cromwell, après avoir longtemps balancé sur le parti qu'elle devait prendre , conclut avec la France une alliance offensive et défensive. Condé avait tout fait pour décider Cromwell à contracter alliance avec l'Espagne, jusqu'à écrire au meurtrier de Charles I^r, lui prince du sang français : <t Je me réjouis infiniment de la justice qui a été rendue au mérite et à la vertu de Votre Altesse. C'est en cela seul que l'Angleterre pouvait trouver son salut et son repos, et je tiens les peuples des trois royaumes dans le comble de leur bonheur, de voir maintenant leurs biens et leurs vies confiés à la conduite d'un si grand homme, d II n'avait pas réussi, parce que Cromwell ne trouvait pas dans l'aUiance espagnole l'intérêt de l'Angleterre. Une des conditions du traité fut que Louis XIV n'accorderait plus de protection à

Charles II et ne le recevrait pas dans son royaume, non plus que ses frères. Le prince Charles, voyant les liaisons qui se formaient entre Mazarin et Cromwell, s'était déjà retiré l'année précédente à Cologne, où il avait été entretenu aux dépens de l'Empereur et des princes d'Allemagne.

Le duc d'York apprécia avec une souveraine impartialité et un sangfroid tout britannique la conduite de Mazarin. « On doit celte justice à la mémoire du cardinal, dit-il, d'avouer qu'il aurait été un ministre fort malhabile s'il n'avait, dans une conjoncture si délicate, engagé Cromwell dans les intérêts de son maître, qui aurait eu lieu d'être fort mécontent de lui s'il avait laissé échapper cette importante occasion ^ » Toutefois, comme le traité ne fut mis à exécution que dans le cours de l'année suivante, il resta encore un an au service de la France.

A la fin de la campagne de 1655, le duc François de Lorraine, ayant rassemblé ses troupes , quitta les Espagnols et entra en Picardie , d'où il fit savoir' à Louis XIV qu'il venait se mettre à son service. On traita avec lui à la condition que les troupes lorraines prêteraient serment de fidélité à la France pour tout le temps que le duc Charles demeurerait en prison ; qu'après son élargissement les Lorrains seraient libres de faire ce que leur souverain leur ordonnerait; qu'en attendant, ils seraient traités comme les autres troupes royales. Pour affirmer sa fidélité à ces engagements, le duc François vint à la cour avec ses deux enfants.

La cour, voulant donner à Turenne une nouvelle preuve de son estime, le nomma, cette même année, colonel général de la cavalerie, et ce titre resta toujours depuis dans sa famille. Après la levée du siège d'Arras, la mort du duc de Joyeuse avait laissé vacantes deux dignités enviées par tous : celle de colonel général de la cavalerie et celle de grand chambellan. Le prince de Conti, qui commandait en Catalogne, aurait bien voulu être récompensé de ses services par le litre de colonel général; mais la parole du roi était engagée. Louis XIV fit expédier les provisions de celte charge à Turenne, à la condition qu'il n'en ferait point les foncfions tant que la guerre durerait, et peu de temps après il nomma le duc de Bouillon, neveu du maréchal, grand chambellan; il témoignait ainsi hautement sa reconnaissance.

Turenne désirait vivement l'emploi qu'on lui donnait, a M. le cardinal m'a dit qu'il ne voyait nulle difticullé pour la charge de colonel général delà cavalerie... .lésais bien qu'elle est très belle et qu'elle m'est fort avantageuse, et qu'il n'est pas croyable comme, dans tous les temps, celte charge- là soutient quand on se maintient bien à la cour*. »

* Mémoires du duc d' York.

ï Turenne à sa femme, 11 juin 1656.

Bussy, qui venait d'être nommé c mestre de camp général de la cavaleria légère française et étrangère d, fit pendant quelque temps fonctions de colonel général. « Ayant fait expédier, dit-il, un brevet de major, dans le régiment de Genlis-Bruslart, à d'Iveray, capitaine dans ce régiment, je crois que le maréchal de Turenne le sut et que cela le put choquer. Pour moi, qui ne savais pas alors positivement qu'il fût colonel, car cela fut longtemps caché, je ne lui en parlai pas. »

Les places de Flandre furent ravitaillées avec soin pendant l'hiver, et la campagne ne commença que dans les premiers jours de juin. La cour de Madrid, afin de laisser le champ plus libre à Condé, rappela l'archiduc Léopold, dont les exigences et la hauteur avaient souvent blessé le prince français, et le remplaça par don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV. Caracene succéda à Fuensaldagne. Ces changements avaient retardé l'entrée en campagne des Espagnols. Les Français furent prêts les premiers. Le roi et Mazarin se rendirent à la Fère, où l'on examina les différents plans de campagne qui avaient été étudiés pendant l'hiver.

Encouragé par les succès de la dernière année, Turenne résolut de frapper des coups plus décisifs. La frontière des Pays-Bas, ouverte dans toute son étendue, lui laissait la plus grande latitude pour l'exécution de ses desseins. Sachant que Tournay était à peu près sans garnison, il s'y porta avec l'armée; mais Condé y fit entrer un fort détachement, et Turenne, renonçant au projet d'attaquer cette ville, se jeta, par une manœuvre habile et rapide, sur Yalenciennes, qu'il investit la nuit du 14 au 15 juin. En cinq à six jours les lignes furent faites, deux redoutes avancées prises, et un pont de bateaux établi sur l'Escaut. Du côté de Saint- Amand s'élève le mont Azin, qui domine l'Escaut; c'est là que s'établit le corps du maréchal de la Ferté. L'armée de Turenne, forte d'environ huit mille hommes d'infanterie et d'autant de cavalerie, prit position sur le chemin de Mons à Bavay, occupant tout le terrain qui s'étend depuis l'abbaye de Saint- Sauve, sur les bords de l'Escaut, jusqu'à la partie du fleuve qui regarde Bouchain, petite ville à quatre ou cinq lieues en amont de Yalenciennes. L'armée de la Ferté était à peu près égale en nombre, et l'on avait établi au-dessus et au-dessous de Yalenciennes des ponts à la faveur desquels les troupes des deux généraux communiquaient ensemble. Yalenciennes, coupée en deux par l'Escaut et entourée presque de tous côtés par des marais et de vastes plaines qui s'étendent jusqu'à Condé, possédait un moyen de défense dont Turenne lui-même n'avait pas calculé la puissance. « On parlait, dit-il, de quelque retenue d'eau qui se pouvait faire à Bouchain; on n'avait jamais cru qu'elle fût si grande qu'on la vit depuis. » La garnison de Bouchain lâcha les écluses, et l'eau se mit à inonder lentement les prairies autour de Yalenciennes. Turenne s'efforça de remédier à cet inconvénient en jetant une digue de fascines à travers la prairie en-

i656] CHAPITRE IV 187

vahie. Comme l'eau montait toujours, on y remédiait par un soin continuel.

Il importait au plus haut point de ne pas laisser séparer par les eaux les deux parties de l'armée française. Les troupes, par un labeur incessant, parvinrent à maintenir les communications, bien « qu'il y vînt de telles crues, qu'on était dans l'eau jusqu'tà la ceinture sur la digue d. L'ennemi ne put jeter aucun secours dans la place, mais les Espagnols se décidèrent à profiter de la situation embarrassée de l'armée française pour l'attaquer.

Don Juan d'Autriche et Condé vinrent avec une armée d'au moins vingt mille hommes s'établir à. une demi -portée de canon des lignes de circonvallalion , au moment où Turenne ouvrait la tranchée du côté de la ville. La garnison, encouragée par la présence de l'armée de secours, se défendait vaillamment; Turenne, qui s'attendait sans cesse à être attaqué, interrompait la nuit les travaux. On demeura huit à dix jours dans cet état. Malgré sa situation critique, Turenne, tout en pressant vivement les opérations du siège, se tenait si bien sur la défensive, que les ennemis, qui n'avaient cessé de le tâter depuis le 12 juillet, n'avaient pas encore risqué une attaque en règle. Malheureusement la Ferté , qu'une indisposition avait retenu loin de son armée , revint en prendre le commandement sur l'ordre exprès de Mazarin, qui paraissait peu se soucier de voir Turenne acquérir une gloire sans partage, et qui s'obstinait à lui donner d'incapables et envieux collègues.

Le quartier de la Ferté était le plus exposé. Turenne avait compris le danger et l'avait fait entourer d'une double enceinte palissadée; mais le présomptueux et incapable la Ferté, par esprit de contradiction ou par bravade, fit, dès son arrivée, arracher une de ces enceintes. Il ne voulut même pas prendre les précautions les plus ordinaires : placer des gardes avancées et faire battre la campagne par des éclaireurs. Turenne, désolé de cette imprévoyance et persuadé que l'ennemi attaquerait les lignes du côté de son collègue, lui proposa de lui envoyer un renfort de quatre ou cinq régiments. La Ferté reçut comme une injure cette offre de service. Il répondit à Turenne de garder ses troupes pour sa propre défense, ajoutant ironiquement que, pour calmer ses inquiétudes, il lui offrait lui-même la moitié de son armée.

Cependant les Espagnols envoyèrent tout leur bagage à Bouchain , et le 16, à l'entrée de la nuit, ils se mirent en marche. Un corps de trois à quatre mille hommes, sous Marsin, devait exécuter une fausse attaque sur le corps de Turenne. Le gros des ennemis passa l'Escaut sur six ponts jetés d'avance, et arriva jusqu'au bord du fossé sans être découvert. Les Espagnols attaquèrent les lignes de circonvallation sur un large front de six bataillons, et les forcèrent presque sans combat. Au premier coup de mousquet, Turenne fit prendre les armes à son ar-

188 HISTOIRE DE TURENNE [i656

mée et voulut envoyer six régiments au secours de la Ferté; mais, quel qu'eût été son empressement, il était déjà trop tard. Le régiment de Yervins, qui passa le premier la digue, arriva au quartier de la Ferté quand tout était fini. Le maréchal, ses trois lieutenants généraux, quatre cents officiers, quatre mille soldats étaient prisonniers; « le combat ne dura pas un quart d'heure. » L'ennemi combla rapidement les Ugnes de circonvallation et communiqua avec la ville. Pour Turenne, après avoir repoussé vivement l'attaque de Marsin, qui du reste n'insista pas, il fit rentrer ses troupes dans son quartier et attendit le jour. Dès qu'il put constater l'étendue du désastre, il donna l'ordre de la retraite, « abandonnant quelques tentes et bagages » et du canon. Cette précipitation a été blâmée; mais Puységur, tout en estimant « qu'on ne devait pas être si pressé de sortir du quartier de M. de Turenne » , reconnaît lui-même qu'une panique effroyable régnait dans l'armée française. Les domestiques de Turenne avaient si bien perdu la tête, ils avaient été si saisis de peur, qu'ils abandonnèrent sa tente et même sa cassette, « dans laquelle M. de Bournonville me dit, raconte Puységur, qu'il s'était trouvé une lettre que M. le cardinal lui écrivait, par laquelle il lui mandait qu'en faisant la capitulation de Valenciennes , il prit garde de ne pas laisser prendre la qualité de duc à M. de Bournonville. D

Après le combat, la Ferté, prisonnier, fut conduit dans la ville. Comme il s'était mis au lit, épuisé de fatigue, M. le prince demanda à le voir et monta dans sa chambre. Condé alla droit au lit de M. de la Ferté, l'embrassa et lui dit : « J'aurais souhaité que votre camarade eût été pris, plutôt que vous. Je lui aurais appris à écrire la vérité. Ce n'est pas que je le craigne en campagne. Je vous appréhenderais bien plus que lui ^ d

Pendant ce temps-là, le a camarade d de la Ferté faisait une des opérations les plus hardies et les plus heureuses dont puisse s'honorer un général. Contenant avec fermeté son armée démoralisée, il effectua sa retraite lentement et en bon ordre, prêt à livrer bataille si l'ennemi le poursuivait de trop près; ce qui heureusement n'eut pas lieu. Bussy, chargé de couvrir la retraite avec quinze escadrons, n'y eut pas grand embarras; « car les ennemis ne le suivirent qu'avec deux escadrons de cravates, qui ne firent qu'escarmoucher d'assez loin. ■»

Turenne, jugeant qu'une retraite trop longue jetterait l'effroi , tant dans l'armée, déjà démoralisée, que dans le pays tout entier, ne recula que jusqu'au Quesnoy. Il prit position entre cette ville et le bois de Mormaux, la droite au bois et la gauche à la ville, une petite rivière devant lui. De toute l'armée de la Ferté, il n'avait avec lui que cinq cents chevaux; tout le reste, cavalerie et infanterie, avait fui à

* Mémoires de Puységur.

Condé ou avait été pris. « L'épouvante était si grande dans nos troupes, dit Bussy, que, la nuit du 1G au 17, un lièvre donna l'alarme si chaude, qu'on ne douta point que ce ne fussent les ennemis; il est vrai que, s'ils fussent venus le 17, et que, sans nous marchander, ils nous eussent attaqués, je ne doute presque pas de notre défaite, ï

Turenne n'avait que cinq ou six pièces de canon, mais il reçut un renfort de deux mille hommes et résolut de combattre. Le bagage commençait déjà à filer par delà le Quesnoy, il le fit arrêter et attendit les ennemis. Le 18, ils vinrent se camper devant lui, la rivière entre deux. Le maréchal de Turenne, ayant eu avis, par ses éclaireurs, qu'on voyait paraître leurs premiers escadrons, monta à cheval pour s'en aller au galop aux avant-postes. « En passant par le camp de son régiment de cavalerie, il vit un chevau-léger qui, en sellant son cheval, chargeait son bagage; il poussa à lui, le pistolet à la main, et, si ce cavalier ne se fût sauvé entre les jambes des chevaux, il l'eût tué; cela persuada encore le maréchal de l'épouvante de l'armée K j> Il ordonna à Bussy d'empêcher que personne ne montât à cheval et de faire seulement que chacun tint son cheval sellé par la bride. Turenne n'avait point d'outils pour faire de grands travaux de retranchements; ne voulant pas en faire de petits qui eussent dénoté de l'inquiétude, il ne fit pas travailler. Le peu de précaution qu'il affecta de prendre à la vue des ennemis rassura ses troupes. Il y eut, ce jour- là, quelques petits engagements d'avant- garde, où l'avantage demeura aux Français; ce qui rendit encore un peu d'assurance aux soldats et leur fit attendre avec assez de fermeté la bataille, qui paraissait assurée pour le lendemain 19. Cependant, le lendemain, à huit heures du matin, les ennemis demeurant dans l'inaction, Turenne jugea qu'ils ne voulaient rien hasarder et qu'ils n'étaient ainsi venus que pour l'occuper, pendant que leurs préparatifs se feraient pour retomber sur Condé; dans cette pensée, il n'hésita pas, malgré la faiblesse numérique et la démoralisation de son armée, à détacher huit cents chevaux, commandés par Rouvray, mestre de camp, chaque cavalier portant en croupe un sac de blé pour aller, en faisant un grand détour, ravitailler Condé, ce qui s'accompht heureusement. C'est là l'action d'un grand capitaine. <r II n'y a guère au monde que le maréchal de Turenne qui, en présence des ennemis, beaucoup plus forts que lui, lit un détachement aussi considérable que celui-là. 11 faut bien posséder la guerre pour en user ainsi, et ce sont là des coups de maître *. i>

A la nouvelle de ce coup d'audace, le Tellier écrivit au maréchal de Turenne : a Par votre prudence. Monseigneur, et par une conduite vi-

* Mémoires de Bussy-Rabutin. î Ihid.

goureuse , vous avez rétabli la réputation des armes au Quesnoy, après la déroute de Yalenciennes : d'avoir ainsi fait tête aux ennemis, fort orgueilleux jusque dans leur pays même, et de les avoir obligés à se retirer quoique victorieux, c'est un coup qui n'appartient qu'aux grands maîtres dans l'art militaire. » Avec sa modestie habituelle, Turenne raconte ainsi cette belle action dans une lettre à sa femme , datée du camp devant le Quesnoy : « L'armée des ennemis est venue tout proche d'ici; ils y ont demeuré deux jours, après quoi ils ont marché vers Condé. d

Seule, l'appréciation de Mademoiselle détonne dans ce concert d'éloges. (T On s'étonna, dit-elle, de ce que M. de Turenne avait été assez heureux pour ne recevoir aucun échec. La vérité est qu'il se retira promptement, pendant que le désordre se mettait dans le quartier de la Ferté. Il dit qu'il ne l'avait pu secourir à cause de quelques marais qui étaient entre le quartier de la Ferté et le sien. Ce fut un avantage pour le service du roi que d'avoir conservé une armée pendant que l'autre fut défaite, et ce n'était pas une des moins belles retraites de M. de Turenne. Je ne sais si c'est une des plus glorieuses *. D

Sur ces entrefaites, trois mille hommes de l'armée de la Ferté, qui s'étaient ralliés à Landrecies, rejoignirent l'armée. Alors les ennemis, (T ne jugeant plus à propos de rien entreprendre, )^ levèrent le camp et se portèrent sur Condé, qu'ils investirent. Dès le début, Turenne renonça à secourir cette ville, mal approvisionnée et peu forte d'ailleurs.

« Je crois, écrit-il à sa femme le l"" août, que les ennemis prendront Condé; c'est une situation facile pour eux après l'affaire de Yalenciennes. On était trop glorieux les années passées. Je vous avoue que cette levée du siège de Yalenciennes m'a extrêmement touché. » Ses troupes étaient si démoralisées, qu'il craignait toujours que « l'épouvante ne prît dans son armée. Il faut, disait-il, que le temps et quelque action assez apparente rassure un peu cela'... j>

Pour opérer une diversion, Turenne résolut de passer l'Escaut et de se porter sur la Lys. Il partit, le 14 août, de Charlemont et vint camper au Cateau-Cambrésis, puis à Lens, où il séjourna huit à dix jours, puis il s'avança près de Saint-Yenant pour l'attaquer; mais il renonça à son dessein en apprenant que le siège de Condé était terminé, et que la garnison avait eu une capitulation raisonnable.

L'ennemi, après avoir passé deux à trois jours à démolir les fortifications de Condé, s'approcha de Cambrai. Mazarin seconda Tu-

* Mémoires de 3r'« de Montpensier.

2 Turenne à Mazarin, 4 août 1656.

renne avec une infatigable activité; de divers côtés il reçoit des avis qui le préviennent des intentions des ennemis; il fait part de tout à Turenne.

<r Je crois, dit- il, que c'est le prince de Condé qui est le maître de toutes les résolutions, et que les Espagnols, oubliant leurs vieilles maximes, se laissent persuader à faire beaucoup de choses qu'en d'autres temps ils n'eussent pas seulement écoulées. La première pensée du prince de Condé sera d'engager les Espagnols h entrer dans le royaume; sinon je ne doute qu'il ne les porte à s'approcher de vous pour vous combattre; car, quelque chose qui puisse arriver, ledit prince ne peut rien perdre et peut beaucoup gagner...

« 11 faut, à mon avis, se conduire avec la dernière sagesse, et, ne parlant dans l'armée généralement à tout le monde, sans en excepter aucun, que de combattre, prendre en vous-même la résolution de ne le faire pas, à moins que l'envie que ledit prince en a l'oblige à vous venir chercher en des lieux où il vous soit avantageux d'être attaqué...

« Si les ennemis viennent en France, sauf votre meilleur avis, auquel je me remets entièrement, je croirais qu'il suffirait que vous détachassiez M. d'Huxelles ou M. de Castelnau avec un corps de trois à quatre mille hommes pour garantir les places de la Somme, et que vous entreprissiez quelque chose sur la Lys; car assurément les ennemis, qui seraient entrés pour vous obliger à les suivre , seraient contraints à retourner sur leurs pas K d

Turenne était un peu découragé. L'autorité qu'avait prise Condé chez les Espagnols et l'habileté du prince le paralysaient.

« On a fait ce qui se pouvait depuis la levée du siège de Valenciennes. On a eu tant de bonheur, les années passées, que l'on est étonné dès que cela ne continue pas. L'ennemi a toujours eu une armée comme celle du roi et a de fort bons chefs. On ne fait pas devant eux ce qu'on veut, et l'on a chacun assez de respect l'un pour l'autre *. »

Pendant le séjour à Lens, l'armée s'augmenta et se raffermit. Mazarin, désirant réparer le malheur qu'avait causé sa défiance de Turenne, lui envoya des recrues et mit à son service une activité et une vigilance infatigables. Pour obéir à ses instructions, le maréchal disait hautement que, si les ennemis venaient à lui, il ferait la moitié du chemin, et il prenait soin que cela se répandît dans l'armée pour y rétablir la confiance. Néanmoins, lorsque les ennemis approchèrent et ne furent plus qu'à trois lieues de lui, il ne se crut pas en sûreté dans son camp, que dominaient des hauteurs par où ils pouvaient venir. Il jugea plus sûr d'aller se portera la Bussière, à une lieue de Bélhune. Il prétexta un

1 Mazarin à Turenne , 24 août 1636.

* Turenne à sa femme , 30 août 1656.

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