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à propos au secours de la place, que l'archiduc fut contraint d'abandonner. Siaus-Pacha, qui possédait bien l'art de faire la guerre en plaine, força l'ennemi à accepter la bataille sur un terrain inégal. L'avantage du nombre et de la situation eut bientôt décidé la victoire. L'archiduc s'enfuit en Croatie, où il rassembla les débris de son armée : Siaus, victorieux, avait déjà formé le siège de Javarin (basse Hongrie) (1001-1593) ; la ville fut prise, grâce à la perfidie du comte de Hardec, défenseur de la place, qui ne put résister à l'or des Turcs. Mais bientôt après il expia dans les supplices, par ordre de l'archiduc, son odieuse félonie.
Ces premiers succès des Turcs furent de courte durée ; ils se virent repoussés par l'empereur Rodolphe, auquel s'était joint Sigismond Battori, voïevode de Transylvanie, dévoué à la gloire des chrétiens en Europe. La révolte de la Transylvanie, à laquelle la Moldavie et la Yalachie menaçaient de s'unir, faisait craindre au grand vizir une confédération puissante. Inquiet de l'événement, il proposa à son maître de montrer l'empereur ou tout au moins l'héritier de l'empire aux sujets et aux ennemis, pour encourager les uns, disait -il, et pour effrayer les autres ; ou plutôt, en réalité, pour se décharger d'un fardeau dont il ne voulait pas qu'on le rendît responsable. Mais Amurat craignait également les fatigues et les périls. Il voulait encore moins exposer à la vue des Ottomans son fils aîné, déjà âgé de vingt ans, qu'il regardait moins comme son successeur que comme son rival. La jalousie du sultan était telle, qu'il ne permettait pas que ce prince allât à la chasse, de peur que le courage et l'adresse qu'il montrerait dans cet exercice ne lui conciliassent les peuples, qui blâmaient assez haut la conduite de son père. Enfin, cédant aux instances de Siaus, il déclara que luimême commanderait l'armée l'année suivante ; mais tous ses exploits se bornèrent à aller à Andriuople passer en
revue une partie de ses troupes. Pendant qu'il se livrait à cet exercice, un orage très-violent éclata, et contragnit les troupes de se disperser. Amurat, très-effrayé, fit consulter les devins, auxquels il accordait plus de confiance qu'aux meilleurs esprits du divan. Ils lui annoncèrent des pertes, des revers, et même une fin prochaine. Épouvanté de cette dernière prédiction, le sultan tomba dans une langueur dont il ne sortit plus. Elle lui causa une fièvre qui fut le principe de sa mort, arrivée au mois de janvier 1595, après un règne de vingt années. Il était âgé de cinquante ans.
Si nous n'avons point rapporté les fréquentes révoltes des janissaires sous ce règne, c'était pour éviter les redites. On en peut compter dix pendant la vie d'Amurat : toutes eurent le même motif et le même dénoûment. Le sultan, par avarice, retardait souvent la paie des troupes, et plus fréquemment encore il les faisait payer avec une monnaie altérée. Les soldats s'apercevaieut bientôt que les pièces d'or ou d'argent avaient trop d'alliage : les marchands les refusaient pour cette raison. Alors tous accouraient en tumulte au sérail, vomissant des imprécations contre le sultan et contre ses ministres. Ces séditions étaient toujours apaisées par des sacs d'argent qu'on jetait dans la première cour du sérail, par des ordonnances publiées de rapporter la monnaie défectueuse dans des bureaux indiqués, où elle était échangée; enfin par la mort des fabricateurs de ces monnaies, qui n'avaient pourtant fait qu'exécuter les ordres du souverain. Pendant le règne d'Amurat, la soldatesque, qui gagnait toujours à se plaindre, et qui en avait de fréquents sujets, devint de plus en plus inquiétante, et dans la suite très-dangereuse pour les sultans.
Mahomet III, que la jalousie d' Amurat avait éloigné du commandement des armées, était redouté de tous ceux qui avaient pu le connaître dans sa retraite. Il s'était déjà
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montré très-cruel pour le petit nombre d'hommes qui lui étaient soumis. Il avait fait mourir une des femmes de son harem, et plusieurs de ses esclaves avaient subi le même sort pour des fautes légères. On n'augurait pas bien d'un jeune prince si prompt à punir. Dès son avènement au trône, il se livra à ses instincts féroces, sous prétexte d'affermir son autorité. Dix-neuf frères du nouveau sultan furent étranglés sous ses yeux, et dix odalisques, femmes d'Amurat, furent précipitées dans la mer. Quinze de ces princes étaient encore enfants, quatre étaient en état de sentir leur malheur. Mustapha, leur aîné, âgé de dix-sept ans, avait déjà montré des qualités qui firent pleurer sa perte.
Le nouveau sultan trouva l'État dans le plus grand désordre. L'avide Amurat, en séparant son intérêt particulier de l'intérêt public, avait négligé jusqu'à l'approvisionnement de Constantinople. Trois ans de suite la récolte avait été nulle. Ferhad, élevé par Mahomet à un haut emploi, usa de toute son* autorité pour prévenir la disette dans la capitale de l'empire, et il y réussit. Mais la famine n'était pas le seul malheur qu'il y eût à craindre. Une guerre cruelle ravageait deux parties de l'empire : les voïevodes de Transylvanie, deValachie et de Moldavie, trois tributaires révoltés, puissamment secourus par l'empereur d'Allemagne, devenaient des ennemis redoutables. S'étant partagés en deux corps, ils attaquèrent les Turcs, tant dans la haute que dans la basse Hongrie. En très-peu de temps, Siaus-Pacha fut battu deux fois, et les Turcs perdirent Varadje, Lippe, Tergovitz. Tandis que les trois voïevodes secouaient ainsi le joug des Ottomans, le comte de Mansfeld, général de l'empereur, à la tête de cinquante mille hommes, pressait vivement le siège de Gran. Mahomet s'empressa d'envoyer une armée secourir cette place : le pacha de Bude, qui commandait ce renfort, fut battu par Mansfeld; mais ce général ne survécut
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point à sa victoire. Déjà malade lorsqu'il avait accepté la bataille, il mourut de fatigue et par l'aggravation du mal, le lendemain du jour qu'il l'eut gagnée. Battu partout en Hongrie, Siaus-Paeha se vit rappelé par Mahomet à Constantinople : on ne doutait pas que ce grand vizir ne payât de sa tête tous les malheurs de la campagne ; mais, grâce à la protection de la sultane, mère de Mahomet, qu'il lui fallut du reste acheter cher, il conserva sa vie et ses richesses, après avoir perdu son poste éminent.
Ferhad, redevenu grand vizir pour la troisième fois, tenta, Tannée suivante (1596), de recouvrer la Valachie; mais il fut à tous égards beaucoup plus malheureux que Siatts ne l'avait été. Étant parti à la tète de soixante mille hommes de nouvelles troupes, qui escortaient une nombreuse artillerie, tous ses canons furent trouvés encloués dans une nuit au milieu de son camp, sans qu'on pût attribuer cet attentat à d'autres qu'à des ennemis secrets, bien plus dangereux que les forces les plus puissantes. Les gardes avaient sans doute été corrompus , car on ne vit aucun vestige de défense. Le lendemain, les magasins furent réduits en cendres. Ces événements jetèrent le nouveau vizir dans une défiance qui nuisit à toutes ses opérations. Ce général, qui avait éprouvé dans différentes disgrâces plusieurs confiscations, n'eut pas, à son retour à Constantinople, de quoi payer sa grâce, comme avait fait son prédécesseur. La sultane- mère, qui convenait de la nécessité d'un exemple, le fit tomber sur Ferhad, qu'elle avait toujours haï. Ferhad fut étranglé, et l'on saisit pour le trésor public les biens de ce grand vizir, qui n'étaient pas comparables à ceux que Siaiis-Pacha avait sauvés.
Ali-Assan succéda dans la dignité de vizir au malheureux Ferhad (1006-1597); mais, craignant d'exposer sa fortune, ou peut-être sa vie, aux événements d'une guerre déjà si malheureuse, il engagea son maître à commander
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lui-même ses armées. Sous le dernier règne, Mahomet avait désiré paraître à la^uerre pour mériter l'affection des janissaires, qui blâmaient la mollesse de son père. Il ne put se refuser au vœu que les troupes et tous les pachas lui exprimèrent de voir leur empereur à leur tête ; persuadé d'ailleurs que sa présence rétablirait les affaires, il partit de Constantinople avec une pompe guerrière, et, ayant ramassé autant de troupes qu'il put en lever dans ses États d'Europe, il en fit une revue générale dans les plaines de Bude. Son armée se montait à deux cent mille hommes. Mahomet, par le conseil du grand vizir, opposa le quart de ses forces au voîevode de Transylvanie, et lui-même, à la tète de cent cinquante mille hommes, alla former le siège d'Agria, petite ville très -forte de la haute Hongrie. Après une vigoureuse défense, cette place dut se rendre aux Turcs, et Mahomet ordonna que les bourgeois, leurs femmes et leurs enfants fussent laissés en liberté et en jouissance de tout ce qui leur appartenait. 11 avait à peine pris possession de sa nouvelle conquête, qu'on aperçut de loin l'armée de l'archiduc Mathias, qui, renforcée de celle du voîevode, venait défendre Agria. Des pluies continuelles avaient retardé leur marche. Les Allemands virent avec douleur les queues de cheval flotter sur les tours et sur les remparts d'Agria. Ils demandèrent à grands cris qu'on leur permit d'attaquer les Turcs : quoiqu'ils fussent trèsinférieurs en nombre, leurs succès multipliés leur inspiraient de la confiance. Ils brûlaient de chasser tout à fait les musulmans de la Hongrie. L'archiduc, profitant de cette ardeur, disposa ses troupes en ordre de bataille. Dès le premier choc, les Turcs, quoique plus nombreux, furent enfoncés et mis en fuite : Mahomet courut un danger réel, et se retirait du champ de bataille, lorsque Ali-Assan, saisissant le moment où les Allemands et les Hongrois s'étaient débandés pour se livrer au pillage, fit
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avancer contre eux les janissaires, qu'il avait réservés jusque-là. La défaite des Allemands fut complète; cette journée, une des plus meurtrières dont l'histoire ait fait mention, peut à peine être nommée une bataille : ce fut plutôt une boucherie de part et d'autre, dans laquelle les Hongrois perdirent vingt mille hommes, et les Turcs plus de trente mille. L'archiduc, pénétré de douleur d'avoir vu échapper de ses mains une victoire dont il était déjà maître, rétrograda dans la Hongrie ; et Mahomet, persuadé par son expérience qu'il n'était pas né pour la guerre, s'empressa de retourner à Constantinople avec son grand vizir, laissant le commandement de son armée à un pacha nommé Ibrahim.
Celui-ci fit une conquête qui, sans coûter de sang, fut très-utile à la Porte. Le voïevode de Valachie, mécontent, on ne sait pourquoi, de l'archiduc Mathias, de Sigismond Battori et des Hongrois, s'était séparé de l'armée à la tête de douze mille hommes, sous prétexte d'entreprendre le siège de quelques places. Ibrahim le gagna par une négociation secrète, et ce prince, de retour dans ses États, reçut de nouveau Fétendard et le cimeterre de la Porte, promettant de ne jamais porter les armes contre l'empereur d'Orient, qu'il reconnut publiquement pour suzerain de la Valachie. Peu de temps après cette défection, Sigismond Battori abandonna tous ses droits sur la Transylvanie à Rodolphe, empereur d'Allemagne, dont il reçut en échange les duchés d'Oppeln et de Ratibor en Silésie, et quelques autres avantages. Quoique les historiens turcs assurent que la paix entre Mahomet et Rodolphe fut faite alors, on trouve dans les annales de l'Allemagne que ces deux puissances combattirent, quoique mollement, pendant tout le règne de Mahomet et sous celui de son successeur.
Le sultan rentra dans Constantinople avec autant de pompe que s'il eût ajouté une province à ses États; mais
il trouva dans la mollesse el dans l'oisiveté de son sérail des dangers plus pressants que ceux qu'il avait fuis en Hongrie. Une peste très -meurtrière affligea Constantinople (1007-1598). Jamais cette maladie n'avait fait autant de ravages; Mahomet fut lui-même atteint; cependant il échappa à la mort qui sévissait avec furie, surtout dans l'intérieur du palais. A peine ce fléau eut-il cessé, que le sultan, ne songeant plus qu'à ses plaisirs, abandonna à sa mère les rênes du gouvernement. Cette femme, sans intelligence et sans autre guide que son caprice, était dominée par des esclaves, aussi étrangers aux affaires que celle qu'ils servaient et tyrannisaient tour à tour : ils épuisaient les provinces, sans réfléchir aux suites de tous ces désordres. Le grand vizir Ali- Assan n'avait ni assez d'autorité, ni assez de talents, ni assez de courage, pour remédier à ces maux : ainsi les gouverneurs recevaient sans cesse des ordres de pressurer les provinces ou de dépouiller les riches de leur patrimoine et du fruit de leurs travaux; et, lorsqu'on adressait des plaintes à la Porte sur la conduite de ces officiers, qui n'avaient fait qu'obéir, la sultane mère, pour apaiser le peuple, condamnait les malheureux gouverneurs à être étranglés, et la confiscation de leurs biens enrichissait quelques esclaves qui profitaient encore des soulèvements excités contre eux.
Au milieu de cette anarchie, M. de Brèves, ambassadeur de France, sut protéger utilement ses compatriotes et leur faire rendre la justice qu'on refusait aux musulmans. Par les traités signés entre la France et la Porte, non-seulement les vaisseaux du sultan devaient s'abstenir d'attaquer les navires marchands français ; mais encore toutes les puissances, même ennemies, devaient respecter le pavillon de la France tant qu'il flotterait dans les ports, dans les parages ou sur les côtes de l'empire ottoman, parce que les négociants frauçais naviguaient
sous la sauve garde du sultan. Malgré ces privilèges, plusieurs corsaires anglais avaient attaqué les marchands français avec avantage sur les côtes d'Alger et de Tunis, et avaient partagé leurs dépouilles avec les officiers de la Porte. M. de Brèves se plaignit amèrement au capitanpacha (amiral ou ministre de la marine), nommé Cigala, qui, lui-même ayant été corsaire pendant bien des années, était accoutumé à protéger les déprédations et à profiter du butin. L'ambassadeur de France, ne recevant aucune réponse favorable à deux plaintes consécutives de deux prises qui avaient été faites, Tune sur les côtes d'Alger, l'autre sur celles de Tunis, déclara au grand vizir avec beaucoup de hauteur qu'il allait se retirer en Hongrie, après avoir défendu au nom de son maître qu'on apportât aucune espèce de marchandises à Constantinople sous le pavillon de France. Cette menace produisit tout l'effet que M. de Brèves avait espéré. Les Turcs, déjà très-embarrassés de la guerre de Hongrie, craignirent de s'attirer un nouvel ennemi tel que le roi de France. Les prises furent rendues aux négociants lésés, et les biens des corsaires confisqués jusqu'à concurrence de ces restitutions. L'ambassadeur de France, après avoir défendu efficacement les intérêts de sa nation, sut en maintenir la dignité, et faire respecter sa religion par les infidèles.
Le quartier des Francs établis à Constantinople était alors à Galata. 11 y avait trois églises desservies par des religieux franciscains, que tous les chrétiens fréquentaient publiquement, conformément au traité. Trois renégats repentants s'étaient enfuis dans ces églises : la loi de Mahomet condamne à mort tous ceux qui l'abandonnent, et les Turcs sont encore plus animés contre les renégats qui rentrent dans le sein de l'Église, nommés relaps parmi eux, que contre ceux qui, nés musulmans, embrassent le christianisme. Le mufti accourut à Galata :
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on arracha de leur asile les trois malheureux, qui furent empalés sur-le-champ. Comme on se préparait à abattre les églises et à profaner les saints mystères, M. de Brèves accourut avec ce qu'il put rassembler de Français et de chrétiens des autres nations, et il déclara au mufti auteur de cette émeute qu'il était résolu de défendre sa religion et l'exercice public qu'il avait droit d'en faire, au péril de sa vie; que, s'il succombait, ce serait au roi de France à venger l'injure faite à Dieu et à sa couronne. L'éloquence et la fermeté de l'ambassadeur imposèrent au mufti ; les janissaires attroupés pour ruiner et pour brûler les trois églises furent contenus, et l'on vit cette fois encore le fanatisme enchaîné par le zèle delà vraie foi.
On parlait depuis longtemps d'envoyer une ambassade en France : Henri IV s'était plaint de l'infraction des traités. M. de Brèves avait dit plusieurs fois au grand vizir Ali-Assan que l'unique moyen d'apaiser ce prince, dont l'alliance était si importante pour le sultan, serait que Sa Hautesse écrivît elle-même à Sa Majesté Très- Chrétienne qu elle désirait vivre en paix avec la France et protéger le commerce de cette nation dans tous ses États ; que, pour cimenter l'union et établir l'égalité, il serait à propos que le Grand Seigneur envoyât quelques présents au roi de France ; qu'alors celui-ci en ferait offrir à son tour par ses ambassadeurs, ainsi que cela se pratiquait entre la Perse et l'empire de Constantinople. La Porte, qui avait toujours prétendu à la supériorité sur toutes les puissances chrétiennes, s'était plainte plusieurs fois de ce que le roi de France ne voulait point offrir de présents, et elle n'avait jamais fléchi son orgueil jusqu'à en offrir elle-même. Le grand vizir, qui savait que beaucoup de Français s'étaient enrôlés pour la guerre de Hongrie, et qui voulait obtenir de leur maître qu'il les rappelât, détermina facilement Mahomet à tout ce que demandait l'ambassadeur de France.
La lettre du sultan donnait à Henri IV des titres que jamais aucun de ses prédécesseurs n'avait accordés à un prince chrétien. En voici la suscription : « A u plus glo- « vieux, plus magnanime et plus puissant Seigneur de la « croyance de Jésus , Élu entre les Princes de la nation « du Messie, Médiateur entre tous les chrétiens, Sei- « gneur de grandeur, majesté et richesse, et clair Guide « entre les plus grands, Henri quatrième , Empereur de • France. »
Cette lettre contenait un détail exact des satisfactions faites aux marchands dont on avait pris les vaisseaux sur les côtes d'Alger et de Tunis, et les assurances pour l'avenir d'exécuter ponctuellement les traités. Le sultan finissait par prier son allié le roi de France de ne pas souffrir que ses sujets portassent les armes contre la Porte, et de rappeler ceux qui se trouvaient enrôlés en grand nombre dans les armées de l'empereur Rodolphe. Un ambassadeur extraordinaire fut chargé de porter cette lettre, et d'y joindre un cimeterre enrichi de pierreries et plusieurs chevaux de grand prix. Une galère partie du port de Constantinople devait porter cet envoyé sur les • côtes de Provence ; mais, sous un prince tel que Mahomet, tout le monde était maître excepté le maître légitime. Cigala, pensant qu'il n'était pas de la dignité de l'empire ottoman d'envoyer des présents à un prince chrétien, ordonna au capitaine de la galère qui portait l'ambassadeur de relâcher sous quelque prétexte à l'île de Chio. Là, cet officier reçut un ordre prétendu de l'empereur de ramener Fambassadeur dans le port de Constantinople. Le vizir, qui n'était pas assez puissant pour se faire obéir du capitan -pacha,, convaincu de la nécessité de cette démarche, fut réduit à faire partir son ambassadeur par terre, malgré la guerre qui devait rendre peu sûr le passage de la Hongrie ; mais les impériaux respectèrent le droit des gens, et l'ambassadeur turc parvint jusqu'à Paris.
Cette anarchie, qui jetait tant de confusion dans Constantinople, n'était pas moindre dans les provinces éloignées. Plusieurs pachas d'Asie s'accoutumèrent à respecter moins les ordres de la sultane mère ; quelques-uns même défendirent leur tête, que l'imprudente sultane leur fit demander sur la foi de cette obéissance aveugle si commune dans l'empire d'Orient, mais qu'elle était incapable de maintenir. Les pachas d'Erzeroum, de Sivas, de Caramanie, après avoir fait mourir les envoyés qui étaient venus pour les déposer au nom du sultan, déclarèrent qu'ils ne reconnaîtraient plus pour maître un tyran avide de la substance des peuples et du sang de ses ministres. La surface de ce grand empire fut bientôt en feu. Pendant ce temps -là, le duc de Mercœur battait les troupes du sultan en Hongrie, le commerce était . interrompu, les impôts saisis par les pachas révoltés, et la sultane mère et ses conseillers ne trouvaient plus de ressource que dans les fortunes des riches particuliers qu'ils osaient dépouiller (1008-1599).
Le grand vizir partit pour s'opposer aux progrès que Scrivan, pacha de Caramanie, faisait vers Constantinople. Ce rebelle était le plus dangereux, parce qu'il était le plus voisin. Mais tandis qu'on songeait à opposer des digues au torrent qui menaçait la capitale, le feu de la révolte s'alluma dans l'enceinte de ses murailles. Il restait à Constantinople, malgré la guerre , des janissaires et encore plus de spahis. Ceux-ci s'assemblaient tous les jours dans la première cour du sérail, demandant à grands cris qu'on leur fît raison des domaines mihtaires que la faiblesse du gouvernement leur enlevait. Indignés de voir qu'on ne les écoutait même pas, ils menacèrent de brûler le sérail et ses habitants : Mahomet alors seulement s'éveilla de sa léthargie, et ordonna qu'on introduisît en sa présence une députation des révoltés. Houssain, un des chefs des spahis, prit la parole et se plaignit avec véhémence des in-
justices dont ses hommes étaient victimes, et conclut en demandant les têtes du caïmacan et des chefs des eunuques noirs et blancs, plus l'argent que les spahis avaient droit d'exiger. Mahomet tremblait sur son trône; ses ministres n'étaient pas moins effrayés à la vue des soldats mutinés qui osaient donner des ordres àleur maître. . Le sultan ne songea pas à résister : les deux eunuques, amenés sur-le-champ, rejetèrent les exactions sans nombre qui leur étaient reprochées sur la sultane mère, dont ils n'avaient fait, disaient- ils, que remplir les ordres. Ils furent étranglés presque au pied du trône. Les spahis se séparèrent à la vue des cadavres des deux eunuques, et des sacs d'argent qui leur furent livrés à l'instant. La sédition fut apaisée pour cette fois; mais le mufti, effrayé du danger qu'il avait couru, remit volontairement sa dignité au sultan et se condamna à un exil volontaire. Houssain, à qui il était resté un grand crédit, et le caïmacan Mamout présentèrent de concert Zani-Houlla, un homme à leur dévotion, pour remplir cet important emploi. Le caïmacan espérait que ce personnage, ambitieux et ennemi juré du grand vizir, le servirait dans le projet d'arracher à son supérieur les sceaux de l'État.
La nouvelle du soulèvement des spahis et de l'élévation de Zani-Houlla affligèrent Ali-Assan, qui commandait l'armée d'Asie contre Scrivan. Ce ministre n'ignorait pas qu'il avait tout à craindre de la faveur de Mamout. D'ailleurs, le peu de succès que lui-même obtenait contre les rebelles, car il avait été obligé de lever deux sièges, tout présageait à Ali-Assan une chute prochaine, s'il ne recouvrait pas son ancien ascendant sur le faible Mahomet. Il accourut donc à Constantinople, sous prétexte d'y rendre cdmpte au sultan de quelques propositions des rebelles. A son arrivée il manda l'aga et plusieurs chefs des janissaires, et il leur fit des reproches affectueux sur l'inaction dans laquelle leur corps était demeuré pendant
la sédition des spahis. Il excita autant qu'il le put leur jalousie contre ces cavaliers, qui usurpaient dans l'empire une autorité que les seuls janissaires avaient eue jusqu'alors, et leur dit qu'ils devaient être les deux bras du souverain. C'était avec raison qu'Ali-Assan cherchait la faveur de cette milice, car le moment n'était pas éloigné où il devait en avoir besoin. Le caïmacan et le chef des spahis n'avaient pas plutôt appris l'arrivée du grand vizir à Constantinople, qu'ils s'étaient pressés de tirer du nouveau mufti, leur créature, un (et fa qui condamnait Ali-Assan à perdre le pouvoir et la vie : le caïmacan Mamout l'avait aussitôt porté au sultan. Ces fetfas ne sont pas des arrêts, mais des avis prétendus fondés sur le Coran, que le chef de la loi donne au souverain, et qui sont presque toujours respectés, parce que l'explication du livre sacré appartient au mufti, comme l'exécution au sultan. Le grand vizir était venu saluer son maître. Mahomet irrésolu lui montra le fetfa du mufti. Le ministre assura que ce chef de la loi n'était que l'instrument vénal des spahis ; il l'accusa même d'avoir reçu trente mille sequins du caïmacan Mamout, qui espérait que sa faction le porterait à la place de grand vizir. Il sortit enfin du sérail chargé d'un ordre de faire étrangler le caïmacan dans l'instant même; mais celui-ci, prévoyant son sort, s'était déjà enfui. De leur côté, les spahis avaient pris les armes et accouraient pour mettre à mort Ali-Assan, qui parvint à lefcr échapper, et, muni d'un ordre du sultan , réunit dès le lendemain matin tous les janissaires et autres corps de troupes en armes, devant la première cour du sérail. Les spahis étaient prêts à soutenir le choc, sous le commandement de Houssain et de Mamout ; leur fureur redoubla en apprenant que les janissaires demandaient les têtes de leurs chefs. Le mufti venait d'être déposé, et avait été remplacé par Abul- Meïamen ; ce nouveau ministre rendit un fetfa ainsi conçu
contre les spahis : « Le corps des spahis, refusant de livrer les rebelles, et entreprenant leur défense, devient rebelle lui-même et traître envers le sublime empereur. Cecorps doit être cassé s'il ne dépose les armes à l'instant. La loi du saint Prophète ordonne de l'y contraindre. » Ali-Assan, muni de ce fetfa, fit fermer les portes de Constantinople. On notifia la décision du nouveau mufti, non pas d'abord aux escadrons les plus nombreux, que commandait Houssain, et à la tête desquels on voyait Mamout, mais aux plus éloignés, dont plusieurs, qui n'avaient pas de meneurs parmi eux, descendirent de cheval dans la crainte d'être punis pour des fautes qu'ils n'avaient pas commises; ils déclarèrent qu'ils obéissaient au fetfa. Cette nouvelle s'étant répandue, tous les escadrons mirent pied à terre les uns après les autres. Ceux qui voulaient défendre leur chef se barricadèrent daus les maisons ; ce que le grand vizir ayant appris, il dispersa ses janissaires pour attaquer les rebelles dans leurs différentes retraites. Le canon qu'on tira dans les rues, au risque de tout ce qui en pouvait arriver, renversa des murailles presque toutes de bois; beaucoup de ces malheureux aimèrent mieux périr que de demander quartier. On accorda la vie à tous ceux qui se remirent à la clémence du vainqueur. Le caïmacan Mamout , Houssain et huit autres proscrits moururent les armes à la main. Six qui restaient, pris vivants, furent étranglés devant le peuple. Alors les spahis rentrèrent dans le devoir. L'ancien mufti, que son caractère rendait sacré, fut dépouillé de ses biens et exilé. Cette émeute, qui avait duré deux jours, coûta bien du sang. On donna d'autres chefs aux spahis, et tout parut pacifié dans Constantinople ; mais cette cavalerie humiliée conservait un levain de haine contre les janissaires. Ils se battaient par pelotons toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occasion, avec des bâtons blancs, leur arme ordinaire en temps de paix.
Le sultan, voulant apaiser ces troubles, fit sortir de Constantinople tous les spahis. Une occasion favorable se présenta (1 009-1 600) : les Persans venaient d'envoyer des troupes pour tâcher de recouvrer la province de Chirvan qu'ils avaient perdue. Le grand vizir conseilla à son maître de n'opposer que de la cavalerie à la cavalerie du sophi; et comme il n'augurait pas bien de cette guerre, il en abandonnai soin à Cigala, capitan-pacha, qu'il haïssait depuis longtemps. Ainsi il ne resta pas un seul spahi dans Constantinople; et tandis que l'empire d'Orient était armé tout à la fois contre la Perse, contre l'empire d'Occident et contre les rebelles d'Asie, Mahomet demeurait plongé dans les plaisirs au milieu de son sérail, et le grand vizir Ali-Assan gouvernait à sa place, se réservant le droit de punir les pachas qui commandaient les armées.
La puissance de ce premier ministre l'enivra bientôt au point qu'il méconnut tous ceux qui l'avaient le mieux servi dans la dernière sédition. Tout son art s'épuisait à plaire au peuple et aux simples janissaires; mais il devint bientôt odieux aux principaux officiers. 11 était surtout blessé de l'autorité de la sultane mère, non parce qu'elle gouvernait mal, mais parce qu'elle prétendait gouverner sans lui. Il entreprit de la faire exiler, sans penser que cette femme, inhabile quant aux affaires, était plus souple et plus faite aux intrigues que lui; que la facilité de voir son fils à toute heure, son adresse à flatter ses caprices et son vieil ascendant, qui ne s'était jamais affaibli, rendraient toujours une mère redoutable à ceux qui entreprendraient de la supplanter. Le vizir ne parlait jamais à l'empereur qu'il ne se plaignît des fautes de la sultane, et Mahomet rendait fidèlement à sa mère tout ce que son ministre lui avait dit. Tiraatkchi-Pacha, ce vizir du banc qui avait déjà été condamné à mort lors de la première sédition, et dont Taga des janissaires avait empêché
le supplice, fut exécuté, sans qu'aucun autre que le vizir pût savoir la cause de ce châtiment; et par une ingratitude monstrueuse, Ali-Assan fit aussi mourir, sous prétexte de concussion, ce même aga des janissaires qui lui avait conservé les sceaux et la vie dans la seconde émeute. Cigala avait été battu dans le Chirvan presque aussitôt qu'il y était arrivé. Persuadé par son expérience qu'un capitan-pacha n'était pas fait pour commander sur terre, il avait demandé et obtenu son rappel. Ali-Assan crut se disculper du mauvais choix qu'il avait fait, en punissant celui qu'il n'aurait pas dû mettre à la tète des armées ; Cigala fut étranglé par ses ordres.
Toutes ces proscriptions étaient indifférentes à Mahomet : mais sa mère pensait sérieusement à abattre un tyran subalterne, qui semblait ne s'essayer sur les premières têtes de l'État que pour lui demander plus sûrement la sienne à son tour. L'amour du peuple et de tous les simples janissaires pour ce vizir si redouté, ne le rendait que plus odieux aux pachas et à la sultane mère ; ce fut le prétexte qu'on saisit pour le perdre. Le mufti, les pachas du banc et le kislar-aga assurèrent à l'empereur qu'Ali-Assau travaillait à se rendre indépendant, et qu'il voulait ne lui laisser que l'appareil de la souveraineté. Mahomet alors se réveilla, et dans l'instant même il envoya redemander les sceaux au grand vizir, qui n'osa pas les refuser ; mais une heure après tous les janissaires et le peuple se révoltaient, et venaient au sérail sommer le sultan de rendre tous ses pouvoirs à Ali-Assan. Toutefois l'émeute, n'ayant pas de chef considérable, ne dura pas longtemps, et elle ne coûta enfin d'autre sang que celui du grand vizir, qui fut étranglé aussitôt que le faible Mahomet crut pouvoir le condamner sans danger (1010-1601).
Les sceaux furent donnés à Dhierra-Pacha, qui, élevé dans le sérail , avait successivement rempli toutes les
charges de l'empire , et dont l'esprit délié avait profité des circonstances pour obtenir la faveur du souverain. Il trouva l'État agité de tant de côtés, qu'il ne savait où porter ses premiers soins. Le duc de Mercœur avait pris Albe-Royale, et battu plusieurs fois le pacha Mahomet en Hongrie; mais, depuis la mort de ce prince, arrivée au moment où il comptait tirer un grand parti de sa victoire, le pacha Mahomet avait repris Albe- Royale et plusieurs autres places moins importantes. L'archiduc Mathias, qui avait succédé au prince lorrain , n'étant pas aussi heureux que lui, le grand vizir Dhierra crut devoir s'en rapporter à Mahomet-Pacha du soin de la guerre de Hongrie, se réservant de pacifier l'Asie. Il fit plus : il sut gagner les lieutenants du rebelle Scri van, et Scrivan luimême; en leur promettant le pardon de leur défection et la faveur du maître, s'ils voulaient faire rentrer dans le devoir les villes et les soldats qu'ils en avaient détournés. Il ne leur imposa, pour toute réparation de leur faute, que d'aller combattre les Hongrois (1011-12, 1602-3).
Une famine qui désola plusieurs mois Constantinople, fut suivie d'une peste très -meurtrière, causée par les aliments pernicieux auxquels la nécessité avait réduit la multitude, et par l'infection des cadavres. Mahomet, dont les forces étaient épuisées par la débauche, succomba au fléau, après y avoir échappé une première fois. II n'avait que trente-sept ans lorsqu'il mourut, en décembre 1 603 : il en avait régné neuf. Ses derniers instants furent encore souillés par le meurtre d'un de ses fils et celui de Fatmé, mère du jeune prince, qu'il fit jeter vivante à la mer, enfermée dans un sac de cuir : le seul crime de ces deux personnes était d'avoir murmuré contre l'avilissement du sultan, et d'avoir osé espérer un avenir meilleur pour l'empire.