‹ Histoire de Turquie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Avènement d'Achmet I er . — Ses heureux commencements. — Défection de quelques pachas. — Paix avec les Allemands. — Pacification de l'Asie par le grand vizir Murad. — Il reçoit l'ordre d'entrer en Perse.

— Sa lettre au sultan. — Il cède les sceaux à Nasuf. — Paix conclue.

— Querelles au sujet de l'introduction du tabac à Gonstantinople. — Origine de Nasuf. — Sa chute et sa mort. — Usages turcs. — Un derviche tente d'assassiner Achmet. — Peste à Gonstantinople. — Le mufti, avocat des chiens. — Prise d'Agliman par le grand -duc de Florence. — Jacaïaet Facardin. — Guerre de Perse, malheureuse pour les Turcs. — Mort d'Achmet. — Métier qu'il s'était imposé. — Mustapha I er monte sur le trône. — Son caractère. — L'ambassadeur de France est insulté à Gonstantinople. — Mustapha est déposé. — Othman II. — Troubles sous ce règne. — Guerre en Pologne.— Haine des janissaires contre Othman. — Il fait mourir son frère Mehemet.— Les Turcs sont défaits par les Polonais. — Révolte contre Othman. — Sa déposition et sa mort. — Mustapha remonte sur le trône. — Il est bientôt déposé.

Achmet I er n'était âgé que de quinze ans lorsqu'il parvint à l'empire : c'était la première fois qu'on voyait un prince si jeune régner en Turquie. Il fut moins cruel, mais non moins absolu qu'aucun de ses prédécesseurs. Mahomet n'avait laissé que deux fils : les peuples ne

connaissaient que Mustapha, frère d' Achmet. Le nouvel empereur ne le fit point mourir, soit que cette coutume barbare de ses pères lui répugnât, soit qu'il voulût assurer la race ottomane, qui ne subsistait plus que dans deux rejetons.

Il fallait, en montant sur le trône, distribuer de l'argent aux troupes ; Àchmet les satisfit avec les trésors que la sultane, son aïeule, avait amassés. Après s'être ainsi emparé de tout le fruit de ses vexations, l'empereur la fit passer au vieux sérail, où elle ne jouit plus pendant le reste de sa vie que d'une pension très-modique, sans qu'il fût permis à aucun ministre, ni même à qui que ce fût, excepté les eunuques, d'avoir aucune relation avec elle.

Il y avait peu de mois qu' Achmet I er occupait le trône, lorsque le grand vizir Dhierra mourut. Le jeune monarque ne choisit aucun de ceux qui l'environnaient pour remplir cette importante dignité; il voulut partager les ' soins de l'empire avec celui de ses sujets que la renommée désignait comme le plus digne. Murad , pacha du Caire, au milieu des troubles du dernier règne, avait maintenu tous les États d'Afrique dans la paix la plus profonde, et fait passer fidèlement tous les impôts au trésor public, sans vexer les peuples ni s'enrichir. Achmet envoya les sceaux à ce bon serviteur au fond de l'Égypte, et lui ordonna de se rendre au plus tôt à Constantinople. Ce choix d'un vieillard sage et plein d'expérience, fait par un prince de quinze ans, malgré les brigues de tous les pachas et les prières de la sultane mère, qui avait proposé un grand vizir à son fils ; ce choix et la fermeté avec laquelle il fut soutenu , annoncèrent à tout l'empire qu'Achmet voulait faire respecter le sceptre dans ses mains (1013-1604).

Malgré ces heureux commencements, quelques pachas crurent avoir bien choisi le moment de secouer le joug, lorsqu'un enfant tenait les rênes de l'empire. Le capitan-

pacha Cialis, envoyé contre les rebelles, qui s'étaient soumis à la Perse, fut constamment battu pendant toute une campagne, quoiqu'à la tète de cent vingt mille hommes des meilleures troupes ottomanes. Pour comble de malheur, le convoi qui apportait les impôts de l'Égypte à Constantinople fut enlevé par les révoltés. Achmet, indigné de voir ses armes en si mauvaises mains et d'éprouver tant de pertes par la faute d'un seul homme, rappela Cialis à Constantinople; mais, avant qu'il y fût arrivé, il fut étranglé par ordre du sultan (1014-15, 1605-6). Ces revers inspirèrent à Achmet le désir de conclure la paix avec Rodolphe, empereur d'Allemagne. Les affaires de la Porte étaient bien meilleures en Europe qu'en Asie, parce, que, le luthéranisme ayant divisé l'empire d'Allemagne, les sujets étaient armés contre leur monarque. Les novateurs réclamaient le libre exercice de leur religion, contesté par Rodolphe : ils devenaient ennemis de leur patrie autant et plus que les musulmans. Les Allemands réfléchirent bientôt sur les conséquences funestes de leurs divisions, dont les Turcs n'avaient déjà que trop profité; sentant combien il était insensé de se détruire ainsi les uns les autres, ils désirèrent la paix; et Rodolphe consentit à signer le fameux traité devienne (2 juin 1606 ), par lequel tous ses peuples et ses alliés semblaient ne devoir désormais connaître d'autres ennemis que les musulmans. Ce traité important fut bientôt suivi de deux autres : le premier, entre Rodolphe et la Porte; le second , entre Achmet et la France, qui vit confirmer de nouveau ses privilèges tant de fois violés.

Cependant le grand vizir Murad-Pacha était parvenu, plus par la voie des négociations que par celle des armes, à soumettre à l'empire Calender, pacha d'Erzeroum, prétendu despote de Syrie, et lui avait persuadé d'aller, seul, demander sa grâce au sultan. Achmet le reçut avec faveur, et, non content de lui laisser la vie et ses biens, il

lui donna le gouvernement de Temeswar en Europe; mais Calender ne le posséda pas longtemps. Dès la première année de son administration, il refusa de faire passer à Constantinople la totalité des sommes qu'il recueillait pour le trésor impérial; las de son indocilité, Achmet donna ordre de l'étrangler au milieu des troupes et dans son palais (1016-1607). Murad continuait à parcourir l'Asie avec son armée, et pacifiait les provinces presque sans coup férir. Il reçut bientôt d' Achmet la mission de marcher contre la Perse. Les courtisans qui environnaient le sultan lui avaient donné de l'ombrage de ce vizir, qui affermissait son autorité dans l'Asie, tellement que l'empereur était prêt à confondre Murad avec tous les rebelles que ce ministre réprimait. Achmet rappelait en même temps tous les lieu tenants de Murad, et il envoyait à leur place des officiers, moins pour obéir à ce général que pour éclairer sa conduite. Murad sentit l'injustice de son maître ; mais il n'en fut ni moins zélé ni moins hardi pour le servir. Ce vertueux ministre, à quatre-vingt-six ans, montrait cette indifférence pour la vie que les années donnent aux vieillards, lorsqu'elles n'affaiblissent point leur âme. Il résolut d'employer tous ses talents et tous ses soins pour le bien de l'État, au risque de ce qui pourrait en arriver. Il écrivit à son maître une lettre que l'historien Naïma-Effendi nous a conservée, et que voici :

« Ceux qui environnent Votre Hautesse lui persuadent « que ses plus grands ennemis sont dans la Perse : j'ose « l'assurer qu'ils sont dans ses États, et peut-être autour « de son trône. Si Votre Hautesse poursuit le sophi, et « qu'elle laisse en paix dans la Caramanie ceux qui osent « encore se dire feudataircs de ce prince, le nombre de « sujets que je vous ai recouvrés dans toute l'Asie ren- « trera bientôt dans le parti des rebelles. J'ai voulu « frapper les tètes, et vous rendre tous les bras qu'on « a ravis au service de Votre Hautesse. Il reste encore

« deux révoltés dangereux, Masli et Jousef : ce sont eux, « sans doute, qui sous main vous font presser d'entre- « prendre la guerre contre la Perse. Si Votre Hautesse le « veut, j'abattrai ces deux têtes, et je ménagerai celles de « leurs soldats. A tout événement je fais marcher votre « armée contre Scutari, et non contre la Perse. Votre « Hautesse me jugera, me donnera ses ordres, que j'exé- « cuterai fidèlement lorsqu'ils partiront de sa bouche. « Je porte à mon empereur les restes de ma vie, dont il « disposera selon sa puissante volonté. »

Cette lettre, arrivée à Constantinople plusieurs semaines avant le vizir, fit tout l'effet qu'il en avait attendu. Nonseulement l'empereur ne lui sut point mauvais gré de sa prétendue désobéissance, mais môme il imposa silence aux ennemis de ce fidèle serviteur, qui, ayant fait camper à Scutari la plus grande partie de ses troupes, entra dans Constantinople comme en triomphe. On portait devant lui quatre cents drapeaux pris aux rebelles, et toutes les têtes des chefs qu'il avait fait périr. Achmet reçut son vizir avec les plus grands honneurs, et celui-ci, après avoir confondu l'artifice de ses ennemis, retourna à son camp, bien résolu à détruire ce qui restait de rebelles. On répandit à dessein le bruit qu'il se préparait à marcher contre la Perse : pleins de confiance en voyant s'éloigner le vizir, Masli et Jousef levèrent le masque, et reprirent le cours de leurs pillages ; mais au moment où ils s'y attendaient le moins, ils furent cernés, pris et mis à mort, et la tranquillité fut rétablie dans les provinces qu'ils gouvernaient en maîtres souverains (1019-1610).

A peine jouissait-on de cette paix intérieure, que l'on commença les apprêts d'une guerre étrangère. Les Ottomans n'avaient alors rien à démêler avec l'Europe. Achmet, et surtout son divan, n'en étaient que plus ardents pour la guerre. Il voulait recouvrer Bagdad, ville de l'Irak très-favorable au commerce, et dont les Persans avaient

su s'emparer au milieu de leurs revers. Il s'en fallait bien que le grand vizir fût aussi avide de guerre que son maître et tous ceux qui composaient le divan. Son âge et son expérience lui faisaient regarder une expédition contre la Perse comme la plus dangereuse et la moins profitable de toutes celles qu'on pouvait entreprendre. Mais il fallut céder aux ordres de l'empereur, qui, quoique plein de confiance dans son grand vizir, n'en était pas moins absolu. Murad emmena pour lieutenant Nasuf- Pacha, homme actif, entreprenant, qui avait acquis de grandes richesses dans différents gouvernements. Son ambition n'étant pas satisfaite, il avait capté la bienveillance du grand vizir, espérant que la part qu'il prendrait au gouvernement lui fournirait les moyens d'en saisir les rênes, et le porterait bientôt au poste de ce vieux ministre. L'armée partit de Scutari pour les frontières du Chirvan; elle devait grossir, en avançant, jusqu'au nombre de deux cent mille hommes. Le grand vizir, qui pensait que ses troupes souffriraient toujours assez tôt, ne pressait point cette marche ; tout était prétexte pour s'arrêter. En cinq mois l'armée était à peine parvenue dans le Diarbekir. Nasuf-Pacha, qui n'avait qu'une affaire et qu'une espérance, crut pouvoir profiter de cette lenteur. Il écrivit secrètement à la Porte que l'âge de Murad rendait ce vizir peu capable de résister aux soins et aux fatigues de la guerre; que sa répugnance pour celle qu'il avait commencée présageait des revers inévitables, si on la lui laissait continuer. Nasuf offrait à l'empereur trente mille sequins comptants, et une pareille somme l'année suivante pour les frais des approvisonnements, si Sa Hau- „ tesse voulait le faire grand vizir à la place de Murad. Le sultan, qui éprouvait de la reconnaissance et de l'estime pour son ministre, lui renvoya la lettre de Nasuf, le laissant maître absolu du sort de ce lieutenant, jusque-là qu'il lui permettait de le faire grand vizir ou de le dégrader, et

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même de le faire étrangler. Murad montra à ses amis la lettre de Nasuf au sultan , et celle que lui écrivait ce prince en la lui renvoyant. Tous accusèrent le lieutenant d'ingratitude et de trahison ; tous décidèrent que Nasuf-Pacha méritait la mort.

Murad lui fit ordonner de se rendre à l'instant même dans sa tente. Nasuf, qui craignait d'être étranglé, voulut entreprendre une justification, ou plutôt descendre à des prières; mais Murad, l'interrompant : « Puisque vous vous croyez plus en état que moi de commander l'armée, je vous en remets la charge et les sceaux de l'empire, devenus trop pesants pour mon âge. Je vous fais grand vizir, selon le pouvoir que j'en ai reçu de notre puissant empereur. Soyez-lui fidèle ; puissent vos armes être victorieuses. » Aussitôt il assembla l'armée, et proclama luimême son successeur. Le nouveau grand vizir fit avancer l'armée vers Tauris. Murad demeura dans le Diarbekir; il alla finir ses jours dans la capitale de cette province. Ce ministre avait servi utilement son maître et son pays; il mourut à quatre-vingt-neuf ans, quelques mois après avoir résigné les sceaux de Fempire.

Son successeur, qui avait montré tant d'impatience de se mesurer avec les Persans, perdit toute cette ardeur aussitôt qu'il se vit à la tête de l'armée ; soit qu'il pensât comme Murad sur l'issue de cette guerre, soit qu'il lui tardât d'aller à Constantinople exercer son emploi de grand vizir. Les historiens, si féconds en détails de campagnes, n'en donnent aucun sur celle-là. On voit seulement que les deux armées étant en présence aux environs de Tauris, les partis avancés, au lieu de se provoquer au combat, se mirent à parlementer, et que ces conférences aboutirent à des propositions que le grand vizir fit passer à Achmet. Ce prince les ayant acceptées, Nasuf-Pacha ramena ses troupes, et avec elles un ambassadeur de Perse chargé de faire signer le traité au

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