UA HISTOIRE
monarque ottoman (1020-1611) . On vit alors, ce .qui n'avait jamais existé depuis la fondation de cet empire guerrier, une paix profonde, dont Achmet jouit le premier.
Cette paix qui régnait dans tous les États ottomans rendit l'année 1612 peu fertile en événements. Les Turcs reçurent deux ambassadeurs chrétiens : l'un de l'empereur Mathias, frère et successeur de Rodolphe II, pour confirmer le traité fait en 1 606 ; et un autre des Hollandais, pour entamer un traité de commerce. Une des premières denrées que les Hollandais fournirent aux Ottomans faillit exciter de grands troubles dans la capitale et dans tout l'empire. Un vaisseau hollandais ayant apporté du tabac à Constantinople, lorsque l'usage de cette plante était encore assez récent en Europe, les Turcs en usèrent tout d'abord avec profusion; mais lorsqu'on se fut aperçu que cette poussière, respirée fréquemment, causait des étourdissements et même une espèce d'ivresse, le mufti et les imans, qui n'étaient pas fâchés de trouver les occasions d'exercer leur autorité, saisirent avidement celle-ci. Ils publièrent que, lorsque Mahomet avait défendu l'usage du vin et des liqueurs fermentées, le Prophète avait voulu interdire tout ce qui provoquait l'ivresse; que cette plante, qui produisait l'effet du vin, devait être proscrite au même titre. Les partisans du tabac, beaucoup plus nombreux et appuyés par l'autorité du grand vizir, l'emportèrent malgré le mufti et tout l'uléma. Tandis que le chef de la loi délibérait s'il donnerait oui ou non un fetfa, le grand vizir fit distribuer du tabac aux janissaires et aux spahis comme un don de l'empereur. Cela décida la question : les soldats et le peuple regardèrent bientôt le tabac comme une nécessité. Le goût général contraignit les imans à se taire ; mais le mufti, animé de ressentiment contre le grand vizir, ne perdit pas une occasion de le lui témoigner. La conduite
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altière et inconsidérée de ce ministre fournissait à son ennemi assez de moyens de le desservir.
L'honneur qu'eut Nasuf d'épouser une sœur de son maître avait enflé son orgueil, quoiqu'il ne dût cette illustre alliance qu'à ses grandes richesses, et que l'exemple de quelques-uns des gendres ou beaux-frères des empereurs dût le convaincre que les grandeurs, loin de garantir des orages, les avaient souvent attirés. Mais il faut dire d'où Nasuf était parti pour devenir le premier officier de l'empire; ce détail instruira d'autant mieux le lecteur, que presque tous les grands vizirs et autres béglierbegs ou pachas de la Porte ont la même origine, et que, si tous n'ont pas commencé par des emplois aussi vils que Nasuf, la plupart du moins sont comme lui des enfants arrachés, dans des provinces éloignées, aux chrétiens grecs, arméniens ou maronites, ou ramassés sur les chemins, après avoir été abandonnés par leurs parents, trop pauvres pour les nourrir. Ces enfants sont employés au service du sérail suivant leur intelligence ou leurs forces ; les plus beaux et les plus spirituels font des fortunes brillantes. Mais Nasuf fit exception à cette règle, en ce que la nature lui avait donné une fort petite taille, un teint olivâtre et des traits peu réguliers. Aussi ne fut-il pas admis' au nombre des icoglans, enfants élevés dans les différents sérails, sous la direction du capi-aga ou chef des eunuques blancs, pour servir de pages au sultan et passer de degrés en degrés aux premières dignités de l'empire. Nasuf fut amené à Constantinople sous le règne de "Sélim II. On l'abandonna parmi les azamoglans ; ce corps est composé du rebut des enfants de cette espèce, destinés aux emplois les plus vils et les plus pénibles du sérail. Celui dont nous parlons était fils d'un prêtre grec, du village de Serrés près Salonique, dont il porta le nom. Il ne s'appela Nasuf, mot corrompu de l'arabe qui signifie homme de conseil , que
quand la fortune eut commencé à lui devenir favorable. Lorsqu'il eut acquis de la force, on le fit baltagi ou portefaix, et, par un premier bonheur, il fut destiné au service du kislar-aga ou chef des eunuques noirs. Cet eunuque ne tarda pas à s'apercevoir que son baltagi avait plus d'intelligence et de talents qu'il n'était nécessaire pour porter des fardeaux. Le maître donna à son esclave plusieurs commissions délicates, dont celui-ci s'acquitta si bien, que le kislar-aga crut faire un grand présent à la sultane mère en lui attachant ce serviteur. En peu de temps cette sultane fit passer Serrés par différents emplois; elle en fut si contente qu'elle le nomma sangiac, ou gouverneur, d'un petit pays près d'Alep qui était assigné à cette princesse pour l'entretien de sa maison. Le nouveau sangiac se comporta dans ce poste comme il avait fait dans tous les autres; il augmenta considérablement les revenus de la sultane mère. Comme elle avait peine à se passer de Serrés, elle lui fit donner au sérail la charge -de cappiggi-bachi. Ce fut pendant qu'il l'exerçait qu'il changea son nom, par la volonté de sa protectrice, en celui de Nasuf. Sous Mahomet III, Nasuf, qui comprit que le crédit de la sultane mère du prédécesseur tendait à déchoir, songea sérieusement à quitter la cour, où il n'y avait plus pour lui que des dangers. Il demanda un sangiacat des plus éloignés de la Porte, et il eut le crédit de l'obtenir. Nasuf, dont l'ambition n'était pas satisfaite, crut que l'or serait un véhicule certain pour parvenir aux plus grandes dignités. Il en amassa beaucoup, et obtint plusieurs années après le gouvernement du Diarbekir, avec le titre de pacha à deux queues. Il trouva le moyen de satisfaire son avidité dans ce nouveau poste , plus riche et plus élevé qu'aucun de ceux qu'il eut occupés jusqu'alors.
A l'avènement d'Achmet au trône, Nasuf apprit que le nouveau sultan avait choisi Murad, béglierbeg du Caire,
pour le faire grand vizir. La réputation de Murad, son âge déjà fort avancé, inspirèrent à Nasuf le désir de se rendre nécessaire au grand vizir, de gagner sa confiance et de lui succéder. Il joignit ce ministre dans les courses qu'il faisait en Asie pour réduire les rebelles ; il lui donna des avis importants, se rendit nécessaire; enfin il se fit choisir pour lieutenant de l'armée que Murad conduisit sur les frontières de la Perse. On a vu comment Nasuf était devenu grand vizir ; il nous reste à raconter comment il tomba du faîte des grandeurs, où il était parvenu de si bas.
La chute de presque tous les grands en Turquie vient de ce qu'ils n'ont pas su la prévoir, et de ce que leur pouvoir illimité les enivre, malgré les innombrables exemples de ceux qui ont été punis pour en avoir abusé. Dans les mœurs des Ottomans, les grands vizirs sont beaucoup plus puissants que ne le peuvent être les premiers ministres d'aucune autre monarchie, parce que le sultan, le plus souvent enfermé dans son harem, ne voit point ses sujets, ne se montre à eux que dans la pompe de ses marches d'un sérail à l'autre, ou du sérail à la mosquée. Tout le reste du temps il ne communique avec les hommes qui lui sont soumis que par le ministère du grand vizir, ou de quelque autre officier de l'empire dépendant de celui-ci. Depuis longtemps aucun vizir n'avait péri de mort violente ; Nasuf, devant qui tout pliait, crut donc sa faveur inébranlable et son pouvoir plus aifermi que celui de ses prédécesseurs.
Il s'était commis quelques infractions au traité de paix . avec la Perse sur les frontières des deux empires; mais Nasuf, qui aimait mieux régner à Constantinople que de conduire des armées dans les déserts des Persans, cacha au prince toutes les#iouveUes qu'il en avait reçues ; il eut même quelque commerce secret avec le ministre qui gouvernait la Perse sous le sophi, et il reçut des présents
considérables de ce ministre sans que le sultan en fût informé. 11 avait pris l'habitude d'en imposer à son maître pour donner bonne opinion de son gouvernement et pour se rendre de plus en plus nécessaire.
Un vaisseau ayant pris une barque de Cosaques qui contenait au plus quinze hommes, le grand vizir y fit joindre quiuze bâtiments de l'arsenal armés de canons, et aux prisonniers quatre cents esclaves. Nasuf étala tout cet appareil dans le port de Constantinople aux yeux du sultan, comme une prise importante faite par ses vaisseaux sur les corsaires cosaques qui écumaient la mer. Cette fraude grossière fut la première cause de la chute de Nasuf. Quoique le capitan-pacha parût être aussi intéressé que le grand vizir à la cacher, lui ou ses officiers ne purent s'en taire, et le mufti apprit bientôt ce qu'il fallait penser de la prise faite sur les Cosaques. 11 sut encore que le grand vizir tirait du trésor public de grosses sommes d'argent pour de prétendues constructions de galères qui ne se faisaient point. Le mufti conservait une haine secrète contre Nasuf depuis l'affaire du tabac : il découvrit ce mensonge à Achmet. Ces griefs et d'autres plus graves encore irritèrent tellement le sultan, que la mort du grand vizir fut bientôt résolue. Nasuf fut étranglé par quatre bostangis du sérail, et ses immenses richesses, fruits de ses déprédations, furent confisquées par le sultan à son profit (1022-1613).
Méhémet de capitan-pacha devint grand vizir, et fut marié presque aussitôt avec une fille du sultan, qui n'était âgée que de six ans. Cette union fut célébrée avec une pompe excessive. Nous rapporterons fidèlement, d'après les historiens turcs, les cérémonies observées aux noces de la sultane épouse du grand vizir, pour donner une idée de la magnificence et des^coutumes ottomanes. La veille de cette fête, le grand trésorier porta les ameublements et pierreries de la sultane au logis de son époux.
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La marche était ouverte par cinq cents janissaires avec leurs instruments de guerre ; puis deux cents des plus qualifiés de l'empire marchaient deux à deux, magnifiquement vêtus. Le grand trésorier, environné de vingt-quatre chiaoux, huissiers ou messagers, couverts de drap d'or, précédait les présents; vingt- sept esclaves, vêtus plus somptueusement que les estafiers, portaient les pierreries, entre lesquelles on voyait un exemplaire du Coran couvert d'or massif et parsemé de gros diamants ; un couvrechef attaché avec un cordon et des aigrettes de pierreries, une ceinture toute couverte de rubis et de turquoises; un coffre de cristal de roche d'un pied et demi de long, haut et large à proportion, garni d'or sur les angles, tout rempli de perles et de pierres précieuses; une grande quantité de bracelets et d'agrafes de toute espèce des plus beaux diamants. On voyait ensuite onze chariots tout couverts de gaze d'or qui renfermaient les filles esclaves de la sultane ; vingt-deux autres esclaves vêtues de drap d'or, voilées de gaze d'argent et montées sur des chevaux richement caparaçonnés, tenus par des eunuques noirs, précédaient deux cent cinquante mulets chargés d'étoffes d'or, toiles d'or, velours, satin, tapis, tentes et autres ameublements (1).
Le lendemain, la sultane fut conduite au logis de son époux dans Tordre suivant. Quatre-vingts émirs descendants de Mahomet, distingués par le turban vert qu'eux seuls ont le droit de porter, précédaient le corps de l'uléma, puis tous les imans, puis tous les (imariots (2), agas, sangiacs et pachas des différents ordres qui se trou- Ci) Tous ces présents, d'une valeur inestimable, n'appauvrissaient point le sultan, puisqu'à la mort de chaque pacha ou de chaque princesse, ils retournaient vers leur source. Le sultan étant l'héritier nécessaire du mobilier de toutes les princesses et de tous ceux qui ont des emplois dans l'empire, leurs enfants ne succèdent jamais qu'aux terres. (2) On donne ce nom à ceux qui jouissent de bénéfices militaires.
vaient à Constantinople, les plus qualifiés marchant les derniers. Le vizir du banc, premier après le grand vizir, tenait la droite; car le chef de la loi n'occupe jamais que la seconde place dans toute assemblée : celui qui représente le sultan est toujours le premier. Trente musiciens à cheval, hautbois et tambours, formaient un concert, et étaient suivis de plusieurs musiciens à pied, dansant avec des tambours de basque. Quarante joueurs de luth, sistres, harpes et autres instruments, faisaient danser des fous qui portaient une barrette et une robe couverte et ornée d'os de moutons. Ces malheureux sont très-révérés chez les musulmans, qui les regardent comme des prédestinés. Cent cinquante officiers de l'arsenal menaient avec eux des pionniers, armés de pelles et de pioches, pour égaliser les chemins afin de faire passage à deux grands arbres chargés de fruits artificiels, et traînés par le moyen de machines. Trente officiers magnifiquement montés, vêtus de vestes fourrées de martre-zibeline, précédaient le sagois (vizir du banc chargé de représenter le père de la sultane nouvelle mariée). Après le sagois, on portait trois grands flambeaux de cire blanche, dont l'un, beaucoup plus grand et beaucoup plus gros que les deux autres, était couvert de larges plaques d'or et de beaucoup de pierreries; le kislar-aga suivait, accompagné de cinquante eunuques noirs. On voyait ensuite un pavillon de velours cramoisi, richement brodé d'or et de perles, sous lequel était l'épousée montée sur une haquenée blanche. Plusieurs litières turques suivaient, attelées de chevaux blancs; enfin, une foule de jeunes filles voilées et magnifiquement vêtues, entourées d'eunuques noirs, fermaient la marche.
Peu de jours après, la peste, qui se répandait à Constantinople, détermina Achmet à aller habiter une de ses maisons de plaisance voisine de la ville et appelée Darut. Comme il se rendait de là à une mosquée qu'il avait fait
bâtir dans la campagne, un derviche lui jeta du haut d'une galerie une grosse pierre, qui, au lieu de lui fracasser la tête suivant l'attente de celui qui l'avait lancée, ne fit que le blesser légèrement à l'épaule. On saisit le derviche ; mais les tortures les plus cruelles n'ayant pu lui arracher les motifs de son crime, ni la révélation de ses complices, il fut empalé.
La blessure du sultan étant guérie, et la peste calmée à Constantinople, Achmet retourna au sérail. Comme on craignait le retour de l'épidémie, les médecins, qui sont presque tous juifs à Constantinople, décidèrent qu'il fallait écarter de la ville tous les chiens errants dans les rues et pouvant communiquer le mauvais air. Le sultan, qui voulait les faire tuer, consulta le mufti ; mais celuici répondit que chaque chien avait une âme à laquelle il n'était pas permis d'attenter. On les réunit tous autant qu'il fut possible, et on les fit passer dans une île déserte près de Scutari.
Il y avait trop longtemps, pour l'impatience des Turcs, qu'ils étaient en paix. Après deux ans de tranquillité, la Moldavie et la Transylvanie offrirent une proie à leur ardeur guerrière (1023-1614). On nous dispensera d'entrer dans le détail peu intéressant de cette lutte, qui n'eut pas de suites bien remarquables, sinon la confirmation du traité fait en 1606 entre la Porte et la cour de Vienne. Quoique Achmet voulût sincèrement la paix et ne négligeât rien pour l'établir dans son empire, le temps où les Ottomans devaient jouir d'une parfaite tranquillité n'était pas encore arrivé. .Le duc de Florence, pour se venger de quelques prises faites sur ses sujets par des corsaires turcs, fit attaquer la forteresse d'Agliman suites côtes de la Caramanie. C'était l'entrepôt des tributs d'une grande partie de l'Asie et de toutes les îles de l'Archipel. Cette perte fut d'autant plus sensible à Achmet, qu'il apprit en même temps que le sophi de
Perse ne voulait pas s'en tenir au traité signé par ses ambassadeurs, et que ce même duc de Florence, si animé contre la Porte, lui suscitait un ennemi qu'il disait avoir tiré de son sein (1024-1615). C'était Jacaïa, prétendu fils de Mahomet III et frère aîné d'Achmet , que sa mère , esclave chrétienne, aurait soustrait du sérail de Magnésie pour lui conserver la vie. La vérité de ce fait et de beaucoup d'autres relatifs à Jacaïa n'a jamais été bien éclaircie. Mahomet III , peu de temps avant sa mort, avait fait étrangler son fils sur des soupçons assez légers. Aussitôt qu'Achmet fut monté sur le trône, Jacaïa, qui avait été élevé très -secrètement dans la religion chrétienne, parcourut toute l'Asie, tâchant de semer le bruit que le véritable héritier du dernier sultan réclamait le sceptre de son père ; mais quoique tous les rebelles accueillissent avec plaisir les doutes qu'on publiait sur la légitime possession d'Achmet, aucun ne voulut favoriser son compétiteur, soit que la supposition leur parût trop grossière , soit qu'ils aimassent mieux devenir souverains eux-mêmes que de combattre seulement pour changer de maître.
D'Asie, où il erra plusieurs années, Jacaïa passa en Europe , où Cosme de Mcdicis tenta, mais vainement, de lui faire un parti pour s'en servir contre la Turquie; enfin l'histoire ne parle plus de cet aventurier.
Le grand -duc de Toscane voulut ensuite susciter à la Porte un ennemi plus dangereux , Facardin , prince des Druses. Ces peuples occupent une partie de la Syrie près de la Palestine : ils se disent descendants des Francs qui conquirent Jérusalem. Quoiqu'ils eussent déjà perdu presque tous les dogmes du christianisme, dont il ne leur restait que quelques cérémonies, ils étaient très-opposés aux superstitions musulmanes et judaïques; ils vivaient sous les lois d'un prince qui n'osait se dire chrétien. Il se prétendait de la maison de Godefroy de Bouillon , et pourtant il payait tribut à la Porte. Celui qui régnait au
temps d'Àchmet, appelé Facardin comme ses prédécesseurs , était plus vaillant qu'eux tous ne l'avaient été. Il s'arma d'abord pour délivrer la Syrie des brigands qui infestaient cette province, et il mérita la reconnaissance de tous ses sujets et de tous les peuples voisins. Sa vaillance lui attira beaucoup de soldats; ses courses inquiétèrent bientôt les sangiacs turcs , et ceux-ci écrivirent à la Porte qu'un nouveau rebelle se déclarait sur les confins de la Syrie. Le pacba de Sidon ayant pris les armes contre Facardin , sans avoir reçu les ordres d'Achmet, le prince des Druses battit les Turcs, et se rendit maître de la ville, d'où le pacba était sorti pour Pattaquer. Il combattit ces troupes avec succès, et reçut par mer des secours du duc de Florence. Facardin s'empara de tout le pays voisin; puis il négocia avec la Porte , sans se mettre entre les mains de ses pachas , comme avaient fait les autres rebelles d'Asie. Avec ses armes victorieuses et les offres d'un tribut, il fit sa paix d'autant plus facilement, qu'il protestait avoir toujours été fidèle à Achmet, et qu'il rejetait sur les exactions de ses pachas les actes d'hostilité qu'on lui imputait à tort. 11 ne rendit point Sidon ni le terrain qu'il avait envahi , prétendant qu'il en était possesseur légitime sous la condition de l'hommage au sultan. Le pacha de Sidon , qui avait commencé cette querelle, paya de sa tête l'inquiétude qu'il avait témoignée et le mauvais succès de son expédition (1025-1616). Achmet, qui avait à combattre les Persans, ne voulut plus trouver de coupables en Asie parmi ses tributaires.
La guerre de Perse ne fut pas heureuse pour les Turcs ; malgré leurs forces, doubles de celles du sophi, ils furent battus, et la douleur qu'en ressentit Achmet le conduisit au tombeau. Il mourut le 16 novembre 1617, à l'âge de trente ans, après en avoir régné quatorze plus glorieusement peut-être qu'aucun de ses prédécesseurs, si l'on considère que la gloire n'est pas uniquement le prix des
talents guerriers. Achmet fut celui de tous les sultans qui se montra le plus avare du sang des hommes , et qui sut le mieux faire respecter sa puissance. Dans un âge tendre, il choisissait ses ministres et gouvernait avec eux. Il aima surtout la justice, qu'il fît rendre à ses sujets , bornant ses proscriptions aux têtes criminelles. Il ne se détermina que dans les derniers temps de sa vie à paraître à la tête de ses armées : il pensait sans doute que les principaux devoirs d'un souverain ne sont pas ceux d'un général.
Ce prince pratiqua, le premier de tous les sultans, le précepte qui enjoint à l'homme de travailler de ses mains pour gagner sa vie. Il voulut donner cet exemple à ses sujets , qui en avaient peut-être plus besoin qu'aucun peuple de la terre, car il n'en est pas de plus paresseux que le Turc. Il apprit à faire des anneaux de corne pour bander les arcs ; il donnait quelques moments à ce travail chaque matin après sa prière, et il voulait que ces anneaux , quoique de très-mince valeur, fussent vendus, afin que le prix en fût employé à sa cuisine.
Il avait laissé vivre un frère cadet appelé Mustapha; l'infortune et la crainte avaient uni ces deux princes dans leur enfance. Achmet, qui en mourant ne laissait pour appui du trône que des enfants en bas âge , fit appeler le grand Yizir, le mufti, les pachas du banc, et il leur dit qu'il voulait, pour le bien de ses sujets, que son frère Mustapha occupât le trône après lui. Tous les grands officiers obéirent aux dernières volontés du souverain. Mais, quoique Mustapha I er fût plus âgé que ses neveux, car il n'avait qu'un an de moins que son frère, on reconnut bientôt qu'il n'était pas plus capable de gouverner que ces jeunes princes.
Il se plaisait à répandre de l'argent sans raison et sans mesure dans le sein de ceux qui ne lui en demandaient pas, qui n'avaient rendu aucune espèce de service à
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l'empire, et qui ne devaient pas s'attendre à des bienfaits, uniquement pour jouir de la surprise que leur causait un changement de fortune inespéré ; ce qui fit dire à ceux qui le décréditèrent dans l'esprit du peuple et des soldats, que le sultan jetait aux poissons l'argent du trésor public.
Dès les premiers jours de son règne, Mustapha rendit la liberté à l'ambassadeur de Perse, que son prédécesseur avait fait arrêter en déclarant la guerre au sophi. Le prince persan envoya de riches présents au nouvel empereur; mais comme il refusait obstinément de payer les charges de soie qu'il avait promises à titre de tribut, le divan décida que Ton continuerait la guerre, et le grand vizir fit des préparatifs pour conduire une armée dans les nouvelles conquêtes du sophi.
Quoique Mustapha eût paru respecter le droit des gens à l'égard de l'envoyé de Perse , son grand vizir viola manifestement cette loi de tous les peuples en la personne du baron de Sancy, ambassadeur de France. Voici à quelle occasion.
Le prince Coreski, fait prisonnier dans la guerre de Moldavie, était enfermé dans le château des Sept-Tours, faute d'avoir payé une très- grosse rançon que la Porte exigeait. L'ambassadeur de France, protecteur-né de tous les chrétiens libres ou esclaves qui habitaient Constantinople, envoya plusieurs fois son secrétaire, nommé Martin , pour consoler Coreski et lui offrir des secours. La liaison entre le prisonnier et Martin devint si étroite, que celui-ci chercha et trouva les moyens de procurer la liberté au Moldave, qui put se retirer en un heu sûr. En cherchant dans sa prison Fou trouva des lettres de Martin, qui révélaient ses intelligences avec le fugitif. Aussitôt le grand vizir fit arrêter Martin et le drogman de l'ambassadeur dans le palais de France, et il les fit appliquer à une question rigoureuse. De Sancy, indigné de cette insulte, accourut chez le premier ministre pour se plaiudre et
pour réclamer ses gens, mais le vizir, après l'avoir accablé d'injures, le fit arrêter lui-même, et lui déclara qu'il serait traité comme son secrétaire et comme son drogman , s'il ne découvrait pas le lieu de la retraite du prince Coreski. Mais, grâce à la protection du mufti, qu'il sut acheter par de riches présents, de Sancy fut relâché ainsi que ses gens, et, plein du ressentiment que cette offense devait lui inspirer, il écrivit à sa cour pour demander vengeance. Avant que les plaintes de Louis XIII sur cet attentat fussent arrivées à Constantinople, tout y avait changé de face (1027-1618).
Mustapha, qui n'avait ni le talent ni même le désir de bien gouverner, n'abandonnait point au vizir les rênes de l'empire, ou du moins il nuisait aux actes de son gouvernement par ses caprices et par sa déraison. La sultane mère, indignée du mépris que Mustapha affectait pour son sexe, et du peu de crédit qu'il lui accordait à ellemême, ne tarda pas à conspirer contre lui. Le kislaraga et le mufti, qui, ayant vu le sultan de près, étaient plus convaincus de sa profonde incapacité qu'aucun des autres officiers de l'empire, conspirèrent entre eux pour soulever les janissaires et les spahis. Une foule de timariots de tout rang les aidèrent dans leur dessein. Mustapha en avait dépouillé plusieurs de leurs bénéfices (timars) sous les prétextes les plus frivoles, jusque-là qu'étant un jour à la chasse, il récompensa d'un timar un paysan qui lui avait apporté de l'eau fraîche pour se désaltérer. Plusieurs traits de ce genre firent mépriser le sultan parmi les troupes, comme il Tétait déjà dans le sérail et dans le divan.
Au milieu de ces troubles, le grand vizir Méhémet partit pour la Perse, à la tête d'une armée qui devait se grossir de toutes les garnisons qu'il allait ramasser dans les provinces d'Asie. Lorsque Mustapha se vit délivré de la présence des janissaires, qu'il craignait, il s'aban-
donna plus que jamais à la bizarrerie de son caractère. Le bruit courut qu'il voulait faire étrangler ses neveux; cette imputation, vraie ou fausse, servit de prétexte pour soulever toute la nation contre Mustapha. On pourrait dire, à sa justification, que la preuve qu'il ne voulut jamais attenter à la vie des fils d'Achmet, c'est qu'étant le maître absolu , il laissa à ces princes le temps de le détrôner. En effet , à peine le grand vizir était à six journées de Constantinople, qu'il reçut des lettres du mufti, du caïmacan, du kislar-aga, de la sultane mère, qui toutes lui disaient que le salut de l'État exigeait qu'il ramenât l'armée; que Mustapha était sur le point de renverser l'empire d'éteindre la maison ottomane; qu'il n'y avait pas à délibérer pour l'arracher du trône et pour y placer Othman, prince qui n'était âgé que de douze ans , mais qui promettait déjà de rendre à l'empire le règne d'Achmet son père.
La nouvelle du danger des princes, répandue dans l'armée, fit tout l'effet que les factieux en avaient attendu. On pressa le retour à Constantinople ; il ne fut pas difficile de cacher ce mouvement au sultan. Le caïmacan l'engagea dans une chasse qui dura quatre jours; pendant ce temps, les janissaires étant rentrés dans la capitale, le mufti publia un fetfa qui déclarait Mustapha déchu du trône. Enfin , les bruits sans doute exagérés qu'on fit circuler dans le peuple sur les prodigalités folles du sultan, l'amour du changement, l'espoir d'une récompense, déterminèrent les janissaires et les spahis à demander à grands cris pour empereur un des fils d'Achmet, dont la mémoire était si récente et si chère. Mustapha n'avait régné que trois mois.
Othman II parut bientôt au milieu du peuple, qui répondit par ses acclamations aux vœux de la milice. La vie du monarque déposé fut respectée; on ne voulait pas souiller le nouveau sultan du crime qu'on reprochait à
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son oncle. Mustapha fut seulement enferme dans une des tours du sérail, où il fut abandonné aux soins de quelques vieilles esclaves. Othman, ou plutôt ceux qui agissaient en son nom, répandirent l'or dans les casernes des spahis et des janissaires. L'extrême jeunesse du sultan inquiétait ceux d'entre les officiers du divan et de l'armée, qui étaient véritablement animés de l'amour du bien public. Mais le mufti, le grand vizir, et tous ceux qui espéraient gouverner au nom de cet enfant, rappelaient aux mieux intentionnés qu'Achmet, dans un âge presque aussi tendre, avait su choisir de bons ministres et faire respecter son autorité.
Othman venait de monter sur le trône, lorsqu'on vit arriver à la Porte un ambassadeur extraordinaire du roi de France, Louis XIII, qui venait se plaindre de l'insulte faite à la nation française dans la personne du baron de Sancy. Comme tous ceux qui gouvernaient alors avaient intérêt à blâmer ce qui s'était fait sous Mustapha, les Français n'eurent pas de peine à obtenir la satisfaction qui leur était due ; quoique le vizir Méhémet eût commis tout seul cette infraction au droit des gens, il la rejeta sur le dernier sultan, et il fut convenu qu'on enverrait en France un ambassadeur extraordinaire pour désavouer au nom d'Othman la faute que son prédécesseur avait commise. Malgré ces réparations, le baron de Sancy ne voulut pas demeurer dans un pays où il avait été outragé si cruellement; il demanda son rappel, et le comte de Cesyfut envoyé à sa place (1028-1619).
L'enfance du souverain semblait exiger du premier ministre qu'il soutînt son maître sur le trône ; mais une armée brillante, préparée par les soins d'Achmet, attendait depuis longtemps qu'on la conduisît en Perse. Le vizir crut devoir remplir les intentions de cet ancien maître, dont il chérissait la mémoire; il partit. Quand aux autres ministres, ils se partagèrent en son absence
l'administration du gouvernement, et Viner-Effendi, ancien précepteur d'Othman, s'empara de toute la confiance de son élève. Yiner, homme ambitieux et souple, était l'ennemi de Sender-Pacha, aga des janissaires. 11 tâcha de prévenir le jeune sultan contre ce corps, qui avait contribué à le mettre sur le trône, et qui par conséquent pouvait l'en ôter; et afin que le prince pût se soustraire plus facilement à l'autorité de ceux qui, gouvernant en son nom , ne se pressaient pas de lui donner une connaissance complète des affaires, il lui conseillait de se promener déguisé dans Constantinople , pour mieux étudier les mœurs de son peuple, et pour tâcher de découvrir les abus.
Mais Othman était trop jeune pour voir avec des yeux observateurs ; il fut choqué principalement du fréquent usage que les Turcs .et surtout les janissaires faisaient du vin. Plusieurs fois le zèle d' Othman, excité par Viner, s'échauffa tellement à la vue des gens ivres, qu'il se fit connaître, et qu'il fit mettre à mort à l'instant même les délinquants. Le malheur tomba presque toujours sur les janissaires, ce qui commença la haine du sultan contre cette milice, et réciproquement celle des janissaires contre leur maître.
Tandis que le jeune empereur exerçait avec des actes de rigueur un pouvoir dont son âge ne lui permettait pas de faire un utile emploi , son grand vizir réparait les pertes que l'État avait faites contre les Persans. Ce général fut heureux dans ses entreprises; deux batailles sanglantes lui rendirent tout le pays que le sophi avait conquis (1029-1620). Le grand vizir, de retour à Constantinople, où il entra en triomphe, ne survécut pas longtemps à sa gloire; une maladie l'enleva, et il désigna Dilaver-Pacha, calmacan, pour lui succéder. Dilaver avait su plaire à Viner, et celui-ci espérait gouverner sous le nom d'un grand vizir complaisant. Il écarta de la place
de caïmacan Paga des janissaires, et par là il excita de plus en plus cette milice contre le sultan et contre luimême.
Othman prétendait à la gloire; il pensait, ainsi que le commun des hommes, que la guerre est le plus sûr moyen d'en acquérir. L'occasion se présenta bientôt : Betlem-Gabor, voïevode de Transylvanie, avait profité des troubles que les novateurs excitaient en Bohême et en Hongrie, pour faire avantageusement la guerre à la maison d'Autriche. Voulant balancer la puissance de la Pologne, que Sigismond avait intéressée utilement à sa querelle, il proposa au sultan la conquête de l'Autriche, et lui promit bientôt une entrée triomphante dans Vienne. Othman , pour mettre d'accord la foi musulmane et l'ardeur guerrière qui le consumait, résolut d'attaquer la Pologne, envers laquelle il n'était lié par aucun traité. Conformément aux goûts de son âge, il s'occupa plus encore de la pompe de cet armement que de ce qui devait le rendre formidable. Il comparait tout haut les troupes brillantes que lui amenaient les plus riches timariots avec les janissaires grossièrement habillés, et qui n'avaient pour toute parure que de longs fusils et des sabres pesants. La haine du sultan contre cette milice perçait en toute occasion ; un crime dont il se souilla avant de commencer la guerre, lui aliéna encore ces soldats, qu'il avait tant d'intérêt de ménager.
La jalousie que lui inspirait l'amour du peuple et des janissaires pour Méhémet, l'aîné de- ses frères, le poussa à faire mourir ce jeune prince. Quoique l'usage odieux de massacrer les frères des empereurs n'eût cessé que depuis Achmet, les peuples, qui avaient espéré n'être plus témoins de cette barbarie, apprirent la fin cruelle de Méhémet avec tant d'horreur, que les ministres dissuadèrent Othman de faire mourir son oncle Mustapha, et aucun de ses autres frères, qui étaient tous en bas âge.
Enfin le moment de partir pour la Pologne étant arrivé , le sultan se mit en marche vers la Moldavie avec une escorte de vingt mille hommes. Arrivé dans cette province au rendez-vous général, il se trouva à la tête de trois cent mille combattants. Les Polonais ne comptaient que cent mille hommes; cependant le nombre trois fois plus grand des Turcs ne leur inspira aucune épouvante. Uladislas, fils du roi de Pologne, les commandait , et la bataille s'engagea sur les confins des deux pays, non loin du château de Chocsim. Les Turcs furent complètement défaits dès la première affaire, et ne purent réparer leurs pertes; jamais campagne des Ottomans ne ' fut plus constamment malheureuse. Il fallut enfin en venir à conclure la paix avec la Pologne, dont les commissaires n'offrirent pour tous présents au sultan que deux canons et un faisceau de flèches, symboles énergiques de leur redoutable bravoure (1030-1621).
A peine était -on de retour à Constantinople, que le bruit se répandit qu'Othman voulait supprimer la milice des janissaires, comme il en avait fait plusieurs fois la menace. On apprit qu'il envoyait au Caire pour lever de Tinfanterie dans un moment où l'empire jouissait d'une paix profonde, et l'on remarqua que, toutes les fois qu'Othman sortait du sérail, les bostangis et les topggis, soldats dont les uns n'étaient que pour la garde de l'intérieur et le soiu des jardins, et les autres seulement pour servir l'artillerie, composaient son cortège et avaient seuls part à ses libéralités. Les spahis et les janissaires, également aigris de cette espèce de passe-droit , témoignaient tout haut leur mécontentement. L'annonce d'un voyage à la Mecque, où les ennemis d'Othman prétendaient qu'il voulait transférer la capitale et sa cour, détermina la révolte qui couvait sourdement. Vainement vingt membres de l'uléma, des plus vénérables par leur âge et par la .considération qu'ils s'étaient acquise, cherchèrent- ils à
coujurer Forage près d'éclater, en avertissant le prince; celui-ci, dédaignant leurs conseils et leurs sinistres prédictions, s'écria : « J'exterminerai tous les spahis et tous les janissaires; mais ce ne sera qu'après vous avoir fait piler dans un mortier. » Les effendis se retirèrent consternés, et, de retour à la mosquée du sultan Achmet, ils apprirent aux officiers des spahis et des janissaires l'accueil qu'ils avaient reçu de l'empereur. Aussitôt on marche vers le sérail, peuple et soldats; tous demandent la tète de Yiner et du grand vizir, sans toutefois se porter pour le moment à aucune voie de fait. La nuit qui survint apaisa le tumulte , mais les révoltés n'abandonnèrent pas leur entreprise; ils surent, au contraire, mettre les instants à profit. Dès la pointe du jour les janissaires et les spahis sortent de leurs casernes, armés de fusils et de cimeterres, drapeau déployé, mèche aux canons. Ils vont cerner le sérail, et demandent à grands cris le sang de Viner, du grand vizir, du calmacan, du grand trésorier, du kislar-aga et d'un pacha nommé Tchaous. Sur le refus de les livrer, les révoltés font battre les murs du palais par leurs canons, et le peuple, armé de massues, est prêt à fondre dans les appartements intérieurs du sérail. Le grand vizir se dévoue pour aller parler aux rebelles; mais à peine l'ont-ils aperçu, qu'ils se précipitent sur lui et le massacrent sur place. Le torpachi (un des officiers des janissaires) Darud et les mutins qu'il conduisait étaient prêts à se porter aux derniers excès , et tous demandaient les cinq autres victimes désignées par leur fureur.
Enfin , après deux heures écoulées depuis le meurtre du grand vizir, une voix inconnue sortie des rangs s'écria : « Nous voulons sultan Mustapha, oncle d'Othman, pour notre empereur : qu'il paraisse et qu'il règne! » Ce cri fut répété par toutes les troupes dans le même instant. On chercha longtemps la prison de Mustapha ,•
et quand on l'eut trouvée, les janissaires durent en enfoncer le toit à coups de hache ; on le tira de ce cachot avec des cordes. Dès qu'il eut pris l'air, il perdit connaissance, et il demeura longtemps sans la recouvrer. Vainement les effendis voulurent-ils alors ramener les révoltés aux pieds d'Othmau, en leur assurant que le jeune sultan avait renoncé au projet d'aller à la Mecque ; qu'il avait signé un ordre pour licencier les troupes du Caire, et qu'on leur remettrait les proscrits aussitôt qu'ils seraient rentrés dans le devoir. « Laissez, leur disaient-ils, sultan Mustapha dans sa prison : qu'espérez -vous d'un prince que son imbécillité vous a contraints de déposer? » Mustapha, contre lequel ils parlaient ainsi, était revenu à la vie, mais les chefs des janissaires déclarèrent à tous les effendis qu'il fallait sur-le-champ reconnaître ce prince pour leur maître et lui prêter serment. Comme ils résistaient à cette injonction, plus de mille sabres qui brillèrent en même temps à leurs yeux leur firent changer de langage; le mufti prononça le premier son serment à ce prince qu'il venait de traiter d'imbécile, et tous les membres de l'uléma suivirent cet exemple (1031-1622).
Le premier acte d'autorité de Mustapha fut de nommer grand vizir Darud, son libérateur. Puis il se rendit à la mosquée Ortadjami, dans laquelle il devait être intronisé. Othman, en apprenant ce qui se passait, se laissa d'abord aller au désespoir; mais, recueillant enfin tout son courage, il courut à la mosquée, dans l'espoir que sa présence et ses paroles ramèneraient les révoltés. A la vue de ce jeune prince, si digne après tout de compassion, les janissaires s'écrièrent: «Qu'Othmau soit déposé; mais qu'on respecte ses jours. » Alors on le conduit devant Mustapha, qui venait de ceindre l'épée; le faible sultan, en voyant le jeune prince environné de plusieurs officiers, ne douta pas que son neveu n'eût gagné les soldats. Son prisonnier parut à ses yeux un maître tout prêt à le
punir; il se précipita à genoux, et demanda grâce tout en larmes.
Revenu de sa surprise, Mustapha rentre au sérail avec pompe, suivi d'une nombreuse et brillante cavalcade. Il avait ordonné qu'on renfermât Othman dans la prison qu'il avait habitée quatre années; mais Darud, qui voulait la mort du monarque détrôné, le fit conduire aux Sept- Tours, afin de le dérober à la surveillance des spahis et des janissaires. Dès le lendemain il entra dans la chambre d'Othman, et le fit étrangler sous ses yeux. Puis on coupa au cadavre une oreille, qui fut portée de sa part dans une boîte à Mustapha. Ce ministre assassin avait écrit sur le couvercle : « Présent pour le sublime empereur, que son fidèle ministre a servi malgré lui. »
Ni le vizir, ni le kislar-aga, ni les trois autres qui avaient été proscrits avec Dilaver, n'échappèrent à la cruauté du nouveau grand vizir. L'infortuné Othman fut porté sans pompe dans le tombeau d'Àchmet. Tous les malheurs et tous les torts de ce jeune monarque étaient venus de son inexpérience et des flatteurs qui l'avaient égaré. Il était né avec une âme élevée, et peut-être eût-il fait de grandes choses, s'il n'était pas devenu le maître absolu d'un empire dans un âge où l'homme ne peut pas être livré à lui-même sans beaucoup de dangers.
Mustapha, déposé quatre ans auparavant pour sa profonde incapacité, n'était pas devenu plus digne du trône dans le cachot où il avait été gardé. Un seul changement s'opéra en lui : il accorda dès lors beaucoup de crédit à la sultane, sa mère, après l'avoir confondue, pendant son premier règne, dans sa haine pour toutes les femmes. Cette sultane habile conseilla au nouveau monarque de se dérober aux yeux des courtisans, et surtout aux chefs des différentes milices, auxquels il était important de cacher sa faiblesse. On répandit que Mustapha était sans cesse en prière, que le prophète lui apparaissait fréquemment;
et pendant ce temps-là, la sultane mère et le grand vizir Darud se partageaient l'exercice de l'autorité. Ce dernier ne la conserva pas longtemps. Le peuple ne pouvait ignorer toujours la mort d'Othman, ni les complices de cet attentat. Les janissaires, à qui l'on reprochait souvent d'avoir tué leur maître, rejetaient ce crime sur Darud et sur deux autres personnes. On publia bientôt que Darud avait atteuté aux jours des princes Amurat, Bajazet et Ibrahim, frères d'Othman, seuls restes de la race ottomane. Il est plus vraisemblable que Darud avait songé à se rendre maître de la personne des princes pour augmenter sa puissance. Quoi qu'il en soit, le capi-aga, chef des eunuques blancs, se mit en devoir de faire sortir les trois princes du sérail, sur l'ordre qu'il produisait du grand vizir. Mais ils refusèrent de suivre le capi-aga, et celui-ci dut céder : bien plus, la fureur des gardes du sérail s'étant tournée contre lui , il fut mis en pièces. Darud n'eut que le temps de fuir, pour se dérober à la colère des janissaires qui couraient aux armes. Il fallut tirer Mustapha de ses prétendues contemplations, afin qu'il vînt lui-même apaiser cette émeute.
La sultane mère, qui se trouvait seule à la tête des affaires, se pressa de nommer un grand vizir, de peur que les janissaires ne la prévinssent dans son choix. Elle envoya les sceaux à un vieil eunuque blanc nommé Méhémet-Guirguin. Les troupes ne s'opposèrent point à l'élévation deGuirguin (1032-1623).
On devait s'attendre à de grands troubles sous un gouvernement tel que celui de Mustapha. Les pachas d'Asie se révoltèrent sous divers prétextes, dont le plus apparent fut de venger la mort d'Othman. Le vieux Guirguin ne savait qu'opposer à ces embarras, et la sultane mère, qui regrettait beaucoup Darud, entreprit de le tirer de sa retraite pour le faire rentrer dans le divan par la charge de capitan-pacha, qui n'était pas vacante. Mais la
sultane ne s'embarrassait pas de cet obstacle : elle entreprit de perdre Calil -Pacha, qui occupait cette charge, en l'accusant d'avoir correspondu avec les pachas d'Asie révoltés, et en produisant des lettres écrites et signées par lui. Fort de son innocence, Calil confondit ses ennemis, prouva la supposition de ces lettres, et dénonça avec tant de vigueur les assassins d'Othman, que les deux complices de Darud furent mis à mort sur-le-champ ; quant à Darud, il dut son salut à la sultane; elle prétendit qu'il ne pouvait être jugé et condamné que par Mustapha luimême. Vains efforts! Darud, entraîné par les janissaires, fut étranglé dans la chambre même où il avait fait périr Othman.
Guirguin, déposé peu après, vit les sceaux passer entre les mains de Chusain -Pacha, caïmacan, que les janissaires avaient toujours aimé. Celui-ci les apaisa avec de l'argent, seul remède que la sultane mère connût à tant de maux; et ce remède, si souvent prodigué, commençait à s'épuiser. Bientôt après, Chusain assembla tous les grands de l'empire; il leur remontra qu'après dix mois écoulés depuis la déposition d'Othman l'anarchie était parvenue à son comble, et qu'il était nécessaire de choisir un maître au nom duquel ont pût gouverner. Il fut décidé unanimement qu'on déposerait l'imbécile Mustapha. Amurat, l'aîné des enfants d'Achmet, âgé de quinze ans, fut choisi empereur. Le jeune prince, qui avait été instruit par la sultane sa mère, dont nous aurons à parler dans la suite, commença par refuser cet honneur. Il dit qu'il ne voulait point dépouiller son oncle d'une autorité que celui-ci possédait légitimement, et enfin il parut céder à grand'peine aux instances de tous les pachas et de tous les effendis, le conjurant de sauver l'empire. Il ne restait plus qu'à demander aux troupes leur consentement sur cette proclamation. C'était la première fois que le divan et l'uléma entreprenaient une révolution dans l'État : jusque-
là les secousses étaient toujours l'ouvrage des troupes, et surtout des janissaires, qui avaient usurpé par la force le droit d'élever et de déposer les empereurs. Grâce aux principaux agas, tout se passa sans troubles : les janissaires demandèrent seulement que la sultane mère de Mustapha fût renfermée, afin de lui ôter la faculté d'intriguer. Poussée au désespoir par cette mesure, elle fit plusieurs tentatives pour abréger ses jours.