‹ Histoire de Turquie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 13 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Avènement d'Amurat IV. — Mustapha, son prédécesseur, est renfermé pour la seconde fois. — Révoltes diverses. — Réformes. — Sévérité d'Amurat. — Faveur de Becri. — Paix désavantageuse avec la Perse. — Facardin. — Aniurat fait mourir son frère Bajazet. — Les Cosaques s'emparent d'Azof. — Un santon, chef de rebelles. — Sa mort. — Prise de Bagdad et perfidie du sultan. — Mort d'Amurat. — Ibrahim, son frère, est tiré de prison et placé sur le trône. — Intelligences de la sultane mère et du grand vizir Mustapha pour gouverner l'empire. — Mollesse d'Ibrahim. — Incendie à Constantinople. — Naissance de Mahomet IV. — Prise d'Azof par les Turcs. — Prévarications et châtiment du pacha de Chypre.— Naissance de deux princes. — Mort du grand vizir. — Guerres contre Candie et la Dalmatie. — Succès et revers. — Injure faite au mufti. — Révolte contre Ibrahim et son vizir. — Leur mort.

Àmurat IV n'avait pas encore quinze ans lorsqu'il fut placé sur le trône de ses prédécesseurs. Le peuple remarqua tout d'abord avec admiration la grâce et la noblesse de maintien du nouveau sultan, qui dans un âge encore tendre montrait déjà l'extérieur d'un grand prince. Mustapha fut renfermé une seconde fois dans la prison d'où il avait été tiré. On n'attenta point à sa vie : la reli-

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gion des Turcs ordonne de respecter les insensés, comme prédestinés à la gloire céleste, et leurs jours sont sacrés pour tous ceux qui pratiquent le Coran.

Le premier usage qu'Amurat fit de son autorité fut un acte de rigueur et de justice. Le pacha du Caire, nouvellement arrivé à Constantinople, fut accusé par plusieurs timariots de différentes vexations. L'empereur voulut que cette affaire fut éclaircie dans le divan; et sur la preuve acquise contre le coupable, il fut condamné à avoir la tète coupée. La confiscation de ses biens mal acquis commença à réparer le vide que les profusions des derniers règnes avaient laissé dans le trésor public. Le nouveau monarque, tout jeune qu'il était, s'annonça comme voulant mettre dans les finances autant d'ordre qu'il y avait eu de déprédations jusqu'alors.

Le commencement du règne d'Amurat fut rempli par diverses guerres contre les Tartares rebelles et les révoltés d'Asie, par des émeutes de janissaires, et surtout par une lutte terrible avec la Perse (1033-1624); mais au milieu de toutes ces épreuves, Amurat trouva le plus grand trésor dont puisse jouir un souverain, un ministre sage et dans lequel il sut mettre sa confiance. Le caïmacan Chafis-Ali (c'était le nom de ce bon conseiller) avait toutes les qualités nécessaires pour rétablir des affaires désespérées. Il n'eut pas de peine à persuader au jeune prince, d'abord de mettre une grande économie dans ses dépenses, afin de faire rentrer peu à peu dans le trésor public les sommes immenses que ses prédécesseurs en avaient tirées, et puis de se montrer beaucoup au peuple et aux janissaires, en vue d'inspirer du respect pour sa personne. Cependant les armes ottomanes étaient battues en Asie : les Persans avaient forcé les Turcs à la fuite plutôt qu'à la retraite. On attribuait ces revers et d'autres à l'incapacité du grand vizir Chusain, que Chafis-Ali conseilla à son maître de rappeler au plus tôt, sous prétexte d'entendre ses avis :

il importait d'autant plus d'attirer Ghusain à Constantinople , que ce ministre avait profité sans ménagements des malheurs publics, et que son trésor particulier s'était grossi de la substance de l'armée. En effet, le grand vizir se fit précéder à Constautinople par un grand nombre de chameaux qui portaient des richesses de toute espèce, provenant en bonne partie de la saisie des biens de trois pachas. Amurat commença par les confisquer au profit du trésor public, et le premier ministre paya de sa tête son incapacité, ses exactions, et la confiance criminelle avec laquelle il avait osé les commettre. Chafis-Ali, devenu grand vizir, fit entrer dans les coffres de l'État les rapines et même le patrimoine de son infidèle devancier (1034-1625). Bientôt après, les Persans firent des propositions de paix, et Chafis profita de ce moment pour tâcher d'éteindre les révoltes : il y réussit par la voie de la diplomatie plutôt que par celle des armes.

Peu après (1037-1627), le sophi Cha-Abbas, si redoutable aux Turcs, mourut à la suite d'un règne de trente ans, laissant la couronne à son petit-fils Zaïd-Mirza, jeune prince peu propre aux soins du trône. Amurat et son vizir espérèrent que ce changement de maître rendrait la Perse moins formidable, et qu'il serait possible de recouvrer au moins les dernières conquêtes de Cha-Abbas; Chafis se prépara à diriger lui-même cette expédition (1038- 1628). Il partit pour Mosul, où était le rendez -vous de son armée : il y trouva cent soixante mille hommes. Mais il attendait encore un secours de Géorgiens. Ces peuples, «mitoyens d'affection, comme ils le sont de situation, dit Mézeray, entre le Persau et le Turc,» servaient véritablement celui des deux qui les payait le plus cher, et presque toujours celui contre lequel ils paraissaient combattre. Chafis ne tarda pas à découvrir la trahison de Moroc, émir géorgien, et la punit d'une manière terrible. Quelques services que le grand vizir pût rendre à sou

maître contre la Perse, sa présence eût été plus utile à Constantinople, pour mettre un frein à l'excessive sévérité (TAmurat. Le sultan jugeait cette conduite nécessaire pour faire respecter sa jeunesse. Aussitôt que le vizir fut éloigné, il se fit une loi de ne pardonner aucune faute, songeant à être craint et non à être aimé. Amurat ordonnait souvent des supplices, et ne faisait jamais grâce ; cette extrême rigueur déplut aux Ottomans et leur inspira des craintes.

L'empereur avait deux frères, Bajazet et Ibrahim, élevés dans le sérail sous les yeux de la sultane, mère des trois princes. Bajazet, que celle-ci préférait à Ibrahim , avait souvent paru à côté d' Amurat dans ces espèces de tournois qui s'exécutaient devant le peuple, et il avait partagé les témoignages d'admiration qu' Amurat méritait toujours lorsqu'il faisait montre de sa force ou de son adresse. L'empereur était devenu jaloux de Bajazet, et leur mère appréhendait que le sultan, cédant à son instinct sanguinaire, ne voulût sacrifier un rival dangereux ; car Bajazet affectait autant de douceur et de bonté que son frère se montrait redoutable. La sultane mère, malgré le respect qu'elle inspirait à Amurat, ne put empêcher que Bajazet ne fût fait prisonnier dans le sérail. Le sultan apprit que le corps de l'uléma s'assemblait fréquemment; que dans ces espèces de conventicules on plaignait Bajazet, on blâmait l'inflexible Amurat, on rappelait les révolutions opérées par une milice mécontente. Le monarque, trop jeune encore pour savoir craindre, proscrivit le mufti, chef de l'uléma, qui avait contribué à le faire empereur; et malgré l'opinion de tous les musulmans, qui regardent la tête de leur pontife comme sacrée, il le fit étrangler en secret, ainsi que plusieurs effendis ses complices. Cette cruauté, justifiée ou non, était sans exemple. Plus le peuple témoignait de mécontentement, plus Amurat affectait de paraître en

public, presque seul. Cette hardiesse sans exemple tint constamment les Turcs en respect. Un moyen que le

sultan employa toujours efficacement pour prévenir les révoltes, lut d'empêcher les assemblées de toute espèce et de proscrire l'usage de l'opium et surtout du tabac. 11 ordonna que tout le inonde serait retiré dans sa maison à une heure indiquée ; qu'alors il ne paraîtrait plus au dehors ni feu ni lumière. Ces nouvelles lois, auxquelles le peuple eut beaucoup de peine à s'astreindre, occasionnèrent des actes de rigueur et des exécutions sans nombre; l'empereur alla jusqu'à diriger la nuit des patrouilles de bostangis, qui faisaient feu impitoyablement sur tout ce qui se rencontrait dans les rues. A mural avait une telle aversion pour le tabac, qu'il ne voulait en permettre l'usage à aucun de ses sujets; qu'il injuria la sultane mère, quoiqu'il lût d'ailleurs plein de respect pour elle, parce qu'elle respirait de cette poudre ; et que, pour le même sujet, il retira ses bonnes grâces à une personne qui lui avait été fort chère.

Mais il s'en fallait bien qu'Amurat eût la même aversion pour le vin; malgré la réclamation du mufti et de tout le corps de l'uléma, il en permit publiquement l'usage. Voici de quelle manière, d'après plusieurs historiens turcs, le jeune empereur, qui n'avait jamais connu le vin jusqu'alors, s'y habitua au point de tomber dans de fréquents accès d'ivresse qui abrégèrent sa vie. Un jour qu'Amurat parcourait les rues de Constantinople, peu accompagné comme il lui arrivait souvent, un homme qui se trouva sur son passage, au lieu de se déranger et de se prosterner contre terre à la manière de tous les Turcs, c'est-à-dire avec une promptitude qui tient plus de l'effroi que du respect, s'arrêta devant le prince, et se mit à le considérer d'un air gai et moqueur, auquel Amurat ne devait point être accoutumé. Les huissiers eurent beau crier à ce téméraire de baiser la poussière

devant le plus puissant des monarques, l'ivrogne (car c'en était un) se mit à rire, et, s'approchant de plus près d' A murât, il lui proposa familièrement de lui vendre Constantinople. Ce prince n'avait jamais vu que des hommes tremblant devant lui, ou qui cherchaient dans ses yeux sa volonté absolue. L'audace de celui-ci l'étonna et lui plut en quelque sorte. ïl lui demanda quel prix il voulait mettre à la capitale du monde ? « Tu seras content, reprit l'ivrogne : je t'achèterai, toi aussi, si tu veux te vendre; et le fils de l'esclave (1) se trouvera bien payé. » Amurat fit conduire au sérail celui qui lui proposait ce marché. Il ordonna qu'on le fît reposer jusqu'au lendemain dans un appartement magnifique, où il s'endormit tout aussi profondément que s'il n'avait jamais vu Fempereur.

A son réveil, Becri (c'était son nom) fut effrayé de ce qu'il apprit, comme il avait été étonné d'abord de la pompe qui l'environnait. Sachant qu'il allait paraître devant l'empereur, il prit un vase plein de vin, ceux qui le gardaient ayant ordre de ne lui rien refuser. Aussitôt qu'il parut devant Amurat, ce prince lui demanda ironiquement quel prix il voulait mettre à Constantinople et à la liberté de l'empereur. « Celui-ci , répondit Becri en présentant son vase et affectant autant qu'il le put la gaieté de la veille ; le vin vaut mieux que tous les royaumes du monde, et il y a à gagner à en être esclave.» Amurat, qui n'en avait jamais bu, fut piqué par la curiosité. 11 trouva ce vin excellent; et, s'égayant avec Becri, il eut bientôt vidé le vase. L'ivresse qui s'ensuivit lui parut d'abord un état agréable : ayant ensuite perdu la raison, il s'endormit. Comme il éprouvait à son réveil un violent mal de tête, son maître en ivrognerie lui in-

(1) Les Turcs, lorsqu'ils sont mécontents de leur souverain, le désignent par cette dénomination, parce que les empereurs n'ont que des esclaves pour mères.

DE TURQUIE. m

diqua pour remède la même quantité de vin qu'il avait prise la veille. Ces essais répétés accoutumèrent le jeune sultan au vin et à celui qui le lui avait fait connaître, tellement qu'il ne put dès lors se passer ni de l'un ni de l'autre.

L'empereur ne donna d'autre emploi à Becri que celui de compagnon de débauche, qu'il avait si bien mérité. Cet homme, qui ne quittait plus Amurat, assistait à tous les conseils sans autre titre que la faveur et la volonté du prince; par l'ascendant qu'il avait pris sur son maître, il fit rétracter quelquefois les arrêts de mort que ce monarque sanguinaire avait prononcés trop légèrement.

Malgré cette passion avilissante, Amurat ne renonça point au désir de réprimer dans ses vastes États jusqu'à la moindre apparence de révolte. Le grand vizir Chafis-Ali, plus propre à mener des hommes qu'à commander des armées, avait déjà fait deux campagnes malheureuses contre les Persans, tant dans leur pays que dans les provinces perdues depuis peu par les Turcs (1629 et 1630). Il voulut encore, mais en vain, tenter le siège de Bagdad, ville devant laquelle les Ottomans avaient échoué plusieurs fois; lui-même, déjà vieux, accablé des fatigues d'une guerre si pénible, fut attaqué devant cette place d'une maladie qu'il pressentit aussitôt devoir lui être funeste. Ce sage ministre employa le peu de forces qui lui restait à donner des conseils utiles à son maître, en lui persuadant de faire la paix avec la Perse. Amurat s'empressa de suivre cet avis ; mais ce fut au désavantage de la Turquie, car le traité passé entre les deux puissances laissait au sophi toutes ses conquêtes.

Regeb-Pacha,beau-frère d' Amurat, fut élevé à la dignité de grand vizir. Pour entrer dans les vues de son maître, il lui dénonça rémir Facardin comme le plus grand ennemi qu'il eût dans l'iutérieur de ses États, et aussitôt la

guerre fut résolue contre ce prince si vaillant. Les crimes qu'on lui reprochait étaient de favoriser ouvertement les chrétiens et d'avoir passé lui-même plusieurs années en Italie, après avoir abandonné à son fils les rênes du gouvernement ; et beaucoup d'autres griefs, entre lesquels celui d'excitation à la révolte. L'émir AU, fils de Facardin, attaqué parles Turcs, défendit vaillamment son pays; la campagne fut longue, pénible et meurtrière. Les soldats de Facardin ne faisaient ni ne demandaient de quartier ; ils Frétaient que vingt mille, presque tous chrétiens, décidés à mourir ou à vaincre. Emod-Pacha ne cessait de le6 harceler, et cependant dix-huit mois d'une guerre très - sanglante suffirent à peine à les forcer. Le jeune Ali fut plusieurs fois vainqueur ; mais ses victoires trop répétées lui coûtèrent ses plus braves soldats, et préparèrent sa chute. Enfin il périt dans un dernier combat, où, de tous les soldats qui s'étaient engagés sous ses drapeaux, il ne resta que deux cents hommes. Dans cette extrémité, le vieux Facardin comprit que toute résistance devenait impossible; il écrivit à l'empereur, demandant à aUer lui-même plaider sa cause à Constantinople Cependant les Turcs entraient partout en vainqueurs dans les États de l'émir, qui, réduit à errer de caverne en caverne, ne dut la vie qu'au dévouement de ses sujets, dont pas un seul ne se laissa tenter par le prix élevé auquel sa tête avait été mise par Emod. Bientôt cet ordre barbare fut révoqué, et Facardin se mit en marche pour porter ses trésors à Constantinople , plutôt comme un riche feudataire qui va faire hommage à son souverain, que comme un ennemi vaincu qui va demander grâce. La splendeur de son cortège imposait à tous, et excitait partout la curiosité. Le bruit de cette marche étant venu jusqu'à Constantinople, l'empereur voulut connaître ce prince, dont il avait tant de fois entendu parler, plus particulièrement que ne le comportait la distance im-

l)E TURQUIE

mense que les empereurs ottomans mettent entre eux et leurs feudataires.

Amurat prit le cortège et les marques extérieures d'un pacha, et s'avança en Asie, jusqu'à deux journées de Scutari. Ayant rencontré Facardin, l'empereur se donna pour un pacha du banc (ou vizir de ceux qui composent le divan). Il invita le prince des Druses à lui raconter l'histoire de sa chute, lui promettant ses bons offices auprès d'Amurat. Le vieux Facardin avait été mieux instruit que l'empereur ne l'eût voulu. Sachant très-bien qu'il parlait à ce maître redoutable qui souhaitait de rester inconnu, et auquel il avait tant d'intérêt de plaire, il adressa au prétendu pacha des paroles adroites sur sa soumission à la maison ottomane ; sur la jalousie de ses ennemis, qui l'avaient puni d'avoir osé faire le bonheur des Druses, tandis que les peuples voisins gémissaient sous l'oppression des pachas et des sangiacs ; sur la nécessité de protéger le commerce des Francs, et par conséquent de favoriser, au moins indirectement, la religion chrétienne. Tous ces faits, nouveaux pour Amurat, produisirent sur lui l'impression que doivent produire sur un esprit juste les premières lueurs de la vérité; il écouta Facardin avec avidité. De retour à Constantinople, il combla l'émir d'honneurs, qui excitèrent d'abord l'envie et bientôt après l'indignation générale, surtout lorsqu'on sut, à n'en pouvoir douter, qu' Amurat songeait à renvoyer Facardin et un fils qui lui restait à Sidon, pour y gouverner les Druses et continuer leur protection à la religion chrétienne. Les trésors et l'éloquence de Facardin avaient tellement gagné l'empereur, qu'il était à craindre que ce prince absolu ne voulût changer les principes du gouvernement, fondés sur la religion de Mahomet, si chère aux Turcs. La sultane mère, le mufti, le grand vizir firent ce qu'ils purent pour renverser ce nouveau favori. Enfin tous les ennemis de Facardin, ceux à qui

son crédit donnait le plus d'ombrage, remontrèrent si vivement à Amurat que son droit sur ses sujets n'avait point d'autre fondement que la religion musulmane , et que la bienveillance qu'il témoignait à Facardin tendait à saper cette religion, que le sultan abandonna celui qu'il avait comblé d'honneurs depuis plusieurs mois, et à qui il paraissait avoir donné toute sa confiance. Bientôt le vieux Facardin fut étranglé (1042-1632), et son fils, qui sortait à peine de l'enfance, fut élevé dans le sérail. Des pachas gouvernèrent depuis la province des Druses. Peu après le supplice de Facardin, Regeb, grand vizir, subit le sort qu'il avait fait éprouver au prince des Druses; il fut étranglé pour crime de trahison, ou sous ce prétexte.

Les années suivantes furent signalées par des troubles que suscitèrent les Polonais en Transylvaine, et par de nouveaux préparatifs contre la Perse. Amurat, après avoir réprimé divers désordres assez graves, partit luimême pour la Perse ; il commença par assiéger Revan , qui lui fut livrée par le gouverneur de cette place, Gumir ; le sultan récompensa sa perfidie en en faisant son favori. Amurat souilla d'ailleurs ce premier succès par un meurtre d'autant plus atroce, qu'une basse jalousie en fut la seule cause. Bajazet (1), l'aîné de ses deux frères, qui faisait ombrage à l'empereur, avait été préservé jusque-là du fatal lacet par la tendresse de sa mère. Le même courrier qui apporta à Constantinople la nouvelle de la prise de Revan, y joignait l'ordre de faire mourir Bajazet : arrêt d'autant plus odieux, qu'après ce prince il n'en restait plus qu'un seul du sang ottoman ; car Amurat avait perdu tous ses fils. Son dernier frère, Ibrahim, qu'il laissait vivre parce qu'il ne pouvait le

(1) C'est de la mort de ce prince que Racine a fait le sujet d'une tragédie.

craindre, paraissait être incapable de régner. La nouvelle de la mort de Bajazet, répandue dans Constantinople au milieu des feux de joie allumés pour célébrer la prise de Revan et les succès exagérés d' Amurat contre les Perses, tempéra si fort la satisfaction publique, que l'empereur, à son retour (1045-1635) , n'entendit point les acclamations auxquelles il s'était attendu.

A peine rentré à Constantinople, Amurat apprit que ses armes avaient été malheureuses en Europe ; Ragotzki les avait toujours humiliées. Mais le vainqueur demanda la paix au sultan, qui s'empressa de la lui accorder et le nomma voïevode de la Transylvanie, qu'il avait si bien défendue. Bientôt de fâcheuses nouvelles arrivèrent d'Asie à Amurat : le kan des Tartares s'était révolté, une bande de Cosaques s'était emparée d'Azof , ville forte et commerçante située sur le Don, non loin de la mer Noire, la clef du commerce de toute la Perse, et l'une des meilleures échelles du Levant; enfin, une révolte terrible avait éclaté dans l'armée de Perse, et Revan avait été reprise par le sophi. Le sultan remit à un temps plus heureux les efforts qu'il se promettait de faire pour recouvrer Azof; il prit le parti de dissimuler son courroux contre le kan des Tartares; et, sentant la nécessité de soutenir la guerre de Perse préférablement à toute autre entreprise, il y envoya le grand vizir Méhémet avec toutes les troupes dont il put disposer. Méhémet déploya dans cette marche toute la prudence requise; mais le sultan, cédant à sa fougue naturelle et ne voulant rien entendre à la conduite de son vizir, envoya des ordres pour le faire étrangler. Heureusement Méhémet put arrêter le courrier avant qu'il eût publié l'objet de sa mission, et, fort des sympathies de l'armée, il continua la campagne. Il avait retardé l'heure de sa chute, mais elle approchait; déjà un nouveau vizir avait été nommé, c'était le caïmacan Baïraïm. Méhémet fut rappelé, déposé et condamné à une

amende considérable; heureux d'avoir sauvé sa tète, il dut se vouer à l'obscurité pour le reste de ses jours (1047-1637).

Àmurat, pendant tout son règne, sut remplir les coffres du trésor avec les domaines confisqués, tournant ainsi au profit de l'État les fautes qui se commettaient contre le bien public. Le pacha de Bude, qui avait été si malheureux contre Ragotzki, fut mis à mort; et ses biens, ainsi que ceux de plusieurs sangiacs accusés de concussions, servirent à de nouvelles entreprises contre la Perse. Le sultan lui-même se mit à la tête des troupes, et il arriva avec trois cent mille hommes sous les murs de Bagdad, qu'il brûlait de recouvrer. On apprit bientôt que quelques timariots qui avaient ordre de joindre Àmurat s'étaient refusés à leur devoir, parce qu'un santon ( sorte de moine turc) qui prêchait dans les montagnes de l'Anatolie, défendait au nom de Dieu, dont il se disait le prophète, de prendre les armes contre les Persans. Ce fanatique prétendait être le méhédi, ou médiateur prédit dans le Coran, qui doit paraître avant l'Antéchrist pour rappeler tous les hommes à une même croyance et les faire vivre en paix sous un seul prophète, comme sous un seul Dieu. Il voulait qu'on ménageât les enfants d'Ali, qu'il entreprenait de réunir aux vrais croyants par le don de la parole et par celui des miracles; et il se disait l'ange de paix envoyé sur la terre, image et instrument du Tout- Puissant, qui venait apprendre aux hommes les moyens d'être heureux. Comme on ramassait des vivres de tous côtés, sur la droite et sur la gauche de l'armée , les paysans, nouveaux prosélytes du santon, détournaient les convois, refusant de nourrir les meurtriers de leurs frères. L'enthousiasme devenait contagieux; plusieurs soldats d'Amurat quittèrent l'armée pour se joindre à ces néophytes. Amurat ne crut pas devoir mépriser un ennemi d'autant plus dangereux, qu'il apprenait à endurer

les persécutions et à bénir les souffrances, et que, sous cet aspect imposant, il voulait détourner les sujets de l'obéissance due à leur souverain. Il envoya quatre mille hommes poursuivre ce fanatique et ses disciples, dans les creux des rochers et dans les cavernes où ils s'étaient retirés. Tout désarmés, tout pacifiques que ces nouveaux sectaires disaient être, ils défendirent courageusement leur vie. Les quatre mille hommes envoyés pour les détruire périrent en détail dans les différents postes dont ils avaient entrepris l'attaque. Amurat, irrité par cette résistance, envoya des troupes plus nombreuses et plus aguerries. Le santon, réduit presque à la dernière extrémité, fit réflexion que tout le sang qu'il versait déposait contre ses principes et contre sa morale, qui tendait à abolir toute guerre. Mais ni sa soumission tardive, ni ses discours ne désarmèrent le sultan ; il fut étranglé, lui et ses disciples (1048-1638).

L'armée ottomane n'avait jamais été tenue à une discipline militaire aussi absolue que celle qu'Amurat lui imposa dans celte campagne. Les moindres fautes étaient sévèrement punies; aussi devenaient- elles très -rares. L'extrême rigueur du sultan et Fappareil des supplices * étaient peut-être nécessaires pour contenir des hommes accoutumés à la rapine ; mais l'humanité frémit au récit des exécutions que rapportent les historiens turcs. Poulie moindre vol, même pour avoir quitté son rang, un soldat était écorché, et son existence se prolongeait plusieurs jours au milieu des plus horribles souffrances. On brûlait les uns à petit feu, on empalait les autres; et ces malheureux n'expiraient quelquefois que le troisième jour.

Le grand vizir Bairalm mourut de la dyssenterie; l'aga des janissaires, Macmout, reçut à sa place les sceaux et le commandement des troupes, et le siège de Bagdad fut entrepris. Cette place, très-forte, résista

longtemps, mais dut pourtant se rendre après plusieurs assauts terribles, dans lesquels les trois quarts de ses défenseurs avaient perdu la vie. Àmurat, qui pendant tout le siège avait montré la vaillance d'un soldat et le sang-froid d'un général expérimenté, obscurcit sa gloire par une atroce perfidie. Il avait promis la vie à ce qui restait de la garnison, et aux habitants leur liberté et la conservation de leurs biens; mais lorsqu'il fut maître de Bagdad, il prétendit que, voulant retourner à Constantinople, il ne pouvait pas traîner tant d'esclaves à sa suite, et qu'il ne serait pas prudent de laisser des ennemis, même désarmés, dans le pays qu'il venait de conquérir : il fît donc égorger tous ces prisonniers pendant la nuit. Le carnage et toutes ses suites allèrent plus loin que le sultan ne l'avait prescrit ; la débauche et l'appât du pillage rendirent les soldats plus cruels encore que leur maître; et le jour naissant éclaira des monceaux de cadavres et des ruisseaux de sang. Amurat fit son entrée dans Bagdad avec toute la magnificence que les circonstances lui permirent de déployer. Les chevaux foulaient aux pieds les membres encore palpitants de ces malheureux Persans, qu'il eût été plus honorable de conserver pour l'ornement de son triomphe.

Près d'un tiers de l'armée ottomane avait péri dans cette guerre contre les Persans, qui avaient moitié moins de forces qu' Amurat. Le grand vizir Macmout avait succombé sous les murs de Bagdad; Mustapha, capitanpacha, lui succéda, et le capitanat fut conféré au Persan Gumir, celui qui avait livré Revan. Tous les Ottomans virent avec chagrin un Persan, dépourvu de tout autre titre que d'avoir plongé leur maître dans la plus honteuse débauche, honoré d'un emploi qu'on pouvait regarder avec quelque raison comme le second de l'empire ; mais le despotisme d' Amurat l'avait rendu plus absolu qu'aucun de ses prédécesseurs. Les janissaires, qui avaient

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si souvent demandé compte aux autres sultans de leur gouvernement, respectaient les caprices de celui-ci. 11 laissa au nouveau grand vizir le soin de l'armée, et parcourut pendant l'hiver plusieurs places du Diarbekir, punissant et récompensant partout où il passait. Ce prince, tout cruel qu'il était, avait un fonds de justice. Il fit pendant son règne deux grandes choses sans lesquelles l'empire ottoman , battu depuis longtemps par tant d'orages, n'aurait pu subsister : il contint les troupes, et remplit le trésor public.

Après avoir fait son entrée triomphale dans Constantinople, A murât, qui se plaisait aux exercices militaires et qui n'avait eu que des succès à la tète de l'armée, se tint toutefois pour satisfait de la conquête de Bagdad, et ne songea pas à pénétrer plus avant dans la Perse. Le grand vizir Mustapha, qu'il avait laissé à la tète des troupes, y était resté plutôt pour négocier que pour combattre. Ses démarches ne furent pas inutiles : il n'y avait que six semaines que le sultan était de retour à Gonstantinople , lorsqu'un ambassadeur y arriva de la part du sophi. La fierté ottomane céda, et la ville de Revan, conquise par les Turcs, puis reprise sur eux, demeura aux Persans par le traité de paix, comme celle de Bagdad resta aux Turcs. Ceux-ci virent avec la plus grande joie la fin d'une guerre qui devait les retenir sous un climat de tout temps funeste à leur nation (1049-1639).

Grâce aux soins d'Amurat, l'empire turc était plus florissant qu'il ne l'avait été sous les règnes précédents. A l'abri de cette paix intérieure , le sultan avait ramené l'abondance, tant sur les côtes que dans le milieu des terres. L'Asie commençait à fournir des denrées à l'Europe en échange des marchandises étrangères qui venaient remplir ses ports; et ceux qui administraient la justice, devenus équitables et sévères à l'exemple d'un maître si prompt à punir, faisaient renaître la bonne foi du

commerce, la police des villes, la sûreté des chemins, et partout un accroissement de prospérité et de population.

Mais tandis que les affaires de l'empire devenaient de plus en plus florissantes, la santé du sultan s'altérait sensiblement. Il avait fait un tel abus du vin, que l'eaude-vie pouvait seule flatter son gosier, et chaque jour il en buvait davantage. Cette débauche excessive détermina une hydropisie dont Amurat était menacé depuis longtemps, et dont 'les progrès furent très -rapides. En moins d'un mois les médecins désespérèrent de sa vie. On remarqua que ceux-ci n'osaient user des remèdes que la science leur fournissait, de peur qu'une souffrance trop aiguë ne portât Amurat , devenu de plus en plus violent, à les faire mourir ; qu'au contraire, les officiers qui environnaient ce prince, et qui savaient que les breuvages fréquents devaient avancer les jours de leur maître, n'osaient pas lui en refuser : ainsi cette terreur qu' Amurat répandait sans cesse autour de lui ne contribua pas peu à précipiter le terme de sa vie. Elle écartait aussi son successeur de sa présence. Le dernier chagrin que le sultan éprouva fut la perte de son cher Becri, qui mourait des mêmes excès que son maître, quelques jours avant lui. Amurat ordonna de magnifiques funérailles pour honorer la mémoire de son compagnon de cfébauches.

Enfin Amurat expira le 1 er mars 1640, âgé de trenteun ans, après dix-sept années d'un règne plus glorieux qu'on n'aurait dû l'espérer. Des talents précieux percèrent à travers tous ses vices : la nature l'avait doué d'une grande activité et d'un discernement très-sûr; il savait récompenser et punir; il était persuadé de la nécessité de gouverner lui-même et de voir tout par ses yeux, malgré le préjugé des Turcs, qui croient leur empereur d'autant plus redoutable, qu'il se rend plus invisible. Enfin on compte Amurat au nombre des meilleurs sultans qui aient occupé le trône de Constanunople. Il aurait

mérité le titre de grand homme, si la nature ou son éducation avait pu lui apprendre que ses sujets étaient de la même espèce que lui. Sa passion pour le vin fut encore une tache pour sa gloire, et une tache d'autant plus marquante que cette passion abrégea ses jours.

Ibrahim succéda à son frère, parce qu'il était le seul prince qui restât de la race ottomane; mais il était, comme nous l'avons déjà dit, incapable de régner. On le tira de prison pour le porter sur le trône. Ce prince, d'une complexion faible et d'un caractère timide, était devenu encore plus craintif depuis qu'Amurat, après le meurtre de Bajazet leur frère, l'avait fait enfermer dans un cachot étroit et obscur où il semblait n'avoir plus qu'à attendre la mort. Lorsqu'il vit tous les grands officiers de l'empire assiéger sa prison, il ne douta pas que sa dernière heure ne fût venue, prenant pour une dérision les acclamations de ceux qui le nommaient leur empereur. Il feignait de ne pas entendre ceux qui lui répétaient qu'Amurat était mort. Enfin la sultane mère vint certifier à son fils ce qu'il refusait de croire; mais elle ne put le convaincre qu'en le plaçant devant le corps d'Amurat IV. Alors Ibrahim, dissimulant sa joie, se mit en devoir de rendre quelques honneurs aux restes de son prédécesseur.

A travers la pompe de son entrée à Constantinople, le nouveau sultan, malgré ses riches habits et son superbe cheval, montra si peu de grâce et d'adresse; son visage, sur lequel on n'apercevait que de l'étonnement ou de la crainte, sa taille, son attitude, tout son extérieur enfin étaient si différents de ceux du fier Amurat, que le peuple, au premier aspect, en conçut un augure défavorable. On entendit même des éclats de rire et des huées, au lieu des acclamations qui remplissaient l'air dans ces circonstances.

La sultane mère et le grand vizir Mustapha vécurent

d'abord dans une intelligence devenue nécessaire pour le bien de l'État, et surtout pour leur intérêt personnel. En effet, sous un pareil empereur, leur autorité devait être absolue, pourvu qu'ils sussent être d'accord. Tous les officiers établis par Amurat, et qui avaient reconnu son frère pour leur maître, furent continués dans leurs charges; ainsi, pendant les premiers temps, la mémoire d' Amurat gouvernait encore. Le grand vizir faisait beaucoup de préparatifs, et les voisins cherchaient à pénétrer de quel côté le premier ministre porterait les forces de l'empire. Pour Ibrahim, il semblait ne considérer le trône que comme un ht de repos.

Quoique le grand vizir brûlât de signaler son ministère par des conquêtes, certains contre-temps qu'on ne pouvait prévoir le forcèrent de renvoyer ses projets de guerre à Tannée suivante. Un incendie consuma en moins de deux jours deux grands quartiers de Constantinople. Les soins du vizir préservèrent presque tous les édifices en pierre ; mais les maisons construites en bois peint, qui sont * très-nombreuses à Constantinople, ne purent résister à la violence du feu, excité par un grand vent (1051-1641). Le nouvel empereur était tombé dans un état de langueur qui paraissait présager une fin prochaine ; mais sa santé se rétablit contre tout espoir. Alors Mustapha, pour ne pas perdre les apprêts de son armement, prit le parti d'envoyer à la tête de la flotte le nouveau capitan-pacha, Ali (car on avait dépossédé Gumir), pour faire le siège d'Azof. Quant à lui , il resta à Constantinople.

Un des premiers actes de rigueur qu'exerça le vizir fut contre Gumir, ce Persan favori du dernier empereur. On vit avec plaisir le gouvernement lui demander compte des sommes immenses qu'il avait amassées sous le règne précédent, et qu'on le soupçonnait d'avoir voulu faire passer en Perse pour les dérober au pays qui les lui avait fournies. Aussitôt que Mustapha fut certain d'une

confiscation complète, il fit étrangler Gumir, sans lui reprocher d'autre crime que ses débauches avec A murât, et il fît exposer son corps aux yeux du peuple, comme s'il eût voulu punir plus rigoureusement qu'aucun autre criminel celui qu'il regardait comme le véritable meurtrier de son maître. Tandis que le grand vizir vengeait la mort d'Amurat, Ibrahim donnait un grand scandale à tout l'empire. Sur des réprimandes très-vives qu'il reçut de la sultane mère, la honte et la colère le transportèrent au point qu'il la menaça, elle qui avait eu jusqu'alors tant d'empire sur lui, de la faire enfermer dans le vieux sérail . Depuis ce temps, au mépris que la sultane avait pour son fils se joignit une haine secrète qui fut une des causes de la chute de ce fil*.

Cependant une armée nombreuse et brillante s'était consumée au siège d'Azof sans aucun succès. Les Ottomans, réduits en moins de six mois au tiers de leur nombre, n'avaient plus ni pain ni vaisseaux; le capitan-pacha leva le siège. Mustapha rrndit ce général responsable de tous ces désastres; le capitan -pacha perdit» en même temps sa dignité et le commandement de l'armée. Le grand vizir, plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait été, réunit le poste de capitanpacha, jusqu'alors le second de l'empire, à celui de grand vizir. 11 ne trouva d'obstacles ni de la part d'Ibrahim, à qui tout paraissait indifférent, ni de la part de la sultane mère, qui n'avait point encore pris d'ombrage de sa trop grande autorité. Le gouvernement de Silistrie et la conduite d'un nouveau siège d'Azof furent confies au pacha du Caire; celui-ci venait de conclure une trêve de vingt ans avec l'empire d'Allemagne, et renouvela avec lui les anciens traités de paix, lorsque survint un grand sujet de joie pour le sultan et pour tous les Turcs.

Une des odalisques mit au monde un prince; ce nouveau soutien du trône, qui fut nommé Mahomet comme

le Prophète, dissipait les frayeurs de ceux qui prévoyaient bien des troubles et du sang répandu , s'il eût fallu établir une nouvelle dynastie sur le trône de Constantinople, en l'absence de tout héritier direct d'Ibrahim ou de la famille ottomane. La satisfaction publique fut bientôt augmentée par la nouvelle de la prise d'Azof sur les Cosaques (1053-1643).

L'empire d'Orient paraissait florissant, et son repos assuré sur tous les points; mais la tète de ce grand corps n'était pas assez lihre pour qu'il pût jouir d'une santé parfaite. Malgré l'activité et le6 talents de Mustapha, le nom du grand vizir ne pouvait pas être respecté comme l'avait été celui d'Àmurat. Personne n'ignorait que le pouvoir du ministre était contre -balancé par celui de la sultane mère. Ceux qui voulaient troubler l'État, ou faire des profits illicites, s'appuyaient du crédit de cette princesse. Kérar- Pacha, qui commandait dans l'île de Chypre, une des plus riches possessions de l'empire, se lassa d'envoyer fidèlement, chaque année, à Constanti- -nople le produit immense de ce gouvernement, et de donner à des troupes qui la gardaient sous ses ordres une solde considérable qu'il eût mieux aimé s'approprier. Il entreprit de gagner par des présents la faveur de la sultane mère, et d'exercer sous son abri toutes les déprédations qu'il avait en vue. Il ne se trompait pas dans ses prévisions ; mais le grand vizir, après avoir vainement représenté à la sultane le danger d'un tel accord, résolut d'agir et de punir Kérar- Pacha. Il le surprit, £t sous prétexte de lui remettre des lettres particulières de la mère de l'empereur, il l'attira dans un piège où il le fit étrangler. Huit galères furent envoyées de Chypre à Constantinople, portant les trésors confisqués sur Kérar- Pacha, et sa tète que Mustapha eut la témérité d'adresser à la protectrice du criminel. La princesse reçut cette insulte au milieu des réjouissances qu'on faisait à Constan-

tinople pour la naissance de deux princes venus au monde de deux mères différentes, presque en même temps. Résolue à se venger, elle employa tout pour persuader à Ibrahim, auprès de qui elle voulait d'abord le perdre, que le ministre dans lequel il avait placé toute sa confiance était l'ennemi de son État et de sa personne. Gomme elle l'avait prévu, Ibrahim abandonna aveuglément Mustapha à son ressentiment; celui-ci, pris dans un piège, périt comme Kérar-Pacha, par le lacet. On publia qu'il était mort à la suite d'une attaque d'apoplexie. Les sceaux furent donnés à Méhémet, pacha de Damas, dont la sultane espérait plus de complaisance; et la place de capitan-pacha, qu'on ne voulut plus laisser réunie à celle de grand vizir, fut conférée à Jousef, porte -épée du sultan. Le peuple et les soldats regrettèrent vivement Mustapha : on ne sut que longtemps après comment il était mort; mais cet attentat ne demeura pas impuni.

Sous un règne tel que celui d'Ibrahim , les moindres causes devaient amener de grands événements, et les intrigues du sérail influaient sur le gouvernement de tout l'empire. Ce fut par suite de ces intrigues, trop longues à raconter, que bientôt les Turcs se trouvèrent engagés dans une guerre avec Tordre de Malte, et prirent la résolution de s'emparer de l'île de Candie : tout leur annonçait des succès, lorsque l'issue défavorable de la campagne qu'ils avaient entreprise en Dalmatie contre les Vénitiens vint briser leur orgueil (1056-1646). Mais Ibrahim se montrait aussi peu effrayé du malheur de ses armes en Dalmatie, qu'il avait été insensible à leur réussite dans l'tle de Candie. Ce prince, plus occupé de sa famille que de son empire, maria sa fille, âgée seulement de quatre ans, au capitan-pacha Jousef. Le sultan, qui ainsi que ses prédécesseurs regardait comme ses possessions les fortunes de tous ses sujets, avait voulu assurer à sa fille celle de son mari. A peine ce mariage était-il conclu,

qu'Ibrahim commanda à son nouveau gendre d'armer une flotte pour porter des troupes et des munitions en Candie : on était alors en hiver, et les vents rendaient la navigation impraticable. Le capitan- pacha eut beau alléguer ces obstacles pour différer son départ, Ibrahim furieux lui dit qu'il fallait obéir ou mourir. Peu de jours après, Jousef, qui avait refusé d'exposer la flotte à un danger aussi terrible que certain , paya de sa tête sa résistance aux caprices du sultan (1057-1647).

Jousef était aimé : nou- seulement les lévantis, soldats de marine qui servaient sous ses ordres , mais les janissaires, les spahis, le corps de l'uléma, apprirent avec indignation sa fin déplorable. Le grand vizir, qui prévit une émeute, conseilla à son maître de sortir de Constantinople. Ibrahim partit pour Andrinople, et revint bientôt dans sa capitale, où, en vue de dompter les janissaires, toujours prêts à se révolter, il fit périr de nuit leurs principaux chefs, et les fit jeter dans la mer. Le grand vizir avait été l'aveugle instrument de ces exécutions arbitraires. Elles avaient d'abord semé l'effroi ; elles excitèrent bientôt le ressentiment. Pour combler la mesure de ses forfaits, Ibrahim venait de frapper le mufti dans son honneur : le mufti entendit les murmures du peuple et les autorisa. De fréquents conciliabules se tenaient dans sa maison ; enfin l'orage qui grondait sourdement éclata contre Ibrahim et son grand vizir. Le remplaçant de ce dernier et le mufti conduisaient les assassins, qui, après avoir étranglé Méhémet-Pacha, ôtèrent la vie au sultan (1058- 1648).

Ibrahim avait trente-neuf ans ; les hontes de son règne, qui en avait duré neuf, firent craindre la décadence de l'empire d'Orient.

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