CHAPITRE IX
Avènement de Mahomet IV. — Punition des assassins d'Ibrahim. — Complot contre Mahomet IV. — Mort de la sultane mère. — Longs troubles dans l'empire ottoman. — Kiuperli, grand vizir. — Guerre de Candie. — Révolte du pacha d'Alep. — Il suscite un imposteur pour disputer le trône à Mahomet. — Fin de l'imposteur. — Mort de Kiuperli. — Son fils lui succède. — Diverses guerres. — Naissance d'un prince. — Mahomet veut Caire périr ses frères. — Histoire de Sabbataî-Sevi. — Un messie. — Le sultan cherche de nouveau à attenter aux jours de ses frères. — Guerre de Candie. — Les Cosaques de l'Ukraine. — Troubles de Pologne. — Sonieski. — Ses premiers avantages contre les Turcs. — Il est élu roi de Pologne. — Mort de Kiuperli. — Révolte des Cosaques. — Siège de Vienne par les Turcs et délivrance de cette ville par Sobieski. — Venise déclare la guerre à Mahomet IV.— Reven des Turcs. — Déposition de Mahomet IV. — Soliman lui succède. — Révolte à Constantinople. — Un Kiuperli devient grand visir. — Sagesse du nouveau ministre. — Ses victoires. — Mort de Soliman II.
Quoique les Turcs eussent déposé et fait mourir plusieurs de leurs souverains, le plus grand nombre parmi eux conservait un vrai respect pour le sang de ses maîtres. On se souvient que ceux-là mêmes qui avaient demandé la déposition du sultan Othman II , avaient voulu venger sa mort. 11 en fut de même lorsque les spahis apprirent que le grand vizir et les officiers des janissaires avaient trempé leurs mains dans le sang d'Ibrahim. L'adroit mufti sut non -seulement échapper à la punition de ce meurtre, quoiqu'il en fût le véritable auteur, mais livrer à la justice du peuple tous ses complices, à commencer par le grand vizir lui-même, auquel Sciaus- Pacha fut appelé à succéder. Vainement la sultane, aïeule de Mahomet IV, chercha-t-elle à renverser du trône son petit-fils.
m HISTOIRE
Sciaus l'y maintint , après avoir fait mettre à mort celle qui voulait révolutionner l'empire (1059-1649); mais lui-même tomba aussitôt victime de son dévouement aux intérêts du pays.
Les premières années de la minorité "de Mahomet (1) (1650 1657) furent signalées par tous les désordres auxquels on devait s'attendre dans un État qui n'avait plus de maître. Ricaut compte jusqu'à six vizirs déposés ou étranglés dans le courant de sept années. On ne voit dans cette anarchie qu'un tableau confus de tous les crimes (jue l'impunité autorise : des pachas qui se soulèvent, des janissaires et des spahis qui s'égorgent entre eux pour se disputer la dépouille des chefs qu'ils ont proscrits; la flotte des Turcs battue à plusieurs reprises par celle des Vénitiens , qui ne surent pas profiter d'un temps si favorable pour chasser leurs eunemis de Candie. Enfin , à travers cette multiplicité d'événements qui se succèdent avec rapidité et qui se ressemblent tous , on voit la sultane mère élever paisiblement le jeune empereur dans le secret du sérail , et appeler auprès d'elle sa mère , qui , quoique catholique grecque, jouit à la cour de sa fille de tous les avantages qu'une reine toute-puissante peut procurer, dans sa tendresse, à celle dont elle tient la vie. Ce fait est d'autant plus remarquable, qu'il est unique jusqu'ici dans l'histoire des Turcs. L'état d'esclavage dans lequel les femmes du sérail sont élevées, leur fait oublier entièrement ceux dont elles ont reçu le jour, et que souvent elles n'ont pas connus. D'ailleurs, la religion chrétienne , que professait l'aïeule maternelle de Mahomet , devait l'écarter pour jamais du harem. Tous ces obstacles furent surmontés par la volonté de la régente, qui ne se montra absolue que dans cette seule occasion.
Cette jeune sultane n'avait ni assez de talents ni assez
(4) Mahomet IV avait à peine sept ans lorsqu'il fut élevé au trône.
DE TURQUIE. m
d'expérience pour remédier à tous les maux qu'elle voyait : ils finirent comme ils avaient commencé. Les soldats , qu'on ne payait pas, le peuple , qu'on pressurait sans cesse, s'indignèrent de tant de rapines. Quoique les spahis et les janissaires fussent de plus en plus ennemis, ils s'accordèrent pour demander le châtiment du grand vizir, du caïmacan, du capitan-pacha, de deux trésoriers et de plusieurs douaniers qu'on accusait de concussions. La sultane mère ne protégeait point ces rapines; elle abandonna au lacet toutes les victimes que les séditieux demandèrent. Il périt dans cette révolution douze personnes des plus considérables de l'empire : l'événement prouva que toutes étaient coupables. On trouva dans la confiscatio'n de leurs biens des sommes immenses qu'on affecta au paiement des troupes et à l'acquittement des autres dettes de l'empire. Cette bonne administration et la fin de tous les troubles furent dus au nouveau grand vizir qui fut mis à la tête des affaires.
La sultane mère, de concert avec ses conseillers, choisit le plus âgé d'entre eux pour remplir ce poste important. Le vieux Méhémet Kiuperli , au milieu des désordres qui avaient affligé l'empire, était parvenu par tous les degrés de la milice , sans s'enrichir ni s'engager dans aucune faction. Il avait toujours été chéri et respecté des mécontents , comme de ceux qui étaient restés fidèles à leur maître. Kiuperli, à l'âge de quatre-vingts ans, conservait un jugement sain, de la fermeté d'esprit, et une connaissance parfaite des hommes. Il s'appliqua pendant son ministère à établir la paix intérieure et à faire prospérer les armes de l'empire.
Le premier acte du pouvoir de Kiuperli fut de séparer les spaliis des janissaires. Ces deux corps rapprochés ne pouvaient qu'entretenir la discorde dans Constantinople , perpétuer l'indiscipline , et faire chanceler le trône d'Orient. Le vizir mit dans sa conduite autant de pru-
dence que de résolution ; il dispersa les différents corps des spahis dans les diverses provinces, en observant d'envoyer les chefs dans leurs timars. Puis il songea à reprendre la guerre de Candie ; le malheur de cette expédition, loin d'abattre la fierté de Kiuperli et de le porter à accepter les propositions de paix des Vénitiens, le fit persister dans cette entreprise qu'il avait juré de n'abandonner qu'autant que les Vénitiens quitteraient tout à fait Ttle de Candie. Bientôt les Turcs furent vainqueurs ; ils s'emparèrent de Ténédos et de Lemnos , d'où ils chassèrent les Vénitiens , découragés par la perte de leur amiral Mocenigo, un des plus grands hommes de mer qui aient jamais paru en Europe.
Cependant Mahomet avait atteint l'âge de quatorze ans (1068-1658). Kiuperli crut qu'il était temps de le montrer aux troupes, tant pour leur inspirer le respect qu'ils devaient à leur maître, que pour dérober ce prince à la vie molle et oisive qui avait été si funeste à ses prédécesseurs. Il voulut que ce prince fît ses premières armes en Dalmatie, afin qu'il fût toujours près de ses frontières. Kiuperli indiqua le rendez -vous des troupes à Andrinople; l'empereur s'y rendit dès le commencement de l'année 1658.
Mais bientôt la trop grande sévérité du vieux Kiuperli suscita quelques affaires fâcheuses à l'État. Plusieurs mois après que Mahomet s'était rendu à Àndrinople (1069-1659), le grand vizir, sous prétexte que la marche des troupes venues d'Alep avait été lente et dispendieuse, fit mourir leur commandant. Cet officier était le beaufrère et l'ami d'Ibrahim, pacha d'Alep, qui crut que, pour renverser Kiuperli , il fallait faire descendre du trône le monarque sous le nom duquel ce ministre exerçait une autorité si absolue. Ibrahim avait du crédit en Asie; il répandit qu'un fils d'Amurat IV, proscrit par le dernier sultan, avait été caché par sa mère et dérobé
aux recherches des bourjreaux. Le pacha chercha donc
un jeune homme d'une figure avantageuse, et le présenta aux hommages de tous ceux qui le crurent ou feignirent de le croire leur empereur. Ce prétendu prince, déjà âgé de vingt ans, promettait d'occuper le trône plus tôt et plus sagement qu'un enfant. Ibrahim entreprit cette révolution sans savoir combien Kiuperli était respecté des troupes. L'amour de la nouveauté lui fournit des soldats : en moins de deux mois, le rebelle s'avança en Asie à la tête de quarante mille hommes. Le bruit courait que le sophi avait accueilli avec avidité la fable que le pacha d'Alep avait répandue, et que ce prince, jaloux de la grandeur des Ottomans, voyait avec plaisir deux rivaux se disputer le trône de Constantinople. L'imposteur se décorait du nom de l'empereur Bajazet, fils d'Amurat IV. Kiuperli, certain de la supposition de ce sultan, voulut la rendre évidente ; il découvrit que ce fantôme de monarque était le fils d'un potier de terre de la ville de Rica, dans le pachalik d'Ibrahim. Les preuves de cette imposture, que Kiuperli publia, détournèrent beaucoup de musulmans du parti de Bajazet, ou plutôt de celui d'Ibrahim. Cependant l'imposteur avait revêtu les insignes du pouvoir, et Ibrahim était son grand vizir. Kiuperli envoya d'abord dix mille hommes contre l'usurpateur ; mais ils furent battus. Alors toutes les forces ottomanes furent dirigées contre le faux Bajazet , qui se vit réduit à fuir à Alexandrie avec Ibrahim : bientôt les restes de leur parti furent dissipés , et Bajazet et Ibrahim payèrent de leur tète la révolte qu'ils avaient excitée.
Grâce à la fermeté de Kiuperli, la paix fut bientôt rétablie dans l'État (1071-1660). Elle n'était que trop nécessaire à un empire qui avait à la fois deux ennemis puissants : la république de Venise et le vaillant Ragotzki , prince de Transylvanie. L'une couvrait la mer de ses vaisseaux pour empêcher les secours de pénétrer en Candie;
l'autre s'alliait secrètement avec les ennemis de la Porte, et menaçait de se soustraire à toute dépendance. Ambitieux et actif, Ragotzki avait toujours désiré d'être élu roi de Pologne, et il avait vu avec peine Jean Casimir obtenir cette couronne : ce désappointement l'aigrit tellement contre les Polonais, qu'il devint leur plus grand ennemi. Il s'unit à Charles-Gustave, roi de Suède, qui déjà s'était emparé de plusieurs provinces polonaises, et il lui fournit un secours de trente mille Transylvains, Valaques ou Moldaves; car les deux voïevodes de Valachie et de Moldavie étaient très-liés d'intérêt avec Ragotzki. Cette nouvelle donna beaucoup d'ombrage aux Turcs, et le pacha de Bude reçut l'ordre de former le siège de Yarandin, qu'il prit d'assaut en peu de jours; mais Ragotzki, s' étant avancé contre lui à la tête de dix mille hommes, battit une armée deux fois plus nombreuse (1071-1660).
Ce succès excita la vaillance du vieux grand vizir, qui se préparait à mener lui-même des forces plus imposantes en Transylvanie, lorsque la mort le surprit à Àndrinople (1072-1661), où il avait persuadé à son maître d'établir son séjour. La déposition et le meurtre du sultan Ibrahim, les troubles si fréquents dans les premières années de la minorité de Mahomet IV, avaient convaincu le vieux Méhémet Kiuperli qu'il serait prudent de ne pas exposer l'empereur à .des révolutions qu'on ne pouvait pas toujours prévenir, La milice était moins nombreuse à Àndrinople, et par conséquent beaucoup plus soumise; d'ailleurs, le sérail du Grand Seigneur y était mieux fortifié qu'à Constantinople, et bien mieux défendu contre une émeute. Kiuperli voulut faire passer sa charge à son fils, homme doué de talents et d'activité. L'empire d'Orient n'offrait aucun exemple qu'un fils eût succédé à son père dans le poste de grand vizir ; mais Kiuperli avait tant de droits à la reconnaissance de Mahomet, qu'il
ne balança pas à lui demander les sceaux pour celui de ses sujets qu'il en croyait le plus digne Le jeune prince était déjà capable de sentir combien son vizir avait été utile à son autorité ; le fils de Kiuperli avait eu le talent déplaire à son maître; aussi, dès que ce fidèle serviteur eut expiré, Mahomet IY prit Achmet Kiuperli pour grand vizir, autant par choix que par reconnaissance.
Le mélange de douceur et de sévérité qui formait le caractère du fils de Kiuperli le fit en très-peù de temps respecter autant que l'avait été son père, dont il continua la sage administration. Des succès partagés remplirent la guerre engagée entre les Turcs et la Transylvanie, la Hongrie et autres pays voisins. Grâce à Montecuculli, commandant en chef de Tannée autrichienne, la victoire se décida pour les Occidentaux, et la bataille de Saint- Godard (1 075-1 664) , perdue par Kiuperli contre ce grand homme de guerre, répandit la consternation dans Andrinople : elle fut si grande au sérail et jusque dans le divan, que les ministres ne purent que conseiller à Mahomet d'aviser aux moyens de faire une prompte paix. Cette paix, que l'empereur Léopold accueillit avec empressement, fut aussitôt conclue et signée entre les deux puissances.
Le sultan dut céder au désir de ses peuples, et rentrer à Constantinople, dont la splendeur s'effaçait de jour en jour (1076-1665). Kiuperli lui-même le décida à cette mesure politique, car toute l'Asie souffrait du trop grand éloignement de la cour. Mais à peine Mahomet se vit-il renfermé dans ces murs, où il se souvenait que son père avait péri par les mains parricides de ceux qu'il avait élevés aux plus grandes dignités, et où lui-même s'était vu contraint de sacrifier son aïeul à sa propre sûreté, qu'il voulut recouvrer la liberté qu'il croyait avoir perdue. Sous prétexte de chasse, il se rendit dans le sérail de
Darud-Pacha, maison de plaisance à quelques milles de Constantinople appartenant aux sultans. Il n'y demeurait guère que la nuit, employant tout le jour à chasser dans des plaines immenses qu'il faisait environner par trente à quarante mille paysans, s'arrètant dans des maisons qu'il s'appropriait quelquefois, sans s'inquiéter d'en payer le prix lorsqu'elles appartenaient à des officiers de l'empire. Il prétendait que celui qui tenait de son prince des honneurs et des bienfaits devait se croire heureux de lui rendre une partie des richesses dont celui-ci l'avait comblé. Se reposant tout à fait des soins du gouvernement sur un ministre habile, Mahomet avait restreint pour lui-même les droits de la souveraineté au privilège de satisfaire tous ses caprices; et, quoiqu'il parût redouter le sort de son père, il ne s'en montrait pas moins indigne de gouverner.
Cependant la guerre durait, ou plutôt languissait toujours dans l'Ile de Candie. Depuis vingt ans les Turcs s'étaient emparés de la Canée et de Retimo, sans avoir fait de nouveaux progrès, et sans que jamais les Vénitiens eussent pu recouvrer ces deux places Kiuperli, qui brûlait de signaler son ministère, entreprit d'achever la conquête de cette île, en tournant contre les Vénitiens toutes les forces que la paix avec l'empire d'Allemagne laissait aux Ottomans. Mais alors qu'il s'occupait du soin d'équiper une flotte et de compléter ses troupes, il apprit qu'un ennemi bien plus dangereux que toutes les puissances chrétiennes avait paru dans la Palestine (1076-1666).
C'était le célèbre Sabbatal-Sévi, Juif imposteur qui se disait le Messie, et qui annonçait au peuple israélite que le temps était arrivé où il allait devenir le maître du monde. Plusieurs fanatiques avaient prédit que l'année 1666 serait fertile en miracles. Quelques chrétiens avaient cru lire dans l'Apocalypse que le retour des Juifs à la vérité était fixé à cette époque. Sabbatal-Sévi, l'un
des docteurs de la loi judaïque, voulut tirer parti de cette erreur trop générale. Il se dit hardiment le Messie; et pour que les prophéties parussent être accomplies en sa personne, un autre docteur de la loi avec lequel il était d'accord se donna pour son précurseur. Ces deux imposteurs occupèrent pendant plusieurs mois, non-seulement tous les Juifs qui habitaient dans l'empire d'Orient, mais encore tous les pachas, à qui les praiendus miracles qu'on publiait, et Taffluence des nouveaux sectaires vers Jérusalem, faisaient craindre une révolution.
Sabbataï et ses acolytes, après avoir longtemps médité un projet qui tendait à renverser l'empire d'Orient, et qui, dans la chaleur de leur ambition, leur faisait espérer qu'ils pourraient tromper et gouverner le monde entier, Sabbataï se rendit à Gaza, où il se mit à prêcher dans les synagogues, même sur les places publiques, que la fin du monde était proche, et qu'il était temps de désarmer la colère de Dieu par le repentir et par la conversion des mœurs; qu'Élie, dont la venue était tant prédite dans les Écritures, annonçait maintenant au peuple de Jérusalem quels étaient les desseins du Tout-Puissant sur toutes ses créatures. Sabbataï était très-éloquent dans sa langue; sa figure était noble, et le son de sa voix pénétrait jusqu'au cœur.
Tandis que les cris de quelques hommes sensés s'élevaient à Gaza contre ce novateur, on apprit de Jérusalem que le prétendu Élie y parlait de Sabbataï comme du Fils de Dieu, qui venait briser les sceptres et renverser les trônes; que dans un an il ordonnerait à l'infidèle Mahomet IY de descendre du sién ; que Sabbataï, après avoir publié sa mission et manifesté sa puissance, disparaîtrait pendant plusieurs mois de dessus la surface de la terre ; qu'alors ses disciples et tous les coopérateurs de l'œuvre sainte seraient persécutés; que beaucoup de vrais croyants souffriraient le martyre; mais que, ce terme expiré, le
Messie reviendrait sur un lion céleste ; qu'alors il serait reconnu pour le seul Monarque de l'univers; qu'on verrait à Jérusalem descendre du ciel le saint temple tout bâti, tout orné; qu'on y offrirait des sacrifices d'expiation efficaces pour tous ceux qui voudraient revenir à la véritable croyance, etc. Ces prophéties étaient appuyées par des lettres adressées à Sabbataï-Sévi qui le qualifiaient Fils de Dieu, Messie Souverain du monde.
Les Juifs, qui dans tous les siècles ont été les plus avides des hommes, négligeaient leurs affaires pour écouter la voix de leur Messie, de son prophète ou de ceux qui prêchaient en leur nom. Mais comme l'injustice profite de tout, quelques-uns voulurent tirer parti de cet enthousiasme pour ne pas payer leurs dettes, disant qu'au moment où l'on ne pensait plus qu'aux choses du ciel, tout ce qui était de la terre devait cesser; qu'il ne s'agissait plus de commerce, d'obligation, ni de rien de périssable ; que les temps allaient finir, et qu'il ne fallait ni argent ni or pour vivre dans l'éternité. Mais Sabbatal ne voulut pas qu'on reprochât la rapine à ses sectaires; il ordonna par écrit et de vive voix que toutes les dettes fussent payées, et il recommanda la justice comme le premier fondement du salut.
11 fallait confirmer par des miracles une mission qui n'avait, disait-il, rien que de surnaturel. Comme Sabbataï prêchait à Damas, quelques Juifs vinrent se plaindre à leur roi (car ils ne lui donnaient plus d'autre titre) que les officiers du tyran Mahomet 1Y exigeaient d'eux une taxe intolérable. Le prophète se transporta à la maison du cadi, et étant monté à peu près seul dans l'appartement qu'occupait ce juge, la multitude qui l'avait accompagné demeura dans la cour et à l'entrée de la maison, qui était très-échauffée et très-éclairée, comme le devait être par une soirée d'hiver la demeure de l'officier le plus riche et le plus qualifié de Damas. Le peuple
s'écria qu'une colonne de feu brillait entre le cadi et le prophète; les plus enthousiastes crurent l'avoir vue. Ceux qui n'étaient point entrés dans la maison s'en rapportèrent au cri général et au témoignage de Sabbataï. Le cadi, qui avait osé résister au prophète, fut trouvé mort dans son lit deux jours après. Ce prétendu châtiment du Ciel convertit beaucoup de musulmans, et même de chrétiens, à la foi du faux Messie . Personne ne s'était armé ; mais le nombre des sectaires grossissait si prodigieusement dans les endroits mêmes où Sabbataï n'avait point encore paru, on publiait avec tant d'assurance que la puissance de la maison ottomane, usurpée depuis près de quatre siècles, devait céder à celle du Fils de Dieu, que Kiuperli comprit qu'il était temps de s'opposer à cette dangereuse imposture. Sans faire marcher des troupes contre le faux prophète, qui n'employait d'autres forces que celles de la persuasion, il sut l'attirer à Constantinople, où sa mission devait être consommée, puisqu'il avait prédit que le tyran descendrait du trône à sa voix. On le conduisit aussitôt, lui et les siens, dans les prisons publiques de la capitale. Ce revers ne diminua point le nombre des prosélytes de Sabbataï. On a peine à comprendre comment Mahomet et son vizir, qui n'avaient pas toujours épargné le sang des hommes, n'éteignirent pas dans celui du faux prophète et de son précurseur les étincelles de révolte qui menaçaient d'un grand incendie.
Enfin Mahomet ordonna que Sabbataï serait amené devant lui, et ses disciples ne songèrent point à l'enlever sur sa route ; ils n'opposèrent que des prières ferventes à ce qu'ils appelaient lu persécution. Sabbataï fut donc conduit à Andrinople; le chemin étnit couvert d'hommes qui se prosternaient devant lui ; on semait des palmes et des fleurs sur son passage. Mais ce triomphe prématuré fut de courte durée; l'éclat du trône et la présence du
souverain commencèrent à interdire le prophète. Cependant il proclama sa mission, et répéta qu'il était le Fils de Dieu. Le sultan lui déclara qu'il était prêt à reconnaître sa divinité, s'il la manifestait à l'instant même par un miracle, et qu'il allait lui fournir l'occasion de l'opérer. Ayant ordonné qu'on dépouillât le Messie, il fut attaché à une colonne dans la cour intérieure du sérail, et tous les soldats se préparèrent à en faire le but de leurs flèches : « Si tu es le Fils de Dieu, lui dit le sultan, ton corps sera impénétrable aux traits qu'on va lancer contre toi ; alors je te céderai le trône, et je deviendrai ton disciple; situ n'es qu'un imposteur, tu recevras le prix de ton audace et de ta fourberie. » Cet arrêt fut un coup de foudre pour le prétendu Messie ; tout son courage l'abandonna, et il avoua, les larmes aux yeux, qu'il avait abusé de la crédulité du peuple. Cet aveu ne suffit pas pour lui sauver la vie, ainsi qu'il l'avait espéré. On lui déclara qu'il allait être empalé sur-le-champ, s'il n'embrassait la foi de Mahomet. Ce qui doit étonner, c'est que la rétractation publique de cet imposteur ne dissipa point sa secte dans l'instant même. 11 fallut plusieurs années pour diminuer le nombre dé ses disciples, et le temps seul put faire évanouir les derniers restes de ce prestige.
A peine Sabbataï était-il déchu de sa gloire, que le grand vizir mena une armée considérable pour assiéger Candie. On a comparé cette guerre à celle de Troie ; elle y ressemble par sa longueur et par le dernier siège, qui dura deux ans et quelques mois, et qui fut un des plus meurtriers dont l'histoire ait fait mention. On trouve une foule de noms illustres parmi plus de mille seigneurs français qui s'empressèrent d'aller partager les périls de ce siège ; le duc de la Feuillade se mit à la tête de deux cents gentilshommes, qu'il y conduisit et entretint à ses frais. Les Vénitiens, secondés par l'ordre de Malte, le pape et les autres puissances d'Italie, firent une défense
héroïque. Cependant Candie dut capituler ; mais, avant d'en venir à cette suprême résolution, les Vénitiens firent sauter tout ce qui restait des fortifications de File, et la ravagèrent de fond en comble. Ils n'en sortirent qu'après en avoir fait un monceau de ruines (1079-1669), et c'est à peine si Kiuperli y trouva trente habitants ; tout le reste avait fui, ou s'était retiré sur les galères mises par les Turcs à leur disposition, emportant non-seulement les armes et les munitions de guerre que le traité leur accordait, mais encore les cloches, les ornements d'église, une grande quantité de vaisselle d'or et d'argent, etc. Kiuperli s'occupa aussitôt à relever Candie et à la repeupler ; il y passa le reste de l'année 1669 et le commencement de la suivante.
Kiuperli ne partit de Candie qu'au mois de mai 1670, après avoir vu la construction de la ville très-avancée, et avoir rétabli dans cette île la paix et l'abondance, autant que purent le permettre les dévastations occasionnées par une guerre de vingt-cinq ans. Il se rendit à Andrinople, où il fut reçu en triomphe. Aucun grand vizir n'avait jamais été ni plus aimé, ni plus respecté que Kiuperli. On ne le voyait occupé que du bien public, sans penser à s'enrichir comme presque tous ses prédécesseurs avaient fait. Il n'élevait aux places que ceux qu'il en croyait dignes; sous son ministère, on vit toujours les janissaires et les spahis, si dangereux jusqu'alors, si difficiles à contenir, soumis comme toutes les autres milices de l'empire, et d'autant plus redoutables à l'ennemi, qu'ils savaient mieux obéir à leurs chefs. On ne remarque, dans tout le cours de l'année qui suivit la prise de Candie, qu'une ratification solennelle du traité fait avec les Vénitiens, et une nouvelle défense de boire du vin, que Kiuperli maintint avec beaucoup de sévérité pendant le reste de son ministère. On croit qu'il y avait plus de politique que de religion dans l'observation de cette règle austère,
Kiuperli avait remarqué, comme le fondateur de l'islamisme, que les tètes orientales, plus susceptibles de s'échauffer que les autres, ne soutenaient pas l'usage du vin, qui est plus capiteux en Asie et dans la partie orientale de l'Europe que partout ailleurs; que jamais un Turc ne buvait de vin sans tomber -dans l'ivresse, et que ce vice entraînait les sujets de l'empire dans de grands désordres.
En 1671 , Mahomet reçut à Andrinople une ambassade bien honorable pour la Porte, et qui annonçait à l'Europe et à l'Asie combien cette puissance était respectée. Les Cosaques de l'Ukraine, vassaux de la couronne de Pologne, gémissaient depuis longtemps sous le joug insupportable des nobles polonais. Dorozensko, leur hetman ou chef, vint réclamer la protection des Turcs, et mit son pays sous la suzeraineté du sultan, qui lui accorda toute l'aide qu'il demandait. Mahomet partit bientôt à la tète de cent cinquante mille hommes, secondé de son grand vizir, dont il lui était difficile de se passer, et arriva en Podolie, où Kiuperli avait résolu de former le siège de Caminiek, capitale de cette province, place encore plus fortifiée par la nature que par l'art. Au moment où Ton apprit en Pologne que les Turcs menaçaient cette place, le roi Michel, menacé lui-même d'être détrôné par les principaux membres de la république, s'était mis sous la protection de la noblesse du dernier rang. Cent mille gentilshommes mal armés environnaient le prince qu'ils avaient choisi, tandis que Sobieski, l'àme du parti contraire, alors revêtu de la charge de grand général, avait rassemblé trente-six mille hommes de bonnes troupes. Michel, à la tète de cent mille hommes, se crut trop faible pour réprimer ceux qu'il appelait des rebelles ; il aima mieux tenter de les faire massacrer. Outrés de voir proscrire la tète de leur chef, les soldats de Sobieski lui jurèrent solennellement de le défendre : « J'accepte vos serments, leur dit
Sobieski; mais il faut avant tout défendre la patrie.» Voilà où en était la Pologne lorsque Mahomet, à la
tète de cent cinquante mille Turcs, vint former le siège de Caminiek (1083 -1672). Malgré les efforts et la bravoure de Sobieski, dont le gouverneur de Caminiek ne voulut jamais recevoir les secours, cette place fut prise par les Ottomans après quinze jours de siège. Maître de cette position, le sultan envoya des garnisons dans toutes les places de l'Ukraine que tenaient les Cosaques; puis, s'avançant dans l'intérieur de la Pologne, il assit son camp à Boudchaz, d'où il détacha quarante mille hommes sous les ordres de Capelan- Pacha, gouverneur d'Alep, pour former le siège de Léopolis, qui résista peu. Le roi Michel, toujours renfermé dans Lublin, apprit en même temps la ]>erte de Léopolis et les victoires de Sobieski sur les Tartares, alliés des Cosaques de l'Ukraine : ces deux événements, quoique très-différents . lui causèrent un égal chagrin. Les âmes faibles ne se défendent point de la jalousie. Michel eût mieux aimé perdre la Pologne que de la voir sauvée par Sobieski. Ayant appris que ce grand homme avait grossi son armée de nouvelles levées, qu'il s'avançait vers le camp «h» ltoudcliaz, et qu'il brûlait d'essayer ses talents contre Kiuperli, Michel se hâta de conclure la paix aux conditions les plus humiliantes et les plus onéreuses. Mais ce prince s'était engagé sans consulter la diète polonaise : elle se réunit bientôt pour protester contre tout ce qu'avait fait le roi, rompit le traité, et nomma Sobieski général en chef de ses armées contre les Turcs. Bientôt cinquante mille hommes furent rassemblés, et s'avancèrent vers les confins de la Podolie (1 084-1 C7:i). Chusain- Pacha, qui commandait dans cette province, avait réuni en peu de temps quatre-vingt mille hommes dans le camp de Chocsim, endroit aussi avantageux pour les Ottomans que peu commode pour l'attaque que Sobieski méditait contre eux. Mais il avait parole de Petrec-
selus, prince de Moldavie, et Grégoire, prince de Valachie, qu'ils se tourneraient de son côté au fort de la mêlée : tous deux avaient à venger les injures que Chusain leur avait faites, et tinrent leur parole. Les Turcs furent battus à Chocsim, où ils perdirent plus de quarante mille des leurs. La citadelle de Chocsim ne tarda pas à se rendre, et Sobieski, victorieux, s'apprêtait à envelopper un corps de vingt mille hommes destinés à renforcer l'armée de Chusain, lorsqu'il apprit la mort du roi de Pologne. Cet événement l'empêcha de profiter autant qu'il aurait pu le faire de la victoire de Chocsim , et sauva Caminiek, dont Sobieski avait dessein de s'emparer. Un plus grand intérêt l'appelait à Varsovie, ainsi que tous les nobles qui avaient le droit de choisir leur maître.
La guerre languit de part et d'autre en 1674 : les Polonais étaient occupés à élire un roi. A la nouvelle que Sobieski, déjà trop redoutable, était monté sur ce trône qu'il avait jusque-là si bien défendu, Kiuperli prépara de grandes forces. Sobieski comptait achever en une seconde campagne ce qu'il avait si heureusement commencé l'année précédente; mais il ne fut pas secondé. Paç, général de Lithuanie, qui jusque-là avait été l'émule du héros polonais, frémissait en secret de le voir son maître : il emmena ses hommes au moment où le roi de Pologne projetait de former le siège de Caminiek. Cette espèce de défection obligea Sobieski de prendre ses quartiers ; il se renferma dans Braclau pour attendre le moment de rentrer en campagne.
Sur ces entrefaites, Mahomet fit une perte immense dans la personne de l'homme qui peut-être avait été le plus utile à l'empire ottoman depuis sa fondation. Kiuperli mourut (1086-1675) à l'âge de quarante-sept ans, après avoir gouverné pendant quinze années avec autant de sagesse que de succès. Peut-être un plus long ministère eût
changé les mœurs île ce peuple, auquel Kiuperli donna l'exemple de vertus peu connues dans l'Orient. Sa sévérité inexorable tendit toujours à maintenir Tordre et à épargner le sang ; sa bravoure ne fut jamais féroce, et son amour pour l'humanité lui fit toujours préférer le bien public à celui du maître : ou plutôt Kiuperli était convaincu que l'intérêt bien entendu du monarque ne peut jamais être séparé de l'intérêt de son peuple. Grand général, sagf> ministre, il soutint le sceptre dans des mains trop faibles pour le porter, et il s'acquitta de ce rôle avec une dignité jusque-là inconnue chez les Turcs.
Cara-Mustapha, son beau-frère, qui avait rempli l'emploi de caïmacan pendant tout le siège de Candie et pendant les séjours que la cour avait faits à Andrinople, fut choisi par Mahomet pour occuper la place de Kiuperli. C'était un honneur que le sultan rendait à la mémoire de ce grand homme, qui avait toujours paru estimer son beau-frère, et qui lui avait confié une partie du gouvernement.
Cette année, la guerre s'était faite en Pologne avec plus de cruauté que de succès de la part des Turcs. Sobieski, quoiqu'à la téte d'une petite armée, leur résista constamment avec une bravoure antique. Enfin, à bout de ressources, mais plein de sang-froid et voulant tenter un grand coup, il se préparait à livrer aux Turcs une bataille décisive, quoiqu'il eût à peine des vivres pour quatre jours, lorsque les ennemis parlèrent les premiers de faire la paix. Ainsi Sobieski, avec le peu de forces qui restaient à sa patrie épuisée, eut la gloire de relever l'honneur de sa couronne, flétri par son faible prédécesseur, et de terminer une guerre qui avait dévasté la Pologne pendant bien des années.
Mustapha avait la même autorité que Kiuperli ; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût les mêmes talents. Mahomet, tout aussi adonné à la chasse, qui le tenait sou-
vent hors de son palais des semaines entières, abandonnait les rênes du gouvernement à des mains bien moins habiles que celles de l'illustre Kiuperli. L'orgueil insupportable de Mustapha gâta tout ce qu'avaient fait l'adresse de son prédécesseur, sa fermeté, son amour du bien public. 11 aliéna par sa hauteur et par sa dureté l'hetman des Cosaques de l'Ukraine; ce prince, dans sa colère, détermina ses sujets à rechercher la protection de la Russie, qui reçut leur envoyé avec tous les témoignages de la plus vive satisfaction. Le grand vizir apprit avec douleur cette défection, qu'il ne pouvait imputer qu'à lui-même. Cherchant trop tard à éviter les frais et les hasards d'une guerre, il imagina d'envoyer aux Cosaques un nouvel hetman, dont la race leur avait toujours été chère : Georges, fils de Bogdan. Mais il fut mal accueilli, et la guerre commença entre les Turcs et les Cosaques, soutenus par le czar (1089-1678). Ces derniers, unis aux Russes, formaient une armée de quatrevingt mille hommes, et bordaient les confins de l'Ukraine. Les Turcs furent toujours battus par les alliés, et Mahomet, voyant l'imminence du danger, s'arracha enfin du sein de la mollesse pour se montrer à la tête des troupes, que lui-même se disposait à commander l'année suivante. Mais cette expédition ne fut pas plus heureuse que la première, et Mustapha s'empressa d'accepter la paix qui lui fut proposée par le czar, comme il s'y était attendu.
Quoique le sultan laissât toujours son vizir décider les plus grandes affaires, le crédit de celui-ci commençait à baisser; et les premiers officiers du divan, qui s'en apercevaient, le desservaient auprès du maître toutes les fois qu'ils en pouvaient trouver l'occasion. Le mufti crut l'avoir habilement saisie, à propos d'une transgression de la loi de Mahomet que l'avidité du grand vizir autorisait dans Constantinople, parce qu'il en revenait beaucoup d'argent
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à son trésor particulier. Le Coran défend l'usage nonseulement du vin, mais même de toute liqueur fermentée. Mustapha imagina de permettre dans la capitale un breuvage extrait du grain de mil, appelé boza, tout aussi fermenté que la bière et y ressemblant beaucoup, sous prétexte que le boza n'avait jamais été défendu par le Coran ni par aucun fetfa des anciens califes. Le kiaïa ou substitut du grand vizir était chargé de ces cabarets, et il songeait plutôt à en tirer une redevance qu'à y entre- » tenir la police. En peu de temps les rues de Constantinople furent pleines d'ivrognes, car jamais les Turcs n'ont su boire sans s'enivrer. Le mufti et tout le corps de l'uléma firent au sultan les remontrances les plus fortes sur cet abus, qui augmentait tous les jours. Ces plaintes aigrirent beaucoup Mahomet; il envoya chercher le grand vizir, moins pour écouter ses raisons que pour lui montrer son mécontentement. Le mufti et les pachas du banc espéraient que Mustapha serait déposé; mais, averti secrètement de ce qui se tramait contre lui, le ministre ne balança pas à sacrifier son kiaïa pour conjurer l'orage. Cet infortuné fut étranglé sans avoir pu se défendre, et Mustapha ne parut devant le sultan que pour l'assurer qu'il avait remédié au désordre dont le mufti se plaignait avec raison , et que le protecteur de ces scandaleux cabarets n'était plus.
Le grand vizir, échappé à ce danger, pensa qu'une plus longue paix pouvait lui devenir funeste, et qu'il devait écarter de la cour quelques ennemis puissants que son arrogance et son injustice lui avaient faits. Quoique Mustapha n'eût pas acquis beaucoup de gloire dans la guerre contre la Pologne, il aima mieux risquer l'honneur des armes turques en conduisant ses ennemis à des dangers qui auraient peut-être pour résultat de le délivrer d'eux , que de les laisser auprès du sultan déployer leur adresse pour s'élever sur ses ruines. L'occasion était favo-
rable : les Hongrois appelaient à grands cris les Turcs à leur secours contre l'empereur d'Allemagne, qui les traitait en rebelles (1092-1680). Les privilèges de cette nation libre, quoique sujette, avaient presque tous été anéantis. Le fameux comte de Tekeli s'était mis à leur tète , et depuis trois ans il tenait la campagne contre les armées autrichiennes. La Porte avait conclu en 1665, avec l'empereur, une trêve de vingt ans, dont quatre n'étaient pas encore expirés; aussi, lorsque Mustapha proposa en plein divan d'envoyer des troupes à Tekeli, il s'éleva une réclamation générale. Cependant le grand vizir finit par l'emporter; la guerre fut résolue contre les Autrichiens, et dix mille hommes furent dirigés en Hongrie, sous le commandement de Cara-Ibrahim , celui-là même qui avait paru le plus opposé à la rupture de la trêve. Mustapha voulait, à quelque prix que ce fût, éloigner ce dangereux rival, et, en cas que les armes ottomanes fussent battues, faire tomber sur lui le blâme d'un déuoûment malheureux.
Après de vains efforts, Léopold d'Autriche, n'espérant plus détourner le nuage qui s'avançait contre lui de l'Orient, songea sérieusement aux moyens de se défendre. Il engagea le pape à former entre la Pologne et l'empire une alliance qui ferait de ces deux puissances le boulevard de la chrétienté. Innocent XI craignait les efforts des infidèles : il fit entrer Sobieski dans la ligue , et lui acquit un vaillant général (1094-1683). A Constantinople on s'apprêtait aussi à la guerre la plus vive ; Mahomet et son grand vizir partirent pour Andrinople, où était le rendez-vous de l'armée. Des orages violents et répétés firent présumer à ce peuple superstitieux que l'expédition qu'on allait entreprendre ne serait pas heureuse. La tente du grand vizir renversée par un tourbillon, le cheval qu'il montait habituellement tué par le tonnerre, présageaient, disait-on, une déroute prochaine.
L'obstination, l'incapacité, la légèreté de ce général annonçaient son malheur beaucoup plus sûrement que ne
pouvaient le faire lu fureur des vents ni l'éclat du tonnerre. Mustapha proposa de marcher tout d'abord sur Vienne, et, malgré la juste opposition de ses lieutenants à ce projet insensé, il se disposa au siège de cette place importante. Le duc Charles de Lorraine, beau -frère de l'empereur Léopold , commandait son armée; il entreprit de protéger Vienne contre les Turcs, malgré le peu de troupes qu'il possédait alors. Il attendait encore les Polonais, les Bavarois et les Saxons, qui, réunis, devaient doubler les forces de l'armée autrichienne. Enfin les Turcs parurent devant Vienne vers le milieu de juillet (1683). Les braves qui défendaient cette place furent d'abord plus éblouis du faste de leurs ennemis qu'effrayés de leur contenance, dette armée, presque sans ordre, offrait dans un immense espace une magnificence dont jusque-là les Autrichiens n'avaient point eu d'idée. Encouragé par ses premiers succès, fort, peu décisifs du reste, Mustapha attaque vivement le corps de la place; mais plusieurs sorties détruisent ses travaux; il est constamment repoussé par des hommes que l'amour de leurs foyers, de leurs femmes et de leurs enfants avait faits soldats. L'avidité du grand vizir contribua beaucoup au salut de Vienne. Mustapha était persuadé que cette capitale contenait des richesses immenses ; il craignait qu'elles ne fussent pillées si la ville était prise d'assaut. Croyant d'ailleurs que la population considérable de Vienne affamerait la garnison, et que tous les maux de la guerre assiégeraient, bientôt cette multitude, à laquelle il ne supposait pas qu'il dût venir des secours, ses attaques devinrent plus lentes.
Six semaines se passèrent ainsi, le grand vizir faisant de temps en temps sommer la ville de se rendre, sous peine de passer tous les habitants au fil de l'épée; car il
savait mieux faire des menaces que disposer des attaques. A chaque sortie que faisaient les assiégés, il avait le dessous; les janissaires et les spahis furent souvent battus dans ces engagements. Cependant les Viennois, dont le nombre diminuait chaque jour, voyant leurs murailles entamées et manquant eux-mêmes de vivres, dépêchèrent vers Léopold pour demander du renfort. Sobieski répondit aussi à l'appel de ces braves, et ne tarda pas «à paraître devant Vienne, d'abord avec trente mille nommes, c'était tout ce qu'il avait pu réunir ; puis enfin avec un effectif imposant de soixante -quatorze mille soldats polonais, bavarois et saxons. Trois souverains et vingt trois princes de haut rang commandaient l'armée autrichienne. La cavalerie polonaise était leste, brillante et bien montée; l'infanterie, mal vêtue, n'en offrait pas moins un aspect imposant. Un régiment dont tous les soldats étaient presque nus défilait devant le roi de Pologne sous les yeux des princes, qui paraissaient étonnés de cette misère apparente : « Ces gens -là, dit Sobieski, ne s'habillent jamais que des dépouilles de l'ennemi. Dans la dernière guerre, ils étaient tous vêtus à la turque. »
Il était à craindre que l'arrivée des Polonais ne déterminât le grand vizir à donner un assaut : il en aurait eu le temps; mais le mépris qu'il affectait pour l'armée autrichienne l'aveugla, et il défendit de nouveau l'assaut que les pachas voulaient donner. Selon lui, la ville était prête à se rendre, et les troupes accourues à son secours ne pouvaient manquer d'être battues. « Quel ignorant que ce vizir ! répétait sans cesse Sobieski ; comme nous allons le battre! » Enfin le 12 septembre arriva, jour que Sobieski avait fixé pour livrer bataille, jour tant désiré par les Autrichiens, et surtout par les assiégés. Au bout de quelques heures les Turcs furent mis en déroute. La haine qu'ils portaient à Mustapha contribua beaucoup
sans doute au résultat de la bataille. Mais, si soixante-dix mille hommes fatigués d'une marche longue et pénible battirent et dispersèrent plus de cent quarante mille soldats frais et disposés à l'attaque, il fallut sans doute que la science d'un général tel que Sobieski dirigeât la valeur du soldat, aussi sûr de son chef que le Turc était en défiance du sien .
Dès lors Vienne fut dégagée, et les habitants se livrèrent à une joie proportionnée au danger qu'ils avaient couru. Cette bataille avait duré six heures, quoique les Turcs se fussent mal défendus, parce que le terrain inégal, et coupé de marais, de fossés et de rochers rendait les manœuvres difficiles. Les historiens, qui ne s'accordent pas sur le nombre des morts de part et d'autre, disent unanimement que jamais bataille aussi décisive ne coûta moins de sang. Sobieski, environné des compagnons de sa gloire, entra triomphant dans Vienne par les brèches que les Turcs n'avaient jamais osé escalader. Rien n'est comparable à la joie que marqua le peuple, ni aux témoignages de reconnaissance et d'admiration que les bourgeois donnèrent à l'envi à celui qu'ils appelaient leur sauveur. Il était arrêté à chaque pas dans sa marche, craignant que son cheval n'écrasât les personnes de tout sexe, de tout rang et de tout âge, qui se prosternaient devant lui. On le séparait de ses officiers et de ses gardes pour se disputer le bonheur de baiser son vêlement. Le désordre qui accompagnait ce triomphe, un des plus touchants dont l'histoire nous ait conservé le souvenir, en augmentait le charme pour le triomphateur, comme pour ceux qui lui décernaient tous ces honneurs, que la plus vive reconnaissance multipliait et renouvelait sans cesse. Lorsque Sobieski fut parvenu avec beaucoup de peine à l'église métropolitaine de Vienne, qui était le but de sa marche, on y chanta le Te Deum, pour rapporter au Dieu des armées la gloire dont il est le premier auteur ; mais
au milieu des chants d'actions de grâces que les Autrichiens adressaient au Tout-Puissant, ils n'oubliaient pas l'instrument dont Dieu s'était servi. Après le Te Deum , le doyen de l'église métropolitaine monta en chaire, afin d'exhorter le peuple à reconnaître le doigt de Dieu qui l'avait sauvé de la plus cruelle captivité ; il prit pour texte de son discours ces paroles de l'Évangile de saint Jean : Fuit homo missus a Deo , eut nomen erat Joannes : «Il y eut un homme envoyé de Dieu , qui se nommait Jean. » Jean était le prénom de Sobieski, et la citation de ces paroles impliquait un magnifique éloge du roi de Pologne.
L'empereur Léopold, à qui Sobieski avait rendu uu plus grand service qu'à aucun- de ses sujets, fut celui de tous les Autrichiens qui lui en marqua le moins de reconnaissance. Son premier sentiment, à la nouvelle du triomphe de Sobieski, fut celui de la jalousie. 11 était impossible que Léopold ne vît pas celui qui lui avait conservé sa couronne ; mais les difficultés du cérémonial lui firent différer longtemps ce devoir. L'empereur ayant demandé au duc de Lorraine comment il devait recevoir Sobieski : « A bras ouverts, répondit le prince; il a sauvé l'empire ! » Enfin il fut convenu que l'entrevue de Léopold et de Sobieski aurait lieu à cheval, en pleine campagne. Sobieski montra dans cette occasion toute la supériorité du mérite éminent sur la jalousie superbe et basse qui cherche à éblouir par l'éclat du rang. Léopold prouonça d'un air froid et embarrassé quelques mots de remercîment, auxquels Sobieski répondit en tournant bride : « Mon frère, je suis fort aise de vous avoir rendu ce petit service. »
Cependant les Turcs mis en fuite s'étaient tous réunis à Javarin ; lorsque la terreur eut fait place à la honte, le grand vizir essaya de couvrir sa faute par l'injustice, la calomnie et le meurtre. Il accusa tous ceux qui avaient
voulu le dissuader d'entreprendre le siège de Vienne, de l'y avoir entraîné ; et comme une telle imposture eût été difficile à soutenir devant tous ceux qui composaient le conseil, il les manda l'un après l'autre en commençant par Cara-lbrahim, et il les fit étrangler en secret jusqu'au nombre de huit, publiant ensuite ce qu'il voulut de ces prétendus coupables, à qui on ne pouvait reprocher avec raison que d'avoir partagé le découragement des troupes, et de leur avoir donné l'exemple de fuir. Mais la vérité tout entière ne fut que trop tôt suc a Constantinople, et la perte du grand vizir y fut jurée, malgré tous ses efforts pour justifier sa conduite, et en dépit de la protection de la sultane mère, qui avait toujours aimé ce ministre, et qui conservait un grand crédit sur Mahomet son fils. Le sultan signa l'arrêt qui condamnait à mort le grand vizir; celui-ci la reçut avec courage, et prévint par son supplice la sédition qui menaçait d'envahir le sérail.
Il fallut nommer un nouveau grand vizir ; mais la déroute de l'armée, les pertes que l'état venait de faire, et la vengeance que le sultan en avait tirée sur celui auquel il avait précédemment laissé prendre tant d'empire, pénétrèrent d'un tel effroi ceux qui approchaient ce prince, que deux hommes considérables refusèrent consécutivement la première dignité de la Porte. Enfin Carakaja- Ibrahim, caïmacan, accepta en tremblant ce qu'il n'aurait pas été prudent de refuser ; car le sultan, très-mécontent de ce que deux de ses favoris s'étaient excusés de soutenir avec lui le fardeau trop pesant pour ses mains, nomma le troisième avec une volonté si déterminée, qu'il ne lui laissait pas la liberté de se soustraire à la charge qu'il lui imposait. Le nouveau vizir chercha d'abord, mais en vain, les moyens de faire la paix avec l'Autriche. Cependant la position de la Porte devenait de plus en plus dangereuse ; car taudis que Carakaja cherchait les moyens
de faire face aux ennemis de l'empire, il lui en survint un nouveau sur lequel il n'avait pas compté.
La république de Venise venait de déclarer h guerre aux Turcs pour deux insultes graves (1095-1684). La marine de l'empire ottoman était dans le plus grand désordre, et les dépenses excessives que la guerre de terre occasionnait ne laissait pas dans le trésor public de quoi la remonter. Il fallait cependant continuer une double lutte, avec Venise et avec l'Autriche.
A la reprise des hostilités entre la Turquie et l'Autriche, le duc de Lorraine et Sobieski se distinguèrent par des faits d'armes importants, entremêlés de revers non moins funestes. La fortune balançait entre les Ottomans et les deux héros chrétiens. Chaïtan-Pacha tenait tète au duc de Lorraine, et Soliman à l'illustre roi de Pologne. Les Hongrois, profitant des avantages de ces deux vaillants champions de la chrétienté, abandonnaient en grand nombre le parti des Turcs ; ceux-ci d'ailleurs n'étaient pas heureux contre la république de Venise, qui leur opposait avec un grand avantage les Dalmates et les habitants de la Morée. De faibles succès en Pologne ne pouvaient compenser les revers constants qu'éprouvaient les armes ottomanes sur presque tous les points où elles essayaient de se porter. Soliman-Pacha succéda bientôt au grand vizir Carakaja, qui fut seulement exilé, après avoir vu tous ses biens confisqués. Soliman, ainsi que son prédécesseur, tenta vainement de faire la paix; mais n'ayant pu réussir, il se prépara à entrer en campagne. 11 fut encore moins favorisé que Carakaja : il se fit battre en toute rencontre par les impériaux sous la conduite du dûc de Lorraine (1097-1686). Tous leurs ennemis fondaient à la fois sur les Turcs des différents points de l'Europe et de l'Asie pour les écraser. Effrayé de tant de malheurs, Soliman abandonna son armée, laissant les sceaux à Sçiatis ; lui-même ne tarda pas à payer de sa tête ses
nombreuses défaites. Les soldats s'étaient mis en pleine insurrection, et, chaque jour plus insolents, ils menaçaient Constantinople et le sultan. Les légistes fomentaient la révolte de tout leur pouvoir. Ils se souvenaient de la taxe considérable que Mahomet leur avait fait supporter pour remplir les coffres de l'État, et ils voyaient avec une joie secrète qu'un prince religieux et dévoué à l'uléma, Soliman, frère de Mahomet, était d'âge à occuper son trône.
Alors le sultan, qui ne voyait autour de lui que de la consternation et de la crainte, tenta (pour la troisième fois) de faire mourir ses deux frères. Il crut que ce vieux respect pour le sang ottoman, qui tient à la religion des Turcs, les empêcherait de déposer le seul rejeton de la race impériale, et qu'un crime l'affermirait sur le trône dont on voulait le chasser. Peut-être, en effet, s'y serait-il fixé au moyen d'un parricide, s'il eût eu la facilité de le commettre, mais il en fut empêché par le caïmacan et le bostangi-bachi; non contents de veiller sur les jours de ces deux princes, ils prirent soin de la vie des fils même de Mahomet. Peu après, le sultan fut déposé sur un ordre signé du grand vizir et du mufti, et Soliman monta sur un trône ébranlé par la guerre et les séditions (1099-1687).
Ce prince, alors âgé de quarante-six ans, méditait sans cesse le Coran et la Sunna, et n'avait jamais pris aucune part aux intrigues ni aux révolutions qui plusieurs fois avaient menacé sa vie. 11 accepta le sceptre avec une répugnance affectée. Maison aurait dit que les janissaires n'avaient consenti à faire Soliman empereur que pour se livrer à tous les désordres que ce faible prince ne pourrait pas réprimer. Pendant tout le cours de cette révolution, ils s'étaient montrés mécontents du grand vizir, qui, au moment de quitter les frontières de la Hongrie, s'était laissé entraîner par eux plutôt qu'il ne les avait conduits,
HISTOIHE
et qui n'avait acquiescé qu'avec peine à la déposition de Mahomet. Les chefs des janissaires allèrent tous ensemble demander au grand vizir leur paie, restée incomplète malgré les retranchements opérés par Mahomet, et le présent d'usage à l'avènement de chaque empereur. Il s'en fallait de beaucoup qu'il y eût dans le trésor public tout l'argent nécessaire pour faire face à ces deux dépenses. Le grand vizir essaya en vain de les payer de belles paroles; ils se mirent à piller les maisons les plus riches de la ville. Eufin, Sciaus-Pacha ayant surpris et fait mourir quelques-uns d'entre eux, les janissaires, au lieu d'aller en tumulte au sérail, selon leur usage, demander la déposition du ministre, l'attaquèrent dans son palais. Après s'être vaillamment défendu, il tomba sous leurs coups, et sa maison fut saccagée, comme aurait pu l'être une ville prise d'assaut. Puis ils se répandirent par les rues de la capitale, se livrant à tous les désordres imaginables, et excitant contre eux les citoyens; ceux-ci, à leur tour, en firent un terrible carnage, que la présence du mufti put seule arrêter.
Le vizir successeur de Sciaus-Pacha ne posséda cette dignité que quatre jours; il voulait faire arrêter les auteurs de la sédition prête à se rallumer, lorsque Soliman, par le conseil du mufti, déposa le nouveau ministre, et conféra les sceaux à Mustapha-Pacha, le plus riche des musulmans, qui, loin de punir les janissaires, employa de fortes sommes à les apaiser. Plus heureux que ses prédécesseurs, ce grand vizir espéra voir le calme renaître. Cependant les revers des armes ottomanes, tant contre les Allemands que contre les Vénitiens, déterminèrent enfin le sultan à envoyer des ambassadeurs pour demander la paix. Mais aucune des puissances ne voulut accepter les conditions posées par les Turcs; elles firent plus, elles retinrent ses mandataires en prison, où ils furent traités du reste avec beaucoup d'égards ; on ne
voulut pas leur interdire la correspondance avec la Porte. Le sultan, à la nouvelle du mauvais succès de sa négociation, ordonna des prières publiques pour obtenir, disaitil, le secours de Dieu contre les infidèles, et se disposa à commander ses troupes et à les conduire en Hongrie (1100-1689). Mais Soliman ignorait la science de la guerre et celle du gouvernement; il n'était nullement fait pour régir un vaste empire dont les ressources s'épuisaient, et qui penchait vers sa ruiné. Comme il arrivait à Sophie, capitale de la Bulgarie, il apprit que le prince Louis de Bade, successeur du duc de Lorraine, s'était emparé de Sighet, et qu'il s'avançait en Servie avec une armée fraîche et bien disciplinée. La certitude qu'il faudrait bientôt en venir aux mains ralentit l'ardeur de Soliman. Il mit à la téte des troupes qu'il ne voulait plus commander, non pas le grand vizir Mustapha, aussi ignorant dans l'art militaire que son maître, mais Rejeb, jadis chef de brigands, à qui l'on supposait de grands talents pour la guerre, parce qu'il avait désolé l'Asie, et qu'il s'était rendu redoutable à tous les pachas membres du divan, qui avaient trouvé plus sûr de l'admettre parmi eux que d'entreprendre de le punir. Ce chef de bandits, habile à désoler des campagnes, à égorger des cultivateurs sur les champs qu'ils étaient près de moissonner, n'entendait rien à cette guerre savante que quelques hommes avaient enseignée à l'Europe depuis peu d'années. Il fut battu deux fois par le prince de Bade, et perdit beaucoup de terrain. Rappelé par le sultan, Rejeb fut étranglé.
Léopold, qui était pressé par la France, malgré ses succès contre les Turcs, commençait à désirer sincèrement la paix avec son ennemi vaincu. Il manda les deux ambassadeurs qu'il tenait prisonniers, mais que leur captivité, purement de forme, n'avait pas empêchés de recevoir des instructions de leur cour. Léopold entendit avec éton-
nement que ces Turcs, battus de tous côtés, loin d'offrir, comme ils avaient fait d'abord, d'abandonner aux Autrichiens leurs conquêtes, voulaient recouvrer non-seulement ce qu'ils avaieut perdu dans la campagne précédente, mais même la plus grande partie de la Hongrie. Léopold renvoya ces ministres, qu'il appelait téméraires et insensés, dans ce même château où leur détention semblait n'avoir fait qu'accroître leur audace. Ce changement n'était pas l'ouvrage du grand vizir Mustapha, que son incapacité venait de faire déposer. Le caïmacan Kiuperli avait été mis à sa place; il était fils et petit-fils des deux célèbres vizirs du même nom, qui seuls avaient donné à l'empire ottoman, depuis sa fondation, l'exemple d'une famille puissante et illustrée dans plusieurs générations. Luimême était un homme de talent et de vertu , que des services rendus à l'État avaient fait parvenir rapidement aux plus hauts emplois. Il commença par mettre de l'ordre dans les finances, et gagna bientôt la confiance du peuple par sa sollicitude à veiller aux intérêts généraux.
On espérait qu'un ministre si sage donnerait à l'empire ottoman la paix dont cet État épuisé paraissait ne pouvoir plus se passer. Le mufti, tous les grands Yen pressaient; le sultan lui-même la désirait, d'après le cri unanime. Seul, Kiuperli résolut la continuation de la guerre, fit entrevoir à son maître un succès certain, sans qu'il lui en coûtât ni dangers ni fatigues, et osa promettre la victoire à ceux qui lui demandaient la paix. Kiuperli comptait beaucoup sur la puissante diversion des Français; l'ambassadeur de France, M. de Chàteauneuf, avait montré à ce ministre tout l'embarras dans lequel la guerre contre son maître devait jeter l'Allemagne. Le grand vizir espérait ne trouver en Hongrie ni les généraux ni les armées qui pendant sept années y avaient fait des progrès si étonnants. Les Turcs accoururent en foule sous les drapeaux à la voix de Kiuperli.
HISTOIRK CE TURQUIE
.«Voyez ce que produit la tolérance ;j ai formé ces bonnes <jïens à bénir notre ^ouverneir.ent i>
Constantinoplc et ses environs avaient éprouvé en peu de mois des changements extraordinaires. L'ordre avait ramené partout l'abondance ; Kiuperli, pénétré de ce principe que la justice est faite pour tous les hommes, s'appliquait à la rendre avec la plus grande impartialité aux chrétiens grecs, catholiques, protestants ou arméniens, aux Juifs, et à toutes les sectes religieuses.
Le vizir, en partant à la tète de son armée, au commencement du printemps de Tannée 1090, pour laServie, qu'il voulait recouvrer, passa par un village habité seulement par des chrétiens grecs. Ces paysans n'avaient ni prêtres ui église, parce que l'uléma ne permettait pas qu'on établît des temples d'une religion étrangère dans les pays qui n'en possédaient point au moment où ils avaient été conquis. Nonobstant cette loi, qui n'était écrite nulle part, mais qui avait été scrupuleusement observée, le grand vizir ordonna que l'on construisît une église grecque dans ce village, et qu'on appelât un prêtre de cette religion pour la desservir. Kiuperli répondit aux représentations qu'on ne manqua pas de lui faire, qu'il fallait que les hommes eussent une religion ou qu'ils devinssent des brigands, et qu'il valait mieux que l'empire fût habité par des tirées qui cultiveraient la terre et qui paieraient les impots, que par des bêtes féroces. Eu reconnaissance de ce bienfait , qui causait une joie si vive à ces pauvres colons, kiuperli exigea une poule par chef de famille toutes les fois qu'il passerait dans ce lieu ; à l'instant vingt poules lui furent apportées. Le grand vizir, retournant l'année suivante à Constantinoplc, repassa par le même endroit, et il reçut deux cents poules de ceux qui étaient venus avec empressement s'établir dans ce village. «Voyez, dit-il à ses officiers, ce que produit la tolérance. J'ai augmenté la puissance de notre grand monarque, et j'ai forcé ces bonnes gens à bénir notre gouvernement, qu'ils haïssaient. »
La première campagne de Kiuperli fut aussi glorieuse que la précédente l'avait été peu. Il avait à ses ordres quarante -cinq mille hommes d'infanterie et quarante mille chevaux; néanmoins il fit de grandes choses à la tête de cette armée peu considérable; il prit plusieurs villes, et remporta une brillante victoire devant Nissa. Au retour de cette expédition , le grand vizir fut reçu à Àndrinople, où était la cour, avec les démonstrations de la joie et tous les honneurs du triomphe. La confiance des troupes, l'admiration du peuple, l'incapacité du monarque, tout contribuait à augmenter l'autorité de Kiuperli. L'année 1691 vit continuer la guerre contre l'empire d'Allemagne, conformément au désir du vizir et à l'intérêt de la nation, qui commençait à se relever de l'état d'abattement dans lequel elle avait langui plusieurs années.
Capelan-Ali, à la grande joie des peuples, venait de reprendre sur les Vénitiens, au milieu des glaces de l'hiver, Canina et Valone. Ceux-ci s'en étaient emparés dans la campagne précédente. Cependant Soliman H touchait à sa dernière heure, et plusieurs grands officiers parlaient sourdement de mettre sur le trône un des fils de Mahomet IV; Kiuperli, au contraire, invoquait la règle en faveur d'Achmet, frère du sultan régnant, et l'aîné de tous les princes de la maison ottomane, à l'exception de Mahomet IV, qui vivait encore. La prudence et la fermeté du grand vizir déconcertèrent la brigue; et lorsque, le 24 juin 1691, Soliman eut rendu le dernier soupir, personne n'osa élever la voix en faveur de Mahomet ni d'aucun de ses enfants. Soliman II avait régné trois ans et neuf mois.