CHAPITRE III
Interrègnes sous Soliman et sour Mousa. — Règne de Mahomet — Guerre avec Venise. — Révolte des derviches. — Les deux prétendus Mustapha. — Mort de Mahomet 1 er et avènement d'Amurat II. — Il triomphe de Mustapha. — Mort de Mustapha et de Sineis — Prise de Thessalonique. — Siège de Belgrade. — Hnnniade et Ladislas. — Bataille de Varna. — Abdication d'Amurat. — Avènement de Mahomet H. — Révoltes diverses. — Amurat remonte sur le trône. — Scanderbeg, prince d'Albanie. — Défaite d'Hunniade à Kossova. — Mort d'Amurat.
On se rappelle que, pendant la bataille d'Angora , au moment où Bajazet avait vu la fortune se déclarer contre lui , il força Soliman son fils de dérober au fer du vainqueur les restes du sang ottoman. Ce jeune prince, accompagné d'Ali-Pacha, grand-vizir de son père, courut à Constantinople implorer la clémence de Manuel Paléologue, cet empereur qui précédemment avait cédé le trône à son neveu , lorsqu'il l'avait cru près de crouler. Mais depuis la diversion opérée par les Tartares, Manuel, appelé par tous les ordres de l'État, était venu reprendre l'autorité qu'on croyait affermie. Le monarque grec profita des malheurs de la maison ottomane, sinon pour
lui enlever tout ce qu'elle possédait en Europe, au moins pour morceler ses conquêtes. Ce prince aima mieux un partage qu'une guerre, même avec des vaincus. 11 confirma Soliman dans la possession de la Thrace ; mais il se réserva Thessalonique, où il envoya Jean son neveu, qu'il avait chassé du trône en lui laissant le titre d'empereur. Il réunit encore à l'empire grec les villes qui étaient au delà du Strymon dans la Macédoine jusqu'à Zétunion, toutes les places depuis Pamide jusqu'à l'embouchure du Bosphore dite Y Embouchure sacrée , et les forts sur les rives de la mer Noire jusqu'à Varna.
Après cet accord, Soliman se retira à Andrinople pour se livrer à une débauche effrénée, qui obscurcit toutes ses belles qualités. Ce prince, maître d'un petit État, semblait avoir oublié que son père et ses frères gémissaient en captivité, et qu'un ennemi puissant avait presque détruit leur grand empire. A peine était-il à Andrinople , qu'il reçut des ambassadeurs de Tamerlan chargés de lui annoncer la mort de son père. Le conquérant tartare, dont le nom seul inspirait l'effroi, adressait au fils de son prisonnier une lettre dont voici la substance : il lui disait qu'il croyait devoir lui témoigner la part qu'il prenait au malheur de son père, qu'il y reconnaissait comment Dieu confond les superbes et ceux qui croient juste tout ce que l'ambition leur suggère. « J'ai été, continuait-il, favorisé de la fortune peut-être plus que personne au monde : nul homme ne peut envisager ma prospérité sans en être frappé d'étonnement. Tout cela me touche moins que l'exemple de ton père, qui m'apprend à mettre volontairement des bornes à mes succès. Ainsi je veux oublier que j'ai été l'ennemi de Bajazet; je suis même disposé à servir de père à ses enfants, pourvu qu'ils attendent de leur vainqueur les effets de ma clémence. Mes premières conquêtes me suffisent, et les caresses d'une fortune inconstante ne me tentent pas. »
Soliman était enclin à la débauche, surtout à celle du vin, qui faisait le plus d'horreur aux musulmans. Il était complètement ivre lorsqu'il reçut la lettre de Tamerlan. Devenu audacieux, il lui fit une réponse altière, dont le Tartare ne le punit qu'en conférant à Mousa , troisième fils de Bajazet, le titre de souverain qu'il avait destiné d'abord à Soliman. « Reçois, lui écrivit-il, l'héritage de ton père. Une âme vraiment royale sait non-seulement conquérir les royaumes, mais aussi les rendre. »
Tamerlan, après avoir rétabli tous les princes musulmans que Bajazet avait dépossédés, retourna en Tartarie sans conserver une seule conquête. 11 avait fait Mahomet, dernier fils de Bajazet, prince d'Amasie; mais il ne laissa pas aux deux cadets de son prisonnier les forces nécessaires pour faire respecter à leur aîné les dispositions faites en leur faveur.
Soliman entreprit de disputer à ses frères leurs souverainetés, et il serait parvenu à les en dépouiller, si la débauche dans laquelle il se plongeait de plus en plus chaque jour ne lui eût aliéné successivement ses meilleurs serviteurs, et ne l'eût livré lui-même au juste ressentiment de .Mousa et de Mahomet, ses frères. Enflé par un premier succès remporté sur Mousa, Soliman s'était retiré à Brousse, où il se livrait tellement à l'ivrognerie, qu'on ne pouvait plus lui faire sa cour qu'en s'enivrant avec lui. On doit juger avec quelle indignation les véritables musulmans , qui étaient alors en grand nombre, voyaient transgresser si ouvertement leur loi. Soliman choqua imprudemment Mahomet, prince d'Amasie, le plus jeune de ses frères, en chassant les ambassadeurs que ce prince lui avait envoyés pour lui présenter ses hommages. Il aurait même marché contre celui qu'il appelait l'usurpateur d'Amasie, si son frère Mousa n'avait su lui susciter en Europe des affaires plus importantes.
Ce prince avait profité de l'indolence de son ennemi et
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de tout le temps que celui-ci avait perdu. Les désordres de Soliman lui avaient aliéné tous ses officiers. Mousa parut aux yeux de ces mécontents le vengeur de leur loi transgressée; il n'eut pas de peine à se rendre maître d'Andrinople et à s'y faire proclamer sultan ; mais il n'y demeura que le temps que son frère mit à lever une armée et à passer le détroit de Gallipoli. Mousa n'avait point de troupes réglées ; il sort d'Andrinople et fuit en Valachie, se liant à Soliman du soin de se détruire luimême. Mousa fomentait de loin la révolte qui grandissait dans Fombre autour de son frère : il n'avait pas osé l'attendre à la tête de ses troupes , il le combattit avec avantage dans le secret de sa cour. Il opposait un extérieur de piété aux excès scandaleux de son frère ; il assurait tous ceux que l'indignation excitée par une telle conduite attirait près de lui, qu'il ne voulait détrôner Soliman que pour détourner de dessus cette nation chérie les malheurs qui la menaçaient. Le malheureux Soliman, de plus en plus abruti par le vin, ne vit pas les progrès de la défection qui s'opérait chaque jour autour de lui. Tous ses officiers le quittèrent les uns après les autres, sans qu'il parût s'en inquiéter ; il ne resta auprès de lui que les compagnons de ses débauches, qui lui firent oublier les soins de la guerre et du trône aussitôt qu'il n'aperçut plus aucun de ceux qui le forçaient quelquefois à les partager.
A la tête d'une puissante armée , Mousa marche vers Andrinople sans que Soliman paraisse s'en émouvoir. Cependant il se réveille enfin; mais il n'était plus temps. Réduit à la fuite la plus honteuse, poursuivi par les clameurs outrageantes de ses sujets, il voulut aller mendier les bienfaits de l'empereur des Grecs, que son père avait si cruellement opprimé. Soliman s'était déterminé trop tard à ce parti nécessaire. Il sortait à peine d'Andrinople, où Mousa venait d'entrer, qu'il se vit poursuivi avec
acharnement par ses propres soldats . Au bout d'une heure d'une course rapide, il arrive dans un village assez éloigné, où, se croyant en sûreté, il voulut, en attendant ses gens qu'il avait devancés, satisfaire sa passion pour le vin. Les habitants le reconnurent à la magnificence de ses habits, et plus encore à cette infraction de la loi de Mahomet, dont ils le croyaient seul capable. Cinq d'entre eux, tant par un mouvement d'indignation que pour mériter une récompense du vainqueur , se mirent en devoir de l'arrêter. Soliman se défendit avec vaillance ; il tua deux des assaillants, et les trois autres furent réduits à le tuer pour s'emparer de sa persoune. Ils portèrent son corps à Mousa, qui, affectant de l'horreur pour cette action dont il sut bien profiter, fit périr les trois meurtriers dans les flammes, et rendit au corps de Soliman les honneurs funèbres dus à un empereur.
Soliman mourut après quatre ans et dix mois de règne (809-1406). Les Turcs ne le comptent pas, non plus que son frère Mousa, au nombre de leurs empereurs, parce que ni l'un ni l'autre n'a régné sur la totalité des États perdus par Bajazet; ces domaines ne furent réunis que dans la main de Mahomet , le plus jeune de ses fils, qu'ils regardent comme leur cinquième sultan.
Aussitôt après la mort de Soliman, Mousa voulut recouvrer ce que ce prince avait cédé à l'empereur de Constantinople, espérant que cet ennemi ne lui coûterait pas beaucoup à vaincre. Il aima mieux attaquer les Grecs que son frère Mahomet, à qui il offrit de partager la couronne ottomane : il le laissait maître de toutes les possessions d'Asie, pourvu que celui-ci ne prétendît rien en Europe. Mahomet, qui avait entrepris de purger l'Asie de tous les •brigands que Tamerlan y avait laissés, parut consentir à l'accord proposé.
Dès lors Mousa, aidé de son grand-vizir Kircan-Mouliak, médita des conquêtes. Il entra dans la Morée,puis il
s'empara de la Servie ; mais il souilla ses victoires par son excessive cruauté et par des massacres horribles. Tout fut mis à feu et à sang sur son passage. L'année suivante, Mousa, fatigué des travaux de la guerre, fit assiéger sans lui Thessalonique, dont ses généraux se rendirent bientôt maîtres.
Tandis que Mousa se livrait à la mollesse dans son palais d'Andrinople, et ordonnait froidement le meurtre et le ravage au sein de l'oisiveté, son frère Mahomet allait en personne combattre des bandes d'assassins , rétablissait Tordre et rendait le repos à l'Asie.
Ce contraste fit souhaiter aux généraux de Mousa de changer de maître. Son grand-vizir et Ornusbeg, l'un de ses capitaines, écrivirent à Mahomet que lui seul était digne de commander aux musulmans ; qu'il fallait réunir sous un même sceptre tous les États que son père avait perdus , et que , s'il voulait entrer en Europe , comme l'empereur grec l'en pressait, ils lui répondaient du passage et du détroit de Gallipoli.
Mahomet accepta avec empressement, et, pour rendre sa cause encore plus favorable, il publia qu'il allait venger la mort de Soliman. Trahi par les siens, Mousa fut entraîné devant un ennemi puissant, assuré déjà de la défection du peu de troupes qui lui restaient. Le combat ne fut qu'une déroute. Mousa, réduit à fuir, s'enfonça dans un marais, où, des spahis l'ayant poursuivi, il se défendit assez vaillamment jusqu'à ce que l'un d'eux lui abattit le bras d'un coup de cimeterre. N'ayant pas été secouru assez tôt, il mourut de la quantité de sang qu'il avait perdu. Son corps fut porté à Mahomet, qui l'envoya à Brousse dans le tombeau de leurs ancêtres (816-U13).
L'avénement de Mahomet au trône causa une joie générale dans tout l'empire : l'armée surtout salua par d'unanimes acclamations un maître qu'elle avait appris à respecter.
Il fallait l'autorité et les talents du nouveau sultan pour rendre aux États ottomans la force que l'invasion des Tartares, la division et les vices des fils de Bajazet, leur avaient fait perdre. Tous les princes tributaires, tous les pachas même s'étaient crus autant de souverains indépendants. Mahomet parvint à les remettre tous sous un joug dont jamais du reste il ne leur fit trop sentir la rigueur. Sa politique était de conserver très-peu de villes fortifiées, surtout dans l'intérieur de l'État de Smyrne. Elles ne servaient, disait-il, qu'à inviter à la révolte et à la favoriser.
Le sultan ne fut pas si heureux sur mer qu'il l'avait été dans le continent. La république de Venise était dès lors très-puissante : ses possessions s'étendaient depuis Capo-d'Istria (Illy rie) jusqu'à Constantinople, et elle faisait presque tout le commerce de l'Europe. Les Turcs, fort inférieurs comme marins aux Vénitiens (car ils entendaient mal la manœuvre, et plus mal encore la construction des vaisseaux), étaient beaucoup plus avides. Accoutumés au pillage sur terre, ils ne voyaient pas sans envie passer des navires marchands, richement chargés, qui revenaient de Trébisonde : ils les attendaient dans certains parages, et les attaquaient lorsqu'ils les croyaient mal défendus. Les Vénitiens, offensés de cette piraterie, envoyèrent à Mahomet un ambassadeur qui lui porta des plaintes, offrant au sultan ou la guerre ou la paix de la part de sa république. Mahomet répondit mal aux réclamations de Venise, et se prépara à bien recevoir l'armée navale dont il était menacé.
Ce fut à Tentrée du détroit de Gallipoli que les Vénitiens et les Ottomans se rencontrèrent : en peu d'heures les Vénitiens eurent battu la flotte turque, et ils recueillirent de cette victoire le fruit qu'ils s'en étaient proposé; la mer devint plus libre et leur commerce plus sûr (819-1416).
De retour en Europe, Mahomet se disposait à réparer
les pertes que sa marine venait d'éprouver, lorsqu'un événement de la plus haute importance, une révolte de derviches , vint mettre obstacle à l'accomplissement de ses projets. Cette insurrection, une des plus dangereuses qui aient été tentées dans l'empire ottoman, est aussi une des plus extraordinaires, en ce que les complices cachèrent leurs perfides desseins sous le masque du fanatisme religieux, et en préparèrent l'exécution avec une patience et une habileté surprenantes. Un enthousiaste prêta son nom à cette sédition; mais l'àme du complot fut le juge de l'armée, Bedreddin de Simaw, homme érudit, qui après la défaite de Mousa avait été relégué à Nicée.
Exploitant avec adresse sa réputation de légiste et de philosophe mystique, il donna pour base à ses projets ambitieux une doctrine religieuse nouvelle, certain d'avance qu'il attirerait à lui un nombre d'adeptes suffisant pour accomplir ses vues secrètes. Mais il lui fallait un instrument qui assumât toute la responsabilité de ses actes et lui frayât le chemin. Il choisit un Turc de basse extraction, dans lequel il avait remarqué le fanatisme et l'exaltation nécessaires pour la prédication de sa doctrine : il en fit son vicaire et l'apôtre de ses théories religieuses. Boerekludjé-Mustapha (tel était le nom de ce fougueux sectaire) se proclama dès ce moment père et seigneur spirituel, et reçut en cette qualité de ses partisans le nom deDedé-Sultan. Bedreddin fut aussi puissamment secondé par un juif apostat appelé Torlak Hou-Kemali. Ce juif se mit à la tête des derviches qui parcouraient alors l'Asie, divisés en bandes considérables et prêchant partout la doctrine nouvelle. Cette doctrine était basée sur les principes de l'égalité et de la pauvreté; elle enseignait en même temps la communauté de tous les biens. « Je me sers, disaient ces enthousiastes, de ta maison comme de la mienne, et tu te sers de mes habits, de mes armes, de mes chariots comme je me sers des tiens. »
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Comme le but secret de Bedreddin et de ses initiés était d' établir leur domination en Europe et en Asie, il était nécessaire de gagner aussi les chrétiens et surtout les Gre^s, dont l'empereur vivait en bonne intelligence avec le sultan. Pour atteindre ce résultat, les derviches déclarèrent que celui qui nierait que les chrétiens adorassent Dieu était lui-même impie, et ils accueillirent comme des anges envoyés par le Ciel les chrétiens qui vinrent se joindre à eux.
Boerekludjé- Mustapha envoya quelques-uns de ses disciples à Chios pour faire des prosélytes parmi les magistrats et le clergé de cette île. Deux de ces envoyés allèrent visiter un célèbre anachorète de Crète qui se trouvait alors à Chios , dans le monastère de Tourlotas. « Je suis , lui dit un des deux émissaires , anachorète comme toi, j'adore le même Dieu que toi, et je viens te voir pendant la nuit en marchant à pied sec sur la mer. » L'anachorète grec se laissa persuader.
Dès que Mahomet fut instruit du complot, il donna à Sisman, fils du roi de Servie, gouverneur de Saroukan, Tordre de marcher contre ces audacieux sectaires. Sisman s'étant engagé dans les défil?s du mont Stylarios, que défendaient six mille conjurés, fut massacré avec tous ses soldats. Ainsi périt sous les coups d'une horde de renégats musulmans un chrétien qui avait lui-même abjuré la religion de ses pères. Ce succès redoubla l'audace de la secte et lui acquit une foule de nouveaux prosélytes. Justement alarmé de leurs progrès, Mahomet ordonna à Alibeg d'attaquer les rebelles avec toutes les forces qu'il pourrait réunir dans le territoire des provinces de Saroukan et d'Aïdin, dont il était gouverneur depuis peu. Alibeg ne fut pas plus heureux que Sisman. Cette nouvelle défaite imposait à Mahomet l'obligation de prendre des mesures plus rigoureuses ; en conséquence il chargea son fils Amurat, à peine âgé de douze ans, d'anéantir la nou-
velle secte avec les forces réunies des provinces européennes et asiatiques. Tout ce qu'Ara urat rencontra de ces rebelles sur son passage tomba sous le fer de ses soldats, sans distinction d'âge ni de sexe. Enfin une bataille décisive se livra près du mont Stylarios : Mustapha et tous ceux qui avaient survécu à cette sanglante journée furent faits prisonniers et conduits à Éphèse. On promena Mustapha crucifié sur un chameau, à travers la ville, et tous ceux de ses disciples qui refusèrent d'abjurer leur croyance furent massacrés sous ses yeux. Ils se précipitaient au-devant des poignards en s'écriant : « Père sultan, reçois-nous dans ton royaume ; » scellant ainsi de leur sang leur conviction religieuse et leur attachement à leur maître, qui mourait devant eux. Bien que la mort de Mustapha eût brisé la puissance de son parti , le bruit courut encore longtemps parmi ceux qui lui avaient survécu qu'il n'avait pas quitté la terre.
Après le supplice et la mort de Mustapha, Amurat marcha contre le juif Torlak-Kemal , qui fut battu avec près de trois mille derviches, et pendu en même temps que le plus fidèle de ses disciples. Dès lors les populations des provinces d'Asie furent rendues à leur culte primitif; mais, en Europe, une troisième division de cette triple secte ne put être détruite que par la mort de Bedreddin, sou chef, cause de tant de désordres et de sang versé. Bedreddin, vaincu et fait prisonnier, fut pendu par ordre de Mahomet.
Le sultan avait commis, dès son avènement au trône, une faute dont les suites entraînèrent bien des maux pendant son règne et celui de son successeur. Il avait laissé la vie à un pacha de Smyrne nommé Sineis, coupable de rébellion , et il s'était contenté de lui ôter son gouvernement. Mahomet, qui oubliait facilement les offenses, donna peu d'années après à ce même Sineis le gouvernement de Nicopolis, et par conséquent la facilité
de le trahir encore : Shieis ne manqua pas d'en user. Ayant rencontré un homme de la lie du peuple qui ressemblait parfaitement à Mustapha, frère aîné de Mahomet, tué à la bataille d'Angora aux côtés de Bajazet, Sineis résolut d'opposer ce fantôme au légitime sultan.
Peu de musulmans avaient vu périr le véritable Mustapha; Sineis instruisit l'imposteur, et le reconnut le premier à Nicopolis, publiant que le trône lui appartenait comme à l'aîné de la maison ottomane. L'amour de la nouveauté, des richesses et des honneurs, acquit bientôt au faux Mustapha une foule de sujets. Sineis et lui allèrent en Thessalie, où ils recrutèrent un nombre considérable de partisans. Mahomet était tranquille à Brousse; il apprit bientôt les progrès du faux Mustapha, et il vit qu'il était temps de combattre cette imposture que d'abord il avait paru mépriser. Le sultan rencontre l'armée de l'imposteur près de Thessalonique ; ses janissaires et ses spahis l'ont bientôt dissipée. Le lendemain il fait sommer DémétriusLascaris, gouverneur de cette place pour l'empereur des Grecs Manuel, de lui remettre Sineis et le prétendu Mustapha, qui s'étaient tous deux réfugiés dans les murs de cette ville. Sur le refus de Démétrius, Mahomet le menace de le prendre d'assaut. Ce qui doit étonner, c'est que, malgré l'amitié qui unissait le sultan et Manuel, le faux Mustapha trouva auprès de l'empereur des Grecs les mêmes secours qu'auprès de Démétrius. En vain le sultan cria à l'imposture, Manuel traita constamment cet aventurier comme le fils de Bajazet. Tout ce que Mahomet put obtenir, ce fut que son prétendu frère et Sineis seraient étroitement gardés leur vie durant dans l'île de Lemnos. Quelque amis que les Grecs fussent du sultan, ils ne voyaient pas sans envie la prospérité de la maison ottomane , et peut-être voulaient-ils garder dans la personne du faux Mustapha une garantie contre les projets ambitieux du sultan (822-1419).
Mahomet mourut peu après ces événements (824-1 42 1) ; il avait quaranle-sept ans, et en avait régné huit. Il désigna Amurat, son fils aîné, pour lui succéder immédiatement. Quant à ses deux autres fils, dont le plus âgé n'avait que sept ans et le second six , il les mit sous la tutelle de l'empereur des Grecs, dans la crainte, dit-on, que leur frère ne les fit étrangler. Mahomet laissait à l'empire ottoman tout l'éclat qu'il avait perdu sous Bajazet. Mais sa clémence avait enhardi souvent des rebelles, qui troublèrent son règne et celui de son successeur.
Amurat II avait dix -huit ans lorsqu'il monta sur le trône. Dès les premiers jours de son règne il reçut une ambassade de l'empereur Manuel, qui lui demandait ses deux frères pour les élever à la cour de Constautinople, en exécution du testament de Mahomet. Le grand-vizir Bajazet répondit pour son maître que les Ottomans ne troubleraient jamais les premiers la paix établie entre les deux couronnes; mais qu'un souverain musulman ne pouvait confier à des infidèles l'éducation de deux princes de sa maison. Les ambassadeurs se retirèrent, en apparence mécontents; mais Manuel ne cherchait qu'un prétexte de rupture. Il ne tarda pas à le saisir; il envoya Démétrius Lascaris avec dix galères à Lemnos, pour en tirer le prétendu Mustapha et Sineis son complice. Manuel, qui ne voulait que profiter des dissensions des Turcs, prescrivit à l'imposteur des conditions auxquelles celui-ci souscrivit sans peine. Ne possédant rien, il promit tout? il devait céder aux Grecs les contrées voisines de la mer Noire jusqu'aux frontières de la Yalachie, toutes les places de la Thessalie jusqu'au mont Athos ; sans doute il eût promis l'empire tout entier, si on l'eût exigé de lui.
Le premier exploit du faux Mustapha fut de s'emparer de Gallipoli : à chaque pas son succès grandissait, et le * nombre de ses partisans se multipliait de plus en plus. Soit que les peuples craignissent d'être gouvernés par un
maître trop jeune, soit qu'ils crussent voir leur maître légitime dans cet homme dont l'extérieur les séduisait , Mustapha entra dans plusieurs places plutôt comme un monarque chéri que comme un conquérant.
A ces nouvelles, tout le conseil d'Amurat nomma Bajazet pour commander l'armée qui devait marcher contre l'imposteur : ce vizir passa le détroit avec moins de trente mille hommes. L'usurpateur, fort de soixante mille soldats, semblait être un prince affermi sur son trône que quelques factieux tentaient vainement de renverser. Sineis commandait les troupes de Mustapha; quant à lui, il ne s'occupait que du soin de grossir son parti, en flattant tous ceux qu'il avait intérêt de gagner, et en persuadant par des caresses ces hommes accoutumés à trembler devant leurs maîtres et à baiser la poussière de leurs pieds. Il se laissa donc approcher par l'armée ennemie.Bajazet et lui se joignirent près de Gallipoli. Le camp de l'usurpateur était bien fortifié; presque certain que son ennemi ne l'attaquerait pas, il entreprit de le vaincre sans combat. Chaque jour il s'avançait avec une faible escorte jusqu'aux avant -gardes ou vers les pelotons dispersés ; il parlait familièrement aux chefs ou aux soldats. Il se faisait reconnaître de tous ceux qui avaient autrefois vu Mustapha; il prenait Dieu à témoin de la justice de sa cause; il jurait par le Prophète de gouverner avec équité cet empire qu'il était forcé de conquérir. Ses conversations eurent tout le succès qu'il en avait attendu : en peu de jours l'armée de Bajazet devint celle de Mustapha, tellement que le vizir ne put se flatter d'opposer la moindre résistance. Il alla le dernier implorer la clémence de celui qui l'avait vaincu sans livrer de combat. Le faux prince voulait l'épargner, selon les principes de sa politique ; mais Sineis, qu'il avait plus d'intérêt de ménager qu'aucun autre, était l'ennemi juré de Bajazet. Ce vizir avait autrefois recherché l'alliance de Sineis; il lui avait de-
m HISTOIRE
mandé sa fille pour l'unir à son fils. Sineis, qui haïssait Bajazct, avait préféré donner sa fille à un esclave nouvellement affranchi, qu'il fit saigiac de Nymphée. Lors de la première disgrâce de Sineis, Bajazet s'empara de cette ville et en fit arrêter le gouverneur, auquel il infligea un traitement barbare. Le souvenir de cette cruauté avait laissé des traces profondes dans le cœur de Sineis; aussi, dès qu'il vit Bajazet prisonnier, il le fit arracher de la tente de Mustapha et lui fit couper la tète sous ses yeux.
Après cet événement, Mustapha espérait qu'il posséderait paisiblement tout ce que les Ottomans avaient conquis en Europe, et il commençait à s'endormir dans ses succès, lorsque les Grecs lui demandèrent Gallipoli et les autres places qui devaient être le prix de tout ce qu'ils avaient fait pour lui. Mustapha se crut assez affermi sur le trône pour oser être ouvertement parjure et ingrat ; il répondit audacieusement qu'il ne pouvait ni ne voulait déchirer l'empire ottoman. Tant d'audace confondit Manuel , qui vit avec douleur qu'on lui rendait perfidie pour perfidie , et qu'il ne tirerait pas de la sienne le fruit qu'il s'en était promis. N'étant pas assez puissant pour punir l'usurpateur, il offrit ses faibles secours au sultan Amurat, qu'il avait trahi, mais sur lequel il fondait tout l'espoir de sa vengeance. Le prince ottoman reçut favorablement les ambassadeurs de Manuel ; il lui en envova à son tour, afin de dissimuler le ressentiment que la supposition d'un faux Mustapha lui avait inspiré. Mais il ne voulut jamais promettre, ni de confier ses deux frères aux Grecs, ni de leur abandonner Gallipoli, ainsi que Manuel le demandait.
Amurat avait vu que l'adresse seule de Mustapha l'avait fait réussir; il voulut à son tour s'emparer de Fopinion publique : il fit proclamer que les péchés des musulmans avaient attiré sur eux des signes de la colère de Dieu. Lorsqu'il apprit la défection totale de son armée,
il s'écria en plein divan : « Que peut la créature lorsque le Créateur est contraire ? » Cette maxime est demeurée parmi les Turcs ; ils la répètent souvent dans les termes employés par Amurat. Ce prince alla publiquement, à quelques lieues de Brousse, visiter un derviche qui jouissait dans toute l'Asie d'une grande réputation de sainteté. Le prétendu saint, après une longue méditation, prit le ton d'inspiré et promit plusieurs fois au sultan, de la part du Prophète, la victoire la plus complète et la prospérité constante de la maison ottomane. Cet oracle, répandu à dessein dans tout l'empire, affaiblit l'espèce de charme que le faux Mustapha avait employé. Lui-même contribuait plus encore que le prophète derviche à ruiner son parti par sa mollesse, sa débauche, et surtout le peu de cas qu'il faisait de ceux qu'il croyait n'avoir plus à gagner. Enfin Sineis le tira de sa nonchalance, et ses troupes passèrent le détroit pour combattre Amurat. Celui-ci, qui connaissait Sineis pour un habile général et pour un traître, aima mieux le corrompre que de le combattre. A la nouvelle de la désertion de Sineis, tous les soldats de Mustapha se dispersèrent et se rendirent en foule au camp d' Amurat , qui les attendait. L'usurpateur, réduit à prendre la fuite, trouva à peine quatre hommes pour l'accompagner.
Amurat manquait de vaisseaux pour suivre Mustapha, qui avait passé le détroit; mais les chrétiens latins servirent le sultan mieux que ses alliés ou ses sujets n'auraient fait. Les Génois possédaient dans la Phocide, sur les bords de la mer, une montagne dont ils tiraient de l'alun, qui était pour eux l'objet d'un grand commerce. Ils avaient construit au pied de cette montagne une ville et un port appelés Phocée ; ils y envoyaient saus cesse des vaisseaux. Cet établissement avait jadis payé un tribut à l'empereur des Grecs ; mais dans la suite les Ottomans s'étaient emparés de ce tribut, comme de presque toute
l'Asie. H leur en était dû plusieurs années : ce fut alors qu'Adorne, podestat de Phocée, offrit au sultan de lui fournir des vaisseaux, à la condition que les sommes dues par la république de Gènes lui seraient remises. A murât accepta sur-le-champ, et Gènes envoya aussitôt ses liâmes. Vaincues par le nombre, les troupes que Mustapha avait pu rassembler ne lui laissèrent d'autre ressource que la fuite. Amurat demeura trois jours à Gallipoli afin de recevoir les soldats qui accouraient en foule sous ses enseignes.
Depuis que la fortune s'était déclarée pour le prince légitime, il ne trouvait plus de résistance. Surpris en Valachie, où il cherchait à lever quelques troupes, Mustapha fut amené, chargé de chaînes, à Andrinople, où ceux qui l'avaient cru leur maître ne virent plus en lui qu'un imposteur. Amurat l'exposa aux outrages de la soldatesque et à l'indignation publique, puis il le fit pendre à un gibet sur la grande place d'Andrinople (825-1422).
Amurat était demeuré en paix avec Manuel tout le temps qu'il lui avait fallu pour abattre le faux Mustapha ; mais il n'avait point oublié que c'était Manuel qui lui avait suscité ce rival. Dès le commencement du printemps, il vint avec cent cinquante mille hommes ravager la Thessalie, la Macédoine et la Thrace. Des historiens assurent même que l'intention du sultan était de former le siège de Conslantinople. Manuel, trop faible pour s'opposer à Amurat, se défendit avec les armes qui lui étaient ordinaires, la fraude et l'artifice. 11 persuada à Hélias, gouverneur des frères du sultan, de mettre sur le trône l'aîné de ces princes encore enfant, et de régner en son nom. Avec l'argent des Grecs Hélias trouva des complices, quelque périlleuse que fût cette tentative, dénuée de tout prétexte. Il conduisit à Nicée le jeune Mustapha (tel était le nom de ce prince). La nouvelle d'un soulèvement à
Nicée fit qu'Àmurat cessa de désoler le pays de son ennemi : c'était tout ce que Manuel avait prétendu. Dans cet intervalle ce prince mourut à Constantinople, âgé de soixante -dix- sept ans, léguant à Jean Paléologue les débris de l'empire grec et sa haine pour les musulmans (827-1424).
Amurat n'eut qu'à se montrer en Asie pour étouffer la révolte, mal servie par quelques brigands : il entra dans Nicée, où il fit périr Hélias, avec tous les gardes et les partisans de Mustapha. Le prétendu empereur et son frère, trop jeunes encore pour être coupables (car l'aîné n'avait que neuf ans), furent étranglés en présence d'Amurat : ces exécutions des cadets de la maison ottomane devinrent très -fréquentes dans la suite. Le sultan avait encore un traître à punir. Ce Sineis, toujours ou parjure ou rebelle, commençait à vouloir se soustraire aux conditions qui lui avaient sauvé la vie; il refusa, ou du moins il différa de faire passer à Andrinople les impôts de sa province. Le sultan saisit avidement l'occasion de châtier ce coupable et de rentrer dans la belle province de Smyrne et d'Éphèse,dont Sineis était gouverneur; il envoya contre lui Kalil, le beau-frère et l'ami du vizir Bajazet, victime de Sineis. Kalil, animé par sa haine, marcha à la tête de cinquante mille hommes. Le rebelle fut battu, et réduit à fuir avec une poignée de soldats : après avoir erré longtemps, il fut enfin pris et puni du plus honteux supplice. Amurat réunit encore deux provinces à son domaine sans qu'il lui en coûtât beaucoup de sang : celle de Sinope, partie de l'Anatolie, et le pays d'Ipsala en Europe.
Le sultan n'oubliait pas sa haine contre les Grecs. Aussitôt qu'il eut mis ordre aux affaires de l'Asie, il repassa le détroit, tourna ses armes contre la Morée £t contre toutes les places maritimes qui sont vers l'embouchure du Strymonen Macédoine, observant toujours de ravager et d'ap-
pauvrir le pays. Paléologue s'empressa de demander la paix ; pour l'obtenir, il convint d'abandonner toutes les villes dont le sultan s'était emparé, même Thessalonique, qui n'était pas encore rendue, et de payer en outre un tribut chaque année. Mais lorsque le sultan, qui avait accepté ces conditions, croyait la paix décidée, Paléologue prétendit qu'il n'était pas maître de rendre Thessalonique ainsi qu'il en était convenu.
Pendant la négociation entre le sultan et Paléologue, les Thessaloniciens, qui craignaient de devenir esclaves, avaient fait prisonnier Andronic, frère de Paléologue, commandant dans la place; puis ils avaient envoyé des députés à Venise pour offrir à cette république de se soumettre à elle si elle voulait prendre leur défense. Des historiens grecs assurent que la violence faite à Andronic était une feinte, et que les Thessaloniciens n'eurent recours à la république de Venise que de concert avec Paléologue. Quoi qu'il en soit, les Vénitiens, qui désiraient ardemment de s'emparer d'une ville placée si avantageusement pour le commerce, acceptèrent sans balancer la proposition des Thessaloniciens. De peur que les habitants ne parlassent de se rendre aux Turcs, les Vénitiens en transportèrent un grand nombre dans leurs diverses possessions et jusqu'à Venise, sous prétexte qu'il n'y avait pas assez de vivres dans la place, et qu'il serait difficile d'y en faire entrer. Ils substituèrent à ces bouches inutiles des soldats aguerris et déterminés.
Amurat apprit avec étonnement que les Vénitiens voulaient défendre une place que les Grecs lui avaient abandonnée : il n'avait pas compte sur ces nouveaux ennemis. Cependant il ordonna à Amza, son vizir, de faire le siège de Thessalonique avec toutes les troupes qu'il pourrait tirer d'Asie, l'assurant qu'il le joindrait bientôt. Amza parut le premier à la tète d'une armée si nombreuse, que les assiégeauts étaient plus de cent contre un. Malgré le
grand nombre, les Vénitiens se défendirent avec un courage indomptable, faisant des sorties fréquentes et meurtrières, et menaçant du plus horrible supplice tous ceux qui parleraient de se rendre. Quoique l'usage du canon lût déjà connu dans presque toute l'Europe, les Turcs ne savaient pas encore s'en servir.
Le siège tirait en longueur. Le vizir écrivit au sultan que sa présence devenait nécessaire, non pour augmenter le nombre des assaillants, déjà trop grand, mais pour donner une nouvelle vigueur aux troupes, qui commençaient à se rebuter. En arrivant au camp, Amurat fit publier qu'il donnait d'avance aux soldats tout ce qui se trouverait dans Thessalonique , et qu'il ne se réservait absolument que la place et les maisons. Cette déclaration renouvela l'ardeur des Turcs. Une porte leur fut d'ailleurs ouverte par des traîtres, et en un instant la ville fut envahie. L'abandon qu' Amurat avait fait à ses soldats de tous les esclaves fut cause qu'on épargna le sang. La place était riche ; tout ce qui avait quelque valeur fut la proie des troupes ( 832-1429 ).
Amurat s'empara ensuite sans résistance de quelques villes de l'Achaie et de TÉtolie, que les Grecs possédaient encore. On lui ouvrait les portes du plus loin qu'on le voyait venir. Les Vénitiens, à qui il importait de conserver la liberté de la mer, s'empressèrent d'envoyer une ambassade au sultan pour rétablir la paix. Ce prince ne la leur lit pas acheter ; il se contentait de miner les Grecs , d'affaiblir par degrés, et sous les prétextes les plus frivoles, les princes ses tributaires et ses voisins. Pendant douze ans entiers Amurat fit la guerre à ses vassaux dans les deux parties du monde. 11 les dépouillait pour leur donner des successeurs, ou les soumettait à des tributs très-pesants. Des intrigues de femmes, toujours obscures à la cour ottomane, mais qui souvent y étaient plus puissantes qu'ailleurs, occasionnèrent presque tous ces
événements. Ces princesses, cédant à leurs jalousies, tâchaient de faire porter la guerre dans le pays de leurs rivales. L'une d'elles, Marie, sœur de Georges, prince de Servie, ayant été disgraciée, l'armée ottomane fut envoyée en Servie, dont le souverain fut attaqué dans sa capitale, sous prétexte qu'il entretenait des intelligences avec la Hongrie. Georges, forcé de fuir, se retira chez Ladislas, roi de Pologne et de Hongrie, et se hâta de mettre Belgrade, sa plus importante place, sous la protection des Hongrois.
Ladislas avait confié la défense de Belgrade au célèbre Huniade, voïevode de Transylvanie, l'un des plus grands généraux de son temps. C'est à ce siège que les Turcs éprouvèrent pour la première fois l'effet du canon, qui leur causa beaucoup de surprise et d'effroi. Après six mois ils abandonnèrent honteusement cette place, qu'ils n'avaient pu entamer (8 40-U36). Une trêve de dix ans fut conclue entre Ladislas et Amurat.
La femme de Caraman-Ogli, sœur d' Amurat, avait employé plusieurs fois son crédit auprès du sultan pour faire pardonner à ce vassal, le moins soumis de tous, les infractions fréquentes qu'il faisait aux traités. Caraman, tout musulman qu'il était, écrivait sans cesse à Ladislas, au voïevode de Bulgarie, de Valachie, enfin à tous les princes chrétiens voisins d' Amurat, pour les ameuter contre son beau -frère, qui deux fois avait épargné ses États. Tous offrirent de se joindre à Ladislas, si Caraman voulait faire une diversion de l'autre côté de la mer. Ladislas aimait la gloire, et ne pouvait se refuser aux moyens d'en acquérir. Venise lui offrait des vaisseaux; le duc de Bourgogne lui envoyait de l'argent; il était sûr encore de tirer beaucoup de secours de son État de Pologne ; mais le serment solennel qu'il avait fait de garder dix ans la trêve avec les Turcs, l'empêchait d'agir. Le pape Eugène IV, en présence des périls dont lès Ottomans
menaçaient le monde chrétien , se chargea de relever Ladislas de son serment et de lui rendre toute sa liberté.
Le pape et les Vénitiens armèrent à frais communs une flotte dont l'objet devait être d'interdire aux Turcs le passage du détroit. Tous les vaisseaux avaient arboré ou le pavillon du saint-siége, ou celui du duc de Bourgogne, car Venise n'osait pas faire ouvertement la guerre aux Ottomans. Les Grecs n'entrèrent point dans cette ligue : ils détestaient autant les Latins que les musulmans. D'ailleurs Paléologue se félicitait en secret des efforts que ses ennemis faisaient pour se détruire. La flotte des confédérés s'était emparée de l'embouchure du Bosphore appelée Sacrée : ils espéraient couper chemin aux musulmans ; mais Amurat, bien informé de tous les mouvements de ses ennemis, s'était embarqué plus loin et avait pris par un autre parage. 11 sut faire aborder cent mille hommes en Europe sans qu'aucun vaisseau chrétien pût s'y opposer. Amurat entre avec sa flotte dans le port de Gallipoli ; il marche à Andrinople , où Ali- Pacha vient le joindre avec un corps de troupes aussi considérable et aussi aguerri que le sien.
La célèbre bataille de Varna, sur les bords de la mer Noire, vit la défaite complète des chrétiens, malgré leur bravoure et celle de leurs chefs Huniade et Ladislas (848-1444). Us durent céder au nombre : l'armée des Turcs était de près d'un tiers plus forte que celle des chrétiens. Ladislas, percé de coups, expira au milieu des janissaires. On lui coupa la tête, et on la porta au-devant d'Huniade, qui avait abandonné son attaque pour marcher au secours du roi de Hongrie; ce spectacle consterna tous les chrétiens et acheva leur déroute. Le carnage dura jusqu'à la nuit; l'armée des confédérés fut entièrement dispersée.
Amurat n'usa pas de sa victoire. Il venait tout récemment de perdre deux fils d'une maladie contagieuse. Soit
douleur de cette perte, soit dégoût du pouvoir, il voulut, après la bataille de Varna , remettre l'empire à son fils Mahomet, qui n'élait âgé que de quinze ans; puis il se retira à Magnésie pour s'y livrer au repos et aux plaisirs, que ni les travaux de la guerre ni les soins du trône ne lui avaient jamais fait oublier.
Mahomet fixa son séjour à Andrinople. Les janissaires, accoutumés à redouter Amurat, abusèrent bientôt de la jeunesse et de l'inexpérience de son fils. Ces soldats féroces avaient besoin d'une discipline sévère, qui ne pouvait subsister sous le gouvernement d'un enfant. Quelques désordres arrivés dans Andrinople coûtèrent beaucoupde sang auxhabitants,etmême aux janissaires. Les dispensateurs du trésor public abusèrent aussi des circonstances pour détourner les fonds et pour vexer les peuples. En moins de quatre mois la face de l'empire devint méconnaissable. Au milieu de la paix extérieure, qui lui était si peu ordinaire, jamais il n'y avait eu une telle confusion. Jusqu'alors les sultans avaient tout fait par eux-mêmes; les vizirs n'avaient point encore cette autorité qu'ils acquirent depuis sous une longue suite de princes fainéants ; les soldats comme les ministres étaient accoutumés à remonter jusqu'au souverain. 11 fallut réveiller Amurat au sein de ses plaisirs, et le conjurer de venir au secours de son empire et de sa maison. Quelques jours du reste suffirent à Amurat pour faire tout rentrer dans Tordre : le peuple le revit avec des transports de joie; il punit tous les factieux, et les janissaires se soumirent.
11 était arrivé pendant la guerre de Hongrie ce qui arrivait toujours lorsqu'une puissance s'élevait contre la Turquie : tous les petits princes voisins avaient profité de la circonstance pour tâcher de s'agrandir, tandis que les armées ottomanes étaient occupées ailleurs. Pour la première fois, dans la guerre qu' Amurat fit aux révoltés, les
Turcs employèrent le canon dans l'isthme de Corinthe. Les rebelles, notamment le prince grec de Morée, furent bientôt hors de défense; il s rendirent tout ce qu'ils avaient usurpé.
Jusque-là presque tout avait réussi à Amurat. Mais il eut à combattre dans ses dernières années un ennemi plus redoutable que tous ceux qu'il avait connus jusqu'alors. Cet ennemi avait été élevé dans son sein. Ce fut ce fameux Scanderbeg , contemporain et rival d'Huniade. Cet homme, justement célèbre, se dresse dans l'histoire, grand de toutes ses luttes et de toute sa haine contre les Ottomans, et de la défense héroïque de son pays, à la liberté duquel sa vie fut consacrée. On ne peut s'empêcher de le suivre avec admiration dans cette belle carrière de vingt- cinq ans de combats, qui occupa la fin du règne d' Amurat II et la moitié de celui de son fils et successeur, Mahomet II.
Scanderbeg, dont le vrai nom est Georges Castriot, était fils de Jean Castriot, prince d'Épire, qui , comme tous ceux de la Grèce, s'était soumis au vainqueur. Non-seulement Jean Castriot avait payé un tribut â Amurat; mais encore ses quatre fils avaient été conduits comme otages à la cour de ce prince. Trois moururent dans l'enfance. Le dernier, nommé Georges, plut au sultan par une figure distinguée dont le caractère annonçait une grande âme. Amurat, soit inclination, soit politique, fit circoncire le jeune Castriot, et l'éleva dans la religion musulmane; mais Georges demeura toujours chrétien dans le fond de son cœur. Dès sa première jeunesse , Amurat le mena à la guerre. Les actes de courage et la force de corps du jeune Castriot lui firent donner le surnom d'Alexandre (Scander en turc), avec la qualification de beg (prince); le prince Alexandre. C'est sous ce nom de Scanderbeg, que Georges Castriot avait reçu des Ottomans, qu'il signala contre eux ses talents pour la guerre. Lorsque le père de
Georges mourut, le sultan ne pensa pas à rendre au jeune homme son héritage légitime : il y établit un pacha, et il occupa toujours Scanderbeg à la guerre. Cette injustice offensa faiblement le jeune héros ; mais un outrage infâme que lui fit Amurat lui inspira une invincible horreur pour le sultan.
Scanderbeg avait cette haine dans le cœur lorsqu'il alla à la première guerre de Hongrie, dans laquelle les Turcs furent contraints de lever le siège de Belgrade et de fuir devant Huniade. Profitant de la déroute des Ottomans , Scanderbeg s'empare du secrétaire d'fttat, qui gardait le petit sceau de l'empire, et le force, le cimeterre sur la gorge, de signer et sceller un ordre au pacha d'Épire pour qu'il remette Croïa, capitale de cette province, et tout le pays qui en dépendait, à Scanderbeg. Puis il se défait du secrétaire, s'enfuit et arrive dans ses États, où il est reçu sans opposition. Il travaille alors activement à se fortifier dans cette souveraineté, injustement ravie à sa maison. Les Vénitiens, ennemis secrets de l'empire ottoman, sans oser lever l'étendard contre lui, aidèrent Scanderbeg de tout leur pouvoir. Ce fugitif était déjà un ennemi redoutable lorsque le sultan entreprit de le combattre. Il commença par assiégei* Fétigrade, la première ville de Scanderbeg ; il la prit d'assaut, et fit massacrer sans pitié tous les hommes en état de porter les armes. Cet exemple, loin d'intimider les Albanais, leur fit concevoir plus de haine pour le joug des Turcs. Scanderbeg, avec dix mille hommes, entreprit de tenir tête à soixante mille cavaliers et à quarante mille janissaires. Il ne pouvait espérer de succès que de ses surprises, et de la supériorité qu'il se connaissait sur les généraux d' Amurat.
Les Vénitiens avaient mis leurs forces au service du prince épirote. Les Turcs commencèrent le siège de Croïa. Tous les historiens s'accordent à rapporter des prodiges de ce siège; jamais la vaillance jointe à l'habileté n'avait
mieux suppléé au nombre. Les coups des guerriers épirotes portaient une mort assurée : ils semblaient se multiplier; ils étaient partout. Avec l'héroïque Scanderbeg, ils ne cessaient de harceler et de battre les Ottomans dans de fréquentes et meurtrières sorties. L'été se perdit en efforts impuissants de la part des Turcs, que le fer et le feu des ennemis, la nécessité de veiller sans cesse pour prévenir les surprises, diminuaient constamment. Amurat, en présence des pluies de l'automne et de la contenance de plus en plus ferme des assiégés, se résolut à se retirer ; mais il essuya encore bien des pertes dans les défilés où il dut s'engager ( 851-1445 ).
L'hiver suivant, un événement glorieux consola le sultan de ce désastre. Jean Paléologue était mort sans enfants ; son frère Constantin Dracozes n'osa monter sur le trône de Constantinople que de l'aveu d'Amurat; il lui envoya des ambassadeurs pour lui demander son agrément, avant de se dire souverain. Cette honteuse démarche semblait présager la chute prochaine de l'empire grec.
Les derniers coups qu'Amurat put porter furent dirigés contre les Hongrois. Le vaillant Huniade avait été déclaré régent de ce royaume depuis la mort de Ladislas, tandis que son fils, encore enfant, était à la cour de l'empereur Frédéric. Huniade , encouragé par l'exemple de Scanderbeg, voulut venger les malheurs de la Hongrie. Au commencement du printemps, il entra sur les terres des Turcs. Amurat rassembla ses forces, et joignit les Hongrois près de Cassovie, dans le lieu même où Amurat 1 er avait été vaincu et tué. Trois jours de suite les Hongrois et les Turcs combattirent par pelotons avec un courage égal ; ceux-ci, plus nombreux , eurent enfin l'avantage; mais il leur coûta bien cher. Huniade se retira, ayant perdu les deux tiers de son armée, forte de quarante mille fantassins, de sept mille cavaliers, et de deux
cents chariots armés de faux. Les Ottomans avaient perdu plus de vingt mille hommes (855-1451).
Amurat mourut peu après cette sanglante victoire. Avant d'expirer, il maria son fds Mahomet avec la fllle de Soliman-Beg, prince d'Albistan. Il était âgé de quaranteneuf ans, et en avait régné trente. 11 affermit et étendit l'empire turc ; il abattit les Grecs plus qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait fait; il montra de l'habileté , du courage, et il ouvrit à son fils une carrière de conquêtes dans laquelle ce jeune prince s'avança encore plus que lui.