CHAPITRE IV
Avènement de Mahomet II. — Il inaugure son règne p.ir d'horribles cruautés. — Érection d'un second fort des Dardanelles. — Constantin implore vainement contre Mahomet le secours des princes chrétiens d'Occident. — Siège de Constantinople et mort de Constantin, dernier empereur des Grecs. — Cruautés du sultan. — Il veut passer pour l'envoyé de Dieu. — Exploits de Scanderbcg. — Origine de l'ordre de Malte. — Siège de Belgrade. — Mort d'Huniade. — Conquêtes diverses de Mahomet. — Mort de Scanderbeg. — Siège de Négrepont. — Mahomet fait étrangler son fils ainé. — Siège et défense héroïque de Rhodes. — Levée du siège par les Turcs. — Mort de Mahomet II.
A la nouvelle de la mort de son père , Mahomet se rendit à Andrinople, où il fut reçu aux acclamations du peuple, qui aimait Amurat et qui avait conçu de grandes espérances de son fils. Mais le premier usage que ce prince fit de son autorité fut un acte de barbarie. Dés son avènement il fit mourir son frère, enfant encore à la mamelle; sans doute parce qu'il craignait que ce prince, issu d'un mariage légitime, ne disputât un jour le trône à celui qui n'était que le fds d'une esclave. Et comme si
Mahomet eût voulu désavouer ce crime, il fit étrangler presque aussitôt i'aga des janissaires qui lui avait servi d'instrument.
Les ambassadeurs de l'empire grec furent reçus comme amis par le sultan. Le nouveau souverain des Ottomans préparait en silence les coups qu'il voulait porter; il renouvela l'alliance avec tous ses tributaires , leur jurant une paix constante par le Prophète dont il portait le nom. Tous avaient un grand intérêt de bien vivre avec ce dangereux voisin. Le seul Caraman-Ogli, dès la première année du règne de Mahomet, osa faire l'épreuve de ses forces pour recouvrer le pays qu'Amurat lui avait ravi ; mais, se voyant seul contre une armée redoutable, il s'empressa d'apaiser Mahomet en payant tous les frais de la guerre. De retour de cette expédition, le sultan songea à augmenter son artillerie, et éleva le second fort des Dardanelles, pour se rendre maître absolu de cet important passage. Cette entreprise causa de vives alarmes auxGrecs, resserrés de plus en plus dans leurs murs. Ils voyaient que le Turc songeait à les y prendre par la famine, puisque aucun vaisseau ne pourrait plus entrer dans Constantinople sans passer sous le canon des deux forts.
Vainement Constantin se plaignit-il de ce qu'il appelait une infraction aux traités ; Mahomet répondit avec hauteur qu'il était maître du terrain que ses ancêtres avaient conquis. A la seconde ambassade de l'empereur grec, le sultan déclara qu'il ferait écorcher vif quiconque oserait lui parler à l'avenir de détruire les travaux commencés (856-1452). Les ruines de plusieurs superbes églises servirent à la construction de la nouvelle citadelle. Malgré toutes les soumissions de Constantin, Mahomet fit paître ses chevaux dans les prairies des Grecs, et couper leurs moissons pour nourrir ses hommes; les cultivateurs furent égorgés dans leurs champs qu'ils avaient voulu défendre, et l'on vit apparaître dans les environs de
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Constantinople les commencements du désastre qui menaçait cette immense cite.
Constantin, réduit à la dernière extrémité, ne savait où trouver des secours; les habitants de sa capitale étaient tous peu propres aux fatigues de la guerre, et il ne leur reconnaissait ni la force ni le courage nécessaires pour repousser l'ennemi. Dans cette triste conjoncture, il espéra quelque aide des Latins, que la nécessité seule lui faisait regarder comme ses frères : car, ni l'empereur, ni presque aucun des Grecs n'avait adhéré sincèrement au concile de Florence, dans lequel l'union des deux Églises latine et grecque avait été prononcée. Le pape Nicolas V, avant de répondre aux demandes de secours que lui adressait Constantin, exigea que l'union fût consommée; mais les périls les plus formidables ne purent déterminer les Grecs à satisfaire le chef de l'Église catholique. Abreuvé d'outrages par le clergé et les moiiies grecs, auxquels se joignait un peuple superstitieux et fanatique, le légat du pape revint à Rome, et, en présence d'une telle haine pour les Latins, Nicolas V abandonna au sort qu'ils méritaient cet empereur et cette nation menteuse et perfide.
Cependant Mahomet s'emparait de la plus grande partie de la Morée, qui était restée aux Grecs: les Turcs avaient dévasté les campagnes; ils tenaient tous les forts et presque toutes les villes. Constautin, trop sûr de l'orage qu'il voyait prêt à fondre sur lui, songeait à approvisionner sa capitale; il demanda des secours aux Génois, qui lui envoyèrent cinq gros vaisseaux munis de provisions de toute espèce, et montés par cinq cents hommes d'élite. Vainement Mahomet, à la tète de cent voiles, chercha-t-il à s'opposer à l'entrée de ce secours dans le port de Constantinople : ses barques ou galères, mal construites ou mal commandées, furent mises en pièces par les Génois, dont les cinq vaisseaux passèrent triomphalement à travers la flotte immense des Turcs. Ce revers ne ralentit
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point l'ardeur avec laquelle les Ottomans se préparaient au siège de Constantinople. Mahomet fit transporter à grands frais son artillerie près de cette ville. Les fables que les historiens grecs et turcs ont copiées les uns des autres au sujet de cette artillerie, ne nous apprennent que trop combien les récits de l'antiquité sont souvent fautifs. Mahomet, disent-ils, fît traîner par soixante paires de bœufs un seul canon, qui avait neuf pieds de diamètre, et qui chassait des boulets de pierre de douze palmes de circonférence, et du poids de douze quintaux. Sept cents hommes étaient employés à mettre en mouvement et à servir cette pièce monstrueuse , et sans contredit la plus énorme dont il soit fait mention dans l'histoire de l'artillerie et des sièges.
Au commencement du printemps de l'année 1453, Mahomet parut à la tète de trois cent mille hommes devant une ville, à la vérité bien fortifiée par la nature et par l'art, mais qui contenait tout au plus huit mille combattants. C'était là tout ce qui restait de cet empire romain , qui pendant tant de siècles avait envahi et gouverné le monde. Le sultan, après avoir établi quatorze batteries du côté de la terre, qui faisaient un feu continuel, s'obstina à pénétrer dans le port pour pouvoir attaquer la place par le flanc maritime. Sitôt qu'il fut maître de la rive de Galata, il fit pratiquer un chemin de terre par lequel, à force de chevaux, de bœufs, de bras et de machines, il fit traîner soixante vaisseaux, qui furent lancés à l'eau et matés pendant la nuit dans ce même port dont les Grecs avaient négligé la garde , parce qu'ils le croyaient impénétrable.
Le siège commença dès l'aurore. Tout ce qu'il y avait de soldats dans Constantinople, animé par la religion et par la crainte de tomber dans les mains de Mahomet , combattait avec un courage qui tenait du désespoir. La flotte du sultan, arrivée comme par enchantement dans
le port, inquiétait les Grecs beaucoup plus que tous les autres efforts des Turcs. Vainement la flotte de l'empereur avait tenté de la combattre; elle avait toujours échoué dans ses attaques. Un brave Vénitien , nommé Coq, entreprit de brûler les vaisseaux turcs à la faveur de la nuit; l'empereur lui accorda, sur sa demande, trois barques et quarante hommes déterminés. Cette courageuse entreprise eût peut-être sauvé Constantinople ; mais elle fut découverte par un Génois ennemi de Coq, qui, par haine et dans l'espoir d'une récompense, instruisit les Turcs de toutes les mesures du Vénitien. Coq et ses compagnons, faits prisonniers, furent égorgés le lendemain à la vue des assiégés, qui par représailles firent pendre sur les remparts deux cent soixante Turcs captifs. Le Génois qui avait trahi renia sa foi et reçut une grande récompense.
Cette entreprise avortée consterna les assiégés. Peu s'en fallut que les suites n'en fussent plus funestes que l'exécution ne l'avait été. Les Vénitiens reprochèrent amèrement aux Génois la perfidie de leur compatriote. L'amiral, premier officier de l'empire, était jaloux de l'autorité que Constantin avait donnée à Justiniani, chef des Génois, qui commandait immédiatement après l'empereur, et qui possédait toute sa confiance. Ces divisions intestines s'accrurent en peu de jours à tel point, que les deux partis opposés faillirent s'égorger dans l'enceinte des murs. Constantin dut s'interposer pour conjurer de grands malheurs. Ce prince, doué de talents et de courage, était digne d'un meilleur sort ; mais il ne put arrêter la chute de l'empire ni le torrent qui l'entraînait; il ne retarda que de quelques semaines le coup fatal et inévitable, en se ménageant des intelligences chez l'ennemi: les trésors de l'empire furent employés à corrompre les ministres de Mahomet.
Quand tout espoir fut perdu , Constantin résolut de
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défendre jusqu'au dernier moment sa capitale, reste pré-' cieux de l'empire des Romains, et de finir avec lui. Mahomet s'y était attendu : il avait tout disposé pour un assaut général et décisif ; il environna la place de toutes parts, et il promit le pillage à ses soldats. Cette promesse doubla l'ardeur des Turcs, et en peu d'heures Constantinople fut envahie. Constantin, qui s'était conduit avec une bravoure héroïque , ne voulant pas tomber vivant entre les mains du vainqueur, quitta ses armes dorées et se précipita au milieu des janissaires, qui le tuèrent sans le connaître. Presque tous les soldats grecs, vénitiens et génois, qui défendaient Constantinople, périrent sous les coups des Ottomans.
Dès son entrée à Constantinople, Mahomet fit étrangler son vizir Ali, qui, gagné par Tordes Grecs, avait cherché à le trahir. La ville fut pillée au milieu des ténèbres, et le butin de chaque soldat fut immense. Les églises, plus riches que dans aucun pays de la chrétienté, furent exposées au pillage plus encore que les palais des grands. Les Turcs commirent toutes les profanations que l'ivresse de la victoire pouvait inspirer à des hommes féroces qui pensaient honorer leur religion en insultant à celle des vaincus.
Constantinople fut prise par les Turcs l'an de l'hégire 857, le 28 mai 1453,2205 ans après la fondation de Rome, 1123 ans après que Constantin le Grand y eut transporté le siège de l'empire. Aiusi passa la dernière ombre de la puissance des Romains, qui s'était étendue sur la moitié du monde, et qu'on vit décroître à peu près dans le même espace de temps qu'elle avait employé à s'élever.
Mahomet se rendit à Sainte-Sophie, fit monter un iman dans la chaire du patriarche, et lui ordonna d'entonner l'Aizan, qui est un cantique d'action de grâces contenant la foi musulmane ; puis il alla prendre, possession du palais impérial. Ce jour-là même Mahomet racheta plu-
'sieurs familles grecques des mains de leurs ravisseurs; il les destinait à repeupler Constantinople. La politique lui persuada de leur laisser le libre exercice de leur religion, ainsi que le Coran l'autorisait; quelques églises furent abandonnées au culte des chrétiens.
Le sort du dernier empereur de Constantinople n'était pas encore connu ; le vainqueur le faisait chercher avec un soin extrême. Deux soldats lui apportèrent sa tète, et Ton dit que le sultan, après l'avoir montrée aux grands, la fit ensevelir avec honneur. Quelques auteurs grecs prétendent qu'on l'exposa, par ordre de Mahomet, au haut d'une colonne; qu'on prit ensuite des précautions pour l'empêcher de se corrompre , et qu'elle fut envoyée eu Asie pour intimider les princes tributaires. Quoiqu'il en soit, Mahomet donna bientôt des marques plus odieuses de sa cruauté. Il était très -adonné au vin; ce vice avait introduit tous les autres dans son cœur. La plume se refuse à transcrire les horreurs dont il souilla Constantinople. Au milieu de toutes ces infamies, Mahomet II prétendit au titre d'envoyé de Dieu, et voulut mêler à ses succès du merveilleux et du surnaturel. Il avait près de lui un derviche, prophète à gages, qui faisait profession de prier Dieu et Mahomet pour la prospérité de l'empire, et qui s'eiforçait de faire adorer aux musulmans les vices du sultan. La découverte du corps intact d'un misérable qui, selon le derviche, était un saint et avait prédit longtemps à l'avance la prise de Constantinople par Mahomet II , fut célébrée par les cris de joie des Turcs, et le cadavre du prétendu prophète vit s'élever un riche mausolée et une mosquée en son honneur. Le faubourg dans lequel eut lieu cette découverte reçut le nom de Mahomet.
Après avoir repeuplé par la violence et avec toutes sortes d'éléments la ville de Constantinople, le sultan retourna à Andrinople. Malgré l'éclat de son triomphe et
l'importance de sa conquête, Mahomet ne perdit pas de vue le dessein d'en faire de nouvelles. Il soumit en peu de temps le reste de la Morée par lui - même ou par ses lieutenauts ( 859-1455). Mais quoiqu'il acquit plusieurs contrées presque sans coup férir, tous les enuemis de Mahomet n'étaient pas indignes de son courage.
Scanderbeg, dont les talents et la valeur avaient été si funestes à Amurat II, ne devait pas demeurer longtemps sansattaquer les Turcs, qu'il haïssait mortellement. N'étant pas parvenu à soulever les princes chrétiens contre les Ottomans , il prit le parti de déclarer tout seul la guerre au fils de son ennemi : il se jeta dans la Macédoine à la tète de huit mille hommes, y força quelques châteaux, et ravagea la campagne. Mahomet ne daigna pas marcher contre un si petit prince, ou plutôt il craignit de se mesurer avec un si grand capitaine. Pendant trois ans Mahomet envoya ses meilleurs lieutenants à la tête de troupes plus fraîches et plus nombreuses que celles de Scanderbeg, et toujours ils furent battus. Scanderbeg savait tirer un si grand parti des inégalités du terrain et des circonstances que le hasard faisait naître, qu'il taillait en pièces et finissait par disperser toutes les troupes qu'on lui opposait. Mahomet, indigné, envoie cinquante mille hommes pour former le siège de Crola; mais cette expédition ne fut pas plus heureuse que les précédentes.
Scanderbeg ne fut pas le seul obstacle que rencontra Mahomet. Les chevaliers de Saint -Jean de Jérusalem, appelés depuis chevaliers de Malte, parce qu'ils devinrent souverains de cette île, occupaient alors l'île de Rhodes. Ils étaient pour les chrétiens un rempart que le sultan brûlait de renverser. Cet ordre avait pris naissance à Jérusalem dans le milieu du xi e siècle : on connaît assez son histoire pour que nous nous dispensions de la raconter ici. Vainement Mahomet essaya- t-il de les atta-
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quer, ces braves chevaliers le repoussèrent avec vigueur et le forcèrent à porter ailleurs ses armes.
D'autres affaires plus importantes contraignirent le sultan à différer la vengeance de ce premier échec. Il apprit que le pape Calixte III formait une ligue contre lui, dans laquelle il avait fait entrer les rois de Hongrie et d'Aragon , le duc de Bourgogne , les chevaliers de Rhodes, les républiques de Venise et de Gènes, et plusieurs autres puissances d'Italie. Tandis que les préparatifs de cette croisade se faisaient assez lentement, le sultan résolut d'attaquer le premier ceux qui ne faisaient encore que le menacer. Il marcha vers Belgrade à la tète de cent cinquante mille hommes ; deux cents brigantins furent destinés à bloquer la ville du côté du Danube. Mais Huniade, qui avait appris à Bude l'expédition de Mahomet, descendit le long du Danube avec cent soixante brigantins, mieux construits, mieux montés, meilleurs voiliers que ceux des Turcs. Au bout de quelques heures, les Ottomans furent défaits : Huniade tua de sa main leur amiral, et emmena avec lui seize brigantins turcs. Son arrivée communiqua un courage inexprimable aux habitants de Belgrade, qui se préparèrent à une défense terrible. Après avoir perdu un grand nombre d'hommes dans divers assauts donnés en vain à cette place, le sultan fut blessé lui-même à la cuisse, et ne dut la vie qu'au courage avec lequel ses janissaires le défendirent. Il dut dès lors abandonner le siège de Belgrade, et se retira en versant des larmes de rage. Huniade mourut de ses blessures le jour même de son triomphe; mais il vit, en expirant, ses ennemis fuir devant lui (860-1456).
Retiré à Constantinople, Mahomet songeait à y établir la capitale de son empire; pendant ce temps-là, ses généraux achevaient de soumettre la Morée (862-1458); Omar, son vizir, lui donnait la principauté d'Athènes (8U-1459). Enfin, en 1461 (865), Mahomet lui-même
Digitiz
s'empara de l'empire de Trébisonde, qu'avait usurpé David Comnène, et que Uszum-Assan, roi de Perse, cherchait à déchirer à son profit . Le sultan était le plus perfide de tous les hommes : sa mauvaise foi étendit sa puissance au moins autant que son courage avait pu le faire. Depuis que les chevaliers de Rhodes s'étaient répandus sur les côtes de l'empire ottoman , cette poignée de vaillants guerriers était plus redoutable pour lui que ne l'avaient été tous les Grecs. Il songeait sérieusement à envahir leur île; mais, pour porter des coups plus sûrs, il voulut commencer par les autres îles de l'Archipel d'où les chevaliers* pouvaient tirer du secours.
Il commença par attaquer le souverain de Lesbos, nommé Gattilusio, allié de l'ordre, sous prétexte que ce prince avait donné retraite aux vaisseaux de la religion qui désolaient la côte. Mitylène, capitale de l'île de Lesbos, secourue à temps par les chevaliers de Rhodes, fit une longue résistance; elle aurait échappé à Mahomet, sans un traître qui , ébloui par ses promesses, lui en ouvrit une des portes. Peu de jours après, le -traître, qui avait renié sa foi, fut étranglé par ordre du sultan. Les braves chevaliers accourus pour défendre Mitylène- avaient péri en soldats sur les murs de la ville. Quant aux armateurs chrétiens qui avaient défendu cette place, malgré la promesse solennellement donnée par Mahomet de leur conserver la vie , ils furent sciés entre deux planches (868-1463). C'est par de semblables cruautés que le conquérant turc déshonorait toutes ses victoires.
Mahomet fut arrêté dans le cours de ses exploits par une maladie aiguë qui menaça sa vie. Son impatience ajoutait tellement à ses maux, que deux médecins juifs, qui n'avaient pu lui procurer une guérison aussi prompte qu'ils la lui avaient promise, furent empalés par son ordre. Revenu à la vie, il s'empara des États de Caraman- Ogli, souverain de Caramanie, mort peu de temps aupa-
ravant (869 1 464 ). Les efforts de Scanderbeg occupèrent Mahomet pendant plusieurs années. L'Albanie, province pauvre, dévastée, impraticable à cause de ses défilés, défendue par un héros et par des soldats qui semblaient invulnérables, humiliait chaque année l'orgueil du sultan et n'offrait aucune pâture à son avidité. Mais il voulut enfin se débarrasser de Scanderbeg ; persuadé qu'on ne pouvait le vaincre, il tenta de le faire assassiner : ce perfide projet fut reconnu , et les sicaires furent livrés au supplice. L'invincible Scanderbeg survécut peu à la découverte de ce complot : attaqué d'une maladie aiguë, le grand homme fut emporté en quelques jours, le 17 janvier 1467, laissant un fils encore enfant, dont il confia les intérêts aux Vénitiens.
Mahomet tourna alors ses efforts contre l'île de Négrepont (l'ancienne Eubée), qui appartenait à Venise, et s'en rendit maître après une longue résistance de la garnison et des habitants. Contre la parole donnée , il fit scier le gouverneur et ses principaux officiers par le milieu du corps, en disant iju'il avait garanti leurs têtes, mais non leurs flancs (874-1469). L'île entière fut dévastée; le soldat turc, à l'exemple et sous les yeux de son empereur, se livra à tous les emportements de l'avidité et de la débauche.
Bientôt le sultan, malgré son désir d'aller attaquer les chevaliers de Rhodes, fut contraint de porter toutes ses forces en Asie. Un autre conquérant s'était élevé en Perse, qui avait subjugué les petits-fils de Tamerlan, héritiers de son trône, et non de ses talents pour la guerre. Uszum- Assan était devenu souverain de toute la Perse. Après avoir vaincu quatre monarques qui l'avaient partagée, il conçut de la jalousie de ce que Mahomet s'était rendu maître de la Caramanie presque sans coup férir. 11 envoya des ambassadeurs à Rhodes et à Venise pour demander du secours contre leurs ennemis communs. Les chrétiens
reçurent avec empressement ces nouveaux alliés, dont ils comprenaient toute Futilité, et leur donnèrent l'aide qui était en leur pouvoir. Uszum-Assan fut néanmoins battu par Mustapha, fils aîné du sultan, qui se couvrit de gloire sous les yeux de son père (875-1470). Mustapha eût bien désiré que son père lui laissât le gouvernement de la Caramanie; sa victoire sur les Perses, auxquels il avait arraché cette souveraineté, lui donnait des droits légitimes à cette récompense. Mais Mahomet avait pris ombrage des succès de son fils, et de l'admiration qu'ils avaient excitée parmi les Turcs; il força le jeune prince ù retourner avec lui à Constantinople, et il le punit bientôt de l'amour que le peuple et les soldats lui marquaient, en le faisant étrangler sous des prétextes qui cachèrent mal son horrible jalousie.
Mahomet, depuis cette cruelle exécution, passa plusieurs années à Constantinople, qu'il embellit et fortifia. Pendant qu'il se livrait à ces travaux paisibles, son vizir reculait les bornes de l'empire. U prit sur les Tartares de Crimée Caffa, la plus forte place de cette souveraineté; il protégea Nungiligiari, l'un des deux princes qui disputaient ce trône; il l'y établit solidement (878-1473 ) . Cinq ans après, à la suite d'une expédition en Albanie, où son armée mit tout à feu et à sang, Mahomet fit la paix avec les Vénitiens, qui défendaient ce pays comme tuteurs de l'héritier de Scanderbeg. Le sultan consentit d'autant plus volontiers à cette paix, qu'il songeait toujours à s'emparer de Rhodes ; il préparait cette expédition en silence et à l'ombre d'une trahison. A l'occasion de la paix avec Venise, il envoya un ambassadeur à Rhodes pour proposer au conseil de l'ordre une paix durable. Le grand maître d'Aubusson, homme aussi sage que courageux, qui connaissait les plus secrets desseins de Mahomet, feignit d'écouter ses propositions, et consentit même à une trêve de trois mois, sous prétexte de cou-
venir des conditions de la paix , mais en réalité pour que la mer fût libre pendant cet espace de temps, et que les chevaliers convoqués pussent aborder en sûreté dans l'île de Rhodes (885-1480). Ils arrivèrent bientôt de toutes les parties de la chrétienté , amenant avec eux une noblesse nombreuse et brillaute, que l'amour de la gloire attirait à Rhodes.
A la nouvelle de l'approche des Turcs, le grand maître ordonna de ruiner tous les environs de Rhodes, afin que l'ennemi ne pût trouver ni logement ni vivres. Cependant ils s'avançaient, commandés par le pacha Mischa Paléologue, Grec renégat de la maison des derniers empereurs de Constantinople. L'armement destiné contre Rhodes était de cent soixante vaisseaux de haut bord (sans compter les galiotes, les chaloupes et les bateaux de transport), et de cent mille hommes de débarquement. Une première entreprise des Turcs (886-1482) n'eut aucun succès ; et ils ne furent pas plus heureux dans la petite île de Tino, qui appartenait aux chevaliers de Rhodes ; ils la trouvèrent tout aussi bien gardée et tout aussi dégarnie. Ceci se passait au milieu de l'hiver. Forcés, et par la saison et par les revers, de remettre à un autre temps le siège de Rhodes, les Ottomans n'y revinreut qu'au mois de mai. La valeur des chevaliers ne put empêcher le débarquement de leur nombreuse armée. Les vaisseaux abordèrent dans les endroits les moins fortifiés, et sans qu'il y eût celte fois beaucoup de sang répandu. Alors le pacha envoya faire des sommations au grand maître, qui ne daigna pas lui répondre.
Le pacha commença les opérations du siège, tant par terre que par mer. On employa une formidable artillerie pour l'attaque et pour la défense. Les murailles furent bientôt entamées, et les Turcs ne tardèrent pas à tenter l'assaut, qui fut terrible. Mais, vaillamment repoussés, les
janissaires durent chercher leur salut dans la fuite , et regagnèrent leurs vaisseaux , laissant beaucoup de morts sur la brèche. Paléologue, désespérant de vaincre d'Aubusson, résolut de le faire empoisonner avec l'aide de deux transfuges, renégats comme lui. La trame fut découverte, et les coupables livrés aux tortures. Vaincus par l'excès de la douleur, ils nommèrent leurs complices, . et furent mis en pièces par le peuple avant qu'on eût eu le temps de les exécuter.
Le pacha, honteux d'avoir vu avorter cet infâme dessein , en revint à la force ouverte. Repoussés avec une bravoure surhumaine, tant par les chevaliers que par tous les habitants de l'île , hommes , femmes , enfants et vieillards ; horriblement décimés par une artillerie admirablement servie et dirigée, les Turcs perdent enfin courage et se jettent dans les barques qu'ils peuvent trouver. Beaucoup sont noyés, peu se sauvent à la nage. Après quelques jours de repos, activement employés par d'Aubusson à se fortifier davantage , les Ottomans reviennent à la charge avec une fureur nouvelle, et rouvrent les brèches par un feu soutenu. D'Aubusson , que la nécessité rendait plus confiant, voulut employer un ingénieur allemand qui , dès les premiers jours du siège, était entré comme transfuge dans la ville, et que le grand maître avait toujours tenu pour suspect. La perfidie de cet homme devint bientôt manifeste, et, au moyen de signaux convenus avec l'ennemi, on le vit attirer en un jour deux assauts dans les endroits les plus faibles de la place. La bravoure des chevaliers couvrit les brèches ; les Turcs furent repoussés ; on livra le traître au supplice, après qu'il eut avoué qu'il n'était entré dans Rhodes qu'avec l'espoir de livrer la place aux Ottomans.
Le pacha, voyant qu'il perdait du temps et des hommes et que la fin du siège était encore bien éloignée, crut
devoir tenter la voie de la négociation ; mais le grand maître ne voulut jamais consentir à une capitulation, si honorable qu'elle semblât. Sa fermeté en cette circonstance ranima le courage des plus faibles, et tous jurèrent de vaincre ou de mourir. Le pacha, irrité de l'inutilité de ses démarches, jurait de faire passer au fil de lepée tous les défenseurs de Hhodes ; il fit même aiguiser quautité de pieux qu'on planta autour des remparts, pour empaler, disait-il, le grand maître et les principaux chevaliers. Il promit le pillage à ses soldats, et recommença les attaques avec plus de furie que jamais. Vains efforts : en peu de temps les Turcs furent mis en fuite, sans que le pacha pût parvenir à les rallier. Ainsi, après trois mois de siège et des flots de sang répandu, Paléologue, ramenant honteusement à Constantinople les débris de sa flotte et de son armée, ne songea plus qu'à persuader à Mahomet que l'île de Rhodes était imprenable.
Le sultan parut se consoler du malheur de ses armes en disant tout haut qu'elles n'étaient invincibles que quand lui-même les commandait. En effet, il tenta de nouveaux efforts pour leur rendre l'éclat que Paléologue leur avait fait perdre. Dès l'automne il leva deux armées nombreuses, résolu de se mettre à la tète de la première contre le roi de Perse, et d'envoyer la seconde en Europe sous le commandement d'un vizir. La mort le surprit au milieu des grands projets qu'il enfantait sans cesse ; il était âgé de cinquante et un ans, et en avait régné trente.
Ce prince, un des plus perfides et des plus sanguinaires qui aient jamais souillé le trône, était né avec de grands talents pour la guerre ; il en aurait eu même pour le gouvernement, si ses passions n'avaient détruit tout ce que la raison, l'intérêt de ses peuples et le sien propre auraient pu lui inspirer. Mahomet II, un des fondateurs de l'empire ottoman, est peut-être celui qui a fait les conquêtes les plus importantes. La débauche et l'esprit dç
de: Turquie.
vengeance avaient étouffé dans son cœur toutes les semences de l'équité. L'éclat de ses triomphes couvrit ses vices aux yeux de ses sujets. Les historiens turcs disent qu'il fut le plus grand des empereurs; mais il n'y a point de véritable grandeur sans justice, et Mahomet II doit être compté au nombre des plus terribles fléaux de l'humanité.