‹ Histoire de Turquie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Avènement de Bajazet II. — Révolte de Zizime, son frère. — Il se réfugie chez les chevaliers de Rhodes. — Il se retire ensuite en France. — Paix entre les chevaliers et le sultan. — Disgrâce du vizir Acomat; sédition des janissaires en sa faveur ; sa mort. — Guerre contre les mameluks; leur origine. — Ils battent deux fois Bajazet, qui fait la paix avec eux. — Fin tragique de Zizime. — Guerre contre les Vénitiens. — Gonzalve de Gordoue vient à leur secours. — Le derviche Scheïtankali prêche une nouvelle doctrine les armes à la main. — Un de ses émissaires tente d'assassiner Bajazet. — Scheïtankali , vaincu , fuit en Perse. — Il obtient la confiance du roi au moyen d'un faux miracle. — Bajazet fait mourir deux de ses fils. — Il veut abdiquer en faveur d'Achmet, son fils aîné. — Les soldats veulent Sélim pour sultan. — Sélim entre dans Constantinople et fait empoisonner son frère. — Caractère de Bajazet. — Anecdote.

Mahomet II laissa en mourant deux fils, Bajazet et Zizime, tous deux tellement ennemis, que leur père avait cru devoir les séparer pour prévenir les effets de leur haine. Bajazet était l'aîné; Mahomet l'avait désigné pour son successeur. Aussitôt que l'empereur fut expiré, le grand vizir Acomat, fidèle à la loi, et surtout à la volonté de son maître, dépêcha un courrier à Bajazet, qu'il estimait très-peu, pour lui annoncer que le trône l'attendait. Quoique Bajazet eût un rival dans son frère, il aima mieux

faire un pèlerinage à la Mecque, que venir à Constantinople occuper le trône qui lui appartenait, et se ménager la faveur du peuple et des soldats. Il écrivit au divan qu'il était obligé d'accomplir un vœu ; que Korcut, son fils, encore enfant , régnerait en son nom tout le temps que l'empereur serait absent de Constantinople. Korcut monta sur le trône, et les vizirs gouvernèrent au lieu et place d'un enfant pendant neuf mois entiers que dura le pèlerinage de Bajazet.

Zizime profita de cette occasion favorable; il s'empara de Brousse et de la Bitliynie, l'ancien patrimoine des princes ottomans ; il prétendait être le légitime empereur des Turcs, parce qu'il était né lorsque Mahomet II était sur le trône, et que Bajazet était venu au monde avant l'avènement de son père. Pour soutenir ses prétentions, Zizime leva une armée ; mais il fut battu par le grand vizir, et s'enfuit chez le Soudan d'ftgypte pour y mener de nouvelles intrigues (887-1482).

Bajazet, de retour de la Mecque, trouva son trône affermi par la défaite de Zizime. Son fils, qui n'avait été qu'un fantôme de souverain, ne fit aucune difficulté de cesser de l'être; il se retira à Magnésie avec une pension considérable et l'autorité de pacha. Mécontent du Soudan d'Egypte, qui ne lui avait offert pour tout secours que sa médiation auprès de son frère, Zizime alla chercher l'alliance d'un prince moins puissant, il est vrai, mais plus entreprenant : c'était Caraman-Ogli, auquel il ne restait plus qu'une petite partie de la Cilicie. Zizime s'engagea à lui rendre tous les États que Mahomet II avait ravis à son père, si par son moyen il devenait empereur des Turcs. L'ambitieux Caraman forma une ligue de plusieurs petits princes musulmans, et avec ces secours, qui semblaient plutôt une troupe de conjurés qu'une armée, il osa s'avancer dans la Cappadoce, ayant à ses côtés le prétendu successeur de Mahomet, qu'il annonçait comme le répa-

DE TURQUIE. iM

rateur de tout le mal qu'avait fait son père. A cette nouvelle, Bajazet et Àcomat marchèrent tous deux contre Zizime et contre Caraman ; et ils n'eurent pas de peine à dissiper une armée beaucoup moins forte et moins disciplinée que la leur. Mais ils passèrent un long temps à la poursuite des deux fugitifs. Bajazet, ennuyé d'une guerre qui fatiguait sa mollesse, fit proposer à son frère une province en souveraineté avec mie pension considérable. Zizime refusa d'abord avec fierté; lorsque plus tard, accablé par la mauvaise fortune, il voulut accepter cet arrangement, l'empereur à son tour se rétracta. Il ne restait plus à Zizime d'autre ressource que les chevaliers de Rhodes. Ceux-ci, sans tarder, équipèrent une flotte pour l'aller prendre à l'endroit qu'il leur avait indiqué. Mais, toujours traqué, errant à l'aventure sur le rivage, Zizime dut se jeter dans la première barque venue pour échapper aux soldats de son frère. Il errait ainsi depuis longtemps, ne sachant ce qu'il deviendrait, quand ses signes de détresse furent aperçus de la flotte qui le cherchait, et sur laquelle il fut accueilli aussitôt avec des respects et une générosité qui confondirent son orgueil. Zizime, tout empereur des Turcs qu'il se disait être, refusait de prendre le pas sur le grand maître de Rhodes, qui l'y contraignit; et comme on faisait devant lui l'essai des mets qui lui étaient présentés : « J'ai mis ma vie dans vos mains, dit-il aux chevaliers qui l'environnaient, je ne crains pas qu'aucun de vous songe à me Fôter. Au reste, je suis votre protégé, et non pas votre souverain. »

Bajazet ne sut pas plutôt son frère chez les chevaliers de Rhodes, qu'il voulut connaître l'espèce d'intérêt que Zizime inspirait à ces ennemis si redoutables de l'empire ottoman. Acomat, après avoir essayé de plusieurs ruses que l'habileté du grand maître sut toujours déjouer, tenta une autre voie. Il envoya un homme qu'il chargea

de persuader aux chevaliers de faire une paix solide avec Bajazet. Cette paix pouvait être très-avantageuse à Tordre; d'Aubusson prêta l'oreille aux propositions. Quoiqu'il ne fût pas d'abord question de Zizime, le grand maître ne douta pas qu'on ne voulût exiger de lui qu'il livrerait ce prince; et, pour éluder cette condition, à laquelle les chevaliers ne pouvaient pas consentir; pour éviter même qu'on ne vînt avec toutes les forces de l'empire ottoman leur ravir Zizime, ils le firent sortir de leur territoire et l'envoyèrent en Provence, dans une de leurs commanderies. Avant de s'embarquer, Zizime s'engagea par un acte formel, si jamais il recouvrait l'empire, soit eu entier, soit en partie, à entretenir une paix constante avec l'ordre, à ouvrir tous les ports à ses flottes, à rendre gratuitement chaque année la liberté à trois cents chrétiens des deux sexes, et à payer quinze cent mille écus d'or au trésor de la religion, pour dédommager Tordre des dépenses qu'il avait faites en sa faveur.

Aussitôt après le départ de Zizime, d'Aubusson euvoya des ambassadeurs à Constantinople pour y négocier la paix que le sultan désirait autant que lui. Bajazet nomma, pour traiter avec les députés de Tordre, Acomat et le pacha Paléologue , celui-là même qui avait été forcé de lever le siège de Rhodes sous Mahomet II. Comme d'Aubusson s'y était attendu, Acomat demanda tout d'abord que Zizime fût remis entre ses mains, et de plus, que tout Tordre fût déclaré vassal et tributaire de l'empire. Mais ces propositions furent repoussées avec hauteur, et les chevaliers parlaient de rompre les conférences, quand Paléologue, qui avait tant de raisons de les craindre, se mit en devoir de les apaiser. Après bien des discussions, on convint que Tordre s'engagerait à tenir toujours Zizime eu son pouvoir, et sous la garde étroite de plusieurs chevaliers, sans qu'il pût être jamais remis à aucun sou-

verain, chrétien ni musulman, qui se servirait de son nom pour troubler l'empire.

Acomat ne sut pas dissimuler son mécontentement de cette paix, qui lui semblait honteuse pour Bajazet. Ses propos indiscrets furent entendus même du sultan, auprès duquel le pacha Isaac, désireux de perdre Acomat, les envenima davantage. Résolu à se défaire de son vizir, le sultan invita tous les grands de sa cour à un festin somptueux, où Acomat prit sa place. Sur la fin du repas, pendant lequel l'abondance des vins avait échauffé toutes les tètes, et où des paroles injurieuses avaient été échangées entre Bajazet et Acomat, on apporta des vestes d'étoffes précieuses qu'on offrit à tous les convives. Celle qu'on mit devant le vizir était de soie noire ; il comprit aisément ce que ce présent annonçait de funeste. Bientôt l'ordre fut donné de l'étrangler; mais le grand eunuque, ami particulier du malheureux Acomat, se jeta aux pieds du prince, en lui disant que, pour sa propre sûreté, il fallait différer le supplice du vizir jusqu'à ce qu'on sût à quel point les janissaires, dont il était le chef, étaient attachés à ce ministre. Acomat fut donc épargné, et enfermé seulement dans une tour du sérail.

Le fils du vizir, tendrement attaché à son père, apprit peu d'heures après l'arrestation de son père et le sort qui l'attendait. Fou de douleur, il parcourt les casernes des janissaires, en répétant que leur général est victime de l'ingratitude et de l'injustice du sultan. Ces soldats adoraient leur chef; en moins d'une heure, plus de dix mille d'entre eux sont assemblés dans les rues; tous s'écrient qu'il faut aller brûler le sérail, en arracher leur général , s'il respire encore , ou massacrer le tyran sur son cadavre, s'il a eu la barbarie de le faire mourir.

Pour calmer cette révolte, Bajazet se hâta de faire paraître Acomat. A la vue de leur chef, la tête, les jambes et

les bras nus, couvert de meurtrissures, revêtu de quelques haillons, l'indignation et les cris redoublèrent. Si le vizir eût dit un mot, c'en était fait du sultan et de tout son entourage. Mais ce ministre, oubliant son ressentiment et même sa sûreté , ne songea qu'à apaiser la sédition : il y parvint, non sans peine, et sauva encore cette fois l'empereur d'un péril imminent.

Le lendemain, Acomat reparut au divan ; il rentra dans toutes ses fonctions, conservant son autorité et son crédit sur le peuple. Mais les deux pachas Isaac et Paléologue gardèrent aussi leur influence sur l'esprit de Bajazet, d'autant plus ulcéré que sa conduite avait été plus honteuse. Acomat faisait trembler toute la cour. .Le timide et cruel Bajazet voulut séparer son ministre des soldats dont il était adoré; il fit un voyage à Andrinople, où l'infortuné vizir fut étranglé en secret , au moment où il comptait le plus sur la reconnaissance de son maître. On publia qu'il était mort d'une apoplexie. Le sort d' Acomat fut partagé par plusieurs officiers des janissaires, qui, envoyés sur divers points de l'empire sous prétexte de missions importantes, furent étranglés par l'ordre des pachas aussitôt qu'ils arrivèrent au heu de leur destination (888-1483).

Les desseins que Bajazet avait conçus contre les janissaires ne tardèrent pas à être généralement connus. Au retour du sultan à Constantinople, ils se soulevèrent, se retranchèrent dans une plaine et attendirent leur ennemi. Bajazet, effrayé, ne songea plus qu'à ramener à lui cette milice formidable. 11 dut recourir aux soumissions les plus humbles et aux serments les plus solennels, avant d'obtenir des janissaires qu'ils rentreraient dans le devoir (889-1484).

Bajazet comprit qu'il fallait lancer ces lions contre quelque proie étrangère, pour éviter d'en être lui-même dévoré. Afin que la guerre à laquelle il les destinait pût

avoir quelque durée, il leur choisit des" ennemis dignes d'eux, les mameluks d'Égypte.

LTÉgypte, comme tant d'autres pays, avait autrefois appartenu aux empereurs de Constantinople. Le joug des Grecs étant devenu insupportable à ces peuples, ils appelèrent les califes à leur secours. Ceux-ci, après avoir chassé les Grecs, opprimèrent bientôt leurs nouveaux sujets, qui ne firent que changer de tyrans. Les califes abassides furent à leur tour chassés d'Égypte par les califes fatimites. Godefroy de Bouillon, fondateur du royaume de Jérusalem, fit Ja guerre à ceux-ci. Ils recoururent au Soudan de Syrie, qui leur envoya Sarracon, général renommé, à la tète d'une armée formidable. Le Syrien, vengeur des califes, ne tarda pas à les opprimer. Saladin, son successeur, combattit et défit les chrétiens dans la Syrie, en Palestine; enfin il les chassa de Jérusalem. Les descendants de Saladin occupèrent le trône d'Égypte après lui. Un d'eux, appelé Nodggemedin-Salé, pour accoutumer les Égyptiens à leurs chaînes, leur défendit l'usage des armes. Il établit en Égypte un peuple d'étrangers, qui défendit et opprima en même temps les naturels du pays.iNodggemedin-Salé composa une armée considérable de Scythes, ou Tartares, qui presque tous avaient été esclaves; il défendit que cette armée fût jamais recrutée autrement que d'étrangers ou d'esclaves comme eux , excluant irrévocablement tous les naturels égyptiens, sans distinction, de la milice ainsi que de toute espèce d'emplois. Ce peuple d'étrangers, protecteur ou plutôt oppresseur des régnicoles, reçut le nom de mameluks. C'est avec eux que Nodggemedin-Salé combattit les chrétiens; c'est avec eux que ïouramcha, son fils et son successeur, fit saint Louis prisonnier près de Damiette; mais il fut massacré par eux presque sous les yeux du roi de France. Alors les mameluks s'emparèrent du trône d'Égypte, et suivant toujours les mêmes lois que

Nodggemedin-Salé leur avait données, ils condamnèrent à l'obscurité sa famille, qui fut bientôt éteinte. Ibec fut le premier Soudan tiré de cette milice redoutable, qui conserva depuis le droit d'élever ou de déposer les souverains d'Égypte, qu'elle choisissait toujours dans la famille d'Ibec. Mais ces princes ne demeuraient sur le trône qu'autant qu'il plaisait aux mameluks. Cette puissance exista pendant trois siècles. Sa maxime fut plutôt de songer à se maintenir qu'à faire des conquêtes, et elle s'abstint de déclarer la guerre aux musulmans, ses coreligionnaires, avant qu'ils l'eussent attaquée.

Bajazet, battu deux fois par les mameluks, fit la paix avec eux. Peu après il essaya ses forces en Europe contre les Croates. Ses généraux s'emparèrent d'une partie de leurs provinces, et taillèrent en pièces les troupes de Mathias, roi de Hongrie, qui était accouru au secours de ses alliés. La conquête demeura aux Turcs. Quelques années plus tard Bajazet et ses fils furent délivrés de Zizime, ce rival de leur grandeur qui avait si vivement disputé un trône qu'il prétendait lui appartenir. On se rappelle que le grand maître d'Aubusson, pour ménager avec l'empire ottoman une paix nécessaire, avait faitpasser Zizime en France, et s'était engagé à l'y garder. Zizime, réduit à l'état de captif, avait fait demander au roi Louis XI une entrevue dans laquelle il espérait l'intéresser à son sort. Louis , pressé par des intérêts plus immédiats que ceux d'Orient, fit dire à Zizime qu'il ne consentirait à le secourir que lorsqu'il se serait fait chrétien. Zizime refusa; d'ailleurs l'espoir qu'il ne perdit jamais de monter un jour sur le trône de Constantinople suffisait pour le détourner d'abjurer sa loi. Dans ces circonstances malheureuses, il apprit que les chevaliers de Rhodes venaient de le déclarer leur prisonnier, et que sa liberté était le prix de la paix conclue entre l'ordre et l'empire ottoman. Tous les princes qui avaient quelque intérêt à démêler

avec l'Orient auraient désiré mettre Zizime à la tête d'un parti , pour voir les Turcs tourner leurs armes contre eux-mêmes. Ferdinand le Catholique, Ferdinand, roi de Naples, les Vénitiens voulaient opposer Zizime à Bajazet. D'Àubusson, pour l'honneur autant que pour la sûreté de son ordre, persistait à garder son traité ; mais il dut céder aux ordres du pape Innocent VIII, dont il était vassal, et lui remettre Zizime, que le saint -siège prétendait employer pour le bien de la chrétienté contre la puissance musulmane. Charles VIII consentit à ce que le prisonnier sortît de ses États. Dans le même temps, il refusait de le livrer à Bajazet; le sultan lui avait envoyé à ce sujet une ambassade, que le roi de France ne voulut pas même admettre en sa présence.

Après quelques jours passés à Rome, où on l'entourait de tous les honneurs dus à son rang, Zizime mourut subitement (900-1495). Cet événement, heureux pour Bajazet, l'enhardit à déclarer la guerre aux Vénitiens. La flotte des Turcs était forte de deux cent cinquante voiles ; le vizir Mustapha en reçut le commandement ; le sultan côtoyait par terre la Morée. Les Vénitiens, dont la flotte était seulement composée de quarante-six galères, cinquante gros vaisseaux, et quarante autres plus petits, n'étaient point intimidés par le désavantage du nombre. Cependant ils furent battus par les Ottomans, et perdirent successivement Lépante, Modon et Coron (905-1500). Ensuite les Turcs ravagèrent le Frioul, et prirent Durazzo. Les Vénitiens, accablés par cette guerre dispendieuse et meurtrière , commençaient à tout craindre , lorsque la Providence leur envoya Gonzalve de Cordoue, qui venait de s'emparer du royaume de Naples au nom de Ferdinand le Catholique, son maître (906-1501 ). Cet Espagnol, surnommé avec tant de raison le grand capitaine, joignit trente voiles aux forces abattues des Vénitiens, outre l'appui de sa fortune et de ses talents; il poursuivit avec

eux la flotte ennemie jusqu'à l'entrée de rHellespont,prit aux Turcs vingt galères , puis , retournant sur ses pas , s'empara des îles d'Égine et de Céphalonie. Il allait prendre Lesbos, quand Bajazet proposa la paix à Venise, qui la souhaitait autant que lui et qui s'empressa de l'accepter.

Le sultan espérait jouir enfin d'une paix profonde : la faiblesse de son caractère, plutôt que l'amour de l'humanité, la lui faisait désirer. Le repos que Bajazet procura à ses sujets ne fut pour eux qu'une occasion de troubles.

Un derviche qui, pendant une longue retraite dans des méditations profondes, avait nourri des projets ambitieux, tout plein du désir de former une secte, imagina de soutenir en Turquie l'opinion des califes fatimites embrassée par les Persans, qui reconnaissent Ali pour le successeur immédiat de Mahomet. On ne pouvait accréditer cette opinion qu'en contredisant la Sunna, livre de tradition le plus respecté parmi les Ottomans après le Coran, parce que la Sunna désigne Abubekre, Omar et Othman, premiers successeurs du Prophète et prédécesseurs de son gendre Ali. Ce derviche , appelé Scheïtankali , pour rendre son nouveau dogme plus attrayant, imagina de l'enrichir de plusieurs autres doctrines. Il autorisa sa mission par un séjour de dix années dans une caverne de l'Anatolie, où il affectait aux yeux de la multitude des austérités outrées. Sa réputation de sainteté étant bien établie, il assembla des soldats, car les musulmans n'ont jamais su prêcher que les armes à la main : tout envoyé de Dieu, selon eux, doit régner en son nom sur la terre. Étant entré à force ouverte, un jour de marché, dans la ville d'Antalie, il parla sur la place publique. Son enthousiasme passa dans le cœur de tous ceux qui l'entendirent, et le fruit du sermon du derviche fut de se saisir du cadi, de l'écarteler, et d'attacher ses quatre membres aux quatre entrées de la cité. Scheïtankali alla ensuite

s'emparer de Kutala, capitale de la province ; les peuples, avides de nouveauté, ouvrirent leurs portes malgré le pacha, que la foule enthousiaste empala sur la place publique, parce qu'il avait osé traiter d'imposteur le derviche novateur (916-1510).

Korcut, fils du sultan, qui exerçait les fonctions de pacha à Magnésie, tenta de s'opposer à ce rebelle, dont les soldats étaient pleins d'une ardeur fanatique. Il fut repoussé, et se crut trop heureux d'avoir dérobé sa tête au couteau de cet apôtre sanguinaire. 11 informa son père de ces échecs , auxquels il était temps de remédier ; mais Bajazet, quelque pressant qu'on lui peignît le danger, ne put se déterminer à s'armer pour défendre sa couronne. Il envoya son vizir Ali dans l'Anatolie, à la tête d'une armée; lui-même, malgré la garde qui veillait sans cesse autour de sa personne, ne put se dérober au péril qu'il voulait éviter. Un jour qu'il se rendait à la mosquée, un derviche émissaire de Scheïtankali vint lui demander l'aumône, et, comme le sultan se baissait pour lui donner quelque argent, le traître lui porta dans le sein un coup de poignard, dont Bajazet fut longtemps à guérir. Depuis cet événement, toute personne qui n'est ni du divan, ni officier du sérail, n'approche point du sultan sans que deux soldats lui tiennent les bras.

Scheïtankali, aussi fourbe, aussi ambitieux que l'avait été Mahomet, n'avait pas les mêmes talents pour la guerre. Des troupes réglées et aguerries dissipèrent bientôt une tourbe d'enthousiastes, redoutables pour des hommes désarmés, mais qui, n'ayant aucune notion de l'art de la guerre, savaient plutôt égorger que combattre. Ali-Pacha les vainquit en bataille rangée, et rentra dans toutes les places dont les rebelles s'étaient emparés, aussi facilement qu'eux-mêmes les avaient prises. Renonçant alors au rôle de conquérant, qu'il était impuissant à soutenir, et dérobant sa retraite même à ses disciples les plus chers,

Scheïtankali s'enfuit en Perse auprès du roi, dont l'opinion sur la succession d'Ali était la même qu'il avait prêchée. Ce novateur est regardé, sinon comme l'auteur, au moins comme le restaurateur du schisme des Persans, et comme leur troisième prophète. Il n'est donc pas étranger à notre sujet de dire quelques mots des succès qu'il eut dans ce royaume, et comme il fut cause de la haine invétérée qui divise encore les Ottomans et les Persans.

Scheïtankali se posa à la cour d'Ismaël, roi de Perse, comme martyr du dogme de la succession d'Ali. Le faux prophète avait acquis dans sa retraite plus de connaissances que n'en ont communément les musulmans. Il avait quelque teinture des mathématiques, et surtout de l'astrologie judiciaire, dont on faisait grand cas dans ce siècle et dans ce pays. Ismaël, ébloui par l'éloquence, la doctrine, l'érudition de cet homme extraordinaire, lui confia l'éducation des princes ses fils, et lui-même plia sa foi aux rêveries du prétendu prophète. Tous les Persans n'étaient pas, comme leur souverain, de la secte d'Ali, mais jusque-là Ismaël avait toléré les différentes croyances ; tous faisaient profession de l'islamisme, quoique chacun interprétât le Coran à sa manière ; et la paix régnait en Perse, parce que nul n'avait entrepris de rendre intelligible ce qui ne l'était pour personne. Scheïtankali, plus puissant en Perse, où il avait subjugué le roi, qu'il ne l'avait jamais été en Turquie, s'y servit de ce nouveau pouvoir avec plus d'adresse, mais avec encore plus de cruauté. Inculquant ses opinions dans une âme crédule et sanguinaire, et employant ce grand argument de Mahomet, que le fer et le feu étaient les instruments les plus forts de la vérité, il conseilla à Ismaël de proscrire tous ceux qui n'admettraient pas les nouveaux dogmes. Un des plus importants était de savoir si Mahomet exigeait qu'on lavât ses pieds chaque matin avec de

l'eau, ou s'il suffisait de les frotter de la main sans les mouiller. De tout temps les Turcs et les Persans avaient employé de l'eau dans cette pratique ; le novateur voulait qu'on se contentât d'essuyer ses pieds. Cette prétention et plusieurs autres du même genre révoltèrent un grand nombre de musulmans. Comme toutes les réclamations étaient punies de mort, les supplices multipliés contraignirent un grand nombre de Persans de quitter leur pays. Effrayé de cette désertion, Ismaël osa s'en plaindre à son prophète, qui offrit, pour retenir le peuple sous sa loi , de manifester par des miracles l'authenticité de sa mission.

Depuis plusieurs jours, Scheïtankali menait ses élèves dans un bois voisin du palais d'Ispaban ; il fit remarquer au plus jeune de ces princes, qui aimait beaucoup son précepteur, un vieux platane qu'il lui recommanda d'indiquer au roi son père quand il en serait temps. Comme ou reprochait surtout à Scheïtankali d'altérer le texte du Coran sous prétexte de l'expliquer, le faux prophète dit au roi qu'il voulait prouver à l'univers entier que lui seul était capable de donner l'intelligence de ce livre sacré. On convoqua le peuple dans le bois dont nous venons de parler, et Scheïtankali pria le roi d'ordonner au plus jeune de ses fils de choisir tel arbre de ce bois qu'il voudrait. L'enfant, fidèle à sa leçon, indiqua le platane que lui avait désigné son maître. Alors l'imposteur présenta au prince et à la foule un livre qui contenait le Coran dans toute l'exactitude du texte ; puis un autre dont tous les feuillets étaient blancs; enfin un troisième où le Coran était écrit avec les changements que le novateur y avait crus nécessaires, et qu'il prétendait être le véritable texte de Mahomet. Le jeune prince plaça l'ancien Coran et le livre blanc dans le tronc de l'arbre indiqué ; Scheïtankali fit sceller ce tronc avec des bandes de fer, y fit apposer le sceau du royaume, et déclara que, dans quarante jours, Dieu ma-

nifesterait dans ce même endroit sa volonté, sa loi et son prophète. Ensuite il retourna au palais, tenant à la main celui des trois livres que lui-même avait corrigé. Pendant cet intervalle de quarante jours, l'hypocrite affectait d'aller souvent à l'ombre du platane indiqué adresser au Ciel de ferventes prières.

L'instant étant arrivé où le miracle devait s'accomplir, tout le peuple accourut autour de l'arbre. Scheïtankali recommença ses prières avec plus de ferveur que jamais; puis d'un ton inspiré il ordonna qu'on ouvrît le platane. Le petit prince persan, qui avait placé les deux livres dans le tronc de cet arbre, en retira deux de même forme, dont l'un, qui passait pour être le Coran ancien, était raturé et écrit en interlignes dans tous les endroits que le prétendu prophète avait cru devoir changer, et l'autre qu'on croyait avoir été le livre blanc, était une copie fidèle et sans ratures de ce nouveau Coran, qu'on voulait accréditer.

Le peuple, fasciné, ne s'informa pas si le platane avait été ouvert pendant la nuit, ni si les deux livres enfermés dans le tronc quarante jours auparavant ne s'y trouvaient pas encore; il cria au miracle, et se prosterna devant Scheïtankali. Tous le nommèrent le second Mahomet, et, selon les principes de la loi musulmane, jurèrent haine et guerre éternelle à tous ceux qui ne penseraient pas comme eux. Le prophète ordonna que l'arbre qui avait servi à manifester sa mission serait brûlé ; ce qui fut exécuté sur-le-champ : il était essentiel de dérober à des yeux qui pouvaient être moins crédules l'examen d'un fait qu'on eût aisément éclairci. De ce jour, les Persans donnèrent à Scheïtankali le nom âesophi, qui signifie en persan un homme vêlu de laine, ou un religieux. Ce nom fut dès lors tellement respecté en Perse, que les rois successeurs d'Ismaël le portèrent toujours depuis la mort de Scheïtankali. Ce fourbe inspira aux Persans la haine qu'il avait

pour les Turcs. La religion musulmane, qui éloigne ses disciples de tous ceux qui professent une autre croyance, les excite bien plus encore contre ceux qui ont élevé des sectes dans son sein. Scheïtankali profita de cette intolérance pour attiser l'hostilité des deux nations à tel point que, dans la guerre, un musulman qui pense offrir un sacrifice à Dieu en tuant un ennemi chrétien, croit fermement, s'il est Turc, que la tête d'un Persan, s'il est Persan, que la tête d'un Turc est aussi agréable à Dieu que celles de soixante-dix chrétiens. Les deux nations anathématisent réciproquement le texte du Coran adopté par leur ennemie. Lorsque l'un des monarques envoie des ambassadeurs à l'autre, il ne manque pas de mettre au nombre des présents un exemplaire magnifiquement couvert du Coran conforme à la leçon qu'il croit orthodoxe. Mais lorsque l'ambassadeur offre au prince ce livre avec tous les autres dons, le monarque baise respectueusement un autre exemplaire de sa loi, qu'on a eu soin de mettre sous ses yeux, et laisse le livre offert sur les marches de son trône.

Pendant que les secousses du fanatisme imprimaient une face nouvelle à la Perse, Bajazct, accablé d'infirmités, suites de ses débauches, éprouvait le besoin de se décharger sur un de ses fils du poids de son gouvernement. Il avait eu huit fils, dont trois étaient morts en bas âge ; il avait distribué aux cinq autres des États particuliers. Ces princes vivaient éloignés du sultan, mais dans une dépendance beaucoup plus grande que tous les autres pachas. Il en coûta la vie à deux d'entre eux, Atsian et Mahomet, pour s'être crus les maîtres du pays que leur père leur avait confié. Atsian fut étranglé par ordre de l'empereur pour une désobéissance dont l'histoire ne raconte pas les détails. Quant à Mahomet, IJajazet n'osa le faire périr qu'en secret; sa conduite annonçait quelque ambition et un désir de s'instruire toujours sus-

pect à la cour des sultans. Bajazet chargea un secrétaire d'empoisonner son fils, et, comme s'il eût voulu écarter de lui le soupçon de ce crime, il brisa l'instrument dont il s'était servi : il fit jeter l'assassin à la mer dans un sac de cuir (916-1510.)

Achmet, son fils aîné, était celui qu'il aimait le mieux des trois qui lui restaient, parce que ce prince menait une vie retirée, et qu'il n'avait jamais montré aucune impatience de régner : c'était en sa faveur que le sultan comptait abdiquer pour se débarrasser des soins du trône, tout en conservant la même puissance avec la facilité de se livrer à ses plaisirs, surtout à sa passion pour le vin, qui causait beaucoup de scandale à tous les vrais musulmans, et qu'il serait plus à portée de cacher. Les pachas et les janissaires, qui s'indignaient du repos dans lequel Bajazet les faisait languir depuis dix ans, l'auraient vu avec plaisir cesser d'être leur maître s'il n'avait pas choisi Achmet pour son successeur. Ils prétendaient qu'il y aurait moins de dépouilles encore à espérer sous ce prince que sous Bajazet; que la gloire des armes ottomanes serait bientôt ternie sous un souverain qui aimait le repos plus que ses ancêtres n'avaient aimé les conquêtes. Mais ce qui irrita surtout les janissaires, c'est qu'ayant fait demander par leurs chefs une augmentation de paie au futur empereur, ce prince répondit que ceux qui travaillaient moins que jamais ne devaient pas espérer de voir augmenter leur salaire. Furieux de cette parole, ils décidèrent entre eux qu' Achmet ne régnerait jamais. Il leur restait à choisir entre les deux autres fils de Bajazet. Ils envoyèrent sonder Sélim, le plus jeune. A l'instant même celui-ci leva une armée d'environ vingt mille hommes, et marcha contre son père; mais il fut bientôt défait, et heureux de n'être pas poursuivi. Il se retira à Varna avec une poignée d'hommes (917-1511).

Malgré les ordres de son père, Achmet déclara qu'il

n*accepterait pas le trône, et que, puisque les janissaires ne voulaient pas de lui, à son tour il ne voulait pas être leur maître malgré eux. Ce fut alors que Korcut, second fils de Bajazet, qui paraissait devoir hériter des droits abandonnés par son frère, vint à Constantinople réclamer la couronne. Mais depuis qu'Achmet avait refusé le sceptre, le grand vizir Mustapha persuadait au sultan que lui seul en supporterait le poids. Bajazet ne songeait donc plus à abdiquer. Mais le peuple et les janissaires, qui regardaient toujours comme sacrée la parole du souverain, et qui d'ailleurs n'aimaient pas Bajazet, se souvenaient qu'il avait annoncé son abdication, et osaient la réclamer à grands cris autour du sérail et dans les rues de Constantinople. Korcut ne plaisait pas plus aux troupes que son frère Achmet ; elles voulaient Sélim , qui, malgré sa défaite, leur paraissait brave, entreprenant, et fait pour les conquêtes. Ce prince fut pressé de nouveau de venir se mettre à la tête des troupes, toutes prêtes a le placer sur le trône et à l'y maintenir. Sélim, instruit par le malheur, ne voulut plus se fier à ce premier empressement; il déclara qu'il ne tenterait un nouvel effort qu'autant qu'il serait sûr, non-seulement de tous les janissaires en quartier dans Constantinople, mais même de toutes les garnisons des États européens. Enfin Sélim arriva devant la capitale de rempire ottoman à la tête des troupes d'Europe, auxquelles les janissaires se joignirent aussitôt (918-1512). Bajazet, voyant qu'il ne pourrait lutter contre son fils, prit le parti de descendre du trône, et sortit de Constantinople pour se retirer à Didimotique. Mais, non content de se voir maître du trône, Sélim voulut que la mort de son père lui répondît de l'avenir : un médecin juif avait été placé auprès de la personne du sultan, il lui donne ordre de l'empoisonner. Cet arrêt, ou plutôt cet odieux attentat fut exécuté sur-le-champ. Le cadavre fut rap-

m HISTOIRE DE TURQUIE

porté en pompe à Constantinople, et enterré dans une mosquée.

Bajazet était âgé de soixante-deux ans, et en avait régné trente-deux.Timide et cruel, il était de plus superstitieux ; il poussa si loin cette faiblesse, qu'il fit ramasser pendant tout son règne la poussière de ses souliers et de ses habits pour en composer un monceau qu'on inhuma avec lui.

Un jour il traversait, dans un village entre Constantinople et Andrinople, une rivière qui, sortant souvent de son lit, rendait le passage très-dangereux. Un gouverneur très-riche avait fait construire à grands frais, dans cet endroit, un pont pour la sûreté des voyageurs et pour le salut de son âme; car tous les musulmans croient fermement que les actions de bienfaisance seront récompensées au centuple dans l'autre vie. Bajazet fit venir à l'instant cet homme, et lui proposa de lui rendre le prix de son pont, à condition de profiter aussi du mérite de cette action. Le gouverneur refusa obstinément, parce que, disait-il, les récompenses du paradis sont préférables à la louange et aux faveurs des hommes. Le sultan, persuadé, comme tous les musulmans, que les mérites des bonnes œuvres pouvaient se transporter, ainsi que les sommes d'argent et tous les autres droits temporels, insista vivement, mais toujours en vain. Outré de colère, il fit étrangler sur l'heure le malheureux gouverneur, puis il passa la rivière à la nage avec toutes les troupes qui le suivaient; mais il n'osa jamais faire détruire le pont, quelque envie qu'il en eût, de peur de démériter pour l'autre vie dans la proportion où le gouverneur avait mérité.

Ce que Bajazet fit de plus utile pendant tout son règne, ce fut de réparer les murs de Constantinople, qu'un tremblement de terre très-violent avait presque renversés en 1 509 ; il avait duré dix jours, et fait périr treize mille personnes sous les ruines d'un grand nombre d'édifices.

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