CHAPITRE VI
Sélim monte sur le trône. — Ses cruautés. — Il fait mourir ses deux frères. — Guerre contre les Persans. — Révolte des troupes turques.
— Conquête de l'Arménie. — Le Diarbekir secoue le joug de la Perse.
— Sélim yeut exterminer les chrétiens. — Ses ministres l'en dissuadent. — Guerre contre les mameluks. — Bataille et sac du Caire.
— Anéantissement des mameluks. — Mort de Sélim. — Soliman monte sur le trône. — Il réprime la révolte de Caïtbek, pacha de Syrie. — Il marche en Hongrie ; son vizir prend Belgrade. — Il médite la conquête de Rhodes. — Le grand maître Llsle-Adam et ses chevaliers se préparent à la défense. — Commencement du siège. — Capitulation de Rhodes. — Révolte des janissaires. — Soliman retourne en Hongrie. — Bataille de Mohacs et défaite des Hongrois. — Sac de Bude.
— Une révolte de derviche. — Troubles en Hongrie. — Zapoli et Ferdinand. — Soliman protège Zapoli. — Il est forcé de lever le siège de Vienne.— La Moldavie se soumet à Soliman.
Aussitôt que Sélim fut parvenu au trône, il voulut se défaire de ceux qui pourraient un jour le lui disputer. En vain Mustapha, le grand vizir qu'il s'était choisi, lui disait qu'aucun de ses deux frères n'était redoutable, pas plus Achmetque Korcut; Sélim lui répondit ce qu'il répéta depuis bien des fois, que, pour régner avec plaisir, il fallait régner sans crainte. Ses sentiments, et surtout ses actions, lui méritèrent le surnom de féroce. Il était âgé
de quarante-cinq ans lorsqu'il devint empereur des Turcs. Pressé de marcher contre Acbmet, il accorda aux janissaires l'augmentation de paie qu'ils avaient demandée vainement à ce même Achmet lorsque Bajazet II pensait à lui céder le sceptre.
Korcut, ayant appris que l'usurpateur en voulait à ses jours, résolut de les lui vendre cher; mais, obligé de fuir devant Sélim et de se cacher, il fut enfin surpris et étranglé. Les deux jeunes fils d'Achmet ne durent leur salut qu'au dévouement secret de Mustapha, qui peu après paya de sa tète le mérite d'avoir épargné un crime de plus à son maître. Achmet se leva à son tour, et s'avança contre Sélim à la tête de quinze mille hommes. Que pouvait, malgré son courage, une telle armée contre les cent cinquante mille soldats qu'on lui opposait? Achmet fut battu , et étranglé sur le champ de bataille. Mais ce n'était pas là tout ce que Sélim croyait devoir verser de sang : les deux fils d'Achmet, réfugiés, l'un en Perse, l'autre en Egypte, excitaient son inquiétude, et lui fournirent un prétexte plausible d'armer contre deux voisins puissants. Sélim, pour n'avoir pas trop d'ennemis à la fois, voulut confirmer les anciens traités avec les puissances européennes : il envoya des ambassadeurs à Venise et au roi de Hongrie, parce qu'il lui importait de n'être pas assailli en Europe tandis qu'il mettrait l'Asie en feu, et surtout de conserver la liberté de la mer. Comme on ignorait encore laquelle des deux puissances Sélim attaquerait la première, de la Perse ou de l'Égypte, le roi de Perse lui envoya une ambassade pour traiter les intérêts de Soliman, fils aîné d'Achmet. Parmi les présents d'usage en pareille circonstance, les Persans présentèrent pour la première fois le nouveau Coran corrigé par Scheitankali, et un lion d'une grandeur prodigieuse. Sélim, que l'objet de cette ambassade offensait, prit prétexte des présents qui l'accompagnaient pour dévoiler sa haine. Il envoya à son tour des
députés offrir au roi de Perse l'ancien Coran et la Sunna, que les sectaires d'Ali n'admettent point : il y joignit deux grands dogues, en l'assurant que ces animaux bien dressés étranglaient les lions les plus terribles (9 19-1513).
Après ces déclarations symboliques, les deux princes ne songèrent plus qu'à armer l'un contre l'autre. Le royaume d'Ismaël contenait alors la Perse, la Médie, la Mésopotamie, l'Assyrie et l'Arménie ultérieure. Cependant ses forces n'étaient pas comparables à celles des Ottomans. Ismaël pouvait mettre sur pied cent mille chevaux; à la vérité toute cette cavalerie n'était pas également bien disciplinée. Les Persans ne savaient pas combattre à pied, ils manquaient de canonniers et de canons. Leur principale défense consistait dans l'étendue et l'aridité de leurs déserts. Sélim menait deux cent trente mille hommes en Perse; mais, dans une marche si pénible, la disette et l'intempérie de l'air suffisaient pour détruire la plus belle armée.
Les Turcs s'avancèrent sur les bords de l'Euphrate (920-1514), et envoyèrent des coureurs en avant pour sonder le terrain et pour examiner si les Persans venaient à eux. Les coureurs apprirent à Sélim que le peu d'habitants de ces contrées stériles les avaient abandonnées après avoir brûlé leurs cabanes et jusqu'à l'herbe qui avait pu croître alentour ; que tous les puits étaient empoisonnés ou comblés. Sur ce rapport, Camden, nouveau vizir, insista pour que l'armée ne s'engageât pas dans des déserts impraticables. Cet avis, trop sage pour être adopté par un prince qui voulait que rien ne lui résistât, fut vivement combattu par tous ceux qui avaient intérêt de plaire, et le sultan fit étrangler comme traître le seul homme qui avait osé lui dire des vérités salutaires.
Sélim s'engagea donc dans les déserts de la Perse, comptant sur les vivres que lui avait promis le roi d'Arménie. Mais les Arméniens, loin de lui fournir des se-
cours, interceptèrent les convois qui passèrent sur leurs terres; aussi, en moins de six jours, cette puissante armée se trouva diminuée de plus d'un tiers. La nouvelle que l'ennemi allait paraître rendit le courage aux Turcs, déjà possesseurs imaginaires de toutes les richesses que l'armée persane, bien moins nombreuse que la leur, traînait à sa suite. On se joignit vers Tauris, la première ville de Perse dans la plaine de Calderan. Sélim mit ses troupes en bataille, plaçant toujours à l'avant-garde les corps sur lesquels il comptait le moins, et réservant ses spahis, ses janissaires et son artillerie pour le moment où les Persans, ivres de carnage, se croiraient victorieux. La politique des Turcs, surtout celle de Sélim, n'estimait pas assez le sang des hommes. Ce prince, sans penser qu'un homme pris au hasard devient un brave soldat par le long usage et par une forte discipline, songeant encore moins que celui qui est peu propre aux armes peut être utile à la culture des terres et à la population, ne voyait dans la multitude de soldats nationaux levés en hâte pour grossir son armée, que des victimes qu'il offrait aux dangers delà guerre, tandis qu'il réservait ses bonnes troupes pour les occasions importantes. En effet, à la bataille de Tauris, les Persans firent d'abord un grand carnage; mais lorsque leurs escadrons se détachèrent pour poursuivre les fuyards, les janissaires et les spahis tombèrent en ordre sur leurs troupes dispersées, et les taillèrent en pièces. Les Persans avaient perdu seize mille hommes, et les Turcs plus de quarante mille : pour Sélim c'était acheter cher une victoire. Les Ottomans, chargés de butin, entrèrent dans la ville de Tauris, qui ne fit aucune résistance. Mais tout l'or qu'ils avaient ne leur fournissait pas des subsistances; la disette devenait de plus en plus cruelle. Sélim, qui voulait pénétrer en Perse, fut contraint de retourner sur ses pas dans la crainte d'une rébellion de ses troupes, qu'il se réserva
de punir lorsque les circonstances lui en fourniraient le moyen.
Le roi d'Arménie, qui, après lui avoir promis de nourrir son armée, avait au contraire intercepté les convois qu'il tirait de son propre pays, était devenu l'objet du ressentiment de Sélim. Avant de songer sérieusement à cette conquête, le sultan ramena ses soldats dans les États de l'empire pour les y faire hiverner. Il fit de nouvelles levées d'hommes qu'il exerça, puis il se mit en campagne dès le commencement du printemps (921-1515). En peu de temps il fut maître de l'Arménie, dont il fit périr le roi avec tous ses enfants. Cette conquête ouvrait aux Turcs le chemin de la Perse : les troupes ottomanes étaient fraîches et reposées ; Sélim crut pouvoir entrer en Perse avec de bien mei&èures chances que Tannée précédente. Mais, à la première nouvelle de son dessein, les janissaires et les spahis jurèrent que rien ne les déciderait à s'exposer davantage dans ces sables arides. La nouvelle de la mort de Soliman, fils d'Achmet, qui avait trouvé un asile en Perse, ne consola point Sélim de la désobéissance de son armée. Ce prince était d'autant plus irrité, qu'au milieu des cris de la révolte il avait entendu prononcer le nom de Soliman, son propre fils. L'exemple que lui-même avait donné à l'héritier du trône le jetait dans la plus terrible perplexité. De retour à Constantinople, Sélim laissa hors de cette capitale les janissaires qui devaient y entrer, il leur fit passer la mer, et déclara qu'il ne les regardait plus que comme des révoltés. Cette conduite fit plus d'effet sur les janissaires que si Sélim eût entrepris de les punir. Ils se voyaient hors de la ville, sans paie, sans vaisseaux pour repasser la mer; ils savaient qu'on les observait, ils n'avaient point Soliman pour le mettre à leur tète; le feu de la rébellion était étouffé. Ils se présentèrent en foule aux portes de Constantinople , le
bâton blanc à la main, leur seule arme en temps de paix, en demandant miséricorde. Ils traînèrent devant Sélim plusieurs de leurs chefs enchaînés, qui furent décapités sous les remparts. Enfin le sultan permit que les janissaires rentrassent dans leurs casernes, et il leur fit distribuer la solde accoutumée. Soliman alla se justifier auprès de son père, qui ne demandait qu'à être assuré de son innocence.
Sélim, sans sortir de son sérail, ravit une province aux Persans. Les peuples de la Mésopotamie, appelée maintenant Diarbekir, obéissaient au roi de Perse. Ils proposèrent au sultan de s'attacher à son empire, sous le gouvernement d'un prince tributaire ; ce que Sélim se hâta de leur accorder (922-1516). L'année suivante, l'empereur cUs Turcs fournit à ses nouveaux sujets des secours qui les aidèrent à repousser tout à fait les Persans, leurs anciens tyrans, et qui les attachèrent irrévocablement à la puissance ottomane (923-1517).
Pour remercier Dieu de ses succès, Sélim résolut de persécuter en son nom. Lors de la prise de Constantinople, Mahomet II avait réservé les églises d'un quartier tout entier pour le culte des chrétiens. Sélim voyait avec douleur ces édifices de pierre, si rares à Constantinople, occupés par ceux qu'il appelait les infidèles; il s'indignait aussi de ce que, sous ses yeux, un peuple d'esclaves osait témoigner de l'horreur pour son prophète, et le traiter d'imposteur. Ses ministres purent enfin le dissuader de persécuter les Francs, ce qui eût été très- préjudiciable à l'État, à cause de la quantité de chrétiens grecs et latins, tous négociants accrédités ou artisans industrieux, qu'il aurait fait sortir de l'empire. Cependant, tout en laissant aux chrétiens la liberté de leur culte, Sélim, qui leur enviait leurs églises de pierre, prononça qu'elles seraient converties en mosquées, et qu'il serait libre aux infidèles de construire des
églises en bois pour remplacer celles qui leur étaient interdites.
Le belliqueux Sélim ne pouvait pas demeurer dans l'inaction. Il n'ignorait pas combien il était dangereux d'y laisser ses troupes ; d'ailleurs l'Égypte offrait un vaste champ à son ambition. Le soudan Gauri, souverain des mameluks, avait de môme que le roi de Perse donné retraite à l'un des fils d'Achmet. Quoique ce prince fût mort, ainsi que son frère, le ressentiment de cette offense était d'autant plus vif dans le cœur de Sélim, que la vengeance pouvait être utile et glorieuse. La religion musulmane ne permet pas de porter les armes sans raison contre ceux de la même croyance. Il fallait donc au moins un prétexte à Sélim pour attaquer les mameluks, musulmans orthodoxes comme les Turcs, et il n'avait garde de manquer à cette formalité. Sachant qu'il y avait un traité tout récent entre la Perse et l'Égypte, Sélim publia qu'il allait faire de nouveaux efforts contre les corrupteurs de la loi de Mahomet. Il fit passer le détroit à un corps considérable, qui, sous les ordres de Sinan-Pacha, prit le chemin de la Caramanie. Les mameluks, avertis de ce mouvement, ne sachant si les Turcs en voulaient aux Persans ou à euxmêmes, dirigèrent un détachement de cavalerie sur Alep; c'était tout ce que voulait Sélim. A cette nouvelle il fit parler le mufti, chef suprême de la religion; celui-ci publia une décision dont le sens était que dans tous les cas il est permis de repousser l'agresseur. Aussitôt l'empereur marche contre les mameluks avec des forces imposantes, leur livre bataille près d'Alep, et remporte une complète victoire, que cimente encore la mort de Gauri, tué dans le combat. Cet avantage valut à Sélim toute la Syrie. A son entrée dans Alep, tout barbare qu'il était, le sultan comprit que la clémence et la justice lui assureraient sa nouvelle conquête bien mieux que la force des armes. Il défendit donc, sous les peines les plus graves, qu'on y
commît le moindre désordre. Puis il distribua des gratifications aux gens de loi, et des aumônes aux pauvres. Cette douceur, quoique affectée, assura et accéléra ses progrès. Tripoli, Beyrouth, Sidon, Antioche, lui ouvrirent leurs portes et demandèrent avec instance des garnisons ottomanes. L'intérêt, qui dompte souvent la nature, fit pour quelque temps un roi sage et débonnaire du féroce Sélim ; mais ce changement ne pouvait pas être de longue durée. L'empereur, après avoir joui plusieurs mois de sa nouvelle souveraineté, songeait à en conquérir une autre plus considérable. Les mameluks, retirés dans le fond de l'Égypte, semblaient attendre que Sélim voulût les en chasser. Malgré les rigueurs de l'hiver, il disposait tout pour cette conquête. Comme il ordonnait, dans un conseil, sa marche vers la Palestine, un de ses pachas osa lui demander en quel temps il comptait arriver au grand Caire ; Sélim, si populaire avec les Syriens, répondit à cet indiscret questionneur : « Ce sera quand il plaira à Dieu ; mais pour toi, ma volonté est que tu demeures à cette place; » et il le fit étrangler.
Les Turcs apprirent, avant départir de Damas, que les mameluks avaient élu un successeur à Gauri. Aussitôt Sélim fit marcher son avant-garde sous le commandement de Sinan- Pacha, vers Gaza, ville située à l'entrée de l'isthme d'Égypte, où un combat furieux s'engagea entre les Turcs et les mameluks. Ces derniers succombèrent enfin, après avoir perdu les trois quarts de leur armée; mais ils avaient tué deux mille janissaires, mille spahis et un grand nombre de braves chefs des Ottomans. Sinan vengea par le sac de Gaza la mort de ses soldats. Cette ville très-riche fut pillée de fond en comble, et ses habitants qui avaient échappé à la mort furent faits esclaves (924-1518). De là Sélim conduisit son armée vers le Caire, près duquel il rencontra quarante mille mameluks, reste de cette brave milice que les revers ne faisaient
DE TURQUIE. m
qu'irriter, et qui voulait recouvrer l'Égypte ou périr sous les coups du vainqueur. Après un carnage effroyable de part et d'autre, les mameluks vaincus s'enfuirent au Caire, laissant sur le champ de bataille un grand nombre de blessés, que l'implacable Sélim fit tous massacrer, les immolant, disait-il, aux mânes de Sinan-Pacha, qui avait péri un des premiers : il passa la nuit à jouir de ce spectacle sanglant.
Les mameluks s'étaient retirés au Caire; cette ville, sans murailles et sans fossés, n'offrait qu'un amas de maisons sans défense. Ils prirent le parti de former des barricades à l'entrée de chaque rue, de se fortifier dans les maisons, de creuser des fossés qu'ils remplirent de pieux aiguisés et armés de fer, couverts de matières légères : autant de pièges dans lesquels des bataillons entiers devaient tomber sans les avoir aperçus. Les citoyens, les esclaves, les fils des mameluks, les femmes même, tous étaient devenus soldats. Les Turcs crurent entrer facilement dans une ville sans défense , mais ils n'avaient trouvé nulle part de résistance plus opiniâtre que celle qui les attendait dans les rues du Caire ; ils y pénétrèrent sans se douter du genre de combat auquel ils allaient être exposés. Trois jours et trois nuits on se battit avec fureur dans les rues : les mameluks ne craignaient point de s'exposer à la mort, pourvu qu'ils pussent la donner. Les Turcs vainqueurs offraient quartier, on leur répondait par des coups de massue, par une pluie de pierres, de tuiles, de meubles, par des flots d'huile bouillante. Sélim vit écraser deux pachas à ses côtés sous des quartiers de roche ; alors il commanda qu'on mît le feu à la ville. Cet ordre fut exécuté sur plusieurs points au même instant ; le carnage ne fit que s'accroître. Enfin les mameluks réussirent à fuir, au nombre de cinq mille hommes, avec leur roi, et allèrent se retrancher dans le pays de Saretta.
Sélim, après avoir pris possession du Caire, c'est-à-dire
d'un amas de décombres et de cendres, fit poursuivre les restes des mameluks, dont les malheurs semblaient avoir doublé le courage. Dans un dernier combat, ces guerriers, dignes d'un meilleur sort, restèrent presque tous sur le champ de bataille. Leur roi, qui avait pris la fuite, fut découvert dans un marais où il s'était caché, et pendu au milieu de sa capitale. Sélim mit à prix la tête de ce qui restait de mameluks, et fit massacrer sans pitié ceux qui lui furent amenés (925-1519). Après ce carnage, le sultan se dirigea vers Alexandrie, qui lui ouvrit d'elle-même ses portes ; l'Égypte entière suivit cet exemple : on ne vit plus partout qu'un peuple soumis au conquérant. Ainsi finit l'empire des mameluks, respecté pendant près de trois cents ans en Afrique et en Asie. Ayant éteint cette puissance si longtemps redoutée, Sélim établit deux lieutenants en Égypte et en Syrie : deux traîtres qui avaient doublement trahi leur malheureux roi Le premier, nommé Caïtbek, fut fait pacha du Caire pour toute l'Égypte; et Gazelbek, le second, fut créé pacha d'Alep pour toute la Syrie. Sélim crut sans doute que ces mameluks seraient plus en état que les Ottomans de gouverner un pays qu'ils lui avaient livré, et il ne pensa pas que récompenser la trahison expose à en devenir la victime. 11 retourna dans sa capitale pour y préparer de nouvelles conquêtes, et il fit venir un grand nombre de familles du Caire, de Gaza, d'Alepet d'Alexandrie, car il voulait surtout enrichir sa capitale. D'ailleurs, de tous temps les princes musulmans, qui savent beaucoup moins édifier que détruire, ont fondé leur puissance sur la faiblesse de leurs sujets : ils ont donc toujours pensé avoir un grand intérêt à dépeupler les provinces éloignées.
De retour à Constantinople, Sélim alla dans le plus grand appareil à la principale mosquée, où, après avoir fait rendre grâces à Dieu de ses succès; il prononça devant
tout le peuple un serment solennel de ne pas faire à l'avenir un pas en arrière jusqu'à ce qu'il eût exterminé la puissance des Perses et la race de leurs rois. Mais les finances étaient si épuisées par la guerre d'Égypte, que le sultan fut forcé d'attendre une année entière pour donner au surintendant des finances le temps de recueillir le tribut des vassaux, le revenu des douanes et la taxe annuelle que payaient tous les chrétiens et les juifs sujets de l'empire. C'était là ce qui formait et ce qui forme encore le trésor appelé extérieur, employé à payer les troupes et à acquitter les charges de l'État. Le trésor intérieur, qui est sous la direction d'un des eunuques du sérail, fournit à l'entretien de la maison du sultan, de ses femmes, de ses jardins, de ses écuries et de tout ce qui regarde sa personne. Il se forme des domaines du Grand Seigneur affermés au profit de Sa Hautesse ; et lorsqu'elle veut l'augmenter, elle y joint la confiscation des biens des grands officiers de l'empire qui se sont enrichis dans leurs gouvernements en s'emparant de tout ce qui appartenait à ceux qu'ils ont envoyés au supplice. Le sultan a le droit, dont il use plus ou moins souvent, selon son caractère, de proscrire tel de ses sujets qui peut lui déplaire, sans la moindre formalité, et sans apprendre ni au peuple, ni au condamné, la raison de son supplice. Les pachas en usent dans leurs gouvernements avec le même despotisme.
Pour se soustraire à ces proscriptions, qui ne se font guère qu'en vue des confiscations, chacun cache avec soin ses richesses, même les moyens et les talents qu'il a pour en amasser. De là vient l'inaction, préjudiciable à l'État, dans laquelle vivent la plupart des Turcs. Il n'y a que les étrangers jouissant dans ce pays de la protection de leur souverain qui osent sortir de l'état de pauvreté ; encore en sont ils souvent punis par des avanies qu'ils sont obligés de payer en dissimulant.
m HISTOIRE
Dans le moment où les finances de l'État étaient épuisées. Sélim eut recours à l'odieux moyen des proscriptions. L'un de ses vizirs les plus fidèles fut étranglé par ses ordres, et ses biens, prix de ses services, furent confisqués au profit du sultan. La dernière et la plus cruelle des exécutions qui eurent lieu sous le règne de Sélim, se fit à Amasie, où un imposteur s'était dit le fils d'Achmet, et avait tenté de s'y former un parti. Il fut bientôt réprimé et puni. Le sultan, sur la délation d'un seul homme, qui avait prétendu que tous les principaux d' Amasie étaient les complices de ce rebelle, fit empaler en même temps que lui ou étrangler plus de quatre cents personnes qui protestaient de leur innocence.
Enfin Sélim fut arrêté dans le cours de ses cruautés comme il se disposait à marcher contre la Perse. Il mourut en se reprochant, dit-on, le sang qu'il avait versé si abondamment. Ce prince fut le premier des empereurs turcs qui alla déguisé dans les camps et dans les villes, se mêlant au peuple et aux soldats. Dans les mœurs orientales , le monarque est trop éloigné de ses sujets pour qu'il puisse avoir la moindre idée du peuple qu'il gouverne, à moins que sous des déguisements il n'épie la conduite de ceux qui gouvernent sous lui, et qu'il ne cherche à connaître quels effets produisent les ordres qu'il donne, devenant en quelque façon son espion à luimême.
Sélim mourut âgé de cinquante-quatre ans (926-1 520) , après en avoir régné huit, pendant lesquels il ajouta beaucoup de possessions à son empire. Mais il sembla vouloir le dépeupler en l'augmentant.
Soliman, son fils, avait trente ans lorsqu'il monta sur le trône. Il commença son règne par des actes de justice, permettant à tous ses sujets de réclamer au trésor public ce qui leur avait été ravi sans motif. Cet exemple est . unique dans l'histoire de Turquie; mais, comme il ne
s'étendit pas sur les descendants des proscrits, et que le plus grand nombre avait perdu la vie avec les biens, ces restitutions ne furent ni nombreuses, ni considérables.
La nouvelle de la mort de Sélim excita dans l'empire ces troubles assez ordinaires sous un nouveau règne. Le mameluk Gazelbek, ce pacha de Syrie qui avait obtenu ce poste par une trahison, entreprit de se faire souverain du pays qu'il avait déjà soustrait une fois à son prince légitime. Il envoya un député à Caïtbek, son complice, qui, comme lui, avait été payé par le gouvernement du Caire, pour lui dire qu'il était temps de secouer le joug, et que, s'ils se prêtaient un mutuel concours, leur intelligence rétablirait l'empire des mameluks. Mais Caïtbek, loin d'ouvrir l'oreille aux propositions du pacha de Syrie, fit étrangler son émissaire et avertit le sultan de tout ce qu'il y avait à craindre de Gazelbek. Dans son impatience, ce dernier se fit nommer Soudan et prit tous les attributs de la souveraineté. Soliman ne perdit pas un instant pour écraser le rebelle : le combat ne fut qu'un 'carnage ; presque aucun des soldats de Gazelbek n'échappa au fer des Ottomans, et lui-même paya de sa vie l'honneur qu'il avait eu de régner deux mois à Damas (927-1527). Tant de sang versé en une seule journée contint nonseulement la Syrie, mais toute la Turquie asiatique, sous l'obéissance de Soliman. L'esprit de conquête était héréditaire dans la maison ottomane : ni les empereurs, ni les troupes ne pouvaient rester en paix. Soliman résolut de tourner ses armes contre l'Europe, et d'étendre sa domination vers l'occident de Constantinople. 11 marcha en Hongrie, où il prit Belgrade. Enhardi par ce premier succès, il médita pour l'année suivante une conquête plus importante, devant laquelle Mahomet II avait échoué, celle de Rhodes (928-1 522) . Soliman, qui savait payer des espions, fut averti que le moment était favorable. La
guerre divisait alors toutes les puissances de l'Europe ; elle les mettait dans l'impossibilité de secourir Rhodes, en occupant un grand nombre de chevaliers et de troupes soudoyées, qu'on ne pouvait pas espérer d'attirer au secours de l'île; pour comble de maux, Rhodes, après deux années de disette, était mal approvisionnée, et la place était démantelée en plusieurs endroits, parce que Carette, le dernier grand maître, avait fait abattre des bastions pour les rebâtir sur des fondements plus solides.
Villiers de L'Isle-Adam venait d'être nommé grand maître de Rhodes, en remplacement de Carette, mort depuis peu; il ne songea tout d'abord qu'à se défendre. Il avait avec lui un ingénieur, noble bressan, nommé Martinengue, l'homme le plus habile de son siècle dans l'art des fortifications, qui, ayant pris la croix de l'ordre, lui rendit dans la suite les services les plus éminents. L'Isle- Adam fit ruiner les villages, couper les moissons, abattre les édifices extérieurs, jusqu'aux églises mêmes, dont les matériaux furent portés dans la ville, tant pour les employer que pour ne pas laisser à l'ennemi de quoi construire des plates-formes propres à établir du canon * Trahis par un espion, les chevaliers virent l'état de leurs forces livré à Soliman. Celui-ci, certain qu'il n'y avait pas plus de six mille hommes de troupes réglées dans l'île de Rhodes, se détermina à commencer le siège. La Hotte turque se composait de quatre cents voiles, qui portaient cent cinquante mille hommes. Le siège commença avec vigueur, et les chevaliers se montrèrent, comme par le passé, dignes de leur haute réputation. Aussi vigilants au dedans qu'au dehors, ils découvrirent une conspiration d'esclaves turcs qui avaient résolu de mettre le feu en même temps dans plusieurs endroits de la ville. Un soldat de la garnison surprit une femme plaçant des mèches dans un grenier à fourrage. Cette malheureuse, livrée à la torture, nomma ses complices, qui étaient en assez
grand nombre. Tous furent pris et périrent dans les supplices.
Cependant le siège n'avançait point. Les janissaires, qui n'étaient pas sous les yeux de l'empereur, n'avaient que peu de confiance en un jeune général qu'aucune victoire n'avait encore fait connaître. L'artillerie des assiégés, nombreuse et bien servie, détruisait tous les travaux des Turcs. Six mille bommes, qui semblaient se multiplier, tenaient tête avec le plus grand succès à cent cinquante mille soldats. Péri -Pacha écrivit à Soliman que sa présence était nécessaire pour rendre la vigueur aux troupes, et que Rhodes avait déjà résisté aux armes de Mahomet II, parce que ce prince n'avait pas daigné l'attaquer lui-même. Soliman se hâta de quitter Constantinople pour venir à Rhodes. Tout changea de face à son arrivée : l'exemple que lui-même donnait, ses promesses et ses menaces firent rentrer les janissaires dans le devoir. Mais si leur antique bravoure brillait d'un nouvel éclat, la résistance des chevaliers n'en fut aussi que plus opiniâtre. Cependant la poudre vint à manquer aux chrétiens , et malgré toute leur activité ils ne purent en fabriquer autant qu'ils en employaient. La défense de la place souffrit bientôt de cette disette ; d'ailleurs les assiégés n'étaient qu'un contre vingt. Il y avait deux mois que les Turcs battaient en brèche , et leurs généraux n'avaient pas encore pensé à faire donner d'assaut. Soliman, frémissant d'impatience et de honte, assemble son conseil, et s'en prend aux pachas de ce que six mille chrétiens tiennent en échec toutes les forces de l'empire ottoman. Le grand vizir répondit qu'il fallait mener les janissaires à l'assaut, et attaquer tous les bastions à la fois. Ce parti fut saisi avec avidité. Mais les Turcs perdirent plus de vingt mille hommes autour des remparts, qu'ils ne purent franchir. A cette vue, Soliman, furieux, donna ordre de cesser le combat; puis, ayant fait amener devant toute l'armée
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son grand vizir, il le fit lier à un poteau pour servir de but auxllèches. Le sultan rendait «son ministre responsable du mauvais succès du siège, et surtout du dernier assaut, qu'il avait conseillé. Ce cruel arrêt allait être exécuté, quand Péri-Pacha, son ami, qui avait élevé le sultan, ordonna qu'on y sursît, et, secondé de tous les pachas du banc et de presque tous les chefs des troupes, courut à la tente de l'empereur pour lui demander la grâce du grand vizir, que tous soutenaient n'être pas coupable. Soliman, irrité, condamna Péri-Pacha à périr sur-le champ, avec celui qu'il défendait; mais voyant l'horreur générale qu'inspirait un tel ordre, il le révoqua, toutefois sans pardonner au vizir, qu'il exila en Égypte, où il lui donna un gouvernement.
Après ce mauvais succès, l'empereur se disposait à abandonner le siège, lorsque des lettres, lancées de la ville dans son camp avec des flèches, l'engagèrent à le continuer. Elles assuraient Soliman que les chevaliers, aux abois, ne pouvaient plus garder longtemps la place, qu'ils manquaient de munitions et qu'ils avaient perdu beaucoup de soldats. Ces avis relevèrent le courage de Soliman : l'artillerie battit de nouveau en brèche ; les Turcs se préparèrent à recommencer les assauts. Un médecin juif fut convaincu de trahison; on le surprit prêt à lancer une de ces flèches qui portaient des avis ; il avoua dans les douleurs de la question qu'il avait toujours été l'espion des Turcs, qu'il avait même été payé par les empereurs Bajazet II et Sélim.
Cependant les Turcs battaient en brèche plus vivement que jamais. Ce qui restait de chevaliers de Rhodes, plutôt cachés et ensevelis que fortifiés dans les débris de leurs remparts, dit Vertot, attendaient constamment qu'il plût aux princes chrétiens de leur donner des secours , sans lesquels ils ne pouvaient plus faire une longue résistance; mais tous, préoccupés d'autres soins, abandonnaient à
DE TURQUiË.
leur sort ces valeureux guerriers. Malgré ces extrémités, le grand maître ne voulait entendre parler d'aucune capitulation ; il se rappelait toujours que, quarante ans auparavant, la constance de d'Aubusson avait lassé la valeur des janissaires. Aussi brave et aussi prudent que lui, risle-Adam espérait, quoique moins secondé, pouvoir être aussi heureux.
11 fallut cependant consentir à capituler : les Rhodiens n'avaient plus de murailles, de poudre, ni de vivres. On cessa à un signal convenu de tirer de part et d'autre. Soliman offrit une capitulation honorable si les chevaliers voulaient lui remettre l'île dans l'instant même; il menaçait de passer tous les chevaliers, soldats, habitants, femmes ou enfants, au fil de l'épée, au cas qu'on voulût se défendre plus longtemps. L'Isle-Adam commença par demander pour préliminaires une trêve de huit jours, et fit remettre sous les yeux du sultan le traité fait entre Bajazet II, son aïeul, et le grand maître d'Aubusson, dans lequel Bajazet maudissait les empereurs ses successeurs qui tenteraient de s'emparerde l'île de Rhodes. Soliman, indigné, déchira le traité et refusa la trêve, parce qu'il craignait toujours qu'il ne vînt des secours d'Europe. 11 ordonna aux députés de s'éloigner, et fit de nouveau tirer sur la ville.
Au bout de trois jours, l'Isle-Adam, qui jusque-là avait encore gardé quelque espoir de sauver Rhodes, fut le premier à renouer le traité, en voyant qu'une plus longue résistance serait impossible. Les conditions ayant été faites aussi bonnes qu'ils pouvaient l'espérer aux chevaliers et aux Rhodiens, le traité fut signé par les députés, chevaliers et bourgeois d'une part, de l'autre par le grand vizir Achmet, et ratifié par le grand maître et par les grands-croix qui composaient le conseil. Les chevaliers, après six mois d'un siège très-meurtrier, se disposèrent à quitter cette souveraineté, qu'ils avaient possédée deux cent viugt ans avec tant de gloire et d'utilité pour le com-
merce de toutes les nations chrétiennes, et qu'ils avaient si vaillamment défendue à plusieurs reprises. Quatre mille soldais turcs prirent possession de Rhodes lorsque les chevaliers en furent sortis. Deux jours après la capitulation, Achmet ayant eu une conférence avec le grand mattre pour l'exécution du traité, ce ministre lui dit que Soliman voulait le voir. L'Isle-Adam avait de la répugnance pour cette entrevue; mais il n'aurait pas été prudent de résister à un vainqueur aussi absolu, et qui pouvait rétracter sa parole sous ce prétexte, sans qu'il fût possible de l'en faire repentir. D'un autre côté, les chevaliers, qui savaient combien les Turcs respectent peu le droit des gens, pressaient leur grand maître de ne pas se livrer à ces barbares; mais l'Isle-Adam, accoutumé à de plus grands dangers, se rendit au camp des Turcs de grand matin, sans autre escorte que quelques-uns de ses frères. Quoiqu'on fût alors dans la saison la plus rigoureuse de l'année, les officiers du Grand Seigneur laissèrent cet illustre vieillard, avec sa suite, exposé au grand froid et aux injures de l'air, jusqu'à l'entrée de la nuit. Alors ils le couvrirent d'une veste magnifique, ainsi que ses compagnons, et ils les introduisirent avec un interprète dans la tente de l'empereur, qui les reçut sur son trône.
Soliman avait l'àme élevée. La résistance des chevaliers de Rhodes, en allumant son courroux, avait excité son admiration. Il traita le grand maître avec bonté, le loua sur sa valeur; il tenta même de le gagner à son service, et lui dit que, s'il voulait embrasser la loi de Mahomet, il pourrait prétendre aux plus hautes dignités de l'empire ottoman. L'Isle-Adam, aussi ferme dans sa foi qu'attaché à son ordre, répondit à Soliman qu'il serait indigne de ses grâces s'il était capable de les accepter. Dans la nuit du dernier décembre 1522 au 1 er janvier 1523, quatre mille Rhodieus, hommes, femmes et enfants, voulant se dérober à la domination des Turcs,
s'embarquèrent avec les chevaliers et s'attachèrent à leur fortune. La précipitation et le désordre de cette fuite offraient un spectacle navrant; on n'entendait que des cris, des murmures et des plaintes. Presque tous pleuraient quelque ami ou quelque parent abandonné au joug des musulmans. Un habitant de Rhodes, malheureusement d'une trop illustre naissance, eût bien voulu suivre ces fugitifs. C'était un fils de Zizime, frère de Bajazet II. Ce prince, obligé de quitter Rhodes pour se rendre à Rome, où il mourut, avait laissé dans l'île un fils encore enfant, qui y fut élevé et instruit dans la religion chrétienne. Il s'y maria, et fut deux fois père. Cette famille, quoique considérée par les chevaliers, vivait à Rhodes dans la retraite et presque dans l'oubli. À la nouvelle du siège, le fils de Zizime espéra pouvoir demeurer confondu dans la foule des Grecs ; mais Soliman n'ignorait rien de ce qui pouvait l'intéresser. Il découvrit l'asile du neveu de son aïeul, et il n'eut garde de le laisser fuir. Lorsqu'on se fut emparé de ce prince infortuné, de sa femme et de ses enfants, on leur demanda s'ils persistaient dans la religion chrétienne. Tous ayant déclaré qu'ils voulaient vivre et mourir chrétiens, Soliman saisit ce prétexte pour couper jusqu'au dernier rejeton de cette branche ennemie; il leur fit trancher la tête à tous quatre, et il partit le lendemain pour Constantinople.
De retour dans sa capitale, Soliman voulut s'occuper du gouvernement. Il fit des ordonnances tant pour l'administration de la justice que pour celle des finances. Il y joignit divers règlements pour la milice , confiant la garde de son sérail aux bostangis ou jardiniers, dont il fit une compaguie militaire qui devait garder les dehors de son palais tout en prenant soin de ses jardins. Soliman ne trouvait pas les janissaires assez soumis , pour les rendre maîtres en quelque sorte de la personne de leurs empereurs. Cet établissement fit des mécontents, et décida
la révolte que les janissaires méditaient depuis la prise de Rhodes, dont ils se souvenaient avec douleur qu'on leur avait défendu le pillage. Ils n'osèrent pour cette fois paraître en armes devant le sérail ; mais ils pillèrent la maison du grand trésorier, et, après s'être emparés de tout l'argent qu'ils purent trouver chez lui, ils le massacrèrent. Animés par le butin et par le peu de résistance, ces rebelles tentèrent de piller le trésor d'une mosquée. Un de leurs capitaines, accouru à cette nouvelle, défendit seul la porte du lieu saint, et, rappelant aux révoltés le respect qu'ils devaient au Prophète et à l'empereur, il tua de sa propre main deux de ses camarades qui donnaient au simple soldat l'exemple de la sédition. Ce capitaine, si fidèle, se nommait Ibrahim. Lui seul réprima la révolte; il donna le temps à l'aga des janissaires et aux autres officiers supérieurs de venir annoncer aux janissaires déjà intimidés l'arrivée du sultan. Ce prince parut bientôt, il parla aux troupes ; elles se dispersèrent à sa voix, chacun fuyant le châtiment, qui ne tomba que sur les quatre principaux moteurs.
Soliman jugea à propos de déposer le grand vizir, contre lequel les premiers cris s'étaient élevés, et il décora de cette importante dignité Ibrahim, ce capitaine qui venait de montrer tant de fidélité, de courage et d'adresse. La nouvelle de cette promotion réveilla Mustapha-Kirlou, l'ancien grand vizir, beau -frère de Soliman, qui avait failli perdre la vie à Rhodes au milieu des supplices, et dont le souvenir d'une si grande injure faisait l'ennemi secret de l'empereur. Mustapha était aimé : il entreprit de faire repentir Soliman de lui avoir laissé de l'autorité en lui retirant sa confiance. 11 s'était flatté que la dernière révolte, à laquelle il avait quelque part indirecte, lui rendrait la place de grand vizir ; mais dès qu'il connut que Soliman ne voulait plus de lui pour son ministre, il entreprit de se faire souverain. Il se fia pour son malheur à
un de ses secrétaires, qui rendit compte à la Porte de tous les complots du perfide Mustapha. Soliman se contenta de nommer le traître à la place du rebelle, ordonnant au premier de le faire punir aussitôt qu'il l'aurait dépossédé. Fidèle à Tordre qu'il avait reçu, le nouveau gouverneur fit lier Mustapha à un poteau, où l'infortuné périt sous les flèches des soldats de sa garde (929-1523).
Il y avait deux ans que Soliman vivait dans le repos, plus occupé de gouverner que de conquérir. L'oisiveté aigrissait l'esprit bouillant des janissaires, et leurs armes demandaient des victimes. Soliman comprit que, tant pour son repos que pour sa gloire, il était nécessaire d'occuper cette milice inquiète. La Hongrie offrait un vaste champ à ses conquêtes, surtout depuis que Belgrade était sous la puissance des Turcs. Des partis s'étaient emparés de tout le pays jusqu'à Peterwaradin. Louis II, alors roi de Hongrie, âgé seulement de vingt-deux ans, n'avait ni assez d'expérience ni assez de ressources pour défendre son héritage. Cependant Soliman s'avançait avec deux cent mille hommes, veillant au maintien de l'ordre le plus grand dans .son armée, et ne souffrant pas le pillage. Comme il approchait de Peterwaradin, dont il méditait le siège, une pauvre femme vint, s'arrachant les cheveux et poussant de grands cris, se jeter aux pieds du sultan. On voulait l'éloigner ; mais l'empereur, l'appelant, lui commanda d'exposer le sujet de ses plaintes. Elle lui dit, en redoublant de larmes, que pendant la nuit les janissaires avaient pillé sa maison avec tant d'acharnement, qu'ils n'y avaient rien laissé. L'empereur répondit en souriant qu'il fallait qu'elle eût dormi bien profondément pour n'avoir rien entendu de ce désordre. « Il est vrai, répondit-elle, que je dormais en paix, dans la confiance que l'empereur veillait pour nous tous. » Frappé de cette parole, Soliman fit à l'instant punir les maraudeurs, et
donner à cette femme une somme d'argent beaucoup plus considérable que tout ce qu'elle avait perdu.
Soliman n'eut pas de peine à s'emparer de Peterwaradin, de Saliouk, d'Ozek, et de plusieurs petites places, dans lesquelles les garnisons n'étaient pas assez nombreuses ni les retranchements assez forts pour qu'on pût y faire une longue résistance. Quand Louis II apprit tous ses succès, il avait à peine rassemblé vingt mille hommes : il ne craignit pas cependant d'engager la lutte avec l'armée du sultan, aux environs de la petite ville de Mohaez. Les Hongrois firent d'abord des prodiges de valeur; mais leur vaillance, ou plutôt leur témérité, ne servit qu'à ppécipiter le carnage. Que pouvaient d'ailleurs leurs dix-huit pièces de canon contre la formidable artillerie des Turcs? Us furent broyés par les janissaires, et le corps de leur roi fut trouvé noyé, avec son cheval, dans un marais à peu de distance du champ de bataille (932-1526). Dès le lendemain, le sultan marcha vers Bude, livrant au feu et au pillage tout ce qu'il rencontrait, plus occupé à dévaster des bourgs et à ruiner des villes qu'à soumettre des forteresses. Il entra dans Bude sans résistance, et mit la ville au pillage comme si elle eût été prise d'assaut. Autant il avait aimé l'ordre dans son pays, autant il se montra facile à autoriser les plus grands désordres en Hongrie : son intention était plutôt d'épuiser cette province que de s'en emparer. Enfin, aux approches de l'hiver, il ramena à Andrinople ses soldats, courbés sous le faix du butin, sans avoir établi de garnison dans aucune ville de Hongrie. Soliman était sûr que de longtemps l'état de ce peuple ne lui permettrait d'user de la liberté qu'il lui laissait.
Le sultan, de retour à Constantinople, y maria une de ses sœurs avec le grand vizir Ibrahim (933-1527). Les alliances des ministres avec le maître sont très-ordinaires parmi les Turcs; mais l'orgueil du sang ottoman rend
cette distinction souvent très-onéreuse pour celui qui la reçoit. Il faut d'abord que le mari de la princesse dote sa femme proportionnément à sa naissance. Ensuite les sœurs du sultan ont la douleur de voir périr tous leurs enfants mâles, la jalousie des princes ottomans ne leur permettant pas de laisser vivre des hommes alliés à leur sang. On ne connaît point en Turquie de naissances illustres : il n'y a point d'autre maison que la maison ottomane. Du reste, l'alliance avec les princesses de ce sang ne met point ceux que l'empereur veut y admettre à l'abri du funeste cordon. Il est même arrivé que les sultans ont donné leurs sœurs ou leurs filles à des grands officiers qu'ils avaient résolu de faire mourir, afin de rendre ces princesses héritières de grands biens.
A peine les noces d'Ibrahim étaient achevées, qu'il dut se remettre à la tête des troupes. Un derviche ou moine de ceux qu'on nomme caîenders, plus austères, plus enthousiastes que les autres, un de ces insensés que les Turcs vénèrent jusqu'à l'adoration, conçut dans le fond de l'Anatolie le dessein de se mettre sur le trône. On a vu jusqu'à présent que l'objet de tous ces sectaires était de régner. Les Orientaux ne conçoivent pas qu'on puisse obéir à deux autorités indépendantes l'une de l'autre. Si le mufti est le premier prêtre des Turcs, ils regardent ce prêtre plutôt comme le docteur que comme le chef de leur religion ; le sultan est toujours pour les musulmans le vicaire de Dieu sur la terre. Le fougueux calender commença ses prédications à Adana en Anatolie ; il prêchait contre la vie voluptueuse, et principalement contre les rapines des pachas. Ces deux sujets le firent écouter favorablement et bientôt suivre par la foule, surtout lorsqu'il eut dit sur les places publiques que le temps était venu de secouer le joug imposé par les esclaves de la race ottomane, et qu'il fallait égorger tous ces tyrans engraissés du sang du peuple, pour recouvrer les biens immenses
dont le trésor des empereurs s'accroissait chaque année. Soliman était encore en Hongrie. L'éloignement du maître et des principales forces de l'État favorisait la révolte : en moins de deux mois le derviche avait rassemblé plus de cinquante mille combattants, à qui le pillage tenait lieu de solde, et la persuasion de discipline. En vain Péri- Pacha, gouverneur en Asie, tenta- 1- il de s'opposer à leurs progrès ; ces enthousiastes, qui voyaient au bout de leurs épées des couronnes pour cette vie et pour l'autre, renversaient tout ce qui s'offrait à eux; ils faisaient mourir tous les cadis, tous les imans, tous les ministres de la religion et de la justice. Péri-Pacha, ayant été vaincu en bataille rangée, écrivit au sultan que, s'il n'éteignait pas cet incendie, il ne lui répondait plus de rien. Ibrahim passa sans tarder le détroit avec presque toutes les forces que Soliman avait ramenées de Hongrie, et il marcha jusqu'à Césarée, où le calender, ayant eu l'audace de l'attendre, fut vaincu, pris et livré aux plus cruels supplices. L'homme mort, sa secte fut bientôt dispersée, toutes les villes rentrèrent dans le devoir, et aucun de ceux qui avaient combattu sous ses enseignes ne douta de son imposture, lorsqu'on l'eut vu succomber, contrairement à ses prédictions.
Depuis ce temps la faveur d'Ibrahim augmenta au point que Soliman, qui ne pouvait plus s'en passer, lui donna un appartement dans le sérail. Quoique toutes les affaires passassent sous les yeux de l'empereur, ce prince ne voyait plus rien que par ceux de son grand vizir. Ibrahim engagea bientôt (934-1 528) son maître à recommencer la guerre en Hongrie : voici à quelle occasion. Après la déroute de Mohaez, Jean Zapoli , voïevode de Transylvanie, ennemi secret du malheureux Louis II, et qui avait mieux aimé le voir périr que venir défendre sa patrie, parut à la tête de trente mille hommes, lorsque les Turcs eurent abandonné le pays, dans lequel il ne
restait plus rien à piller. Resté seul puissant et riche sur un sol ruiné, Zapoli sut tirer parti de son or pour servir ses intérêts. Grâce à un vaste système de corruption, il se fit élire roi de Hongrie, la maison régnante étant éteinte. Mais Étienne Battori, palatin de Hongrie, ayant formé un parti opposé à celui de Zapoli, et ayant rappelé que d'anciens traités entre les rois Mathias et llladislas, d'une part, et les princes Frédéric et Maximilien d'Autriche, d'autre part, appelaient la maison d'Autriche au défaut d'enfants mâles de la race régnante, convoqua une diète à Presbourg, où quelques nobles élurent pour roi de Hongrie l'archiduc d'Autriche Ferdinand. Zapoli, qui avait eu assez de crédit, de courage et d'argent pour monter sur le trône, manqua de toutes ces ressources lorsqu'il fallut s'y maintenir. Il ne s'était pas attendu à combattre un rival aussi puissant que l'archiduc d'Autriche. D'abord abandonné peu à peu par les nobles de son parti, qui allaient grossir celui de Ferdinand, il fut ensuite complètement défait par son rival dans les plaines de Tokai.
Après avoir vainement sollicité l'aide de la Pologne, Zapoli eut l'idée de réclamer l'appui des Ottomans. Beaucoup de ses fidèles serviteurs blâmèrent le parti qu'il prenait d'appeler dans sa patrie les plus puissants ennemis de la monarchie hongroise; mais l'ambition de Zapoli ne lui permit pas d'envisager les suites de sa démarche. Ibrahim vit, dans l'expédition proposée, tout à la fois de la grandeur et de l'utilité pour la Turquie : il était de la dignité du sultan de rendre la couronne à un prince opprimé, et de son intérêt de faire cette puissance constamment tributaire de la sienne. Peu après, Soliman conduisit Zapoli en Hongrie à la tête d'une grande armée, prit plusieurs villes aux Autrichiens, et triomphait déjà, lorsque, ayant échoué devant Vienne, il fut obligé de lever le siège de cette place (935-1529),
après y avoir passé plus d'un mois et avoir essuyé une perte de quarante mille hommes.
Enfin il reconduisit son armée à Bude, où il couronna de ses mains Jean Zapoli. Soliman étala dans cette occasion un faste qui formait un contraste bien frappant avec la misère des peuples. Il donna des leçons de justice et de douceur au nouveau roi dont il avait ravagé deux fois les États, lui recommandant de ménager ses sujets, dont luimême traînait une quantité innombrable captifs à Constantinople. De retour dans sa capitale, Soliman envoya six mille Turcs à Zapoli pour le maintenir en possession de ses États. Il tâchait d'oublier la levée du siège de Vienne, lorsqu'il fit une conquête qu'il ne dut qu'à sa réputation. Bogdan, prince de Moldavie, envoya un ambassadeur à Constantinople pour offrir au sultan de mettre ses États sous sa protection, afin qu'ils devinssent fiefs de l'empire, mais à la condition expresse que l'exercice de la religion chrétienne y serait conservé, et que les deux Moldavies seraient protégées en tout temps par les Turcs (936-1530). Bientôt après, Bogdan lui-même fut reçu avec distinction par le sultan, qui lui donna une fête magnifique. On rapporte que les Turcs prirent pour un très-mauvais augure, que, dans un combat d'animaux qui eut lieu au milieu des diverses réjouissances, un sanglier battit un lion de telle sorte que l'animal, ordinairement si terrible, fut contraint de fuir. Les musulmans regarde le porc comme l'emblème des chrétiens, et le lion comme le leur.
Pendant le cours de deux années, on voit Soliman et son ministre très- occupés du commerce maritime, et d'armer des corsaires pour les opposer aux chevaliers de Saint-Jean, que Charles-Quint venait d'établir à Malte en pleine souveraineté, sous la simple redevance d'un faucon. Ces ennemis irréconciliables des musulmans avaient déjà armé en course pour piller leurs convois et pour regagner
en détail ce qu'ils avaient perdu en abandonnant l'île de Rhodes (937-1531).
D'un autre côté, les affaires de Hongrie rappelaient Soliman dans ce malheureux royaume. Ferdinand d'Autriche, après la prise de quelques petites places qui ne s'étaient pas défendues, était venu assiéger Jean dans Bude, sa capitale. Il était prêt à faire son rival prisonnier et à s'emparer du trône, lorsque les troupes que le pacha de Belgrade commandait dégagèrent le roi protégé par les Turcs ( 938-1 532) . Jean, délivré du plus grand péril qu'il eût encore couru, récompensa le pacha de Belgrade par de riches présents; mais celui-ci pilla inhumainement tout le pays ami dont il avait chassé les Autrichiens : tellement que l'infortuné Jean, ayant versé des larmes sur les malheurs de sa patrie, forcé de haïr ses protec- 'teurs plus encore que ses ennemis, fît des tentatives pour obtenir la paix de Ferdinand d'Autriche en lui offrant de partager le royaume. Ferdinand refusa, et, pour lui ôter son seul appui, il envoya une ambassade à Soliman ; mais le sultan était l'ennemi nécessaire du futur successeur de Charles -Quint : il lui importait que la maison d'Autriche ne devînt pas si puissante. Autant par intérêt que par honneur, il demeura fidèle à sa parole, et prépara un armement pour assurer la Hongrie à son vassal. Charles-Quint, de son côté, assemblait à grands frais une armée combinée de tous les cercles de l'empire d'Allemagne, et vint en prendre le commandement près de Vienne, où Soliman avait publié qu'il prétendait mesurer ses forces avec celles de son ennemi (939-1 533 ). Mais ces deux superbes rivaux ne se menacèrent que de très-loin. L'armée de Soliman parut assez tard sur les confins de la Hongrie ; elle fut arrêtée au siège de Guns, où huit cents Allemands résistèrent avec succès à une armée de plus de cent mille hommes. Les Turcs ne furent pas plus heureux devant Strigonte. On prétend que le grand vizir lbra-
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him, qui brûlait de faire la guerre aux Persans, voulait dégoûter son maître de celle de Hongrie ; que d'ailleurs il avait été corrompu par For de Ferdinand. Quoi qu'il en soit, les Turcs, après avoir perdu quinze mille hommes, voyant l'hiver approcher, et de nouveaux retranchements succéder à ceux que leur canon avait abattus, rétrogradèrent vers Andrinople. Charles-Quint, qui avait attendu les Ottomans dans les plaines deYienne, ne profita point de leur retraite : il repassa en Italie, laissant à son frère Ferdinand seulement dix-huit mille hommes de troupes étrangères, qui se mutinèrent bientôt.
Le royaume de Hongrie, consumé par les prétentions de Zapoli et de Ferdinand, ne pouvait devenir la conquête ni de l'un ni de l'autre : tous les deux, dénués des secours de leurs protecteurs, furent contraints de partager ce que ni l'un ni l'autre ne pouvait envahir. Ils convinrent que tous les deux garderaient le titre de roi de Hongrie; que chacun demeurerait en possession de ce qu'il occupait au moment du traité; qu'après la mort de Zapoli, la totatité du royaume appartiendrait à Ferdinand et à sa postérité, sauf la Transylvanie, qui demeurerait en toute souveraineté au fils aîné du roi Jean. Soliman et Charles-Quint accédèrent à cet arrangement. Le sultan paraissait renoncer à ses intérêts et à sa politique ; mais il ne se croyait pas lié par l'accord que deux chrétiens avaient fait entre eux.
Sur ces entrefaites, Doria, amiral de Charles -Quint, avait pris Coron sur les Turcs : cette ville fut rendue à la paix, pour prix de l'adhésion que Soliman avait faite au traité précité.