‹ Histoire de Turquie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Guerre contre la Perse. — Revers des Turcs. — Mort d'Ibrahim. — Hariadan Barberousse. — Il s'empare de Tunis. — Gharles-Quint l'en

. chasse. — Conquêtes de Soliman sur les Portugais. — Ferdinand d'Autriche, prétendant à la couronne de Hongrie. — Soliman s'empare de la succession de Zapoli. — Mort de Barberousse. — Dragut.— Sié.çe de Malte ; résistance héroïque des chevaliers; les Turcs sont battus. — Soliman fait mourir deux de ses fils, Mustapha et Géangir. — Grimes de Bajazet. — Il suppose un faux Mustapha. — Cette intrigue est découverte. — Bajazet tente d'empoisonner son frère Sélim. — Il se révolte contre Soliman , et est battu. — Sa fuite en Perse. — ,11 conspire contre son bienfaiteur. — Sa mort. — Soliman reprend le siège de Malte, mais sans succès. — Campagne malheureuse en Hongrie.

— Mort de Soliman. — Sélim II monte sur le trône. — Émeute des janissaires. — Conquête de l'Ile de Chypre. — Sièges de Nicosie et de Famagouste. — Cruautés des Turcs. — Mustapha et Piali sont déposés.

— Bataille de Lépante. — Paix conclue entre la Porte et Venise. — Diverses guerres. — Les Tunisiens réclament le secours des Turcs. — Mort de Sélim II.

Au commencement de 1534 (940), la guerre contre la Perse fut résolue. Ibrahim voulait éloigner le sultan de l'Occident; on suppose qu'il était gagné par l'Autriche, et conservait dans le fond de son cœur un vieux respect pour la religion chrétienne, qu'il avait autrefois professée. Il y avait à la Porte un ancien satrape persan que la disgrâce de son maître avait contraint de quitter la Perse, et dont l'âme vindicative cherchait à porter la flamme dans son pays. Le vizir présenta cet homme à Soliman : le Persan exagéra la facilité de s'emparer de ce riche royaume ; il promit au sultan de lui en aplanir les chemins. Un magicien, qu'Ibrahim fit entendre aussi, annonça les succès les plus brillants. Le mufti déclara que ce serait

une œuvre méritoire de subjuguer ces corrupteurs de la loi de Mahomet, pour les ramener à la véritable croyance, ou pour les punir de s'en être écartés. La guerre fut bientôt résolue. Ibrahim détacha Calaman (c'était le nom du satrape) à la tète de trente mille hommes. Ce transfuge arriva bientôt sous les murs de Tauris, que le gouverneur abandonna, ne se croyant pas assez fort pour résister à une armée que la peur grossissait à ses yeux.

Ismaël était mort ; le trône de Perse était occupé par Tachmas, son fils. Ce prince savait que les déserts qui environnent ce pays sont les plus puissantes fortifications contre les entreprises des Turcs : il fit dévaster le petit nombre d'habitations qui pouvaient s'y trouver, et il envoya une armée d'observation, qui avait défense de s'avancer dans les terres. Tachmas espérait surtout que ' l'intempérie de l'air et la sécheresse du climat vaincraient les Ottomans plus sûrement que des troupes nombreuses; il ne se trompait pas, comme le prouva bientôt l'événement. Tandis que l'armée de Soliman, s'avançantde plus en plus dans les déserts, diminuait chaque jour, Tachmas, à la tête de l'élite de la sienne, marchait par un autre chemin vers Tauris, dans laquelle il savait que les Turcs n'avaient laissé qu'une très-faible garnison, et s'en emparait sans coup férir.

Tous ces revers affligeaient Soliman, au point qu'il commençait à se plaindre amèrement de l'entreprise dans laquelle son ministre l'avait si témérairement engagé. C'étaient les premiers reproches qu'Ibrahim entendait de la bouche de son maître ; il tâcha de les étouffer en lui ménageant des conquêtes qui ne lui coûtèrent point de sang , entre autres Bagdad et le pays enchanteur qui entoure cette ville. Dès le retour du printemps (941-1 535) , Soliman, que l'expérience ne corrigeait pas, et qui brûlait de se mesurer avec Tachmas, se mit en marche pour

chercher ce prince, qui eut le plus grand soin de l'éviter. Soliman ne trouva ni plus d'ennemis, ni plus de vivres, que lorsqu'il avait tenté de s'enfoncer en Perse. Toujours combattant les éléments, il revint à Tauris, qu'il sacrifia à son désespoir ; jamais sac de ville ne fut plus horrible. Puis l'armée se mit en marche pour retourner en Turquie ; mais Tachmas l'attendait au pied du mont Taurus, et l'attaqua pendant la nuit. Ce fut une effroyable déroute, qui vengea cruellement le sac de Tauris et la perte de Bagdad. Soliman, furieux de ce désastre et de la perte de deux cent mille hommes de son armée morts dans les déserts de la Perse, s'en prit à Ibrahim, dont les conseils l'avaient entraîné dans cette guerre funeste. Excité par les ennemis de ce vizir, convaincu qu'il avait des intelligences secrètes avec les puissances de l'Europe, et que l'intérêt de Ferdinand d'Autriche était la cause unique des conseils perfides d'Ibrahim, Soliman résolut sa mort, mais en secret, entre trois personnes. Le sultan ne songea ni à confondre son favori, ni à lui fournir les moyens de se disculper. Ibrahim avait toujours eu, et conservait encore dans ce moment-là un tel ascendant sur son maître, que celui-ci redoutait la présence de son serviteur alors qu'il le croyait un traître et qu'il consentait à le faire mourir. Ibrahim fut étranglé pendant son sommeil, et il ignora que le sultan l'avait condamné.

Soliman avait toujours été jaloux de la marine des chrétiens, bien supérieure à la sienne, et surtout des succès d'André Doria, amiral de Charles- Quint, qui lui avait pris Coron , place maritime très -importante. Il avait en vain cherché parmi ses sujets un rival à opposer à cet illustre marin; aucun de ses amiraux ne réunissait les qualités nécessaires à un homme de mer. Enfin, avant son expédition de Perse, il avait trouvé chez les Maures d'Afrique ce que ses États n'avaient pu lui fournir. Ce grand capitaine fut Hariadan, célèbre sous

le nom de Barberousse, souverain ou plutôt usurpateur d'Alger. Hariadan était lils d'un potier de terre de Mytilène ; il avait eu un frère, et tous les deux, dès leur jeunesse, avaient quitté le métier de leur père pour celui de pirate. Doués l'un et l'autre d'habileté et de courage, après avoir longtemps désolé les côtes de l'Espagne et de l'Italie, ils soumirent Alger, qui n'était qu'un repaire de bandits comme eux. Le frère aîné de Barberousse devint le chef de ces pirates; il mourut bientôt sans enfants. Barberousse lui succéda sans contestation, et il continua avec ses sujets les brigandages qui formaient les seuls revenus de sa souveraineté. Sinan- Pacha et Ibrahim le déterminèrent à se mettre au service de leur maître commun. Soliman lui fit promettre de l'élever tout d'abord à la dignité de capitan-pacha, ou seul pacha de la mer. Barberousse, qui aimait mieux servir le sultan que de le combattre, consentit à quitter Alger pour se rendre à Constantinople, emmenant avec lui un autre aventurier dont les prétentions pouvaient devenir utiles au sultan : c'était Àraschid, fils de l'usurpateur de Tunis. La flotte du souverain d'Alger était composée de quarante -trois vaisseaux, qui pendant toute la route firent quelques dégâts sur les côtes. Arrivé à Constantinople, il offrit de riches présents au sultan ; mais le don le plus considérable de tous fut la personne d' Araschid, dont les droits fournissaient à Soliman , désormais son protecteur, un prétexte pour s'emparer de Tunis. En effet, le prince maure fut accueilli par Ibrahim et par le sultan d'une manière si flatteuse, qu' Araschid ne douta pas qu'un armement qu on prépara à grands frais, aussitôt après l'arrivée de Barberousse, ne fût destiné à le placer sur le trône de Tunis; ses suivants, et même les principaux officiers de la flotte, le croyaient comme lui. Mais la veille de l'embarquement, Araschid fut arrêté dans le sérail si secrètement , que Barberousse et trois de ses

confidents intimes savaient seuls que le prince maure ne devait pas partir. Le jour de rembarquement, Barberousse, montant sur son vaisseau, suivit une espèce de litière couverte, dans laquelle les officiers se disaient tout bas qu' Araschid était cacbé. Ainsi il y avait dans la flotte trois opinions différentes sur sa destination : Barberousse et ses plus intimes confidents savaient seuls qu'ils allaient s'emparer de Tunis au nom de Soliman; beaucoup d'officiers croyaient que Barberousse allait rétablir Araschid sur son trône ; le gros de l'armée se figurait qu'on songeait seulement à ravager les côtes de l'Italie. En effet, Barberousse, qui se mit en mer au moment où Soliman partait pour la Perse, passa d'abord le phare de Messine, et causa beaucoup d'épouvante dans le royaume de Naples ; puis il tourna tout à coup vers l'Afrique, où il s'empara de Tunis, plus par ruse que les armes à la main. Les Tunisiens croyaient ouvrir leur ville à Araschid, comme Barberousse le leur promettait; mais ils furent fort étonnés de ne point voir leur nouveau maître, et de n'entendre dans la bouche des Turcs que les noms de Soliman et de Barberousse. Lorsque, sûrs d'être déçus, les Tunisiens demandèrent qu'on leur montrât leur souverain, et qu'on ne put satisfaire à ce désir, ils s'écrièrent en tumulte qu'il fallait tuer tous ces traîtres. Mais ces traîtres étaient neuf mille soldats aguerris et bien disciplinés, qui tombèrent en bon ordre sur une populace sans chef, et presque sans armes; le canon du château, dont Barberousse avait eu soin de s'emparer, foudroya la ville après un long carnage. Bientôt les Tunisiens furent obligés de se soumettre ; alors Barberousse déclara Tunis la conquête de Soliman, et il ajouta que la justice s'y rendrait à l'avenir en son nom.

Barberousse, croyant sans doute le fort de la Goulette imprenable, négligea de fortifier la ville; . Mulei-Ascen, roi de Tunis, qui avait pris la fuite aussitôt qu'il s'était

vu abandonné par ses sujets, ne perdait de vue ni sa vengeance, ni les moyens de recouvrer son trône. Du fond de sa retraite il implorait le secours de Charles-Quint. Ce prince, jaloux de la puissance ottomane, voulait surtout faire cesser les pirateries qui désolaient les côtes d'Italie et d'Espagne. Il envoya d'abord vers Barberousse un Génois chargé d'une double négociation, qui, bien que contradictoire, atteignait son double but : cet envoyé devait à la fois reconnaître Barberousse comme roi de Tunis et d'Alger, au nom de Charles- Quint, et proposer sous main aux Tunisiens de chasser l'usurpateur et de soumettre cet État à Mulei-Ascen, fils de leur roi, qui avait été roi lui-même. Barberousse découvrit cette intrigue, et fit étrangler l'agent de Charles- Quint. Charles, voyant que la ruse ne lui réussissait pas, eut recours à la force ouverte. Avec l'aide des chevaliers de Saint -Jean, auxquels il avait cédé la souveraineté de Tripoli en même temps que celle de l'île de Malte , et pour qui Barberousse était un voisin importun; aidé de plus par le pape et le Portugal, il reprit la Goulette, la véritable et presque la seule défense de Tunis , et bientôt après Tunis même, où il rétablit Mulei-Ascen sur son trône. Barberousse , vaincu, retourna à Constantinople; il y trouva Soliman, revenant de son expédition de Perse, qui n'avait guère été plus heureuse que celle de Tunis.

Le sultan demeura quelque temps en paix dans sa capitale; mais la mauvaise fortune ne faisait qu'exciter son ambition. Mécontent des expéditions d'Asie et d'Afrique, il songeait à s'en dédommager en Europe. François I er , roi de France, lui demandait des secours contre son rival Charles- Quint. Latibeg, nouveau grand vizir, fit armer une puissante flotte pour ravager les côtes de l'Italie et de l'Espagne ; mais une trêve conclue entre François I er et Charles-Quint fit tourner toutes les forces

maritimes des Turcs contre la république de Venise (943-1536). La flotte ottomane alla donc ravager Pîle de Corfou; puis, pénétrant dans l'Archipel, Barberousse s'empara des îles qui appartenaient à Venise, telles que Scyros, Pathmos, Stampalie, Paros et quelques autres. Enfin les Vénitiens, affaiblis par leurs pertes et indignés de se voir trahis par Charles-Quint , dont ils avaient imploré le secours, demandèrent la paix à la Porte. Soliman ne voulut entendre à aucun accord, que le sénat ne consentît à abandonner les îles qu'il avait perdues dans PArchipel. Ce ne fut pas le seul succès que Soliman dut à ses généraux : il avait dans le même temps envoyé une partie de Parmée destinée contre Charles-Quint, sur les côtes de P Arabie, sous les ordres de Peunuque Soliman. Il s'agissait de troubler le commerce d'épiceries que les Portugais, maîtres de Plnde et d'une partie de l'Arabie, voulaient envahir tout entier. Le sultan haïssait les Portugais, qui avaient appris aux Persans l'usage des armes à feu et Part de fondre les canons. Récemment encore l'infant de Portugal s'était joint à Charles -Quint pour l'expédition de Tunis. L'eunuque Soliman rendit la mer libre dans l'espace d'une année : il s'empara des royaumes d'Aden, de Sibite et de Cambaye, que les Portugais ne surent pas défendre (944-1537).

La nouvelle de ces conquêtes adoucit un peu le chagrin qu'éprouvait Soliman. Il avait vu consumer sous ses yeux la moitié de sa capitale par deux fléaux, la peste et l'incendie, d'autant plus funestes qu'ils étaient arrivés en même temps (945-6, 1538-9). En peu de jours Constantinople devint aussi déserte, aussi dévastée que si cette grande ville eût été prise d'assaut. Plusieurs années ne réparèrent pas ce dommage; il n'y eut que les maisons qui furent bientôt relevées. Les malheurs dont Soliman avait été témoin, et les soins qu'ils lui avaient occasionnés, lui avaient fait oublier quelque temps le désir d'en-

vahir, qui lui était si naturel. Son avidité le rappela bientôt en Hongrie, dont le roi Jean Zapoli venait de mourir, laissant un fils âgé d'un an sous la tutelle d'Isabelle son épouse, sœur du roi de Pologne (947-1540). Cette princesse, qui connaissait le traité fait entre Jean et Ferdinand, traité qui appelait à la couronne l'archiduc d'Autriche, eut recours à la Porte pour en éluder l'effet. Ferdinand, voyant qu'il n'était pas temps de chercher à négocier, prit les armes contre l'héritier de Zapoli. Les Autrichiens se furent bientôt emparés de Vicegrade et de Bascia; mais il était plus important de prendre Bude, où le fils de Jean résidait avec sa mère, qui l'y avait déjà fait couronner. A peine Bude était -il investi par les Autrichiens, que Mahomet, pacha de Belgrade, parut à la tête d'une nombreuse infanterie. Le combat fut sanglant et opiniâtre; mais enfin les Turcs remportèrent la victoire, et Soliman, étant arrivé pour voir le triomphe de ses armes, envoya complimenter la reine Isabelle, logée dans le château, et lui demanda qu'elle lui confiât la personne de son jeune fils. Quand le sultan tint ce gage en sa puissance, il ordonna aux janissaires de s'emparer à l'instant des portes de Bude au nom de Soliman. Puis Isabelle dut, sous le coup des menaces du sultan, écrire à tous les gouverneurs des villes qui tenaient pour son fils, qu'ils eussent à remettre leurs places aux garnisons ottomanes. Séparé de sa mère, le jeune prince hongrois ne conserva que le titre de voïevode de Transylvanie.

Cependant Ferdinand d'Autriche, voyant avec un chagrin très-vif la plus belle partie de la Hongrie, qu'il avait regardée comme son héritage, devenir la proie des Turcs, et n'ayant aucun espoir de la reconquérir de sitôt, tenta la voie de la négociation, mais en vain. Soliman, non content de l'avoir humilié, lui fit répondre que s'il voulait la paix avec la Sublime Porte, il fallait qu'il lui rendît toutes les places qu'il possédait encore en Hongrie,

et qu'il payât un tribut pour ses États d'Autriche, dont ses troupes avaient osé sortir pour attaquer Soliman (948-1541). L'orgueil du sultan fut exalté par de nouveaux succès. Il apprit que Charles-Quint avait perdu cent quarante vaisseaux sur les côtes de Barbarie ; que les éléments conjurés contre ce prince avaient protégé Barberousse; que ce général, aussi habile sur terre que sur mer, avait contraint Charles- Quint de rembarquer les débris de son armée dans ce qui lui restait de vaisseaux, après avoir perdu un grand nombre de braves soldats devant Alger; et enfin qu'André Doria, contre l'avis duquel l'empereur d'Occident avait fait cette entreprise, avait eu bien de la peine à sauver la personne de son maître.

Ferdinand d'Autriche était allé demander à la diète de Nuremberg ce qu'il ne pouvait pas obtenir de Charles- Quint ; il fit valoir devant le corps germanique la nécessité d'écarter des frontières l'ennemi le plus puissant et le plus dangereux de la chrétienté. En peu de temps Ferdinand eut quarante mille hommes de pied, et vingt-deux mille cavaliers, qu'il mit sous la conduite de Joachim, marquis de Brandebourg, jeune général sans expérience. Avec des troupes de la plus belle apparence, Joachim ne put parvenir au moindre succès. Pendant une année entière (949-1542) il ne prit pas une ville, pas même un pouce de terrain. Ferdinand consuma ses vivres, ses munitions et ses forces, tandis que les Turcs, évitant avec soin toute rencontre, ménageaient leurs ressources, et que Soliman, tranquille au fond de son sérail, voyait son ennemi se détruire lui-même.

Le sultan, vainqueur et conquérant de plus de la moitié de la Hongrie, arrosa bientôt de larmes ses lauriers. Il perdit celui de tous ses fils qui était l'objet de sa prédilection (950-1543) ; jamais le cruel Soliman ne laissa paraître autant de marques de sensibilité qu'au moment de la mort

de Mahomet (c'était le nom de ce fils chéri). Tant pour honorer la mémoire de ce jeune prince que pour obtenir la rémission de ses crimes, il mit eu liberté un grand nombre d'esclaves des deux sexes ; il fonda une mosquée dans laquelle plusieurs imans devaient réciter chaque jour des textes du Coran et des hymnes ; près de ce superbe édifice il en fit construire un autre, appelé Menderez , consacré à l'instruction de la jeunesse dans la loi de Mahomet; et un troisième, appelé Imaret ou hôpital, où les pauvres de toutes les religions devaient être également soignés. La douleur de Soliman fut si vive, qu'il demeura longtemps incapable de s'occuper d'aucune affaire. Pendant cet intervalle, son grand vizir, Latibeg, conclut une trêve pour cinq ans avec Charles -Quint et Ferdinand. Soliman fit peu après une perte moins sensible à son cœur, mais plus grave pour la sûreté de ses États et pour la gloire de son règne. Barberousse mourut en 1547, après avoir rempli toutes les mers et toutes les côtes de l'Europe, de F Afrique et de l'Asie, de la terreur de son nom. Ces malheurs successifs semblèrent pendant quelque temps dégoûter Soliman de la guerre et des conquêtes'. Durant trois ans de suite on ne le vit occupé qu'à relever les édifices consumés dans le dernier incendie, et à faire exécuter des lois que lui-même avait dictées.

En 1547, cédant à des intrigues de sérail, Soliman déclara la guerre aux Persans ; mais cette campagne fut courte et aussi malheureuse que possible, et après six mois de fatigues sans résultat, les Turcs durent revenir sur leurs pas. A son retour dans ses États d'Europe (955-1548), Soliman trouva les affaires de Hongrie bien changées : Ferdinand d'Autriche avait déterminé la reine Isabelle à lui céder la Transylvanie. A cette nouvelle, Soliman fit envahir la Hongrie; mais, après quelques avantages, les Turcs furent arrêtés devant Témeswar, dont ils avaient formé le siège : contraints de Taban-

donner, ils apprirent bientôt que la garnison musulmane de Lippe avait dû capituler. Les confédérés chrétiens s'étant divisés entre eux, les Turcs profitèrent de la faiblesse de leurs ennemis pour reprendre Témeswar et plusieurs autres places. Peut-être que, dans cette conjoncture, ils n'auraient pas eu de peine à se rendre maîtres de toute la Hongrie, si leur cruauté n'avait averti les peuples de se soustraire à de pareils maîtres. Mais revenons aux expéditions maritimes des Ottomans , qui ne furent pas moins importantes que celles de terre.

Le corsaire Dragut, élève de Barberousse, avait hérité de son maître la confiance de Soliman et le commandement de ses flottes. Pendant les années 1549 et 1550, il avait ravagé les côtes de la Sicile, de toute l'Italie, de l'Espagne même; puis, à l'exemple de Barberousse, il résolut de se faire, sous la protection de Soliman, un petit État sur les côtes d'Afrique, qui devînt le port de ses vaisseaux et le magasin de ses prises. Il s'empara d'abord de plusieurs villes maritimes du royaume de Tunis ; il surprit Africa, petite république de Maures, dont la ville principale, située entre Tunis et Tripoli, avait un port bien fortifié. La reddition d' Africa causa beaucoup d'inquiétude à Charles- Quint. Ce prince prévit qu'il serait plus aisé que jamais à Dragut de faire des incursions sur les côtes de Naples et de Sicile. Les chevaliers de Saiut- Jean de Jérusalem, maîtres de Tripoli, étaient aussi intéressés que l'empereur à chasser un voisin dangereux. Les galères de Malte et celles de l'Église se joignirent à la flotte commandée par André Doria, pour faire le siège d' Africa, que les chrétiens eurent bientôt repris. Soliman ne vit pas sans peine l'empereur d'Occident maître des principaux ports d'Afrique. 11 avait une garnison dans le fort de la Goulette. Tripoli appartenait aux chevaliers de Malte, ses alliés et ses feudataires. Africa était une place plus importante encore que les deux premières. 11 était à

craindre que les chrétiens ne voulussent pénétrer en Égypte, et de là dans la Palestine. Le siège de Tripoli fut résolu dans le divan de Constantinople (958-1551); mais auparavant Soliman envoya à la cour de Charles- Quint une espèce de héraut d'armes. pour sommer ce prince de lui rendre les places dont il s'était emparé sur les côtes d'Afrique. Charles-Quint répondit par un refus nettement et fortement exprimé. Aussitôt Dragut eut ordre de préparer tous ses corsaires à une expédition contre les chevaliers de Malte, tandis qu'on armait dans le port de Constantinople une flotte considérable , que Sinan-Pacha devait commander avec les conseils de Dragut. Les Turcs, dès Touvert ure de la campagne, firent sans succès une descente à Malte. Trompés par de faux rapports, qui annonçaient l'arrivée de redoutables renforts à leurs ennemis, ils s'éloignèrent en toute hâte, se dirigeant vers Tripoli, l'unique but de leur embarquement. La garnison de cette place n'était ni nombreuse, ni aguerrie; mais Gaspard de Valier, qui y commandait, était un chevalier plein de valeur et de talents militaires, qui jouissait d'une grande considération dans l'ordre, dont il était maréchal; il résolut de se bien défendre, malgré l'infériorité de ses forces. Le siège ne tarda pas à commencer, et l'artillerie des Turcs eut rapidement ouvert les faibles murailles de Tripoli, au dedans desquelles la trahison et le découragement semblaient appeler et hâter le succès de l'ennemi. Il fallut capituler, et Dragut et Sinan-Pacha ne se montrèrent pas difficiles sur les conditions, sauf à les violer par la suite, selon la tournure que prendraient les choses. Grâce à l'intervention de l'ambassadeur de France, les braves chevaliers échappèrent à la mort, ou tout au moins à la captivité cruelle qui les menaçait, et le lendemain de leur sortie de Tripoli, Sinan-Pacha y établit un souverain tributaire du sultan ; puis il ramena sa flotte dans le port de Constantinople, où les affaires de l'intérieur du sérail

occupaient trop Soliman pour qu'il pût penser à de nouvelles conquêtes (959-1552).

Le sultan avait quatre fils. Mustapha,rainé de tous, considéré des troupes et aimé des peuples, était gouverneur d'Amasie, où sa marâtre Roxelane l'avait fait reléguer. Les trois autres, Sélim, Bajazet et Géangir étaient fils de l'impératrice : c'était ainsi qu'on appelait la sultane Roxelane, devenue épouse légitime de Soliman. Ces princes avaient été élevés sous les yeux de leur mère, qui partageait très -inégalement entre eux sa tendresse. Elle ne pardonnait point à Géangir le tendre attachement que celui-ci avait pour Mustapha, son frère aîné. Bajazet, d'une figure avantageuse, ambitieux, adroit, flatteur et fourbe comme sa mère, était celui que le cœur de cette princesse avait choisi, et qu'elle préférait à Sélim, quoiqu'il fût son aîné. Roxelane, non contente de s'être placée sur le trône, voulait y faire monter Bajazet au préjudice des deux princes, qui avaient des droits avant lui. Elle gagna le grand vizir Rustan , à qui elle avait donné en mariage une de ses filles. Ces deux complices connaissaient bien le cœur de Soliman : ils pensèrent que le moyen le plus sûr de l'aigrir contre Mustapha son fils était d'exciter sa jalousie. Roxelane remarquait avec plaisir l'air sombre du sultan lorsqu'il entendait louer sans mesure celui dont il craignait que le règne ne fît bientôt oublier le sien. Une lettre supposée, mise sous les yeux de Soliman, lui apprit que Mustapha était en relation avec le roi de Perse; qu'il avait même demandé au monarque, ennemi des Ottomans, sa fille en mariage ; que l'amour des janissaires pour Mustapha et son union avec la Perse, faisaient croire qu'il songeait à devenir souverain, pendant la vie de son père, au moins d'une partie de l'empire. Rustan parut vivement frappé de ces soupçons, dont il était le premier auteur ; et il fit naître aisément dans le cœur du sultan le désir de prévenir une conjuration que la crainte lui

montrait toute formée. Après avoir échappé aux pièges de Rustan, Mustapha tomba dans celui que lui tendait son père, et malgré les supplications de ses amis, il obéit à Tordre de Soliman qui l'appelait auprès de sa personne. Le fidèle Géangir, ne pouvant dérober son frère au danger, voulut le partager avec lui : il raccompagna, déclarant qu'il courrait les mêmes hasards que lui. Caché derrière un rideau, Soliman vit quatre bourreaux étrangler Mustapha par ses ordres. À la vue du cadavre, son frère Géangir saisit son poignard, et, s en frappant au cœur, tomba mort sur le corps de Mustapha.

Nulle révolte ne suivit cette horrible exécution : les janissaires et les spahis n'étaient pas en force, et les autres troupes n'osèrent remuer. Mais la cruauté de Roxelane n'était pas assouvie : il restait un fils de l'infortuné Mustapha. Ibrahim, c'était le nom du jeune prince, était déjà d'âge à sentir son malheur. Roxelane ne voulut pas laisser croître un vengeur qui aurait trouvé des cœurs et des bras pour le servir ; elle fit consentir Soliman à un nouveau crime, qu'on enveloppa dans le mystère.

Roxelane n'était pas au bout de ses attentats. Il subsistait encore deux obstacles entre le trône et son fils Bajazet. Bien que Soliman l'eût faite impératrice, et que Sélim, l'héritier présomptif du sceptre, fût aussi son fils, son cœur ne lui parlait que pour celui qui lui avait déjà coûté des crimes. Tout ce qui s'opposait à la fortune de Bajazet n'était pas seulement étranger pour elle, c'étaient autant d'ennemis qu'elle s'attachait à détruire. Roxelane voulut donc perdre Soliman et Sélim, comme elle avait perdu Mustapha (961-1 554) ; mais son esprit inventif eut recours à d'autres ruses. Il y avait parmi les esclaves de Bajazet un jeune homme qui ressemblait parfaitementàMustapha; l'impératrice imagina d'en faire le héros d'une fable qui deviendrait funeste à son époux et à son fils aîné, n'étant pas embarrassée de briser dans la suite l'instrument dont

DE TURQUIF

elle se serait servie. Elle fit instruire ce fourbe, sans que lui-même sût que l'impératrice protégeait son imposture. Lorsque Bajazet lui eut appris toutes les particularités qui pouvaient le faire passer pour Mustapha, on répandit sourdement le bruit que ce prince n'était pas mort; que, convaincu du sort qui l'attendait, il s'était substitué cet esclave de Bajazet, qu'on savait ressembler à Mustapha. La nouvelle fut reçue avec avidité par tous les serviteurs de ce prince : beaucoup furent trompés; quelques-uns feignirent de l'être.

Soliman apprit en Asie, où il était allé pour parcourir plusieurs villes, que Mustapha, sorti de son tombeau, marchait sur Constantinople pour s'emparer du trône. Il était bien sûr que sa haine ne l'avait point trompé ; mais il craignait d'être détrôné par un faux Mustapha. L'illusion du peuple pouvait lui devenir funeste. Il ordonna au grand vizir Achmet de marcher contre l'imposteur, et surtout de le prendre vivant. Les janissaires, qui s'étaient rendus en foule auprès du faux Mustapha, ne furent pas longtemps abusés par les traits de son visage. Le plus grand nombre était rentré dans le devoir avant qu' Achmet se fût mis à la tête des troupes. Le ministre, maître de l'imposteur, le livra à la torture, malgré les ordres secrets de Roxelane. Ce malheureux découvrit tout ce qu'il savait, sans accuser cependant l'impératrice, parce qu'elle n'avait pas paru à ses yeux, et que Bajazet ne lui en avait jamais parlé. Mais il déclara Bajazet l'instigateur et le fauteur de cette imposture ; lui seul avait instruit le faux Mustapha, lui seul l'avait soutenu, lui seul avait dirigé ses démarches. Roxelane réussit à dérober son fils à la juste vengeance d'un père outragé et jusque-là implacable : Soliman pardonna à Bajazet. Quant au grand vizir Achmet, on prit contre lui le prétexte de concussion pour colorer la vengeance de Roxelane; il fut étranglé, et les sceaux de l'empire furent donnés à Rustan, qui partageait avec l'impé-

ratrice l'avantage de tromper et de dominer son maître.

Cependant la reine Isabelle tentait de nouveaux efforts pour faire rendre à son fils la souveraineté de la Transylvanie (962-3, 1555-6) ; elle réclama le secoure des Turcs pour y rentrer. Soliman proposa à Charles- Quint une trêve, que celui-ci accepta volontiers, à la seule condition de reconnaître pour souverain de Transylvanie le fils d'Isabelle. Maximilien, fils de Ferdinand d'Autriche, fut élu roi de Hongrie; et Soliman de son côté aurait converti cette trêve en une paix constante, si des chagrins domestiques n'eussent détourné ses regards des affaires de l'Europe. Il perdit en peu de jours la personne qu'il avait le plus aimée, et qui lui avait fait le plus de mal. La douleur de Soliman ne put être comparée qu'à la passion qu'il avait ressentie constamment pour cette femme iugrate et artificieuse, qui avait voulu lui enlever le trône et peut-être la vie (974-1557). Depuis cette perte, Bajazet semblait destiné à lui être encore plus cher : mais le sultan connut bientôt combien était peu digne de sa tendresse celui à qui il avait pardonné de si grandes fautes. Soliman vieillissait; Bajazet ne voyait pas sans inquiétude Sélim tout près de devenir son souverain. Le fils de Roxelane avait toujours compté sur lafaiblesse de Soliman ; il ne ménagea rien pour se délivrer d'un aîné dangereux; il tenta d'empoisonner celui qu'il n'osait pas attaquer en face. Mais son émissaire fut découvert, et avoua tout dans la torture. Sélim déféra ce forfait à son père : les preuves en étaient claires, mais le faible vieillard ne savait plus punir. Il se contenta d'éloigner les deux frères. Sélim, gouverneur de Magnésie, eut ordre d'aller à Iconium; Bajazet, gouverneur de Kutaya, reçut celui de se rendre à Amasie. Ce dernier poste n'était pas de bon augure pour Bajazet; c'était celui qu'occupait l'infortuné Mustapha lorsqu'il périt victime des trames ourdies par Roxelane. Sélim obéit sans tarder; quant à Bajazet, loin de partir pour

Amasie, il ne songeait qu'à s'affermir à Kutaya, à lever des contributions, à établir de nouveaux impôts, sans droit et sans mesure, qu'il faisait rentrer de gré ou de force, pour subvenir aux frais de la guerre qu'il méditait.

Soliman comprit enfin qu'il était temps d'arrêter un ambitieux qui ne s'attaquerait pas seulement à son frère. A la première nouvelle des préparatifs de son père,Bajazet prend les armes et marche à la rencontre de Sélim, qui commandait les troupes du sultan sous les murs d'iconium ; mais, malgré les talents et la valeur de ses nombreux partisans, Bajazet fut battu dès la première affaire et se vit contraint de fuir (965-1 558). Sélim, content de sa victoire, ne poursuivit point les fuyards ; il borna ses soins à garder les places qui lui étaient confiées, tandis que les rebelles dispersés cherchaient à se mettre en sûreté. Quant à Bajazet, trompant les mesures prises pour s'opposer à son évasion des États ottomans, il parvint à fuir en Perse, auprès du sophi Tachmas, à la tête d'une troupe assez considérable de ses serviteurs, qui ne voulurent pas séparer leur fortune de la sienne. Tachmas accueillit Bajazet avec honneur, et s'employa sur-le-champ à lui obtenir le pardon de son père ; mais pendant qu'il accomplissait si noblement son rôle de médiateur, il apprit avec épouvante que Bajazet conspirait dans sa propre cour contre lui, son bienfaiteur, et qu'il avait offert à quelques rebelles le secours des cavaliers qu'il avait amenés et qui campaient aux portes d'Ispahan. Tachmas, sans témoigner qu'il sût rien de cette perfidie, eut l'adresse de diviser et d'éloigner, sous différents prétextes, les suivants de Bajazet, et lorsqu'il put se rendre maître de sa personne, il le fit charger de fers et précipiter dans un cachot. Puis il demanda à Soliman d'envoyer des serviteurs fidèles pour le mettre à mort. Deux hérauts d'armes partirent à l'instant de Constantinople, avec ordre de reconnaître Bajazet et de le faire étrangler eu leur présence, ainsi que ses quatre

jeunes enfants qu'il avait emmenés avec lui en Perse. Soliman voulut étouffer tous les rejetons de cette tige odieuse; il envoya étrangler un petit prince que Bajazet avait laissé à Amasie. Ainsi périt la famille du fils de Roxelane (966-1559).

Lorsqu'on apprit à Constantinople la mort de Bajazet, le sultan était occupé à fournir des secours à Dragut pour le maintenir sur les côtes barbaresques, et à lui conserver les conquêtes qu'il avait ajoutées à Tripoli, telles que l'île de Gerbes, dont il s'était emparé presque sans coup férir, et qu'une flotte combinée des Espagnols, de l'État de Sicile et de Malte, lui avait ravie. Dragut réussit à en chasser don Juan de la Cerda, duc de Médina-Celi, viceroi de Sicile (967-1560). Ce succès enhardit les Turcs; ils entreprirent l'année suivante (1561) la conquête d'Oran, ville située sur les côtes d'Afrique. Elle avait été prise sur les Maures par le cardinal Ximenès, en 1509, et fortifiée de nouveau par les soins de ce ministre. Grâce aux troupes qu'y envoya Philippe II, Oran fut sauvé; et avec l'aide des chevaliers de Malte, le Pignon de Yelez, poste important, fut enlevé par les Espagnols aux Ottomans. Les services que les chevaliers de Malte rendirent en cette occasion à leurs alliés inspirèrent à Soliman le plus violent désir de détruire cet essaim de braves guerriers, ou du moins de les chasser des côtes d'Afrique, où ils devenaient si formidables. Le sultan résolut à cet effet de tenter la conquête de Malte, malgré toutes les représentations de Dragut et des généraux les plus expérimentés, qui voulaient qu'on attaquât d'abord la Goulette, le Pignon de Yelez, Oran et tout ce que les chrétiens pouvaient posséder sur les côtes d'Afrique (971-1563). Les apprêts des chevaliers pour se défendre ne furent pas moins formidables que ceux des Turcs pour les attaquer. Enfin la flotte ottomane parut à la hauteur de l'île , le 18 mai 1565; elle était composée de cent cinquante-neuf

vaisseaux à rames, tant galères que galiotes, qui portaient quarante millehommes de débarquement, tous janissaires, spahis ou autres troupes d'élite. Ce fut une lutte terrible, trop longue à rapporter ici, et dans laquelle les chevaliers se distinguèrent comme toujours par une bravoure prodigieuse. Mais leur nombre diminuait chaque jour; enfin, le 24 juin, après un mois entier de tranchée ouverte, les Turcs, à qui le siège d'un seul des forts de l'île coûta Dragut et plus de neuf mille hommes, résolurent de prendre, à quelque prix que ce fût, les soixante hommes qui y restaient. Ce dernier assaut fut aussi vaillamment soutenu qu'il pouvait l'être par une troupe trop inférieure en nombre, et dans laquelle plusieurs étaient déjà grièvement blessés. Quelques-uns, dans l'impossibilité de se tenir debout, avaient fait apporter des chaises sur la brèche; et saisissant à deux mains leurs épées, qu'ils ne pouvaient plus soutenir d'une seule, ils attendirent que les janissaires leur donnassent le coup de la mort, mais non sans avoir porté les premiers coups. En effet, il ne resta pas un seul de tous ceux qui s'étaient consacrés à la défense de cette place.

Les Turcs, arrivés dans le château, y commirent toutes les cruautés possibles. Ayant trouvé quelques chevaliers qui respiraient encore, en dérision de la croix qu'ils portaient, ils leur firent à tous une incision cruciale sur la poitrine ; ils les clouèrent par les mains et par les pieds sur des planches, et ils les jetèrent dans la mer, dont le flot poussa leurs corps sur le rivage. Le grand maître, à ce spectacle, fut pénétré de douleur et de colère; sur-lechamp il fit, par représailles, couper la tète à tous les esclaves musulmans qu'il y avait dans l'île, et, chargeant des canons avec ces têtes, il les envoya à ces barbares. Maîtres du port par la prise de la forteresse qui en défendait l'entrée, le vieux Mustapha envoya proposer aux chevaliers une capitulation honorable : pour toute réponse

ils menacèrent le député de le faire pendre. Le combat reprit avec une fureur nouvelle : les défenseurs de Malte faisaient des prodiges de valeur, et, repoussant toujours les Turcs, les portaient à croire qu'ils étaient plus nombreux qu'ils ne Pavaient supposé d'abord. Mais il était impossible de tenir davantage, et un moment plus tard il eût fallu céder aux efforts des Turcs, quand une flotte venant de Sicile au secours de Malte rendit le courage aux assiégés, et mit en fuite leurs terribles ennemis. Soliman, à la nouvelle de la levée du siège et de la perte de plus des deux tiers de son armée, jeta avec indignation la lettre qui lui apprenait tous ces désastres, en s'écriant que les armes ottomanes n'étaient jamais heureuses que lorsque lui-même les commandait. Dans son premier transport, sans doute il aurait rendu ses généraux victimes de son ressentiment; mais, ayant eu le temps de se calmer avant leur arrivée, il crut plus prudent de feindre. On publia par son ordre, à Constantinople, que l'armée ottomane avait tellement ruiné l'île de Malte, qu'elle était tout à fait inhabitable. Par un calcul de sa politique, Soliman voulut que sa flotte entrât triomphante dans le port de Constantinople. Mais aucun trophée n'annonçait cette prétendue victoire, et le peuple ne se prêta point à l'illusion qui lui était offerte ; malgré les chants de victoire, le petit nombre de janissaires qui sortaient des vaisseaux, couverts de blessures ou accablés de fatigue, restes déplorables d'une armée nombreuse et brillante, la certitude que Malte n'était point soumise, le soin même que Soliman prenait de se cacher au public, indiquaient assez ce qu'il fallait penser de tous ces avantages dont on faisait un récit aussi infidèle que pompeux.

La fin de la vie et du règne de Soliman se passa en entreprises malheureuses contre Y Autriche, à qui il avait déclaré la guerre pour défendre le fils de Zapoli, roi de Hongrie. Ce fut pendant le siège de Sighet que Soliman,

outré de colère en voyant la résistance des troupes commandées par le comte de Serin, fut atteint d'une attaque d'apoplexie dont il expira au bout de quelques instants (974-1566). Son vizir Méhémet, pensant qu'il importait de cacher cet événement, fit étrangler un médecin juif et quelques esclaves qui avaient assisté à la mort du sultan. Puis il publia dans le camp que Soliman était indisposé, et il eut soin de faire porter le dîner de son maître chaque jour, selon l'usage, avec pompe et au son des instruments, dans la tente où il cachait le cadavre à tous les yeux, tandis qu'un héraut était allé à Iconium pour avertir Sélim de venir prendre possession du trône.

Cependant Méhémet faisait presser les opérations du siège de Sighet au nom de Soliman, dont les janissaires redoutaient les reproches. Après des prodiges de valeur de part et d'autre, le comte de Serin et ses soldats durent sortir de la place; mais ils vendirent si cher leur vie, qu'un très-petit nombre d'entre eux tombèrent au pouvoir des Turcs. Au lieu de continuer l'expédition, Méhémet ordonna aux troupes de retourner vers Belgrade au nom de Soliman, dont on portait la litière en tète de l'armée.

Soliman avait soixante-seize ans quand il mourut; il en avait régné quarante-six. Sélim, son fils, accourut à Constantinople à la première nouvelle de la mort de son père. Lorsque le nouveau sultan arriva au sérail , on publia en même temps la mort de Soliman et l'avènement de Sélim au trône. Le peuple remarqua que Sélim but en débarquant deux grands verres de vin sans prendre le soin de se cacher. Cette action, qui, cent soixante ans auparavant, avait coûté la vie à Soliman, fils de Bajazet I er , fut applaudie avec transport par presque tous les musulmans, qui étaient mécontents de la sévérité du dernier règne. Les cérémonies de la proclamation achevées, Sélim partit en toute hâte pour Belgrade, au-devant de l'armée

et du corps de son père : il ordonna qu'on lui fit de magnifiques funérailles.

Une émeute de janissaires inaugura les premiers jours du règne de Sélim : ces soldats redoutables se plaignaient de ce que le nouveau sultan les avaient frustrés de la gratification qui leur était due à l'avènement du souverain. Ni Sélim, ni son vizir Méhémet, n'eurent assez de résolution pour entreprendre de réduire ces mutins ; on leur fit compter au plus vite un mois double de leur paie ; de plus, leur commandant reçut la promesse solennelle qu'on noterait point à ce corps la garde de l'empereur, et qu'aucun d'eux ne serait puni pour cette émeute. Quoiqu'un tel début dût convaincre le faible Sélim que, pour n'avoir rien à redouter de ces troupes, il fallait les employer contre les étrangers, il voulut faire la paix avec l'empereur d'Allemagne. Ce prince, dont les États héréditaires étaient dévastés, avait plus de raisons de la désirer que les Turcs : il avait même envoyé à la Porte un résident, nommé Albert de Viis, pour proposer des conditions ; mais le traité entamé fut bientôt interrompu par une grave insulte que le ministre autrichien reçut dans les rues de Constantinople, et dont il ne put jamais avoir raison. L'empereur, le premier des monarques chrétiens pour la dignité, n'était pas, à beaucoup près, le plus puissant d'entre eux. Il aima mieux oublier cette injure que d'entreprendre de la venger sans succès. La Hongrie était dévastée; son souverain n'avait pas de quoi payer les troupes que le corps germanique avait accordées difficilement à sa qualité d'empereur. Il fit la paix avec le prince de Transylvanie, puis il envoya l'évêque d'Adria à Constantinople, chargé de riches présents. Ce prélat parvint à conclure pour huit ans une trêve dont son maître ne pouvait se passer (975-1567). La nouvelle d'un soulèvement en Arabie avait déterminé le grand vizir Méhémet ù signer ce traité. On venait d'apprendre qu'uu chef

d'une de ces hordes vagabondes qui parcourent sans cesse les trois Arabies, avait choisi l'instant d'un changement de souverain pour soustraire tout ce pays à la puissance ottomane, et pour s'emparer de la Mecque. Sélim ne vit dans cet événement, qui survenait loin de Constantinople, que le bonheur d'être délivré des janissaires, qu'on allait employer contre les révoltés. Un devin lui avait prédit que sa vie serait de courte durée : aussi avait-il résolu de ne l'exposer jamais au hasard des combats, et d'éviter constamment tout ce qui pourrait exciter des révolutions. Cette guerre d'Arabie fut terminée plus tôt que l'empereur ne l'aurait voulu : en moins d'une campagne les rebelles furent dissipés et la Mecque reprise. Osdémir (c'était le nom du vaillant capitaine de Sélim) faisait respecter le nom de son maître, tandis que ce prince s'avilissait par l'ivrognerie et la débauche.

Les janissaires étant de retour à Constantinople, le vizir Méhémet, qui à l'instar de son maître craignait les troubles, songea à les occuper ailleurs. Plusieurs pachas proposaient de s'emparer de l'île de Chypre, qui appartenait aux Vénitiens (976 -1568). Quant à Méhémet, il trouvait cette entreprise trop considérable, à cause de la quantité de villes fortifiées que contenait cette île. Mais les autres pachas du banc, qui partageaient l'autorité, faisaient entendre à Sélim qu'il ne jouirait des douceurs du repos qu'en occupant constamment, et le plus loin possible de la capitale, cette milice turbulente. Sélim, flatté dans sa faiblesse, adopta l'avis du plus grand nombre contre le sentiment de son vizir. 11 résolut de rompre l'alliance qui existait entre Venise et la Porte : pour cela, il chercha des prétextes, qui, tout futiles qu'ils étaient, lui parurent cependant assez sérieux pour déclarer la guerre aux Vénitiens, dont l'ambassadeur leur mandait que l'on commençait à parler ouvertement à Constantinople de la conquête de l'île de Chypre. Si Sélim 'avait seulement

Di

voulu occuper ses janissaires, il aurait trouvé des motifs plus plausibles de faire la guerre à Philippe II , roi d'Espagne, qu'il ne pouvait en avoir contre Venise. Les Maures de Grenade s'étaient retranchés sur une montagne escarpée, et avaient envoyé demander des secours à Sélim contre les Espagnols, qui les traquaient de toutes parts pour les punir de leurs révoltes incessantes. C'était là pour le sultan une vraie guerre de religion, de celles qui sont tant recommandées par la loi de Mahomet, et pour lesquelles sont réservés les trésors des mosquées; de celles mêmes qui doivent honorer les monarques qui les entreprennent, puisque l'objet était de protéger des coreligionnaires. Méhémet voulait qu'on abandonnât l'entreprise contre Chypre pour voler à l'aide des Grenadins; mais Sélim s'y refusa, et Méhémet se trouva seul de son avis. Le capitan-pacha Piali, et le vizir Mustapha-Pacha, qui avaient le plus insisté pour la conquête de Chypre, déterminèrent le sultan à déclarer formellement la guerre aux Vénitiens (977-1569).

Un adversaire tel que le Turc était trop puissant pour que les Vénitiens pussent espérer de lui résister sans l'aide de secours étrangers. Ils implorèrent l'assistance de toutes les puissances chrétiennes contre celui qu'ils appelaient l'ennemi commun. Mais aucune d'elles ne répondit à leur voix : toutes avaient des embarras plus graves qui les préoccupaient. Les Vénitiens se virent donc seuls en présence des Turcs : ils ne comptaient que sur l'Espagne, et cet espoir même fut bientôt déçu. Les forces des Ottomans furent rassemblées en peu de temps : elles se composaient de deux cents voiles, tant galères que vaisseaux, qui portaient quatre-vingt mille hommes de débarquement, dont vingt mille janissaires ou spahis sous les ordres de Piali. Mustapha devait conduire tout le siège.

L'île de Chypre, située sur les côtes d'Asie, est un des pays les plus fortunés de l'univers : elle contenait jadis

uo grand nombre de villes toutes très-peuplées. Tant que ses habitants n'avaient pas plié sous un joug étranger, ils avaient trouvé dans leur pays tout ce qui était nécessaire au soutien et même à l'agrément de la vie. La température y favorisait la production de fruits de toute espèce, et les cultivateurs n'avaient besoin que de très -peu d'efforts pour aider la fécondité du sol : mais, depuis qu'une république aristocratique s'était rendue maîtresse de cette île, depuis que ses habitants ne travaillaient plus que pour un petit nombre d'hommes avides et despotes, la misère y avait étouffé l'émulation et l'industrie; les Cypriotes craignaient d'étaler une abondance qui leur attirait l'envie et la persécution.

De trente villes qui avaient fleuri sous les rois de Chypre, à peine en restait-il cinq qui méritassent encore ce nom, et deux seulement pouvaient soutenir un siège : c'étaient Famagouste et Nicosie. Tout ce qui n'était pas renfermé dans leur enceinte accourut à la rencontre des Turcs, qui débarquèrent sans obstacle (978-1570). Ces insulaires, contents de changer de maîtres , offrirent aux ennemis des Vénitiens leurs vivres, leurs maisons, leurs bétes de somme, enfin tout ce que la tyrannie leur avait laissé ; car les défenseurs de Chypre n'avaient pas jugé à propos de ravager le pays qu'ils abandonnaient malgré eux à l'ennemi. Les Turcs, accueillis dans l'île mieux que s'ils fussent entrés dans une terre soumise depuis longtemps, ne firent aucun mal à ces habitants pacifiques ; on eût dit que leur armée s'arrêtait dans un pays ami pour s'y reposer des fatigues de la guerre.

Les Cypriotes leur conseillèrent d'assiéger d'abord Nicosie, comme la place la plus facile à réduire. Cette ville, située au milieu d'une campagne fertile, était bien fortifiée ; elle avait une citadelle assez forte et de très-bons remparts. Mais, quoiqu'on y comptât dix mille hommes en état de porter les armes, Nicolas Dandolo, noble véni-

tien qui y commandait, ne faisait fond que sur quinze cents soldats de son pays, et sur mille gentilshommes qui, plus attachés à la république quetousles autres insulaires, avaient formé entre eux un corps pour résister aux Turcs. Le reste, peu fait aux travaux de la guerre, aspirait surtout à la voir finir, et presque tous désiraient changer de maître. Cependant le siège de Nicosie avançait : une armée nombreuse et disciplinée serrait de près les remparts, qu'une artillerie bien servie commençait à entamer. Malgré les querelles qui divisaient ses défenseurs, malgré le manque de vivres et de munitions, Nicosie tint cependant un mois. Mais enfin les brèches devinrent si larges, que ce qu'il restait des assiégés ne suffisait plus pour les réparer, ni même pour les défendre. Dans les derniers instants du siège, le péril excita la valeur de ce peuple, plus accoutumé aux soins du commerce qu'aux travaux de la guerre. L'ennemi ayant réussi dans deux assauts qui lui livrèrent les remparts, les bourgeois et les soldats purent se retrancher dans les rues et dans quelques maisons, où, après une vigoureuse résistance, ils capitulèrent avec les Turcs. On leur promit la vie, mais on ne leur tint pas parole; le butin, en excitant la cupidité des Ottomans, réveilla aussi leur barbarie. Les janissaires, après avoir égorgé plus de quinze mille personnes sans défense, soldats, prêtres, femmes, enfants, vieillards, firent prisonniers vingt -cinq mille de ceux qu'ils crurent en état de servir. Cette cruauté fit repentir les gens de la campagne de l'accueil qu'ils avaient fait à de tels maîtres, et des facilités qu'ils leur avaient données pour massacrer leurs compatriotes.

Après la victoire, les chefs et les soldats turcs chargèrent un vaisseau de ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux à Nicosie, et l'envoyèrent porter cette heureuse nouvelle à Constantinople. Ils mirent sur ce navire plusieurs jeunes esclaves d'un sang illustre et d'une rare

beauté, que leur âge et leur figure condamnaient d'avance à la captivité du harem. L'une d'elles, nommée Arnalde de Rocas, ayant fait envisager à ses compagnes toute l'horreur du sort qui les attendait, leur persuada de le prévenir, en ensevelissant avec elles dans la mer les richesses que ces barbares avaient ravies à leur patrie. Elles trouvèrent le moyen de mettre le feu aux poudres, et se firent sauter avec le vaisseau et tout son équipage. Deux matelots à demi brûlés furent recueillis par une barque qui passait à quelque distance, et racontèrent comment cette riche proie avait péri. .

Enfin le capitan -pacha Piali, laissant soixante mille hommes dans l'île de Chypre, sous le commandement de Mustapha, transporta à Constat! tinople tous les esclaves et ' toutes les richesses pillées à Nicosie. Aussitôt après la prise de cette place, Mustapha avait tout disposé pour le siège de Famagouste, ville située sur la côte méridionale de l'île, mieux fortifiée que la capitale, et contenant une garnison dehuitmillehommes.Mustaphatentaensuited'épouvanter le gouverneur et les troupes ; il fit défiler sous les remparts tous ses spahis et une partie de ses janissaires, portant chacun au bout de leur lance ou de leur cimeterre une tête de ceux qui avaient été massacrés au premier siège. Mustapha envoya même celle de Dandolo à Bragadini, qui commandait dans Famagouste, en lui faisant dire de profiter de cet exemple, et de ne pas se laisser réduire aux dernières extrémités, s'il voulait conserver sa vie. Le Vénitien, indigné, répondit à Mustapha : « Je ne sais lequel des deux doit tomber sous les coups de l'autre ; mais je jure que je ne serai jamais ton esclave. » Le bruit s'était répandu qu'une flotte chrétienne approchait de l'île; Mustapha, inquiété par cette rumeur, fit proposer des conditions avantageuses aux assiégés. Ceux-ci répondirent toujours avec la même fermeté, |dans l'espérance d'un secours qui ne vint point. Quoique le climat de l'île de

Chypre soit très-tempéré, les saisons semblèrent conspirer cette année -là pour douner aux Vénitiens l'aide que les hommes leur avaient refusée. Les neiges et les glaces traversèrent les opérations du siège dans un temps où les chaleurs commencent à peine à diminuer. Voyant que la résistance des assiégés persistait à être très-opiniàtre, et que les travaux des assiégeants devenaient pénibles et très-meurtriers, Mustapha suspendit les hostilités.

L'hiver s'écoula en négociations, tant à Venise qu'à Constantinople; la république avait fait des efforts persévérants, quoique vains, pour obtenir la paix du sultan. Quant à Mustapha, il était demeuré oisif dans l'île de Chypre pendant cette saison rigoureuse. Au commencement du printemps (979-1571), la flotte ottomane, après avoir ravagéles lies de Zante et de Céphalonie, deux riches entrepôts du commerce de Venise, dans lesquels il n'y avait aucune place en état de résister, amena vingt mille hommes dans l'île de Chypre. Avec ce renfort, Mustapha recommença le siège de Famagouste. Bragadini n'était pas resté oisif pendant la relâche que les Turcs lui avaient laissée : la nombreuse armée des Ottomans et la résolution de ses hommes lui présageaient que ce siège serait trèslong. Il s'y déploya de part et d'autre tout ce que pouvaient la valeur et la science militaire. On remarque que, pendant quatre mois et demi que dura le siège, il n'y eut de part ni d'autre aucun prisonnier. Ni les soldats, ni les bourgeois de Famagouste ne faisaient de quartier, et ils n'en voulaient pas pour eux-mêmes ; l'exemple de Nicosie les avait rendus aussi cruels que leurs ennemis. Mais quand le canon des Turcs eut tué plus des trois quarts des défenseurs de la place et ouvert ses remparts de tous côtés, les assiégés craignirent que les Ottomans, qui donnaient de fréquents assauts, ne fussent bientôt maîtres de la ville. Bragadini avait juré de n'être jamais esclave des Turcs : il ne voulait entendre à aucune com-

position ; quant aux bourgeois, ils perdirent bientôt tout courage : il ne restait plus dans Famagouste que sept barils de poudre et de la farine pour trois jours.

Bragadini, vaincu par les instances des siens, consentit à ce qu'on s'occupât de capituler. Mustapha saisit avec empressement cette proposition, et on échangea aussitôt des otages. Les assiégés devaient sortir avec armes et bagages et cinq pièces de canon ; on s'engageait à leur fournir des vaisseaux pour les porter en Candie; les habitants avaient la liberté de demeurer dans la ville ou d'en sortir; ils ne seraient inquiétés ni dans l'exercice de leur religion, ni dans leur liberté, ni dans leurs biens. Ces articles, ainsi arrêtés et signés delà main de Mustapha, le furent aussi de celle de Bragadini. Mais le Turc ne tarda pas à les violer. Quand il vit le petit nombre de ceux qui lui avaient tenu tête avec tant d'opiniâtreté, et leur état de maigreur, qui les faisait plutôt ressembler à des squelettes qu'à des nommes, il ordonna de suspendre rembarquement à peine commencé. Bragadini se plaignit en vain de ce manque de foi ; Mustapha ne lui répondit qu'en le faisant inviter à venir le trouver, témoignant le plus grand désir de connaître un si brave guerrier. Bragadini se rendit sans défiance auprès du Turc; il ne devait y trouver que Tinjuré, la captivité et la mort. En effet, les janissaires entrent dans Fagamouste, s'y livrent au pillage et chargent de chaînes tout ce qu'ils rencontrent. Enfin Bragadini fut condamné par les ordres de Mustapha, en présence de tous ceux qui l'avaient accompagné, aux travaux les plus pénibles et les plus humiliants, par exemple, porter les pierres destinées à réparer les brèches de Famagouste. Comme cet homme courageux se révoltait contre de telles iniquités, le pacha le fit écorcher vif, en disant qu'il était juste que celui qui avait fait répandre tant de sang ottoman, perdît tout le sien ; puis, ayant recouvert de cette peau un mannequin de paille, il le suspendit à une des

antennes de sa galère, et il rapporta à Constantinople ce prétendu monument de sa victoire, témoignage odieux de sa barbarie et de son parjure.

Avant de ramener sa flotte dans le port de la capitale, Mustapha fit réparer les fortifications de Famagoustc et de Nicosie. 11 distribua vingt mille hommes dans les différentes villes pour la garde de l'île de Chypre ; puis, s'étant embarqué, il retourna à Constantinople. Quelque r i c he que fût cette conquête, elle avait coûté trop de crimes pour être vraiment glorieuse. Mustapha fut reçu avec de grands honneurs et tout l'appareil du triomphe. Mais le grand vizir Méhémet n'avait pas pardonné au pacha d'avoir fait décider l'expédition de Chypre malgré ses conseils. La réussite, si profitable à l'empire ottoman, humiliait de plus en plus le premier ministre ; il craignait avec raison qu'un monarque voluptueux, également incapable de se livrer aux travaux de la guerre et de soutenir le poids du gouvernement, ne préférât un jour le général conquérant au ministre qui ne s'était distingué par aucune action d'éclat. Tandis que le pacha, enflé de ses succès, se regardait comme l'appui de son maître et l'idole de l'empire, le grand vizir le desservait sourdement, se plaignant à Sélim de l'arrogance de Mustapha, et de son infidélité dans la répartition du butin de l'île de Chypre, qu'il disait avoir été immense, et dont il n'était revenu qu'une faible part aux troupes et à l'empire. Mustapha fut dépouillé de ses honneurs, et relégué dans un gouvernement secondaire. Sélim n'osa pas le faire périr, de peur que le bruit de sa mort ne produisît un fâcheux effet parmi les janissaires, qui avaient aidé à ses conquêtes, et dans le peuple, témoin de son triomphe. En même temps le grand vizir fit dépouiller Piali de la charge de eapi tan- pacha; on ne reprochait à celui-ci que de la négligence dans ses devoirs, et de n'avoir point assez dévasté les côtes qui appartenaient aux Vénitiens. La place de capitan-pacba fut donnée à Ali,

DE TURQUIE. m

auquel l'exemple de Piali coûta cher, comme on va le voir.

Les confédérés chrétiens, qui avaient laissé à leur ennemi tout le temps de s'emparer de File de Chypre, se trouvèrent enfin en état de mettre en mer deux cent vingt galères, dont quelques-unes appartenaient à Tordre de Malte, six galéasses vénitiennes et vingt-cinq autres vaisseaux. Cette puissante flotte était, selon le traité, commandée par don Juan d'Autriche ; mais ce même traité prescrivait au chef de laisser décider les opérations dans le conseil à la pluralité des voix. La flotte était prête à partir du port de Messine, qu'on doutait encore quelle place maritime il fallait attaquer. Le général vénitien proposa d'attaquer plutôt la flotte des Turcs, qu'on disait déjà en mer, et il présenta cette expédition comme la plus prompte, la plus glorieuse et la plus sûre, parce que les bâtiments turcs ne sont jamais si lestes, ni si adroitement manœuvrés que ceux des chrétiens. On ne doutait pas que les Turcs n'approchassent bientôt des côtes qui appartenaient à la république ou à quelque autre puissance chrétienne ; ainsi l'ennemi n'était pas difficile à rencontrer. Don Juan d'Autriche, jeune, plein d'ardeur, bien secondé d'ailleurs par les Vénitiens, marins exercés, qui désiraient venger les malheurs de leur patrie, brûlait comme eux de se signaler par une victoire mémorable. Les timides avis de Doria ne furent point écoutés. On envoya à la découverte trois galères, qui apprirent bientôt que la flotte des Turcs, forte de trois cents voiles, était entrée dans le golfe de Lépante.Les Lépantins s'étaient déjà rendus sans coup férir, et ce qui appartenait aux Vénitiens sur ce golfe ne promettait pas de faire plus de résistance.

Don Juan fit force de voiles et de rames pour entrer dans le golfe. Ali-Pacha, qui eût pu en sortir avant l'arrivée de son ennemi, aima mieux l'y attendre. 11 se croyait supérieur en forces, et il ne voulait pas qu'on l'accusât, comme son prédécesseur, de fuir les occasions brillantes*

Mais il commença à se repentir de sa témérité lorsqu'il vit l'armée ennemie, beaucoup plus nombreuse qu'il ne l'avait cru d'abord, occuper en ligne droite le même espace qu'il occupait en croissant, c'est-à-dire à peu près la largeur du golfe. La facilité avec laquelle la flotte chrétienne fut mise en bataille jeta les Turcs dans le plus grand étonnement. Le feu terrible de l'artillerie et de la mousqueterie des Vénitiens rompit bientôt le croissant des Turcs, et l'adresse avec laquelle les Vénitiens, les Espagnols et tous les confédérés firent manœuvrer leurs galères, décida la bataille en très-peu de temps. Les deux galères capitanes s'attaquèrent avec furie; elles étaient également montées. Celle du capitan-pacha portait quatre cents janissaires, et celle de don Juan pareil nombre d'hommes d'élite. Le jeune prince et le général turc désiraient vivement se mesurer. Les deux bâtiments furent bientôt accrochés. Don Juan monta sur le pont de son adversaire; et après une lutte très-opiniâtre, l'ayant forcé de se retirer dans l'avant , il l'y serra avec une telle vigueur, qu'Ali et presque tout son équipage y perdirent la vie. Aussitôt don Juan fit arborer le pavillon confédéré sur la galère dont il venait de s'emparer, et attacher la tète du capitan-pacha au haut du grand mât; puis il fit donner ce bâtiment avec un tel succès, qu'il porta partout la terreur et la victoire. Presque toutes les galères des chrétiens eurent le même bonheur que la capitane. Les clûourmes des Turcs étaient composées en grande partie de forçats chrétiens; aussitôt qu'un équipage avait le dessous, les forçats se déclaraient pour céux qu'ils regardaient comme leurs libérateurs, et la galère était bientôt rendue. Quoique la victoire eût penché de bonne heure du côté des chrétiens, la résistance des Turcs fut longue et meurtrière : le désespoir leur fit vendre cher leur vie. Otchiali, pacha d'Alger, lieutenant d'Ali, après avoir combattu plusieurs heures aussi vaillamment que

Digitize

DE TURQUIE. â07

le malheur des Turcs put le lui permettre, sauva trente bâtiments à la faveur de la nuit. Tout le reste de la flotte fut pris ou coulé à fond. On estima la perte des Ottomans à trente mille hommes, sans compter quinze mille esclaves chrétiens que les alliés arrachèrent à la captivité. Les chrétiens gagnèrent cent soixante-une galères, douze galiotes, cent dix-sept pièces de gros canon, deux cent cinquante-six de moindre, et dix-huit pierriers. On employa quinze jours à partager les dépouilles.

La nouvelle de la défaite de Lépante jeta Sélim dans le désespoir. La consternation du peuple à cette nouvelle fut presque égale à celle du sultan. Si la flotte victorieuse eût profité des circonstances, rien ne l'empêchait de pénétrer jusqu'à Constantinople; mais un corps de confédérés a toujours plusieurs tètes : on délibéra lorsqu'il fallait agir, et, quoique tous fussent d'accord de profiter d'un moment aussi favorable, Doria ramena ses galères à Messine, don Juan conduisit les siennes à Naples, Colonna retourna avec celles du pape, celles de Malte rentrèrent dans leur port, et les Vénitiens demeurèrent seuls maîtres de la mer. En vain le sénat de Venise changea d'amiral, parce que Veniero, qui commandait leur flotte, et à qui on devait en grande partie la victoire de Lépante, déplaisait à don Juan : les raisons des Espagnols pour traîner la guerre en longueur étaient autres que le caprice de leur général. Philippe H était jaloux des succès de Venise, et ne voulait pas que cette république devînt trop puissante.

Cependant Sélim, ou plutôt son grand vizir Méhémet, sut mieux réparer les désastres de son pays que les confédérés ne surent profiter de leurs succès. Après quelques vaines tentatives de reprendre les hostilités, les Vénitiens, abandonnés ou mal servis par leurs alliés, se crurent trop heureux d'obtenir la paix de la Turquie. Ils durent cet avantage à l'intervention de François de Noailles,évêque

de Dax, alors ambassadeur de France à la Porte, et qui y jouissait d'une considération qu'aucun ministre n'avait su y conquérir avant lui. Cet habile diplomate, qui savait traiter avec les Ottomans, les menaça de la France et leur montra toute la chrétienté prête à se liguer. Méhémet fut intimidé, et la paix fut enfin conclue entre la Porte et la république de Venise (980-1572).

Les années suivantes ne furent signalées que par l'ambassade envoyée à Sélim par Étienne Battori, élu prince de Transylvanie, pour demander à la Porte l'investiture de sa souveraineté. Peu de temps après, Sélim ayant voulu exiger un double tribut du voïevode de Moldavie, celui-ci le refuse, et une guerre sanglante s'ensuit, où le voïevode battu se rend aux Turcs, qui le mettent à mort malgré la foi jurée (981-1573 ) . Pendant cette révolution, il s'en fit deux beaucoup plus rapides dans le royaume de Tunis, et qui furent plus utiles à l'empire ottoman. Les Tunisiens, voulant secouer le joug des Espagnols, et plus encore celui de leur roi tributaire, que ceux-ci protégeaient, implorèrent le secours de la Porte contre Amida, leur tyran, fils de Mulei-Àscen. Le divan saisit cette occasion d'étendre son pouvoir dans un pays musulman qui ne lui était pas soumis. Amida, aussi timide que cruel, s'enfuit de Tunis en voyant les Turcs maîtres de la Goulette, son plus solide rempart. Mais, sitôt que la flotte ottomane fut partie pour aller ravager d'autres côtes, don Juan d'Autriche vogua vers Tunis à la tète de cent cinquante vaisseaux, reprit la Goulette, et nomma à la place d'Àmida son frère cadet, enfant de douze ans, que ce monstre avait épargné parce qu'il n'avait pas pensé qu'il fût à craindre. On a prétendu que don Juan voulait ce trône pour lui-même ; qu'il espérait obtenir le consentement de Philippe II, sou frère, et que c'était pour cela qu'il avait choisi un enfant, plus facile à déposséder qu'un corsaire africain. Don Juan, pour s'assurer de

dé Ttmomt:. âoo

Tunis, fit élever entre cette ville et la Goulette un fort dé six bastions : il laissa dans les deux places six mille hommes d'infanterie espagnols ou italiens, et il confia le commandement de ses troupes au comte de Serbelloni.

Les Tunisiens, à la vue de cet état de choses, exprimèrent à la Porte le désir de devenir une province de Turquie ; ils offrirent au divan de lui faciliter cette conquête. Méhémet, qui en comprenait toute l'importance, choisit à cet effet Sinan -Pacha, auquel il donna quarante mille hommes et cent galères. A la vue de ces troupes ennemies, le jeune roi de Tunis tenta, mais en vain, d'organiser une défense ; il s'aperçut bientôt qu'il ne lui restait de ressource que dans une prompte fuite. Comme l'avait pensé Méhémet, Tunis fut pris après une courte résistance de la part des Espagnols, et Sinan s'en déclara pacha pour Sélim son maître (982-1574).

Il s'était fait d'aussi grandes choses sous le règne de Sélim II que sous ceux de ses prédécesseurs ; mais tandis que ces événements s'accomplissaient, le sultan s'oubliait dans l'ivrognerie et la débauche. Son grand vizir Méhémet, qui s'était emparé de la puissance souveraine, et qui n'avait trouvé que peu d'obstacles dans le divan, avait su, sans paraître lui-même à la tête des armées, les employer utilement pour la gloire de l'empire et pour l'abaissement des puissances ennemies. Au milieu de cette prospérité, Sélim fut attaqué d'une maladie qui l'emporta à l'âge de cinquante-deux ans, après huit ans et quelques mois d'un règne purement nominal, auquel il n'avait eu aucune part effective.

Page 1