‹ Histoire de VaubanChapitre 11 sur 35 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Inrcstisiteincnt de Courtrai en 1684. — Siège de Luxembourg. — Description de la place et de .ses abords. — DiiHcultés de l'entreprise. — Vauban invente les cavaliers de trancliée. — Ouverture de la tranchée. — Impatience de Louvois. — Sorties de l'ennemi. — Attaque de vive force d'un ouvrage à cornes. — — Reddition de la place. — Vauban demande à Louvois de venir visiter les travaux. — Toute l'armée désigne Vauban pour le grade de lieutenant général. — Befîis du roi. — Explication de ce refiis. — Vauban est employé aux travaux de la dérivation de l'Eure à Maintenon. — Canal du Languedoc. — Vauban inspecte les travaux exécutés par Riquet.

En 1682, Louis XIY s'était arrêté devant Luxembourg. Inquiet des dispositions belliqueuses de l'Europe , il avait juçé prudent de suspendre sa marche en avant et d'attendre une occasion plus favorable. Trop fier pour avouer le vrai motif de son abstention, Louis avait déclaré qu'il ajoiumait la revendication à main armée de ses prétentions contre l'Espagne afin de ne pas diviser les forces de la chrétienté menacée par les succès repétés des Turcs qui tenaient Vienne en échec. A peine l'armée ottomane venait-elle d'être refoulée par l'héroïsme des troupes de Sobieski que Louis XIY rentra en scène. Le délai fixé par la France pour la suspension des hostilités expirait dans les derniers jours du mois d'août 1683. Le 1*' septembre, le maréchal d'Humières occupa la Flandre et le Brabant avec une armée de quarante mille hommes. Ce n'était

pas encore la guerre, puisqu'aucune déclaration n avait été envoyée officiellement à la cour de Madrid; mais les exactions de toutes sortes commises par Tannée d'occupation équivalaient à une invasion. Le 28 octobre, le cabinet de Madrid lança une déclaration de guerre. Louis XIY n'attendait que cette formalité pour ouTrir les hostilités et donner Tordre à ses troupes de s'emparer des principales places fortes des Pays-Bas.

Le 1*' novembre, le maréchal d'Humiéres, assisté de Yauban, vint mettre le siège devant la ville de Courtrai. Après un simulacre de résistance, la ville se rendit le 3 novembre. La citadelle tint moins encore; un seul jour d'attaque suffit pour la réduire, ce qui ne laissa pas de surprendre les assiégeants, qui s'attendaient à une plus longue i;ésistance. « Nous vîmes hier sortir la garnison de la citadelle de Courtrai, forte de plus de huit cents hommes, écrivait à Louvois Tintendant Le Peletier ; nous ne sommes pas plus éclaircis que nous Tétions des raisons qui ont obligé M. le marquis de Warguies à se rendre sitôt. Il faut croire, pour Thonneur du gouverneur, qu'il a eu de» raisons secrètes et indispensables de se rendre, ainsi que nous Tout dit quelques-uns des principaux officiers de la garnison. »

En mandant a Louvois la prise de Courtrai, le maréchal d'I lumières ne manque pas de donner des nouvelles (le Vauban, que le ministre lui a prêté à la condition qu'il ne le laisserait pas s'exposer au feu de Tennemi. a Je n'ai jamais pu, écrit-il, empêcher M. de Vauban d'aller dans la villo (pendant l'attaque de la citadelle) ; il m'a promis positivement qu'il ne bougerait de son logis, oii il se ferait rendre compte par ses ingénieurs de ce qui se passerait.

HISTOinE DE VAUBAN. 185

J'ai même charge M. le marquis d'Huxclles de nu le point quitter et d'empêcher d'approcher de la citadelle. Noua avons pensé nous brouiller là-dcs^us; vous savez qu'on ne le gouverne pas comme on voudrait, Pl, si quelqu'un mérite d'être grondé, je vous assure que ce n'est pas moi. " La ville de Luxembourg n'était pas très-étendue. Grâce toutefois à sa situation et a ses puissantes fortifications, elle était regardée comme imprenable. Assise sur un banc de roc qui dominait le» alentours, entourée de trois cAtés par les ruisseaux du Pétéus et de l'AIsItz qui en défendaient l'approche, elle n'était vulnérable que du côté de l'ouest. Mais l'art avait supplé à la nature. Un gigantesque escalier taillé dans le roc et une triple ceinture de glacis et de chemins couverts offraient un front inaccessible aux attaques de l'ennemi. En arriére de ces travaux, les alliés avaient multiplié les galeries, les mines et les Iwyaux, qui formaient un inextricable réseau. La place, abondamment poiiniie de munitions et de vivres, et proie par deux mille cinq cents hommes d'élite, était commandée par le prince de Cbimay. Cet ofticîer général I Aait brave, actif, expérimenté, et il avait d'autant pfuâ ■-intérêt à défendre la place que le gouvernement de P Luxembourg lui appartenait en propre, en vertu d'un acte r àe cession consenti par le roi d'Espagne moyennant une t comme de cent mille écus. Les revenus de ce gouverne- [ ment étaient évalués à cinquante mille livres.

Pour venir à bout d'une si difficile entreprise, Louvois

s'avait rien négligé. Des mesures étaient prl-ses pour faire

hwrivcr les vivres et les munitions de Verdun, de Thion-

f TÎIle et de Metz. Les fourrages amassés à Metz devaient

f 4tre dirigés sur Luxembourg par les canaux, ainsi que le.'*

HISTOIRE DE VADRAS.

fascines et les sacs à terre, indispensa liles pour conduiic les trancliëes sur le roc vif. Une année de secours cantonnée dans les principales places de Flandre était prête à renforcer au premier signal les troupes d'investissement. EiiFin, trente-quatre bataillons d'infanterie, huit cents chevaux, un immense parc d'artillerie, et une compafjnie de soixante ingénieurs, sous la conduite de Vanhan, étaient mis à la disposition du maréchal de Créqui, cummandiiiit en cLcf des opérations.

Par l'ancienneté et l'éclat de ses services, par son expérience consommée et l'autorité incontestable qu'il avait sur les généraux et sur les troupes, le maréchal de Créqui était capable de servir dans une grande action, selon l'espressinu de Turenne. Il s'était couvert de gloire dans la malheureuse journée de Consarbruk, ie 11 août 1675, alors que son corps d'armée, taillé en pièces par des forces dix fois supérieures, avait opposé h l'ennrmi une indoni{>tahle résistance. Condé lui avait rendu une éclatante justice en disant : « Il ne manquait que cette disgrâce au niaréclial de Créqui pour le rendre un des plus grands généraux de l'Europe. » Après Consarbruk, Créqui s'était réfugié dans Trêves. Trahi lûcliemcnt par Itoisjourdan, qui avait fait signer secrètement par les chefs de corps une honteuse capitulation, il refusa de se rendre et se défendit en désespéré avec quelques braves officiers reslés (idèles k leur devoir. L'année suivante, il s'était signalé par la prise de Fribourg.

Comme on le voit, le maréchal de Créqui était digne de la tâche que lui avait confiée Louvois.

L'investissement de la place commença le fîO avril, et les opérations préliminaires durèrent plus dequimte jours.

Yauban avait divisé ses ingénieurs en quatre escouades commandées par Choisi , Lapara , Lalande et Parisot. Yauban ne voulut céder à personne le soin de reconnaître les abords de la place, et, bravant mille fois la mort, il fit établir sous ses yeux les ouvrages avancés.

Ce mépris du danger dont Yauban donnait tous les jours de nouvelles preuves causait bien des tourments au maréchal de Créqui, lequel était devant le roi responsable de la vie de Yauban. « Un de mes principaux objets, écrivait-il au ministre de la guerre, c'est de ménager M. de Yauban, et de le contenir; mais je ne le fixe pas autant qu'il serait à désirer ; il m'a pourtant promis fort sérieusement qu'il ne s'attacherait qu'au nécessaire, retranchant tout le reste. » La conservation d'une vie si précieuse étaitdevenue une affaire d'Etat, etLouvoisne cessait de recommander à Yauban la plus extrême prudence, tt Conservez-vous mieux que vous n'avez feit par le passé, lui écrivait-il, l'emploi que vous avez vous obligeant assez à vous exposer, sans que vous vous amusiez à carabiner de dessus des cavaliers*. » Yauban promettait à Créqui et àLouvois de se ménager; mais le lendemain, emporté par son ardeur et par le besoin de se rendre compte par luimême de tous les détails des travaux, il retournait à l'endroit le plus exposé. Par contre, s'il bravait le danger avec une insouciance voisine de la témérité, il était sans cesse occupé à ménager le sang de ses soldats. C'est pendant les travaux d'approche qu'il eut l'idée de faire élever sur le prolongement des contrescarpes de petits logements appelés cavaliers de tranchée^ qui protégeaient les hommes

^ 24 mai. (Dépôt de la guerre.)

188 HISTOIRE DE VAUBAH.

et dominaient les crêtes de deux mètres. Louvois fut trèsfrappé de cette invention et lui écrivit aussitôt : > Le roi a admiré l'industrie avec laquelle vous êtes venu à bout de faire des lo^jernents sur la contrescarpe sans perdre personne. Vous me ferez plaisir de m'envoyer un proHI de ces petits cavaliers. »

Cré'pii établit son quartier général à Solincourl, an nord-ouest de la place, presque en face de la porte Neuve, contre laquelle devait être dirigée l'attaque principale.

Le 29, on traça les points d'attaque. Le front des assiégeants était très-court; il courait du nord au nord-ouest sur une étendue qui comprenait à peine la cinquième partie de la place. Le 8 au soir, tous les travailleurs étant à leur poste, Vaulian ouvrit en personne la tranchée.

aCesoir, écrit-il à Louvois, nous ouvrirons latranchée par quatre endroits différents, ce qui, joint à la situation de la garde de cavalerie, fera une espèce de contrevallation à la place qui les réiluira tout d'un coup à ne pouvoir pas mettre le nez hors de la contrescarpe. Dans trois ou quatre jours, j'espère que nous serons maîtres de la ville basse, moyennant quoi il n'y aura plus que les oiseaux du ciel qui pourront y entrer et sortir; et tous seront renfermés et amoncelés dans la ville haute, où nous les écraserons à plaisir. Toutes les batteries ensemble contiendront trente-cinq à trente-six pièces de canon avec lesquelles nous ferons un terrible ravage. La disposition est la plus belle que j'aie faite de ma vie ; les ingénieurs sont tous instruits, et les troupes savent ce qit'elles ont à taire. On monte quatre bataillons à la grande attaque, un àPaH'endal,unau Cronte, et un détachement de cinq cents hommes sur la hau'£ur de Bonnevoie ; trois escadrons à la

{;rande attaque, et trois aux trois autres ; cinq mille travailleurs tant pour la nuit que pour le jour. Voilà ce qui est TÎoIent pour une médiocre armée ; mais cela ne durera pas que les deux ou trois premiers jours. Les ingénieurs qui sont ici s'attendent que vous aurez la bonté de leur fme payer le mois d'avril ; de ma part, je tous supplie trés-humblement de le faire, parce qu'ils sont d'une gueuserie qui n'est pas croyable. »

L'ouverture de la tranchée se fit en silence et avec un ordre admirable. Yauban, si difficile pour lui-même, ne peut s'empêcher de témoigner sa satisfaction. Le 11, il mande à Louvois « que la première nuit de tranchée a été luue des plus belles qui se soient jamais &ites, que la deuxième ne l'a pas moins été, et que la troisième ne leur a pas cédé ' » .

Cependant Louvois s'impatientait des lenteurs du siège et écrivait lettres sur lettres à Yauban pour qu'il indiquât dés le début le terme probable du siège. Avec son bon sens ordinaire, Yauban s'efforce de tempérer cette impatience presque puérile, et répond au ministre : « Quand I je verrai . jour à pouvoir vous fiaire des pronostics sur TaYenir avec quelque apparence de certitude, je ne manquerai pas de le faire ; mais trouvez bon que je ne m'érige pas en mauvais astrologue. Il y a de certains événements dont Dieu seul sait le succès et le temps qu'ils doivent arriver. C'est aux hommes à y apporter tout ce qu'ils savent de mieux pour les faire réussir, comme je ferai, Dieu aidant. »

De son côté, l'ennemi se disposait à une défense éner^

^ ^ Bapport de Vaaban. (Dépôt des fortificationi.)

gique. Le jour, le canon de la place rav&geait les travaux d'approche; la nuit, de fréquentes sorties vigoureusement conduites venaient inquiéter les travailleurs. Mais Yaobao veillait, des détachements de troupes toujours prêtes protégeaient les pionniers et repoussaient les incursions des assiégés. Le 9 mai, les boyaux d'attaque n'étaient plus qu'à soixante toises du chemin couvert, et nos batteries étaient prêtes à répondre au feu de la place. Dans laDuit du 13 au 14, les troupes royales étaient maîtresses des redoutes qui défendaient le premier chemin couvert.

« Cela a fait un grand bruit et produit une grande tiraillerie, écrivait Vauban ; cependant, de tout ce tintamarre, il n'y a pas eu un seul des grenadiers de la gauche de blessé et fort peu de la droite, et sans la mort du marquis d'IIumières, le tout se serait passé en risée. »

Le 20, après un travail opiniâtre souvent interrompu par l'artillerie ennemie, on attacha le mineur, et rexplosiou de la mine ouvrit une brèche assez large dans le chemin couvert pour permettre le passage à quatre ou cinc^ hommes. Les grenadiers du Languedoc reçurent l'ordre de s'y loger, ce qu'ils firent après avoir essuyé un feii assez noun'i.

Le 27 mai, tout était prêt pour l'attaque de l'ouvrage à cornes qui commandait la porte Neuve et dont la prise devait décider du sort de la place. Le 29, après une canonnade qui dura sans interruption deux jours et deux nuits, le maréchal de Créqui, souffrant d'une fièvre intense, se fit porter en litière à la tranchée pour prendre ses dernières dispositions. Trois colonnes d'attaque, composées chacune de quinze cents hommes, furent commandées. A la pointe du jour, le feu des assiégeants cessa, et

es troupes qui étaient à l'avancée reçurent Tordre de se •eplierpour ne pas être exposées aux effets des mines. Les piques et les drapeaux furent laissés sur remplacement occupé par les troupes, pour dissimuler à Tennemi ce mouvement de recul précurseur de Tassaut. Deux mines considérables avaient été préparées dans Je flanc de roulage à cornes. La première fitbrèche; mais Tennemi, qui craignait d'être accablé par la chute des pierres, ne se montra pas. La seconde mine produisit un grand effet, nais Tennemi ne parut pas sur la brèche. Alors nos loupes sortirent des boyaux où elles étaient massées et >e portèrent en avant. Les trois colonnes attaquèrent à la •ois, pour ne pas donner à l'ennemi le temps de se reconlaitre et de se retrancher. Mais la brèche était moins )raticable que ne l'avaient supposé les assiégeants. Pour irriver à l'ouverture de la muraille, les soldats furent )bligés de grimper et de s'élever les uns les autres. Les assiégés se montrèrent alors et firent pleuvoir sur les assaillants une grêle de grenades et de balles. Les greladiers se reforment, fi^nchissent la brèche, culbutent . ennemi, s'emparent de l'ouvrage à cornes, et arrivent usqu'aux murailles de la place, pendant que les tra- 'ailleurs préparent en hâte les logements de l'ouvrage à îomes. Exposées aux feux de la place, nos troupes s'en- ;agent dans les fossés et refoulent dans la ville les détaîhements envoyés à leur rencontre. Après quelques leures d'une lutte très-vive, l'ennemi cessait le feu et abandonnait l'ouvrage à cornes.

L'action avait été courte, mais sanglante. Jamais peut- -Ire, depuis les guerres conduites par Louis XIV en personne, on n'avait déployé tant de courage et d'opinià-

192 HISTOIRE DE VAURAN.

trete. De notre côté, les soldaU avaient été adniii-ables d'entrain el île sang-froîd.

A l'attaque de droite, les assiégés, refoules par les grenadiers, avaient abandonné leurs positions et étaient descendus dans le fossé pour rentrer dans la ville. Non contents de les avoir chassés de l'ouvrage à cornes, nos soldats les poursuivirent l'épée dans les reins et s'engagèrent dans une sorte de sentier tracé dans la muraille par l'explosion des bombes. Mais la muraille n'était pas ravinée jusqu'à la base, etàsept pieds du sol elle se dressait àpic. Emportés par leur ardeur, les grenadiers se laissèrent tomber au tuiid du fossé au risque de se briser, et coururent à l'ennemi qui rentrait dans la ville à l'aide d'écbelles. La mêlée devint terrible, et l'on vit, entre autres péripéties de la lutte, quinze officiers espagnols sortir à cbeval par une poterne et fondre l'épée à la main sur les assaillants. Ceux-ci les attendent de pied ferme et les repoussent k coups de pertuisane. Des quinze oFiiciers, pas un ne rentra dans la place ; ils se firent tuer jusqu'au dernier plutùt que de se rendre.

La prise de l'ouvrage à cornes devait décider du sort de la place; toute défense devenait impossible. Aussi, sans attendre les formalités de la capitulation, Vauban envoyait le lendemain de l'action à Louvois l'état définitif des pertes subies par les ingénieurs. • Vous trouverez cïjoint, écrivait-il, nu état des ingénieurs blessés. Comme ce sont ceux de l'armée qui s'exposent le plus, et à proprement parler, les victimes des autres, j'espère que voue voudrez bien avoir quelque bonté pour enx. Voici bientùt le siège qui va finir, ce qui m'oblige à vous demander en grâce de venir en poste faire un tour ici pour

HISTOIRE DE VAUBAN. 19a

li satisfaction de votre propre curiosité et pour ma justification, sans quoi je me brouille avec vous pour le reste de mes jours. Songez, Monseigneur, que je soutiens la plos grande fatigue du monde depuis le 23 d'avril, et que si vous ne me donnez pas deux ou trois jours, de repos après le siège, je suis un homme confisqué, et de Heure qu'il est je suis si las et si endormi que je ne sais plus ce que je dis. »

Dans la nuit du 31 mai au 1*' juin, on entendit les assiégés battre la chamade. Le prince de Ghimai demandait à capituler, mais sous la condition qu'on lui donnerait huit jours pour consulter le marquis de Grana, gouTemeur des Pays-Bas. Le maréchal de Créqui rompit la confiârence et fit ouvrir le feu contre la place.

L*issue.de la lutte ne pouvait être douteuse ; mais ce contre-temps chagrina fort le maréchal de Créqui, qui avait déjà envoyé un courrier à Versailles pour annoncer la reddition de Luxembourg. Le 2 juin, la ville tenait encore, etTauban écrivait à Louvois pour lui annoncer « que, de noire côté, on recommençait fort gaiement la guerre » . Les soldats espéraient, en effet, que la place emportée d*as$aut serait mise à sac. Le 3, au matin, les tambours delà ville battirent la chamade, mais les assiégeants feignirent de ne pas entendre et continuèrent de canonner pendant deux heures pour punir Fennemi. Dans la journée 'c feu cessa, et M. de Créqui signa la capitulation qui accordait à la garnison le droit de sortir de la ville qu*elle 2^ait si bien défendue avec les honneurs de la guerre.

Vauban s'empressa d'écrire à Louvois pour l'informer de cet événement et pour lui renouveler la demande qu'il lûayait (aite de venir visiter les travaux du siège, a Voici

enfin, disaJt-il, ce teriible Luxembourg réduit au point que vous désiriez ; je m'en rejouis de tout mon cœur pour le gi-and bien qui en reviendra au service du roi. C'est la plus belle et glorieuse conquête qu'il ait jamais fiiite en sa vie, et celle qui lui assure le mieux ses affaires de tous côtés. Je vous demande par grâce spéciale de vouloir bien vous donner la peine de venir voir les tranchées avant qu'on les ait rasées. J'ai tellement cela dans la tète que je crois que, si vous n'y veneu, je déserterai les sièges et les fortifications. » Retenu par les occupations incessantes de son ministère, Louvois ne pouvait se déplacer, mais il répondit k Vauban pour lui témoigner la salisiaction bien sincère qu'il éprouvait de la prise d'une place si importante pour la garde de nos frontières. » Celte conquête, ajoutait le ministre, me parait d'uu prix inestimable pour la gloire du roi et pour l'avantage de ses sujets : il me paraît que Sa Majesté la connaît telle qu'elle est, et je lui ai vu une joie sensible quand Sa Majesté a appris la fin du siège sans qu'il vous fût an-ivé d'accident. La satisfaction que Sa Majesté a du seri'ice que vous lui venez de rendre l'a portée à vous donner trois mille pistoles pour gratiScation. J'aurais été de tout mon cœnr voir les ouvrages de la place, si le roi m'en avait laissé la liberté ; mais ne le pouvant faire présentement, j'y ai envoyé mon fds et le sieur d'Augecourt, pour me rapporter quelque idée de ce que j'aurais vu avec beaucoup de plaisir. »

Quelque flalteurque fût le témoignage d'estime accordé par le roi, et quelque considérable que fût la gratification qui l'accompagnait, Vauban n'était qu'à demi satisfait. Ce qu'd aurait voulu, c'était de l^îre en personne les honneurs de la place conquise au ministre de la guerre^ non par une

Taine satisfieiction d'amouir-propre, mais pour lui prouver que Tarmée tout entière, et surtout le corps des ingénieurs, avait bien mérité de la confiance du roi. Aussi rerient-il encore une fois à la charge pour décider Lou- Tois à venir inspecter les travaux du siège et se rendre compte, de visu, de rimportance de la place conquise. I Je commencerai ma réponse, disait-il, par vous rendre trèsJiumbles grâces et vous remercier de tout mon cœur de la gratification qu'il vous a plu de me procurer, dont je TOUS supplie très-humblement de vouloir remercier le roi de ma part. Elle m'est d'autant plus agréable que je m'y attendais moins; mais elle ne me console point de la douleur que j'ai de ne vous point voir ici; car M. le marquis de Courtenvaux ni M. d'Augecourt ne m'apportaient pas des yeux comme les vôtres, et, de bonne foi, le spectacle mériterait du moins leur présence pour vingtquatre heures, et je vous aurais fait voir de justes sujets d'admiration. En un mot, j'achèterais de bon cœur ce vojrage de moitié de la gratification qu'il a plu au roi de me &ire. Je ne manquerai pas de faire ce que vous m ordonnez touchant les réparations de Luxembourg^ et quoique la poitrine échauffée avec une douleur de reins et les jambes roides à force de les avoir démenées, je ne me donnerai aucun repos avant que cela soit fait ' . v Vauban tint parole. Sans perdre un seul jour, avant même que les troupes espagnoles eussent évacué Luxembourg, il fit travailler à l'excavation du fossé et tirer de la pierre pour raccommoder la place. Interrogé par les officiers espagnols sur les travaux qu'il exécutait, il leur dit qu'il

* DépOt de la guerre, 735.

196 HISTOIRE DE YAUBAN.

réparait les désordres qu^avaient faits nos bombes et nos boulets. « Nous n*en usons pas de même, répondirent les officiers, car il y a sept ans que* nous avons pris Philisbourgy et nous n^avons pas encore raccommodé la brèche ' .■ Le siège de Luxembourg et la fiaçon dont avaient été conduits les travaux excitèrent chez tous les hommes de métier, aussi bieu en France que dans le reste de rEurope, une profonde admiration. Tout le monde s'attendait à voir le principal agent de cette gigantesque entreprise recevoir comme récompense le grade de lieutenant général qu^il méritait à tant de titres. Vauban le désirait et s en était ouvert très-franchement à Louvois. • Je ne sais, &Ionseigneur, lui écrivit-il, comme quoi le inonde Tentend, mais je me trouve obligé de vous demander justice sur une for&nterie que Ton me fait depuis le siège de Luxembourg et dont je ne peux arrêter le cours. On mVcrit de toutes parts pour me féliciter, dit-on, sur ce que le roi a eu la bonté de me faire lieutenant général; même on Timprime dans les gazettes de Hollande et le journal historique de Woerden ; cependant ceux qui le doivent mieux savoir n'en mandent rien ; faites donc, s'il vous plait, Monseigneur, ou qu'on me rende le port de quatre-vingts ou cent lettres que j'en ai pavé, ou que tant de gens de bien n*en soient point dédits en procurant auprès de Sa Majesté que je le sois effectivement. Vous ne devez point appréhender les conséquences, je n'eu ferai aucune, et le roi n'en sera pas moins servi à sa mode. Tout le changement que cela produira est que j'en renouvellenii de jambes, et toute la suite que j'en attends est un

* DAXOB^r, Journal.

HISTOIllE DE VAUBAK. 19T

peu d'encens cliez la postérité, et puis c'est tout. Au reste, si vous doutez de ce que j'ai l'honncui' de vous mander, je TOUS enverrai toutes mes lettres, car il ne m'en manque pas une'.» L'opinion publique, devançant la décision royale, désignait tout haut Vauban comme devant être porté en lête de la promotion des lieutenants généraux. Cette promotion tant attendue parut enfin, mais te nom de Vauban n'y figurait point. £(ait-ce oubli, ingratitude ou malveillance de la part du roi? Le coup était rude, et la déception cruelle. Vauban, cependant, ne se plaignit point. Ni dans sa conversation, ni dans sa correspondance, on ne trouve aucune tracedemauvaisehumeur ou d'impatience. Cetéchecdut luièlrepailiculièrement sensible, parce qu'il avait déjà ret;u les félicitations anticipées de toute l'armée ; mais il refoula ses sentiments au fond de son cœur et s'inclina sans murmure devant la décision royale. Dans tous les cas, le service du roi n'en souffrit pas un Instant. Ce n'est que quatre ans après que Vauban reçut, en 1688,1e litre de lieutenant général qu'il avait si bien gagné.

■ Comment peut-on justifier une si longue attente? Il j a de ce retard plusieurs explications, toutes plausibles. D'abord c'était une nouveauté que demandait Vauban, et Louis XIV n'aimait pas les nouveautés; il fallait qu'il prit son temps avant d'y accoutumer peu à peu son esprit. Vauban demandait une cbose inouïe, qu'un ingénieur, ïl n'y avait pas si longtemps confmé dans les bas grades, pût «'élever comme les autres au faite de l'armée, Vauban sentait bien qu'il faisait cette impression sur Louis XIV, et c'est pourquoi, si pénétré qu'il fût de son bon droit, il

• 11 avril IfiK'». fn.'-|.i"" Je h

iM HISTOIBE DE VAUBAN.

ëTÎtait de heurter le maître, affectait les formes respeotocoses et soumises, et prenait des détours aimables, de peur de rencontrer le roi de fiice et sur ses gardes. y avait encore ce Eût grave aux yeux de Louis XIV : c*est que le public Êûsait Yauban lieutenant général ; or, Louis XIY n*aimait pas que le public devançât ses grâces ; cela loi paraissait une atteinte à son autorité souveraine. Enfin le maréchal de Créqui fut peut-être celui qui, sans le vouloir et sans le savoir, empêcha le plus que Vauban ne fût lieatenant général ; c'est en demandant pour luinnême la daar^ de maréchal général, qui avait été créée pour Turenne, qui était moit avec lui, et que ni Louis XIY ni Lonrou ne voulaient, en ce temps-Jà, ressusciter au profit de personne. Le maréchal de Gréqui, commandant en chef de Tannée qui avait pris Luxembourg, ne put pas obtenir la haute dignité qu*il souhaitait; Vauban, qui avait sa^ sous les ordres du maréchal, ne put à cause de cela gagner son titre de lieutenant général ' . »

Quoi quil en soit, le dévouement de Yaul>an au roi ne fut pas un instant ralenti par Tinjustice dont il était victime. La paix ne lui crée aucun loisir. A peine le siège de Luxembourg est-il terminé qu^il se rend en poste à Versailles |x^ur prendre les instructions de Louvois au sujet des travaux d>mbellissement auxquels le roi veut donner uiie impulsion nouvelle.

Les trou[)es employées aux opérations du siège de Luxembourg avaient été rappelées à Versailles pour travailler à la création du parc et des jardins. Dans la seconde quinzaine d*août, vingt-deux mille hommeS)

• > Roi 5$KT, UiMoii^ de LoMncis, $• partie, t. l*% p. 261.

HISTOIRE DE VAURAN-

n^après le témoi{;tiaQ[e de Danjjeau, étaient occupés à creuser les Iranchëcs destinées à amener aux fontaines des jardins royaux les sources recueillies à de yrandes distances. Mais ces eaux ne su^isaient pas. L'ingénieur Riquet avait proposé quelques années auparavant de conduire les eaux de la Loire à Versailles. Louvois reprit l'idée de Kiquct; mais la captation des eaux de la Loire ayant été reconnue impraticable, il résolut de dériver une partie de la rivière d'Enre. La Hire, géomètre distingué, membre de l'Acudéaiie des sciences, fut chargé de reconnaître la direction générale de l'aqueduc, tandis que Vauhan et Mesgrigny étudiaient l'opération en détail et sQr^'eiKaïent l'exécution. La distance que devaient pat^ courtr les eaux était de vingt-cinq lieues environ. La principale diFBculté consistait à franchir les accidents de terraiu et surtout la vallée de Maintenon. Yauban proposait la construction de tranchées ouvertes, sauf, pour le passage de Maintenon, un " aqueduc rampant » construit en maçonnerie ou en tuyaux de fer. Louvois combattit ce projet et proposa un aqueduc souterrain, lequel, une foi» feit, n'exigerait plus aucune dépense, tandis qu'une tranchée à entretenir serait, disait-il, a une véritable vache à lait' . L'examen de ces deux propositions donna lieu à une discussion très-serrée et à un échange très-actif de correspondances entre le surintendant et Vauban, discussion dans laquelle chacun lit valoir avec vivacité ses idées. Enfin le projet de Vauban fut adopté dans son ensemble après diverses modifications de détail.

Vauban apporta dans ce travail de luxe l'esprit d'ordre

■e du Louvuis à Daugpi'ourl, citÉH par M, Roussel.

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et d'exactitude qu'il mettait aux choses de la guerre. Les premiers projets fixaient à sept mille toises la longueur de Taqueduc de la vallée d'Eure : c'était une entreprise gigantesque ; grâce à des remblais et à des conduites en fer, Yauban réduisit la longueur de Taqueduc à deux mille, puis à mille toises, ce qui était une économie conndérable .

La petite ville de Maintenon fut choisie comme le quartier général des travailleurs, et le 1*' mai 1685 on commença les travaux. Cinq mois après, lors([oe Louis XIV, entouré de toute sa cour, se transporta à Maintenon, le canal s'étendait sur une longueur de vingt-deox mille quatre cent soixante-dix toises; vingt-neuf piles de l'aqueduc étaient élevées à la hauteur, au centre. Vingtdeux bataillons et six escadrons de dragons avaient travaillé sans relâche. « C'est un beau spectable, écriTait madame de Maintenon, que de voir une armée entière travailler à l'embellissement d'une terre ! » Et elle ajoute : » Les hommes sont bien fous de se donner tant de soins pour embellir une demeure où ils n'ont que quelques jours à loger * . »

Ces travaux de la paix pouvaient compter comme une campagne et une rude campagne. Les maladies faisaient dans ces braves troupes plus de ravages que n'en avait fait devant Luxembourg le feu des ennemis. Les ambulances regorgeaient de malades dont beaucoup mouraient. Le là aoiït, Tétat des malades s'élevait à 1,231 et i 350 convalescents. Les travaux continuèrent pendant toute Tannée 1()86, mais avec plus détenteur; les com-

' Lrttrrs Je mmdUtiHe tle Mamtemon,

HISTOIRE DE VADIIAN paries d^cim^es par la fièvre i

suffisant de travail), comptait à l'hôpital 1578 malades. Louvoisceda; il fit ralentir les travRux, qui cessèrent complètement en 1688,

Ces travaux de dérivatioi) n'ëlalciit pas inconnus à Vauban. Deux années auparavant, il avait prêté son concours à une entreprise analogue, mais autrement grandiose et autrement féconde dans ses résultats. Nous voulons parler de l'achèvement du canal de Languedoc.

Detout temps les rois de France s'étaient préoccupés de relier les rivières de l'Aude et de la Garonne , et d'assurer ainsi une communication directe entre la Méditerranée et l'Océan. Transporter les marchandises d'une mer à l'autre en évitant les longueurs et les périls du passage de Gibraltar, éviter les disettes en faisant arriver du haut Languedoc, si fertile en blé, les grains dans le bas Languedoc, moins fevorisé sous ce rapport; offrir un débouché aux vins et aux denrées de cette dernière région; créer de nouvelles sources de richesse par des droits de péage perçus sur les commentants étrangers faisant usage du canal, tels étaient les principaux avantages de cette entreprise. Mais on avait toujours reculé devant les dépenses et les difficultés que devaient entraîner ces travaux.

Très-séduisante en tliéorie et d'une exécution qui paraissait facile, puisque les rivières de l'Aude et de la Garonne ne sont distantes que de quatorze lieues, la jonclion des deux mers présentait dans la pratique d'incroyables difficultés. Il était réservé à un intendant des gabelles, Pierre-Paul Rlquct.dc meneràbien cette gigantesque entreprise devant laquelle tant d'autres avaient

reculé. Dès lannëe 1662, Biquet avait £dt sur les lieu des études approfondies et des essais partiels qui hi avaient démontré que le problème n*étaît pas insoluble. La principale difBculté consistait à amener assez d'eau i un point de partage appelé les Pierres Naurouse, éleréde plus de cent toises au-dessus du niveau des deux mers, et d'où Teau pouvait être dirigée de Tun ou de Tautre côté du canal avec assez d'abondance pourTalimenter. Riqnet, que la nature avait créé ingénieur et qui avait développé |>ar Tétude et la réflexion ses dispositions natives, trooTa le moyen de ramasser plusieurs ruisseaux considânbles et de les utiliser. C'était un pas décisif.

Présenté à Ck>lbert par Tarchevéque de Toalouse, Ri(|uot exposa ses plans au ministre, qui les approuva et promit son concours pour les faire réaliser. Autorisé par lettres {latentes du roi, datées du 25 mai 1665, • d'exécuter les rigoles nécessaires pour faire Fessai de la pente et do la conduite des eaux » , Riquet se mit à TœuvTe, et doux mois après il mandait à Colbert que les essais avaient ixnissi au doh\ do toute espérance, et qu'il était certain de |H>\ivoîr nionor à bien Teiitreprise. Le devis des dépenses sVloviiit à six millions de livres environ. Colbert se récria ol doolara que lo nn ne voulait point affecter une somme aussi oonsidèniblo.

Uiquot s\uln^>sa alors aux états du Languedoc, en f«i)s^nt valoir les av;intages que ne manqueraient pas de iHSHioillir les pr\n*iiHH*s riveraines du canal. Le célèbre iu{;«Muour no tanla jvis à se convaincre de la vérité du ^^ouv prvnorbo qui dît que nul n'est prophète <lans son |vrt\>; lo> outs dcvUrèrenI qu'ils ne pouvaient ni pour le pivxoui lu jHMU' lavouîr cvnttribuer à la dépense des ou-

HISTOIRE DE VAnilAN. Î03

vrages du Ciinal. Econduit par Colliert, repoussé par ses concitoyens, Biquet ne se découragea pas. Il s'adressa à Louis XIV et lui proposa de faire procéder à la construction du canal en donnant à l'entrepreneur la facilité de prendre toutes les terres nécessaires, lesquelles seraient payées au roi suivant estimation, Au moyen de ces acquisitions, on pourrait constituer un tief considérable dont les possesseurs jouiraient à perpétuité et auraient, entre

t antres droits, le pouvoir exclusif de construire sur les bords in canal des moulins, des entrepôts, des magasins, etc. Cette combinaison fut adoptée, et un édit daté du mois ^octobre 1666 régulariEa la situation de Riquet vis-à-vis de l'Etat. Peu après, les états du Languedoc, revenant sur leur décision première, votèrent les fonds nécessaires aux travaux préparatoires. Avec un zèle admirable, Biquet se met à l'œuvre; il stimule par sa présence l'ardenr des

» douze mille ouvriers qui travaillent sous ses ordres, et communique à tous l'activité dont il est animé. Les fonds TÎennent-ils à manquer, il paye les ouvriers de sa bourse , et sa fortune particulière étant épuisée, il a recours aux emprunts, tant il a foi dans son entreprise. Il ne néglige

(rien pour vaincre les obstacles ; il prévoit tout, surmonte toutes les difRcultés, vientà bout de toutes les conlrariétés que l'envie, la jalousie ou l'ignorance sèment sous ses pas. Enfin, vaincu par la fatigue et les préoccupations, il meurt au cbamp d'bonncur, laissant son ceuvre inachevée, mais assez avancée pour que le succès définitif ne soit plus douteux.

Riquet était mort le I" octobre 1680 ; un an après, l'en- Kacmble des travaux était terminé, et les deux mers étaient ^B reliées par un canal qui, pour être livré à la navigation,

fêk HISTOIEE DE TACBA3(

n'avait pliM besoin que de quelques modificatioiis de débiii« Im dépei»e totale ft^élevail à dix-huit millions delÎTres rarircm, «omme minime relatiTement à la grandeur de rouvre et aux revenus qu^elle devait assurer aux pro* vinrefkdu Midi.

Kn 1684, Vatdoan (ut délégué pour inspecter les travaox du cranal et signaler les améliorations nécessaires i h régulariHation de son cours. Vauban s'acquitta de cette téclie avec le soin et l'application qu'il mettait à toute rJiOHC. Il (jt un rapport détaillé sur l'ensemble de Toeavre, v,t indiqua plusieurs modiBcations importantes. Avec sa loyauté ordinaire, il témoigna hautement son admintioD pour l'entreprise de Riquet. « II manque pourtant une r.lioso, dit'il aux personnes qui l'accoippagnaient dans sa YtHite nu gigantesque réservoir de Saint-Féréol : c'est la stiitue de lUquet. »

CHAPITBE IX

Saigne J'Augsbourg. — Coinpélilions au »ujet du il^f^e de l'archerfqiie électeur de Cologne. — Échec de Louviiit. — Vaiiban est chargé de mettre en état de dëfense nos fronlicres de l'Est. — Consiruction de Landau. — Nomination du prince de Bavicre au siège archiépiscopal de Cologne. ~~ Rupture de la paix. — Investissement de Philisbourg. — Diffîcullés de l'enlreprise, — Premier» travaux. — Le Dauphin aui tranchées. — Irritation de Louvoia en présence dea lenleuri ,du siège. — Beau lait d'armej du marquis d'Harcourt. — Progrès des assiéguants. — Reddition de la place. — La nouvelle de ce succès cause une joie universelle. — Lettre de Montausior au Dauphin. — Récompenses accordées à Vauban. — Siège et prise de Manheim. — Prise de Frankentiial. — Fin de la campagne de 1688. — Le Dauphin donne à Vauhan quatre pièces de canon prises inr l'ennemi. — Vauban prend un congé et se rend dans le Mor-

Cependant les haines sourdes amasse'es Hepuis vingt ans t en Europe par la politique hautaine et belliqueuse de I Louis XI Y grandissaient tous les jours. La révocation de l'édil de Nantes mit le comble à l'exaspération. Jamais, ■ d'ailleurs, le momentn'avait été mieux choisi pour secouer le joug. L'Allemagne frémissante, compacte, unie contre l'ennemi commun, n'attendait qu'une occasion pour 8e prononcer, tandis que l' Autriche, sortie victorieuse de |aa lutte contre les Turcs, brûlait de retourner contre I Jjouis XIV des forces aguerries par de longues luttes. Dès l'Ies premiers mois de 1686, divers traités particuliers furent gigiié.s entre la Hollande et la Suède, la Suède et le

200 HISTOIRE DE YAUBAN.

Brandebourg, le Brandebourg et TEmpire. Tous ces Édil prirent rengagement de maintenir les traités de Wes^hilie, de Nimègue, de Ratisbonne, et protestèrent contre les annexions de territoire violemment opérées pir Louis XIY. Ce n*était encore là que le commencement d'une ligue formidable dans laquelle devaient entrer saocessivement toutes les puissances de l'Europe. Le 9 juillet, l'Empereur, l'Espagne, la Suède, la Bavière, Icscerciei de Franconie , les princes de Saxe et tous les souvorains secondaires d'Allemagne formèrent à Augsbourg une ligue secrète , en apparence pour la conservation de la trêve de vingt ans , en réalité pour mettre sur pied une armée de soixante mille hommes contre la France. Dam cette même entrevue, on régla les contingents,- les contributions en argent et en nature que devait fournir chaque État, et l'on jura de rester unis pendant une période de trois années. La ligue se compléta ensuite par Tadhésion de Yictor-Amëdée et des autres princes d'Italie. Quant au pape, ses dispositions n'étaient pas douteuses. Irrité par les prétentions toujours incessantes de Louis XIY, humi* lié dans son orgueil de souverain par l'altitude provocante du comte de Lavardin, notre ambassadeur, il n attendait qu'une occasion pour se déclarer en faveur de la coalition.

Cette occasion ne tarda pas à se présenter. L'archevêque électeur de Cologne et de Liège étant tombé dangereusement malade, d'ardentes compétitions s'agitèrent autour de sa succession future. La maison de Bavière, à laquelle il appartenait, désirait particulièrement £aire élire un des siens. Louis XIV, de son côté, ne négligeait rien pour empêcher les territoires de Cologne et de Liège de

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n des mains hostiles. 11 présenta donc au cliapitre fit élire comme coadjuteur le prince de Furstemberg, .re agent en Allemagne depuis de longues années, extrêmement hostile à la politique des Impériaux. Le pape refusa de conBrmer cette élection.

Sur ces entrefaites, l'électeur succomba le 3 juin. Le '^apitre fut alors assailli de deux côtés par Louvois, qui posait la candidature du prince de Furstemberg, et par Allemands, qui soutenaient le prince de Bavière. An loment du vote, les voix se partagèrent en deux parties égales. Dès lors c'était au pape h désigner le candidat.

Louvois ne négligea rien pour faire agir sur l'esprit du souverain Pontife. Il ofErit des concessions sur les bulles des évêques, sur les franchises, et se déclara prêt à accepter la nomination du prince de Bavière comme coadjuteur dn prince de Furstemberg. Il fit valoir rjue le prince de Bavière était trop jeune pour être élu. Le pape détruisit l'objection en lui donnant une dispense d'âge et lesbrefâ d'éligibilité nécessaires. Puis il refusa d'accorder audience

IJtl'envoyé iVançaîs, Chamlay, chargé d'une mission secrète. Louvois comprit alors qu'il ne pouvait plus rompre la coalition par les moyens diplomatiques, et se disposa à la '^mbattre par les armes.

Il écrivit à Vauban , en congé à son château de Bazoches, de revenir immédiatement à Paris pour recevoir des instructions détaillées au sujet des fortifications a élever sur la frontière d'Allemagne. «Les ouvrages que le roi a feit faire à Huuingue, écrit-il, et la construction de Belfort paraissant à Sa Majesté suffisants pour mettre la liaute Alsace en sûreté de ce que les villes frontières pouvaient donner ce moyen aux Impériaux d'y entreprendre

ft

Fribourg et Strasbourg, et la construction de Phalsboorg mettant la haute Alsace en toute sûreté, la construction du fort du Rhin, qui ne peut manquer d'être en une entière défense dans la fin du mois de mai prochain , parait à la sûreté de Strasbourg et ôtera apparemment à Tennemi la pensée de passer la forêt d'Haguenau pour s approcher dudit Strasbourg. Mais la basse Alsace leur demeure, en proie et ils pourront toujours, au moyen de Philisbourg, lorsqu'ils seront les plus forts , manger entièrement ce pays-là, que Sa Majesté voit avec peine demeurer à leur discrétion, si par le bài d'une batedlle on ne s'en déli\Te pas au commencement d'une campagne. Sa Majesté voudrait mettre sa frontière en état que les Allemands ne puissent passer au deçà du Rhin sans y trouver une place qui les empêche de marcher en remontant le Rhin dans la basse Alsace. Il parait pour cela qu'il n'y a que trois partis à prendre : le premier, de fortifier une fie dont le nom ne me revient pas présentement, qui est à trois lieues de Philisbourg et dont le sieur Tarade a le plan ; l'autre, de fortifier Landau. Le roi désire que vous examiniez la situation de cette Ile, l'élévation de son sol, et que vous lui donniez votre avis sur la fortification que Ton pourrait y faire, que vous examiniez la possibilité qu'il y a d'y travailler avec diligence, quels sont SOS abords des deux côtés du Rhin , si une ganuson raisonnable dans le fort qu^on y forait construire pourrait y inoomniotler beaucoup les derrières d'une armée qui voudrait marcher du côté de la basse Alsace , et si le terrain qui Tavoisino de l'autre côté du Rhin serait propre à une nouvelle entrée en Allemagne. Vous devriez examiner la nu^nie chose à l'égard de Guermesheim, s'il y ^

apparence (|ue l'Iiabllation en soit saine, et que serait t'usage que l'on pourrait faire de la rivière de Queick qui V tombe tlans le Hliin, si la construction des ouvrages que vous y proposeriez en serait facile et si les matériaux en seraient abondants', n

- Mais Louvois ne peut se dissimuler que la construction d'un fort dans les îles du Ubiu donnerait l'éveil aux Allemands. En vertu d'une clause du traité de Trêves, le Rhin était commun entre la France et l'Allemagne. Prendre un établissement dans Tde, c'était donc rompre les engagements acceptés des deux cAtés.

Louvois ne craignait pas la guerre, mais il voulait évi-

r de heurter trop ouvertement les susceptibilités des Allemands en violant publiquement les traités. Aussi préfére-t-il fortifier Landau, qui se trouve au centre des possessions occupées depuis longtemps par la France, et 3 mande à Vauban de reporter loulc son attention sur ce point.

• Vous examinerez, ajoute le ministre, s'il vaut mieux s'en tenir aux places que le roi a présealement et iàire entièrement raser les murailles de Gucrmesheim et de Lan-

U. Sa Majesté épargnerait en suivant ce parti une somme considérable que lui coittera la constrnction de cette place. L'entretien de la garnison ne lui serait pas à charge, et il n'y aurait point à appréhender que les Allemands ayant pris cette place s'en senissent à incommoder les sujets du roi et ne leur servît d'entrepôt pour facihter l'attaque de quelque autre place... n

Vauban, au rern de cette lellre, se rendit immédiate-

210 HISTOIRE DE TAUBAN.

meut à Paris, où il eut plusieurs conférences avec le ministre de la guerre au siqet des places à fortifier ou 1 reconstruire ; puis il partit pour la frontière. Du premier coup d*œil il comprit que le ministre avait vu juste en conseillant de prendre un point d*appui à Landau, et s attacha à fiûre de cette ville une place de premier ordre. Pendant qu^il se livrait à ces occupations, les événements se précipitaient. Irrité de la longueur des négociations entamées depuis plus d'un an pour la nomination de Télecteur de Cologne , le roi ordonna à ses troupes d*occuper Télectorat. Cette audacieuse violation du droit de$ gens souleva une indescriptible émotion dans toute TEorope. Le pape répondit à ce coup de force en nommant le prince Clément de Bavière archevêque de Cologne. Louis XIV fit mettre le nonce en prison et chassa le vice-légat du comtat Yenaissin qu'il fit occuper par un de ses officiers, M. de la Trousse.. Dès lors, la guerre était déclarée, et la France allait encore avoir à lutter contre les forces de TEurope coalisée.

Le premier soin de Louis XIV fot d'occuper les villes du Rhin. II adressa le 25 septembre un manifeste à rAllemagne, en déclarant « que sa sûreté l'obligeait à s'emparer (le Philisbourg et de Fribourg. Il ajoutait que d'ailleurà il rendrait Kaiserslautem à l'électeur palatin, si cet élec leur consentait à racheter les droits de sa sœur mariée à Monsieur, et qu'il rappellerait ses troupes de TélectoraV de Cologne si le pape et l'Empereur donnaient l'investi-' tnrê spirituelle et temporelle de l'électorat au comte d^ . Fursteniberg. »

Le commandement de l'armée d'Allemagne fut confia ail Dauphin, alors 4gé de vingt-six ans. « En vous envoya». ^

HISTOIRE DE VAUBAN. 2Li

commander mon armée, lui dit Louis XIY, je tous donne des occasions de Csûre connaître votre mérite; allez le montrer à toute l'Europe , afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas que le roi soit mort. »

Les dispositions avaient été si bien prises que peu de jours suffirent aux troupes pour se concentrer devant Phiiisbourg, dont Tinvestissement commença dans les derniers jours du mois de septembre.

La ville de Philisbourg, construite sur la rive droite du Rhio, au milieu d'une plaine marécageuse dont le sol mouvant la protégeait de trois côtés contre les travaux d'un si^e, affectait la forme d'un heptagone régulier avec des Fronts présentant une surface de deux cent cinquante mètres de côté. A l'ouest, le Rhin formait une défense naturelle, rendue plus formidable par de nombreux ouvrages avancés. Assiégée en 1676 par les alliés et défendue par Dufay, elle avait opposé une vive résistance et ne s'était rendue qu'après un blocus de deux mois et un siège de soixante-dix jours de tranchées ouvertes. Tout l'effort de l'ennemi s'était porté sur le firent du nord, le seul point vulnérable. Mais dépuis cette époque on avait creusé d'immenses fossés qui protégeaient complètement la place. De plus, l'ingénieur La-r kmde avait fait élever à l'est une forte redoute dont les feux se croisaient avec ceux de la place. Primitivement les fortifications ne s'étendaient pas jusqu'au Rhin ; Glerr TÎlle avait comblé cette lacune en construisant un jgrand

ouvrage à cornes auquel Yauban aivait ajouté un bastion.'

pour obtenir des feux croisés plus rapprochés. Cependant les ingénieurs avaient été obligés de laisser libre une

tlS HISTOIRE DE YAUBAN.

bande de terrain large de deux cents mètres environ entre le pied des bastions et le lit du fleuve. Les crues du fleuve couvraient fréquemment cet espace et empêchaient dy établir des ouvrages.

Nous verrons tout à Theure quel habile parti YaubaD sut tirer de cet avantage.

Sur la rive gauche du Rhin, juste en fece de Fonvrage à cornes, s'élevait un ouvrage à couronne qui commandait le cours du fleuve et croisait ses feux avec ceux de la place. Un pont volant servait de communication entre les deux rives. La garnison ne comptait que deux mille hommes, mais Tartillerie était nombreuse , bien approTÎsionnée et surtout admirablement servie par un corps de canonniers d'élite.

Tels étaient les obstacles que Vauban avait à vaincre.

Le roi avait voulu que ce siège, qui s^annonçait comme devant être long et difficile, servit à Tinstruction militaire de son fils le Dauphin. Accompagné de Chamlay, de Catinat et de Télite des généraux, le Dauphin arriva devant Philisbourg dans les premiers jours du mois d'octobre. Déjà Vauban Tavait devancé, et tout était préparc pour rouverture des opérations. Après une première reconnaissance des lieux, Vauban avait projeté d'attaquer la place par le front du nord ; mais un nouvel examen plus attentif lui fit modifier ses plans. Il résolut d'assiéger la place par le côté qui, au premier abord, présentait le plus de difficultés à surmonter, celui de l'ouest, que protégeait le Rhin. Se rendre maître du cours du fleuve, s'établir fortement sur la bande de terrain comprise entre la place et le Rhin, diriger deux attaques secondaires qui devaient converger sur l'attaque principale, tel fut le plan

HISTOIRE DE VADBAN.

Yauban conçut avec ia rapidité du génie et qu'il fit accepter par le Dauphin et par Catinat.

Avant toute opération, il était indispensable d'enlever la tête du pont qni commandait ta rive fauche et prenait tes assiégeants entre deux feux. LWtion, vivement me^ née, fut couronnée de succi'vs; après un engagement peu meurtrier, l'ennemi abandonnait la léte du pont, repassait précipitamment le Rhin et rentrait dans la place. Restait, pour compléter les opérations préliminaires, à faire venir les pièces de siège. Mais comment ti'ansporter un lourd matériel d'artillerie au milieu d'un terrain marécageux coupé de flaques d'eau stagnantes et détrempé par des pluies continuelles? On vit alors comme l'emplacement de l'attaque du Rhin était habilement choisi. Le cours du fleuve offrait un moyen de communication rapide et fecile ; l'artillerie amenée par eau pouvait être mise immédiatement en batterie à la descente même des bateaux. Vauban se rendit à Strasbourg, où était parqué le matériel du siège, et embarqua l'artillerie sur des bateaux plats montés par des soldats chargés de protéger la descente et de répondre au feu des assiégés. Dans la nuit du 5 au 6oclobre, la flottille, protégée par la nuit, descendit le Rhin, passa sous le canon de la place et vint prendre position sur la rive droite. La moindre imprudence, le plus léger bruit, pouvait donner l'éveil à l'ennemi et compromettre le succès de l'entreprise. L'opération réussit à souhait, ■insi que Vauban se hâte d'en taire part au ministre de la ^erre,-

L'un de nos ponts, c'est-4-dire celui que nous devion» £iîre au-dessous de Philîsbourg avec notre artillerie et grande partie de nos munitions, a passé entre la ville et

le fort en très-bel ordre, sans que le tindllemënt de la place, qui n'a pas été plus fort que celui des bateaux, lui ait seulement îait une égratignure. J^ai passé la nuit sur le jbord du Bbin. La lune étant cachée, la nuit s'est faite fort obscure, et jamais nous n avons pu voir un seul de nos bateaux. Les ennemis, non plus que nous, n'ont entendu que le bruit des rames , tout le reste étant en silence, si ce n'^st qu'à mesure que les soldats doublèrent le derrière du fort, ils firent leur décharge sur ce dernier retranchement. Ce passage avance nos affaires de deux ou trois jours'. »

Le débarquement de Tartillerie se fit sans encombre. Si Tennemi avait montré quelque décision ; si, au lieu d'assister Tarme au pied aux préparatifs des a^iégeants, il avait tenté une vigoureuse sortie ; si, profitant du trouble et de la confosion qui accompagnent toujours un débarquement, il s'était jeté sur les assaillants acculés entre le Rhin et le canon de la place, le succès du siège aurait été sinon compromis, tout au moins indéfiniment retardé. Mais le gouverneur de la place resta immobile et ne tenta pas le moindre effort pour inquiéter les troupes royales. Ce qui explique peut-être cette étrange inertie, c'est que Yauban, avant de tenter cette audacieuse attaque sur le Rhin, avait fait ouvrir au nord et à l'est des cheminements qui absor^ baient Tattention de l'ennemi.

Maître de la tête du pont et des positions de la rive droite du Rhin , Vauban fit immédiatement établir des batteries. Les premières volées de canon firent dans le camp ennemi un effet incroyable. Les boulets, au lieu de frapper un endroit déterminé ou d'entrer dans les ouvrapes

' VauLkiii à Louvois. (Dêpôl des fortifications.)

de tçrrey ricochaient sur les ouvrages et semaient partout la confusion et la mort. Yauban venait d'inventer le tir à ricochet, qu^il devait ensuite porter à son point de perfection. Le 10« le Dau[Jiin alla à la pointe du jour reconnaître le terrain où Ton devait ouvrir la tranchée à la grande attaque du Rhin. Il était accompagné de M. de Duras, du comte de Beauvilliers et de Vauban. Les ennemis dirigèrent un feu très-vif sur le groupe royal et tuèrent quelques hommes de Tescorte. Le prince mit pied à terre et continua d'examiner avec beaucoup de sang-froid les abords de la place. Le soir du même jour, le Dauphin se trouva avec Yauban à l'ouverture de la tranchée du Rhin, qui se fit avec un tel ordre et en si grand silence que les ennemis, occupés par les autres attaques, ne songèrent pas à inquiéter les travailleurs.

Cependant Louvois s'impatientait des longueurs des

opérations préliminaires et écrivait en ces termes à

M. de Saint-Pouenge pour l'engager à agir sur Yauban :

c Le roi ne désire point, disait-il, que l'on précipite

rien, ni que l'on tàsse tuer des gens mal à propos ; mais

aussi il serait fâcheux que pour vouloir prendre Philis-

bourg dans les règles, l'on peVdit dix jours de temps. C'est

ce que je vous prie de faire entendre doucement à M. de

Yauban, et de lui faire comprendre l'importance qu'il y a

de ne pas consommer le reste de la belle saison à prendre

Pbilisbourg, et quel avantage il y aurait à prendre

Maham et Frankenthal. Sa Majesté ne comprend pas

bien la nécessité et l'utilité de faire trois attaques. Je ne

sais ce qu'on veut faire de quarante-huit pièces de

batterie contre une place comme Philisbourg. Je vous

prie de solliciter M. de Duras de contenir la démangeai-

son des officiers d'artillerie de consommer des munitions inutilement, et de porter M. de Yauban à ne fidre faiit que des batteries nécessaires, celles que Ton veut mettre aux deux fausses attaques n'étant bonnes qa*à détruire des ouvrages qu'il faudra refoire dès que la place sera rendue et dont la ruine n'est pas nécessaire pour avancer sa mine. •

Louvoisy d'ordinaire si prudent et si soigneux à assurer par d'immenses préparatifs le triomphe des années du roi , semble prendre plaisir à rabaisser l'importance du siège de Philisbourg et à entraver l'action des cheEi. II faut que les hommes dans lesquels il a pleine confiance dissipent cette erreur dont les suites peuvent être fetaks et lui fassent connaître la vérité. Son plus mtime ami, M. de Telladet, lui écrit à ce sujet : « M. de Yauban, depuis qu'il attaque des places, n'a jamais eu aCËiire à un aussi grand front, ni à une situation si difficile par la qualité du terrain. Cependant il ne perd pas de temps, n'ayant pas un moment à pouvoir se tourner. Dieu nous le conserve, monsieur ! car je suis persuadé qu'il n'y a que lui capable d'approcher une place comme celle-ci : avec un autre vous auriez présentemeot le quaii; de votre infanterie tué ou blessé. Cependant il y a plus de huit mille hommes commandés tous les jours, et sans l'attaque du Rhin, les approches de la grande tranchée seraient bien plus difficiles, et s'il y avait là dedan^ cinq ou six cents hommes de plus, je ne sais pas, moi>" sieur, s'ils ne vous mèneraient pas jusqu'à la mauvai»^ saison. La grandeur du roi parait plus à ce siège qu'elle lie l'a fait à Luxembourg. Il nous y faudra plus de canor» encore ne sais-je si l'on parviendra à faire taire le leur.

De son côté, Vauban, an milieu des occupations ma I

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iples qui Taccablent, doit lutter contre Tinertie du milistre et calmer une impatience que rien ne justifie.

« Si Ton avait beau temps , ëcrit-il au ministre , et que Ton pût être servi comme il Eaut, tout irait le mieux du monde ; mais avoir un front à attaquer d'un quart de lieue I*étendue et très-bien fortifié, dont les accès sont tous mtrçcoupës de flaques d'eau et de marais sédentaires, un emps de pluie qui désespère, beaucoup de nouvelles Toupes', des munitions qui ne viennent que par pièces et norceauz, je vous assure que ce n'est pas une petite ifiEaire. Cependant, espérez bien, Monseigpieur; nous en avons surmonté d'autres, et j'espère que nous viendrons à bout de celle-ci. Au reste, je vous demande excuse d'avoir été trois jours sans vous écrire. Je suis si terriblement iffairé que, si les jours avaient trente-six heures au lieu de vingt-quatre, je trouverais à les emplir jusqu'à la dernière minute ^ »

Dans la nuit du 11 au 12, on installait les batteries, et le 13 la tranchée était conduite jusque sur le bprd de lavant-fossé de l'ouvrage à couronne. En même temps on poussait avec énergie les deux fausses attaques de côté. Malheureusement, le sol naturellement marécageux avait été défoncé par les pluies ; il fallait retenir le terrain à Vaide de fascines et de travaux de maçonnerie, ce qui exigeait des efforts infinis. Â chaque instant le canon de la place, admirablement dirigé, détruisait les ouvrages. L'eau faisait irruption dans les tranchées et les rendait impraticables. Malgré ces difficultés sans cesse renaissantes, Yauban ne perd point courage. Le siège sera plus

* DépiVt des fortifications.

218 HISTOIRE DE YAUBAIff.

long qu'on ne le croyait; mais il viendra à bout de Fentreprise, d'autant plus glorieuse qu'elle aura été plus ardue.

Le 17 octobre, il écrivit à Louvois :

tt Je suis bien fâché, Monseigneur, de ne pouvoir toqs rendre compte plus souvent de ce que nous faisons, car je sais que cela vous ferait plaisir, et que de ne le point bire, c'est vous très-mal faire ma cour. J'en suis au désespoir; mais il n'y a remède , car je ne suis, pour ainsi dire, ouit et jour à mon fiaiit, d'une manière qui ne peut souflfirîr de distraction sans que le service du roi ne pâtisse. La fiiiblesse de nos équipages d'artillerie, les marais et l'inexpérience de nos officiers d'artillerie me désespèrent ; car il &ut des quatre ou cinq jours pour pouvoir changer de batteries ; encore y manque-t-il toujours quelque chose. On peut dire que la plupart de nos artilleurs ne savent pas distinguer une demi-lune d'avec un bastion. Ceux de la place se servent à merveille de leur canon ; ils en ont dans tous les dehors, le placent très-bien et si à propos que jusqu'ici il n'y a pas eu une de mes sapes qui ait pu marcher de jour, chose qui ne m'est arrivée à aucun siège jusqu'ici. Un compte rendu d'hier soir m'assure qu'il y a quatre-vingt-treize pièces de canon sur le rempart, que les munitions de guerre ne manquent point, non plus que les munitions, de bouche, hors le vin dont ils n'ont point une goutte. Les pièces de Keller de Brissac ne valentrien et se rompent comme poterie de terre ; après cela je me rapporte à vous-même, si j'ai raison ou non d'avoir mandé huit pièces de canon de plus; et vous devez bien vous souvenir qu'à Luxembourg il y avait vingt-six pièces qui, à la fin du siège, n'étaient point en état de tirer un coup. Or, ce front-ci est différent de celui de Luxembourg

IIISTOTBK DE VADBAN-

comme du jour à la nuit, n'en dëplnUe à reux qui se mêlent d'en juger autrement. Nous avons ici trois cruels ennemis à combattre : la saison, qui, en deux ou trois heures de pluie, nous met dans la lioue jusqu'au ventre; la difficulté des accès, qui se rcduiseut, pour ainsi dire, à un point prés de la place, et la perpétuité des murais, qui ■ «ne laissent aucun choix pour les attaques. D'ailleurs, le Ki^^uverneur est un bomme qui ne tait point de taule, et K^lioiqu'il n'ait pas plus de quinze à >^eize cents hommes ft}CD état de combattre, il garde tout, et je croîs bien qu'il " 'Pe cédera qu'à la force. Cependant, avec toutes les difficultés, pourvu que le beau temps nous veuille un peu favoriser, et que vous vouliez bien nous laisser faire, j'espère que nous surmonterons tout. Dieu aidant; mais il k^ut se modérer, et dans les affaires où on reçoit contrariété ^de toutes parts, on n'en vient à bout qu'avec patience'.» Trois jours après, la situation n'a pas changé. Au camp L 'du Dauphin, on commence à être inquiet; Vauban lui- ],IDéme semble avoir perdu l'inaltérable bonne humeur qui e l'a jamais abandonné. Le 20, il écrit à Louvois : ■ Je prends la liberté, Monseigneur, de vous foire celle-ci, le cœur plein d'angoisse et de chagi'in du peu de progrès que nous avons (ait jusqu'à présent, II semble que tous les éléments soient conjurés contre nous, puisque ^la terre nous manque pai-tout, que l'eau nous persécute, Net que le feu nous foudroie incessamment. Joignez à cela I 1 excellence des fortifications dont le seul front d'attaque 1 est ePIroyable, et des assiégés qui n'en négligent pas la plus petite propriété. Il n'est pas concevable combien ils

■ Déi>ôt de la f,iicrrp, 17 oclubre.

no HISTOIRE DE VAUBAN.

se servent bien de leur canon, et rhorrible quantité qolk en tuent. Franchement leurs canonniers traitent les nôtrei de mattre à valet. II fit, la nuit d'avanUhier, une pluie qui dura dix-sept heures, avec un grand vent firoid, qm mit partout un pied et demi d'eau dans les tranchées et en abattit la moitié. Du côté des grandes attaques, il y a quatre jours que notre droite se démène parmi les fanges et les vases pour joindre le glacis, sans en pouvoir venir à bout, tant nous y sommes persécutés de Teau et da feo des eunemis. Je puis vous dire que nous n'y avons pas fiût • quatre toises par nuit d'avance, et nous y avons perda bien du monde ' . »

Soudain la fortune changea de face. La pluie cessa, et les assiégeants purent établir des batteries pour battre en brèche les bastions de Touvrage à cornes. Des saignées habilement ménagées avaient enlevé Peau des fossés, ce qui permettait aux assaillants de s'approcher jusqn au pied des ouvrages. Enfin, les assiégés faiblissaient, soit qu'ils fussent découragés par une défense déjà longue, soit (jue notre artillerie eût démonté une partie de leur» batteries. Vauban se hâta de Éaire part à Louvois de cet heureux événement :

« Le ranon de la place a beaucoup baissé, et le nôtre tient présentement le dessus ; les bombes font merveille. Nous serons encore ici quelque temps ; mais comptez bien sûrement que Philisbourg est au roi, et que les ennemis commencent à battre la chamade par les attaques du Rhin, que Dieu, je crois, m'a inspirées pour la prise de cette place ; car, sans cette attaque, je ne crois pas

* H.»|»|»ori i\c Vauban. (Dépôt de la (>urre.)

HISTOIRE DE VAUBAN. Ml

que nous en fussions jamais venus à bout. Monsei{;neur a visité aujourd'hui la tranchée du bas Ilhin, où il a demeuré trois ou quatre heures. Il ne tient pas à lui qu'il n'y aille lous les jours ; mais le canon y a été si dangereux que je me suis cru obligé de faire toute sorte de personnages pour l'en détourner. Je n'ai osé vous mander que la seconde fois qu'il a été au:t grandes attaques, un coup de canon donna si près de lui que M. de Beauvilliers, le marquis d'Huxelles et moi qui marchais devant, en eûmes le tintouin un quart d'heure, ce qui n'arrive jiynais que quandonsetrouvedansie vent du boulet. Jugez du reste. ■ ^■. Dans la nuit du 20 au 21, le passage de l'avant-fossé ^nétant à peu près desséché, on résolut d'atlaquer l'ouvrage à cornes dont la brèche était ouverte d'un côté. Le Dauphin vint juger par lui-même de l'état des lieux et confia le soin de diriger l'attaque à uu ofKcier d'un rare mérite ,ct d'une grande bravoure, le marquis d'Harcourt, maré- ^chal de camp. M. d'Harcourt fit avancer quatre iîompagnies de grenadiers, qui, à la faveur des ténèbres, se glissèrent sans bruit jusqu'à ta pointe de l'ouvrage, où elles demeurèrent en attendant le signal de l'assaut, qui devait être donné par sis coups de mortier. Au signal convenu, les grenadiers s'élancent sur la brèche au cri de : <• Vive le roi ! Il et en déployant les drapeaux de Picardie et du Dauphin. Surpris par une si brusque attaque, accablés par nos bombes qui sèment la terreur dans leurs rangs, les ennemis tentèrent vainement de résister. En peu d'instants, ils sont refoulés dans l'intérieur de l'ouvrage et taillés en pièces. Aucun ne s'échappa. Presque tous furent passés au fil de l'épée et les autres se rendirent. L'officier, qui les commandait, le comte d'Arc, fut héroïque. Cerné

Sn HISTOIHE DE VAUBAN.

par les grenadiers et perce de cinq coups de baïonnette, il kitta jusqu'au bout ayec une indomptable énergie et refusa de se rendre, bien*iqu*on lui offrit de le traiter avec tous lés égards dus à sa valeur. Relevé tout sanglant pir nos soldats, il respirait encore. On le transporta au camp. Quelques heures après, il expirait en demandant k Diea la grâce de ne pas guérir, ne se trouvant plus digne de vivre après avoir été vaincu.

Cette affaire coûta la vie à un jeune officier de grand avenir, &^. Courtin, le fils de Tancien ami de LooTois. Cette perte était d'autant plus sensible que Courtin était tombé sous les balles de nos grenadiers, qui avaient cru avoir affaire à un ennemi. « Le pauvre Courtin est mort en bon chrétien et en véritable homme de bien , écrivait Yauban à Louvois. Je suis aussi touché de sa perte que si c'était mon propre fils... Je ne sais comment en écrire à son père ; je vous supplie de vouloir bien le fiûre pour moi. »

La prise de Touvrage à cornes fit grand honneur au marquis d'Harcourt, qui pendant toute l'action n avait cessé de donner à ses hommes Texemple d'une éclatante l>ravoure et d'un admirable sang-froid. Vauban s'empressa de profiter de l'avantage que nous donnait la possession d'un point dont l'occupation devait avoir une influence décisive sur les opérations du siège. Entre autres dispositions, il fit établir des batteries pour battre en brèche la gauche de l'ouvrage couronné.

Louvois se plaignait cependant de ne pas recevoir plus souvent des bulletins du siège, et Yauban était obligé de s'excuser et d'expliquer la cause de son silence.

« Soyez, s'il vous plaît, bien persuadé, lui écrivait-il,

HISTOIRE DE VADBAN,

r (|ue si je ne vous écris pas aussi souvent que vous le L souhaitez, c'est par pure impuissance, et que je serais I aussi aise de vous faire ma cour, en vous donnant des I nouvelles de ce qui se passe ici, qu'aucun autre de cette armée. Mais je suis accable', et il n'est pas possible de ■visiter deux attaques par jour, où il faut voir et revoir je ne sais combien de choses différentes, raisonner, détailler, ordonner dix fois la même chose, et rendre tous les jours compte k Monseigneur, une heure et demie ou deux heures durant, écrire à celui-ci, a celui-là, et mille autres détails dans lesquels il faut entrer, qui font que mon esprit •trouve toujours les journées trop courtes ; maïs mon corps, en récompense, les trouve bien longues. Car si toutes nos tranchées étaient mises à bout l'une de l'autre, elles pourraient composer une ligne droite de six grandes lieues de long, dont je fais tous les jours plus des deux tiers, le plus souvent à pied mouillé, et par-dessus cent milliers de fascines qu'on a employées à paver la tranchée, dont le marcher dessus est k peu près aussi aisé que celui des I^Jondins : jugez de l'agrément de la promenade. »

Mais Louvois ne se rendait pas encore aux raisons données par Vauban. Du fond de son cabinet, il avait la prétention de diriger les opérations du siège et d'indiquer les mouvements des troupes. Il aurait voulu que la principale attaque portât sur les bastions du nord, et ne comprenait pas que Vauban ait choisi pour point d' .ttaque l'endroit le moins accessible et le mieux fortifié eu apparence de la place. A ces objections Vauban répondait avec nne respectueuse fermeté :

H Je sais que vous avez été fort Inquiet sur les raisons qui avaient pu m'obliger aux attaques du Rhin , et que

n4 HISTOIRE DE YAUBAN. /

vous en avez écrit à plusieurs. Je ne sais ce qu^ils vom ont* répondu; mais moi, qui ne suis pas accoutumé i me tromper en cas preil, je vous dirai sincèrement que c'est parce que cette tète, avec toute Thorreur dé ses fortifications , et de ses marais et vases qui Tenviroii-, nent, m'a paru et me parait encore le faible de Philisbourg, eu égard à Tétat présent de son grand front. Je m'assure que vous jugerez plus équitablement de cette place qu'on ne fait aux pays où vous êtes, où l'on dit que M. de la Feuillade a traité ce siège d'une affidre de sept jours'.»

M. de la Feuillade, si dédaigneux pour le siège de Philisbourg, aurait dû se rappeler qu'il n'avait pris Salins qu'après dix jours de tranchée, et qu'il était resté plus de vingt jours devant Dole, ville presque ouverte, sans parapets ni fossés, sans ouvrages avancés ni ckelnin couvert. Bien des années après Philisbourg, M. de la Feuillade devait d'ailleurs donner au siège de Turin , dont il aTait enlevé le commandement à Yauban, les preuves d'une incapacité absolue et d'une bravoure douteuse.

Heureusement pour Louis XIV et pour la France, hauban n'était pas homme à se laisser détourner de ses travaux par les forfenteries d'un la Feuillade. Sans se préoccuper des obsessions de Louvois , d'ordinaire mieux inspiré, sans s'arrêter aux méchants propros des courtisans, il poursuivait l'exécution de ses plans. Le 29, la brèche étant devenue praticable , il avertit le Dauphin que le moment était venu de donner l'assaut à TomTage à couronne. L'attaque fut immédiatement résolue, et un détachement de grenadiers envoyé pour reconnaître 1»

* Vauban k Louvoie. (Dépôt de la guerre.)

IirSTOlBE DE VADTAN. ZSTi

Klbrèche poussa plus nvant, périélra daos la brèche et L parvint à s'v loger. Les grenadiers du régiment du roi et *' les mousquet aire s vinrent appuyer Je mouvement, et l'ennerni, après une rêsiilauce assez molle, se laissa refouler t jusque dans le chemin couvert de h place.

Pendant que nos troupes s'installaient sur les positions Ms^e l'ennemi et réparaient la brèche, le ;;ouverneur de la ^■place, M. de Stahremlierg, présidait son consed de guerre Ltt discutait sur les moyens de détendre l'ouvrage à coukroDiie s'il venait à être attaqué. A l'issue du conseil, un • officier annonça au gouverneur que la position sur laquelle il venait de discuter si savamment était au pouvoir de l'ennemi. Grand (ut l'étonnenient de ÎVr. de Stahremberg «n apprenant que l'ouvrage avait été emporté contre . toutes les règles ordinaires ; il ne fit rien pour le reprendre, Lét nos troupes restèrent détluîtivement maltresses de la ^situation.

Le jour même, Vauban écrivait à Louvois :

«Aujourd'hui, la couronne a été prise en plein midi, avec si peu de perte que je ne crois pas qu'il y ait eu quinze hommes tués ou blessés, tant la scène a été peu ^ sanglante. Les Allemands s'en sont trouvés si étourdis qu'une heuie après ils ont battu la chamade à l'attaque ■ du Rhin, et, de l'heure qu'il est, le major de la place, I avec deux otages, est chez Monseigneur. Je laisse à d'autres le soin de vous dire les particularités de cette action, parce que j'y ai trop peu de part pour en pouvoir parler honnêtement. Les troupes y ont bien fait leur devoir, notamment les régiments du Roi et d'Anjou. J'ai à me louer de tout le monde et à me plaindre de personne, . . « M. de Stalirembcrg aurait pu encore résister. Les rem-

226 HISTOIRE DE VAUBAM.

parts de la ville étaient intacts, et rartillerie avait eocoie assez de munitions pour permettre une défense honorable. II préféra capituler, et le Dauphin eut la générosité de lui accorder les honneurs de la guerre.

« M. de Stahremberg, écrivait Yauban, a eu la bonté de nous épargner cinq ou six jours, un peu aux dépens de sa réputation, à la vérité ; car il pouvait nous mener joir que-là ; et quand sa capitulation eût été bien plus mauvaise et qu'il n'eût pas amené quatre pièces de caooD, elle n'en eût été que plus honorable, et je ne crois pas qu'il eût été moins bien reçu à Vienne... J'apprends par M. de Saint-Pouenge que nous avons quelque cinq cents blessés , et on dit quatre cents de morts. Mais je crois bien que les majors dans les régiments desquels il en manque en ont tué une bonne partie. »

En revanche , les pertes subies par le corps des ingénieurs étaient énormes. Neuf avaient été tués, et quinze blessés. Aussi Vauban pouvait sans exagération dire à Louvois en lui envoyant l'état de ses collaborateurs tués ou blessés : « Ce sont les martyrs de l'infanterie *. t

La nouvelle de la prise de Philisbourg fiit accueillie avec un enthousiasme indescriptible par la cour. « Le courrier de Monseigneur est arrivé à Fontainebleau , écrit madame de Sévigné*, pendant que le père Gaillard prêchait : ou l'a interrompu, et on a remercié Dieu dans \v moment d'un si heureux succès et d'une aussi belle conquête. On ne sait point de détail, sinon qu'il n'y a point eu d'assaut. . . » Trois jours après, les détails du siège étaient

* 2 novembre. (Dépôt de la guerre, 832.)

- Letues de madame de Sévigiié du i*'' et du 3 novembre.

connus, et madame de Sévigné se faisait Técho de la joie générale en écrivant au comte de Bussy : « Voilà donc cette bonne place prise. Monseigneur y a £ait des mer- Teilles de fermeté, de capacité, de libéralité, de générosité et d'humanité, jetant l'argent avec choix, disant du bien, rendant de bons offices, demandant des récompenses et écrivant des lettres au roi qui (aif^ient Tadmiration de la cour. Voilà une assez belle campagne ; voilà tout le Palatinat et quasi tout le Rhin à nous; voilà de bons quartiers d'hiver; voilà de quoi attendre en repos les résolutions de l'Empereur et du prince d'Orange/ On croit celui-ci embarqué : mais le vent est si bon catholique que jusqu'ici il n'a pu se mettre à la voile. »

Tous les courtisans s'empressèrent d'adresser leurs

compliments au Dauphin ; mais rien ne dut autant toucher

Monseigneur que cette lettre si simple et si belle de son

ancien gouverneur , l'austère M. de Montausier : « Je ne

vous fais pas compliment, Monseigneur, sur la prise de Phi-

lisbourg : vous aviez une bonne armée , des bombes , du

canon et Vauban. Je ne vous en Fais point aussi sur ce que

vous êtes brave : c'est une vertu héréditaire dans voti*e

maison. Mais je me réjouis avec vous de ce que vous êtes

UbéraJ, généreux, humain et faisant valoir les services de

ceux qui font bien ; voilà sur quoi je vous fais mon com-

pliment. »

De feit, l'éloge était mérité. Pendant toute la durée de ce siège long et difficile, le fils de Louis XIV avait montré un courage tranquille et une inaltérable fermeté qui lui avaient gagné le cœur des chefs de l'armée tout entière. Mais, mérite plus rare chez un jeune homme, il n'avait pas cherché à entraver l'autorité des généraux en leur

imposant ses volontés. « Nous sommes fort bien, Yauban et moi, écrivait-il au roi, parce que je fais tout ce qu*il veut. »

Vauban ne fut pas oublié dans la distribution des récompenses. Outre le don d'une très-belle gratification en argent, il reçut la lettre suivante écrite de la main du roi :

a Vous savez, il ]^ a longtemps, ce que je pense de vous, et la confiance que j'ai en votre savoir et en votre affection. Croyez que je n'oublie pas les services que vous me rendez, et ce que vous avez fait à Philisbourg m'est fort agréable. Si vous êtes aussi content de mon fils qu'il l'est de vous, je vous crois fort bien ensemble, car il me parait qu^il vous connaît et vous estime autant que moi. Je ne saurais finir sans vous recommander absolument de vous conserver pour le bien de mon service. »

Philisbourg avait capitulé le 29 octobre. Le lendemain méme,%ans attendre que les troupes eussent évacué la place, Vauban se dirigeait sur Manheim, dont Tinvestissement était décidé. Déjà il ne pense plus à se reposer; en fece de nouvelles difficultés, sa fetigue a disparu comme par enchantement; il se sent plein d'une nouvelle ardeur. La vue de Manheim avec ses belles fortifications, ses ouvrages avancés qui commandent le cours du Rhin et du Neckar le remplissent d'enthousiasme.

« C'est une ville belle à peindre» , écrit-il à Louvois, et il ajoute :

« Je l'ai déjà reconnue par deux endroits, sur l'un desquels, qui est le bord du Rhin, du côté de Frankendal, j'ai réglé l'établissement d'une batterie de huit pièces à ricochet, qui fauchera la plus grande partie des palissades du chemin couvert, des fossés et de la berne, enfilera

HISTOIRE DE VAURAN. 220

ledit chemin couvert, le fossé, la fausse braie, le bastion même, et labourera les talus de leurs remparts , qui sont tous de terre, fort polis, bien verts et bien entretenus, mais dont les talus sont si grands que les moutons y paissent depuis le haut jusqu'en bas. Ce n'est pas raillerie : Renaud et Clément, qui ont été hier lever le plan de cette avenue , m'ont assuré d'y en avoir vu plus d'un cent. »

Cette lettre peint Yauban tout entier. Quelle pénétration ! quel art merveilleux de prendre ses dispositions et de rien laisser au hasard ! quelle précision dans les détails ! En deux jours il a reconnu les côtés faibles de la place , désigné les points d'attaque, remarqué les talus a si polis et bien verts » .

Les tranchées furent ouvertes simultanément contre la ville et la citadelle. Dès le 8 novembre, elles étaient poussées à quelques centaines de toises des remparts.

« Si c'étaient des Français, écrivait Yauban, j'en attendrais une sortie dès le matin ; mais comme la grande bra- Toure des Allemands ne se fait bien sentir qu'après midi, cela (ait que je ne les appréhende pas, parce que la tranchée sera fort bien en état, et que nous aurons diné aussi bien qu'eux. Ce sont, au fond, de fort braves gens ; car, pendant que nous leur coupions , cette nuit , tout doucement la gorge du côté de la citadalle, ce n'était de leur part que fanfares de trompettes, timbales et hautbois du côté de l'attaque. Il n'y a point de menuets ni d'airs de nos opéras qu'ils n'aient fort bien joués ; et cela a duré tout le temps qu'ils ont trouvé le vin bon, c'est-à-dire toute la nuit. Présentement, soit qu'ils se donnent le loisir de cuver leur vin, ou qu'ils se soient aperçus de la supercherie qu'on leur a faite du côté de la citadelle, il me

parait qu'ils sont un peu rentrés en eux-mêmes. Espérez bien, s'il vous plaft, du reste, et soyez persuadé que je n'omettrai rien pour me rendre digne de la grâce qu'il a plu au roi de me faire, en m'honorant d'une lettre de sa main \n

Le 12 novembre, la ville demandait à capituler. Le Dauphin ne s'attendait guère à une victoire si prompte, la défense , d'après les provisions de Yauban , devant se prolonger de longs jours encore. Mais le gouverneur avait eu la main forcée. Les soldats de l'électeur palatin, qui n'étaient pas payés depuis dix-sept mois , avaient déclaré qu'ils ne se battraient plus, et avaient menacé le gouverneur de le massacrer s'il ne rendait pas la place. Quoique brave et décidé à foire son devoir, le gouverneur dut céder devant l'attitude menaçante de ses troupes mutinées. Le siège avait été peu meurtrier de par( et d'autre. Les assiégés seuls avaient subi quelques peiles occasionnées par la batterie à ricochet, « qui n'a tiré qu'un jour et leur a démonté quatre ou cinq pièces de canon , fait abandonner six ou sept autres, mis le feu à cinq ou six bombes et à deux caques de poudre qui firent voler les chapeaux en l'air, coupé la jambe à un lieutenant-colonel, et persécuté je ne sais combien de gens qu'elle allait chercher dans des endroits où Ton ne voyait que le ciel * » .

Le 15 novembre, le Dauphin investissait la ville de Frankenthal. Devant cette place, Vauban eut une déception du même genre que celle qu'il avait éprouvée à Manheim. Le gouverneur capitula avant même que

* Vauban à Louvois, 10 novembre. (Dépôt de la guerre, 827.)

* Vauban à Louvois. (Dépôt de la guerre.)

les travaux d'approche des assiégeants fussent terminés. « Les ennemis, écrit Yauban à Louvois, m'ont trompé aussi bien qu'à Manheim, et, sans se soucier d'être déshonorés , ils se sont rendus , après trente-huit heures d'attaque, sans me donner le loisir d'achever la batterie D que j'avais destinée à de grandes exécutions aussi bien que la 6. C'est de quoi je sais très-mauvais gré à ces coquins-là ; car, enfin, voilà je ne sais combien de fois que je commence des expériences , sans qu'ils m'aient voulu donner le temps d'en achever aucune. Enfin c'est encore pire qn^à Manheim. Je n'ai jamais vu si braves gens , tant qu'on ne leur tire pas, que ces troupes palatines; mais quand on commence à les rechercher un peu vivement, le nez leur saigne aussitôt, et, dans le fond, on ne leur trouve que des maroufles où l'on s'était imaginé, par toutes leurs façons de faire, trouver de braves gens. )

c Je ne comprends point l'esprit de ces gens-ci , car ils ont fortifié Manheim comme qui fortifierait à plaisir , sur une feuille de papier, sans avoir égard au Neckar ni au Rhin, dont ils n^ont pour ainsi dire tiré aucun avantage. On eût pu aisément faire là une place capable de faire la nique à Monseigneur et à tous les rois de l'Europe . D'ailleurs, que feire de Frankendal, au milieu de la plaine, à deux lieues de Manheim?. . . Ma foi, les princes aussi bien que les particuliers sont sujets à de grandes fautes ' . »

Ainsi se termina cette belle campagne de 1688, si féconde en résultats pour la France, si glorieuse pour Vauban, qui avait déployé sur un théâtre digne de lui toutes les ressources de son génie. Avant de quitter l'armée

* Vanban à LoutoU, 18 novembre. (Dépôt de la guerre, 828.)

pour retourner à Versailles, le Dauphin, en prenant congé de Yauban, lui remit une gratification de mille louis et deux mille pistoles au nom du roi. Les gratifications en argent n'avaient alors rien que de très-honorable ; mais le Dauphin mit le comble à ses faveurs en lui disant qu'il pouvait choisir parmi les pièces d'artillerie conquises à Philisbourg quatre pièces dont il lui faisait don. Un pareil cadeau était tellement rare, il constituait une distinction si fort au-dessus des distinctions accordées ordinairement aux officiers généraux, qu'avant d'accepter, Yauban crut devoir en déférer à Louvois pour obtenir de lui l'autorisation formelle de faire enlever les quatre pièces de canon. «J'ai cru, écrit-il, vous en devoir donner avis, afin d'avoir l'approbation du roi, sans quoi je n'y toucherai pas ; mais s'il a la bonté d'agréer qu'un homme qui lui a aidé à lui en faire gagner plus de deux mille en puisse tenir quelques-unes de sa libéralité, pour marquer aux siens et à la postérité que ses services lui ont été agréables, je vous supplie de garder ces quatre pièces avec leur attirail, et de vouloir bien ordonner qu'on m'en fasse quatre en échange de celles-là aux armes du roi, avec les miennes au-dessous, et une inscription portant qu'elles m'ont été données pour marque perpétuelle d'honneur et de reconnaissance de mes services. Elles ne serviront qu'à solenniser la santé de mes bienfaiteurs , et à tirer le jour du Saint-Sacrement pendant la procession. Cependant si, par hasard, vous avez quelque expédition de guerre à faire en Morvan, vous les trouverez là toutes prêtes *. »

' Cette lettre, citée par M. Rousset, est le résumé de plusieurs lettres écrites par Vauban sur le même sujet.

HISTOIRE DE YAUBAN. S3S

Louvois se hâta d'accéder à ce désir, et donna Tordre k M. de la Frezelieu de faire fondre à Brisach quatre petites pièces de canon de quatre à cinq cents livres chacune' ; puis, pensant avec raison qu'après les labeurs et les Eitigues inouïs d'une campagne de siège ajoutés à tant de travaux, un congé de quelques mois ne serait point désagréable à Yauban, il lui écrivit que le roi le laissait libre d'aller se reposer dans ses terres. Yauban, épuisé de fatigue , presque malade , n'avait pas voulu demander de congé; mais il s'empressa de profiter du temps de repos qui lui était si gracieusement offert, et se rendit en poste dans le Morvan.

^ Cet qaatre pièces forent placées par Vaoban sur la terrasse de son château de Bazoclies, où l'on pouvait encore les voir en 1778.

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