‹ Histoire de VaubanChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Yauban homme privé. — Sa famille. — Son château. — Portrait de Vauban. — Son activité physique et intellectuelle. — Sa bravoure. — Son humanité. — Sa bienveillance pour ses inférieurs. — Son attitude vis-à-vis de bcb supérieurs. — Son indépendance d'esprit. — Ses vertus privées. — Résumé.

Il y aurait une étude bien curieuse à faire sur la vie privée de Vauban. Il serait intéressant de pénétrer dans Tintérieur de cet homme de bien , de le voir au milieu des siens , vivant de leur vie , se préoccupant de leurs besoins , ^associant à leurs joies, à leurs peines, à leurs espérances d'avenir, et partageant les rares loisirs queluiiaisse le service du roi entre l'éducation de ses enfants , l'amélioration <le ses domaines et l'étude des hautes questions politiques et sociales. Malheureusement, les documents qui pourraient jeter quelque lumière sur cette partie de son existence font défaut. A la mort de Vauban, ses papiers, ses notes , ses lettres intimes et familières , ses projets de mémoires, c'est-à-dire toutes les pièces qui nous permettraient de connaître son âme et son cœur, ne devinrent pas la propriété de TÉtat; ils passèrent dans les mains de ses descendants, qui n'en ont livré aucun à la postérité. La vie privée de Vauban est murée; mais le peu que l'on en peut savoir prouve d'une façon évidente que chez lui l'homme privé était à la hauteur de l'homme

t36 HISTOIRE DE VADBAN.

public, et qu'il n'a cessé de donner l'exemple de toutes les vertus.

Ed 1660, Vauban avait épousé mademoiselle Jeanne d'Osnay, fille de Claude d'Osnay, écuyer, baron d'Épiry, et de Urbaine de llouniier. Le contrat de mariage avait été passé le 25 mars au château d'Épiry, situé près de Corbigny, dans le Nivernais, résidence habituelle des pareuts de la jeune fille. Deux entants naquirent de cette union : l'aiuée, Charlotte, épousa en 1679 Jacques-Louis de Mesgrigny, et la cadette se maria, eu 1691, avec M. Louis Bernin de Valentinay, marquis d'Ussé'. Madame de Vauban ne parait pas avoir jamais accompagné son mari dans ses tournées; elle continua d'habiter à Epiry avec ses parents jusqu'en 1675'. A cette époque, Vauban, de retour de la campagne de Franche-Comté , obtint un congé — le premier depuis prés de dix ans — et revint dans son pays. Son principal soin fut de racheter, au prix de soixante-neuf mille livres, le domaine de Bazoches, dans rÂvalionaîs, qui avait jadis appartenu à sa famille. Là, il fit reconstruire, au milieu d'un site pittoresque, à mi-hauteur, le château qui subsiste aujourd'hui et dont l'architecture, d'une élégante simplicité, attire l'attention des voyageurs. Sans être riche, Vauban,

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HlSTOirtE DE VAUBAN.

griice à la fortune de sa femme, aux gratification» du roi et aux émoluments de sa charge, était assuré d'une existence indépendante conforme à ses goûts et à son rang.

C'est au château de Bazoches, centre de ses prédilections, que Vauhan s'était promis de venir souvent se reposer au milieu des siens et de finir ses jours lorsque l'âge ou la maladie le contraindraient de prendre sa retraite'. Les événements devaient en décider autrement. Absorbé par les devoirs multipliés de son commandement, Vauhan ne fit au château de Bazoches que de rares apparitions ; il n'eut même pas la consolation d'y mourir. La mort le surprit à Paris, et seule sa dépouille repose aux lieux où s'était écoulée son enfance.

II est assez difficile de préciser l'époque des très-rares séjours de Vauhan à Bazoches^ cependant, d'après la date de quelques-unes de ses lettres, on peut retrouver la date de son passage à Bazoches aux différentes époques de son existence.

Il est probable que de 1675 à Ifi87 Vauhan ne vint pas dans le Monan ; ses occupations étaient alors si multiples

' Le château de Vaulian ou de Mafpiy, fondé en 1615, ne fut arhevé que langlemps apreF, sur les dessins du maréchal. Au commencenieiil de

1» troublei, on y voyait les plans de toutes les places fortes copié» par

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finit par les échanger contre deux tonneaux de beaujolais. (Mulbui

LtOrtt sur renlomologie, l" toI., p. Ï56.)

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I de

S38 HISTOIRE DE YAUBAN.

qu'il n^aurait pu trouver le temps , même entre deux campagnes, de prendre un congé, quelque court qu'il aonâ pu être.

En 1687, Vauban était à Perpignan, lorsqu'il reçut (fe LouYois Tordre de se rendre à Salins et de là dans les Flandres, pour inspecter les places fortes. Bazoches était sur le chemin de Salins , et Vauban ne put- résister à la ' tentation de s'y arrêter. Louvois lui en accorda très-cooptoisement la permission et l'autorisa même à ne point aller à Salins : « Sur ce que j'ai représenté au roi, lui écrit-il, du peu de temps que vous auriez à demeurer chez tous, si vous étiez obligé de passer à Salins, Sa Majesté m'a commandé de vous faire savoir qu'elle trouve bon que vous différiez jusqu'au printemps prochain à y aller ^ •

Vauban comptait rester chez lui au moins trois mois, jcar il ^vait jusqu'au 31 décembre pour terminer son in- * specfipn. Arrivé à Bazoches dans les premiers jours dû mois d'août , il commençait à peine à se remettre de ses . fotigues et à jouir au milieu de sa famille d^ln repos bi bien gagné , lorsque., le 25 août , un courrier arrivait à BazQClies, porteur d'instructions et d'une lettre de Louvdis.' Dipms cette lettré , le ministre mandait à Viiuban « que ■ .' . la lîOtivéUe que venait d'avoir le roi de la défiaiite de Tar- * Hi<?e'tijin|uè Im faisait juger à propos de donner la dernière . .^'pjèifQiifiôi5^^i»;ô0^:frontière du côté de l'Allemagne... » Ed * ;,.;' \ eo^^gfàf^ee f il engageait Vauban à partir sur-le-champ '•• \ !^ p^^lllf!5jtlsa2(?èi^l^lej[idémafn delà réception de cette lettre, . . -' ^ Vêubaa ^6 J9[|^tt9k en\rou(e;

^ ApiTS- l^'prisîlfe de vPhilisLourg^ Vauban s'en fut à Ba-

\ X^tàrfiêdh b Bvi^e1tef:i687. 13 juillet.

oches. Nous n^avons pu découvrir d'une Baiçon exacte la Lurée de son séjour très-court , car le siège de Philisbourg î' était terminé au mois d'octobre, et Vauban était encore k Paris le 19 novembre, comme l'indique un billet de Louvois. Au mois de mai 1690, Vauban était à Bazoches; la maladie Ty retint pendant plusieurs mois, et il y acheva sa convalescence. Il voulat revoir Saint-Léger du Foucheret, son pays natal, et s*y rendit avec quelques personnes. 11 leur montra la modeste maison où il était né , s'entretint fieuadiliérement avec plusieurs compagnons de son en&nce , rappela à une vieille femme qu'elle avait souvent partagé son époigne^ avec lui lorsqu'il était enfont, et lui donna une bourse pleine d'or. Le souvenir de cette visite s'est conservé par tradition jusqu'à ce jour chez les habitants du village de Saint-Léger*. Après la paix de Biswick, Vauban fit déplus fréquents séjours à Bazoches^ où il passa notamment une partie de l'année 1705.

D'après les tableaux ou les bustes. du temps et les de^ criptions dès contemporàins^nous pouvons nous faire une. idée assez exacte du portrait physiques de Vauban. Sa taille était moyenne, bien prise ; sa stature robuste avait l'aplomb de la race bourguignonne, chez le^quislLe la pureté du sang s'est maintenue presque intacte. Sa figure ,'sansétl*£^i>.e^l^.9 commandait l'attention. Le front était éleVé s'- l'b'vale* duC' visage régulier, le nez droit, le menton tlÀ$^<aeçmto'é^,inr^ dice d'une volonté persévérante, fBt la* boucha ^/f^f^ç'^ent. >:^*

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que corrigeaient les yeux d'un bleu profond, d'une douceur admirable , et les lèvres un peu relevées au coin par m sourire fin et malicieux. L'attitude du corps était modeste, le geste firanc, la parole nette , précise. Il n'avait pas grand air, comme on Tentendait^alors à la cour de Louis XIY, ce qui a fait dire à Saint-Simon « qu'il avait basse mine *; mais chez lui on ne décotivrait rien de trivial, et loo voyait que ce corps sain et bien constitué était l'enveloppe \ d'une àme Hère , généreuse , d'un cœur ardent , d'un esprit fécond.

Doué par la nature d'une vigueur exceptionnelle, sa constitution avait été altérée de bonne heure par les fatigues excessives de la guerre et de nombreuses blessures. Mais une énergie indomptable soutenait ce corps, qui avait conservé les apparences de la santé. Son activité tenait du prodige. En voici quelques exemples.

Ainsi, en 1692, déjà sexagénaire, à la suite du siège de Namur, qui lui a coûté tant de peines et de fatigues , il ne prend pas un seul jour de repos. Le !•' septembre, il quitte Namur et court en poste inspecter les places de son gouvernement. Il visite successivement Grenoble, Gap, Embrun, Guillestre , Saint- Venant, la Seyne, Sisteron, Digne, Colmans, Guillaumes, Entrevaux, Antibes, Nice, et revient à Paris au mois de mars pour rédiger ses rapports et soumettre au roi les projets de dépenses relatives à la reconstruction ou à l'amélioration de ces places. Ce travail terminé , il se remet en route , visite Montreuil , Boulogne, Calais, redescend dans la basse Normandie, donne un coup d'oeil aux ports de la Manche et revient à Lille, d'où il expédiera à Paris des rapports détaillés sur chacune des places qu'il a inspectées.

HISTOIRE DE YAUBAN. 241

En 1698, il consacre les premiers mois à la construclOn de New-Brisach et à Fachèvement de Landau , puis l visite les places de la Lorraine , des Flandres , de la Normandie, traverse Paris et se rend dans le Midi. La date de sa correspondance nous permet de le suivre à travers cette longue excursion. Le 30 juillet, il est à Grenoble; le 6 août, à Barrault; le 8, à Oulx; le 15, à Exelles; le 16, à Fenestrelle jusqu'au 22 ; le 23 , à Briançon, où il reste jusqu'au 3 septembre; le 4 et le 5, à Queyras; le 6, à Mont-Dauphin; le 9, à Embrun jusqu'au 25; le 10 octobre, à la Seyne; le 18, à Golmans ; le 25, il revient à Embrun, où il séjourne jusqu'au 10 novembre; le 19 novembre, nous le retrouvons à Antibes , et le 31 décembre il arrive à Marseille, après avoir inspecté toutes les côtes de la Méditerranée.

Et que de fatigues, de dangers, de privations de tous genres! Aujourd'hui, avec la merveilleuse facilité des voies de communication , on ne peut se £EÛre une idée des efforts qu'exigeaient des courses entreprises si rapidement, au cœur de l'hiver, au milieu des régions plus qu'inaccessibles. Les Alpes, les Pyrénées, les Vosges, il les a frandiies vingt fois par tous les temps, en dépit des obstacles et des dangers. A cheval dès le lever du jour, il y restait souvent bien après le coucher du soleil , laissant en route son escorte et ses domestiques vaincus par la fatigue.

« Je partis, écrit-il à M. Le Pelletier, avant-hier de Philippeville avec deux cents dragons de la garnison de Namur, et, prenant le grand tour par Mariembourg et Ghimay , je vins tout d'une traite coucher dans le château de Ter- Ion, pendant quoi la pluie pensa nous noyer en l'air et tout à cheval cinq heures durant, tant elle fut violente.

J4t HISTOIRE DE VAUBAN.

J'en partis le lendemain à trois heures par un grand brouil* lard , et après avoir bien piétonne parmi les boues et la glaise détrempée , et bien déferré des chevaux par les plus mauvais temps du monde , mes dragons étant sur les dents et n en pouvant plus , je pris le parti d'en renvoyer cent cinquante à Chimay, et, avec cinquante des mieux montés, je continuai ma route jusqu'à Avesnes, où j'arrivai , surles huit heures du matin, très-fatigué. Je me rendis le même jour à Maubeuge et hier ici, après avoir employé ma matinée à examiner les fortifications de cette place ^ » Un autre jour, il perd son équipage dans la neige et revient à pied au milieu de la nuit à travers des chemins affreux.

Yauban est tellement habitué à ces misères qu'il ne paraît plus y prendre garde, et c'est à peine si, une fois ou deux dans toute sa correspondance, il signale ces incidentSt sans y attacher d'ail eurs la moindre importance.

Ce qui est vraiment extraordinaire , c'est qu'au milieu de ses fatigues incessantes il conserve toujours son entière liberté d'esprit, sans que les intempéries des saisons et la maladie — il souffrait d'une bronchite chronique qui mit plusieurs fois ses jours en danger — diminuassent en rien son étonnante puissance de travail. L'inspection n'est pas pour lui une vaine formalité qu'il a hâte de terminer; il visite toutes les places par le menu, et s'il indique une amélioration ou une réparation à faire, il joint à son rapport un plan détaillé des travaux, avec le devis des dépenses présumées et les dessins les plus achevés. Quelques-uns de ces rapports sont de véritables ouvrages

^ Dépôt des fortifications. Correspondance de Vauban, t. VIII9 29 juin, 093.

formant plusieurs volumes et comprenant plusieurs centaines d'articles.

En correspondance continuelle avec des ministres tels que Colbert et Louvois, dont le g[énie pénétrant voulait tout savoir, tout approfondir, Vauban entrait dans les moindres détails, et la clai*té et la méthode qu'il apportait dans ses mémoires excitaient Tadmiration de Golbert luimême, qui ne pouvait se lasser de lui faire compliment sur ce sujet. Ce n'était pas, d'ailleurs, une mince afiBaiire que la rédaction du rapport tel que le comprenait Vauban. Qu'on en juge par l'énumération suivante :

Le projet d'une place se composait d'une lettre d'envoi , d'un mémoire et de plusieurs feuilles de dessin; la lettre d'envoi faisait connaître l'objet de chaque partie du mémoire , qui variait peu , et Tobjct de chaque feuille de dessin, et se terminait par quelques recommandations piirticulières, quelques remarques, quelques faits. Le mémoire était divisé en quatre parties :

I* La situation de la place;

2* Instruction de la fortification projetée , ou instruction des réparations plus nécessaires à fiaire ; 3* Estimation générale des ouvrages proposés ; 4* Propriétés de la place lorsque son dessin aura été exécuté.

\^ instruction de la fortification projetée se composait d'un nombre plus ou moins considérable de paragraphes avec leurs titres et leurs numéros d'ordre, le corps de place, le fossé, la contrescarpe, les bastions, les tenailles, les chemins couverts, les portes, les écluses. Aucune partie n'était omise, et chacune avait ses lettres de renvoi aux feuilles de dessin.

Quand on parcourt cette volumineuse correspondance toujours rédigée avec un soin extrême , et quand on pense que ce travail a été fait le plus souvent sur place , dans un mauvais gite, après une journée passée à cheval, sous la pluie ou la neige , on ;st émerveillé de la lucidité et de la puissance de cet esprit extraordinaire.

Mais ce n'est encore pas tout. Vauban ne se contente pas de faire son métier de militaire et d'ingénieur ; il étudie les ressources des contrées qu'il traverse, et s'enquiert des besoins de leurs habitants, des améliorations à réaliser, des travaux d'utilité publique à entreprendre. Un exemple entre mille. A propos des additions à iaire au pont d'Antibes, il soumet à M. Le Pelletier ses vues pour ouvrir des débouchés aux produits d'un petit pays appelé Saint-Paul.

« Le soleil de Saint-PauL, écrit-il , est le plus beau de la Provence et le pays où croissent les plus belles oranges de toutes espèces qui sont là en plein vent, hiver et été, ce qui ne se trouve point ailleurs , hors à Hyères où elles ont gelé à Saint-Laurent. Ce territoire est couvert de vignes, d'oliviers et de figuiers, et dans la même terre on y voit communément de ces trois sortes de plantes disposées par alignement avec des blés entre deux ; de sorte que le même héritage porte du blé, du vin, des olives et des figues. Tout cela est cultivé avec beaucoup de soin, mais le mal est que la sécheresse les désole et rend très-souvent leurs travaux inutiles. Une dépense de dix à douze mille écus pourrait leur donner un arroscment qui doublerait les revenus de ce petit pays; c'est une commodité inconnue dans celui où vous êtes, qui ne va pas à moins qu'à doubler le rapport de toutes les terres qu'on peut arroser : je n'en vois que dans le Dauphiné, la Provence et le Roussillon, qui en font

HISTOIRE DE YAUBAN. 245

on excellent usage, notamment les Dauphinois de la montagne qui s'en servent avec une industrie merveilleuse ^ »

Quand nous étudierons la Dime royale, nous aurons occasion de prouver que la constante préoccupation de Vauban, son idée fixe, est Tamélioration du sol de la France, le développement des grands travaux et par conséquent l'augmentation du bien-être de ses habitants '.

Il ne laissait jamais passer Toccasiou de développer ses idées sur ce sujet. Lorsqu'il eut le bâton de maréchal, les députés d'Avallon, MM. Champion et Raudot, vinrent le féliciter sur sa nouvelle dignité. D'ordinaire cette cérémonie se borne à l'échange de quelques phrases pompeusement banales. Yauban ne prononça pas de discours; mais, en réponse à la harangue des députés, il déclara que, pour donner une preuve de l'affection toute particulière quHl portait à la ville d'Avallon, «il avait conçu un dessein propre à le faire connaître , savoir de faire porter bateaux à la rivière de Cousin , à commencer le port dans le faubourg de Cousin même, sans établir aucuns droits sur les marchandises ; qu'il estimait qu'il en reviendrait beaucoup d'utilité à ladite ville, par le débit de ses denrées, et aux pays voisins pour la fourniture de Paris ; que cela procurerait encore de Touvrage pour le même peuple ; que tout ce qui en pourrait retarder l'exécution, ce serait le contre-temps fâcheux de la guerre, que la France était obligée de soutenir contre ses ennemis ' » .

^ Dépôt général des fortifications, t. IX.

' Voir V Appendice à la fin du volume.

' Cité par M. Raudot, ancien député, dans un très-curieux travail sor la famille de Yauban. (Bulletin de la Société d'étudcA d'Avallon^ année 1864.)

Son activité intellectuelle dépassait encore son activité physique. L^esprit toujours en éveil, Timag^nation toujours en travail, Yauban écrivait beaucoup. Sans parler de sa correspondance administrative et militaire , qui comprend plusieurs milliers de lettres dont certaines ont cent ou deux cents pages d'étendue, il a laissé une foule de mémoires, de projets et de rapports sur les sujets les plus divers. Quelques-uns de ces travaux ont été publiés sous le titre d'Oisivetés * . Rien que par Ténoncé des sujets traités, on peut se rendre compte de Tétonnante variété du génie de Yauban :

« L'importance dont Paris est à la France. — Traite d'une excellente noblesse. — Mémoire des dépenses sur lesquelles le roi pourrait iaire quelques économies. — Moyen de rétablir nos colonies de TAmérique et les accroître en peu de temps. — Le canal du Languedoc. — Plusieurs maximes sur les bâtiments. — Traité de la culture des forets. — La cochonnerie, ou le calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant plusieurs années. — Moyen d'améliorer nos troupes et de faire une infanterie perpétuelle très-excel lente. — Attaque et défense des places, etc.... »

Tous ces travaux n'ont pas une importance égale, mais tous sont remarquables par la profondeur des aperçus, l'originalité de la pensée, l'étendue des connaissances; tous enfin sont marqués au coin du bon sens.

Sa valeur sur le champ de bataille n'était pas de l'élan, mais un effet de sa volonté. Il ne cherchait pas le danger

' Nous aurons occasion, dans notre Appendice , d'étudier à part quelques-uns de ces travaux.

HISTOIRE DE VAUBAN. t47

et ne mettait pas sa gloire à braver inutilement la mort. Il s'exposait dix fois par jour, mais dans un but déterminé, afin de voir tout par lui-même et de se rendre un compte exact des travaux qu'il ordonnait. Présenta Touverturede la tranchée, il suivait pas à pas les progrès des travailleurs ; le premier sur les lieux, il y restait le dernier et présidait en personne à la construction des parallèles c^ des batteries. Ménager du sang des soldats comme hommt; de guerre ne le fut jamais, il comptait pour rien ses risques personnels et dédaignait pour lui-même les précautions qu'il imposait à ses ingénieurs et à ses soldats. Il ne courait pas au canon avec Tardeur presque irréfléchie d'un Yillars où d'un d'Ârtagnan ; mais il ne reculait jamais, et son merveilleux sang-froid le tira souvent de fort mauvais pas.

Ainsi, au début du siège de Luxembourg, il n'avait voulu confier à personne le soin de reconnaitre les abords de la place. Chaque nuit il s'avançait lui-même Jusqu*à la palissade, soutenu par des grenadiers, couchés ventre à terre. A une de ces reconnaissances il fiit découvert par les assiégés ; déjà les fusils s'abaissaient prêts à £ûre feu sur lui : Yauban remarqua ce mouvement, et, avec le plus grand calme, il fit signe de la main aux ennemis de ne pas tirer, et continua de s'avancer vers eux. Les ennemis, le prenant pour un des leurs, relevèrent leurs armes et le laissèrent continuer tranquillement son opération. Yauban atteignit ainsi les palissades du chemin couvert, l'examina, sonda les glacis à plusieurs endroits, et s'en revint tranquillement, sauvé par son sang-froid, sa présence d'esprit et Texcès même de sa témérité *.

' Allest, Histoire du génie»

t48 HISTOIRE DE YAUBAN.

Aucune considération ne put jamais l'empécher d'accomplir son devoir jusqu'au bout. Louvois Tadjure en termes pressants, impérieux, de se ménager; le roi lai ordonne formellement de n'aller à la tranchée que dans des cas exceptionnels; les généraux sous lesquels il sert, et qui sont responsables d'une vie si précieuse ' , le consignent au quaiiier général : rien ne le retient, rien ne l'arrête. Sur ce chapitre il est indiscipliné, intraitable. On est toujours ceitain de le trouver à l'endroit le plus exposé, là où son action sur les hommes et son autorité sur les ingénieurs sont le plus utiles, le plus efficaces.

Vauban ne parait avoir jamais ressenti l'ivresse do champ de bataille, et c'est à peine si dans toute sa carrière il compte ce qu'on est convenu ^ d'appeler une action d'éclat : le passage de T Aisne , à la nage, sous le feu de rennemi. On ne se figure pas Vauban, l'épée à la main, se jetant dans la mêlée et forçant les lignes ennemies. 11 compiYuait autrement les obligations de sa charge et traitait d*« Ànerie * toute action d'éclat inutile, toute bravade intempestive. Les jours d'assaut, il restait à son poste, c'est-sWlirt* en arrière des lignes de comlvattants, se portant sur tous les |xnnts menacés, faisant réparer les dégâts

< • J« n^Ai jjiiiMÙ po eaipf(i»<r M. ée Vaokan d^allrr da«s U rille ^H'mUnC r4ltJh)iie dt U cîtJidelW de Courtrai) ; il m'a promb poèitÎTem^nt «luM »« fcKM^rjut d« «h> Io^« où U «e ferait rentlre co»{Ue par M>« iiy^%i<^irit «W ce <|«ù «r pa^jvraii. J'ai lè i e ckar^ M. le marquis 4*Hii\r4if« d« ne le |HMttt ^«itter et Je fei p éc Wr d'approciter de b c«ImMW« N\^m$ aT\M»$ |vm^ m^mms brvMÙUer là-^le»»» ; t^mu savex qu'on Me W pHirerme |vm \X M i i e o«i rowlraîl; et sa q«ri|«'as Bérite d*étre |>VN\»>«lr« yt wMk< ai»«fy q«ie ce «i^cst pas «k>î, » L«trr de d*Hamières k

HISTOIKE DE YAUBAN. 249

causés par le feu de l*ennemi et donnant à tous Texemple d'une intrépidité et d'un sang-froid inaltérables.

Huit fois blessé, mais jamais très-^prièvement , il avait bllu Tarracher de la tranchée pour le soigner ; à peine pansé, il se faisait porter sur les travaux et continuait de diriger les opérations.

Si dur pour lui-même , Yauban c'iait d'une humanité sans bornes pour ses subordonnés. Non-seulement il veillait avec un soin scrupuleux au bien-être de srs soldats, s efforçant de leur alléger les fatigues de la campagne; mais il s^était fait une règle absolue de ne jamais exposer leur vie inutilement. Attaquer prématurément une position, livrer assaut avant que toutes les dispositions préventives aient été prises, lancer des troupes à découvert sur les travaux des assiégés, lui paraissait le plus odieux des crimes.

« L'émulation qu'il y a entre les officiers généraux , écrit-il , fait souvent qu'ils exposent les soldats mal à propos, leur &isant faire au delà de leur possible , et ne se souciant pas d'en faire périr une centaine pour avancer (piatre pas plus que leurs camarades. Ce que je trouve de plus surprenant, c'est qu'on verra ces messieurs, lorsqu'ils auront été relevés de tranchée, raconter et se vanter d'un air suffisant et content qu'ils auront perdu cent ou cent cinquante hommes pendant leur garde , parmi lesquels il y aura peut-être huit ou dix officiers. Y a-t-il de quoi se réjouir? Et le prince n'est-il pas bien obligé à ceux qui font avec la perte de cent hommes ce qui se pourrait &ire parfiaitement avec celle de dix, moyennant un peu d'industrie ? « En vérité, si les États ne périssent que faute de bons

hommes pour les défendre , je ne sais pas de châtiments assez rudes pour ceux qui les font périr mal à propos. Cependant il n'est rien de si commun parmi nous que cette brutalité qui dépeuple nos troupes de vieux soldats et iàit qu'une guerre de dix années épuise tout un royaume '. •

Responsable devant Dieu de la vie des hommes, il était presque aussi avare du sang des ennemis que de celai des Français. Son ambition, le rêve de sa vie, aurait été d'investir une place si adroitement, de la bloquer avec tant d'art, de pousser les travaux d'approche si avant, que l'ennemi, en présence de l'impossibilité absolue de se défendre , mit bas les armes sans coup férir. Et cette espérance n'est pas chimérique, comme on serait tenté de le croire. Yauban a tellement étudié les termes de ce problème, il est parvenu à combiner si admirablement ses moyens d'attaque et à paralyser les résistances des assiégés, que, dans les dernières années de sa vie, il en était arrivé à réduire des places de premier ordre, Ath par exemple , défendues par une garnison nombreuse, sans pertes notables d'aucun côté.

On ne peut se figurer ce qu'il lui fallut déployer de porsévéranoo, de force, de volonté et de grandeur d'àme pour arriver à ce résultat. Dans les premières années de sa carrièiv, alors qu'il n'avait pas encore acquis une autorité incontestable, le roi et les généraux entravaient son auivnv Souvent le roi, sans attendre la fin des travaux d'approche , insistait pour brusquer le dénoûment et donner Tassant. Vaulvan résistait; seul de son avis, il tenait tète au i^oi et au conseil de guerre , démontrant que la

^ AÊA'^mi^irt ;N»Mr serrir J*imstructiim d^HS la eamJuiie des sièges.

HISTOIRE DE VAUBAN. t51

récipitation dans Tattaque compromettrait le succès de entreprise et exposerait nos troupes à découvert, tandis (u en patientant quelques jours, la place, réduite à Timpuissance par Fachèvement des travaux, serait obligés de se rendre sans qu'il en coûtât la vie à personne. « J'aimerais mieux, ajoutait-il, avoir conservé cent soldats à Votre Majesté que d'en avoir ôté trois mille à l'ennemi. Vous perdrez tel homme, disait-il au roi, qui vaut mieux que le fort. »

D'autres fois il devait tenir tète aux officiers de cour qui, Citigués des longueurs d'un siège, brûlaient de se mesurer corps à corps avec l'ennemi et ne comprenaient rien aux lenteurs calculées de Vauban. Il lui fallait une abnégation non commune pour résister à cette guerre sourde des courtisans. Insensible aux railleries, aux sarcasmes et aux soupçons ontrageux pour sa bravoure , il poursuivait ses travaux avec un calme inaltérfiible , sans que Ton ait pu jamais lui reprocher d'avoir compromis, par précipitation oa imprudence, la vie du dernier des soldats \

Son aversion pour les attaques de vive force n'avait d'égal que sou horreur pour les « bombarderies » . Cette horreur instinctive, qui n'avait rien de la sensiblerie déplacée chez un homme de guerre , s'était accrue par l'expérience. Vauban avait pu se convaincre que ce moyen barbare de réduire une ville ne produisait au point de vue militaire que des efiFets hors de proportion avec les dépenses, les difficultés et surtout avec l'odieux d'une mesure

' k La précipitation dans les sièges ne hk*e point la prise des places, ■> recule souvent, et ensanglmte toujours la scène. • (Attat/ue des Mty^ «3.)

tSS HISTOIRE DE VAUHAN.

qui coulait la vie à des victimes innocentes. Vaubân estime que la bombarderie ne serait efficace que si l'on pouvait réduire en cendres toutes les maisons de la ville et détruire ses murailles. Or, comme l'artillerie, surtout à cette époque, est impuissante à produire des résultats aussi décisifs, à quoi bon se donner l'i^rnominie d'une mesure inutilement sanguinaire? Sur ce point encore il eut à lutter contre Louvois, qui s'élait pris d'un bel amour des bombarderies et qui, sans la résistances de Vauban, eût érigé cette utu'ma ratio en règle générale pour (ous les sièges. Dans tous ses rapports et mémoires, Vauban combat les idées du ministre et démontre l'inefficacilé des bombarderies. Louvois, éclairé par l'évidence, revint-il à des sentiments plus bumains, ou Vauban se refusa-l-il à exécuter jusqu'au bout les ordres de son supérieur? On ne saurait se décider avec exactitude. Mais ce qui demeure constant, c'est que le nom de Vauban n'est attaché an souvenir d'aucun bombardement.

Vauban exigeait de ses subordonnés une exaclilude et une discipline extrêmes dans le service. Vif dans la réprimande, il était incapable de garder rancune, et sa ma tivaise humeur ne l'empêchait jamais de rendre justice ans qualités et aux talents de ceux de ses ingénieurs dont il avait le plus à se plaindre au point de vue de l'insubordination.

Une seule chose qu'il ne pardonnait jamais, c'étaient les manquements ii l'honneur :

B Je suis, écrivait-il, toujours pour le pardon des fautes d'esprit, parce qu'elles ne sont pas volontaires, que les hommes ne se sont pas faits eux-mêmes, et qu'il suffit de l'être pour être sujet à faillir ; mais je ne pardonne pas

HISTOIKE DE YAURAN. tM

ux fripons avérés. Je suis toujours pour qu^on les puisse à la rig^aeur *. »

Donnant lui-même l'exemple de la plus scrupuleuse attention aux moindres détails de sou service , il ne souf- Grait aucun manquement au devoir. Mais s'il demandait beaucoup à ses inférieurs, il savait reconnaître les services rendus. Avec quelle insistance il réclamait des récompenses, des grades, des pensions pour ses ingénieurs qu'il appelle ses camarades, ses eniants! Avec quelle chaleur il fifiât valoir les services à ces « mailyrs deTinfanterie» ! Avec quelle persévérance il s'attache à améliorer leur condition, à relever leur situation jusqu'alors si infime et si injustement déconsidérée ! Avec quelle délicatesse il leur venait en aide, partageant avec eux les gratifications qu'il tenait de la munificence royale, disant que ce n'était qu'une restitution de ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi*!

S'il avait quelques reproches à adresser, il le faisait sans aigreur, avec une fermeté douce bien plus efficace que la brutalité ou l'emportement. Ainsi un de ses ingé-

' Vaoban à Lepelletîer, 29 juin 1693. (Dépôt des fortifications, U VIJI.)

^ Vaoban ne se contentait pas seulement de recommander les ingénieurs de son service ; le mérite trouvait toujours accès auprès de lui : témoin cette lettre qu'il écrivait de Brest, en 1694, au ministre de la autfinc pour lui recommander Jean Rart^ alors peu connu :

■ Ayez encore la bonté, s'il vous plaît. Monseigneur, de vous

sonvenir du «ienr Jean Bart, de Dunkerque ; c'est un très-bon sujet k qni il est temps que vous fassiez faire un cran. Et puisque je suis après, j'oserai encore prendre la liberté de vous faire souvenir de M. de FricambauJt, qui est fort bon officier et fils d'un homme illustre et de mon paya, qui est une chose bien rare. »

t54 HISTOIRE DE VAUBAN.

nieurs, Cladeck, a manqué gp:*avement à la discipline en se permettant d'envoyer directement des projets à LouToif sans passer par Tinte^^médiaire de Yauban, dont il critique vivement les dispositions. Celui-ci Tadmoneste en ces termes :

« Il y a longtemps sans doute que tous devez avoir appris que je suis guéri, et en état de travailler; cependant je n'apprends point de vos nouvelles, et vous proposez tous les jours des desseins nouveaux à M. LooTois où les miens ne sont pas ménagés. Cependant Tusageest, parmi les honnêtes gens de notre métier, de s adresser à moi avant toutes choses et de me proposer leurs difficultés et ce qu'ils y trouvent à redire. Comme je ne suis pas indocile, je me corrige, ou je leur explique mespcDsées. Vous aurez pu remarquer, par la lettre apostillée sur Mézières, que je n'étais pas ivre quand je fis le projet, et que, iaute d'être bien informé de ma pensée, vous allici donner dans quantité d'absurdités condamnables comme vous avez fait précédemment.

« Vous avez, en un mot, si méprisé mes projets que vous n'avez daigné les demander, en quoi vous avez très-mal fait, car c'est faire le procès aux gens sans les vouloir entendre... Voilà un petit avis que je vous donne dan» le même esprit de bonté que j'ai toujours eu pour vous , autrement je n'avais qu'à vous laisser faire. Comme tou» les desseins tant soit peu considérables me reviennent quand je suis en santé, Dieu sait les corrections, etconim^ quoi les fautes seraient mises au jour à qui en voudraituser tout autrement que je ne le fais '. »

. * *B> février. 1691., (Dépôt de la guerre.)

HISTOIRE DE VAUDAN. 255

 un jeune ingénieur en garnison à Casai, il donne les »nâeil suivants :

• J'ai reçu votre lettre du 2 de ce mois , par laquelle japprends que vous êtes en garnison à la citadelle de Casai où je crois que vous commencez à vous ennuyer ; il nest pas cependant temps de le foire, bien au contraire; G est un poste d^honneur où il faut être ravi de se trouver présentement. Approchez-vous des ingénieurs le plus que TOUS pouvez, et s'ils ont besoin d'inspecteur sur le travail, offirez-vous-cn d'en servir volontairement ; si vous lefieiites, qae ce soit avec assiduité , application et longtemps ; si TOUS réussissez et que vous fassiez bien , je le saurai par eux, et, pour lors, je me mettrai en devoir de vous aider ; si TOUS faiites mal ou que vous ne vous rendiez pas capable, toutes les recommandations du monde ne serviront de rien. J'ai appris ces jours passés qu'il y avait cinq ou &ix officiers de votre régiment qui avaient déserte comme des infâmes; ces gens-là traînent chacun une potence à leur col et n'oseront rentrer dans le royaume, car trèssûrement ils y seraient pendus ; voilà une des plus vilaines actions qui aient jamais été faites' . »

Bienveillant et paternel avec ses inférieurs, Vauban saTait ce qu'il devait à ses supérieurs et leur témoignait en toute occasion le respect dû à leur personne et à l'autorité dont ils étaient revêtus. Cette attitude rigoureusentent correcte n'avait rien de commun avec la bassesse ou l'obséquiosité. Toujours digne, indépendant, il possédaitau suprême degré le sentiment de sa valeur. A Louvois,

<iui lui a adressé des reproches mal fondés et vertement

' Pignerol, 7 noTembre 1692. Cité par M. Raadot. ..' "

fl ■

formules sur la condaite de certains travaux, il répoDd en ces termes :

a Quand je serais un innocent qui n^aorait jamais m de fortifications ni d'attaques de places , vous ne me traiteriez pas plus mal, ni avec plus de méfiance que toos faites, sur les digues à refaire le long du canal de Bergues. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je n'y toudierai assurément pas, si vous ne parlez autrement. Sur cela prenez telle mesure qu'il vous plairai »

Un autre jour , impatienté par les objections réitérées de Louvois touchant les travaux de Dunkerque, il lui écrit :

Il Souvenez-vous que voilà un an que vous objectez contre l'établissement de cet ouvrage à cornes, à même temps que vous insistez pour une redoute , en fisiveur de laquelle il n'y a pas un mot de bon sens à dire, et cela contre qui ? Contre moi qui suis sur les lieux, avec mes yeux et toutes les lumières qu'il a plu à Dieu de me départir, qui fais métier de bâtir des fortifications et d'en faire prendre, et l'homme, en un mot, à qui, jecrois,vous ne prétendez pas rien disputer sur cela. Décidez donc tout ce qui vous plaira d'autorité sur cet article, et ne prétendez plus me convaincre par raison , puisque je l'ai tout entière de mon côté, et, au nom de Dieu, finissons la chicane puisque ni plus ni moins, après celle-ci, je ne réponds plus sur la redoute ni sur la corne *. »

Tout autre que Vauban, qui se serait permis de tenir un langage aussi indépendant, n'aurait pas tardé à ressentir les effets de la colère de l'impérieux ministre. Mais

« 4 juillet 1678. (Dépôt de la guerre.) ^ Dépôt de la guerre, 5 septembre 1678.

HISTQIRE DE VAUBAIS. S57

LouTois avait une telle confiance dans le mérite et le caractère de Yauban qu*il acceptait sans se fiâcher les mercuriales de son subordonné et finissait presque toujours par reconnaître ses torts.

D'ailleurs, Yauban revenait volontiers sur un mouvement de vivacité, et quand il craint d'avoir excédé en franchise, il croit devoir s*en excuser :

■ Je vous supplie très-humhlement, écrivait-il à Lou- Tois, d'avoir un peu de créance à un homme qui est à Vous, et de ne vous point fâcher si, dans celles que j'ai rhonneur de vous écrire , je préfère la vérité , quoique mal polie, à une lâche complaisance qui ne serait bonne qu'à vous tromper, si vous en étiez capable, et à me déshonorer. Je suis sur les lieux ; je vois les choses avec appréciation, et c'est mon métier que de les connaître ; je sais mon devoir, aux règles duquel je m'attache inviolablement, mais encore plus que j'ai l'honneur d'être votre créature, que je vous dois tout ce que je suis, et que je a'espère que par vous ; ce qui étant de la sorte, et n'ayant pour but que très-humble et très-parfaite reconnaissance, ce serait bien y manquer et me rendre indigne de vos bonnes grâces si, crainte d'une rebuffade ou par l'appréhension de la peine , je manquais à vous proposer les véritables expédients qui peuvent faciliter le ménage et avancement de cet ouvrage-ci, et de tous ceux que vous me ferez l'honneur de me commettre. Trouvez donc bon, s'il TOUS plaît, qu'avec le respect que je vous dois, je vous ^se librement mes sentiments dans cette matière. Vous ^Tez mieux que moi qu'il n'y a que les gens qui en usent de la sorte qui soient capables de servir un maître comme flfeut. »

S5S HISTOIRE DE YAUBAN.

— - « Je ne comprends pas, lui répond Louvois, ce que veut dire la fin de votre lettre , par laquelle' il me semble que vous vous excusiez de me dire la vérité avec trop de firanchise. Je ne pense point vous avoir jamais témoigné désirer autre chose que de savoir, et je vous répète présentement que , si j'ai à espérer quelque reconnaissance de vous avoir donné occasion de faire votre fortune, ce ne sera jamais autre chose que d'être informé, à point nommé, de ce qui se passe et de ce que vous croyez que Ton doit foire , quand même que vous auriez connu par mes lettres que cela est contre mon sens. »

Découvrir la vérité, la dire bien haut à qui que ce soit, et quelles qu en puissent être les conséquences, telle a été la règle invariable de Yauban pendant toute sa carrière. Il arrivait parfois que les ministres, étonnés et scandalisés du ton de franchise qui régnait dans ses lettres, n osaient les soumettre au roi. Yauban n'accepte pas ce compromis. « Le roi, de qui j'ai l'honneur d'être connu à fond , écrit-il à Le Peletier, est accoutumé à toutes mes libertés , et dès que je cesserai d'être libre, il me prendra pour un homme qui devient courtisan et n'aura plus de créance en moi. H vaut mieux , s'il vous platt, avoir la bonté de lui dire les choses comme je les écris. Sa Majesté, sachant mieux que personne que je n'ai nulle intention, me pardonnera plutôt qu'un autre les grossièretés qui m'échapperont '. »

La franchise chez Vauban n'avait rien de brutal, et il savait, quand il le fallait, dire la vérité sous la forme la plus discrète et la plus spirituelle. Ainsi il avait constaté, dès 1^ début de sa carrière, que la présence du roi aux armées

1 Brest, 19 avri 11695. (Dépôt des fortifications.)

étail une cause d*embari*as pour les généraux et d'encombrement pour les troupes. Faire comprendre à Louis XIV ([u'il devrait renoncer à exercer le commandement effectif des armées, ce n'était pas une tâche aisée. Yauban choisit bien son moment. Après la paix de Nimègue , alors qu'il était question de sérieuses économies sur le budget de la guerre, Yauban rédigea un mémoire en tète duquel il réclamait, sous prétexte d'économie, l'éloignement du roi du centre des opérations militaires.

c Si Sa Majesté, écrit-il, veut bien désormais se réduire à fedre le personnage d'un grand roi, qui est le seul qui conrienneàsonâgeetàsagrandeur, au lieu de celui d'un de ses généraux, ou tout au plus de son connétable, pendant que toutes les parties de son royaume souffrent de son absence dans le temps que sa présence y est plus nécessaire, elle fera un très-grand plaisir à sa cour et à tous ses sujets, et épargnera annuellement plus de six cent mille livres

« Si Sa Majesté voulait encore faire la même chose à l'égard de Monseigneur, elle ferait un véritable plaisir à ses peuples, que le souvenir des maladies de l'État, toujours inséparables des minorités, effraye, et fait qu'ils ne peuvent sans étonnement voir exposer l'héritier présomptif de la couronne comme un simple officier général, et cette frayeur, qui se commmunique aux armées, y fait un embarras capable de causer le trouble dans un jour d'occasion par la crainte où tout le monde serait de le perdre. Cet article vaudrait encore une épargne au roi de plus de cent cinquante mille livres ^ »

^ Sommure des dépenses sur lesquelles on pourrait faire quelques

économies.

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