‹ Histoire de VaubanChapitre 13 sur 35 · IT · texte numérisé non relu

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On conviendra qu'il était difficile de traiter un sujet aussi délicat avec plus de finesse et de bonheur.

Pour toutes les questions touchant à son art, Yauban savait, quand il le voulait, faire toutes les concessions compatibles avec le bon ordre du service ; mais si son honneur était en jeu , alors il n'acceptait ni remontrances ni compromis. Il donna un jour une preuve éclatante de son indépendance.

En 1671, plusieurs officiers de la garnison d'Ârras se plaigpairent directement au ministre de la guerre d'injustices et de fraudes dont leurs soldats employés aiux travaux des fortifications auraient été victimes de la part des ingénieurs. Louvois écrivit à Yauban pour lui reprocher de ne Tavoir pas tenu au courant de ces incidents et lui ordonner de Tinformer immédiatement de tout ce qui s'était passé. A travers la modération des termes de la lettre ministérielle, perçait une certaine aigreur et surtout une méfiance injurieuse pour les ingénieurs et leur chef. Vauban protesta en termes indignés. La lettre qu'il écrÎTit à Louvois mérite d'être citée en entier, car jamais l'innocence outragée n'a trouvé de plus nobles accents.

« Il est de la dernière conséquence, écrit-il à Louvois, d'approfondir cette affaire, tant à l'égard du préjudice que le service du roi en peut recevoir, si ces messieurs ont dit vrai, que de la justice que vous devez à ceux qui, pour faire leur devoir trop exactement , sont injustement calomniés. Recevez donc s'il vous plaît, toutes leurs plaintes. Monseigneur, et les preuves qu'ils offi^nt de vous donner. Que si vos grandes affaires vous occupent trop, commettez-y quelque honnête homme qui examine bien les choses à fond et qui vous en rende compte

après; car, encore une fois, il est de la dernière conséquence d'approfondir cette afiaire. Ne craigpnez point d^abfmer Mongevrault et Voilant ', s'ils sont trouvés coupables. Je suis sûr qu'ils n'appréhendent rien là-dessus ; mais quand cela serait, pour un perdu , deux recouvrés.

« Quant à moi , qui ne suis pas moins accusé qu'eux et qui, peut-être, suis encore plus coupable, je vous supplie et vous conjure, Monsei{jneur, si vous avez quelque bonté pour moi, d'écouter tout ce que l'on pourra dire contre, et d'approfondir, afin d'en découvrir la vérité ; et si je suis trouvé coupable, comme j'ai l'honneur de vous approcher de plus près que les autres , et que vous m'honorez d'une confiance plus particulière, j'en mérite une bien plus sévère punition. Gela veut dire que, si les autres méritent le fouet, je mérite du moins la corde ; j'en prononce moimême l'arrêt, sur lequel je ne veux ni quartier ni grâce. Mais aussi, si mes accusateurs ne peuvent pas prouver ou qu^ils prouvent mal, je prétends que l'on exerce sur eux la même justice que je demande pour moi. Et sur cela, Monseigneur, je prendrai la liberté de vous dire que les affaires sont trop avancées pour en demeurer là ; car je suis accusé par des gens dont je saurai le nom, qui ont semé de très-méchants bruits sur moi, si bien qu'il est nécessaire que j'en sois justifié à toute rigueur. En un mot, TOUS jugez bien que , n'approfondissant point cette affaire, vous ne me sauriez rendre justice, et ne me la rendant point, ce serait m'obliger à chercher les moyens de me la &ire moi-même, et d'abandonner pour jamais la fortification et ses dépendances.

' Deux ingénieort tous «es ordres.

tt Examinez donc hardiment et sévèrement, bas toute tendresse ; car j'ose bien vous dire que, sur le fiait d^une probité très-exacte et d'une fidélité sincère , je ne crains ni le roi, ni vous, ni tout le genre humain tout ensemble. La fortune m'a fait nattre le plus pauvre gentilhomme de France, mais, en récompense, elle m'a honoré d'un cœur sincère, si exempt de toutes sortes de firiponnerîes qu'il n'en peut même souffrir l'imagination sans horreur '. »

« Cette lettre, dit Sainte-Beuve, est à encadrer dans on cadre d'or ; elle est à mettre à côté de telle page de l'Hôpital, de telle allocution de Gerson, de telle réponse de-ces vieux et grands parlementaires Achille de Harlay ou de la Yacquerie. C'est l'éloquence du cœur toute pureet toute crue '. »

Il est à peine besoin d'ajouter que l'enquête tourna à l'honneur de Yauban, et que sa probité sortit triomphante de cette nouvelle épreuve.

Comme tous les hommes, Yauban était sujet à se tromper ; il avait des préjugés , des antipathies , des aversions inexplicables ; mais un des traits saillants de son caractère, c'est que jamais ses travers n'ont obscurci son incomparable bon sens, ni faussé la rectitude de son entendement. Ainsi, en 1694, le gouvernement du roi avait décidé l'organisation des milices bourgeoises de la Bretagne et la nomination des chefs à Félection. Si un homme devait approuver cette mesure démocratique et voir avec satisfiaction les bourgeois et les paysans investis de gradess réservés jusqu'alors aux nobles, certes c'était Yauban —

' 5 décembre 1671.

* Aoui^ux Lundis. Loqtoîs. 1861.

HISTOIRE DE VADBAN.

l'ami et le défenseur du menu peuple, l'adversaire des castes, le feirent antagoniste des privilèges. Mais Vauban comprend combien cette mesure sera funeste à la discipline, préjudiciable à la bonne organisation de nos forces armées ; il fait taire ses sympathies et se prononce avec yéliémence contre cette innovation. ■ Je ne sais quelle raison, écrit-il à Pontchailrain, a pu induire le roi à ^ire des paysans capitaines de paroisse , à la nomination de leurs concitoyens; cela me passe. Ce que j'en sais de bien certain, c'est que de tous ceux que j'ai trouvés de tels, ÎI n'y en a pas un seul qui ait la moindre teinture de guerre ; ils n'ont ni autorité pour se faire obéir, ni créance, ni savoir, ni dignité, ni rien qui sente le commandement; ce sont des paysans lourds et grossiers qui n'oseraient reprendre aucun de ceux qui sont sous leur commandement ; aussi n'en lire-t-on service qui vaille. Je vous en donne avis comme d'une très-mauvaise chose qui mérite correction. Il y a des gentilshommes à choisir ; le pays en est plein ; pourquoi ne pas prendre de ceux-là , puisque naturellement ils ont de l'autorité sur les paysans, et sont faits pour s'en faire obéir, et qu'appréhendant plus les reproches, ils sont moins sujets à faillir? Je ne sais qui a pu donner un tel conseil , mais je puis assurer qu'il est tout des plus mauvais, et Dieu me garde d'être jamais obligé à me servir de telles gens pour une action d'hon-

Quelques jours après, il écrivait sur le même sujet : Je ne puis m'empécher de prendre la liberté de vous dire encore qu'une des plus orduriéres fautes qu'on ait

1 BrcK, IS octobre 1694. (Archive; de U marine.)

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faites dans ce pays-ci a été la cassation des gentUshommes capitaines de paroisse , pour substituer; en leur place des paysans qui n'ont ni bouche ni éperons , ni cœur ni honneur. Il me parait qu'il est de cela comme de quelqu'un à qui on couperait le bras parce qu'il aurait mal au bout du doigt. Serait-ce là un bon remède? Non. Il n'yaîait f qu'à bien châtier ceux qu'on aurait trouvés en &ute, sans détruire un établissement naturel qui était raisonnable, e( sur qui on pouvait compter pour quelque chose. J'ai ooî dire que c'est M. de Pommereuil qui est Tauteurdece bel avis ; si cela est, il est bien digne de lui ' . *

Yauban n'avait pas une grande tendresse pour la presse périodique , mais la rectitude de son génie lui révélait la force de son opinion et de la vérité dans la conduite des affaires humaines; il comprenait que la presse était on des plus puissants moyens d'action pour un gouTemement, et il aurait voulu que Louvois, au lieu de bâillonner U presse, sût donner une impulsion active et intelligente aux journaux : « Je ne puis plus souffirir, écrivait-il à Louvois, le 14 juillet 1674, je ne puis plus soufirir la stupidité de votre gazetier ; il faut ou que vous y mettiez bon ordre ou que vous trouviez bon que je présente un placet au roi y tendant à ce quil plaise à Sa Majesté de supprimer la Gazette et toutes les ridicules relations quon nous imprime tous les jours, ou de donner cet emploi à quelque plume hanlie et enjouée ; je veux bien qu'elle soit sincère, mais il nVst pas défendu en matière de gazette d'orner une In^nne nouvelle non plus que d'en adoucir une mauvaise ; enfin j'en voudrais un qui fût capable de tourner

eu ridicule (mais bien à propos) celles de Hollande et de

Bruxelles sur Tinfinité d'hyperboles qu'ils nous débitent ;

car il est fort honteux à nous qu'il paraisse à «toute TEu-

tope qa^on parle mieux firançais dans les pays étrangers

que chez nous.

«Je sais que TOUS traitez la Gazette de bagatelle, mais ils n en font pas de même , et je crois qu'ils ont raison ; car, après tout , elle a pouvoir sur la réputation ; et ceux qui ne voient pas ce qui se passe sur lieux ne peuvent guère juger de nos actions que par là. Vous même, Monseigneur, la lisez avec application. Pour conclure, l'emploi en est assez bon pour mériter l'occupation d'une plume très-délicate ; le royaume en foisonne, faites-en essayer de toutes façons sans faire semblant de rien, et servezvous après de celle qui vous accommodera le mieux '. «

L'opinion de Yauban sur les armées improvisées est ausâ curieuse à connattre. Voici en quels termes il juge l'organisation des forces levées à la hâte en 1695 et qui comprennent toutes les classes de la société :

< Ce sont autant de régiments de noblesse composés Je plusieurs compagnies, les unes fortes, les autres faibles, les uns à pied par impuissance d'être mieux , et les autres à cheval sur roussins, cavales, chevaux de charrettes et I)idets; ce qui, joint au peu de subordination, fait le plus luauTais composé et à mon avis les plus méchantes troupes du monde.

« II y a des gens de qualité et de courage qui ont de la bonne volonté ; quelques-uns ont du bien, mais en petite <iuantité ; la plupart sont pauvres et très-mal montés ;

* Cité par M. Roasset, Histoire de Louvois.

procureurs , notaires et avocats qui ont de petits fiefs, et plusieurs autres de professions au^essous de celle-là qui ne dérogent point en ce pays-ci. Il y a encore parmi cela quantité de pauvres gentilshommes qui n'ont rien du tout et qui se présentent à pied aux revues et demandent le lendemain congé, comme gens qui n'ont pas de quoi vivre hors de chez eux '. »

Yauban n'était pas, comme on Ta dit, Tadversaire sptématique de la noblesse. Certains passages de la Dtm royale ont pu donner lieu à ce malentendu, mais il n'en est pas moins vrai qu'il a développé dans un mémoire intitulé : fdée d'une excellente noblesse^ des vues trèsjustes sur l'organisation, le recrutement et les attributions de la noblesse telle qu'il la comprenait *.

Oti n'aurait qu'une idée incomplète de Yauban si Ton ne âftvait que chez lui les vertus de l'homme privé égalaient les mérites de l'homme public. Simple dans ses manières et dans ses vêtements, sobre dans ses goûts, généreux, charitable, accessible à tous, dévoué à ses amis, on ne peut le comparer qu'à Catinat, qui, au milieu d'une cour corrompue, avait conser\'é des habitudes antiques. Ses mœurs étaient austères, irréprochables ; sa fDi sincère et j>ar conséquent tolérante. Son courage civil était au niveau de sa bravoure militaire, et pour n'en donner qu'une preuve, nous rappellerons que, seul de toute rarnuV, il eut le courage de protester par deux fois et dans tics termes presque passionnés contre la révocation do Tcdit de Nantes.

1 ArvKiviM de U niJinne, 1695.

* Ntxijt «iirt>n« occ^jàon, djins un des cKapicres sniruit», dVtiidier eO d^aîl ce mèaMàrY ei cduî ^'il «dressa «o roi sur le nppel des kuçueDots--

Dans cette existence si bien remplie, on cherche une aiblesse, une passion personnelle, Tamour des plaisirs, lu luxe ; on ne la trouve pas. Peut-être pourrait-on reprocher à Yauban de n'avoir pas été assez magnanime dans le pardon des injures, témoin la rancune qu'il conserva toujours contre Colbert. Peut-être souhaiterait-on de le voir plus accessible à certains sentiments humains qui touchent à la famille. Mais quelle admirable unité, quelle grandeur, quel dévouement, dans cette vie consacrée tout entière au service du roi et aux intérêts de la patrie, et sur laquelle rayonne comme une pure lumière le sentiment du devoir !

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