CHAPITRE XI
Incendie du Palatinat, — La coaliUon te reforme. — tnvealissement de Mons. — Prise de la ville. — Disgrâce et mort de Louvoie. — Maladie de Vauban. — Invcatii sèment de Namur.
— Importance de cette place, — Cohom. — Immenses préparatifs organisés par Louis XIV. — Arrivée dn roi à l'armée. — Faaie déployé par la cour. — Ouverture de la tranchée contre
la ville Péripétie» de la lutte. — Capitulation de la ville. —
Siège du ibil Guillaume. — Prise du fort. — Cohorn prisonnier.
— Âltaque contre le cliâteau. — Capitulation des derniers défenseurs de la place. — Traits de courage et d'humanité. — Vauban reste à Namur pour réparer les tbriiRcalioDS. — Il réclame en vain des secours en hommes et argent. — L'ennemi investit Namur. — Défense de Boui)lers. — Reddition de la place. — Différence entre les deui sièges.
Tandis que Vauban, de retour de son séjour dans le Morvan, inspectait les côtes de la Bretagne et de la Normandie, l'orage formé par la coalition de l'Europe entière devenait tous les jours plus menaçant. Pour prévenir une attaque sur nos frontières de TEst, Lourois résolut de ruiner toutes les places du Palatînat et de ravager le pays à une grande distance, de manière à enlever à l'ennemi la possibilité de s'abriter ou de se ravitailler dans une contrée changée en désert.
On sait avec quelle barbare ponctualité furent exécutés les ordres de l'impitoyable ministre. Les flammes que Turenne avait reçu l'ordre de porter dans ce malheureux pays en 1674 ne furent que des étincelles en comparaison
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du gigantesque incendie ordonné par Loutoîs et propaftf par ses lieutenants Montclar, Duras et Chamlay. Maoheim, Worms, Spire, Oppenheim^ Bingen et des centainei de villages furent rasés. Pendant plusieurs semaines des bandes armées promenèrent le fer et le feu dans ces riches contrées, semant sur leur passage la dévastation et la mort. On coupa les arbres, les vignes; on renversa les palais, les temples ; les couvents et les hôpitaux ne furent même pas épargnés. La cathédrale de Spire renfermait les tombeaia de huit empereurs ; les tombeaux furent détruits, et les cendres qu'ils contenaient jetées aux vents. Déplorable exemple donné par un roi très-chrétien qui devait trouter des imitateurs un siècle après dans les envahisseurs de la cathédrale de Saint-Denis '.
En présence de ces atrocités indignes d'une nation civilisée et qui rappelaient, en les exagérant, les forfaits des Turcs, un long cri d'indignation s'éleva dans toute l'Europe. La guerre que Louvois voulait éviter en épouvantant ses adversaires s'alluma de tous côtés. L'Empire, la Hollande, l'Angleterre et l'Espagne, unis dans un seutiment commun de haine contre la France, se levèrent en armes. Grâce à la prévoyance de Louvois qui avait maintenu sur le pied de guerre les cadres de notre armée, la France put faire fece à tous les ennemis à la fois. Vauban malade, souffrant de la fièvre et d'un rhume opiniâtre, ne prit point part à la campagne, fort heureusement pour lui, car il est probable qu'il eût été dirigé sur Mayence, que d'Huxelles défendit avec beaucoup d'énergie, mais qu'il dut abandonner faute de munitions. Au retour d'une
1 Consulter sur ce sujet les Mémoires de madame de la Fayette,
nlle, Din
t Char-
" fournée dans les places de Phîlippeville, Dinant e lemont, Vauban était revenu à Lille, épuise de fatigue. Depui^< les travaux exécutés à Yprcs, il était tourmenté
, d'une fièvre opiniâtre et d'une toux qui ne lui laissaient
' pas de répit. Vaincu par le mal, il se décida à se soigner, mais il continua de travailler aux plans et aux devis sans demander de congé et sans faire savoir au ministre sa maladie. Louvois apprit par des officiers r\ui revenaient de Lille l'état dans lequel se trouvait Vauban. Il lui écrivit r ■ Je ne m'attendais pas que, sachant la part que je prends & votre santé, j'aurais de pareilles nouvelles par d'autres
r^que par vous. Le roi ne veut pas que vous pensiez à
I ^ler à Ypres, à Dunkerque et Calais; Sa Majesté désire
f que vous vous rendiez ici ' . "
l Quelques jours après, il lui écrivait ; n Sa Majesté m'a commandé de vous mander de partir de Lille, toute affaire cessante, pour venir à Paris, oii assurément vous trouverez de plus habiles médecins qu'au lieu où vous éte^. <i Vauban vint à Versailles ; làil obtint un congé et serendit à BazDcbes, où il passa presque toute l'année de 1690. C'est là que Louvois lui adres'^alt tous les projets de'plans sur lesquels il avait besoin de ses conseils.
La campagne de 1691 s'ouvrît au mois de mars par un de ces coups de tbéàtre familiers ù Louvois et dans lesquels il était passé maître. Tandis que les troupes alliées étaient encore dans leurs quartiers d'biver, on apprit avec étonnement que Mous venait d'être investi par une armée française et avec une telle rapidité que les assiégés eux-mêmes crurent à une feinte. ■ Mons a été mvesti
jeudi 15, à sept heures du matin, écrit Louvois à M. de Pontchartrain ; le 'gouverneur a feit assembler les bourgeois pour leur dire que ce n'était qu'une feinte, et que, le lendemain, il n'y aurait plus personne, et qu'assurément les Français n'étaient pas en état d'assiéger Mous. Lorsque bier, à la pointe du jour, l'on vit encore les Français, la consternation fut grande dans la ville, et elle augmenta lorsque, sur les dix beures du matin, on fit encore arriver des troupes de tous côtés. Il parait que depuis bier à midi on mène du canon sur les remparts, et que l'on y fait des batteries. Il n'est entré personne dans Mons, et la garnison est au même état qu'elle était il y a deux mois, lorsque la plupart des officiers de troupes de Hollande et de Brandebourg sont allés à la Haye Sûre leur cour à leurs maîtres. L'on commence aujourd'hui à travailler aux lignes avec vingt mille pionniers, et en trois jours cela sera fait. »
L'armée d'investissement était formidable ; elle ne comprenait pas moins de quatre-vingts escadrons, deux cent quarante bataillons, et une artillerie nombreuse. Les vivres, les fourrages, les munitions abondaient. Jamais on n'avait vu un pareil déploiement de forces. Il n'en fallait pas tant pour réduire une place aussi médiocrement fartifiée que Tétait Mons et aussi faiblement défendue par une garnison insuffisante en nombre et prise au dépourvu. Cependant Louis XIV, à peine arrivé de Versailles avec toute sa cour, se hâte de renforcer son armée en faisant venir dix-buit escadrons et cent quarante bataillons. Au camp, on s'étonnait d'un déplacement aussi inusité de troupes. Qu'était-ce besoin de soixante mille hommes et de trente mille chevaux pour se rendre maftre d'une place
econdaire? G^est que le siège de Mons n'était qu'un pré- Leite. En investissant cette place, Louis XIV espérait attirer le prince d'Orange et livrer une grande bataille qui déciderait du sort de la coalition. Le prince d'Orange nent garde de tomber dans le piège. Vauban, avec sa franchise ordinaire, démontrait que les calculs étaient mal fiits et le prouvait à l'aide de bonnes raisons.
I Cela, disait-il, se touche au doigt et à l'œil, et se voit aussi clairement qu'une chose de £ait. Quelle apparence jaTaitril qu^une armée de secours pût réussir? Toutes ces réflenon»-là sont très-communes et ne peuvent manquer de passer par l'esprit d'un homme qui pense sérieusement à secourir une place. Gela. étant, serait-il bien possible qu'elles eussent été capables de faire prendre une telle résolution au prince d'Orange ? Pour moi, j'estime que d'avoir une telle pensée de lui serait lui faire plus de tort que de lui prendre Bréda '. »
En attendant l'arrivée du prince d'Orange qui se tenait dans une complète immobilité, les travaux du siège sui- ^nt leur cours, et Vauban dirigeait les attaques principales contre la porte de Bertaimont au sud de la place.
Après quelques jours de bombardement, la place demanda à capituler ; le 8 avril, Louis XIV fiaisait son entrée dans la capitale du Hainaut. Ge siège nous avait coûté une centaine d'hommes tués et quatre cents blessés environ. Avant de retourner à Versailles, le roi distribua des récompenses aux principaux officiers. « Le roi, dit I)angeau, le 9 avril, a donné ce matin à Vauban cent nulle firancs, et l'a prié de diner, honneur dont il a été
> SO sTril l«9i.
%7k HISTOIRE DE VAUBAN.
plus touché que de Targent ; il n'ayait jamais en rhonnew de manger avec le roi. » Mesgrigny, le chef des ingénieurs sous les ordres de Vauban, reçut deux mille pi»toles.
Peu important au point de vue militaire, le si^ de Mous eut des résultats politiques immenses. Il seffit de pierre d'achoppement à la fortune de Loutchs. Jusqu'alors le roi avait défendu opiniâtrement son mioislre contre les attaques de la cour et les cabales de madame de Montespan. Il ne put lui pardonner d'avoir fait ou si grand étalage de forces pour arriver à un si mmce lésultat : comme s'il dépendait de Louvois d'amener le prince d'Orange à se faire battre à point nommé sous les murs de Mons et de fournir à Louis XIV l'occasion de remporter un triomphe éclatant. Chose singulière, et qui prouve à quoi tient souvent la plus haute fortune politique. Si le prince d'Orange avait repris la dunpagiie, si, plus libre de ses mouvements ou plus enclin à courir les aventures, il avait accepté la bataille que lui ofiËrait le roi, les courtisans n'eussent pas tari d'éloges sur la prévoyance et l'incomparable génie d'organisation de Lou* vois. Mais par suite d'un concours de circonstances tout à feiit indépendantes de sa volonté, les efforts de Louvois avaient tourné en pure perte, et ce formidable déploiement de troupes n'avait abouti qu'à un résultat quelque peu ridicule ' .
^ Vois cet amas prodigieux
De bombes, de canons, images de la foudre, Qui jadis réduisit en poudre Les Titans trop ambitieux...
(Epitre en yers de madauie Deshoulières sur la conquête de Mods.)
Ce fut un dëchatnement. Les haines, les rancunes, les jalousies de la cour, longtemps comprimées par la foveur dont Louis XIV couvrait son ministre, se donnèrent libre carrière. Le roi lui-même, d'ordinaire plus maître de ses •entiiiients, céda an courant. Gepondant, la disgrâce de LouTois ne fut pas soudaine ; elle n'éclata pas comme un coup de foudre ; dans le cours du siège, bien des symptômes avant-coureurs avaient annoncé l'orage. Ainsi, raconte SaintrSimon, «le roi, qui se piquait de savoir mieux q[ne personne jusqu'aux moindres choses militaires, se promenant autour du camp, trouva une garde ordinaire de cavalerie mal placée et lui-même la replaça autre- * ment. Se promenant encore le même jour l'après-dinée, le hasard fit qu'il repassa devant cette même garde qu'il trouva placée ailleurs. Il en iFut surpris et choqué. Il demanda an capitaine qui Tavait mis où il le voyait, qui répondit que c'était Louvois qui avait passé par là. ■ Mais, reprit le Roi, ne lui avez-vous pas dit que c'était «moi qui vous avais placé? — Oui, Sire», répondit le capitaine. Le roi piqué se tourne vers sa suite et dit : ft N'est-ce pas là le métier de Louvois? H se croit un grand « homme de guerre et savoir tout. » Et tout de suite replaça le capitaine avec sa garde où il l'avait mis le matin. »
Le dépit du roi n'était pas justifié. Si la prise de Mons n'avait pas satisSedt l'orgueil de Louis XIV, elle avait eu un résultat plus décisif, celui de jeter le désarroi dans le camp des coalisés. Elle avait prouvé une fois de plus la puissante organisation de notre armée et le défaut d'entente chez les alliés.
Quoi qu'il en soit, Louvois ressentit vivement Tinjure qui lui était feite, et son caractère, déjà irascible et hauts.
tain, s*aigrit à un degré incroyable. Son impatience ne connut plus de bornes, et Yauban fut le premier à éproorver les effets de la mauvaise humeur du ministre. « Je ae puis finir cette lettre, lui écrit Louvois le 14 avril, sans vous dire qu'il y a aujourd'hui sept semaines que les troupes du roi' sont entrées dans Mons, sans que j*aie pu encore en avoir un plan. Je vous avoue que je ne saurais voir qu'avec beaucoup d'impatience un retardement si extraordinaire. Si lechevalierdeClerville vivait, vous seriez bien plus diligent. » Quelques jours après, il devient plus pressant. « L'on ne peut être plus mécontent, écritrilt que je le suis de ces longueurs : je n^ai point de temps à perdre pour lire un nouveau mémoire où il y auraquelcpc expression plus élégante. Je vous ai demandé ce plan que j'ai eu entre les mains ; je suis fort surpris que vous ne l'ayez pas envoyé, je désire que vous le fessiez partir le lendemain que vous aurez reçu cette lettre, et que vons ne vous en dispensiez pas, pour quelque raison que ce soit. »
Sans donner aux alliés le temps de se reconnaître, Louvois résolut de pousser ses avantages dans les Pays-Bas et donna Tordre au maréchal de Luxembourg de s'emparer et de détruire toutes les places qui tenteraient de résister.
Certes il croyait pouvoir compter pour cette œuvre de destruction sur Luxembourg, l'impitoyable conquérant de la Hollande, qui bien des fois avait épouvanté l'Europe par ses cruautés. Mais les temps étaient bien changés. Soit que le maréchal de Luxembourg eût compris que ces dévastations systématiques, loin de désarmer la coalition, ne faisaient qu'exaspérer la résistance, soit qu'avec l'âge
il fût devenu plus accessible aux sentiments d'humanité, il se refusa à être l'ordonnateur des vengeances de Lou- Tois. A l'ordre qui lui est donné de bombarder Bruxelles, il répond par la lettre suivante :
n Pour moi, regardant qu'un bombardement est un mal
i le
îux qi
i le font, i
reçoivent,
vous avoue que je n'irais point de bon cœur à celui de Bruxelles, parce que c'est un peuple qui publie hautement qu'il voudrait être sous l'obéissance du roi. Je ne laisse pas de voir que nous y tirerons des bombes, qu'il y aura quelques maisons fracassées, le feu dans d'autres, que la populace de Bruxelles éteindra facilement parce qu'elle
est nombreuse et q
sera intéressée, et
que
dans
cette ville, ils se sont tellement précautionnés pour empêcher le feuqu'ilyaura plus de seringuesbraquées contre les maisons qui brûleront que nous n'aurons de canons et de mortiers en batteries... Toutcelaneme fait pas espérer un grand effet des boulets rouges et des bombes ; c'est pourquoi j'entreprendrai cette exécution avec la douleur d'être persuadé qu'elle n'opérera pas grand'chose. »
Un langage si modéré dans la bouche de Luxembourg ne laisse pas que d'étonner. Que s'est-il donc passé? Un simple fait. Vauban, auquel son grade et son autorité donnent le droit de se faire écouter, a converti son supérieur aux idées d'humanité et lui a fait voir le danger des plans conçus par Louvois. Et ce qui prouve bien que l'influence de Vauban s'est fait sentir, c'est que nous trouvons dans une de ses lettres les mêmes objections formulées par Luxembourg. "M. le maréchal, écrivait-il à Louvois ',
m'a parlé de bombarder Bruxelles ; mais comme je n*ai pas vu que les bombarderies d'Oudenarde, de Loxembom^g: et même de Liège aient acquis un pouce de terre au roi, et que, loin de cela, elles lui ont consommé beaucoup de munitions inutilement, extrêmement fatigué et affidbli ses troupes, je ne lui ai rien voulu dire sur cela, parce qu'il m^a semblé aussi que c*est un très-mauvais moyen de se concilier le cœur des peuples, dans un temps où les esprits de ce pays-ci sont mieux disposés pour le roi qu'ils n ont jamais été. »
Louvois se rendit à ses raisons si nettement formulées, et, sans abandonner son projet, il consentit à en différer Texécutiott. « Je ne vous dis rien, répondit-il à Yauban, sur la résolution que le roi a prise de faire bombarder Bruxelles à la première occasion, parce que tant qu*il y aura d'aussi grandes armées en Flandre, le roi ne peut autrement feire perdre patience aux peuples qu^en les tourmentant le plus qu'il pourra, et il n'y a point de mal que ces peuples-là appréhendent tant que celui-là '. »
A partir de cette époque, les rapports entre Louvois et Vauban devinrent moins suivis, non qu'il y ait eu refinoidissement ou mauvaise humeur de part et d'autre ; mais, absorbé par les préparatifs et la direction de l'expédition du Piémont, qui devait finir par la désastreuse af&ire de Coni, rongé par une fièvre lente et continue qui, sans entamer son indomptable puissance de travail, ne lui permettait pas, comme par le passé, de donner tout son temps aux soins multiples de son ministère, Louvois Décrit plus que rarement à Vauban. Cependant, une
uin.
des dernières lettres signées du ministre est adressée à Tauban; elle ne contient, d'ailleurs, que des détails de senrice.
Le 16 juin 1691, après une journée tout entière consacrée au traTail, LouYois mourait subitement frappé d'une attaque d'apoplexie. Cette mort soudaine donna lieu aux braits les plus sinistres, et la nouvelle se répandit que LoaYois avait été empoisonné. Son (ils Barbezieux, qui DOQS a laissé le récit émouvant de la (in de son père, partagea dans le premier moment l'opinion générale, ail mourut, écrit-il, lundi plus subitement que l'on ne peut se l'imaginer. 11 s^était plaint un demi-quart d'heure auparavant d'avoir quelque chose dans l'estomac qui Tétouffiiit. L*on le saigna du côté gauche, et se sentant soulagé par cette saignée, il demanda qu^on en fit autant de l'antre bras. Son médecin lui refusa, par l'extrême faiblesse où il était. 11 demanda où j'étais et qu'on m'allât quérir; j'étais malade, dans mon lit ; l'on me vint avertir. M. Fagon, pour qui il avait beaucoup de considération, sur les entrefaites entra dans sa chambre. 11 commença à lui conter ce qui lui faisait mal ; mais un moment après il ^t qa'il étoufifait. 11 me demanda encore avec empresseon^t, et dit qu'il se mourait. Après ces dernières paroles, la tête lui tomba sur les épaules, ce qui fut le dernier inoment de sa vie. J'arrivai comme la tète lui tombait, et ^ojant tout le monde désolé, et ne pouvant croire ce que . ^triste visage d'un chacun m'apprenait, je me jetai à lut; iiuus il était insensible à mes caresses, et c'en était déjà : ' fcit. L'on Ta ouvert le lendemain, et quoiqu'il n'y ait point d'indice assez positif pour assurer qu'il ait été empoisonné, il d'y a cependant presque pas lieu d'en douter. Voilà çom- -
S80 HISTOIRE DE TAnBA». ■
ment j'ai perdu ce que j'avais de plus cher au moode'.'JïB
Barbezieus croyait donc que son père avait été empoisonné, et beaucoup d'hislonens ont partagé cette croyance, qui ne reposait sur aucun fondemeut, comme l'a démontré M. Camille Roussel, dune manière qui ne laisse plus de place au doute. « Louvois avait toujours dans son cabinet un pot d'eau fraîche où il Luvait souvent; il y avait bn avant de s'en aller chez le roi. Ou s'avisa qu'une main criminelle avait àù jeter du poison dans cette eau, et comme il y avait parmi les gens de la surintendance un frotleurqui était Savoyard et sujet de Victor-Amédée, on ne fut plus en peine de trouver le coupable; c'était lui. Conçu à Turin, exécuté à Versailles, le crime ne faisait pas doute, et les imaginations étaient satisfaites. Le 27 juillet, Barbezieus écrivait au lieutenant de police M. de la Reynie : ■ Je crois que vous devez avoir reçu
■ présentement l'ordre du roi nécessaire pour faire trans-
■ férer à Vincennesle Savoyard qui était dans notre mai- « son, que l'on a arrêté. J'ai cru vous devoir donner un n avis que j'ai reçu, qui est que l'on voulait (aire mourir » cet homme-là pour l'empêcher de parler. Comme il est " nécessaire d'en tirer toutes les lumières que nous poururons, j'ai cru ne devoir pas vous laisser ignorer cette circonstance aËn que vous puissiez prendre les mesures
■ que vous jugerez à propos pour que ces gens-U ne réuft- » sissent plus dans leur dessein. *
• M. de la Reynie ne découvrit rien ; après avoir tenu quelque temps en prison le malheureux frolteur qui ne «avait ce qu'on lui voulait dire, on fut obligé de recon-
1 Ba.Leiiem h Tew, 81 juillet lfl91.
naître sa pai&ite innocence. La vérité est qu'il n y avait ni coupable ni crime. Barbezieux lui-même était forcé de coDvenir qu^on n'avait point trouvé, à l'ouverture du corps, d'indice assez positif pour affirmer Tempoisonnement. Les médecins hésitaient; mais les deux chirurgiens qui avaient fait Tautopsie, Félix et Dionis, célèbres et les plus autorisés parmi leurs confrères, affirmaient qu'il n'y avaifr pas trace de poison, et que Louvois était mort évidemment d'une apoplexie pulmonaire. Il était foit gros et d'un tempérament sanguin; il étouffait, depuis plusieurs années, d^oppressions accompagnées de violents accès de fièvre. Dans les derniers temps, l'excès de travail, l'agitation de la politique, les émotions de toute sorte avaient Aggravé ses maux. Il fîit achevé par l'affaire de Goni '. « Cette mort soudaine, et les circonstances mystérieuses qui l'avaient entourée, produisirent à la cour et dans toute la France une émotion extraordinaire. « Le voilà donc mort, ce grand ministre, s'écrie madame de Sévigné, cet homme ri considérable, qui tenait une si grande place, dont le mot^ comme ditM. Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d^échec à faire et à conduire ! Ah ! mon Dien, donnez-moi un peu de temps; je voudrais bien donner on échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment! w
Yauban, 'qui n'était pas à Paris au moment où ces évé-
A Eistmre ée louvois, t. IV, p. 508-599.
iiements 8*accompHssaient| ressentit une douleur profonde en apprenant la mort de celui qui avait été son protecteur, son soutien, son collaborateur depuis plus de vingt ans. « Je TOUS aime et vous honore de tout mon cœur, écritHi à Barbezieux, pour l'amour de vous et de votre illustre père, dont la mémoire ne me sortira jamais du coeur ni de l'esprit ' • »
On pouvait être assuré que ces témoignages venant d'an cœur aussi loyal et aussi affectueux étaient l'expression delà vérité.
De retour à Lille, Vauban entreprit une grande tournée dans les places des Flandres. En surveillant les traTanx de fortification à Ypres, il ressentit les premières atteintes d'une fièvre quarte qui mit ses jours en danger. Sa convalescence fut longue, et pendant plusieurs mois il dut prendre un repos devenu impérieusement nécessaire.
La prise de Mons avait porté un coup sensible à 1» coalition. Des symptômes de désagrégation se manifestèrent. Tandis que l'empereur s'obstinaità continuer les hostilités avec les Turcs au lieu d'employer toutes ses forces contre l'ennemi commun, les princes allemands se querellaient entre eux et réclamaient sans cesse des subsides. Le moment était critique pour les alliés, et Louis VIY pouvait croire qu'il aurait bientôt raison de ses ennemis divisés. Mais Guillaume veillait; par sa fermeté, sa persévérance, sa diplomatie habile et conciliante, il parvint à réunir dans un faisceau plus compacte que jamais les forces qui menaçaient de se fondre. Cependant le bruit de ces négociations avait transpiré, et Louis XIV résolut de devancer
1 3 juillet. (Dépôt de la gaerre, 1060.)
Vattaque des ennemis en portant la guerre sur leur propre
territoire.
« Le Roi, ëcrit-il, vers la fin de Tannée 1692, instruit des préparatifs des alliés, jugea qu'il fellait non-seulement opposer la force à la force pour parer les coups dont ils le menaçaient, mais qu'il fallait même leur en porter auxquels ils ne s'attendissent pas, et les forcer par quelque entreprise éclatante ou à foire la paix, ou à ne pouvoir £iire la guerre qu'avec d'extrêmes difficultés. Il était exactement informé de Tétat de leurs forces tant de terre que de mer.
« n n'ignorait pas que le prince d'Orange, dans les Pays- Bas, poorait, avec ses troupes et avec celles de ses alliés, mettre ensemble jusqu'à vingt mille hommes. Mais ' connaissant ses propres forces, il crut que ce nombre, quelque grand qu'il fût, ne serait pas capable d'arrêter ses progrès, et résolu d'ailleurs de combattre ses ennemis, s'ils se présentaient, il ne douta point de les vaiucre.
«II ne crut pas même devoir se borner à une médiocre conquête; et Namur étant la plus importante place qui leur restât, et celle dont la prise pouvait le plus contribuer à les afiEeûblir et à rehausser la réputation de ses armes, fl résolut d'en faire le siège ' . »
Ramur, capitale du comté de ce nom, est assise au confluent de la Sambre et de la Meuse, à six lieues de Charleroi, à huit lieues de Louvain et à dix de Bruxelles. La Sambre coupe la ville en deux parties inégales, dont la plus grande est à l'ouest du côté de Bruxelles, et la plus petite, ne contenant à l'époque du siège que deux cents
* OEuwres de lowi XIV, t. IV, p. 343.
maisons, est comprise dàas Fespèce de triangle formé par i Injonction des deux rivières. Ce triangle était fermé â« i pointe par un château fortifié, bâti sur le revers dW colline, qui rendait Taccès de la ville impraticable de ce côté.
Les fortifications de la ville consistaient en cinq en'ceintes, dont deux construites anciennement et trois éleyéei dans le cours du dix-septième siècle. Les enceintes modernes étaient toutes édifiées avec soin et bastionnées selon les règles de Tart. De larges fossés remplis d^eau les protégeaient dans les endroits éloignés de la Sambre oa de h Meuse. Entre le château et la ville, se dressait une hauteur qui pouvait permettre à Tennemi d'inquiéter ces deux points. Mais le prince d'Orange avait eu soin de remédier à cet inconvénient en faisant élever un ouvrage con^dérable appelé le fort Guillaume. Cet ouvrage était revéta jusqu'aux deux tiers de sa hauteur et défendu par des talus gazonnés et des fossés de médiocre profondeur. L'ensemble de cette construction avait été fait sur un plan régulier, mais, au dire de Vauban , l'exécution laissait à désirer et indiquait des ingénieurs peu versés dans leur art.
La partie ouest de la ville affecte la forme ovale. Fortifiée de deux enceintes revêtues. Tune ancienne, l'autre moderne , flanquée de tours et de fossés, protégée par des parapets, des chemins couverts, des demi-lunes et des casemates gazonnées, le tout en bon état, elle réunissait toutes les conditions pour opposer une énergique résistance. Le côté de la ville que borde la Meuse au sud n'était protégé que par un petit rempart assez bas flanqué de quelques tours ; mais la rivière qui coule au pied
uppléaît largement à Tinsuffisance des fortifications. Iiutour de la Tille, les environs sont légèrement accidentés, coupés de bois, de ravins et de ruisseaux, ce qui permettait aux ennemis d^opposcr une résistance iacile en dissimulant leurs tirailleurs, et rendait très-pénible pour les assiégeants le transport de Tartillerie, des munitions et des approvisionnements. Le sol dur, rocailleux, ne se pétait guère aux travaux de terrassement et nécessitait remploi des fascines et de la maçonnerie.
La garnison, forte de dix-huit bataillons hollandais, allemands et espagnols, et de trois régiments de cavalerie, représentait un effectif de neuf mille hommes environ. Don compris la milice bourgeoise commandée par M. de Barbançon, gouverneur de la ville. L^ennemi avait à sa lisposition : 85 pièces de canon, 13 gros mortiers, plus le 300 bombes, 8,000 grenades, 400 milliers de poudre, les vivres et des approvisionnements en grande quantité, înfin les travaux de défense étaient confiés à un officier du }lus grand mérite : Gohom, que les contemporains appelaient le Yauban hollandais.
Né en 1641 , dans la Frise, originaire d'une famille suédoise, Gohom était entré de bonne heure au service. A la défense de Maestricht, il fut mis en lumière par son habileté à conduire les travaux dont il était chargé, et les a&ires de Senef, de Gassel et de Saint-Denis, dans les* quelles il déploya une grande intrépidité unie à un sangfroid peu commun, mirent le sceau à sa réputation. En 1674, il inventa pour Tattaque de Graves un petit mortier i grenade qui donna d'excellents résultats et qu'il perfectionna par la suite. Dès le principe, il avait constaté que "effet combiné d'une certaine masse de projectiles suir un
S8d HISTOIRE DE VAUfiAN.
point dëterminé prodaisait un résultat biensupërieor, âMt donné le même nombre de coups, à un tir réparti sar al grande étendue. Cette observation devait servir de basel son système général d'attaque ou de défense des places, 0I lorsqu'il commandera en chef, il poussera jusqu'à l'estrème les conséquences de son principe.
Ce fut dans cette même campagne de Graves qoe, mécontent de n'avoir pu obtenir du prince d'Oruige an régiment qui lui avait été promis, il songea à quitter le service des Pays-Bas pour passer à celui de la Flmce. Il vint trouver Ghamilly, alors gouverneur d'Oudenarde, et lui demanda de Tappuyer pour obtenir un comniaDdement dans Tarmée du roi. Il fit valoir ses services passa» ses titres et les inventions qui avaient contribué à assurer sa renommée. Ghamilly n'avait pas qualité pour accepter les propositions de Gohorn, mais il en référa au ministre de la guerre. Yauban fut consulté. Bien d^autres à w place auraient vu avec déplaisir l'introduction d^un ingénieur qui, par son mérite, l'éclat de ses services, pouvait être considéré comme un rival et un supérieur. Avec une grandeur d'âme qui l'honore, Yauban n'écouta pas la voix de l'intérêt personnel et conseilla au ministre d'accepter les offres de Cohom.
Sur ces entrefaites, le prince d'Orange, prévenu des démarches de Cohom, fit arrêter sa femme et ses huit enfants, et déclara qu'il ne le rendrait à la liberté que s'il rentrait dans le devoir. Cohom revint au camp des alliés, et le prince d'Orange se l'attacha définitivement en lui donnant la situation à laquelle il avait droit. Depuis lors, il suivit avec une fidélité qui ne se démentit jamais la fortune du prince d'Orange, et fit oublier par l'éclat de ses sei^
HISTOIHE DE VADBAN. 887
Tices une erreur passagère. Chargé de l'inspection et de ta recoDstructiuu des places des Pays-Bas, il s'acquitta fort bieode cette mission, et passant de la pratique àla théorie, il consigna dans un ouvrage remarquable le fruit de ses observations, La reprise de.-i hostilités en 1683 le rappela aux travaux actifs de la défense des places, et jusqu'à sa mort survenue en 1703, il déploya les ressources d'un génie aussi fécond en ressources que tenace dans la défense. Tel était Tadversairo que Vauban avait à combattre.
L'investissement se lit le 24juin,auleverdu jour, sur trois
I . points différents. M. le Prince, à la tête de »ix mille cava-
I liers et de quinze cents fantassins, bc saisit de tout le terrain
COmprisentrelaSambreetla Meuse. M. de Boufflers, avec
, quatorze bataillons et cinquante-six escadrons, occupa le
L pays du côté de Candrau, tandis que M. de Ximenès avait
[l'ordre de se maintenir dans la forêt de Merlaigne. Les
[ mesures furent si bien prises, les mouvements si bien
combinés que toutes les troupes arrivèrent à peu près dans
le même temps et se rejoignirent entre onze heures et
midi. Le reste de la journée fut employé à s'étendre aux
alentours et à établir des postes.
L'ensemble de» forces françaises s'élevait à cent vingt mille hommes. Quarante mille combattants sous les ordres de BoufQers étaient employés au siège, tandis que Luxembourg, à la tête d'un corpsd'armée de quatre-vingt mille hommes, gardait la route de Bruxelles, par où l'on pouvait craindre l'arrivée du prince d'Orange se portant avec toutes ses forces au secours de la place assiégée.
Le 26, le roi arriva à cinq heures du matin avec le reste de l'armée, composée de trente bataillons et de cin-
288 UISTOIRE DE TADBAN.
quante escadrons; sans mettre pied à*terre,il alla aussitôt reconnallre (Quelques positions et s'installa avec toute sa maison à Dinant. Jamais souverain n'avait déployé un taste comparable à celui de Louis XIV se rendant à l'armée accompagné de madame de Maintenon, des princes et des princesses légitimes et légitimés suivis de toule leur maison. Chacun rivalisait de magnificence; c'était un fourmillement de costumes splendîdes, d'équipages somptueux, de livrées éblouissantes. Pas un jour la vie de la cour ne fut interrompue. Comme à Versailles, le rot et les princes tenaient appartement, et leurs tables, aussi magnifiquement servies qu'aux galas de Marly, réunissaient chaque soir l'élite de la noblesse et des généraux. L'aprèsmidi, les dames, suivies d'un brillant cortégede courtisans, allaient voir tirer le canon dans la tranchée et suivre du haut des collines les péripéties de la lutte. Le soir, on assistait au jeu et au souper du roi, et on se récréait, dans la société des beaux esprits. Ce fut une fête perpétuelle rehaussée par le piquant de la nouveauté et le charme de l'imprévu.
Oui, mais croit-on que le spectacle de ce luxe inouï, plus digne d'un monarque asiatique cherchant dans les distractions d'une expédition un nouvel aliment pour sa curiosité émoussée, fût bien fait pour inspirer l'amour de la monarchie et le respect de la noblesse? Croit-on que ce contraste entre ces mUliers de soldats et de paysans en proie aux privations et aux fatigues surhumaines d'une campagne longue et difficile, exposés jour et nuit à la mort, décimés par les maladies, et ces quelques centaines de courtisans assistant au sîége comme à une grandiose partie de chasse, passait inaperçu ? Lorsque
rentres dans leurs foyers^ les cent vingt mille hommes campes dans les boues de Namur comparaient leur misé- TaLle situation avec celle de quelques privilégiés, quelles réflexions amères ne devaient-ils pas faire! N'étaicnt-ce pas là autant de semences de haine et d*cnvic qui couveront longtemps sous la cendre et éclateront deux générations après avec un invincible déchaînement?
Dans la journée du 27, on commença les travaux de circonvailation, pour lesquels dix-huit mille paysans des entrons avaient été requis, et les troupes s'établirent solidement sur les hauteurs de Bouges et du Penoir, au nord-est de la ville, non sans être inquiétées par les sorties des assiégés. En même temps on jetait des ponts sur la Sambre pour assurer la communication des quartiers et enlever à la garnison tous les points avantageux qu'elle avait négligé d'occuper.
Après avoir reconnu les abords de la ])Iace avec un soin extrême, Vauban résolut de commencer l'attaque par le si^e du fort Saint-Nicolas situé à Textrémité est de la place sur les bords de la Meuse. A cet endroit, la ville se terminait en pointe, et cette pointe pouvait être prise entre les deux feux de nos batteries du Bouges et du sud-est. beroi se rendit sur les lieux et approuva complètement les dispositions de Vauban. La tranchée fut ouverte de trois côtés différents sous la conduite de Dupuy-Yauban et de M. de Bicheraud, un des ingénieurs les plus distingués de l'armée. L'ennemi ne fit aucun mouvement pour entraver cette opération, qui s'exécuta avec un ordre parfeit. Pendant que les tranchées étaient poussées avec activité, Yauban établissait deux batteries de canons et de Diortiers sur les hauteurs de Bouges pour protéger nos
S90 IIISTOIBE DE VAUBAN.
Iravail leurs et haltre eu l)rèolio le fort Saint-Nicolas. Cependant l'ennemi avait ouvert un feu d'artillerie estrénienient vif; il tirait eu moyenne de mille à douze cents coups par jour. Mais grâce aux liahîles dispositions prises par Vauban, nos troupes avaient peu à souffrir de cette canonnade, plutôt faite pour effrayer fjue pour obtenir des avantages réels.
Le 31, M. deSimenès, qui avait étccbargé de conduire l'atlaque contre un des faubourgs séparé des fortitîca lions de la ville par le cours de la Meuse, jugeant que les Iravaux étaient assez avancés, résolut de chasser l'ennemi ; ce qu'il fit sans avoir à livrer un combat sérieux. Les alliés abandonnèrent le faubourg presque sans coup férir.
Le 2 juin, les Irancbées étaient poussées assez avant pour permettre aux troupes d'enlever les ouvrages avancés du fort Saint-Nicolas. A onze beures du matin, les grenadiers reçurent Tordre de se porter en avant. Surpris par l'impétuosité de l'attaque, les alliés n'eurent que le temps de faire une faible décliarge ; ceux qui se trouvaient dans les logemeutsavancés furent pris ou tués, et les autres, rudement poussés par les Suisses qui formaient l'aile droite et devant lesquels ils étaient obligés de passer pour se mettre à couvert, furent poursuivis jusqu'au pied des bastions. Cependant l'ennemi, promptement revenu de sa frayeur, ouvrit un feu d'artillerie et de mousqueterie sur nos troupes à découvert. De notre côté on répondit vigoureusement, " ce qui fil, écrit Vauban, un spectacle trèsbeau à voir pour ceux qui n'en étaient pas et qui dura plus de trois beures jusques à tant que, les armes étant déciiaussées de part et d'autre et les travailleurs à couvert, le feu se ralentit de lui-même a . En même temps
Dutpuy-Yaubanet les ingénieurs de sa brigade pénétraient deixis les ouvrages conquis et y Élisaient des logements pour prévenir un retour offensif de Tennemi. Cette action, 1«^ première un peu chaude depuis rinvestisscmont, nous <^otàta cent treize hommes mis hors de combat.
lïos batteries étaient achevées ; de trois côtés différents ^Ues ouvrirent le feu contre les bastions de la ville et le fort Saint- Nicolas y et ne tardèrent pas à faire deux V^rèches. Avant de donner Tassant, il s'agissait de constater ^i Tune de ces ouvertures était praticable. M. de Saillant, qai commandait les grenadiers des gaixles, donna Tordre à un détachement de quinze liommes de monter sur la brèche et de s^assurer si Ton pouvait s'y loger. Les grenadiers obéirent; mais, arrivés au pied du bastion, ils furent accueillis par im feu très-vif qui coucha sur le tcri*aiu bon nombre d'entre eux; les autres se replièrent. Un seul poursuivit sa marche : c'était un enfant de Paris appelé Desfossés; il monta sur le parapet, tua un officier ennemi, puis, se laissant couler à mi-brèche, rechargea son fiisil, remonta sur le parapet et tii*a à bout portant sur le premier ennemi qui s^était avancé à sa rencontre. Trois fois il renouvela cette périlleuse manœuvre avec un égal succès, puis il revint au pas et sous une grêle de projectiles, se retournant de temps en temps pour tirer. Le roi, émerveillé de tant de sang-fi*oid, le fit venir, le loua très-fort et lui remit une gratification de vingt louis. Desfossés en prit deux pour boire à la santé du roi avec ses camarades, en remit deux à son capitaine pour les lui rendre quand il en aurait besoin, et envoya les seize autres à sa femme, parce que, disait-il, elle était bonne ménagère et qu'elle saurait en faire un bon usage.
Dans son rapport sur le siège de Namur, Vauban raconte cet incident et le feit suivre de ces réflexions qui méritent d'être reproduites parce qu'elles montrent à quel point le sens de l'observation était développé chez lui et qu'elles indiquent une partie de ses vues sur l'avancement dans l'armée :
a Voilà, dit-il, comme parmi les simples soldats et les gens de la plus basse étoffe il se trouve par-ci par-là des gens de courage et de valeur dont on pourrait fiBÙre d'excellents officiers s'ils étaient recherchés avec plus de soin qu'on ne fait. Car ce soldat ne fit point cette action en ivrogne ni en étourdi, mais en homme d'esprit, sachant fort bien prendre ses avantages dans les endroits moins vus de la brèche, et ayant trouvé moyen de monter jusqu'en haut où, se collant contre l'escarpe du parapet et s'en couvrant, il sut prendre son temps à propos pour tirer son coup, au lieu que ses camarades, ayant monté par le milieu, se mirent au-devant des coups et ne purent tenir longtemps. A quoi il faut ajouter qu'il savait bien que le roi était près, et que son action serait remarquée. Il paratt en tout cela qu'elle fut mêlée à beaucoup de conduite et de courage. Qualités absolument nécessaires, non u un simple soldat, mais bien à tous les chefs de guerre, car où il n'y a (jue du courage sans conduite on ne réussit (|ue par hasard, et où l'on ne réussit que par hasard on réussit très-rarement et on s'expose toujours à tout penlre. »
Notre armée se préparait à donner Tassant lorsque, le 5 au matin, ronnemi se décida à abandonner les bastions avancés pour se réfugier dans la vieille enceinte. Vauban Hc liàta de profiter de ce mouvement de recul et se logea
immédiatement dans les ouvrages. Les travaux furent poussés avec une telle activité dans le courant de la journée que les ennemis, comprenant toute T étendue de leurs pertes et l'impossibilité de les réparer, ne songèrent plus qu*à obtenir les meilleures conditions pour la reddition de la ville. Après d'assez longs pourparlers, il fut convenu que les alliés remettraient une des portes de la ville à huit heures du soir, et que le lendemain leurs troupes en sortiraient pour se retirer dans le château et dans le fort Guillaume, pendant que Tarmée royale prendrait possession de la cité. On finit par tomber d'accord, et la convention (ut strictement exécutée de part et d'autre.
La première partie du siège était terminée, mais il restait à entreprendre le plus difficile.
Il s'agissait de forcer dans ses retranchements l'armée alliée, massée derrière sept lignes de défense dans l'angle aigu formé par la rive droite de la Sambre et la rive gauche de la Meuse, dominée par le château.
En avant du château dont nous avons déjà fait mention s'élevait un grand ouvrage à cornes, appelé Terra-Nova, dont les branches en queue d'aronde s'appuyaient au double firont du château. Au delà de Terra-Nova, sur la droite, un ravin profond qui sépare le fort Guillaume ; sur la gauche est un auti*e ravin un peu moins prononcé qui sert de démarcation entre Terra-Nova et un plateau inégal, pierreux, rempli de souches et de rejets de bois avec quelques champs labourés et cinq ou six maisons espacées çà et là. Les ennemis avaient fortifié la plus avancée de ces maisons appelée la Cachette et l'avaient entourée de fortes palissades et de murs crénelés. Ainsi donc, pour pénétrer jusqu'au château, il allait s'emparer
de la Cachotte, foire le siège du fort Guillaume protégé par trois rangées d'ouvrages fortifiés, et s'engager sous le feu du château, dans une bande de terrain étroite coupée d'obstaciesnaturelsetde nombreuses fortifications. Restait ensuite à enlever le château. Telles étaient les principales difficultés que Tarmée de Louis XIV avait à vaincre.
Fidèle à la tactique qui lui avait si bien réussi à Philisbourgetdansles principaux sièges qu'il avait eu à diriger, Yauban résolut de faire face à la plus grosse difficulté en commençant l'attaque par le point le mieux défendu, c'està-dire le fort Guillaume. Ses projets agréés par le roi et de BoufQers, tous les travaux préliminaires étant achevés, l'ordre de combat fut ainsi fixé. De dix compagnies de grenadiers de service aux tranchées, on forma cinq pelotons de deux compagnies chacune, soutenus par les fusiliers détachés de tous les bataillons. C'était la première ligne, qui devait être soutenue par deux autres lignes composées de la même façon.
Le 7 juin, on donna le signal de l'attaque. « On marcha aux ennemis, écrit Vauban, les uns par le grand chemin et les autres par le travers des broussailles à droite et à gauche du chemin. Les sentinelles ennemies, ayant feit leur décharge de fort loin, se retirèrent sur la deuxième montagne, d'où ils firent ferme et un grand feu aux premières avances de nos gens qui, faisant halte sur le dos de cochon de la tête duquel ils se couvrirent, commencèrent de leur part une si grosse escarmouche avec les ennemis^ en attendant les gens détachés et les bataillons qui suivirent aussitôt les grenadiers, mais lentement et avec beaucoup de peine à cause des bois et broussailles et de la rapidité du terrain qui les obligea à se rompre
HISTOIRE DE VAUBAS. 395
et à marcher en gros comme ils purent jusqu'à ce qu'ils eussent jointia queue des détachements, où ils se remirent. Mais aussitôt qu'ils furent arrivés, les grenadiers et les lîisiliers, pourlors joints ensemble, marchèrent une seconde fois aus ennemis, qui firent quelque temps mine de vouloir tenir; mais du moment qu'ils virent flamboyer les drapeaux et tout le dos de cochon couvert de troupes qui suivaient de près les grenadiers, l'épouvante les prit. Ils commencèrent à fuir de toutes leurs forces vers la Cachotte, ce qu'ils ne purent si bien faire que les derniers qui furent suivis de près n'en souffrissent beaucoup. Cependant, comme nous ne pouvions voir que partie de leur désordre, que la Cachotte d'où ils tiraient beaucoup, le fort Guillaume et le château Rrent un fort grand feu de canon et de mousqueterie. On fit ferme sur la troisième hauteur de l'arête et des inégalités de laquelle on se couvrit comme on put. n
A cette attaque, Vauban avait pris les précautions les plus minutieuses pour tempérer l'impétuosité de ses soldats. Il leur avait dit : « Mes entants, on ne vous défend pas de poursuivre les ennemis quand Us s' enfuiront, mais je ne veux pas que vous alliez vous faire échiner mal à propos sur la contrescarpe de leurs ouvrages. .le retiens donc âmes cotés cinq tambours pour vous rappeler quand il sera temps. Dès que vous les entendrez, ne manquez pas de revenir chacun à vos postes '. v Cela fut fait comme il l'avait concerté. Mais la sollicitude de "Vauban ne s'était pas bornée là. Comme le retranchement que l'on attaquait avait un fort grand iront, il avait feit mettre sur notre
' Itarine à Biiileau, 15 juin.
tranchée des espèces de jalons, vis-à-vis desquels chaque corps devait attaquer et se loger, pour éviter la confusion, et la chose réussit à merveille. Les ennemis ne tinrent pas et n'attendirent pas même le choc; ils s'enfuirent après qu'ils eurent feit une seule décharge, et ne tirèrent plus que de leurs ouvrages à cornes.
Enfin, après une lutte meurtrière de plusde troisheures, nous étions mattres des ouvrages avancés. Le même jour on ouvrit la tranchée et Ton commença à élever trois batteries, deux de canons et une de forts mortiers. Trois points d'attaque furent simultanément dirigés par Vauban, qui jamais n'avait poussé aussi loin que dans ce siège l'art des parallèles. Les travaux de terrassement formaient un ensemble admirable de lignes brisées qui après mille zigzags aboutissaient à un point unique. Sous ce rapport, le siège de Namur peut être regardé , au dire des juges les plus compétents, comme le dernier mot de Tart du génie à cette époque. Ce qui ajoute au mérite de Vauban, c'est qu'il avait à lutter non-seulement contre les difficultés d'un sol ingrat, mais encore contre les intempéries de la saison, des pluies continuelles et des inondations qui vinrent contrarier ses efforts.
La nuit du 19 au 20 juin, les trois attaques n'étaient plus qu'à vingt mètres du chemin couvert. « Le 23 au matin, écrit Vauban, les troupes du roi s'emparèrent de la porte du fort Guillaume, ensuite de quoi on releva les travailleurs de nuit par autant de jour avec lesquels on travailla à continuer l'attaque du château et la basse attaque de la Sambre. A midi les ennemis sortirent du fort au nombre de quinze cent soixante-trois hommes bien faits et bien couverts, ce qui dura jusqu'à trois heures,
niSTOJRE DE VAOUAN. 297
ensuite de quoi on fit entrer les troupes de Sa Majesté. «
Yauban assistait au délilé desalliés. Lorsqu'il vit passer CoboFD blessé etsoulenu par ses soldats, il courut à lui en lui tendant la main. Des historiens modernes ont prétendu que Cohorn avait refusé la main de son loyal adversaire et s'était éloigné silencieusement, sans même lever les yeui: qu'il tenait fixés sur la terre. Nous n'avons trouvé dans aucun témoignage du temps la preuve de cette attitude discourtoise et si peu en harmonie avec les usages encore chevaleresques de la guerre au dix-septième siècle. Bien au contraire, un témoin oculaire, Racine, qui avait suivi l'année en qualité d'historiographe du roi, raconte en ces termes, dans une lettre adressée à Boileau le 24 juin, l'entrevue des deux grands ingénieurs :
■ Vaubancut la curiosité de te voir [Cohorn], et, après lui avoir donné beaucoup de louanges, lui a demandé s'il jugeait qu'on eût pu l'attaquer mieux qu'on a feit. Cohorn répondit que si on l'eût attaqué dnus les formes ordinaires et en conduisant une tranchée devant la courtine et les demi-bastions, il se serait encore défendu plus de quinze jours, et qu'il nous en aurait encore coûté bien du monde, mais que de la manière dont on l'avait embi-âssé de toutes parts, il avait fallu se rendre, n
Après l'évacuation du fort Guillaume, les attaques furent dirigées contre le château. Un coup de main hardiment exécuté vint hâter d'une foison imprévue la conclusion des opérations. Un détachement de dix grenadiers avait été chargé d'approcher de la brèche, de la reconnaître et de s'y cacher. Au bout de quelques instants, la sentinelle ennemie, s'aperçevant de leur présence, se retourna vers ses camarades qui travaillaient de l'autre cùté
de la tranchée et leur dit : a Je crois que les ennemis sont dans la brèche. — Je le crois pardieu bien qu'ils, y sont » , reprit un grenadier français, et se montrant, il tua là sentinelle d'un coup de fusil, après quoi il entra dans le retranchement en criant : a  moi ! tue I tue ! » Les autres grenadiers, les travailleurs et Fingënieur le suÎTent. L'ennemi fait une décharge, mais bientôt quitte la place et s'enfuit en désordre. D'autres grenadiers en assez grand nombre, ayant entendu le bruit de la lutte, arrivèrent sur les lieux et s'établirent sur les positions ennemies *.
Une série d'attaques heureusement conduites achevèrent de jeter le découragement chez les assiégés. Le 29, le gouverneur de la citadelle demanda à capituler. Louis XIV lui accorda les honneurs de la guerre et promit de respecter les privilèges des habitants , aussi bien que les personnes et les pifepriétés. Le 30, les ennemis sortirent avec armes et bagages, tambours battants, mèche allumée. La garnison était encore de 3,085 hommes «fort harassés, dit Vauban, mais sains, bien fiaits et bien couverts » .
C'est ainsi que se termina ce siège mémorable, après trente-cinq jours d'investissement et trente jours d'attaques Vauban a porté sur les opérations de l'armée royale le jugement suivant :
« Ce triple siège, écrit-il, car on peut l'appeler ainsi, peut être considéré comme l'un des plus fameux de ce siècle eu égard à la hardiesse de l'entreprise qui va jusqu'à la témérité, aux avantages de la situation de cette place qui partage nécessairement l'armée des assié-
* Racirb, Correspondance relative au siège de Namur.
HISTOIIiE DE VAUBAN. 299
géants en trois avec de {jrandes difficultés d'en pouvoir assurer les poats, à celle de sa circonvallation d'une étendue immense, à Tinégalité du paysage et de ses emirons si rudes et fâcheux qu'il a fallu faire tous les chemias par où on a communiqué, à la bouté de sa fortification, à la manière dont elle a été attaquée, à la quantité d^actions qui s'y sont passées, y ayant eu cinq grandes attaques où on a mis Tépéc à la main et toujours joint les ennemis, aux mauvais temps continuels qu'il a &it, malgré quoi et la présence d'une armée de quatre- Wngt mille hommes, trois semaines durant en vue de cette place, le roi n'a pas laissé de la prendre et d'en triompher de la manière la plus glorieuse c]ui fut jamais, v
Le roi, en effet, triomphait,' et triomphait d^autant plus bruyamment qu'il avait a cœur d'effacer l'impression douloureuse produite par le désastre de la Hogue survenu quelques jours auparavant, et que, Louvois mort, il pouvait s^attribuer à lui seul le succès de Tentrc prise. K Le roi, dit la relation officielle, partit de son camp le 3 juillet pour retourner à petites journées à Versailles, d^autant plus satisfait de sa conquête que cette grande expédition était uniquement son ouvrage, qu'il l'avait entreprise sur ses seules lumières et exécutée pour ainsi dire par ses propres mains, à la vue de toutes les forces de ses ennemis ; que par Tétcnduc de sa prévoyauce il Hvait rompu tous leurs desseins et 6iit subsister des «sonnées. »
Si exagérée et si injuste envers les généraux et principalement envers Yauban que soit cette relation officielle, il i^'en est pas moins vrai que le roi pouvait être satisfait. Louis XIY avait fait avec bravoure et non sans tact son
ïûétier de roi ; il ne s'était point ménagé, et sa présence à
armée avait prévenu les rivalités trop communes entre
les chefs de corps et échauffé le zèle de chacun. L'armée
tout entière fut admirable de dévouement et d'héroïsme.
A^es traits de courage abondent, et nous n'avons qu'à
glaner dans la correspondance de Racine pour en trouver
a incomparables. Ainsi un soldat du régiment des fusiliers
qui travaillait à la tranchée avait posé un gabion qui fiit
emporté par un coup de canon ; aussitôt il en alla poser à
la même place un autre qui sur-le-champ fut emporté
par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en
prit un troisième et Talla poser; un troisième coup
de canon emporta ce troisième gabion. Alors le soldat
rebuté se tint en repos ; mais son officier lui commanda
de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le soldat
dit : « J'irai, mais j'y serai tué. » Il y alla, et, en posant
son quatrième gabion, eut le bras fracassé d'un
coup de canon. Il revint soutenant son bras pendant
avec l'autre bras et se contenta de dire à son officier : « Je
] avais bien dit. » Il fallut lui couper le bras qui ne tenait
presque à rien. Il souffrit cela sans desserrer les dents, et
après l'opération dit froidement : «Je suis donc hors d'état
de travailler; c'est maintenant au roi à me nourrir \. »
« Hier, raconte Racine, un boulet de canon emporta la tète d'un de nos Suisses dans la tranchée. Un autre Suisse, son camarade, qui était auprès, se meta rire de toute sa force en disant : « Oh ! oh ! cela est plaisant , il reviendra « sans tête dans le camp. »
La plaisanterie est un peu suisse. Mais voici un mot bien
1 Racine à Boileau,3 juin.
rançais. Un grenadier à cheval surnommé Sans liaison vmt tue un capitaine espagnol , et, suivant Tusage d'alors, lui avait enlevé sa bourse contenant trente-cinq pistoles. Les ennemis envoyèrent demander le corps, qui leur fut renda, et le grenadier Sans Raison rendit aussi les trentecinq pistoles, en disant : « Tenez ! voilà son argent dont je ne veux point; les grenadiers ue mettent la main sur les gens que pour les tuer ' . »
À Tattaque d'une redoute et d'un retranchement de plus de quatre cents toises de long, les chefs avaient reçu Tordre de mettre la plus grande circonspection et de procéder avec ensemble. L'attaque se fit avec un ordre merveilleux. II n^y eut pas jusqu'aux mousquetaires qui ne firent pas un pas de plus qu'on ne leur avait commandé. M. de Maupertuis, qui marchait à leur tôte, avait déclaré que si quelqu'un osait passer devant lui, il le tuerait. Il n'y en eut qu'un seul qui, ayant osé désobéir et passer devant lui, il le porta par terre de deux coups de sa pertuisane « qui ne le blessèrent pourtant point. On a fort loué la sagesse de M. de Maupertuis, ajoute en façon de commentaire Racine, qui narre cette anecdote à son ami Boileau*.
Non-seulement nos soldats avaient déployé une grande bravoure et une patience à toute épreuve, mais ils s'étaient montrés humains et généreux envers les bibles et les victimes innocentes de la guerre. Ainsi, tandis que le roi reconnaissait la place avec Vauban, un trompette vint lui demander des passe-ports pour les dames de Namur. Louis XIV, usant du droit de la guerre et un peu jaloux
^ Lettre de Racine à Boileau, 3 juin 1692« ' Ibid., 15 juin 1692.'
90t HISTOIRE DE VAUBAN.
d'ôter aux assiégés un embarras qui pouvait abréger b durée du siège, refusa cette demande, puis il continua à s'entretenir avec Vauban. Tout à coup il s'interrompit à la vue d'un cortège bizarre et touchant qui s'avançait vers le camp. C'étaient les dames de Namur, accompagnées de leurs enfants, que des soldats français' tenaient dans leurs bras ; d'autres soldats portaient le peu d'effets qu'elles avaient pris à la hâte; quelques-uns aidaient celles qui étaient âgées ou malades à marcher sur un terrain pierreux et difficile. Effrayées de l'appareil et de l'approche du siège, et se confiant en l'humanité du roi, elles avaient pris la résolution de sortir, malgré la réponse apportée par le trompette. Quand elles s'étaient présentées au premier poste, les soldats, attirés par ce spectacle, avaient, par un mouvement spontané, offert leur secours et pris dans leurs bras les enfisints et les bardes. Ces femmes, touchées jusqu'aux larmes, s'avançaient incertaines de ce que le roi déciderait. Le monarque hésita ou peut-être feignit l'hésitation ; ce mouvement remplit d'effroi ces malheureuses. Le roi ne put se contraindre plus longtemps, et les fit conduire avec une escorte jusqu'à une abbaye voisine.
Le siège de Namur avait coûté à l'ennemi une perte de cinq mille hommes. Grâce aux excellentes dispositions prises par Yauban, nos troupes, presque toujours à couvert, eurent bien moins à souffrir. Seule la dernière attaque nous coûta onze cents tués et seize cents blessés, d'après les états officiels fournis parles majors et les commissaires des hôpitaux. En revanche, les pertes subies par les ingénieurs étaient énormes ; elles se montaient à neuf tués et treize blessés.
Vauban ne reçut pas immcdiatenientla Fécompciisc due à ses efforts persévérants et à la prodigieuse activité qu'il avait déplovée pendant toute lu durée du siège; maiâ le roi le conilda des marques de i^a laveur et lui témoigna à plusieurs reprises l'estime qu'il Eiiisait de sa personne. Ainsi il fut admis plusieurs fois à la table du roi. C'était alors une feveur ti-és-particuiiére réservée dans de rares occasions aux gentilshommes de la plus haute naissance.
Le roi parti, et le gros des ti-oupes rentré dans ses quartiers, Vauhan demeura à Namur pour réparer les fortifications et prévenir un retour offensif de l'ennemi. Quelque invraisemblable quepùtparallre cette hypotlièse, certains symptômes n'avaient pas échappé à l'œil clairvoyant de Vauhan, qui écrivait le 28 juillet au roi pour lui faire part de ses craintes :
« La conjoncture présente de cette place m'oblige, Sire, d'en rendre compte à Votre Majesté. Il parait extravagant de croire que les ennemis songent à Namur; cependant, ou toutes les nouvelles sont fausses, ou ils y songent effectivement, puisqu'ils ont assemblé une très-grande quantité de bateaux à Maëstricbt, qu'ils ont même retenu ceux des noires qui y ont porté leurs blessés, qu'ils y ont Goixante-dix pièces de gros canons prêtes à embarquer, ti-ente mortiers, une infinité de bombes, de boulets, et de toutes les autres munitions de guerre, nécessaires à un grand siège, chargées ou prêtes à charger, que M. l'électeur de Brandebourg est arrivé depuis quelques jours, campé aux Chartreux près de Liège, où il a assemblé un corps composé de ses troupes, de celles des Liégeois, de Munster, de Hesse-Cassel, et que l'on dit devoir être de
^ vinfit-c
HISTOIRE DE VADDAX.
vinfjt-cinq mille hommes qui font u venir dans le Condroz...
» Par trois lettres que j'ai écrites à M. de Luxembourg, je lui ai mandé fjiie le plus sur moyen de prévenir ce siège et de le détourner était de nous envoyer seize à dix-huît liataillons, avec deux réginieuts de dragons, camper sur les hauteurs derrière le château , pour occuper le dos de carpe, où l'on ne retrancherait. Pour cela il feut être assez heureux pour y arriver devant Jes troupes que M. le prince d'Orange pourrait y envoyer, et c'est sur quoi il n'y a point de temps à perdre, autrement cette place ne sera secourue que par un combat forcé et donné en lieu désavantageux, ce qui n'est pas conseiilable. iMais j'ai grand'pcur que M. de Luxembourg ne donne pas les bataillons que je lui ai denandés, ou que, s'il en donite, ce ne soit pas le même nombre ; je ne vois poiuiant que ce remède pour secourir Namur, ou p1ul6l pour en déloumcr le siège. «
Après avoir éunméré toutes les précautions prises pour réparer à la hâte les travaux, Vauban ajoute :
"Nous avons ici des farines pour plus de Irois bous mois et quelque deux cents pipes d'eau-de-vie, du vin trèspeu, du lard, et quelques légumes très-médiocrement, de la bière autant qu'on en pourra faire, et des vaches, celles qu'on ])Dun-a enlever. Il y a quelques jours que j'ai averti M. le comte de Guiscard de faire rafle de celles des envii'ous. S'il ne vient point de siège, on en sera quitte pour les rendre. Il ne l'a pas encore fait, mais il le fera bientôt. J'ai peur que nos soldats ne souffrent par le dé^ut des vivres. Si j'en suis cru, on leur donnera ration et demie de pain par jour aussitôt que le siège sera formé. Le mé-
HISTOIRE DE YAUBAN. 305
moire ci-joint fera voir à Votre Majesté l'état où nous ^mmes à Tégard des vivres.
«On ne doit pas attendre grand secours de la ville pour les vivres, parce qu^elle a été épuisée pendant le siège par les ennemis qui en ont tiré ce qu'ils ont pu, et après le siège par notre armée qui achetait tout au poids de For. Il y est entré si peu de choses depuis que cela ne mérite
pasqu^on en fasse cas * »
Ces avertissements prophétiques ne devaient pas trouver d'ëcho. Le temps se passait, et le roi n'envoyait à Namur ui les ingénieurs, ni les ouvriers destinés à faire les travaux. Rappelé à Lille pnr son service, Yauban ne perd pas mie occasion d'éveiller l'attention sur Namur. « J'ai reçu une lettre de M. Biqucnct, écrit-il, qui me mande qu'on ne £ait presque rien à Namur, et qu'on ne travaille pas même aux redoutes de la hauteur parce que l'on n'a pas écarté les ouvriers que les partis de Gharleroi viennent incessamment inquiéter, si bien qu'on les a abandonnées tout à &it. Je ne puis croire que la garnison de Namur soit si faible et que cette place soit la moins aTancée des places. Tout cela me fait une véritable peine et me &it craindre avec raison que vous ne perdiez les places avec plus de facilité que vous ne les avez conquises, a
Yauban, hélas ! ne croyait pas si bien dire. Dans le cours de la campagne de 1695, Guillaume d'Orange, trompant par ime habile manœuvre l'incapable Yilleroy qu'il eut Tart d'attirer dans la Flandre maritime, se dirigea à
' Vanbin an roi. Mamur, 28 juillet, dix heures du matin. (Dépôt des forttfieatioiis«)
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marches forcées sur Namur. lïoufflprs se jeta dans u place avec Mesgrigny, le jilus hi-illaiit élève <ie Vaiiban, et seize mille hommes de honiies troupes. L'armée assiéj^eaiitc, commandée par Guillaume, était Ibrte d'eavîron quarante mille hommes choisis parmi l'ôlite des corps hollandais, anglais et bavarois. Cohurn, qui dirigeait les travaux d'attaque, brûlait de reprendi'e mie revanche. Il sut communiquer à tous l'ardeur qui ranimait, et les travaux du siège furent poussés avec une àrdenr extraordinaire.
A la première nouvelle de l'investissement, Vauban, alors à Brest, se hâta de faire parvenir an ministre de la guerre Barbczieux les instructions nécessaires à la défense de la place. <■ Si le roi veut sauver Namur, écrit-il, et empêcher qu'on ne lui prenne comme il l'a pris avec beaucoup plus de&cilité, il faut une fois pour toutes foire lo retranchement du vieus mur en dos de carpe, foute de quoi on pom-ra l'assiéger, et si on l'assiège, il est sùi- qu'on le prendra instamment si l'ennemi peut avoir une armée d'observation, tout étant pour eux. Sa Majesté peut compter sur cela comme si elle le voyait de ses propres
Le conseil de Vaid^an ne fut pas suivi, soit que son avis fût arrivé trop tard, soit que Bouftlcrs n'ait pas eu sous la main les moyens d'exécution [Miur faire terminer le* retranchements.
Boufflers, d'ailleurs, fut admirable. D'après le témoignage do Villars, « il se livra à un travail de corps et d'esprit au-dessus de l'homme. « Un premier assaut ftit repoussé, mais l'ennemî revint à la charge, et, à la suite d'une action meurtrière, nos troupes évacuèrent la ville
pour se réfiigier dans la citadelle. Cohorn entreprît | sans perdre un instant le siège de la cîtadelli; et se liât» .1 d'élever sur les de mères des assiégeants de tbrmtdables travaux de défense pour se préserver contre l'arrivée d'une armée de secours. Après trois semaines d'bésifation, Villeroy se décida à marcher ait secours de la place; il était trop titrd. A peine en présence des positions fortifiées de l'ennemi, il comprit que toute tentative pour le déloger était impossible, et se relira sans livrer bataille.
Le 20 août, les assiégeants, soutenus par le feu de leurs batteries établies sur la rive gaucbe de la Sambre, passèrent cette rivière et enlevèrent le camp retranché qui protégeait la citadelle, o Nous portons la peine, écrivit Vauban, de nous être pris trop tard à l'aclièvement du retranchement, u Cohom ouvrit alors une immense parallèle et établit dix batteries de deux cents pièces de canon qui pendant huit jours et huit nuits inondèrent de projectiles nos ouvragesavancés et tirent plusieurs brèches dans les murailles. Le 30, Guillaume ordonna un assaut général. Six colonnes d'attaque sortirent de la parallèle et s'avancèrent en ordre de bataille, avec une régularité admirable. On remarqua surtout trois colonnes de grenadiers anglais qui parcomureut à découvert six cents mètres, tambour battant, enseignes déployées, et que rien ne put entamer. Si notre garnison avait été plus nombreuse et notre feu mieux nourri, les alliés auraient été écrasés avant d'arriver aux murailles, car Jamais troupes n'avaient été à l'assaut dans des conditions aussi défavorables. « J'ai vu quarante-cinq sièges de fort près, écrit Vauban, et où j'ai eu ma bonne part ; j'en aï lu six fois autant; je n'ai
HISTOIRE DE VAUBAS.
jdmaîs rien vu de pareil ni d'approchant, je dis par la grossièreté de la taule et non par la beauté de raction que je trouve trop insensée pour l'estimer, h (Brest, 25 sep- La bataille fut longue et sanglante, et l'ennemi, repoussé des brèches, ne parvint qu'à se loger dans les cbemins couverts. Mais les travaux d'approclie étaient tellement ruinés et les brèches si nombreuses que Boufflers, jugeant avec raison qu'une plus longue résistance n'aurait d'autre résultat que de faire couler le sang inutilement, demanda à capituler. Guillaume lui accorda les honneurs de la guerre, mais, abusant de son droit de vainqueur, il le retint piisonnier sous prétexte que Villeroy avait promis de restituer les garnisons de Dismude et de Deyiise, retenues prisonnières contre le droit des gens.
Vauban avait prévu la reddition de Naraur. Avec une grandeur d'âme qui l'honore, il s'abstint de toute récrimination et écrivit à M. Le Peletier que la place avait résisté tout le temps qu'on pouvait espérer, que nos gens avaient bien rempli leur devoir et que l'ennemi avait payé cher sa conquête.
Louis XIV, d'ordinaire si dur envers les généraux malheureux, partagea l'avis de Vauban. BoufHers fut nommé maréchal de France, Mesgrigny reçut le grade de lieutenant général et une pension de six mille livres de rente; Fiiley, leprincipalcollaborateurde Mesgrigny, fut nommé brigadier des armées, et l'on augmenta les appointements de tous les ingénieurs ayant pris part au siège.
L'effet de la prise de Namur fut immense, et Cohom, qui jusqu'alors était resté au second plan dans une ombre relative, fut placé au premier rang. En Europe, on l'appela
le Vauban hollandais. La louange était outrée. Quelque
remarquables qu^aient été les qualités déployées par lui
dans ce siège, un simple rapprochement, à défont d'autres
faits, suffît pour prouver la supériorité de Vauban. Ainsi,
en 1692, le siège de la ville de Namur fut expédié en sept
jours, celui du château en vingt-deux jours. En 1695,
Cohom, disposant de toutes les forces de Guillaume
d^Orange et ayant af&ire à une garnison très-inférieure en
x&ombreàcelle qui défendait la ville au premier siège, resta
'v^ngt-deux jours devant la ville et vingt-cinq devant le
ohàtean.