CHAPITRE XII
Vaiiban conseille d'entreprendre le slûge de Charlcroi qui sert de centre de ralliement aux parlisans. — Le «iége de Charleroi est résolu. — Yauban dirige les iliaques contre le point le plus forlilitï de la place. — Ûauvaise volonti! dei offîcîers et insuffisance de l'artillerie. — Capilulntion de la ville. — Vaubnn est nommé jrrand-croix de l'ordre de Saint-Louis. — Il est envoyé en Drctagne. — Il met Brest en état de défense. — Tentatives de débarquement des troupes alliées. — Elles sont repoussées avec pertet. — Rapports de Vauban avec Pontchartrain, sccrë^ Uire d'Etat de la marine, et son fils Jérôme. — Siège d'Ath. — Dispositions prises par Vauban. — Nouvelle disposition des batteries du siège. — Tauban est blessé. — Capitulation de la place. — Vauban et Catinal. — Indignation de Vauban à la nouvelle de la paix de Ryswyk. — Sa lettre à Racine.
La Lalaille de Nei-winden, (gagnée {tar Luxembourg daDs les de rp Sers jours du mois dè'léiOS, nous avait ouvert le clicmiade Bruxelles et assure la domination des Pays-"- Bas. Mais pour recueillir les fruits d'une victoire cliérer ment achetée, il eût fallu agir avec vigueur, marcher en avant et ne pas laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître. Le maréchal de Luxembourg ne sut pas proBter de son succès. Louvois n'était plus là, d'ailleurs, pour stimuler le zèle des gënêraux et leur fournir les moyens de se ravitailler en hommes et en vivres. Le temps perdu par Luxembourg fut mit à profit par le prince d'Onmge, qui recon^ititua son armée et se hâta de couvrir avec des forces imposantes Bruxelles et Liège. Une seule place
importante, Gbarleroi, restait livrée à ses propres forces et exposée à un investissement sans chances d^étre se^ courue.
Dès le mois de juin, Yauban avait écrit à Le Pelletier pour lui signaler la nécessité de s^emparer de cette placer centre de ralliement des bandes de partisans qui harce'" laient nos troupes, coupaient les communications et nou^ enlevaient nos moyens de subsistance.
« Ces gens-là, écrivait-il, remplissent les bois, surtou'C^ les passages qui conduisent des places à notre armée. H est presque impossible de passer sans rencontrer un partie ou quand ils sont les plus forts ou égaux, ils ne manquea'C: pas de faire leur coup et de battre nos escortes, ce qui leur est ordinaire. Et je n'en suis nullement surjnîs, parce que tous ces gens-là sont coureurs de partis de profession, qui savent parfaitement le pays, auxquels beau— coup de paysans désespérés, qui ont tout perdu et qui ont servi, se joignent journellement, ce qui foit qu'il n*y a point de sentiers, bois ni buissons dont ils ne connaissent parfaitement les avantages; ils sont, d'ailleurs, gens vigoureux et très-aguerris qui mangent leur soûl, qui ne se battent que par choix et qui entendent parfaitement cette manière de guerroyer, au lieu que nos escortes , tant officiers que soldats, n'étant composées que de la crasse et le rebut des troupes, tous gens qui ne sontàla guerre que parce qu'on les y a forcés, dont l'espoir n'aboutit à rien , tous accablés de fatigue et mourant de faim , au lieu que les^ autres s'enrichissent à nos dépens, car il n'est pas concevable les butins qu'ils font sur nous et qu'ils mènent à Charleroy.
« Cette place tient en échec Namur, Dinan, Charlemont,
Philippe vil le, Hocroy, Maubeufje, Avesnes et Mous, et nous oblige à tenir des gardes à dix-liuît ou vingt diàteaux et petites places comme licauniont, Mariembourget Chimay. Elle cause la ruine d'un pays équivalant à une bonne province, nous rend la Sambre inutile, le soutien de Namur très-difficile, et obligera le roi par les suites à l'entretien de quinze ou seize mille honnmes de plus dans toutes ces places qui seront annuellement ruinées en convois et escortes, et si ils ne contiendront jamais la garnison de Cbarleroy, au lieu de quoi et supposé qu'elle fût à nous, l'entre Sambre et Meuse deviendrait comme la plaine do Saint-Denis, reculerait les ennemis de huit ou dix lieues de nous, réduirait Bruxelles à devenir place de guerre, serait d'une commodité, feute de quoi il n'est pas concevable combien la difficulté des convois y cause de disette et de pauvreté. L'esprit rempli de la crainte de ces malheurs oi'a fait proposer, prêcher et reprêcher le siège de cette place maudite; mais il m'arrive ce qui arrivait à la pauvre Cassandre d'Homère; sans être devin, je prévois les malheurs, je les vois venir, je propose des expédients pour les éviter, mais on ne me croit qu'après qu'ils sont arrivés '. »
Cette fois Vauban ne prêcha pas dans le désert, et l'armée française investit la s place maudite h le 9 septembre.
Gharleroi avait été fortifié par Vauban vingt ans auparavant, et les Espagnols, contrairement à leurs habitudes d'incurie, l'avaient soigneusement entretenue. Les quatre
■ Tiubia à Le Felleiier. Mon!, le S9 juin 1693. {Dép&t dtsfortifitiQHI, I. TIII.)
mille'homines formant la gamUon étaient bravés, dis<âplinéSy rompus aux fetigues de la guerre et bien comniandés par des chefs expérimentés.
Après avoir reconnu le terrain, Yauban établit sonattaque principale devant le point qui paraissait le mieux défendu. C'était un front bastionné précédé d'un étang au milieu duquel s'élevait une redoute croisant ses feux avec ceux des bastions et d'un ouvrage à cornes placé sur les flancs. Il fellait donc se rendre maitre de la redoute, s'emparer de l'ouvrage à cornes et s'établir sur les' pentes les plus étroites du glacis, au risque d'être rejeté dans l'étang par le canon de la place. Grand fut l'étonnement de l'armée lorsque l'on vit Yauban choisir comme point d'attaque la position en apparence la plus formidable» Des murmures et des récriminations éclatèrent; des-of&ciers ne craignirent pas de dire publiquement que Yauban se jouait des difficultés pour faire parade de son habileté à les surmonter et rehausser l'éclat dé sa victoire au prix d'énormes sacrifices.
Yauban laissait dire ; mieux que personne il savait que ce front bastionné, en apparence si redoutable, était un des points ÊEiibles de la place, et qu'une fois en notre pouvoir, la ville était obligée de se rendre. En attaquant la place par les autres côtés, il aurait fallu forcer deux lignes d'ouvrages avancés, s'exposer à des feux d'écharpe , cheminer lentement avec la sape et compromettre dans les lenteurs et l'imprévu d'une guerre souterraine le succès de l'entreprise.
L'expérience lui donna bientôt raison. La redoute de r étang, attaquée de tous les côtés par une flottille de bateaux pontés préparés d'avance, chargés d'artillerie et de tirail-
HISTOIRE DE VAUBAr^. 815
leurs, fut enlevée presque sans coup férir. L'ouvrage à comeSy vigoureusement canouné par nos batteries de terre et par les batteries de la redoute , tomba quelques jours après entre nos mains. Yauban fit alors ouvrir contre les bastions un feu très-nourri d'artillerie qui ne tarda pas à £ûre brèche. Les troupes, impatientes d'en venir aux mains, demandaient Tassaut. Dans des circonstances analogues, Gohom n^eût pas hésité à lancer ses troupes sur la brèche. Mais Yauban, plus ménager du sang des hommes, sut résister à cet entraînement irréfléchi et donna Tordre de continuer les travaux d'approche.
A la cour, les réclamations de certains officiers qui se plaignaient des lenteurs du siège avaient trouvé de l'écho, et les courtisans blâmaient à l'envi la circonspection de Yauban, comme ils avaient blâmé quelques semaines auparavant Texcès de sa témérité. M. Le Pelletier crut devoir signaler à Yauban l'état des esprits. Sans s'émouvoir, Yauban lui répondit, avec sa rude franchise habituelle, qu'il n'avait que faire des réclamations et des doléances des courtisans.
«Je puis dire, ajoutait-il, que tous sont juges incompétents et très-ignorants du fort et dû faible des places , que si tous les mauvais raisonnements qui leur échappent se fusaient le froid et la pluie sur le dos, et dans les endroits où on tire, ces messieurs changeraient bientôt de langage. ^ un mot, le courage d'un homme qui a les pieds chauds et qui raisonne en chambre à son aise , quand il n'a pas l'acte du péril , est fort différent de ce même homme-là <iuand il s'y trouve ; autre chose est d'être brave loin du P^ril, et autre chose est de l'être dans le péril j il n'y a rien ^^ la vie où l'homme soit plus différent de soi-même. »
8f« HISTOIRE DE VAUBAN. ^
Yauban fit continuer le travail des mineurs pour prendre la brèche par en dessous. « Brûlons plus de poudre, disait-il , et versons moins de sang. » Un motif autre que celui de Thumanité contribuait à rendre Yauban d'une extrême circonspection. Les troupes placées sous ses ordres étaient trop inférieures en nombre et en qualité pour tenter une action d'ensemble. « J'ai beaucoup souffert, écrivait-il, par Tignorance des canonniers et bombardiers. Le bon usage de Tartillerie et des bombes demande un art particulier qui a ses règles précises que pas un de ces gens-ci ne savent. Il n'y a que la routine et beaucoup d'intérêt à la tète , ce qui bit que les batteries des uns et des autres sont toujours défectueuses et imparfaites ; d'ailleurs, comme aucun d'eux n*a les principes de fortification, ils ne savent jamais où il faut tirer, ils ne connaissent pas les pièces dont il est question; il y a toujours plus de la moitié ou des deux tiers des coups perdus et qui vont mal. »
Le corps des canonniers n'était pas le seul qui laissât à désirer: «J'ai essuyé, ajoute Yauban, un autre défaut qui m'a donné beaucoup de peine. C'est que les corps sont très-peu nombreux, spécialement en officiers , et le soldat faible et exténué des fetigues de la campagne, ce qui est cause que j'ai bien eu de la peine d'en tirer le service nécessaire pour le travail, car ils'n'ont presque point de force ' . »
Quoi qu'il en soit, le travail des mineurs avait été poussé avec tant d'activité et de bonheur que l'ennemi, jugeant qu'une plus longue résistance était inutile, demanda à
^ Rapport de Yauban sur le siège de Charleroi. (Dépôt des fortificm" tiont, t. VIII.)
"■ HISTOIRE DE VADBAN. 317
capituler. Les préliminaires de la reddition furent signés le jour même. En visitant les travaux de la place, Vauban s'aperçut que la brèche était minée. S'il avait cédé aux sollicitations des ofHi?ier$ qui deniandaîent l'assaut, l'ennemi eût fait sauter les bastions alors qu'ils auraient été occupés par nos troupes et causé d'incalculables désastres dans nos rangs.
Le ï 3 octobre, Vauban eut la satisfiiction d'annoncer en ces termes à M. Le Peletier la prise de la place :
K Cbarleroi est pris, Monsieur; ce n'est plus une nouvelle pour vous, mais la joie ne vous en doit pas passer sitôt, puistjue la prise de cette place est une des plus nécessaires conquêtes que le roi ait faites de son règne, et qui achève de lui faire la plus belle frontière que la France ait eue depuis mille ans. »
Le siège avait duré vingt-sept jours, et la garnison avait perdu les deux tiers de son effectif. De notre côté, les pertes étaient légères, nos troupes n'ayant jamais donné à découvert, sauf à l'attaque de quelques positions vivement enlevées à la baïonnette.
Comme toujours malheureusement, les pertes des ingénieurs étaient relativement élevées, ce qui s'explique par rinespérience des hommes que les ingénieurs avaient à conduire. Croirait-on qu'après tant de sièges le corps des sapeurs, si souvent et si instamment réclamé par Vauban, n'était pas encore organisé? « Vous verrez, écrit Vauban dans son rapport, vous verrez par l'état do nos pauvres ingénieurs qu'il y a eu un peu de sang répandu, mais cela ne se peut autrement, et tant que le roi ne fera pas la compagnie de sapeurs que je lui ai tant de fois proposée, il faut compter que nous en perdrons toujours beaucoup
et considérablement plus de soldats et d'officieFS, et qu'3 en coûtera toujours plus de temps et d'arj^ent pour réduire les places, outre qu'au premier jour il m'en coû- 'tera la vie parce que je suis obligé d'être presque toujours dans la tranchée faute de gens intelligents, ce qui me tue de lEatigue et m'expose à être tué cent fois le jour *.»
Au début de la campagne, Vauban avait reçu la grandecroix de Tordre de Saint-Louis , que Louis XIY venait de créer pour être la récompense exclusivement réserve'e aux services militaires *. La tradition attribue à Tanban la première idée de cette institution. Nous n'avons retrouvé ni dans sa correspondance ni dans ses Mémoires aucune trace de cette proposition '.
L'activité de Vauban ne devait pas tarder à s'exercer sur un nouveau théâtre. Les flottes alliées inquiétaient nos
^ Rapport de Vauban.
^ Cet ordre est composé et le doit être à l'avenir du roi et des rois ses successeurs en qualité dé grands maîtres, de M* le Daupbin oa du prince qui sera héritier présomptif de la couronne, de huit grands-croiif de vingt-quatre commandeurs et de tel nombre de cheyaliers que \t roi régnant voudra y admettre. On les devait choisir parmi ceux qui auraient servi des années en qualité d'officiers, de sorte ^e la vertu, le mérite et les services rendus avec' distinction sont les seuls titres qui peuvent légitimement y donner entrée. Les chevaliers portent une crois d'or sur laquelle est l'image de saint Louis et sur le revers une épéc avec une couronne de laurier avec cette devise : BcUicœ . pirtutis prœ~ inium. Les grand'croix sont attachées à un large ruban couleur de feu qu'ils mettent en écharpe. Ils ont encore une croix en broderie d*or sur le manteau et sur le juste au corps. (De Qcixcy, Histoire militaire, t. IL)
^ Ce qui a pu donner lieu à ce bruit, c'est que Vauban a composé un mémoire fort curieux sur l'organisation de la noblesse, dans lequel il émettait plusieurs idées qui ont été appliquées depuis; mais il ne ftit aucune allusion à l'ordre de Saint-Louis.
côtes, et l'on savait de source certaine que les Anglais avaient projeté une descente à Brest. Yauban fut dirigé sur cette ville avec mission de prendre toutes les mesures indispensables à la défense du port et de la ville. Pourdonner plus d'autorité à son commandement et assurer lunité du service, il avait été investi du titre de commandant supérieur de la marine.
A peine arrivé en Bretagne, Yauban donna tous les ordres nécessaires pour repousser les attaques que les ennemis seraient tentés de diriger sur la ville de Brest et aux environs. Il fit élever une nouvelle batterie de seize pièces de canon et de six mortiers sur le bastion de la ville le plus rapproché du cliàteau, entre le bastion et la batterie qu'il avait £ait construire auparavant. Sur la longue presqu'île qui ferme l'entrée de la rade , on éleva une batterie de huit pièces de canon et de six mortiers ; le pont fut également garni de pièces de fort calibre. Huit grandes barques pontées, armées de canons et de mortiers et montées par cent cinquante fusiliers, devaient protéger la rade de Bcrtheaumc, le Conquet et Fembouchure de la rivière de Landemeau. Vauban ne s'en tint ps^slà. Par se» soins et soiis sa direction, d'immenses tra- ^ux de terrassement et de maçonnerie furent entrepris ; on crensa.des souterrains, et l'on perfectionna les revôtcments^des poudrières, qui jusqu'alors n'offraient pas assez de sécurité. L'ensemble des armements comprenait trois cents pièces de canon et quatre-vingt-dix mortiers. Quatre QÙUe fantassins , quatorze cents bombardiers , un coq)s imposé de gentilshommes bretons au nombre de trois ipille et un régiment de dragons formaient un effectif de ^upes plus que suffisant pour la défense de la ville et
' des ei
HISTOIRE DE VAUBAM.
des environs. Dans les premiers jours du mois de juin, lous les préparatifs étaient terminés.
Cependant les ennemis n'en poursuivaient pas inoiDs leur projet de descente. Le 16 juin, lord Barkiey, commandant en chef l'espédilion, doubla l'ile d'Oucssant, et le jour suivant s'engafjea dans la baie de Caniaret avec trente-six vaisseaux de guerre, douze galiotes à bombes, et environ quatre-vingts petits bâtiments de transport. Le général Talmach et le marquis de Camartben, montés sur une embarcation do faible tonnage, s'avancèrent le plus près possible de la cùle pour reconnaître les positions. A leur retour, on tînt conseil à bord du vaisseau amiral, et Ion prit les dispositions pour l'attaque. Il fut résolu que le marquis de Camartben prendrait le commandement de sept frégates et canonnerait le fort et les batteries de i'ouest pendant que les troupes débarqueraient dans une baie sablonneuse d'un demi-quart de lieue de longueur et protégée k ses deux extrémités par un contre-fort de rochers. Le 18, k l'auhc, les officiers se réunirent en conseil à bord du vaisseau amiral pour arrêter les dernières dispositions de l'attaque, ctia flotte ennemie prit ses positions de combat.
Un brouillard épais dissimulait aux Français la vue des manœuvres de la flotte. Lorsqu'il se dissipa à dix heures du matin, on apcn.ut des remparts huit frégates qui s'approchaient du fort. Le vaisseau que montait Camarthen, meilleur marcheur que les autres, avait une avance considérable et se trouvait isolé de la flottille, Camarthea Et jeter l'ancre pour attendre les frégates ; mais à ce moment le fort ouvrit le Feu, et la première bombe fut si bien dirigée qu'elle tomba sur le pont et produisit de grands
ravages dans les rangs des soldats. Lorsque les frégates furent à portée, elles dirigèrent un feu très-nourri contre le fort, qui riposta par une grêle de boulets et de bombes. Pendiint ce temps, le gênerai Talmacli faisait débarquer ses troupe!). Huit ou neuf cents hommes étaient déjà à terre, quand un capitaine d'une de nos compagnies franches de marine, M. Benoise , profitant d'un moment d'iodëcision parmi les Anglais, qui semblaient incertains de la direction qu'ils devaient suivre, sortit des retranchements et fondit sur eux l'épée à la main, à la télé de cinquante hommes déterminés. Surpris par une attaque aussi impétueuse au milieu des embarras d'un débarquement, les ennemis n'ont pas même le temp» de former leurs rangs, ils se troublent, reculent et courent précipitamment se rembarquer. Mais plusieurs chaloupes trop chargées ou mal gouvernées ne peuvent regagner le large et sont xejetées sur la grève. Les dragons les enveloppent, sabrent les soldats qui essayent de s'échapper et somment les autres de se rendre. Toute résistance est impossible; les équipages sont feits prisonniers presque sans coup ferir.
Cette tentative malheureuse décourage les autres troutocs de débarquement, qui regagnent le large sans oser iaborder sous la protection du canon des vaisseaux de ligne. Camaithen donne le signal de la retraite et s'éloigne conthiuant de battre dos travaux. A ce moment, un ire hollandais trop rapproché de terre s'échoue sur un ic de sable. Alors M. de la Gondiniêre, capitaine d'une compagnie de marine, escalade avec ses hommes les revers qui dominent le vaisseau échoué et fait pleuvoir i|ur lui une gi-ële de balles, Les Hollandais essayent de
322 HISTOIRE D£ YAUBAN.
résister, mais cette lutte inëgale ne peut durer, et bientôt ils amènent leur pavillon. Nos marins prennent possession de leur capture et ramènent dans la ville soixante-quatre prisonniers.
Les pertes du corps du débarquement avaient été énormes eu égard au petit nombre de troupes engagées. L'ennemi, en se retirant, laissa en nos mains quatre cents morts, parmi lesquels on trouva le corps du général Talmach, et cinq cent cinquante prisonniers. Plus grandes encore avaient été les pertes de la flotte, qui était restée pendant plusieurs heures exposée au feu de nos batteries. De Quincy, dont les évaluations sont très-sûres, estime que deux mille hommes furent tués ou blessés. De notre côté, au contraire, les pertes étaient légères. Protégées par les ouvrages avancés, iBadsant feu à couvert, nos troupes avaient très-peu souflfert. Le chifiFre des morts s^élevait à quarante-cinq.
Lord Barkley ne tenta pas une seconde épreuve ; il reprit le large et s'en fut bombarder la ville de Dieppe. Dans le trajet, une des frégates, endommagée par nos boulets, coula à pic avec tout son équipage.
Louis de Pontchartrain, secrétaire d'État de la marine, qui avait une estime et une affection particulières pour Vauban, voulut profiter de sa présence à Brest pour initier son fils Jérôme — désigné à la survivance du ministère de la marine — aux secrets de Tart militaire, et il ne crut pas pouvoir choisir un meilleur précepteur que Yauban. On avait prévenu Jérôme Pontchartrain que Brest serait bientôt l'objet d'une attaque; il avait fait diligence, mais il n'avait pu arriver à Brest que le lendemain de l'affiedre. « M. de Phélypeaux, écrivait Vauban au ministre, arriva ici
HISTOIRE DE VADIIAS.
au bruit du caiion ; mais quoiqu'il ait fait tous ses efforts et qu'il se soil pour ainsi dire crevé à force de courii', il n'a pu arriver que le lendemain, si las et si fatigué qu'il a été detix jours sang pouvoir remuer ni pieds ni pattes. C'est un mauvais pays que celui-ci pour courir la poste. Il u très-grande ou\-ie d'apprendre, conçoit facilement et aime le travad : voilà les préliminaires de ce que j'en at appris. Hier nous commonràmes à voir [>artie du port et de la rade et des galères ; demain je le mènerai à Oamaret, et tous les jours je lui développerai toutes les connaissances que j'ai sur Brest, jusqu'à ce qu'il en sache autant que moi. Si l'ennemi nous revient voir, je le mènerai partout où j'irai et lui donnerai souvent le plaisir d'entendre les boulets et peut-être le sifflement du mousquet, ayant l'honneur d'être fort de votre giiiïl eu cela. Car, quand on a des enfants, il faut faire tout ce qui peut dépendre de nous pour les rendre honnêtes gens, et du moins les mettre en état de ne point parler des choses sur lesquelles ils doivent mi jour décider par de simples uuï-dire. Il faut avoir vu, et même de près; autrement on est toujours écolier et jamais maître. Vous serez, Dieu aidant, vous et lui, contents de moi sur la conduite que je tiendrai à son égard, car j'ai grande envie de vous faire ma cour. «
Le 2S juin, nouvelle lettre de Vauhan :
■ Nous commençons à nous connaître, M. Phélypeaux et moi, et, si je ne me trompe, avant que de nous séparer, nous serons rontents l'un et l'autre. Il est aftable, doux et honnête, fortattachéàce qu'il doit apprendre et ne perdant pas un moment de temps de voir et de s'instruire, II a bon esprit, et son honnêteté lui attire fort l'estime desofBciers de la marine. Voilà, Monseigneur, ce que j'ai à vnus dire
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de lui, sans dësir de lui plaire ni dessein de vous faire ma cour ' . »
Yauban resta à Brest pendant plus d'une année. II ne se borna pas seulement à fortifier cette place, mais il étudia toutes les questions qui se rattachaient à la défense des ports et au développement à donner à notre marine marchande et militaire. Avec son génie pénétrant, il comprit le premier Timportance du rôle qu'était appelée à jouer la marine marchande armée en course, et rédigea sur ce sujet un mémoire détaillé rempli des aperçus les plus profonds et les plus pratiques.
Le sort des protestants préoccupait Yauban partout où il se trouvait, et pendant son séjour à Brest il eut plusieurs fois occasioïkdc se faire Favocat de quelques malheureux réformés dont la voix ne pouvait arriver au pied du trône. Quelques années auparavant, il avait encouru la disgrâce de Louvois en prenant en main la cause des huguenots persécutés; mais son zèle ne s'était pas ralenti, et un ceptain nombre de religionnaires condamnés aux galères pour être restés fidèles à la religion dans laquelle ils étaient nés durent à Yauban un adoucissement à leurs peines. Ainsi, ayant été témoin de la conversion d'un gentilhomme du Yivarais qui, vaincu par la souffrance, avait abjuré sa religion, Yauban s'empressa d'appeler sur lui la clémence royale, « car il m'a paru, ajoutait-il, que sa conversion est sincère, si sincérité il y a dans ces conversions forcées * » .
Yauban quitta Brest à la fin de l'année 1695 et revint à Lille, où il résidait dans l'intervalle de ses voyages. Son
^ Archives de la marine.
^ Arcliires de la marine.
HISTOIRE DE VADBAN. 3S5
séjour dans le Nord fut de très-courte durée; il quitta Lille dans les premiers jours de Taiinte 1696 pour entreprendre une {p'ande inspection de toutes les places de nos frontières de l'Est, du Midi et de l'Ouest. Deux années presque entières furent consacrées à cette inspection.
Au début de l'atinée 1697, des négociations relatives à la paix s'ouvrirent à Ryswyk entre les plénipotentiaires français et les représentants des principaux Etats de l'Europe. On s'était mis préalablement d'accord sur les bases d'une médiation suédoise. Les alliés prétendirent ne remettre leurs réclamations aux médiateurs qu'après que les Français auraient présenté les leurs. «Nous n'avons rien à réclamer, répliquèrent fièrement les Français ; vos maîtres n'ont jamais rien conquis sur le nètrc. « Cummencées sur ce ton liautain, les négociations n'avaient guère de cbance d'aboutir d'une façon pacifique. Après divers pourparlers, Louis XIV résolut d'appuyer par les armes les réclamations de ses ministres. L'armée des Flandres reçut l'ordre d'occuper la Belgique, dont presque toutes les places, sauf Atb qui couvrait Bruxelles, étaient à notre discrétion.
Le 15 mai, Catinat, qui commandait en chef, investitlu ville d'Ath. L'armée française était divisée en trois corps ; le premier, sous les ordres de Catinat, devait pousser les travaux du siège, et les deux autres, commandés par Boufflers el Villeroi, contenaient l'ennemi et protégeaient l'armée assiégeante prêts à se porter mutuellement secours en cas d'attaque. Nos forces réunies s'élevaient à un effectif de quarante mille hommes environ, dont cinquante escadrons et cinquante bataillons. L'artillerie de campagne comptait soixante pièces de canon, et un immense parc de
grosse artillerie avait ëté établi à Douai pour pourvoir aux besoins du siège.
Le comte de Rœux commandait la place. Les fortifications, reconstruites par Vauban, étaient dans un excellent état de défense ; mais la garnison, qui ne comprenait que trois mille six cents soldats , deux cents mineurs et trois cents canonniers, était trop peu nombreuse pour pi'otéger une place aussi étendue.
Dès le début de l'investissement, M. de Rœux fit mettre le feu aux faubourgs et expulser de la ville toutes les bouches inutiles, les femmes, les vieillards et les enSants. Généreux comme toujours, Gatinat eut pitié de ces pauvres gens et leur permit de franchir ses lignes pour se réfugier à Bruxelles.
Les débuts du siège furent marqués par une particularité qui ne laissa pas que d'étonner assiégeants et assiégés. Les tranchées étaient ouvertes depuis huit jours, et pas un coup de canon n'avait été tii^é contre la place. D'ordinaire on établissait les batteries en même temps que la première parallèle, et les premiers coups de canon coïncidaient avec l'ouverture des tranchées. On espérait ainsi démoraliser l'ennemi par un feu plus effrayant qu'efficace, puisque les batteries étaient placées trop loin de la place, et en même temps les pionniers, qui se croyaient protégés par ces batteries élevées sur leurs derrières, travaillaient avec plus de sang-froid. Mais ce système avait de graves inconvénients. Il nécessitait l'établissement de trois lignes d'artillerie successives qu'on était obligé de déplacer à mesure que les parallèles se rapprochaient de l'ennemi ; il fatiguait inutilement les canonniers et occasionnait une dépense énorme de poudre et de projectiles.
Frappé des inconvénients du système suivi jusqu'alors, Aauban avait résolu de n'établir ses batteries- qu'assez près des fortifications, pour n'avoir plus à les déplacer et pour produire un tir immédiatement effectif. Cette innovation jeta d'abord un certain trouble parmi les travailleurs de la tranchée, qui étaient babitués à entendre tirer contre 'a ville dès l'ouverture des lignes ; mais après ce premier nioinent de malaise, les travaux continuèrent avec la régularité habituelle.
Lorsque la tranchée fut poussée à peu de distance des
glB-cis, Yauban construisit une batterie de trente-six
pièces de gros calibre et ouvrit un feu terrible contre la
p'îtce. Les coups étaient si bien dirigés et la canonnade si
^'^ïi nourrie que quelques heures a]>rès les batteries
c^i\emies étaient pour la plupart démontées et réduites
^^ silence. Le 29, Vauban démasqua deux batteries de
'^'^ï^gt-deux mortiers chacune, qui inondèrent de bombes
Posant deux cent cinquante livres les ouvrages extérieurs
^t les murailles de la ville. Sur l'ordre formel de Vauban
l^î surveillait en personne le tir, les maisons de la ville
^^^îent épargnées; et pas un habitant n'eut à souffrir de
^^t-té « borabarderie » .
XJne digue solidement construite en maçonnerie rete- ''^it les eaux de la rivière de Denre, et protégeait les tra- "^^Ox des assiégés de l'inondation. Vauban résolut de ^^'truîre cet obstacle. Il fit construii-e à peu de distance ***^e batterie d'énormes mortiers, dont les bombes, pesant ^ï^q cçnts livres, ne tardèrent pas à rompre la digue sur pî ^sieurs points. Les eaux envahirentles travaux avancés, ^ l'ennemi dut se retirer derrière le chemin couvert de la pï^ce. En même temps on conduisait à l'aide de la sape
328 HISTOIRE DE YAUBAN.
deux tranchées en zigzag, qui se prolongeaient jusqu'à douze toises environ de la contrescarpe. Ainsi nos troupes s'avançaient toujours à couvert sans risques et sans pertes. L'ennemi ne répondait plus que feiblement au feu continuel de nos batteries. Tout faisait prévoir une solution prompte, mais peu s'en fellut que la fin de ce sî^, jusqu'alors si heureux, ne fùt marquée par une irréparable catastrophe. Un jour que Yauban, fidèle à son habitude de se rendre compte par lui-même de tous les incidents de la lutte, examinait dans un cavalier de trandiée les positions ennemies, une balle vint le frapper un peu audessous de l'épaule gauche. On s'empresse autour de lai) on le relève , et les chirurgiens, mandés en toute hâte, reconnaissent que la blessure est légère; un sac à terre avait amorti le coup. Vauban'se fit panser sur place et continua de diriger les travailleurs.
Le 1" juin, nos troupes se disposaient à enlever le chemin couvert, lorsque, au moment de donner le signal de l'attaque, on vit l'ennemi abandonner précipitamment cette position et se réfugier dans les bastions, d'où il dirigea un feu de mousqueterie assez nourri. Catinat jugea prudent de ne pas risquer un assaut contre un ennemi à couvert. Il fit rétrograder ses colonnes d'attaque, laissant à Fartillerie le soin de déloger Tennemi. Pendant quatre jours, nos batteries tonnèrent sans interruption, battant en brèche les murailles, qui s'écroulèrent sur plusieurs points.
Dans ces conditions, la reddition de la place n'était plus qu'une question de quelques jours.
« Nos affaires vont à merveille jusqu'à présent, écrivait Vaubanà M. Le Pelletier; les ennemis n'ont rien feit qu'on leur puisse imputer h bien, et je vois avec plaisir que je
connais beaucoup mieux leur place qu'eux. II est vrai aussi que je me puis vanter, sans feire le Gascon, que jamais place n*a été attaquée avec tant d'art et de vitesse tout à la fois. La bonne chose que c'est de bien connattre Tennemi à qui Ton à afifaire ! Je n'ai songé à autre chose qu'à l'étude des attaques de cette place, depuis que le roi eut tant feit que de m'en prononcer le nom, et bien m'en a pris d'en avoir &it faire un nouveau plan avec toutes les remarques quand il la céda aux ennemis. Nous les tenons présentement bridés comme des oisons ; et quand il y aurait dix mille hommes dans la place , je n'en serais non plus en peine que de ce qu'il y en a '. »
Le 5 juin, Gatinat se disposait à donner l'assaut; déjà la première colonne d'attaque, composée de vingt compagnies de grenadiers, s'ébranlait, lorsqu'on entendit battre la chamade. Peu après le gouverneur envoya des otages et le jour même, à deux heures, les conditions de la capitulation étaient signées.
Yauban se hâta d'annoncer cet heureux résultat à M. Le Pelletier :
«... Je ne crois pas , écrit-il le 6 juin , qu'il se soit feit de siège dans toutes les règles comme celui-ci où on ait pu réduire en si peu de temps et à si bon marché une aussi excellente place que Test celle que nous venons de prendre. » L'enthousiasme de Yauban était pleinement justifié. Jamais siège n'avait été conduit avec une méthode aussi rationnelle, un art aussi consommé. Les parallèles poussées à leur plus haut point de perfection, les tranchées conduites à travers le sol perpendiculairement à la place,
^ Yauban à Le Pelletier, 4 juin ifWf* (Dépôt des fortifications.)
de sorte que la ville était comme enveloppée par un immense réseau souterrain, qui dérobait les assaillants à la vue des ennemis ; Tusag^e savant et efficace de Tartillerie , le tir au ricochet amélioré , l'emploi judicieux des bombes, Texcellent choix des points d'attaque, rhabilité merveilleuse à profiter des feutes de l'ennemi, tout enfin dans ce siège mémorable, qui ne coûta la vie qu'à cin* quante des nôtres, commande l'admiration. Devant Ath, Yauban semble faire une vaste démonstration , un cours pratique sur l'attaque des places. Avec une incomparable autorité, il enseigne comment, grâce à la réBexion et l'étude approfondie du sol, aux données de la science et aux leçons de l'expérience acquise, un ingénieur digne de ce nom investit une place , l'enserre dans un cercle de fer qui se rétrécit tout les jours , la réduit à l'impossibilité de se défendre, la livre à la merci du vainqueur, sans que jamais la vie des hommes ait été exposée dans des assauts toujours incertains ou des coups de main souvent inutiles.
Gatinat, le père la Pensée, comm'e l'appelaient femilièrement ses soldats, était bien digne de présider à cette noble entreprise, triomphe de la pensée humaine sur la force brutale. Gatinat et Vauban, comme ces grands nom's vont bien ensemble ! Ges deux hommes, unis pendant leur vie par une communauté de sentiments , de vertus et de génie , méritent de ne pas être séparés dans les hommages de la postérité. Que n'auraient pas fait ces illustres capitaines, ces grands penseurs, si le hasard de la guerre et le choix judicieux du souverain les eussent plus souvent associés à une œuvre commune ! Jusqu'alors, dans tous les sièges auxquels il avait pris part, Vaubân, trop
souvent paralysé par la présence du roi , jalousé par les généraux, mal servi par les officiers , n'avait pu donner libre carrière à ses conceptions. Toute innovation était sinon rejetée, au moins mal appliquée. Dans Gatinat il trouva un ami, un conseil éclairé, un chef inflexible, qui fit plier toutes les mauvaises volontés, taire toutes les récriminations. Croirait-on, par exemple, que Vauban n'avait pu jusqu'alors appliquer d'une façon constante et régulière le tir au ricochet? Les officiers d'artillerie et leurs soldats ne se servaient qu'avec répugnance d'un mode de tir qui assourdissait le fracas des détonations et ne permettait qu'à un œil très-exercé de se rendre compte des effets indirectement produits par les ricochets. Catinat imposa sa volonté en obligeant les officiers d'artillerie de suivre de point en point les instructions de Vauban, et bientôt ils purent se convaincre de l'excellence d'un tir qu'ils avaient trop négligé.
Par malheur pour la France, Catinat et Vauban ne devaient plus se retrouver sur le même champ de bataille, et cette association de deux génies qui se complétaient l'un par l'autre ne se renouvellera pas.
La prise d'Ath, précédée de celle de Barcelone par M. de Vendôme, terminait glorieusement la campagne. On pouvait donc espérer que la nouvelle de ce double succès influerait favorablement sur les négociations engagées à Ryswyk. Vauban avait quitté Ath plein de confiance dans l'avenir. Arrivé à Paris, il apprit avec stupeur que les prétentions des alliés s'étaient singulièrement augmentées, et que le roi paraissait disposé à subir les dures conditions des ses ennemis. A cette nouvelle, Vauban ne se contient plus, et, sous le coup de l'émotion, il écrit à Racine
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pour lui feire part de son indîgpaation et de sa patriotique douleur.
« Je n'ai pas plus tôt été arrivé ici, dit-il, que j'ai trouvé Paris rempli des bruits de paix que les ministres étrangers y font courir à des conditions très-déshonorantes, pour nous ; car, entre autres choses, ils écrivent que nous avons offert, en dernier lieu, Strasbourg et Luxembourg en Fétat qu'ils sont, outre et par-dessus les offres précédentes qu'on avait feites; qu'ils ne doutent pas que ces offres soient acceptés ; mais qu'ils s'étonnent fort qu'on ne les a pas fûtes il y a deux ans , puisque , si on les avait faites en ce temps-là, nous aurions eu la paix. Si cela est, nous fournissons là à nos ennemis de quoi nous bien donner les étrivières. Un pont sur le Rhin et une place de la grandeur et de la force de Strasbourg, qui vaut mieux elle seule que le reste de l'Alsace, cela s'appelle donner aux ÂUemands le plus beau et le plus sûr magasin de l'Europe , pour les secours de M. de Lorraine, et pour porter la guerre en France. Luxembourg, de sa part, fera le même eflfet à l'égard de la Lorraine, de la Champagne et des Évéchés. Nous n'avons après cela qu'à nous jouer à donner de l'inquiétude à M. de Lorraine ; le voilà en état d'être soutenu à merveille. Je ne peux pas parler des autres places que nous devons rendre. Je ne vous ai paru que trop outré là-dessus ; il vaut mieux me taire , de peur d'en trop dire. Ce qu'il y a de certain , c'est que ceux qui ont donné ces conseils au roi ne servent pas mal ses ennemis.
« Ces deux dernières places sont les meilleures de l'Europe ; il n'y aurait qu'à les garder ; il est certain qu'aucune puissance n'aurait pu nous les ôter. Nous perdons avec elles, pour jamais, l'occasion de nous borner par le Rhin;
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lious n*y reviendrons plus; et la France, après s'être ruinée et avoir consommé un million d'hommes pour s'élargir et se faire une frontière, que tout est fieut, et qu'il n j a plus qu'à se donner un peu de patience pour sortir glorieusement d'adaire, tombe tout d'un coup, sans aucune nécessité ; et tout ce qu'elle a fait depuis quarante ans ne servira qu'à fournir à ses ennemis de quoi achever de la perdre. Que dira-t-on de nous présentement? Quelle réputation aurons-nous dans les pays étrangers, et à quel mépris n'allons-nous pas être exposés? Elst-on assez peu instruit dans les conseils du roi , pour ne pas savoir que les États se maintiennent plus par la réputation que par la force? Si nous la perdons une fois, nous allons devenir l'objet du mépris de nos voisins, comme nous sommes celui de leur aversion. On va nous marcher sur le ventre, et nous n'oserons souffler. Voyez oii nous en sommes. Je vous pose en fait qu'il n'y aura pas un petit prince dans l'Empire qui , d'ici à en avant, ne se ▼eoille mesurer avec le roi, qui, de son côté, peut s'attendre que la paix ne durera qu'autant de temps que ses ennemis en emploieront à se remettre en état, après qu'ils auront feit la paix avec le Turc. Nous le donnons trop beau à l'Empereur pour manquer à s'en prévaloir.
« De la manière enfin qu'on nous promet la paix générale, je la tiens plus infâme que celle de Cateau-Cambrésis, qui déshonora Henn second , et qui a toujours été considérée comme la plus honteuse qui ait jamais été faite. Si nous avions perdu cinq ou six batailles l'une sur l'autre, •et une grande partie de notre pays, que l'État fût dans un péril évident, à n'en pouvoir relever sans une paix , on y trouverait encore à redire, la disant comme nous voulons
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la faire. Mais il n'est pas question de rien de tout cela, ^ on peut dire que nous sommes encore dans nos avaf^ tages. Sous aTODS gagne un terrain considérable sur Teir^ nemi, nous lui avons pris de grandes et bonnes places^ nous l'avons toujours battu , nous vivons tons les an^ à ses dépens, nous sonunes en bien meilleur état quau commencement de la guerre, et au bout de tiovtcela nous £ûsons une paix qui déshonore le roi et toute la nation. Je n'ai point de termes pour expliquer une si extraordinaire conduite ; et quand j'en aurais, je me donnerais bien garde de les exposer à une telle lettre; brûlez-la, s'il vous plait *. «
L'indignation si énergiquement manifestée par Yauban n^avait que trop sa raison d'être, et les événements ne tardèrent pas à justifier ses patriotiques appréhensions. Les conditions imposées par les alliés et subies par Louis XIV étaient désastreuses. Par les traités de .Rvswvk, la France restituait à l'Angleterre toutes les colonies conquises dans les guerres précédentes, et notamment Pondichérv; à la Hollande elle restituait ses conquêtes en Catalogne, la ville et le duché de Luxembourg, Charleroy, Ath, que Vauban venait à peine de remettre en état de défense; Courtrai, Kamur et ses dépendances, et Dinant. A TEmpire et à TEmpereur, Louis rendait
^ Cttie lettre de Vauban à Racine a été publiée par M. le colonel Augoyat à la suite de V Abrégé des services du maréchal de Vauban» Elle date da 13 septembre 1696. M. C* Rousset incline à croire qu'il y a erreur pour l'année, et qu*au lieu de 1696 il faut lire 1697. L'éminenC auteur de V Histoire de Louvois fait très-judicieusement remarquer que tout dans cette lettre, et d*un bout à Tautre, indique qu'elle a été écrite pendant le congrès de Rysvryk et précisément dans la dernière crise des négociations.
toutes les places qu'il occupait en Allemagne , sauf Strasbourg. Kelh, Huningue et les forts du Rhin furent rasés ; les forts de Trarbach et de Montroyal, qui commandaient le cours de la Moselle, eurent le même sort; enfin la Lorraine revint au duc Lëopold dans les conditions de 1670, c'est-à-dire en y gardant Marsal et un droit de passage, plus Longwy et Sarrelouis.
En un jour, et d'un trait de plume, Louis XIV sacrifiait une incomparable ceinture de places fortes qui, pendant vingt années de luttes continuelles, nous « avait coûté tant d'efforts et de sang * » . ,
' Lettre de madame de Maintenon à madame de Saint -Géran, 5 septembre 1697.