CHAPITRE XIII
Vauban travaille à reformer une ceinture de places fortes sur la frontière du Nord. — Il propose sans succès rétablissement de camps retranchés. — Il sollicite la dignité de maréchal de France. — Sa lettre au roi. — Vauban est élevé à la dig^nité de maréchal de France. — Siège de Brissach. — Le Dauphin et Vauban. — Travatix du siég^e. — Prise de la place. — Vauban sollicite le commandement de Tarmée dirigée contre Landau. — M. de Talard lui est préféré. — Vauban est chargé de défendre les places du Nord. — Le siège de Turin est résolu. — M. de la Feuillade est préféré à Vauban pour conduire les opérations du siège. — Vauban rédige un mémoire sur la manière d'attaquer Turin. — Ghamillard fait rejeter les idées de Vauban, et le plan de M. de la Feuillade est adopté. — Lettre de Vauban. — Incapacité et présomption de la Feuillade. — Désastre de Tarmée française devant Turin après un investissement de plusieurs mois.
Pour la première fois depuis quarante ans, la paix donnait quelque répit à Tactivitë de Vauban. Ce temps d'arrêt dans une existence jusqu^alors si agitée ne ressemble en rien à de Tinaction. Pendant près de quatre années, il est vrai, Vauban ne dirigera pas les opérations d'un siège, mais les obligations journalières de son commandement, les inspections des frontières, les travaux théoriques de ^on art, Tacbèvement d'ouvrages importants sur divers sujets d'économie politique ou de finances absorberont tout son temps, et ne lui permettront guère de goûter un repos si bien gagné.
D'ailleurs, le traité de Ryswyk avait apporté de pro-
fondes modifications dans la défense de nos frontières, etl était urgent de constituer une nouvelle ceinture de plaeet fortes pour fermer à Tennemi le chemin de nos provinces du Nord et de TEst. La frontière du Nord, pour la conservation de laquelle Louis XI Y avait feit de durs sacrifices, était encore défendue par le groupe des places de Flandre et de r Artois maritime. » Mais afin de rendre plus courte la première ligne de défense, Yauban proposa de rétablir Fumes et de substituer au fort de Kenoque on poste plus capable d'une longue résistance. II eut aussi Tidéedefor* tifier Femboucbure de la Deûle dans la Lys, pour lier en ligne directe les forteresses de Lille et d' Ypres. La droite de la frontière avait pour point d'appui les places de b Meuse. Mais Gbarlemont n'avait ni la capacité ni la force qu'exigeait sa situation à l'angle de deux firontières- Yauban conçut le dessein d'y former une place de dépôt dont Gbarlemont ne serait plus que la citadelle, d'attirer dans les deux Givet les gens de métier utiles aux armées^ et, pendant un siège, de fortifier ces deux villes et doc^ cuper par des ouvrages les bauteurs qui les dominent. Cette place, ainsi agrandie, devait garder les passages de la Meuse, maîtriser sur les deux rives le pays ennemi, tenir en bride la garnison de Namur, renfermer les magasins des armées et fournira leurs divers mouvements. Ce fut alors que Yauban traça la belle couronne d*Haurs, modèle de Fart avec lequel il pliait la fortification au terrain, remarquable surtout par la double propriété de n'exiger pour sa défense qu'une troupe peu considérableet d'offrir un camp aux débris d'une armée * . »
1 Colonel ALLK^T, Histoire du génie.
Yauban tenait tout particulièrement à Torganisatioc des camps retranchést qu'il avait toujours regardés comme un des moyens les plus efficaces de protéger les places fortes et de permettre à une armée de se reformer après une défaite. Depuis longtemps les ennemis avaient donné Texemple de ce mode de défense ; mais, soit esprit de routine, soit par suite d*un feux point d'honneur, nos généraux répugnaient à remployer. Louis XIY lui-même avait essayé de réagir contre ce préjugé. « Pourquoi, écrivait-i| à Luxembourg au lendemain de la sanglante bataille de Steînkerque, quand vous ne trouvez pas de postes tels que TOUS le désirez, ne vous retranchez-vous pas? Par ce moyen, vous ne combattriez jamais qu'avec avantage. Je sais que vous me direz : II y a longtemps que cela ne s'est feit; cela pourrait ternir la réputation de nos armes, et feire connaître aux ennemis qu'on les appréhende. Mais ce ne sont que des discours; l'essentiel est qu'il n^arrive pas d'accident à mon armée , et même qu'il n'y ait pas de combats où la perte soit égale. C'est pourquoi il vaut mieux reprendre les coutumes anciennes, si on les croit bonnes, que de hasarder, pour un feux point dlionneur; ce qu'on fera passera pour sagesse, et non pour fieûblesse, dans une conjoncture comme celle-ci*. »
Les efforts du roi avaient échoué devant l'obstination des chefs, et Yauban, désespérant de vaincre un parti pris si funeste au bon ordre des troupes en campagne, s'écriait ironiquement : « Mais aussi nous feisons la guerre plus honorablement que nos ennemis, car nous ne nous retranchons pas *. »
^ Louis XIY an maréchal de Luxembouq^, 24 août i69S.
' Le S8 mai 1603, Yauban écrivait à un gentilhomme flamand pour
340 HISTOIRE DE YAUBAN.
Dés Touverture de la guerre de la succession d*Elspagne, Yauban comprit que la France, épuisée d'hommes et d'argent, serait bientôt réduite à une guerre défensive, et qu'il était de la dernière nécessité de créer au devant de nos places fortes des camps retranchés. La prise de Landau ne fit que le confirmer dans cette opinion ; aussi écrivit-il à M. Le Pelletier pour le prier de l'autoriser à créer un camp retranché capable de contenir huit ou dix mille hommes, force suffisante pour protéger la place de Thionville menacée par l'armée ennemie.
lui demander des renseignements précis sur rétablissement des camps retranchés :
4 Ce mot, Monsieur, est pour tous prier de vouloir bien trourer bon que notre petit ami s'emploie à rechercher dans Thistoire de Bœsme l'endroit qui traite de la guerre de Zilda, chef des bassistes. Sa iaçon de guerroyer a quelque chose de singulier et qui a rapport aux camps retranchés, bien que les siens étaient ambulants. Il s*en trouva très-bien. Je sais que les Cosaques s*en sont beaucoup servis dans leur commencement. Les Polonais se sont quelquefois servis aussi de camps retranchés contre les Turcs, comme S igismond- Auguste et Vladislas contre Mahemet III. Il me paraît que les Turcs s*en sont servis aussi; car, si je ne me trompe, Sélim I", qui donna la bataille de Zalderam contre Ismaïl Sophy de Pasa, avait un retranchement de chariots à l'entour de lui, d*où les janissaires eurent beaucoup de peine à sortir. Il me semble que Wallenstein, étant retranché sous Nuremberg, donna on grand échec à Gustave- Adolphe, et qu'en dernier lieu les Turcs étaient retranchés à Chozon quand le roi de Pologne, pour lors grand maréchal, les battit. Ce sont des fragments historiques que je voudrais avoir, où les lieux, les temps et les personnes fussent marqués et les choses un peu en détail. Je vous demande donc par charité de vouloir m'assister de ceux que vous pourrez découvrir, tant des guerres anciennes que des modernes, car, quoique je connaisse très-bien le mérite des camps retranchés, j*ai besoin de l'autorité de tous les grands hommes pour les persuader k notre foUetie nation, qui croit qu'il faut toujours se battre comme on se trouve, en se donnant <t autre inquiétude là-dessus que de bienfrapper,n (Dépôt des fortifications. Correspondance de Vauban, t. VIII.)
« Je sais, ajoutait-il, que cela n'est pas du goût du roi non plus que de ses généraux, qui lui ont fait une désagréable peinture des camps retranchés ; c'est qu'ils ne les entendent pas. Je ne sais pas comment ils persistent si longtemps dans cette erreur-là, vu les belles leçons que^ les Allemands leur en donnent tous les jours. .. •
Dans un conseil de guerre présidé par le roi, on étudia le plan de campagne à suivre contre les alliés, et les idées de Yauban touchant l'ouverture des camps retranchés furent de nouveau soumises à l'examen des généraux. Cette fois encore la routine l'emporta, et l'on décida de ne pas donner suite au projet d'établir des camps retranchés. Dans une lettre à M. Le Pelletier, Yauban ne dissimule pas le chagrin que lui cause cette détermination :
« Il serait à désirer que le roi voulût bien y entrer un peu plus qu'il ne le 'fait, car je vois que nous allons tomber dans une guerre défensive, où on nous fera voir bien du pays si on ne s'accoutume pas davantage à cette manière de guerroyer, pour laquelle je vois qu'on est dans une extrême ignorance en France, d'autant plus dangereuse que jusqu'ici on a reçu toutes les propositions que j'ai faites à cet égard comme autant d'absurdités qui ne méritaient pas d'être écoutées. Dieu veuille que j'aie tort'. »
Yauban, hélas ! n'avait pas tort, et les événements ne lui donnèrent que trop raison. Heureux si la leçon avait profité aux générations suivantes ! Mais ce faux point d'honneur qui consistait à ne pas se garder continua à subsister dans l'armée française, et il n'a fallu rien moins que les
t 80 janrier 1705.
lamentables désastres de la dernière guerre pour nous ou^nrir les yeux à Tévidence et modifier ces habitudes d^imprévoyance qui nous avaient été si funestes.
Au début des hostilités, Yauban avait été tenu à Técart ; relégué dans sou commandement de la citadelle de Lille 9 n'ayant sur la marche des opérations militaires qu'une action pour ainsi dire consultative, il suivait avec une mquiétude mélangée d'impatience les péripéties de la lutte. Des généraux plus jeunes, mieux en €M>ur, plus dociles aux caprices des ministres, plus maniables aux ordre» impérieux de Louis XIV, occupaient la scène. Mais aa moment où il se croyait oublié, délaissé, presque disgracié, il reçut la suprême récompense de ses services passés. Le 2 janvier 1703, le roi lui manda qu'il venait de lui conférer la dignité de maréchal de France.
Tous les biographes et les apologistes de Yauban ont affirmé que, confus d'un tel honneur qu'il regardait comme trop au-dessus de son mérite, le nouvel élu avait refusé cette dignité, et que Louis XIV avait été obligé défaire acte trautorité pour le forcer à accepter le marecbalat. Heui hériss;uit sur S4*s devanciers, Garnot va jusqu'à préteudiv «|ue Vauluin ne put survivre à la douleur que lui caus;i cet avancement «obligatoire *.
Louis XIV offrant spontanément le bâton de maréchal a > aiilKin, qui, surpris, confus, se retranche derrière son insutlisance; le roi insistant, suppliant, infligeant enfin
• U .«upplio le nù d« menir un birahiic qui, malheureusement, ne \^^n plu* ^ire Mi$|>«nau sjins injustice... On Télère mal^ lui aux Ikmk «»^u« * *u|.r>,vmr*, an TAffliçe |>ar un titie qui met des entraves à son xèle. Ahî MU* doute, il ne *ur%iTrji guère 4 sa douleur! » (CarDOt, Ehce de
HISTOIRE DE VAURAN. 343
cette suprême c1i{piité à son trop modeste sen'iteur qui ne peut survivre à la douleur d^avoir été vaincu dans une lutte inégale, certes la scène est piquante, elle a un caractère antique qui sied merveilleusement au persoimage de Yauban : aussi a-t-ellc fait fortune. Par malheur il ne lui manque qu^une chose pour être tout à fait touchante, c'est d'être vraie.
Le roi n'eut ni à insister ni k faire acte d'autorité, par la raison que Yauban accepta avec empressement une faveur qu'il avait sollicitée parce qu'il s'en croyait, s'en savait digne. Un an jour pour jour avant de recevoir le bâton, Vauban avait écrit au roi pour lui demander d'être compris dans la plus prochaine promotion des maréchaux.
Voici la lettre de Yauban : t
« 2 janvier 1702.
« Sire,
« Le bruit qui court à Paris, h Ycrsailles, dans toutes vos troupes, d'une prochaine promotion de maréchaux de France, m'autorise à représenter à Yotre Majesté que ma qualité de lieutenant général plus ancien que la plupart de ceux qui sont le plus à portée d'y prétendre, et mes services mieux marqués que les leurs, dont je ne veux pour témoin que Yotre Majesté, me donnent lieu d'espérer qu'elle ne méjugera pas indigne de cette élévation. Après cela, Sire, comme je suis absolument dévoué à tout ce qu'il plaira à Yotre Majesté de faire de moi, si elle juge qu'il convienne à son service que je me borne au caractère dont il lui a plu m'honorer, je m'y soumets de tout mon coeur et je lui sacrifierai sans peine toute mon ambition, TU même qu'il semble qu'une telle élévation doit
être embarrassaute pour un emploi ambulant comme |le mien, qui a tant de places à voir et à visitery et qui se trouve dans une obligation continuelle d^étre si souvent mêlé parmi les ouvriers.
« Mais au cas que Votre Majesté juge cette situation nécessaire à son service, qu*elle ait au moins la bonté d*en rendre un témoignage public qui me disculpe envers cem qui ne me croient pas indigne de la qualité de maréchal de France. C'est la grâce que je lui demande avec celle de vouloir bien m^en consoler par me donner une maison dans Paris ; ella le peut sans qu'il lui en coûte rien ; il y en a deux qu'elle fiaiit vendre présentement dont elle ne retirera |)as grand'chose, ne s'y étant encore présenté personne pour les acheter. Ces deux s'ont celles... {Ici manquent quelques mots )
« Si elle a la bonté de m'en accorder * une, je lui demande la plus grande avec les jardins et héritages qui en dê|H^ndent, la maison pour me loger et les héritages pour avoir de quoi les meubler, et je continuerai le reste de mes jours à la servir avec tout l'attachement et ]'affec(ion dont le meilleur sujet du monde et le plus désintéressé jHHit êtro cai^ble '. »
Aprvs un témoignage aussi formel, que reste-t41 de I histoire de Vaubau redisant un grade qu'il a sollicité avec la dignité qu'il apportait dans tous les actes de sa vie, mais eutîn sollicité eu termes précis? Vauban, d'ailleurs, est assex j;rand j>ar lui-même pour n'avoir pas besoin d'être i;nuuii p;u la légende, l^ vérité seule lui suffit, et sa noble ♦î(;uiY u*a rien à rtnlouter des révélations de l'histoire.
ÏV|K\t d^ KH^IicAUoiii, Corrrspomtiamc€ de VauhoM, U IX.
La satisfaction de Yauban en recevant le bâton de maréchal n'était pas sans mélange. Il ne se dissimulait pas que sa nouvelle dignité aurait Tinconvénient de le tenir souvent à Técart du service actif, puisqu'il ne pouvait plus servir en sous-ordre ni prendre part à des actions de médiocre importance. D'un autre côté, on ne pouvait songer à confier à un ingénieur le commandement en chef d'une armée, il devait rester dans sa spécialité, c'est-à-dire continuer à diriger les sièges. Or, si l'armée assiégeante était commandée par un lieutenant général, les règles militaires s'opposaient à ce qu'un maréchal fût son subordonné ; si elle était commandée par un maréchal, des conflits d'attribution étaient à craindre entre les deux chefs égaux en grade. Si l'on ajoute à ces considérations que pour la première fois le bâton était donné à un ingénieur, et que cette innovation avait été regardée d'un trèsmauvais œil par les maréchaux, on se rendra compte des embarras et des préoccupations de Yauban.
Le maréchal s'en ouvrit très-franchement au roi et lui déclara qu'il était disposé à servir comme par le passé et à obéir aux ordres des généraux sans se préoccuper des questions de préséance et d'attributions de pouvoir.
Dans les premiers jours du mois de juillet, le roi résolut de confier au duc de Bourgogne le commandement en chef de l'armée qui devait foire le siège de la ville de Brisach. Yauban fiit chargé de diriger les opérations du siège, tandis que le maréchal de Tallard commandait en second sous les ordres du jeune prince. Cette distribution dans le commandement éveilla les scrupules de Chamillard, qui crut devoir représenter au roi combien il était imprudent pour le bon ordre du ser-
vice de mettre en présence dans le même corps d^armée deux maréchaux de France. Louis XIY s^empressa de calmer les appréhensions de son trop timoré ministre :
« Le maréchal de Yauban, lui écrivit-il, m^a dît quil ne prétendait pas rien foire de plus à Tarmée do duc de Bourgogne que ce qu'il a fait avec moi à toutes les places que j'ai prises ; il ne se mêlait que de la trandiée et des attaques des places ; il me disait ses pensées et m'expliquait ce qu'il croyait qu'on devait entreprendre, et quand je l'avais approuvé, il me donnait un projet de ce que l'on devait faire, et me demandait par écrit ce qui était nécessaire à chaque garde de tranchée ; je lui feûsais fioumir, et il ne fiûsait que crier quand il n'avait pas tout à propos, ce qui n'arrivait guère.
«Présentement qu'il est maréchal de France, ilfiiutqail prenne l'ordre quelquefois et qu'il ne se mêle en rien da détail de l'armée ; le maréchal de Tallard fera tous les détails sous le duc de Bourgogne, hormis de la tranchée, après qu'il aura fait fournir tout ce que le maréchal de Vauhan aura demandé. Le duc de Bourgogne pourra se fier en tout au maréchal de Vauban aussi bien qu'à celui de Tallard *... »
Les attributions de chacun étant ainsi nettement définies, Vauban prit congé du roi et se rendit à l'armée dans les premiers jours du mois d'août.
« Le 15, M. le comte de Marsin, écrit Vauban dans son rap|K)rt, marcha sur le vieux Brissach et l'investit du côté de Fribourg ; d'autres détachements firent la même chose du coté de Strasbourg, de sorte que vers le midi du même
' M^rly, 2» juillet 1703. (Dépôt des forti6cations.)
jour cette place se trouva environnée de troupes de tous côtés.
«Le 16, toute Tannée arriva devant la place ; je fus saluer Mgr le duc de Bourg^ogne et reconnaître le circuit plas convenable pourlacirconvallation, aujourd'hui on la trace.. •
a L'artillerie avec les équipages arrivent incessamment, et ilmeparatt que nous n'attendrons point après.
ft Ce nous sera une nécessité d'attaquer par le haut et le bas du Rhin et de nous servir des Iles, le haut du Rhin pour couper les courants qui entrent dans les fossés, et le bas pour leur donner de Técoulement et profiter des avantages que la bizarrerie du côté que borde le Rhin nous pourra donner et des lies pour prendre des revers ^ . . »
En arriYantà Brisach, le duc de Bourgogne dit à Yauban ; « Monsieur le maréchal, ii faut que vous perdiez votre honneur devant cette place : ou nous la prendrons, et Ton dira que vcosTavez mal fortifiée, ou nous échouerons, et Ton dira que vous m'avez mal secondé. — Monseigneur, répondit Vauban, on sait comment j'ai fortifié Brisach ; nais on ignore et l'on saura bientôt comment vous prenez les places que j'ai fortifiées. »
Les débuts du siège ne furent pas heureux. Le matériel n'était pas suffisant, le pont de bateaux sur lequel on avait compté pour firanchir le Rhin n'était pas arrivé le 19. « La contrariété des vents a été si grande, écrivait Yau- Imui, que toute la journée d'hier fut employée à faire demilieue de chemin. Le Rhin n'a point de tirage, et on n'y en ttiuait fiEÛre à cause de l'inégalité de son cours qui dé-
^ Bulletin de Vauban, (Dépôt de la ^erre, ms 1667.)
range continuellement ses bords. Il est extrêmement rapide et souvent enflé, ce qui rend sa navigation en remontant presque inutile ; ainsi se fiaiit-elle toute au croc. •
 ces embarras se joignit Textréme difficulté de recruter des travailleurs pour les tranchées. Les paysans des environs requis à cet effet désertaient en masse; il bllmi employer la force pour les ramener et les maintenir sur les chantiers. Tous les services étaient désorganisés; on manquait de munitions, de vivres et d^outils. Ce ne fut qu'au prix de fieitigues extrêmes que Yauban parvint à Eaire cesser la confusion et à organiser le fonctionnement des tranchées et des batteries. Son ardeur suffisait à tout, et on vit bientôt que ni Tàge ni le repos n^avaient entamé sa merveilleuse activité.
« Je suis assez content, écrit-îl, de ma dernière nuit que j'ai en partie passée à fouiller les plis du haut Rhin qui peuvent aider aux attaques de cette avenue, étant accom- |>aguê des sieurs de Laubanie, Filley et Tarade; jV ai trouvé des assiettes très^avantageuses poor des batteries de rt^vers et à ricochet dont je profiterai « s'il plalt à Dieu, |Hnu1aut le siège. Je n*en suis sorti qu'an grand jour et bien mouillé à la faveur d'un petit brouillard.
* J*aî |\assé le Rhin tout de suite pour aller montrer le» aivès de cette avenue au brigadier ingénieur qui doit Cv^mmeucer louverture de la tranchée, après quoi je me suis rendu chei Monsei^eur« v^ù nous avons conféré des Attaques avev lui et M. le man^rhai de Tallard. et nous Svuumes vVUTenus d'ouvrir la tniuchee le 23. »
l^ trftiKrhée tut en e^c ouverte jlu 'f?ar dit par dooie \vuts tntv-jLiIIeurs soutenu^ par cin»^ baCajLlkxt> et un e>cjKlrvH\.
Le 27, le Dauphin se rendit sur les lieux pour se rendre compte des progrès des travailleurs. Il avait prié Yauban de raccompagner et de ne rien lui cacher. Le maréchal s^acquitta en conscience de sa mission.
« II a eu contentement, écrit Yauban, car je lui ai feit voir depuis la queue jusqu^à la tête, et tous les postes avancés et non avancés. Il s'en est retourné si las qu'à peine pouvait-il mettre un pied devant Tautre ; il m'en a paru très-content ; ce ne sera pas la dernière fois, s'il plaît à Dieu, que je l'y mènerai. »
Deux jours après, le Dauphin, remis de sa courbature, accompagna Yauban aux tranchées. La tournée fut si longue que le Dauphin et sa suite, exténua, demandèrent grâce. Seul Yauban ne paraissait pas se ressentir de la fatigue. Par égard pour son royal élève, il décida que les visites à la tranchée n'auraient plus lieu que par sections.
Pendant trois jours et trois nuits le canon de la place tonna sans interruption. La quatrième nuit, les assiégés, jugeant que leur feu devait avoir jeté la confusion dans nos tranchées, tentèrent deux sorties. « L^une s'est faite, écrit Yauban, sur la tête de la droite, où elle a été reçue par la compagnie des grenadiers de la couronne et par le piquet commandé par M. de Groissy qui sont allés audevant et les ont ramenés battants jusque dans leur avant* fossé, où vraisemblablement il y a peu d'eau, puisqu'ils s'y sont tous jetés sans marchander. L'autre s'est faite à même temps sur la gauche, qui a ébranlé tous les travailleurs, hors ceux du régiment du roi qui, loin de là, se sont vaillamment saisis des armes d'un détachement de la tranchée qu'on avait envoyé aux fascines, et cela sans doute
pour contribuer tout de leur mieux à repousser la sortie, ce qu'ils ont &it avec tant d'ardeur que quelques mih teaux et autres bardes appartenant audit détachemeiit s'ëtant trouvés dans le cbemin, ils ont mis galamment la main dessus. Cette sortie enfin a disparu comme I aulit sans faire autre cbose que d^alarmer toute la tranchée à qui il en a coûté un capitaine et trois ou quatre soldats '... 9
Au 1" septembre, les travaux étaient aranoés presque jusqu'aux glacis, et ils Fauraient été bien davantage si Tartillerie avait £Biit son devoir. Mais ce corps était composé de recrues qui n'avaient jamais vu le feu et « qui ne savaient même pas épauler* » . Les journées du 3 et du 4 furentemployées à pousser activement la tranchée et à établir des batteries. Tout était disposé pour une attaque généiale. Dans la nuit du 5 au 6 septembre, Yauban^ de retour de sa dernière tournée dans les tranchées, venait de se jeter tout habillé sur son lit lorsqu'il fut éveillé par un ordonnance, qui lui mandait de la part de M. de Marsin que la ville offrait à capituler et qu'elle demandait des otages. « Cela m'a obligé, dit-il, d'en aller faire compliment à Monseigneur, qui a voulu que je me donnasse l'honneur d'en écrire au roi à même temps que lui, ce que j'ai £ait à demi endormi et fort brièvement. Je laisse le soin de la capitulation à qui voudra s'en mêler pour avoir l'honneur de vous dire que la batterie de l'ile que les ennemis devaient avoir occupée par quelque bonne fortification et le bâtardcau de terre et de fascinage qu'ils ont impru-
^ Vauban k Cbamillard, 27 avril.
^ Vauban à Cbamillard, 2 septembre.
HISTOIRE DE YAUBAN. 351
demment ajoute devant celui de maçonnerie au bastion du Rhin a été leur coupe-gorge '. »
Le lendemain, la capitulation était signée, et Vauban se hâtait d'annoncer la nouvelle à Ghamillard :
«Voilà cependant ce terrible Brisach, cette place incomparable réduite en quatorze jours d'attaque, chose inouïe d'une telle place. Il faut avouer que le Seigneur s'est là ÊBivorablement mêlé des afiaires du roi, et que cette réduction a quelque chose de surprenant qui tient un peu du miracle. Remercions-en Dieu, et ne la rendons plus si le roi a un nouveau titre à se l'approprier à perpétuité. »
La ville prise, Vauban resta sur les lieux pour réparer les fortifications et élever de nouvelles défenses. Sur ces entrefaites, il apprit que le roi avait résolu de clore la campagne par une grande opération. Il s'empressa de demander à Ghamillard de faire partie de l'expédition projetée. « Par tous les mouvements que je vois &ire, lui écrivit-il, il me parait que le roi a pris de nouvelles résolutions et , qu'on va faire un siège considérable. Je ne nomme point la place, parce que cela est encore mystérieux; je vois cependant bien ce que c'est; tout le monde se remue, il n'y a que moi à qui on ne dit mot; est-ce donc que je ne suis plus propre à rien ?
«Quoique d'un âge fort avancé, je ne me condamne pas encore au repos, et quand il s'agira de rendre un service important au roi, je saurai bien mettre toutes sortes d'égards à part, tant par rapport à moi qu'à la dignité dont il lui a plu de m'honorer, persuadé que je sais que tout ce
^ Vauban à Ghamillard.
qui tend à servir le roi et TÉtat est honorable, méise jusques aux plus petits, à plus forte raison quand on pest y joindre des services essentiels tels que ceux que je pois rendre dans le siège dont il s'açit.
« C'est pourquoi, bien que peu désirable pour moi parce qu'il sera apparemment froid, humide et de durée, etquon y murmure beaucoup à cause des incommodités de la saison où nous allons entrer et du retard des quartiers d'hiver dont les troupes ont tant de besoin, je passe légèrement sur toutes ces considérations, aussi bien qae sur celle de ma dignité, et j'offre de tout mon cœur toatmon savoir-faire au roi, en telle qualité qu'il lui plaira; pourm que je puisse venir à bout de le contenter, il est certain que je serai content. Que je sache donc. Monsieur, sa volonté ; le plus tôt sera le meilleur, car il ne sert de rien de s'offrir et de se jeter à la tête en toutes manières si on n es^ accepté. Ce qui m'oblige à vous parler de la sorte est qu'il me paraît qu'on se dispose à faire le siège sans moi* Je vous avoue que cela me fait de la peine ; mettez-y don<^ ordre »
Et Vauban ajoute en post-scriptum :
« Au nom de Dieu, que le roi ne se fasse aucune peine sur ma manière de servir ; je ne veux me mêler que de ce qui regardera la conduite des lignes et des attaques. Cela ne doit point donner de jalousie à son général, auquel je serai aussi soumis que le pourrait être un de ses lieutenants, pourvu qu'il me laisse exercer mon petit ministère dont j'estime assez le personnage pour ne le pas croire indigne d'appIication,je ne dis pas d'un maréchal de France, je* dis même d'un prince tout des plus considérables. Qu'on ne nicrempcche donc point, s'il vous plait ; le roi me don-
nerait un chagrin dont il ne me pourrait jamais guérir'».
Un si noble langage, une si touchante abnégation furent impuissants à vaincre les préventions de Chamillard, et ce dernier chagrin ne fut pas ménagé à Vauban. Le roi lui écrivit, il est vrai, une lettre très-flatteuse, mais le siège de Landau — car il s'agissait d'investir cette place — fut confié à M. de Tallard. Les termes presque afFectueuzde la missive royale dissimulaient à peioe la cruauté du refus. Avec une grandeur d'àme admirable, Vauban reçut ce coup imprévu, et ne fit rien paraître des sentitiments qui Fagitaient. Ne pouvant prendre une part active au siège de Landau, il voulut au moins contribuer au succès de son rival en rédigeant un mémoire détaillé sur la manière d'attaquer une place qu'il avait construite et qu'il connaissait par conséquent mieux que personne.
Le mémoire de Vauban débute ainsi :
a Puisque par des raisons qui n'ont pas besoin d'être expliquées il ne m'est j>as permis de conduire les attaques de Landau et de donner en cela de nouvelles marques de mon zèle et de mon affection au service du roi, je veux m'en consoler du mieux que je pouiTai, en faisant part de mes vues et de mes lumières à ceux qui doivent tenir ma place, afin que je puisse du moins avoir la satisfiaction de n être pas tout à fait inutile à Sa Majesté dans une affaire aussi importante que celle-là paraît devoir être. » Il était ^possible de se venger plus noblement d'une impardonï*able injustice .
* Vauban à ChamiJhird, 29 septembn*.
354 HISTOIRE DE .YAUBAN.
Les attaques contre Landau furent conduites en grande partie d'après les instructions de Vauban, et la place capitula après vingt-huit jours de tranchées ouvertes.
Vauban ne prit qu'une part indirecte aux événements miUtaires qui se déroulèrent de 1704 à 1706 ; cette inaction si nouvelle pour lui était un des inconvénients forcés de sa nouvelle dignité. Tenu loin du théâtre de la guerre, Vauban n'en suivait pas moins d'un œil très-attentif les opérations des armées, et si ses avis étaient toujours écoutés avec déférence, ils n'étaient pas malheureusement assez suivis. Le 2 février 1705, il fut créé chevalier des ordres du roi ; c'était la plus hante des distinctions honorifiques et la plus enviée des récompenses. Mais à un titre nouveau Vauban eût préféré un commandement, car il « se croyait oisif quand les balles ennemies ne pouvaient l'atteindre, quand il ne se voyait pas exposé à verser son sang pour la défense de la patrie ' » .
Une nouvelle occasion de se signaler ne se fit pas attendre. La fortune de la guerre, si longtemps fidèle à nos drapeaux, s'était déclarée contre nous, et l'ennemi victorieux envahissait sur plusieurs points à la fois nos frontières dégarnies. La patrie avait besoin du dévouement . de tous ses enSants. En cette extrémité, Louis XIV se souvint que plusieurs fois le génie de Vauban avait préservé nos frontières, et l'investit du commandement supérieur de toutes les places des Flandres. Le maréchal se rendit immédiatement à Dunkerque. II voulait organiser dans cette place un centre d'approvisionnements et un immense camp retranché.
> Etudes sur les foHifications de Paris ^ par M. Arago. Paru, 1843.
HISTOItlE DE VAUBAN. 355
Peu après Tarrivée de Vauban à Dunkerque, T ennemi vint mettre le siège devant Ostende. Le maréchal, jugeant avec raison quUI n'avait pas de troupes en nombre suffisant pour dëloger Tennemi, et que la prise de cette place peu importante n'aurait qu'une influence indirecte sur rissue de la campagne, tanfdis qu'un échec pouvait tout compromettre, resta sur la défensive. II résolut avant tout de conserver une bonne ligne d'appui à l'abri de laquelle il formerait une armée et tiendrait l'ennemi en respect. Sa ligne de défense embrassait Nieuport, Ypres, Dunkerque et Bergues. Ces places, reliées entre elles par des canaux, soutenues par des forts détachés, facilement ravitaillées, constituaient une excellente base d'opération. Yauban se portait tantôt dans une de ses places, tantôt dans une autre, pour Tinspecter les travaux de défense, et tromper l'ennemi sur ses véritables intentions.
a Marlborough fit mettre le siège devant Ostende, place mal fortifiée, défendue par une garnison trop faible. Pendant ce siège, il menaçait les autres places maritimes; mais pour pénétrer par cette fi'ontière, il fallait prendre Nieuport, ou du moins Ypres, le fort Lakenoque et Furnes, forcer le camp d'Ypres et surtout le camp retranché de Dunkerque. Enfin le siège de cette place, dont les inondations s'étendaient jusqu'au delà de Bergues, eût obligé l'ennemi à investir à la fois ces deux forteresses, et de faire des ponts et des digues à travers une foule de fossés, de canaux et d'inondations que Vauban pouvait former avec les écluses de Gravelines et de Saint-Omer. Ces difficultés et le nom de Vauban sauvèrent une seconde fois la frontière. Tous les yeux étaient fixés sur lui; on attendait
avec une sorte d'impatience le grand exemple d'une forteresse défendue par le même homme qui venait de perfectionner Fart des sièges. Mais le duc de Marlborough changea sa ligne d'opération et quitta le bassin de ITper pour agir dans celui de la Lys, enlevant au maréchal le seul laurier qui manque à sa gloire, aux ingénieurs la seule leçon qu'il ne leur ait pas laissée '.
« Ce succès négatif fut, du reste, le seul qu'obtinrent les armes de France dans cette campagne, »
Tandis que Vauban protégeait avec peine notre frontière des Flandres, la campagne s'ouvrit en Italie par une victoire. Le duc de Vendôme avait battu les Autrichiens à Galcinato. Plus maître de ses mouvements, Vendôme aurait pu poursuivre ses avantages et achever promptement la défaite d'un ennemi af&ibli et démoralisé. Mais Vendôme n'était pas libre d'agir selon son inspiration. Des instructions formelles lui enjoignaient de concentrer ses forces devant Turin, dont le siège aurait été résolu par le roi sur les conseils de Ghamillard.
Ce n'était pas une médiocre entreprise que de re'duire une place aussi considérable et aussi bien fortifiée que Turin. La garnison était l)rave, nombreuse; la population courageuse, patiente, très-dévouée à la famille de Savoie. Le prince Eugène tenait la campagne avec son armée, prêt à se porter sur les points menacés. Un seul homme était capable de mener à bien une tâche
* ALLV.xr^ Histoire du génie. Cette assertion de l*éininent his05riencst trop absolue. En 1657, Vaiihan contribua à la défense de Coodé; en 1676, il défendit Oudenarde, dont, il est vrai, renoemi leva le «i^^ avant d'ouvrir la tranchée ; enfin, il défendit Brest, en 1694, contre le* flottes alliées.
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aussi lourde ; Topinion publique et Tarmée tout entière nommaient Yauban; le roi désigna M. de La Feuillade. Caractère hautain, esprit étroit et vaniteux, àme basse et servile, soldat médiocre, général incapable, d'une bravoure douteuse, M. de La Feuillade n'avait d'autre titre que la protection de madame de Main tenon, qui s'employa pour lui avec une ardeur d'autant plus grande qu'elle ne pouvait pardonner à Yauban sa courageuse protestation contre la révocation de Tédit de Nantes. M. de La Feuillade était le gendre de Ghamillard.
Cependant il fiaut rendre justice à Louis XI Y. Ce ne fut pas sans de longues hésitations, sans de fréquents retours de bon sens qu'il se décida, sur les instances réitérées de Ghamillard, à substituer M. de La Feuillade à Yauban. Quand à M. de La Feuillade, il s'impatientait de ces retards, n^admettant pas même que son mérite pût être mis en balance avec celui de Yauban, qu'il consent à peine à accepter comme subalterne. « Ayez confiance en moi, écrivait-îlà Ghamillard; vous vous en trouverez mieux et le roi aussi, que tous les ingénieurs du monde. Il y a des gens nés pour commander, et ces sortes de messieurs-là sont ftdts seulement pour exécuter les ordres qu'on leur donne ^ »
Le roi s^était laissé arracher la nomination de M. de La Feuillade, mais il aurait voulu au moins que ce général incapable se laissât guider par Yauban, et il chargea le maréchal de rédiger un mémoire sur les opérations à entreprendre devant Turin. Yauban s'inclina devant la volonté souveraine et adressa au ministre des
> até par M. Roy. (Louvois. Lille.)
instructions détaillées pour le siège. « Je vous euToie, mandait Ghamillard à La Feuillade, une lettre dn maréchal de Yauban , auquel je communiquai vendredi celle que vous m'avez écrite le 3 de ce mois, qui con- tient votre projet sur la manière dont vous avez résolu d'attaquer Turin. Vous verrez qu'il n'est pas dacoord avec vous, et sa lettre me parait appuyée de raisons si solides que j'ose vous demander par grâce d\ fiûre de sérieuses réflexions. L'afiiaire est si importante pour le roi que je suis convaincu comme lui qa*il ne but rien donner au hasard. » Et en même temps il écrivait à Yauban : « Je vous rends mille grâces , Monsieur, de la lettre que vous m'avez envoyée pour M. de La Feuillade; je l'ai lue au roi, il m^a paru que votre projet est entièrement de son goût. J'ai écrit à M. de La Feuillade, de manière qu'il aura peine à ne pas sentir la difiFérence qu'il y a de suivre les règles, ou de hasarder des nouveautés qui peuvent être dangereuses en pareille occasion. Je souhaite qu'il suive vos sages conseils, et que vous ayez tout l'honneur des événements qui ne seraient pas moins glorieux pour lui qu'ils seraient utiles pour la France. »
M. de La Feuillade ne daigna pas prendre connaissance de la lettre Vaubàn; il répondit à Ghamillard qu'il n'avait que faire des avis des ingénieurs, et qu'il enlèverait Turin « à la Cohorn » . A l'appui de ses prétentions il envoyait un mémoire revu par un officier italien, Pallavicini, qui exposait le plan des attaques projetées. Ghamillard eut encore ime fois recours à Vauban pour le supplier de revoir ce mémoire et d'en corriger les parties qui lui paraîtraient défectueuses. Avec une abnégation rendue plus méritoire par
1 outrecuidance de son présomptueux rÎTal, Vauban se mit à'rœuTre et i^digea un contre-projet dans lequel il énumëra les difficultés de Tentreprise, le nombre d'hommes nécessaires, et la quantité du matériel indispensable* à la conduite d'une opération aussi compliquée et aussi difficile. A la suite des détails techniques, Yauhan ajoutait ces lignes qui peuvent être regardées comme son testament militaire :
« Après avoir parlé des a6faires du roi, j'ose présumer qu'il me sera permis de parler de moi pour la première fois de ma vie. Je suis présentement dans la soixantetreizième année de mon âge, chargé de cinquante-deux ans de service, et surchargé de cinquante sièges considérables et de près de quarante années de voyages et visites continuelles à l'occasion des places et de la frontière, ce qui m*a attiré beaucoup de peines et de fiatigues de l'esprit et du corps, car il n'y a eu été ni hiver pour moi. Or il est impossible que la vie d'un homme qui a soutenu tout cela ne soit fort usée, et c'est ce que je ne sens que trop, notamment depuis que le mauvais rhume qui me tourmente depuis quarante ans s'est accru et devient de jour en jour plus filcheux par sa continuité ; d'ailleurs, la vue me baisse et l'oreille me devient dure, bien que j'aie la tète aussi bonne que jamais. Je me sens tomber et fort affaibli par rapport à ce que je me suis vu autrefois. C'est ce qui bit que je n'ose plus me proposer pour des affiadres difficiles et de durée qui demandent la présence presque continuelle de ceux qui les conduisent. Je n'ai jamais commandé d'armée en chef, ni comme général, ni comme lieutenant général, pas même comme maréchal de camp, et hors quelque commandement particulier, comme ceux
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d^YpreSy Dunkerqae et de la basse Bretagne, dont je me suis, Dieu merci, bien tire, les autres ne Talent pas la peine d'être nommés. Tous mes services ont donc roalë sur les sièges et la fortification ; de quoi, grâce au Seigneur, je sois sorti avec beaucoup d'bonneurs. Cela étant comme je le dis au pied de la lettre, il fisiudrait que je fosse ùuemséù^ aussi voisin de Tàge décrépit que je le suis, j'allais encore voler le papillon et rechercher à commander des années dans des entreprises difficiles et très-épineuses, moi qui n'en ai point d'expérience et qui me sens défaîUv au point que je ne pourrais pas soutenir le cheval quatre heures de suite ni faire une lieue à pied sans me reposer.
«Il feutdonc se contenter de ce que Ton a Eût et àa moins ne pas entreprendre choses dans l'exécution desqucIleH les forces et le savoir-faire venant à me manquer pourraîpnt me jeter dans des fieiutes qui me déshonoreraient, ce qu'à Dieu me plaise; plutôt la mort cent foif).
« Quant à ce qui peut regarder mon ministère touchant lu coiuhiitr dos attaques, je pourrais encore satisfaire bien que mal aux fiuigucs d'un siège et d'une campagne si j'étais «t»rvi drs rhosos nécessaires et que Ton eût des troupes amimti du passé. Mais quand je pense qu'elles ne sont iTUiplios que déjeunes gens sans expérience et de soldats de recrues presque tous forcés et qui n'ont nulle discipline, je tremble, et je n'ose désirer de me trouver à un Hit^ge eousidérnble. D'ailleurs, la dignité dont il a plu au vo\ «le ui'hoiunYr m'euilmrrasse à ne savoir qu'en ÉEÛre en de toll«»H reneonti*es. Je crains le qu'en dira-t-on de mes routVt^iV!*; de sorte que je ne sais point trop quel parti |>rendiT, ni ct^niment me déterminer.
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«Je dois encore ajouter que je me suis défiait de tout mon équipage de guerre il y a quatre ou cinq mois, après Tavoir gardé depuis le commencement de cette guerre jusque-là.
« Après cela, si c'est une nécessité absolue que je marche, je lé ferai au préjudice de tout ce qu'on en pourra dire et de tout ce qui en pourra arriver, le roi me tenant lieu de toutes choses après Dieu. J'exécuterai toujours avec joie ce qui lui plaira m'ordonner quand je saurais même y devoir perdre la vie, et il peut compter que la très-sensible reconnaissance que j'ai de toutes ses bontés ne s'épuisera jamais; la seule grâce que j^ai à lui demander est de ménager un peu mon honneur.
n Je suis bien £àché. Monsieur, de vous Satiguer d'une si longue lettre, mais je n'ai pas pu la faire plus courte. Je vous l'aurais été porter moi-même si le rhume qui m'accable ne me conti*aignait à garder la chambre. Je suis... »
Dans son mémoire, Yauban estimait à cinquante-cinq mille hommes le chiffre minimum de l'armée d'expédition; il conseillait d'enlever d'abord et d'occuper solidement les hauteurs à la droite du Pô, surtout la colline fortifiée des Capucins, puis d'attaquer la ville, et une fois la ville prise, de combiner toute les forces pour le siège de la citadelle. La logique, l'expérience, une étude attentive des lieux, la connaissance profonde d'une place construite sous sa direction donnaient à l'opinion de Yauban une indiscutable autorité. M. de La F'euillade prit le contrepied des idées de Yauban et rédigea un mémoire dans lequel il conseillait de commencer par la fin, c'est-à-dire
d'attaquer d'abord la citadelle. Malgré Fabsurdité éfidente de ce plan, le roi céda sur ce point comme il a^ait cédé sur tous les autres et se rangea de Tayis de Cha* millard et de son gendre.
Le 13 mai, M. de La Feuillade parut devant Turin arec un corps d*armée de vingts-cinq mille hommes soatena par une artillerie très-nombreuse, car Chamillard n*avaît rien négligé pour hâter le succès de son protégé. Pendant trois mois, La Feuillade immobilisa ses forces devant Turin sans pouvoir investir la ville et sans engager d*acdoa décisive. Inquiet des lenteurs inusitées de ce Aége^ le roi fit venir Yauban à Paris pour lui demander son avis et le prier d'envoyer des instructions à M. de LaFenillade. Que pouvait foire Yauban, éloigné du théâtre de la guerre, et de quel poids pouvaient peser les instructions données à distance à un général qui ne les aurait pas suivies? 11 offrit alors au roi d'aller comme simple volontaire seconder le duc de La Feuillade. « Songez-vous, lui dit Louis XIV, que cet emploi est au-dessous de votre dignité? — Sire, répondit Yauban, ma dignité est de sen'ir le roi ; je laisserai le bâton de maréchal à la porte et j'aidemi peut-être M. de I^ Feuillade à prendre la ville.» M. Chamillard s'opposa à ce projet, voulant laisser à son gendrt- la gloire tout entière « deulever Turin à la Cohom » . Enfin, après une série d'opérations infiructueuses et mal dirigées, Tarmée assiégeante fut attaquée et forcée dans NOS retranchements par le prince Eugène, accouru avec SOS troupes au secours de la place. La déroute de Tannêo firau<:aise fiit complète, et M. de La Feuillade s'enftnt prtvipitamment, laissant dans les mains de Tennemî qualiv mille morts ou blessés, cent quatre canons, qua-
HISTOIRE DE YAUBAN. 363
rante mortiers, son matériel de siège, ses drapeaux et ses éqiiipage3'.
Tel forent les résultats de Fentétement de Ghamillard, de la faiblesse coupable du roi et de Tintolérable présomption de La Feuillade.
< Dépôt des fortifications.