CHAPITRE XV
Opinion de Saint-Simon sur l'accueil fiiitpar le roi à la dime royale. — Examen des assertions de Saint-Simon. — Bien avant 1705, Vauban avait soumis au roi des mémoires dans lesquels étaient développées les idées de la dîme royale. — Le roi paraît n*avoir pas mal accueilli les ouvertures de Vauban. — Vauban, malade, quitte le service. — Il met la dernière main à son livre de la Dime royale, — L'ouvrage est imprimé secrètement et clandestinement introduit à Paris. — Vauban le distribue à quelques-uns de ses amis. — Irritation de Pontchartrain et de d*Ârgenson. — Le conseil du roi est saisi de l'affaire. — Le chancelier fait rendre un arrêt de poursuite. — Interruption dans la procédure. — Nouvel arrêt confirmatif du premier. — Vauban apprend en même temps que son livre est poursuivi et condamné. — Impression extraordinaire que produit sur lui cette nouvelle. — Il tombe malade. — Son agonie. — Sa mort. — D'Argenson fàil continuer les poursuites. — Interrogatoires du valet de chambre de Vauban et du relieur. — - Réflexions sur la mort de Vauban. — Inhumation à Bazoches. — Service solennel célébré à la demande de l'Académie des sciences. — Translation du cœur de Vauban aux Invalides.
« Je n'ai plus qu'à prier Dieu de tout mon cœur, écrivait Yauban à la fin de la Dime royale, que le tout soit pris en aussi bonne part que je le donne ingénument, et sans autre passion ni intérêt que celui du service du roi, le bien et le repos de ses peuples. »
Cette touchante invocation d'un cœur brûlant de patriotisme et d'amour pour la royauté fut-elle exaucée? Le roi,
sa
M% HISTOIRE DE TAUBAN.
ëmu de tant de bonne foi, accueilIit-il comme elles le méritaient des idées qui pouvaient choquer par leur nouveauté, mais qui, bien appliquées, pouvaient préserver le pays d'une ruine imminente? Les conseillers du roi fàreatils convaincus? ouvrirent-ils les yeux à Tévidence devant Tabime creusé sous leurs pas par une longue suite de fautes et d'erreurs?
A ces questions Saint-Simon répond :
« Le roi reçut très-mal le maréchal de Vauban, lorsqu'il lui présenta son livre, qui lui était adressé dans tout le contenu de Touvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l'affection que le roi y avait mise jusqu'à se croire couronné de lauriers en l'élevant, tout disparut à Tinstant à ses yeux ; il ne vit plus en lai qu'un insensé pour l'amour du bien public, et qu'un criminel qui attentait à Tautorité de ses ministres, par conséquent à la sienne ; il s'en expliqua de la sorte sans ménagement.
«L'écho en retentit plus aigrement dans toute la nation offensée qui abusa sans ménagement de sa victoire; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son mattre, pour qui il avait tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et d'une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusqu'à ne pas faire semblant de s'apercevoir qu'il eût perdu un ser>'iteur si utile et si illustre. Il n'en fut pas moins célébré par toute l'Europe et par les ennemis mêmes, ni moins regretté en France de tout ce qui n'était pas financier ou suppôt de financier. »
Ce dramatique exposé des faits ou plutôt cet éloquent réquisitoire contre l'ingratitude d*un souverain au service duquel Yauban avait consacré son existence tout entière est-il rigoureusement conforme à la vérité? L'histoire doit-elle accepter aveuglément ces accusations si nettement formulées, ou doit-«lle faire à chacun des acteurs de ce triste épisode de nos annales nationales sa part de responsabilité? Entre le mauvais accueil fait par le roi aux idées émises dans la Dime royale et la mort presque soudaine de Yauban n'y a-t-il qu'une coïncidence fortuite, ou Louis XIY doit-il être responsable d'avoir abrégé les jours d'un des hommes qui ont le mieux aimé et servi la France?
Tels senties points principaux que nous nous proposons d'examiner '•
Bien avant les événements auxquels Saint-Simon foit allusion, le roi connaissait les idées émises dans la Dime royale. Dès l'année 1695, Yauban avait adressé au roi une longue lettre dans laquelle il développait un projet tendant à réduire d'une façon très -notable les taxes alors existantes par l'établissement de la capitation.
Ce projet de capitation consistait à prélever une redevance au denier quinze sur tout ce qui a moyen de payer, et notamment sur le clergé, les appointements, gages et pepsions de tous les officiers civils et militaires du
1 Un émioent éradit, M. A. de Boîslisle, a publié ea 1875 un ennmsE mémoire sur la PftMcr^pftbii de la dîme royak» Nous avons fiât de nombreux emprunts à cet eicellent trarail, qui éclaire d'un jour nou- ▼eau certains points jusqu'alors obscurs de l'histoire de Yauban. Paris, Picard, éditeur.
sa.
404 HISTOIRE DE YAUBAN.
royaume, la maison du roi, les troupes de terre et de mer, etc.
Yauban ajoutait : « Que Sa Majesté ait là bonté de se souvenir que la grandeur des rois ne s^est jamais mesurée que par le nombre de leurs sujets, et que c'est de là d'où dépend toute leur grandeur, leur puissance, leur richesse, et que sans cela ils n'ont que de vains titres qui sont i charge à eux-mêmes et à tout le monde, et rien de plus. 9
En envoyant son mémoire à M. Le Pelletier, contrôleur général des finances, Yauban lui écrivait :
K Je ne vois qu'une chose qui puisse être meilleure que cela. Ce serait une Dime royale sur toutes les natures de revenus quels qu'ils puissent être ; elle serait incomparablement plus légale et d'un plus grand revenu ; il bni que je vous montre un jour ce que j'ai pensé sur cela...'*
Un an après, Yauban revenait sur la même idée dans an mémoire détaillé sur Télection du Yézelay :
n Si Sa Majesté, disait-il, pénétrée enfin de la souffrance de ses sujet<i, prenait une bonne fois résolution dV mettre fin et d'améliorer leur condition, en rendant rimposition
1 En 1698, Yauban écrirait de Lille à M. Le Peleder : • Je considère la capiution bien rectifiée et bien appliquée comme un moyen très-propre à Taccpittement des dettes dn royaorne si, après la paix, on la continuait trois on quatre ans comme j*en serais d'avis^ sup|>osé quVIle fût même une fois de plus à cliai]ge qu'elle ne Test par cette déclaration. Je ne rois qu*ane seule cbose qui pviîsse être meilleare que cela. Ce srrait urne éixme rojule sur toutes les matures de revenus fMc6 ^u*iis puissent être; elle serait iDComparmblement phu léigale cC d*un |Uus ^rand revenu : mais pour cela il faudrait reculer U dlme ecdéfiasttque au d^ du Tingtième ; il faut que je tous wèamtre un jour <t ^Htfini pt-use' sur cr/*. •
HISTOIRE DE TAUBÂN. 405
de ses revenus légale et proportionnée aux forces de chacun, c'est-à-dire en imposant sur tous les fonds de terre, par rapport à leur revenu ; sur les arts et métiers, par rapport à leur gain; sur Les villes, par rapport au louage des maisons ; sur le bétail, par rapport à son revenu ; sur le vin des cabarets, les tabacs, les eaux-de-vie, le thé, le café, le chocolat, le papier timbré, et sur le sel, qu'il fendrait mettre à un plus bas prix et le rendre marchand... cela, une fois établi, produirait un revenu immense... il n'y aurait plus ou très-peu de firais, ni de piUeries dans les levées ; le peuple se maintiendrait plus aisément, et quand, dans les extrêmes besoins, on serait obligé de payer deux, trois, voire quatre vingtièmes, ils seraient incomparablement moins foulés que tout ce qu'ils souffirent à présent, notamment s'il n'était plus question de tailles, ni gabelles, ni d'aides, ni d'afiaires extraordinaires, ni par conséquent de contraintes, ni de vexations, ni d'aucune autre nouveauté 'affligeante; chacun pourrait jouir en paix de ce qui lui appartient sans inquiétude. »
Ces mémoires furent-4l8 mis sous les yeux du roi, ou furent-ils classés dans les cartons de Versailles avec les projets du même genre ? Sur ce chapitre on en est réduit aux suppositions.
Rien dans la correspondance de Louis XIV ou dans celle de ses ministres n'indique que les idées de Vauban aient provoqué l'irritation du monarque ou même qu'elles aient été soumises à un examen attentif de la part de ses conseillers. Il est cependant difficile d'admettre qu'un mémoire émanant d'un personnage aussi considérable que Vauban soit passé inaperçu. Et ce qui semblerait prouver que Vauban ne reçut pas un mauvais accueil, c'est que.
deux ans après Tenvoi de cette lettre, qui peut être regardée comme la pré&ce de la Dime royale, il utilisa les deux années de loisir qui suivirent la conclusion de la paix de Ryswyk à rédiger la Dime royale.
Commencé en 1697, Touvrage était compltéement terminé dans les premiers jours de Tannée 1699. Yauban en fit relier deux manuscrits, dont Fun fut envoyé au roi et Tautre remis à Chamillard.
Le roi prit-il connaissance du manuscrit de Vauban ? Fut-41 frappé des vues si élevées et si généreuses émises par un serviteur dévoué dont il appréciait la droiture et la profonde honnêteté ? Là encore la lumière n'est pas complète, et dans aucun document du temps nous n'avons trouvé trace de Taccueil &it par le souverain aux théories si neuves de la Dime royale. Ce qui est pourtant certain, c'est que Ghamillard donna une attention particulière à l'ouvrage de Yauban, et qu'il essaya de très-bonne foi de mettre en pratique quelques-uns des points de son système. Boisguillebert, dont le témoignage en pareille matière ne saurait être suspect, signale le £ait dans une de ses lettres et constate, non sans une pointe de jalousie, que les idées de Vauban ont trouvé plus de crédit que les siennes propres auprès du gouvernement.
On est donc fondé à croire que le roi n'avait pas vu d'un mauvais œil la tentative de réforme préconisée par la Dime royale, puisqu'un ministre aussi craintif et aussi bon courtisan que l'était Ghamillard se risquait à appliquer des théories qui pouvaient passer pour subversives aux yeux de bien du monde.
Il n'est pas admissible que le manuscrit de Vauban n'ait pas été mis sous les yeux du roi. En 1704, Vauban avait
(ait relier^pour TofFiir au roi, un nouveau manuscrit de la Dime, On ne sait s'il a présenté en personne ce manuscrit au souverain. Depuis la mort de Louvois, Louis XIY avait plus que jamais Tamour du travail ; il s'immisçait dans les moindres alBBaires et avait la prétention de tout voir, de tout Eadrepar lui-même. Gomment alors supposer qu'il ne se soit pas au moins &it rendre compte des idées et du plan général d'un ouvrage dû à la plume d'un personnage aussi considérable que Yauban? Il est donc probable que le roi, laissé à lui-même, n'ayant d'autre guide que son bon sens et son désir très-réel d'apporter quelques modifications à une situation qui empirait tous les jours, ait accepté sans colère et sans trop de répugnance un plan de réforme financière dont il ne pouvait méconnaître la justesse. Plus tard, le roi, trompé par les rapports envenimés de ses agents, circonvenu par les réclamations furibondes des traitants, ne s'opposera pas à la proscription de théories dont l'application lui avait semblé bienfaisante; mais il n'en est pas moins vrai que son premier mouvement avait été bon, et qu'il avait subi l'ascendant qu'exercent toujours sur les esprits non prévenus des idées sages exprimées dans un langage modéré. Et ce qui prouve bien que Louis XIV n'avait pas vu dans Vauban un séditieux et un perturbateur de la paix publique, c'est que, moins de deux années après l'envoi du manuscrit, il donnait à l'auteur de la Dime royale un gage éclatant de son estime en l'élevant à la dignité de maréchal de France.
De 1699 à 1706, Yauban mit à profit les rares loisirs que lui laissait sa' nouvelle situation pour mûrir ses idées et donner une forme définitive à son œuvre avant de la livrer
à la demi-publicité d'un cercle d'amis et de penseurs. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. SoufErant depuis longtemps d'un rhume opiniâtre qu^avaient singulièrement aggravé les fetigues de la campagne du Nord en 1705, Yauban comprit que Theure du repos avait sonné et qu'il devait abandonner le service actif.
n J'ai hier demandé mon congé, écrit-il de DunLerque le 24 octobre 1706, car je ne tais plus rien ici, et le ihume commence à m'attaquer rudement. D'ailleurs, j'y sois sur mes crochets, c'est-à-dire sans appointements, mettuit la nappe soir et matin, contraint de fournir au courant par les emprunts que je dois £aire à droite et à gauche*, avec assez de peine ; car l'argent manque ici conune aiUeurs; ceux qui en ont le ijiettent tous à la caprerie '.
« Ce n'est pourtant pas moi qui ai cherché cet emploi-d, dout je me serais bien passé, vieux et incommodé comme je suis; j'ai cependant rempU mes petits devoirs du mieux que j'ai pu, et j'ai peine à croire qu*un autre se fdt mieux tiré d afl^ire *. »
Quelques jours, après il insiste auprès de ChamiUard pour être relevé de son commandement : « Quand on sort^ écrit-il, d'un cinquième ou sixième accès de fièvre tienv qui s'e>t convertie eu double tierce, on n est plus en état de soutenir la gagure. Je vous prie de trouver boo que je vous demande M. d*Artagnan pour me venir relever ici jH>ur rhiver *. »
V«ub«u revient à Paris dans les derniers jours de
^^»"«W A^^<;a\^N« t^^Tor, s^kMM ^-r-mért^ cnmmt le Uda €mpere.
HISTOIRE DE YAUBAN. 409
Tannée 1706 et s'installe dans son hôtel de lame Saint- Vincent (aujourd'hui rue du Dauphin). La maladie, Tàge et les fiaitigues de la guerre ont eu raison de sa vigoureuse constitution, mais Tesprit a gardé toute son activité, Fintelligence toute sa vigueur. Ne pouvant plus servir son pays sur les champs de bataille, Yauban veut consacrer les derniers temps de son existence à feire triompher des idées qu'il regarde comme indispensables au salut dé la France.
a Jamais le mal n'avait été si pressant ni les circonstances plus propres à démontrer l'urgence d'une réforme. Quel spectacle ! Rois et ministres se débattant au hasard dans un cercle vicieux, où seuls les traitants exécrés peu* vent trouver leur profit. Â l'intérieur, une misère générale ; à l'extérieur, des désastres répétés, honteux. Dans cette dernière lutte du désespoir, il feut foire argent de tout ; mais la France, haletant sous le fiardeau, ne rend plus que des sueurs stériles. Les impôts ne donnent rien, les fermes sont ruinées par des rabais successifs, les gabelles anéanties par le feux saunage, la circulation monétaire entravée par le dé&utde commerce, par le faux monnayage, par le billonnage des étrangers, ou par ces folles variations du cours des espèces qui achèvent d'entraîner au dehors du royaume plus de la moitié de son numéraire. Tout annonce la banqueroute, la ruine '• »
En présence de maux si pressants et si profonds, Yauban crut de son devoir d'indiquer le moyen de les soulager. Il publiera donc son livre ; mais, pour qu'on ne prenne pas le change sur ses intentions et pour éviter les
1 M. DB BoiSLiSLE, De la proscription de la dîme royale»
écueils d'une popularité nuisible aux intérêts mêmes qu'il veut défendre, il se contentera de distribuer des exemplaires à ceux de ses amis qui, par leur influence à la cour, leur crédit auprès des ministres, leur situation dans le gouvernement, peuvent contribuer au triomphe patient de la réforme.
Cette demi-publicité n'était pas d'ailleurs sans inconvénients et exigeait de grandes précautions. On sait que, à cette époque, aucun livre ne pouvait être imprimé sans une autorisation spéciale du roi donnée par le chancelier sur le rapport du lieutenant général de la police chargé de la surveillance de l'imprimerie et de la librairie. Dans beaucoup de cas, l'arbitraire était absolu. S'agissait-il, par exemple, d'un auteur inconnu, sans protections et sans crédit, l'intendant de la police pouvait de son autorité privée lui accorder ou lui refuser l'autorisation demandée sans que l'auteur ait recours à une autre juridiction. L'ouvrage prohibé était-il imprimé dans une de ces imprimeries clandestines qui foisonnaient à Paris et surtout en province, la police arrêtait les colporteurs, saisissait l'édition, qui était mise au pilon, et l'auteur devait s'estimer trop heureux de ne pas payer par l'exil ou la prison l'excès de sa témérité. Si l'ouvrage émanait d'un auteur connu ou d'un personnage considérable, s'il traitait de matières de politique ou de religion, la procédure était moins sommaire. Il fallait un arrêt du conseil rendu sous le nom du roi. En fait, cette formalité ne changeait guère le résultat, car le chancelier et l'intendant de la police exerçaient une influence prépondérante dans le conseil.
Demander au chancelier Pontchartrain ou à son subordonné d'Argenson, lieutenant général de la police, l'aur
■brisation de iaire imprimer la Dime royale, c'était courir ^ un refus certain, a Impitoyables l'un et Tautre pour tout :se qui était auteurs, inprimeurs et libraires, ils ne s^en «apportaient qu'à eux-mêmes pour examiner les livres ncriminés ; avec de pareils juges, point de merci à espérer. Pontchartrain, qu'un pamphlet du temps dépeint a tourné c tout entier vers son maître et vers soi-même, sans donner
■ jamais un regard au public, et renchérissant sur tous ses
■ prédécesseurs pour mériter la haine des peuples » ; d'Arlenson, accoutumé de vieille date « au petit et au ré- Irëci » , ne faisaient, on le sait, aucune distinction entre les Maximes des Saints bu le Télémaque et les pièces obscènes EMi les gazettes clandestines. Surtout en ce qui touchait les questions gouvernementales et administratives, la prohibition d'écrire et de discuter était absolue '... »
Informé de ces dispositions aussi manifestement hostiles, Fauban résolut de fiaire paraître son ouvrage sans l'autorisation de la police, et il chargea son secrétaire, l'abbé Ragot de Beaumont, homme fécond en expédients, de s^entendre avec un imprimeur. De Beaumont s'acquitta de cette mission, avec tact et habileté, et se rendit en prorince, à Rouen très-probablement, et traita avec un imprimeur clandestin des conditions de la publication de la Ditne royale.
Vers les derniers jours du mois de décembre, l'impression, était terminée, et il ne s'agissait plus que de faire entrer à Paris les exemplaires en feuilles. Ce n'était pas le moins difficile de l'affaire, car les barrières de la capitale étaient sévèrement gardées, et l'introduction de ballots
^ M. BB BOISLISLB.
412 HISTOIRE DE YAUBAN.
suspects aurait certainement ëyeillë l'attention de h police. Yauban sortit un jour de Paris dans son carrosse, et, arrivé à un endroit convenu, il prit livraison des exemplaires et les fit charger par ses gens dans sa voiture. An retour, les gardiens de la barrière, reconnaissant la livrée et les armoiries du maréchal, laissèrent passer Je carrosse sans le visiter. Rentré à son hôtel, Yauban enferma les ballots dans un cabinet dont lui seul et son valet de chambre de confiance Jean Colas avaient la clef. Quelques jours après, Yauban fit relier un certain nombre d'exemplaires chez la veuve d'un nommé Fétil, homme de confiance, qui déjà avait préparé en 1704 l'exemplaire de la Dtme destiné au roi. L'ouvrage ne portait pas de nom d'auteur.
Ces menus travaux terminés, Yauban distribua les exemplaires reliés à quelques-uns de ses amis. Le nom de l'auteur, la nouveauté des idées, la singulière hardiesse d'une réforme financière qui ne tendait à rien moins qu'à modifier profondément l'organisation de la société, l'élévation et la grandeur du style dans quelques-unes de ses parties, tout enfin était bien fait pour piquer la curiosité et éveiller l'intérêt. Les exemplaires prêtés passaient de main en main; à la cour, à la ville, dans les cercles littéraires on discutait avec chaleur les théories nouvelles; des controverses passionnées s'élevaient ; en un mot, l'effet produit était considérable. Mais ce livre blessait trop d'intérêts, attaquait trop d'abus, signalait trop d'inégalités pour ne pas soulever de la part des hommes intéressés à la conservation d'un ordre de choses vicieux une tempête de récriminations et de colères. Ce fut un déchaînement. Les financiers, les traitants, les fermiers généraux, atteints
dans leurs intérêts les plus chers, démasques dans leurs fourberies et leurs rapines, se signalèrent par Texcès de leur fureur. Ils ne demandaient au roi rien moins que la Bastille pour Vauban et le bourreau pour son livre. «Le roi, dit Saint-Simon *, ne put s'y résoudre, mais il ne laissa pas de se laisser entraîner à ce torrent assez pour contenter ses ministres, assez pour scandaliser étrangement sa cour, assez pour tuer le meilleur des Français. »
Devant la grandeur des services rendus par le maréchal et Fincontestable bonne foi qui éclatait dans tout Touvrage, le roi se refusa à prendre sur lui Todieux de mesures extrêmes. Mais il eut la coupable feiblesse de laisser agir les ennemis de Vauban et de les encourager par son silence. Pontchartrain et d'Argënson, assurés désormais de rimpunité, vont pouvoir donner satisfaction à leur haine contre Vauban et se faire les exécuteurs des vengeances des traitants et des financiers.
Restaient différentes formalités à accomplir pour arriver à ce résultat. Condamner sans autre forme de procès un livre anonyme, mais dont tout le monde connaissait l'auteur ; arrêter un maréchal de France, cela dépassait les limites de l'arbitraire. Il Saillait s'appuyer sur un semblant de légalité et obtenir un arrêt du conseil du roi. Or la section de ce conseil qui d'ordinaire était appelée à donner son avis dans ces sortes d'affaires était la section des dé* pêches et des finances. Elle était composée en majorité d'esprits éclairés, impartiaux, dont la plupart reconnaissaient l'utili té d'une réforme financière et approuvaient
^ Journal de Dan^eau, annoié par Saint-Simon.
en principe les idées de Yauban. S'adresser à cette section, c'était s'exposer à un échec. La section dite du conseil privé avait pour mission ordinaire de juger les appek contre les intendants, les contestations entre les compagnies et les particuliers, les difficultés d'exécution des édits, arrêts ou ordonnances. Le roi n'assistait presque jamais aux séances ; le chancelier présidait à sa place, et aux conseillers en titre s'adjoignaient les intendants des finances et le contrôleur des finances, que leur situation rendait dépendants de Pontchartrain. C'est cette section ainsi composée que le chancelier saisit du soin de (sûre une enquête sur la publication de la Dime royale et de rendre un arrêt pour proscrire le livre.
Un mattre des requêtes, nommé Marc-Antoine Turgot de Saint-Clair, fut chargé de faire le rapport, c'est-à-dire de préparer l'arrêt contre la Dime royale,
M L'afiaire ne fut probablement pas soumise à une délibération. Le 14 février, parmi les arrêts expédiés dans la séance du conseil, le rapporteur et le chancelier signèrent celui qui condamnait la Dime; et pour faire en sorte que son initiative fût à jamais prouvée de la façon la plus flagrante, Pontchartrain corrigea de sa propre main le texte ainsi conçu : « Sur ce qui a été représenté au roi qu'il « se débite à Paris un livre portant pour titre : Projet « d'une Dime royale, etc., imprimé en 1707, sans dire en ' « quel endroit, et distribué sans permission ni privilège, « dans lequel il se trouve plusieurs choses contraires à « l'ordre et àTusage du royaume..., le roi, en son conseil, « ordonne qu'il sera fait recherche dudit livre, et que tous « les exemplaires qui s'en trouveront seront saisis et con- « fisqués et mis au pilon. Fait Sa Majesté défense à tous les
« libraires d'en garder ni vendre aucun, à peine d'inter- « diction et de mille livres d'amende '. »
Quoique le nom de Yauban ne fût pas prononcé, farrét était rendu en parfaite connaissance de cause ; car, manuscrit ou imprimé , Torigine du Projet d'une Dîme royale était connue depuis longtemps '.
L'affaire avait été conduite avec un tel mystère que le jugement était déjà rendu sans que Yauban ait pu se douter qu'il était l'objet d'une instruction immédiatement suivie d'une condamnation. L'arrêt ne lui fut même pas sifpiifiéy et Yauban, plein de confiance, continuait à distribuer quelques exemplaires de son ouvrage à mesure que les lui livrait le relieur. Pendant un mois, personne ne soupçonna que le marécbal était sous le coup d'un arrêt dont les conséquences pouvaient être terribles.
Quel était donc le motif de l'inaction de Pontchartrain? Comment expliquer que le chancelier, si âpre dans la poursuite, laissait échapper sa proie ? Par quel hasard le fidèle d'Argenson laissait-il dormir un arrêt qu'il attendait depuis si longtemps? C'est que, dans leur empressement à rédiger l'arrêt, Pontchartrain avait négligé une formalité capitale; il avait omis de désigner le magistrat chargé de faire les poursuites. Si le livre avait été imprimé à Paris, le lieutenant de police n'aurait probablement pas hésité à agir de sa pleine autorité ; mais Tarrêtne mentionnait pas si la saisie devait avoir lieu à Paris ou dans la ville où l'ouvrage avait été imprimé. H aurait donc fallu faire une enquête pour arriver à la découverte de
^ La minute originale de cet arrêt se troave aax Archives nationales, dans les cartons du conseil privé.
'M* DB BOISLISLB, p. 15.
rimprimerie clandestine, perdre du temps en recherches et risquer de donner Téveil à Yauban, qui, prëyenu à temps, aurait pu user de son influence et du crédit de ses amis auprès du roi et de ses ministres pour arrêter TefFet des poursuites ou tout au moins suspendre Tezécution de l'arrêt.
Pontchartrain coupa court à ces lenteurs et trancha la difficulté en rédigeant, à la date du 14 mars, un nouvel arrêt dans lequel il était énoncé, sans preuves, que a ledit livre de la Dîme royale se débite à Paris et même qu'il y a été imprimé » . Cette assertion était contraire à ta vérité, mais le point important était de donner libre carrière au zélé et peu scrupuleux d'Argenson.
Voici la conclusion de l'arrêt :
« Le roi ordonne qu'il sera informé par le sieur d'Ar^ genson, que Sa Majesté a commis et commet à cet efFet,de rimpression dudit livre, ensemble du débit d'icelui pour, l'information rapportée et vue au conseil, être ordonné ce qu'il appartiendra. »
D'Argenson fit de son mieux pour satisfaire le chancelier, et chargea des informations un commissaire dévoué et actif, Nicolas Delamare, l'auteur du Traité de la police. Mais tout d'abord, quand on interrogea les plus fameux colporteurs de livres défendus, un fait constant ressortit de leurs réponses : le maréchal avait pris toutes ses précautions pour qu'aucun exemplaire de la Dime n'entrât dans la circulation publique ; il se réservait de distribuer lui-même les volumes à ses amis, et pas un marchand n'avait pu en obtenir un seul du relieur chez qui était encore déposée une partie de l'édition. En faisant part de ces renseignements et en offirant de pratiquer une saisie
chez le relieur, Thonnéte Delamare, qui n'était instmit que très-sommairement de Tafiaire, et qui avait ignoré jusque-là l'existence des arrêts du conseil ainsi que le nom de Fauteur, ajoutait timidement : « Mais si ce qu'on dit est vrai, toute la preuve retombera sur M. de Yauban! » D'Argetison ne connaissait pas de pareils scrupules; à l'observation de son agent, naïf et touchant témoignage du sentiment public, il répondit par ces mots : « Quand il s'agit de recevoir les ordres du roi, ce n'est pas à nous à prévoir les conséquences '. »
Il n'y avait plus à hésiter. Le rapport de Delamare est daté du 22 mars. Pontchartrain en prit connaissance et l'annota le 23, et, le 24, les agents de la police se mettaient en campagne.
Yauban apprit en même temps, le 24 au matin, la condamnation qui frappait son livre et les poursuites dont il était l'objet. Le coup fut rude. Toute la journée il resta en proie à un accablement profond, et demeura plongé dans un douloureux silence; il rangea néanmoins ses papiers et enferma sous clef les exemplaires de la Dime qu'il avait en sa possession. Sur le soir, la fièvre le prit, et il se mit au lit pour ne plus se relever. C'était un jeudi. Les journées du lendemain et du surlendemain furent mauvaises; l'accablement persistait, et la faiblesse était telle que le maréchal pouvait à peine parler.
Le dimanche matin, la Bèvre diminua, et les forces semblèrent revenir. Vauban donna ordre à son valet de chambre de prendre dans son cabinet deux exemplaires de la Dime et de les porter à Tabbé de Camps, rue de
> M. DE BOISLISLE, p. 17.
418 HISTOIRE DE YAUBAN.
Grenelle, et de le prier de les examiner et de lui en dire son sentiment. Le lendemain, Yauban remit un exemplaire à « M. Ghemineau, son chirurgien, et un autre à un frère jacobin, son confesseur, qui prêchait au couvent de Tordre, rue Saint-Honoré, et en donnant ledit livre audit confesseur, le maréchal lui dit qu'il le priait de le lire et de lui dire si, en le composant, il n'avait rien fait contre sa conscience. Le valet de chambre en donna aussi un au père Labat, aussi jacobin dudit couvent ^ . »
Ainsi, en face de la mort qui s'approche à g^rands pas, la pensée de Yauban se reportait irrésistiblement sur son livre. II n'a pas un cri de colère contre ses persécuteurs, pas une parole d'amertume contre l'ingratitude ou l'oubli de ce roi pour la gloire duquel il a tant travaillé; dans son incomparable bonne foi, il descend en lui-même, interroge sa conscience qui ne lui reproche rien, et se demande quel peut être son crime. Lui qui a toujours pratiqué la justice, respecté les lois, servi loyalement son pays, il s'étonne d'être poursuivi, atteint dans sa pensée, dans ses convictions les plus intimes, dans son honneur. II ne peut croire à l'iniquité des magistrats, et par un dernier scrupule il veut, avant de mourir, que des voix autorisées rendent témoignage de la pureté de ses intentions. Lamentable spectacle que celui de ce grand homme de bien usant les dernières lueurs de son génie à lutter contre d'odieuses accusations, de ce juste souffrant et mourant pour la vérité !
Le mercredi matin, 30 mars, sixième jour de la maladie, la fièvre augmenta, et bientôt tout espoir fut perdu. Sur les
* Interrogatoire du valet de chambre de Yauban.
HISTOIRE DE YAUBAN. 419
neuf heures trois quarts du matin, Vauban, fortifié et consolé par les secours delà religion, expira dans les bras de son gendre Mesgrigny.
C'est ainsi que mourut presque dans l'isolement et sous le coup de la persécution un des hommes qui ont le plus fait honneur à riiumanité. Le lendemain, à Versailles, le roi, apprenant cette mort, dit à son lever : « Je perds un homme fort affectionné à ma personne et à TÉtat. » Ce fut tout. On distribua les charges et les titres de Vauban aux courtisans qui n'avaient pas attendu la mort du maréchal pour les demander, et la cour reprit le train ordinaire de ses occupations.
Les services immenses rendus par Vauban, ses vertus, son génie militaire, tout fut oubKé par la disgrâce du roi. Seule Tenvie ne fut pas désarmée. La mort avait ravi ce bon citoyen à la colère de ses ennemis, mais ils s'acharnèrent sur sa mémoire. Le corps de Vauban n'était pas refroidi que d'Argenson, sans respect pour un si grand deuil, ordonnait de poursuivre l'enquête ; la police pénétrait dans l'hôtel delarue Saint-Vincent, ouvrait les appartements, fouillait les meubles, et, ne trouvant aucun des exemplaires incriminés, emmenait en prison le valet de chambre du maréchal. En même temps Delamare opérait une descente chez la veuve de Fétil, le relieur, et lui enjoignait de livrer les exemplaires de l^Dime royale qu'elle devait avoir en sa possession. Laissons la parole à Delamare :
«Laquelle veuve ayant entendu le sujet de notre rapport, elle nous a dit qu'il y a trois ans environ que M. le maréchal de Vauban fit relier chez elle, répondante, le manuscrit duditlivre qui a pour titre '.Projet d'une Dîme royale;
qu'il le fit relier en maroquin rouge, avec les armes du roi, et dit que c'était pour le présenter à Sa Majesté; que, le trente-unième décembre dernier, ledit sieur de Vauban manda chez lui, par Colas, son valet de chambre, la répondante ; qu'elle y fut, et étant dans le cabinet dudit sieur maréchal de Vauban, elle y vit un ballot enveloppé d'une serpillière, qui était ouvert, et dans lequel il y avait des livres en feuilles entourés de paille et dans l'état des ballots qui viennent de loin ; que ledit sieur maréchal (it tirer de ce ballot vingt-quatre exemplaires dudit livre de la Dîme royale qu'il mit entre les mains d'elle répondante, pour les faire relier ; qu'elle vit aussi dans ledit cabinet un autre ballot de la même forme et de la même grosseur que celui qui était ouvert... et qu'ayant demandé au sieur Colas, valet de chambre, où ledit livre avait été imprimé, il lui dit que c'était vers les Flandres, mais qu'il ne savait pas précisément l'endroit, parce que c'était ledit sieur niaréclial qui prenait lui-même ce soin; qu'après avoir par elle livré lesdits vinfjt-quatre premiers exemplaires, ledit sieur mart'chai lui en donna encore un pareil nombre à relier, et qu'elle en a relié en tout deux cent soixantequatre exemplaires. Qu'environ quinze jours avant la fête de la Vierge dernière, ledit Colas vint avertir elle, répondante, d'aller chez le sieur de Vauban quérir encore des exemplaires dudit livre, lesquels exemplaires, au nombre de soixante-quatre, furent livrés en deux fois à la fille d'elle, et apportés chez elle où ils furent reliés. A ouï dire elle, ré[)ondante, dudit sieur maréchal de Vauban, qu'il n'avait fait imprimer ledit livre que pour en faire présenta ses anus, qu'il les distribuait lui-même et ne s'enflait même il ses gens; a aussi ouï dire audit Collas que plusieurs
libraires avaient demandé des exemplaires audit sieur de Vauban, et qu'il leur avait répondu qu'il n'était pas marchand, que ledit livre n'était que pour ses amis, et qu'il n'était pas temps de le rendre public; qu'au surplus, elle n'a aucune connaissance que ledit livre ait été vendu ou débité par aucun libraire, aucun colporteur ni autre personne, et qu'il n'en est resté à elle, répondante, aucun exemplaire... »
Battu de ce côté, l'infiaitigable d'Argenson se retourna vers les héritiers directs de Vauban, le marquis d'Ussé, son gendre, et son petit-fils, M. d'Aunay, et les somma de livrer les exemplaires de la Dîme royale qui devaient être entre leur possession. M. d'Ussé, le jour même du décès de Vauban, avait fait passer en lieu sûr les exemplaires, et c'est donc en toute liberté de conscience qu'il put répondre en toute sûreté à l'intendant de la place :
a J'ai questionné de tout mon mieux Colas, valet de chambre de feu M. le maréchal de Vauban. Il m'a fort assuré qu'il avait remis à son maître tous les exemplaires du livre en question, et qu'il les avait vu distribuer en blanc. Ce qu'il y a de très-certain, Monsieur, c'est qu'il ne s'en est trouvé pas un sous le scellé, et qu'on en a fait une très-exacte recherche. J'aurais souhaité pouvoir faire sur cela ce que vous m'aviez recommandé * . »
L'enquête n'avait donc plus d'objet, et, devant l'impossibilité absolue de mettre la main .sur le corps du délit, le chancelier et d'Argenson durent * abandonner des poursuites devenues inutiles. Mais l'arrêt de proscription contre
^ Manuscrit fr. 21746, fol. 256. (Bibliothèqae nationale.)
lUÊâ Hf 8T0IEE HE TAITOAll.
ImlHKÊeropde ne fat pas rapporté, et le firre de Yanbaii ne pot toe m réilnprimëiii dktribaé.
De TensemUe des docmnents que nous menons d'ana*lyser, : on fiùt saillant se di%age avec nne lommense évH dence; c^est que Tarr^ du consefl rendu contre la Dîme royales, pcnrlé on coup mortel à Yanban. Entre la date de krpublication de cet arrêt et la dernière crise qui emporta le maréchal, il y a plus qa*nne coïncidence, il y a ua endiatnement &tal de circonstances. Est-ce à dbe qa*il fiûHe admettre âTec Saint-Simon que Yauban n*a pn sari^ TÎTre aux bonnes grâces de son maître?... Accepter cette donnée, c^est amoindrir la grande àme de Yanban et le fidre descendre aa nire.. d'un ^n]g»i« <»art«»n. Qn'importait, en effet, à Yauban, éloigné tonte sa irie parles lÉécessités du service public d'une cour futile et jalouse, une passagère disgrâce qui ne Fatteignait ni dans ses goûts, ni dans ses habitudes? Que lui importait, à lui qui n^avait jamais demandé qu'au témoignage de sa conscience la sanction du devoir accompli, Faccue il plus ou moins gracieux du souverain?
Mais n'avoir jamais eu d'autre mobile que la grandeur du roi, la prospérité de la nation ; avoir prodigué à cette cause sacrée son sang, sa vie, les ressources de son génie; avoir poursuivi avec une invincible persévérance la recherche de la vérité, avoir osé proclamer cette vérité non dans un but de gloire personnelle ou dans un esprit d'opposition, mais pour soulager les maux du peuple; faire cesser d'intolérables abus, consolider par d'utiles et prévoyantes réformes une monarchie plusieurs fois séculaire, et se voir poursuivi par la police, traité comme un perturbateur de la paix publique ; voir détruire sous ses yeux
HISTOIRE DE YAUBAN. 423
le fruit de quarante années de travaux, de recherches, de méditations, n'y a-t-il pas là de quoi abattre Tâme la plus forte et ruinei: jusque dans ses fondements une constitution déjà ébranlée par quarante années de campagnes incessantes ?
Ce n'est pas tout. Avec la divination du génie, Yauban comprit qu'une monarchie sourde aux pressants appels du patriotisme, du bon sens et de l'expérience, courait à sa perte. Il comprit qu'une société qui, systématiquement, se refuse non-seulement à écouter la voix de la vérité, mais encore persécute les citoyens assez clairvoyants et assez dévoués pour proclamer ces vérités, ne devait pas tarder à succomber sous le poids de ses fautes. Il eut le près-* sentiment des excès populaires qui devaient entraîner dans une inéluctable catastrophe les institutions monarchiques qui, pour durer et assurer à jamais la stabilité intérieure, n'auraient eu besoin que de quelques réformes acceptées avec bonne foi et réalisées avec prudence.
Sans dégager entièrement la responsabilité de Louis XIV dans les tristes événements qui ont causé la mort presque soudaine de Yauban, il est équitable de faire remarquer que le roi n'est ni le seul, ni même le principal auteur de cette catastrophe. On a beaucoup reproché, et souvent avec raison, à Louis XIY son ingratitude envers les hommes qui l'avaient le mieux servi; mais nous croyons que, dans les circonstances qui nous occupent, le roi a été plutôt indiflFérent et faible. En ne considérant les choses qu'au point de vue personnel, Yauban aurait eu mauvaise grâce de se plaindre de l'ingratitude de Louis XIY. Il ne feut pas oublier que si les services de Yauban avaient été considérables, les récompenses avaient été éclatantes. Par-
«1» HISTOIRE DE VAUBA?i.
venir nu juprèmc il eg n- de IjJiiérjrclùc militaire, oMciùr ^s dNtiactkn* bouorifiqnes résenr^ei. avx princet d* gan^jélre cobUA de gratifiGatioq&et depensioos, n'esfr4e pMUinbeaMxewpoviM cadet «atré dansUpirièie nw fwtane, mu ■IlimcCT, nm appai? Que le rai at «■ l'iofivdoBiMUc UblcMe de ne pac counir TaalNa ddenepas îateiptMer son urtnité M>BTaaiiie calielii . et Ma penécrtews, ce «mt 14 dea toeU dmA nolaep^ ■Iténaer h gaàràé. Mut ert-<c nae raÎM» pcMn oaUicr taat de Manjai i de faveor pcnn- ne phu «âr que ïmjava dcnùènTLei akûrtres, les coanôUcn d'État, let Wal« faai tmmtkt i, le» fdlMl», lo— ce» «aJa gai aBI — ployë le» reM oarea» de law crida A o h e ewcô- le japy Beat do KM, liai r e pa ùta l cr Taalna coawe vat réToW, aa facbeax, doives porter le poids de la itfpnJitfka de h postérité, carilsvontp
Toat, d'ailleors, les éréneme^» t srmMait conjuré contre Vaaban. Ce n'est pas impun»aiml <|a'un btionme devance les idées de son siècle; ce n'esl pas impunëincfil qu'il récUme réalité de l'impôt. Taboltlion de» prÎTil^es ; ce n'est pas impctnémral qu'il lè»e lant d'inlërêU, froisse tant d'amoui^-propres, soulève Unt de colères. En enlrepimanl sa tâcbe snrimmaine de réformateur, Vauban pouvait-il compter sor rappoi d'une société dont il sapait les préjugés et sor la leconnaissance d un roi ab^^n dont il contrariait les pnjete? Poovait-on demander à LouisXIV, qui se r^ardaitcom nie le premier e*ntilhomme de son royaume et plaçait Pinstilation de la noUesse an-dessus de U conception mooarrhiqoe, d'ace*|1«^ de gaieté de cwur FaboKlioa des privil^es et de U noblesse? ïlaas q„d p,^ |^ j,!^ ^ y
elles trouvé une application? Est-ce dans Taristocratique Angleterre ou la féodale Allema{pie?
Yauban a échoué, et il devait échouer dans cette lutte inégale ; il s'est brisé contre la force des choses. Mais ce qui Ta tué, c'est Todieux des procédés dirigés contre lui, c'est la persécution brutale suivie d'upje condamnation presque infamante. Ses idées, grâce à Dieu, n'ont pas été anéanties comme l'espéraient ses persécuteurs ; elles ont survécu parce qu'elles étaient généreuses et fécondes, et le nom de Yauban vivra éternellement dans la mémoire des hommes. Cette vie si noble, si remplie, sur laquelle rayonne comme une pure lumière le sentiment du devoir, a reçu la seule gloire qui lui manquât : Tauréole de la persécution. Atteint dans ses convictions les plus chères, Vauban n'a pas cherché par de lâches concessions à faire pardonner la hardiesse de ses opinions et à reconquérir par d'indignes compromis les bonnes grâces de son mattre. Il a épargné à la postérité le spectacle d'une vieillesse sans dignité, d'un déclin sans grandeur, et il a couronné par une belle mort une vie féconde en grandes actions et en beaux exemples.
Les funérailles de Vauban ne furent pas célébrées à Paris. On se contenta de présenter le corps à l'église Saint-Roch *, sa paroisse, avant de le transporter à Bazoches, où devait avoir lieu l'inhumation.
* Dudit jour (vendredi l*' avril, — c'est avril quU faut lire)y haut et puissant seigneur monseigneur Sébastien Le Prcstre de Vauban, chevalier, seigneur de Bazoches, Vauban, Pierre-Perthuis, Pouilly, Cernon, Lachaume, Espery et autres lieux, chevalier des ordre» du roy, marescbal de France et gouverneur de la citadelle de IJttle, décédé avant-hier soir rue Saint-Vincent, en cette paroisse, âgé de soixante et
426 HISTOIRE DE YAUBAN.
M. de Mesgrigny et Fabbé Belin, du clergé de Saint- Bocb, accompagnèrent la dépouille mortelle de Tillustre maréchal dans le pays où il était né et où il avait souhaité dormir de Tétemel sommeil au milieu des rustiques compagnons de sa laborieuse enfance. Le voyage dura quinze jours.
Enfin, le 16 avril 1707, Tinhumation eut lieu dans Yéglise Saint-Hilaire, à Bazoches " . où le corps repose encore, dans le caveau de la famille Yauban. La cérémonie funèbre se fit sans éclat, avec la simplicité qui convenait à la mémoire d'un homme qui toute sa vie avait fui le faste et Tostentation. Point de harangue officielle, point de députations, point de troupes ; mais le concours empressé des populations des environs, accourues pour rendre un suprême hommage à leurbienfeiteur, à leur ami, donnait à cette solennité un caractère de grandeur touchante bien digne du grand citoyen que la France venait de perdre.
quatorrc ans (moins «|uelques jouis^, a eslé apporté en cette églije et son» trau>|>ortê en l'éjjlise de Basoches, diocèse d*Aiitun, pour y eslre inhutnô. Présons : M*" Jacques-Louis de Mesfjripnv, comte de Villebertin ol d'Aunol, demeurant ordinairement audit Aunel, cl M* Louis Hertin« mart]ni> «rrss»'*, demeurant faubourg de Richelieu, paroisse Saint-Kustache, ses deux gendres. Signé : De Mesgrigny, Villebertin, Bornain dH'ssé, Goy. (E!itrait des registres de Péglise Saint-Boch.)
> iVjounlhuy seizième avril 1707 a esté inhumé dans Li chapelle de Saint -Sêba>lirn de cette église, sépulture ordinaire des seigneurs Je ce lieu» hauli »M puissant seij'.neur niessire Sébastien Le Prrstre de Vauban, àj;e de sx>î\auie-t]uiu/r ans, gouverneur de la citadelle de Lisie, en Klaudiv, oouuuis*air^* général des fortifications de Fr»"ince, seigneur de Ba»»vhe^, Pien-x^Perihuis, Pouilly, Neufontaines, Vaubanoc, Cernon, K'ijH^ix, 1 ,^chauuu\ le l'.reuiei et autres lieux, décédé à Paris le 30 may d<Hi>ieu muni de* sacrements de Téglise, et conduit dans ce lieu par
En même temps que les compatriotes de Yauban payaient à sa mémoire un juste tribut de regret, F Académie des sciences, dont Yauban était membre depuis 1699, faisait célébrer en son honneur un service solennel auquel assistèrent, dit le Mercure, plus de quatre-vingts hommes de lettres.
Là ne se borna pas la sollicitude de FÂcadémie. Danssa séance du 4 mai, Fontenelle prononça en termes admirables reloge funèbre de l'illustre défunt.
« Jamais, s'écria Fontenelle, les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui, ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu, qui s^attachait au vrai par une espèce de sympathie et sentait le feux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent, et d'adieurs sa vertu était en quelque sorte un instinct heureux, si prompt qu'il pré— venait sa raison. Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente et qui couvre souvent tant de barbarie; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre politesse plus rare qui était dansson cœur. Il seyait bien à tant de vertus de négliger le dehors qui, à la vérité, lui appartient naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de Yauban a secouru de sommes assez consi-
M* Pierre Lemuet de Jully, prestre envoyé de la part de M. le curé de Saint-Boch, où le corps a été présenté et déposé dans la paroisse duquel il est décédé, assisté de messire Jean de Barrault, prestre, docteur en Sorbonne, abbé de Chore, de MM. les curés du voisinage et de plus de deux mille personnes de différents âges et qualités. Signé : Lemuet de JnlIy, Tabbé de Barrault, G. Belin. (Extrait des registres de Téglise de Baxocbes.)
428 HISTOIRE DE YAUBAN.
dérables des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service ; et quand on venait à le savoir, il disait qa3 ^ prétendait leur restituer ce qu^il recevait de trop des bienfaits du roi. U en a été comblé pendant tout le coun d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre. Il était passioanément attaché au roi. Sujet plein d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan, il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, et arec tant de courage, l'introducteur de la vérité ; il avait pour elle une passion presque imprudente et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu lion contre les dignités les |dus brillantes, et n'ont pas même combattu. Kn un mot« c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dêroliê aux plus heureux temps de la répii- IJique. ▼
Apivs avoir £aiit une allusion ti*ès-directe à la Dime -.*%.t/^et au\ porsêiHitions qui avaient acrablé Vauhan, l o\^|uout >txrtlairo ptMiétucI osa ajouter encore un trait r;u> prxx"i>- Il oui le ooiira(;e de proclamer que te ïu\e\e ^TMtejr a\.ut |virl«»ut et toujours soutenu son caractère iihouuele homme, * malj;re les flatteurs et les courlis;\ns " .
V*u i.e jHHi\ait mieu\ dire, lait remarquer M. de Boi$li>le, ni davanta^;e, et c'est une gloire pour nos iu^dëmie^ à'jiv.^tr noblement inteq>rété et manifesté à l'origine, ivtr.ttu* elle^ le tout encore aujourd'hui, la profonde véné- U4:;,^ii v;ue t. Hit îe jv*\> professera à jamais pour ce grand
l V* vvvar vîe VauKm. sé|Kiré du corps et enfermé dan> v.;v :v.:o ^îe i^îv^mb, avait été déposé dans la cha|>elle N.t uî->^'K*>::^ni de rt^;li-e î^ainti Hi'Kne. Il resta là pen-
«lant quatre-vingt-dix-sept ans. En 1808, l'empereur donna Tordre de l'apporter à Paris', et le 26 mai 1808 le cœur de Tillustre maréc)ial fiit placé solennellement dans l'église des Invalides, où il repose aujourd'hui dans un mausolée de marbre en face du mausolée de Turenne.
Depuis lors, la postérité reconnaissante a élevé des statues et des monuments ù Yauban. Mais la mémoire de ce grand homme de bien, de cet ingénieur incomparable, de ce profond penseur, de ce général consommé, attend encore la suprême consécration due à ses glorieux ser-> TÎces. Nous voulons parler de la publication, aux frais de l'État, de ses lettres, de ses rapports militaires et économiques. Un très-petit nombre des ouvrages de Yauban ont été imprimés, et les rares exemplaires qui subsistent lont aujourd'hui absolument introuvables. Quant à sa correspondance, véritable chef-d'œuvre de claiié, d'érudition et de méthode, elle n'a jamais été, même partielle-
1 Cette translation du cœur de Vauban donna lieu à un curîeux incident :
Un M. de la Bamé(>, sous-préfet d* A vallon, chargé d*opérer la levée du cœur, s*était rendu à Téglise, et, les formalités d'usage accomplies, avait confié le précieux dépôt à un brigadier do gendarmerie qui l'accompagnait; puis il s'était rendu au château de Vauban, où il déjeuna avec plusienr» personnes du voisinage réunies pour la circonstance. Le repas terminé, le sous-préfet et le brigadier montèrent à cheval pour retourner à Avallon. C'est là que devait ôtre faite aux délégués du ministre de la guerre la remise officielle du cœur. Arrivé à quelque distance de la ville, le brigadier constata que la boite de plomb, qu'il avait glissé, en sortant de l'église, dans une des fontes de sa selle, avait disparu. Tout effaré, le bri(;ndier mit pied ù terre et revint sur ses pas, explorant avec soin le chemin parcouru. Ce ne fut qu'au château de Vauban qu'il retrouva dans la mangeoire de son cheval la précieuse relique. On juge avec quel empressement le trop distrait brigadier rejoignit le sousprcfct, qui l'attendait sur la route sans oser entrer à la ville.
430 HISTOIRE DE YAUBAN.
ment, Iivi*ëe à la publicité. Ses lettres militaires, qui devraient être dans les mains de tous nos officiers, sont à h merci d'un accident '. Sans le dévouement de quelques citoyens qui, dans les derniers jours de la Commune, ont préservé des flammes les bâtiments du ministère de la guerre, il ne resterait aucun vestige de ces œuvres admirables qui honorent Fesprit humain.
Il y a quelques années, Timpression des lettres de Golbert a été faite aux frais de FÉtat, et cette publication a mis au jour des trésors historiques inestimables. Coinbien la publication des œu^Tes de Vauban présenterait un intérêt plus actuel, plus instructif, au double point de Tae de l'art militaire et de Téconomie politique! Faisons donc des vœux pour qu'un gouvernement assez libéral et un ministre assez soucieux de nos gloires nationales prennent Pinitiative d'une mesure réclamée depuis longtemps par tous les hommes qui ont à cœur Fillustration et la gran« diHir morale de notre patrie.
* Il nV"*l que juste Je reconnaître que radministratioD de la pi.errc fait unii i"^ qui dépend dVIle pour faroriser les rechercher bi>lon<|ut*s. >au< jMrler de Tordre et de la méthode qui régnent dans le serrice des ar\hi\e,<, rho^piialicé la plui^ large et la plus bienreillanie est accordée aux |«ers^>nnes qui ont intérêt à consulter les docnments mannicrits ou iai|Mi;né:i du dép i de U guerre.
0" d n.»u> soit i^cnuis d'adiiej^ser ici à tous les fonctionnaires de* dé- |K^l> d<- U juerre et dt-s fortibcations, et à M. Hnguenin principalem.nu Uv^s |^u> >incrrr> nc^merciments pour le concours obligeant qu'il* oiî; b»eu voulu nv>u> pKiirr,
Dans un mëmoiie écrit en 1689, Vauban démontre la nécessité de fortifier Paris et donne un plan d'ensemble des défenses à exécuter. — Protestation de Vauban contre la révocation de Tédit de Nantes. — Son mémoire au roi sur le rappel des hug^uenots. — Rapports détaillés sur la nécessité d*or^aniser un vaste réseau de canaux au point de vue économique et militaire. — Idée de Vauban sur la noblesse. — Méthode de travail adoptée par Vauban pour ses recherches économiques. — Lettre à M. de Galigny. — Descendance de Vauban. — Vocabulaire.
DE L'IMPORTANCE DONT PARIS EST A LA FANCE, ET DU SOIN QUE L'ON DOIT PRENDRE DE SA CONSERVATION.
{Écrit par Vauban en 1689.)
Depuis rentrée de Henri IV, les fortifications de Paris, rompues sur plusieurs points, avaient cessé d*ètre entretenues. Peu à peu, les habitations avaient dépassé le mur d* enceinte, et dès les premières années du règne de Louis XIV, la capitale de la France se trouvait dépourvue de défenses.
Cependant, personne, ni dans le gouvernement, ni dans Tarmée, ne paraissait se préoccuper d*un état de choses si funeste à Tintérèt public. Qui, en effet, aurait songé à prendre des mesures préventives contre un investissement de Paris, alors que nos armées partout victorieuses reculaient les limites de la France, et qu'une double ceinture de places fortes protégeait nos frontières? Avec la perspicacité du génie, Vauban comprit que cette incurie pouvait nous «devenir fatale. En pleine paix, k Tapogée de la puissance de Louis XIV, il rédigea un mémoire dans lequel il appelait l'attention du roi sur la nécessité de fortifier Paris et indiquait par le détail les opérations à entreprendre pour faire de la capitale une place de guerre de premier ordre. De récents et douloureux événements nous ont prouvé une fois de plus que Vauban avait vu juste, et que cet investissement de Paris par une armée ennemie, regardé de son temps comme une chimère , pouvait devenir une cruelle réalité.
hZt HISTOIRE DE VAUBAN.
Après avoir déreloppé des consid^dons morales tr&s-élefcsi |s« démontrer Timportance de préserrer d'une sarprise la TÎUe de niii, « le vrai cœur au royaume* la mère commune des Français, l'abriié di la Franco ■ , Yauban ajoute :
tt Or, il est très-visible que ce malhenr serait an dei Dhi (grands qui pûC jamais arriver à ce royaume, et que, qnetqoe chose que 1 on pût faire pour le rétablir, il ne s'en refètenii de lon(;Cemps et peut-être jamais. Cest pouranoi il senit,i mon avis, de la prudence du roi d'y pourvoir de bonne heure et de prendre les précautions qui pourraient la mettre â coavert d une si épouvantable chute. Tavoue qut^ le lèle de la patrie et la forte inclination nue j*ai eue toute ma vie pour le service du roi et le bien de TLtat m'y ont fait souvent songer; mais il ne m'a point paru de jour propre à foire de paiedles ouvertures par le g^rand nombre (Touvraofes plus pressés qni ont occupé le roi, tant sur la frontière, qui a toujours lenné depuis vingts-deux ans en çà, que par les bâtiments rfujwoi qu il a foit foire et par Je peu de dispositions où il m'a ptni que l'esprit de son conseil était pour une entreprise de eelia nature, nui sans doute aurait semblé à plusieurs oontnire an repos de l'Etat et à tous d'une très-longue et difficile ezécotioa. Cependant cette pensée, qui dans le commencement ne m'a passé que foit légèrement dans l'esprit, s*y est présentée il souvent qu'à la fin elle y a foit impression et m'a para diçoe d'une très-sérieuse attention ; mais, n'osant la proposer à cause de sa nouveauté, j'ai cru du moins la devoir écrire,espérant qu^iJ se trouvera un jour quelque personne autorisée qui, lisant ce uiéinoirc, y pourra foire réflexion, et que, poussé par la tendresse naturelle que tout homme de bien doit avoir
f)our sa patrie, il en parlera et peut-être en proposera-t-il 'exécution, qui, bien que difficile et de grande dépense, ne serait nullement impossible, étant bien conduite. »
Abordant ensuite les moyens d'éxecution, Vauban conseille de rétablir rancicnne enceinte de Paris; mais il n'indique que pour mémoire cette ninélioration secondaire, et il arrive à son grand projet qui coasiste ù établir :
« Une seconde enceinte à une très-grande portée de canon de la première, c'est-à-dire à mille ou douze cents toises de distance, occupant toutes les hauteurs convenables ou qui peuvent avoir commandements sur la ville, comme celles de belleville, de Montmartre, Ghaillot, faubourg Saint-Jacques,
Saint-Victor, et tous les autres qui pourraient lui convenir.
tt Bastionner ladite enceinte, ou Tarmer de tours bastionnées, la très-bien revêtir et terrasser, et lui faire un fossé de dix-huit à vin^ pieds de profondeur sur dix à douze toises de lar(jeur, revêtu de maçonnerie.
tt Faire toutes les portes nécessaires par rapport à celles de la ville, avec leurs corps de (jarde, devant lesquelles portes il faudrait faire les demi -lunes aussi revêtues de même que partout ailleurs où il sera besoin, les environnant de fossés approfondis et revêtus comme ceux de la place.
M Faire aussi des contre-gardes à Ventour des tours bastionnées, si on les préfère aux bastions, revêtues jusqu'à la hauteur du parapet du chemin couvert, et le surplus de leur élévation de terre çazonnée ou plaquée, observant toutes les façons nécessaires à ces remparts et chemins couverts, et de donner à ces derniers au moins six toises de lar^^e, en considération des assemblées qui s'y feront pour les sorties. On pourrait après planter tout le terre-plein et les talus des remparts d'ormes et d'autres bois particulièrement destinés aux besoins de cette fortification, sans jamais permetti-e qu'il en fût coupé pour un autre usage que pour lé canon, les palissades et fascines. »
Ce n*est pas tout qae de fortifier Paris contre une armée étrangère ; il faut encore prévoir te cas dVine guerre civile. Dans ce but, Vauban
S repose do construire plusieurs fortes citadelles sur les bords de la eine, ■ afin de maintenir Paris dans le devoir» ; car, njoute-t-il, « une ville de cette grandeur fortifiée de cette façon pourrait devenir formidable même à son maître » .
La question des approvisionnements préoccupe particulièrement Vaubao, qui conseille la création d'immenses greniers d'abondance qui seraient une précieuse ressource en temps de guerre et permettraient en temps de paix de livrer le blé à bon marché en cas de disette.
« Ces précautions seraient d'autant plus utiles que dans les chères années, le peuple à qui l'on pourrait vendre de ces grains à un prix modique s'en trouverait soulagé, et qu'aux environs de Paris, à quarante lieues à la ronde et le long des rivières navigables, \es blés s'y vendraient toujours à un prix raisonnable, dans le temps que la grande abondance les fait donner à vil prix, à cause des remplacements à faire dans les magasins : ainsi les fermiers seraient mieux en état de payer leurs maîtres, qui perdraient moins sur leurs fermes, et le pauvre peuple serait toujours soulagé dans ses misères. J'ai dit deux millions de setiers de blé et plus, parce que je suppose
que, dans un temps de siég^e, la boni^eoîsie de Paris, jointe à ceux qui s^y réfu(;ieraient des environs et aux troupes renfermées entre la première et la seconde enceinte, pourraient bien faire le nombre de sept à huit cent mille âmes, auquel cas il leur faudrait, pour une année, aux environs de deux millions cent mille setiers de blé, parce que chaque personne en consomme près de trois seliers par an pour sa nourriture; outre cette quantité, dont il est bon d'être assuré..., on devra faire amas de tous les bœufs, moutons, chairs fraîches et salées, volailles, froma(|;es, légumes de toutes sortes, etc., qui se pourront trouver. »
A la Hn de son mémoire, Vauban étudie en grand détail Torganisation militaire qu*ii conviendrait de donner à la garnison de Paris; il examine les différentes hypothèses d'une attaque à main armée, et conclut en prouvant que Paris ainsi fortifié immobiliserait une armée ennemie forte au moins de deux cent mille hommes.
u Vu premièrement qu'il ne leur serait pas possible de l'approcher d'assez près pour pouvoir tirer des bombes jusque dans l'enclos de la ville, secondement qu'il ne serait pas possible à une armée de deux cent mille hommes de la prendre par un sié|je forcé, à cause de l'étendue de sa circonvallation, qui, ayant douze à treize grandes lieues de circuit, l'obli^jerait d'étendre fort ses quartiers, qui en seraient par conséquent affaiblis, et à se (jarder partout ég^alement, sous peine d'en voir enlever tous les jours quelqu'un ; troisièmement, qu'il ne pourrait entreprendre deux attaques séparées, puisque, pour pouvoir fournira la (jarde des tranchées, il faudrait employer plus de trente-cinq mille hommes, sans compter les travailleurs et [jens occupés aux batteries; quatrièmement, qu'il ne pourrail point le faire par deux attaques liées, attendu que, pour pouvoir fournir à la même(jarde, il y aurait tels quartiers qui auraient trois journées de marches à foire, et autant pour s'en retourner, ce qui les mettrait dans un mouvement perpétuel qui ne leur laisserait aucun repos; cinquièmement, que, dès le douze ou quinzième jour de tranchée, pour peu qu'il y eût eu d'occasions, leurs forcesseraientconsidérablementdiminuées, et leurs troupes obli(jées de monter de trois à quatre jours l'un, auquel cas elles ne pourraient pas relever, à cause de réloi{][neuient des quartiers ; à quoi il faut ajouter que les fréquentes sorties, g^randes et petites, qui se feraient à toute heure par de si gfrandes troupes, le grand feu qui sortirait des remparts et des chemins ouverts, et la grande quantité de ca-
APPENDICES. kZS
nons dont elle pourrait se servir, empêcheraient les travailleurs de faire chemin, et réduiraient ce siég^e à une lenteur qui, ayant bientôt épuisé leurs armées d*hommes et de munitions, les contraindrait à lever honteusement le siég^e. »
lies idées de Vaaban sur la défense de Paris ne trouvèrent aucun éclio à la cour de Louis XIV, et ce ne fut que cent cinquante années pins tard que ces projets furent repris et exécutés. En 1843, M. ThieiY, s'inspirant des considérations exposées dans le Mémoire que nous venons d'analyser très-sommairement, proposa aux Chambres de fortîBer Paris. On sait après combien d'efforts et de luttes l'illustre homme d'Etat parvint à vaincre une opposition aveugle^ et à faire triompher des idées dictées par le bon sens et le patriotisme. Dans l'exécution des travaux, les données de Vauban furent modifiées grâce aux progrès de l'artillerie moderne. Mais il n'en reste pas moins acquis que le plan général indiqué par lui fut suivi dans ses dispositions principales, et que Vauban peut, à juste titre, être regardé comme le premier défenseur de Paris.