‹ Histoire de VaubanChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Taliban est maintenu comme capitaine au rëg[iment de la Fertë. — Son mariag^e. — Séjour en Lorraine. — - Il est chargée de fortifier Brisach. — Malveillance de Fintendant à son égard. — — L'intendant et Tentrepreneur des travaux s'entendent pour compromettre Vauban et obtenir son renvoi. — La chambre des comptes refuse d'enregistrer les comptes relatifs aux dépenses de Brisach, et rend un arrêt contre Vauban. — Il s'adresse à Louvois. — Pourparlers entre Louvois et Golbert. — Vauban est mis hors de cause. — Efforts de Golbert pour connaître la vérité sur cette afiaire. — Enquête infructueuse de Clerville. — Rapport de Pressort. — Bienveillance de Golbert vis-à-vis de Vauban. — Réserve extrême de Vauban vis-à-vis de Golbert. — Construction de la citadelle de Lille. — Rivalité entre Glerville et Vauban. — Les plans de Vauban sont adoptés de préftérence à ceux de Clerville. — Vauban se met à l'œuvre.

A la suite de la paix des Pyrénées, un grand nombre de régiments furent licenciés ; Vauban perdit sa compagnie du régiment de Nancy, mais il garda sa compagnie du régiment de la Ferlé qui fut conservé. Vauban avait alors vingt-sept ans. Apprécié par le roi et le cardinal, estimé de ses chefs , mis en évidence par des actions d'éclat et surtout par une série d'opérations supérieurement conduites, un bel avenir s'ouvrait devant lui. Quelques-uns de ses parents, qui s'étaient bien gardés de lui venir en aide, lorsque, pauvre orphelin, il était réduit à la plus précaire des conditions, voulurent s'intéresser au brillant ingénieur dont les gazettes citaient le nom avec éloge. Un sien cousin, Paul Le Prestre, chef de la branche atnée.

songea à le marier avec une demoiselle noble des environs, sa cousine par alliance, et lui écrivit pour lui demander s'il était disposé à accepter cette union. Yauban obtint un congé et se rendit dans le Morvan , où l'attendait une brillante et cordiale réception. On tomba vite d'accord sur les conditions du mariage projeté, et, le 25 mars 1660, Yauban épousait mademoiselle Jeanne d'Auray, qui habitait le château d'Épery, près de Corbigny, dans le Nivernais.

A peine marié depuis deux mois, Yauban fiit rappelé par le service du roi. Il s'agissait de procéder à la destruction de la ville de Nancy, rendue au duc de Lorraine, Charles lY, sous la condition expresse que la place serait démantelée. Cette opération terminée , Yauban fut reconnaître la ville de Marsal, dont le roi se disposait à faire le siège dans le cas où le duc de Lorraine refuserait de la livrer de bonne grâce, comme il y était tenu par les traités. Pour le récompenser du zèle et de l'habileté dont il Fit preuve dans ces deux missions , le roi lui donna le commandement d'une compagnie dans le régiment de Picardie, qui tenait, à la tète des vieux corps, le premier rang après les gardes françaises et suisses. Le don d'une compagnie dans un pareil régiment représentait une somme considérable ; mais le roi ne borna pas là ses bienfaits. Il l'autorisa à vendre sa compagnie du régiment de la Ferté, et lui fit envoyer une belle gratification.

De tous côtés la fortune souriait à Yauban. Si son enfance avait été pénible , si ses débuts dans la vie avaient été marqués par de rudes labeurs, les compensations ne s'étaient pas fait attendre. Mais cette félicité ne devait pas être de longue durée. Il allait bientôt subir une redou-

table épreuve dans laquelle sa fortune , sa position, son honneur même faillirent sombrer. Quelques détails sont nécessaires pour expliquer les incidents relatifs à cette partie de sa vie, dont il conserva toujours un sentiment amer, que ni le temps ni les grandeurs ne purent parvenir à dissiper entièrement.

En 1665, Yauban reçut Tordre de fortifier Brissach , dont Colbert voulait faire une place de premier ordre. Par une anomalie qu'il est difficile d'expliquer, le service des fortifications était alors divisé entre le secrétaire d'État de la guerre et le secrétaire d'État de la marine. Ainsi, Colbert avait dans son département, outre le commerce, les finances et la marine , non-seulement les ports et les fortifications maritimes, mais encore toutes les places fortes de ce que l'on nommait le domaine du roi, comprenant la Picardie, la Champagne, les trois évéchés, une partie de l'Alsace, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence et le Languedoc. Le Tellier, remplacé depuis par son fils, était chargé de la direction des fortifications de la rive droite du Rhin, des Flandres, de l'Artois et du Hainaut. Détaché à Brissach, Yauban se trouvait donc placé sous les ordres de Colbert.

. Dès son arrivée devant la place, il rencontra dans l'exercice de ses fonctions des difficultés nombreuses et imprévues. Les travaux, commencés depuis plusieurs années déjà, avaient été menés sans méthode, sans ordre, sans direction éclairée. Il fallait reprendre en sous-œuvre et sur un plan d'ensemble des opérations mal entamées. C'eût été, pour un homme de la valeur de Vauban, une entreprise relativement aisée, s'il ne s'était heurté au maavaîs vouloir et à l'hostilité dissimulée, mais implaca-

ble, de Tintendant d'Alsace, Charles Colbert, cousin germain du ministre. Fort de Tappuide son illustre parent, qui ne lui ménageait pas cependant les plus rudes remontrances et Tavait maintes fois menacé de le chasser, Charles Colbert avait déjà obtenu le renvoi de deux entrepreneurs trop indépendants pour se plier à ses caprices oa trop intègres pour favoriser ses prévarications. A oe$ entrepreneurs trop scrupuleux avait succédé un certain Saint-André , véritable homme de paille de Tintendant, et qui venait à peine de sortir d'une affaire scandaleuse, dans laquelle il avait été condamné à restituer au Trésor une somme de trente-deux mille livres prélevées indûment par lui. Il va sans dire que Charles Colbert s'entendait au mieux avec un homme aussi compromis et d'une consdenee aussi facile. L'arrivée de Yauban contraria singulièrement l'intendant et son associé. Charles Colbert ne voyait pas seulement d'un œil jaloux la supériorité incontestable du grand ingénieur , il redoutait surtout son incorruptible clairvoyance. Avec Yauban, pas de marchés inavouables comme Saint-André sa^'ait si bien les passer, pas de délapidations , pas de travaux comptés deux et trois fois, pas ni(>nie de gaspillage. « Yauban ne vise qu'à réconomie», écrit cyniquement l'intendant à son frère Jean-Baptiste. Reprocher à un ingénieur d'être trop ménager des deniers du roi n'est pas un grief qu'un intendant puisse invoqua auprès de l'économe Colbert pour obtenir le renvoi ds fi^cheux. Aussi se garde-t-on bien de déclarer à Yauban une guerre ouverte ; on l'attaque en sous main , on k dénonce, et on l'entoure d'embûches et de trahisons. Un jour , Charles Colbert propose au ministre d^imposer à lingênieur un rabais de trente-deux Uvres à la toise sur

! prix convenu. II est évident que Vauban ne saurait ccepter cette transaction, et alors Saint- André se présenerait, soumissionnerait le rabais, et Vauban ne pourrait [Touver mauvais qu^on F évince au profit d'un entrepreneur offrant une diminution considérable sur la somme totale des constructions. Quant à Saint-André, il regag^nerait les trente-deux livres par toise, grâce à certaines com- Innaisons dont il a le secret. Vauban ne tomba pas dans le piège ; il protesta contre la prétention de l'intendant de modifier les conventions, et fut maintenu à son poste.

Malheureusement , cette direction était plus apparente que réelle. Chargé de différentes missions en Allemagne et dans les Pays-Bas pour le compte du roi, Vauban abandonnait souvent la direction des travaux de Brissach, et, pendant ses absences , Charles Colbert et Saint-André donnaient libre carrière à leur passion pour la rapine. Dès Touverture de la campagne de 1667, Vauban rejoipïit son régiment cantonné en Flandre. 11 ne tenait qu'à lui de rester à Brissach, mais il crut de son devoir de suTre son régiment, préférant à un service sédentaire les chances glorieuses de la guerre. II ne fut pas remplacé à Brissach , soit qu'il eût pensé que la campagne serait de très-courte durée, soit que le ministre eût négligé de loi envoyer un successeur. Toujours est-il que les trannx de Brissach n'en furent pas moins continués sous sa "e^nsabilité effective et sous la direction de Saint-An- Iré. Cet excès de confiance dans la personne de l'agent é Charles Colbert devait être fatal à Vauban.

Lorsque les états de dépenses relatifs aux fortifications e Brissach furent soumis à l'examen de la cour des omptes, les juges constatèrent de nombreuses irrégula-

rites, et rendirent un arrêt contre Vauban. Gomme adm nistrateur et directeur des travaux, Vauban était en efli responsable, dans sa personne et dans ses biens, de toute les irrégularitës commises depuis son entrée en fonctioi jusqu'à la livraison des travaux. En un mot, c'étaient Is ruine et le déshonneur qui pouvaient résulter de Fenquéte oixlonnée par la chambre. Il (allait donc à tout prix qu'il parvint à sortir indemne de cette terrible situation.

Que se |>assa-4-il alors dans cette âme généreuse que le moindre soupçon révx>ltait et qui préférait cent fois la mort au déshonneur? Quels ne durent pas être son indign;ilion« sa colère et aussi son désespoir en voyant qae les moyens de défense lui frisaient défaut, et qu'il était victime d'une intrigue perfidement ourdie par un homme que son nom et son rang mettaient au-dessus des lois! Kiilin« quelle était exactement la part de responsabilité qui inc\>mkait à Vauban dans les irrégularités signalées |vir U chambra des comptes? Jusqu'à quel degré Vauban )KHi\aitMl iMn^ regarnie comme coupable d'erreurs qu'il n'avait pu éviter^ |>ui$qu^tl éladi à Tannée, alors que sV chc\;jiieul \)es tT;iv;jiax qull n^avail pas commencés et que iWx h\^mnMs snus scTtipules« ses adversaires déclarés, ^v^ni^iU acheva? Pour répoodr? à ces différentes qucfrti\M^v jv^ur èv'bwrvirtvHfcsWs points ok^cors, pour instruire, ^u m^ hh^^ oe )vrvvih> «knil le soovenîr a pesé si longtemps xuv U iMKr«iH>ùrv vie VaiaKia. noos aurmis eu besoin de sKs'^iMM'i^ ks fJKi^ fnrci*^ Mai> par anefiitalitéinexpliGft ^U^ v*^v vv qui est jvSfcs vru>^«aMaKle, par suite d'un zèl HVAÏ «^^Ui^KÎ^ft. V j-CTuôpa; (râ^.'^rtt^pe^ crfoi de Taccus oï^ {s"5xi.NïVsV . tn^-'^s tSttt JMbal. ^aMMvaeiit noos avon ^N^-^^xv?v in \vvv*Ku«ie«^ vvcnpspoafciMitfip de Vauban, noi

n avons pu trouver aucune des lettres relatives à cette affaire. Quel est le motif de cette disparition? Ces lettres ont-^Ues été rendues à leur auteur? ont-elles été détruites par Louvois, pour e£Bacer jusqu'à la trace de Taccusation calomnieuse portée contre son meilleur et son plus fidèle collaborateur? ou bien enfin ont-elles été soustraites par Colbert pour fiaire disparaître les charges accablantes qui pesaient sur un membre de sa iFamille? On en est réduit aux conjectures. Mais la première de ces hypothèses est la plus vraisemblable, c^r nous verrons tout à Ilieure que Louvois a fait anéantir les quittances et toutes les pièces comptables relatives à cette grave ailaire.

Dans tout le cours de ce long procès, Louvois prit la défense de Vauban avec un zèle et un dévouement admirables. On a souvent reproché, et non sans raison, au grand ministre sa dureté envers ses inférieurs et son ingratitude envers les hommes qui l'avaient le mieux servi. Mais son attitude dans cette affaire, le zèle dont il fit preuve, son invincible ténacité à sauver un innocent, prouvent que le Yrai mérite et l'honnêteté trouvaient le chemin de son caur. Ni la crainte de se compromettre vis-à-vis du roi et de Colbert, ni les préoccupations incessantes qui absorbent tous ses instants , ne Tarrétèrent. Jamais peut-être avocat n'a pris en main la défense de son client avec plus de chaleur et de dévouement.

Au début, TafËÊiire ne présenta guère de difficultés. Les explications de Vauban parurent suffisantes pour abandonner l'accusation et dégager sa responsabilité. Aussi, dès le 15 janvier 1671, Louvois se hâte d'écrire à Vauban pour lui annoncer que le roi vient d'ordonner à Colbert m d*expédier les décharges qui lui sont nécessaires pour

faire qu'on ne puisse rien lui demander pour tout ce q a été exécuté depuis son départ de Brissach et pour les ouvrages feits pendant sa présence » .

Mais les adversaires de Yauban ne se tinrent pas pour battus ; ils étaient puissants et décidés à ne reculer devant aucun moyen. Les ordres si formels du roi concernant r expédition des décharges ne (îirent pas exécutés. Le 20 janvier, Yauban, qui était à la frontière du Nord, écrit à j Louvois pour le prier dintervenir encore une fois. Courrier par courrier, le ministre répond à Yauban qu'il s'occupe de son aflaire et lui recommande de lui envoyer surle-i'hamp un homme de confiance capable de fournir les éclaircissements nécessaires. Pour hâter la solution et faciliter le règlement des comptes, Yauban propose de procéder à un relevé général de tous les travaux exécutés à Brissach. Louvois lui répond, le 9 février, que cette fiiçou de procéder donnerait lieu à de grandes difficultés, et lui conseilla d'obtenir un arrêt du conseil le déchargeant de tout ce qui a été fait en son absence. C était évidemment le moyen le plus pratique; mais là encore on rencontra de tels obstacles que Louvois dut renoncer à obtenir cet arrêt. II conseilla alors à Yauban do faire ordonnancer les quittances à un autre nom que le sien :

« Je parlai hier à fond à M. Colbert de votre a£Eûre. Il convint du dernier expédient que vous avez proposé, c'est-à-dire que vous dressassiez un marché et un devis de tous les ouvrages £ùts à Brissach depuis que vous a\ei été entrepreneur jusqu'à ce que vous ayez cessé de faiirt' Ic:^ travaux sous votre uom« et« afin que la toise d ouvrage re\ùii ù uu prix moins excessif, que les routes.

les escaliers, les guérites, les embrasures et autres menus ouvrages eussent un prix à part, que vous dressiez en même temps le toisé desdits ouvrages et Tacte de réception d'iceux, et que, m'adressant le tout, je le lui remisse. Il le ferait signer à ceux qu'il faudrait qui le si- ^assent pour vous décharger, et me le rendrait pour vous l'envoyer... Je ferai voir les trésoriers des fortifications des années 1665, 1666, 1667 et 1668, pour savoir s'ils ont rendu les comptes à la chambre , parce que s'ils ne les avaient pas rendus, je ferais bien en sorte de retirer toutes les quittances que vous avez données, et qu'ainsi on mettrait cette entreprise sous un autre nom que le vôtre, ou, au pis aller, sous le nom de votre cousin seul. »

Malheureusement, les comptes étaient déposés aux archives de la chambre, qui refusa de s'en dessaisir. Il ne faut rien moins que la toute-puissante intervention de Louvois pour les en retirer. C'est à quoi il s'emploie, et en même temps il tient au courant Vauban de toutes ses démarches.

« Depuis que je vous ai écrit touchant votre affaire d'Alsace, lui mande-t-il, j'ai parlé au trésorier des fortifications, et j'ai reconnu, par ce qu'il m'a dit, que quoique les comptes aient été présentés à la chambre, ils sont encore en état que l'on pourra retirer toutes les quittances que vous avez données et toutes les ordonnances de M. Colbert d'Alsace qui sont en votre nom. Si cela se peut exécuter, comme j'en suis persuadé, l'on vous sortira mieux d'affaire par ce moyen que par tous les autres expédients; comme je n'en doute point, vous n'avez que faire de vous rompre la tête à faire des toisés ni des comptes. »

Colbert accepta l'expédient, et Louvois s'empressa de

faille endosser par un entrepreneur les quittances signées par Vauban. L'intervention de l'intendant d'Alsace était ni$c<*8saire. II fallait que sa signature figurât sur les quittances endossées par l'entrepreneur. Obtenir cette concession de la part de Cbarles Colbert n'était pas une entreprise facile ; tout autre que Louvois y eût échoué. Mais rien ne résistait à Tindomptable ténacité du ministre. Charles Colbert finit par céder. Vauban est immédiatement averti de cette bonne nouvelle.

a Je travaille présentement à presser celles qu'il faut que M. Colbert d'Alsace signe pour mettre en la place de celles qui sont sous votre nom. Cela doit être achevé demain, après quoi je porterai le tout à M. Colbert, afin qu'il puisse écrire à son cousin de manière qu'il nous envoie incessamment le tout signé. Et comme je ne veux pas vous revoir que cela ne soit fait, j^enverrai un homme exprès pour porter les paquets et me les rapporter. » Deux jours après, Louvois écrit à Vauban * :

« Les ordonnances que M. l'intendant d'Alsace doit signer en la place des vôtres que j'ai retirées sont présentement chez M, Colbert; il me doit donner entre cy et samedi une lettre par laquelle je manderai à son cousin de les biflfer et d'en donner à leur place sous un autre nom. Je lui enverrai ce paquet-là par un homme exprès qui arrivera peut-être avant mon départ. Ainsi, je me propose de vous apporter toutes les quittances que vous avez signées touchant les ouvrages de Brissach ; et en les brûlant, vous vous mettiez hors d'état de pouvoir jamais être recherché en cette affaire. »

' LouToîs à Vauban, 16 septembre. (Dépôt de la guerre.)

Enfin Vauban va pouYoir respirer. Ces quittances qu'il as^ëessans pouvoir contrôler les dépenses seront bientôt entre ses mains. Fort de sa conscience, assure de Tappui deLouvois et de Colbert, il va recouvrer la liberté d'esprit dont il a besoin pour accomplir les tâches multiples de sa profession. Mais ses ennemis ne s'avouent pas encore Taincus, et ce n'est que trois mois après, le 22 juillet 1671, qu'il est tenu au courant par Louvois de l'heureuse terminaison de cette longue épreuve.

«J'ai reçu aujourd'hui, après deux ans de sollicitations, tout ce que je pouvais désirer pour finir votre affeire de la plus avantageuse manière que les gens les plus entendus en ces feits-là oient pu souhaiter. Ce sont des ordonnances signées de M. Colbert d'Alsace, sous le nom d'un nommé Marchand, que Ton fait entrepreneur des travaux de Brissach, moyennant quoi et des quittances que ledit Marchand signera dans un jour ou deux, je TOUS renverrai toutes les quittances que vous avez données autrësoner des fortifications, lesquelles sont présentement en mon pouvoir. Ainsi me voilà acquitté de la parole que je TOUS ai donnée il y a si longtemps, et vous sorti sans retour d'une af&ire qui, par quelque autre voie que Ion eût pu prendre, aurait toujours été sujette à beaucoup d'incidents qui vous auraient pu ruiner et votre &mille'.«

Vauban est sorti intact de cette longue et redoutable épreuve; sa fortune, ou plutôt la fortune de sa femme, reste entière, et l'honneur est sauf. Mais un fait subsiste : c'est que la construction de la place de Brissach a donné

1 Dép6t des fortifications. Mss 205, 1670, fol. 321.

■ d UD(

H nouT

60 HÏSTOIBE DE VAUBAN.

lieuà des malversalioTis ou tout au moinsà de très-graves iiTéguIarités. L'innocence de Vauban a été prouvée ; maïs Colbert n'est pas homme à laisser un crime impuni. I] poursuivra le coupable, drtt-il le trouver dans sa propre famille, et aucune considération ne l'arrêtera pour arriver à la découverte de la vérité. Son premier soin est de s'assurer de la personne de l'entrepreneur Saint-André et de son agent Frit ; puis il envoie sur les lieux le chevalier de Clerville, commissaire général des foiliSca lions, avec ordre de poursuivre une enquête. La mission du chevalier était délicate. S'il ne parvenait pas à fiaire la lumière, il pouvoil être accusé d'incapacité ou même de complicité avec les coupables; dans le cas contraire, il tremblait d'avoir à porter contre l'indigne cousin du ministre une redoutable accusation. Aussi Clerville cherchet-il à gagner du temps ; il se réfugie dans les généralités et espère lasser la vigilance du ministre. Ces hésitations calculées ne trompent point Colhert, qui le presse et lui indique la marche à suivre pour découvrir les irrégularités dénoncées par la chambre, n Je ne sais si je me trompe, lui écrit-il le IC décembre 1671, mais il me semble qu'ayant ces registres entre vos mains et étant sur les lieux, vous avez trop de péuélration pour ne pas découvrir à fond tout ce qui s'est passé. »

Clerville, déplus en plus embarrassé, essaye timidement de feire renoncer le ministre à poursuivre une enquête dont les résultats peuvent si gravement compromettre l'intendant et sa famille.

• Je ne saurais, dit-il, m'enipècher de craindre que si d'une chose à l'autre vous me poussez toujours dans de nouvelles recherches, je ne rencontre que ces gens-là

(Saint-André et Frit) ayant &it quelque fraude qui puisse retomber sur M. Tintendant par le cautionnement de leur int^té dans lequel il persiste nonobstant tout ce qu'on peut lui en dire, et qui vous puisse fâcher vous-même par quelques considérations. Aussi, comme ça me serait one tâche trè&-honteuse dans mes vieux jours d'avoir servy d'instrument à vos déplaisirs et à ceux des vostres, après que j'ay servy d'exemple d'une fidélité inviolable pour TOUS à tout le monde, je vous conjure très-humblement de TOUS vouloir contenter que je vous aye fait voir par des signes assez visibles ce que vous aviez à sçavoir en gros pour prendre les mesures que vous avez à prendre pour les affaires de deçà ' . »

Yains efforts ! aucune considération ne peut désarmer l'impitoyable Golbert. Glerville alors se récuse, et, dans des termes aussi explicites que l'on peut en attendre d'un caractère aussi indécis, laisse entendre que Tintendant est coupable.

iSi c'était un autre homme que lui (l'intendant), écrit-il le 30 décembre, j'agirois avec une autre vigueur que je me permets de le fedre; vous savez à quoi l'amour et la Ténération que j'ai pour vous m'obligent à son égard. Je ▼ous serois même bien obligé si vous vouliez trouver bon que je me récusasse comme étant trop attaché aux iniéréti de votre Jatnille, •

Cette fois, le doute n'était plus permis, et CoIbeK écrite le 2 janvier, à l'intendant pour lui témoigner le prùdmA chagrin que lui cause toute cette af&ire.

c Je vois, par ce que vous et le chevalier de Cierriilm

< Correspondance de Colvert, vol. 125. (Dépôt àê la gmm*/)

m'écrivez, en quelle horrible confusion ont été conduits les travaux et manies les deniers de Brissach et de Philisbourg ; je vous ai écrit et tant de fois et si fortement sur ce sujet que je n'estime pas nécessaire de vous en parler davanta{je.

« Je vous dirai seulement entre nous deux que vous n'avez jamais été capable d'être intendant de deux places aussi considérables que celles-là, ni mesme de toutes autres, et que vous n'en avez jamais eu les principes, ni ne vous êtes appliqué à les apprendre. Dieu veuille qu'il n'y ait rien autre chose à tout ce que je vois! »

Deux jours après, il lui adressait de nouveaux reproches et terminait sa lettre par ces mots significatifs : « Yens devez penser avec quelle ardeur je souhaite que tous mes soupçons se trouvent mal fondés. »

Colbert était partagé entre deux sentiments contraires: il brûlait de découvrir la vérité pour que justice fftt faite, et en même temps il redoutait d'avoir à sévir contre un homme portant son nom. Il ne se rebuta pas cependant et poursuivit jusqu'au bout la mission qu'il s'était donnée. Comprenant qu'il n'obtiendrait rien de Clerville, il le rappela et envoya à sa place le conseiller d'État Pressort, avec ordre de feire un rapport détaillé sur toute l'affiaire. Pressort s'acquitta avec conscience et habileté de sa mission; il ouvrit une enquête et adressa à Colbert Texposé du résultat de ses recherches, sous forme de mémoire. Nous croyons inutile d'analyser cette pièce, d'une étendue considérable et remplie de détails techniques sur les travaux de fortifications intéressant exclusivement les hommes du métier. Nous en retiendrons seulement deux points principaux. D'abord, dans ce mémoire, le nom de

Vauban n'est même pas mentionne. Ensuite le conseiller d^État Pressort évite de se prononcer catégoriquement sur le compte de l'intendant Charles Colbert. Il ne tarit pas sur sa nonchalance , son peu d'application, son ignorance et sa déplorable présomption ; mais il le croit incapable d^une friponnerie.

s Les torts de l'intendant, dit-il, sont d'avoir laissé à un homme ignorant de la maçonnerie et dont la conduite lui était suspecte, ainsi qu'il le dit, la conduite des ouvrages, alors qu'il était déjà débiteur envers le roi d'une somme de cinquante-trois mille cinq cents livres. Néanmoins, je suis convaincu qu'il n'y a pas de friponnerie, et que tous lesdé&uts que j'ai observés senties fruits d'une présomption, qui a cru que c'étai s'abaisser que de demander conseil

« A l'égard de l'intendant, j'ai trouvé beaucotip de nonchalance et d'incapacité, peu d'application et d'ouverture d'esprit, pour faire réussir les choses qui lui sont soumises; mais je suis persuadé que non-seulement il n'a point friponne, mais même qu'il n'en a point eu le dessein, encore que son insuffisance ait pu causer peut-être la perte de quelques deniers du roi ^ . »

Soit ! que l'intendant Colbert ait été seulement coupable de légèreté, nous n'y contredirons pas ; mais ce qui donne un caractère vraiment odieux à son attitude dans toute cette af&ire, c'est qu'il ait essayé de compromettre à jamais Vauban, pour dissimuler des malversations, ou tout au moins une incroyable inexpérience. Si Vauban

1 Bibliothèque nationale. Manuscriu. Mélange Clairambault, vol.465y fol. 7U à 809.

n'avait pas su mériter Testime de Louvois, s'il n'avait pa^ trouvé des protecteurs assez puissants pour le dégager ia réseau de calomnies dans lequel il se trouvait enveloppé de toutes parts, c'en était Sait de sa réputation et de son avenir. Louvois heureusement ne s'y est pas laissé tromper, et, grâce à son appui, le nom de Vauban est resté par de toute souillure * .

Ce qui sufBt, d'ailleurs, à dissiper les plus légers doutes sur la parfaite honnêteté de Vauban, dans toute cette affaire, c'est que Colbert ne lui retira pas un seul instant sa confiance. Alors que l'enquête se poursuivait, et qne l'innocence de Vauban n'étaitpas officiellement démontrée, Colbert le chargeait des missions les plus délicates, et ne cessait de lui prodiguer les marques de son estime.

Toutes ses lettres en témoignent; ainsi il lui donna carte blanche pour établir les devis des dépenses, et il ajoute :

« Je vous dirai, sur le sujet des marchés que vous avez faits et dont mon fils vous a écrit, que ceux à qui vous les avez faits seront maintenus sans aucune difficulté. Il est même très-important que, dans toutes les occasions où vous trouverez que les entrepreneurs ne seront pas capables, vous ne fiassiez aucune difficulté de les changer. Uest toujours bon que vous le fessiez de concert, autant qu'il se pourra, avec ceux qui en doivent avoir l'inspection ; mais toutes les fois que vous y trouverez de la difficoMt et que le ser\'ice s'en pourra mieux feire, vous pouT6S passer par-dessus cette raison sans hésiter. »

' Nous avons cru devoir insister sur les incidents de TaRaire de Brissach, parce que cette période de la vie de Vauban est peu connue, e( qu*il importait, en précisant les faits, de ne laisser subsister aucun doate sur Tintégrité d*un des plus beaux caractères dont s*konore la France*

De son côté, Seignelay témoigne à Vauban une estime tonte particulière :

■ Je TOUS prie de m'envoyer, ayant votre départ pour Bonkerque, lui écrit-il le 2 juillet 1676, les plans que TOUS me promettez, avec le mémoire général de toutes les choses qui peuvent augmenter rétablissement de la marine àDunkerque; car je vous avoue qu'outre la capacité, par laquelle vous êtes si fort au-dessus de tous les gem qui se mêlent des mêmes choses que vous, il y a une a grande netteté dans vos mémoires et une si grande certitnde dans tout ce que vous proposez, qu'il y a beaucoup déplaisir à être informé de vos sentiments, età feire tra- Tailler à l'exécution des ordres du roi, sur vos mémoires. «

Hais la protection de Golbert ne se borne pas à de stériles témoignages de satisfaction.

Dn conflit vient-il à s'élever entre Yauban et ses subordonnés, une difficulté surgit-elle , immédiatement Golbert prend parti pour Yauban, et use de toute son autorité pour loi donner satisfection. Ainsi, Niquet, — ingénieur d'une pande valeur, mais d'un caractère entier et difficile, — qui s'est permis de modifier les plans de la place de Verdun, tracés par Yauban, s'attire cette verte semonce :

• Je vous avoue, lui écrit le ministre', que j'ai été fort surpris de la proposition que vous me faites, de changer les dessins dudit sieur de Yauban, et de substituer à leur place des ouvrages que vous produisez de votre chef.

«Sachez que ce n'est point à vous de toucher aux ouvrages du sieur de Yauban, sans ordre exprès, et vous

' Golbert à Vaubao, 3 septembre 1678. (Dépôt de la gaerre.)

Jkewez «nc»re travailler à étudier dix ans sous lui, auparavant que vous puissiez concevoir une aussi bonne opinion •devons.

iî ce que vous devez faire, c'est, de vous attacher,

lement et à la lettre, à fiiire exécuter les plans et

dudit sieur de Vauban, sans jamais vous en

pour quelque cause que ce soit, et sous quelque

que ce puisse être*. »

Qmdifae temps après, Colbert écrit à l'intendant de

Metz, famr lui recommander de tenir la main à ce que

IKqaet exécute, sans y rien changer, et dans leurs moindres

détails, les plans de Yauban.

M Je «lis obligé de vous dire, voyant sur Tétat des travaux du sieur de Vauban, que le sieur Niquet change beaiieottp de choses dans ses dessins; vous devez empêcher formellement qu'il ne le fesse. Et s'il lui arrive jaàiais de une pelletée de terre que conformément au dudit sieur de Vauban, il sera appelé un quart d^heurê après que je m'en serai aperçu.

M. Vamê pouvez facilement juger où cet homme qui n'est jaaiais sorti de Paris, au moins pour une fortification de piace^ ou pour faire quelque fonction d'ingénieur, peut avoir pris la hardiesse, pour ne pas dire V effronterie, de corriger âiM homtÊÊe d'un aussi grand mérite et d'une expérience aussi 4»nsomunée que ledit sieur de Vauban. C'est particulièf>eBient â cela que vous devez tenir la main *. »

Enfin, en 1677, Colbert revient à la charge, et déclare à i'iDCom^gible Niquet que s'il lui arrive de « remuer une

1 Dépôt des fortiScations, 1075, fol. 311.

HISTOIRE DE YAUBAN.

peJletée de terre » sans Tautorisation de Yàuban, il sera

i céDToyé à riùstant même • .

Nous pourrions multiplier indéfiniment les citations, car la correspondance de Golbert est pleine de traits semblables. Mais nous en avons dit assez pour bien prouver que jamais, dans Tesprit du grand ministre, il n'était resté le moindre doute sur Thonorabilité absolue de son subordonné.

Néanmoins, si, du côté de Golbert, les rapports ont toujours été empreints d'une grande courtoisie et d'une affection non douteuse, ils restèrent froids et contraints du côté de Vauban, qui jamais ne put pardonner au ministre son attitude dans Taflaire de Brissacb. Ses lettres à Golbert, toujours écrites avec une extrême politesse, dissimulent à peine, sous des formes respectueuses, une rancune inavouée, mais réelle. Avec Louvois il s'épanche, il se livre, quelquefois même il s'emporte. Avec Golbert, il reste toujours, quelque avance qu'on lui fasse, le subordonné deVoué et poli, mais rien de plus.

A partir du^ douloureux incident de Brissacb, Vauban Preste sur la défensive' vis-à-vis de Golbert. A Louvois, au contraire, il vouera une afiEection et une reconnaissance qui ne s'éteindront quWec sa vie.

Les rapports entre Vauban et Louvois dataient de la campagne de 1667, pour laquelle Vauban avait abandonné li direction des travaux de Brissacb. Louis XIV et son

* U Mt certain que Vauban commanlquait d'abord à Louvois lef 'apports et let projets qu'il faisait pour Golbert. (Roussbt, Histoire de f^uvois, U I«'.) Voir sur ce sujet les lettres de Louvois à Vauban des 30 décembre 1070, !•' janvier 1071, 15 janvier 1671. (Dépôt de la

fuent.)

ministre de la guerre avaient assisté aux sièges de Tou nai, de Douai et de Lille, dirigés en chef par Yaubai Les deux premières places n'opposèrent qu'un simulae de résistance, et Louis XIY put donner aux courtisans et aux dames qui raccompagnaient le spectacle de la prise d'une ville, comme il leur donnait, à Fontainebleau, le spectable d'une parade militaire. Marie-Thérèse, entourée d'un cortège brillant, vint en Flandre ; sa présence re* haussait encore l'éclat de la cour. « Tout ce que vous avez vu de la magnificence de Salomon et de la grandeur dti roi de Perse, écrit Goligny à son ami Bussy-Rabutiii, n'est pas comparable à la pompe qui accompagne le roi dans son voyage. On ne voit passer par les rues que pa^naches, qu'habits dorés, que chariots, que mulets splendidement harnachés, que chevaux de parade, que housses brodées de fin or. »

Le siège de Lille présenta plus de difficultés. La ville comptait cinq mille hommes de garnison, plus vingt mill^ de milice. Le gouverneur était un homme intelligent et brave, et les fortifications, quoiqu'elles ne fussent plus en rapport avec les progrès de l'artillerie, présentaient cependant un sérieux obstacle. Par contre, l'armée assiégeante, bien pourvue de munitions, était commandée par Tureune, et les travaux du siège dirigés par Vauban. Les opérations furent menées avec vigueur. Neuf jours après l'investissement, la tranchée était ouverte et poussée sans désemparer jusqu'au pied des bastions. Marsin, qui était resté au service de l'Espagne, essaya de faire diversion avec un corps de douze mille hommes ; mais, devant Fattitude résolue de Turenue, il ne crut pas devoir engager l'action, et se replia sur Bruges. Cet insuccès décida du

sort de la ville. Les habitants, craignant les conséquences d un assaut, devenu imminent, forcèrent le gouverneur à capituler. Le 28 août, après une résistance de dix-huit jours, la place capitula et le roi fit son entrée solennelle dans la ville.

Louvois avait assisté à toutes les opérations du siège, et soiTide près les travaux de Yauban. Frappé de Tintelligence dn jeune ingénieur, il le proposa au roi pour une lieutenance aax gardes. Non-seulement le grade fut accordé, mais Louis XIV y ajouta une pension de deux mille quatre cents livres sur sa cassette. C'est ainsi que commença, entre deux bommes si dissemblables sur bien des points, mais animés au même degré d'un ardent amour pour la grandeur de leur pays, ce long commerce d'affection et d'estime réciproque qu'aucun nuage ne devait jamais troubler. Aux commandements souvent impérieux de Louvois, à sa rudesse, à ses emportements, Yauban opposera toujours une soumission pleine de dignité, et fera passer les intérêts du roi avant toute considération personnelle. Mais cette soumission n'aura rien de bas ni de servile ; il saura courageusement tenir tète au ministre, et ne lui sacrifiera rien de ce qu'il regarde comme juste et raisonnable. De son côté, Louvois ne négligera aucune occasion de témoigner à son subordonné la profonde estime qu'il ressent pour son noble caractère, et le cas qu'il fait de ses services.

Lille était à peine en notre pouvoir que Louvois songea à faire reconstruire les fortifications sur un plan nouveau. Cette mission revenait de droit au chevalier de Glerviile, commissaire général des fortifications, qui, dès le lendemain de la capitulation, était accouru au quartier

général avec une série de plan» et de projets tont rédigés* LouTois ne se souciait guère de charger Glçrville d*un^ opération aussi importante. Il nourrissait le projet d'en, confier la conduite à Vauban, mais n osait encore avouer^ son dessein dans la crainte de mécontenter Glerville. LouYois tourna la difficulté. Son intention était de Eeire dresser un plan d'ensemble par Glenrille et par Yauban^ et de soumettre ce plan au roi, qui déciderait lequel des projets devait être exécuté. De cette façon, la victoire resterait incontestablement à Yauban, et Glerville ne pourrait se plaindre d'un passe^roitni invoquer IHntervention royale. La lettre qu'il adressa, le 23 juillet, à M. Gharuel^ intendant des Flandres ^ ne laisse aucun doute à' cet égard.

ft Je me suis résolu, écrit-41, de me rendre à.Péronne Jeudi prochain pour y conférer avec vous et avec M. Ta* Ion, intendant d'Oudenarde, et parce que le griffonnement de la citadelle que le chevalier de Glerville propose de bâtir à Lille déplatt à tous ceux auxquels le roi m'a commandé de le feire voir; je voudrais que le chevalier de Glerville vint avec vous, afin que, lui faisant entendre les inconvénients que tous les connaisseurs trouvent à ce qu'il propose , il puisse en moins de temps refaire un autre projet. Jt voudrais aussi que vous menassiez le sieur de Vauban, parce que je serais bien aise de l'entretenir sur plusieurs choses qui regardent sa profession. »

En même temps , Louvois donnait Tordre à Vauban et à Glerville de venir le rejoindre à Péronne. Vauban seul fut présent au rendez-vous. Par un hasard qui parait bien prémédité, le courrier dépéché à Glerville était arrivé trop tard. Louvois eut de longs entretiens avec Vauban

HISTOIRE DE VAUBAN. 7f

et, en le quittant, lui donna Tordre de faire , dans le phs

bref délai , un projet complet de fortifications pour 1»

place de Lille , qu'il regardait comme la clef de» Flandres»

- Dés lors, les deux ingénieurs se trouvèrent en présence.

La situation de Vauban était difficile. Entrer en rimiitéy

presque en guerre ouverte , avec son supérieur, tenn pour

' le premier ingénieur de son temps, n'était-ce pas on acte

de présomption intolérable de la part d'un jeune homme

qui venait à peine de débuter dans la carrière du génie?

Clerville ne brillait ni par l'étendue des vues, m dans la

grandeur ou l'imprévu des conceptions ; il était incapable

d'innover; mais c'était un esprit exact, méthodique^ et ne

manquait ni de courage ni d'expérience. D'un naturel

ombrageux, ofliusqué par toute supériorité, il n^avait pa»

su deviner le génie de Yauban , et ne voulut jamais lui

pardonner d'avoir mérité la confiance de Louvois.

Dans la rédaction des projets de fortificaticm , dit un juge compétent* Clerville parut au-dessous de Temploi éminent qu'il occupait. Les progrès que l'art devait à Pagan lui étaient inconnus; il Seiisait encore les plans perpendiculaires aux courtines, et approuvait les parapets tout entiers en briques et en moellons , n'apercevant pas les avantages des parapets de terre gazonnée dont l'nsage s'était introduit depuis quarante ans en Hollande et en Allemagne. En revanche, Clerville avait peu de prétentions ; il avouait naïvement son infériorité ; ainsi il écrivait en 1670 à Colbert, son protecteur le plus zélé : « Je laisserai à l'intendant d'Alsace des devis particuliers, de sorte qu'il en saura autant que moi , et que tout se pourra ezé-

1 Colonel AuGOTAT, Aperçu sur les fortifications.

cuter en mon absence aussi bien que si j'y étais... » Yau— ban y au contraire , montra , dans cette occurrence , un tact qui lui concilia les esprits non prévenus.

« Dans quatre ou cinq jours, écrit-il à Louvois, je vous enverrai mon sentiment sur la citadelle sans rien changer à Tassiette du chevalier de Glerville qui est fort bien choisie. J'espère vous faire voir tant d'avantages en mon projet, bien différent du sien, que j'ose ine permettre qae vous l'approuverez. »

Cependant, Louvois est impatienté d'attendre ces projets qu'il a hâte de soumettre au roi. Voilà un mois qu il a, à Péronne, développé ses vues sur la citadelle de Lille, et il n'a encore rien reçu. Yauban lui explique que, détourné de ses travaux par son service d'officier, le tempe lui manque pour mettre la dernière main à ses plans. Il demande, en conséquence, d'être dispensé des gardes. « Les officiers^ dit-il, sont au moins tous les trois jours de garde ; si vous vouliez bien avoir la bonté de m'envoyer un ordre pour n'en point monter pendant la grande presse des travaux, je vous en serais obligé et ne m'en servirais que quand je ne pourrais faire autrement. »

Enfin, le 28 octobre, Yauban a terminé ses études préparatoires, et il adresse ses plans à Louvois en lui donnant Texplication de son retard. « Je suis long , lai écritil ; mais je suis seul, et je voulais vous parler juste. Aussi crois-je n'y avoir pas mal réussi, puisque, pour ce qui regarde les mesures et leur observation , je ne m'en spîs fié à personne qu'à moi. A Tégard de Testimation de la dépense , je n ai rien foit que sur le rapport des ouvriers et des gardes qui ont manié les travaux de la ville , et suivant les mandats qu'elle avait fiùu avec les entrepreneurs

quand elle a fieiit fiaire quelques fortifications ' . » Vauban entre ensuite dans les détails de son travail, et appelle spédalement l'attention du ministre sur quelques points importants.

Cependant, Glenrille n'avait pas perdu courage; écarté par Louvois dont il ne pouvait vaincre le mauvais vouloir, il s adressa au roi, et, dans le conseil tenu le 13 novembre, soutint, non sans talent, ses propositions touchant la reconstruction de la place de Lille. Louvois prit 'a parole pour combattre une à une les idées de Glerrille et démontrer les inconvénients de son système; puis, faisant valoir les avantages du projet de Vauban, îl parvint à gagner l'assentiment du roi et Fapprobation de tout le conseil. Au sortir de la séance, Louvois manda Vauban , alors à Gourtrai , « que le roi avait résolu de &ire travailler, sans aucune perte de temps, à la citadelle de Lille, et dans le même lieu marqué sur ses plans » .

La victoire de Vauban n'était pas encore complète. Qemlle protesta contre la décision du conseil et rédigea m nouveau mémoire dans lequel il contestait quelques erreurs insignifiantes commises par Vauban. Cette nouvelle manœuvre n'obtint pas plus de succès que les précédentes. Louvois tint bon et écrivit à l'intendant de Lille de ne pas se préoccuper des observations du chevalier de Clerville. « Vous pouvez, écrivait-il, laisser discourir M. le chevalier sur tout ce qu'il estime à faire dans les DJaces. Comme il parle fort bien et qu'il y prend plaisir, ous pouvez le laisser dire ; mais ne faites jamais rien de

' Yaaban à Louvois. (Dépôt de la guerre.)

HISTOIRE DE ViUBAN.

tout ce qu'il dira que voas n'en ayez l'ordre d'ici, ou qoêle lieuteiiatit général ne le désire ahsolument*. ■

A la fin de décembre, toutes les difficultés étaient levées, et rien ne s'opposait plus à ce qu'on commençât les travaux. Vauban s'empressait de faire part de cette bonne nouvelle k Louvois. «Enfin, Monseigneur, écrivait-il*, la citadelle est tracée ! Il y a aujourd'hui (28 décembre) environ quatre cents hommes sur le terrain, et. Dieu aidant, j'espère dans huit jours voir ma contrescarpe garnie de monde.» Vauban avait laissé une dernière consolation à son rival. Le chevalier de Clerville s'était donné l'innocente sati*fection de tracer quelques travaux; cela suffisait à couvrir sa retraite et ménageait son amour-propre soumis à de si rudes épreuves depuis plusieurs mois. ■ Le chevafier de Clerville, avant de partir, moi présent, fit planter une douzaine de piquets à l'aventure, seulement pour dire qu'il avait tracé la citadelle. Mais la vérité est qu'il n'y en a pas un qui puisse servir. «

Sur la proposition de Louvois , le roî accorda à Vauban une indemnité de cinq cents livres par mois et des rations de fourrage pour ses chevaux dans toutes les places dépendant du secrétaire d'État de la guerre. En même temps, Louvois informait Vauban qu'il le chargeait de l'inspection de toutes les places comprises dans l'étendue de son gouvernement, et le priait de dresser le plan de la citadelle d'Arras que M. d'Aspremont était chargé d'exécuter.

La sur^'eillance des travaux exécutés à Lille et à Arras

' Corrupondance da Louvoii, 19 oclobre. (DépAt de la guerre.} * Vauban a LouvoU. (Dép&l de U gatrre.)

n^était qoe la moindre partie de sa lèche. Louvois ne lui laissait pas un instant de répit; Ainsi, les travaux de Lille étaient àpeine commencés qu'il recevait Tordre de se rendre en Franche-Comté pour inspecter nos frontières. Vauban part an commencement de Thiver, effectue rapidement son inspection et se dispose à regagner la Flandre. En route , il est arrêté à Chaumont par une grave maladie ; mais, ce contre-^emps ne fait quHrriter Timpatience de Lonvoîs : « Je vous prie , lui écrit-il , de vous rendre ici dès que vous serez quitte, afin de m'entendre avec TOUS de plusieurs choses concernant le service du roi. « Pour tempérer la rigueur de cet ordre donné à un homme qui relevait à peine d'une grave maladie , Louvois avait terminé sa lettre par ces mots : « Je vous prie surtout de ne pas trop précipiter votre départ, de crainte que vous ne retombiez malade. » Mais, revenant sur son premier mouvement, il biffe cette dernière phrase sur la minute'.

Arrivé à Paris, Vauban reçut Tordre d'entreprendre une grande tournée dans l'Est et le Midi. « Je voudrais, lui écrit Louvois le 17 novembre 1668, qu'à votre premier jour de loisir vous allassiez faire une course à Lille , que vous allassiez faire un tour dans les places du Hainaut , et que vous vous en vinssiez à Paris en poste (ce dont le roi vous dédommagerait), à Pignerol et à Perpignan par la même voie, afin qu'étant de retour ici au I" janvier, vous puissiez retourner en Flandre. »

Yauban exécutait de point en point et au jour dit la mission qui lui était donnée. Lorsqu'on songe aux fatigues excessives qu'entraînait alors un voyage accompli à che-

^ Correspondance manuscrite de Louvois. (Dépôt de la guerre.)

val au cœur de Thiver ; quand on ajoute à ces fetigues ^ à ces privations les préoccupations morales résultai d'une série d'entreprises considérables rendues plus ai dues encore par le mauvais vouloir des intendants e Tinertie des chefs supérieurs, on s'étonne qu'un hommi ait pu allier à un tel degré la vigueur physique à une force morale peu commune. Pendant quarante ans, Taoban n'aura pas un seul instant de repos. Aux innombrables sièges qu'il dirige en personne , succéderont des travaux de reconstruction aussi pénibles, mais moins glorieux, dans lesquels il dépensera, sans compter sa vie , sa santé, son génie. Trois ou quatre fois dans le cours de sa longae carrière, il tentera d'échapper aux soucis des aflEstires en se réfugiant dans les montagnes du pays natal, pour y goûter les joies de la vie de famille ; mais la guerre interrompra ces courts moments de répit et le rappellera, après quelques semaines, à la vie active. Il acceptera cette rode existence sans se plaindre, sans récriminer et sans que jamais son admirable bonne humeur — qui est un des traits distinctifs de son caractère — soit un instant altérée.

Page 1