‹ Histoire de VaubanChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Campagne de 1673. — Si^e de Maëstricht. — Vauban inrente ki parallèlet. — Gapîtalation de la ville. — Débuts du marédial de Villart. — Vauban fortifie les côtes de TOcéan. -* Campagne de 1674. — Il est rappelé en Franche-Comté. — 8i%cs de Besançon, de Dôle et de Salins. — Bataille de Seneff. — Opinion de Vauban sur la victoire de Gondé. •— Irritatton de LooTois. — Vauban est chargé de défendre Oudenarde contre l'année alliée. — Levée dn siège. — Belle défense de Ghamilly à Grave. — Le seigent Laflenr. — - Capitulation de la ville. — Vauban se rend à Bergues. -^ Il est nommé brigadier des armées da nn. — Vauiban part pour le Merrvan. — Ses stndieux loîlirs.

Suivre Vauban dans tous les sièges qu'il a dirigés, dans

toutes lesplaces fortes qu'il a élevées ou reconstruites sur un

plan nouveau, ce serait refaire Thistoire militaire du règne

de Louis XIV presque tout entière. De 1670 à 1703,

Vauban a pris part à plus de trente sièges en règle — sans

compter les innombrables sièges n'ayant pas exigé Tou-

▼ertnre de la tranchée — il a reconstruit, fortifié ou bâti

plus de cent cinquante places de guerre. Un si vaste sujet

oous entraînerait trop loin et dépasserait de beaucoup le

cadre de notre travail. Aussi nous bornerons-nous à suivre

Vauban dans les principaux sièges où il a commandé en

clief, ou dans ceux où il a révélé son génie par d'utiles

ÎDDovationSy et nous laisserons de côté les opérations de

détail qui ne se rattachent pas directement à notre sujet.

An début de Touverture des hostilités contre la Hol-

78 HISTOIRE DE VAUBAïi.

lande, clans les premiers jours de Tannée 1672, Yauban, détaché des grands travaux de Dunkerque, dont il venait de commencer Texécution sous l'inspiration de Colbert, avait été envoyé en Piémont, pour surveiller la construction des forteresses de Verrue et de Verceil, et tracer Tenceinte fortifiée de Turin. Rappelé en Flandre, il ne joua qu^un rôle secondaire dans la première partie de la campa{;ne. Les sièges d^Orsoy, de Rhenberg et de Nimègue furent courts et n'eurent qu'une influence indirecte sur la marche générale des opérations nuli- Uiires.

La campagne de 1673 s'ouvrit par le mémorable si^ de Maastricht. Pour assurer le succès de cette entreprise, et éviter au roi, qui commandait en personne, i'humiliatioD d'un échec, Louvois n'avait rien négligé. Jugeant qail n'avait pas trop de toutes ses forces réunies pour venir à lM>ut de cette opération, et ne voulant rien abandonner au hasard, Louvois avait conçu le plan de dissimuler à l'ennemi la direction de Tarmée, et de lui donner le cban{[e, en menaçant plusieurs places à la fois. 11 espérait ainsi amener les Espagnols à dégarnir Maëstricht, pour renforcer les garnisons des places des Pays-Bas. Le 1*' mai, le roi quitta Saint-Germain; mais, au lieu de se rendre en Hollande, comme il paraissait en avoir le dessein, il se dirigea sur les Pays-Bas. En même temps. Monsieur passait le canal de Bruges avec un corps de quatre mille hommes, tandis que le maréchal de Rochefort, à la tète de quelques brigades, remontait la Senne et prenait position non loin de Bruxelles. Le commandant des armées alliées, M. de Monr terey, persuadé que Torage menaçait les Pays^Bavs, se hâta de ooncenter toutes les troupes de son gouvernement

et de rappeler la plus forte partie de celles qu'il avait envoyées au secours des Hollandais. Six mille hommes

environ furent tirés de Maëstricht et ramenés en Flandre. SatisEait de voir que son plan réussissait, et que Tennemi était tombé dans le piège, Louis XIV quitte brusquement tes positions sur les rives de la Senne, et se dirige à marches fbfcées avec le gros de ses troupes, dans la direction de Miestrich.

M. de Montai et le comte de Lorges reçurent Tordre de se porter en avant avec des troupes légères et d'investir la place. Les instructions du roi furent si ponctuellement exécutées que le même jour ces deux corps d'avant-garde, venus par des chemins différents, se rencontrèrent devant Afaëstricht, et commencèrent l'investissement de la place, sans perdre un instant.

Assise au confluent du Jaar et de la Meuse, sur la rive

gauche du fleuve, protégée par d'imposantes fortifications

et par des travaux extérieurs formidables, défendue, par

une garnison encore respectable — malgré les réductions

opérées par Tordre de M. de Monterey — commandée par

un homme de guerre d'un grand mérite et d'une incontesr

table valeur, M. Farjaux, la ville de Maëstricht était en

mesure de braver pendant longtemps les efforts de.Tarmée.

royale. Ce qui ajoutait encore à ses moyens de résistance

etdoDDait à ses défenseurs une force morale inappréciable,

dmsune guerre de siège, c'était la certitude que possédait

Farjaux, et qu'il avait su inspirer à ses hommes, que W

prince d'Orange ne laisserait pas tomber une place aussi

considérable sans tenter une puissante diversion et sans

essayer de déloger les assiégeants. L'important était donc

ie gagner du temps, et de résister jusqu'au moment où

Farinée de secours, complètement formée, pourrait exécuter son mouvement.

L'effectif des assiégeants se montait à vingt-six mille jFantassîns et dix-neuf mille cavaliers, tous choisis parmi Télite de Tarmée.

L'artillerie disposait de cinquante-huit pièces de canon, chiffre énorme pour Tépoque, et les magasins renfermaient pour plus dé six semaines de vivres et de munitions. Jamais un aussi grand appareil de forces n'avait été déployé en vue d'un siège. Pour la première fois, la direction supérieure des travaux était soustraite aux généraux et confiée à un ingénieur. Vauban avait sous ses ordres le corps du génie tout entier, et il était responsable de la conduite de tous les travaux du siège. Les conséquences de cette innovation ne se firent pas attendre, et les assiégés s'aperçurent dès le début, en se heurtant à des difficultés imprévues, que l'art des sièges venait d'entrer dans une phase nouvelle. Jusqu'alors les travaux d'approche consistaient en une tranchée unique fort étroite derrière laquelle s'abritaient les travailleurs, mais qui ne donnait pas aux troupes uik espace suffisant pour se mouvoir. L'ennemi venait-il k faire une sortie, les assiégés, entassésdans cet étroit boyau,, n'ayant aucun endroit pour se rallier et se reformer,, étaient incapables de repousser l'attaque. Au milieu de la confusion, les ordres ne s'entendaient pas ou s'exécutaient mal, et le désordre ne tardait pas à se mettre dans les rangs. « Du temps passé, écrit dans ses Mémoires le comte d'Aligny, alors officier aux mousquetaires, c'était une boucherie que les tranchées ; c'est ainsi qu'on en parlait. Maintenant Vauban les fiaiit d'une manière qu'on y est en sûreté comme si l'on était chez soi. »

Yauban , en effet, avait inaug^uré son commandement en fiaisant ouvrir de larges tranchées reliées par des parallèles' d'un abord ËEicile. On a beaucoup discuté pour savoir si Yauban était l'inventeur des parallèles ou s'il n'avait fait qu'appliquer un système de défense analogue à celui dont les Turcs avaient (ait usage , quelques années auparavant , au siège de Candie. La question ne présente, selon nous, qu'une importance secondaire. Il est fort probable que Yauban connaissait l'innovation que venaient d'apporter les Turcs dans l'attaque des places. Un jeune ingénieur fort distingué, mort depuis à là fleur de l'âge, Paul, qui servait sous ses ordres, avait assisté au siège de Candie. Il n'est pas douteux que Paul n'ait fait connaître à son supérieur les avantages d'un mode d'attaque dont il avait été à même d'étudier par lui-même le fonctionnement. Cette probabilité est confirmée par le témoignage de Pellisson, qui écrit a que Yauban lui a avoué qu'il avait imité les Turcs, dans leurs travaux devant Candie *. » Mais le mérite de Yauban n'est en rien diminué par cette assertion ; car, à la guerre, l'art consiste autant à appliquer qu'à inventer.

La gloire de Yauban est d'avoir appliqué , complété et porté à un haut degré de perfection une invention déjà connue, mais qui n'était encore qu'à l'état primitif. Yauban ne se contenta pas de faire creuser des parallèles, il élargit les tranchées et ménagea des places d'armes, espaces libres qui servaient de lieu de refuge aux assiégeants, et permettaient aux officiers de grouper et de reformer leurs troupes surprises par une attaque.

' Voir à la fin du Tolame la description des parallèles par Yauban. ' PSLLISSON, Lettres historiques, U III. p. S70.

L^armëe fut unanime h rendre témoignage au gënie déployé par Vauban dans cette circonstance, et le roi Louis XIV n'est que l'écho de l'opinion de tous les officiers, lorsqu'il écrit dans ses Mémoires ces lignes si étogieuses pour Vauban :

« La façon dont la tranchée était conduite, écrit-il, empêchait les assiégés de rien tenter ; car on allait vers la place quasi en bataille, avec de grandes lignes parallèles qui étaient larges et spacieuses ; de sorte que, par le moyen des banquettes qu'il y avait, on pouvait aller aoz ennemis avec un fort grand front. Le gouverneur elles officiers qui étaient dedans n'avaient encore jamais neo vu de semblable, quoique Farjaux se fùt trouvé en cinq ou six places assiégées, mais où l'on n'avait été que par des boyaux si étroits qu'il n'était pas possible de tenir dedans, à la moindre sortie. Les ennemis étonnés de nous Toir aller à eux, avec tant de troupes et une telle disposition, prirent le parti de ne rien tenter tant que nous avancerions avec tant de précautions ' . »

Dans la nuit du 17 au 18 juin, la tranchée fut ouverte sous la protection des gardes-françaises et suisses, soutenus par la cavalerie de la maison du roi. L'ennemi tenta de s'opposer aux premières opérations. Protégés par lesblé5 déjà haut, les Hollandais se glissèrent auprès des traTail" leurs, et ouvrirent un feu assez vif de mousqueterie, auquel ripostèrent les gardes -françaises. Tandis que l'infanterie escarmouchait sans grandes pertes d'aucun côté, la cavalerie s'ébranlait pour couper la retraite aux assaillants. L'ennemi vit le mouvement et s'empressa de

1 OEuvres de Louis XIV, t. III, p. 3W.

HISTOIRE DE YAUBAN. 83

rentrer dans la place avant qu'on le tournât. Découragés par cet échec, les Hollandais ne tentèrent plus de sortie générale ; ils se contentèrent d'inquiéter les travailleurs par des attaques partielles, répétées presque toutes les nuits.

L'effort des assiégeants se portait sur deux points. La principale attaque, commandée par le roi, devait avoir lieu contre la porte de Tongres, tandis que Monsieur dirigeait une fausse attaque du côté du nord. Pour répondre à Tartillerie de la place, qui tirait sans interruption, Vau^ ban fit élever une grande batterie de vingt-huit pièces de canon destinée à battre en brèche le rempart de la porte de Tongres. Admirablement servie par des canonniers d'élite, que stimulait la présence du roi, cette batterie produis sit un effet foudroyant, et telle était l'ardeur des soldats qu'en moins de trente heures cinq mille projectiles jFurent envoyés dans la place. Devant l'impétuosité de cette attaque, l'artillerie ennemie, qui d'abord avait figiit bonne contenance, cessa de riposter, soit qu'elle fût en partie démontée, soit plutôt que le gouverneur voulût ménager ses munitions, pour des circonstances plus décisives. De son côté, Monsieur fiaûsait établir une batterie de dix-huit pièces à Saint-Pierre et canonnait le faubourg de Wick.

Si Maëstricht n'avait été protégée que par son enceinte bastionnée, la lutte n'aurait été ni bien longue ni bien vive. Mais elle était entourée d'une foule de travaux avancés qui formaient autour d'elle comme une quadruple ceinture de pierre. Pour s'en emparer, l'assaillant devait d'abord détruire un chemin couvert, reliant tous les travaux d'approche et défendant une formidable demi-lune. Ces deux obstacles surmontés, restaient un grand ouvrage à

84 HISTOIRE DE YAUBAN.

corne qui protégeait la porte, et plusieurs ouvrages dt moindre importance.

Dès que les tranchées furent à portée du chemin couverti le roi donna des ordres pour Tattaque. Les gardes-françaises engagèrent Faction, franchirent le chemin couvert et pénétrèrent jusque dans Touvrage à corne, où elles parvinrent à se loger. Mais ce succès n'était que relatif, puisque rien n'était fait tant que Tennemi demeurait en possession de la demi-lune. On résolut d'enlever de vive force cet ouvrage. Tout étant prêt pour l'attaque, le roi en donna le signal dans la nuit du 24 au 25 juin. Les mousquetaires, conduits par leur brave capitaine d'Aitagnan, s'élancent à l'assaut. Tout cède devant la furie de cette troupe d'élitç, et en moins d'une heure l'ouvrage est eu notre possession. Sans perdre de temps, les mousque^ taires se disposent à b'y loger et à résister à un mouvemait offensif. Le temps pressait. Faijaux rallie à la hÀteses troupes étonnées par une attaque si impétueuse, et monteà l'assaut des positions perdues. Les mousquetaires tiennent bravement tète à l'ennemi, mais les assaillants s'avancent en colonnes serrées. C'est en vain que d'Artagnan se multiplie et fait des prodiges de valeur; il faut céder au nombre. Assaillis de tous côtés, écrasés par un feu meurtrier, les mousquetaires abandonnent la demi-lune, laissant sur le terrain un grand nombre des leurs, et l'intrépide d'Artagnan blessé mortellement d'un coup de feu. La mêlée avait été si acharnée que tous les mousquetaires qui rentrèrent au camp avaient leur épée faussée et sanglante jusqu'à la garde ' .

1 Pelusson, Lettres histori4fues.

Le roi avait suivi les péripéties de la lutte du haut d'une

colline. Il ordonne à Montmouth de rallier ses troupes et

dWeyer à tout prix la demi-lune. Les g^ardes du corps,

sontenus par les régiments de la maison du roi, mettent

pied i terre et, la pertuisane à la main, fondent sur Tenue-

mi. La bataille recommence opiniâtre, terrible. Des deux

côtés, chacun comprend Timportance de la position. Far-

jaox encourage ses troupes un moment ébranlées et

repousse les assaillants. Trois fois les gardes du corps par-

Tiennent dans Touvrage, trois fois ils sont ramenés avec

des pertes sensibles. Enfin, après une mêlée de plusieurs

beores, les nôtres parviennent à s*emparer de Touvrage et

à$ y maintenir.

Pendant que les mousquetaires et les gardes soutenaient la lutte devant la porte de Tongres, deux fausses attaques aTÙentlieu au nord et à Test. Emportées par leur ardeur, les troupes s'avancèrent trop avant, et durent battre en retraite sous le feu de la place.

La nuit avait été sanglante. Cent vingt mousquetaires, quatre-vingts officiers, et plus de sept cents soldats restés sur le champ de bataille, attestaient Tachamement de la lotte. Mais aussi les résultats de la victoire étaient considénibles, car de la possession de cette demi-lune si disputée dépendait le sort de la place.

Cependant, il fallait se hâter de profiter d*un succès dièrement acheté. Le prince d'Orange assemblait ses forces pour marcher au secours de la place assiégée. Jusqu'alors Orange était resté immobile. Persuadé que la ▼ille, en Tétat où elle était et défendue par Faijaux, devait résister plusieurs mois, il attendait la levée des troupes impériales pour tenter une action décisive. La rapidité

avec laquelle se précipitaient les événements ne tarda pas à le fair€ sortir de sa trompeuse sécurité. En hâte, il réunit ses troupes disponibles et se dirigea sur Maëstricht.. Accomplie quelques jours plus tôt, cette diversion pouvait sauver la ville ; mais lorsque l'armée du prince d'Orange fut en état d'agir, il était trop tard. Tous les ouvrages extérieurs étaient détruits par le canon ou occupés par nos troupes, et le gouverneur venait demander à capituler pour éviter aux habitants les dangers d'une défense devenue inutile et les horreurs d'un assaut que rien ne pouvait plus conjurer.

Ainsi tomba, après douze jours de tranchée ouverte, une ville qui aurait arrêté pendant de longs mois une armée moins bien commandée et moins pourvue d'artillerie. Ce qui prouve d'une façon éclatante que le génie de Vauban avait décidé la prompte reddition de la place, c'est que, deux ans après, en 1671, les armées coalisées mirent le siège devant Maëstricht et qu'elles furent obligées de le lever après quarante et un jours d'attaques infructueuses.

Grâce à la façon habile et prudente dont les opérations avaient été menées, les pertes de notre côté étaient relativement faibles. Elles ne s'élevaient qu'à dix-huit cents hommes environ, dont la moitié avaient péri dans la sanglante affaire du 25 juin. Malheureusement, les ingénieurs avaient été éprouvés dans une très-forte proportion. Beaucoup étaient tombés sous les yeux de Vauban, qui, dès le début du siège, avait rendu à Théroïsmede ses camarades ce touchant témoignage : « Je crois, écrivait-il à Louvois, que Monseigneur sait bien que le pauvre Regnault a été tué roide, dont je suis dans une extrême affliction. Boiftiefoi

a été aussi blessé ce soir au bras. J'ai laissé tous les autres en bon état ; je prie Dieu qu'il les conserve, car c'est bien le plus joli troupeau qu'il est possible d'imaginer, n Ce vœu si sincère ne fiit pas exaucé, et Vauban eut la douleur de dresser à la fin du siège un nouvel état de morts et de blessés.

D'ailleurs, pendant toute la durée du siège, officiers et soldats avaient admirablement fiait leur devoir. Les traits d'héroïsme abondent. Un sergent du régiment des gardesfrançaises gravement blessé est emporté du champ de bataille ; à ceux qui le plaignent, il répond : « Ce n'est rien, le régiment s'est bien monti*é. » A l'attaque de la demilune, un soldat aperçoit un volontaire, le marquis de Saint- Maurice, tombé à terre et sur le point d'être foulé aux pieds ; il lui tend la main droite pour le relever ; mais au même instant une balle fracasse son poignet : sans pousser une plainte, le soldat tend la main gauche, relève M. de Saint^Maurice et continue d'avancer.

C'est devant Maëstricht que le maréchal de Yillars, alors simple cornette, fit ses premières armes, ou du moins se fit distinguer par ses chefs. Yillars, qui servait dans les chevau-légers de Bourgogne, et qui n'avait rien à faire ià comme cavalier,' se jeta dans la tranchée sans en rien dire, la nuit où fut attaquée la demi-lune. Avec quelques gendarmes de son corps, mêlés aux grenadiers, il marcha des premiers à l'attaque de l'ouvrage, s'y logea, et y tint aussi longtemps qu'il put jusqu'au jour. Le roi, qui s'était informé plusieurs fois de ce qui se passait de si opiniâtre dans cette demi-lune, fit appeler Yillars au retour : « Mais ne savez-vous pas que j 'ai défendu même aux volontaires d'aller aux attaques sans ma permission^ à plus forte

raison à des officiers, qui ne doivent pas quitter leurs troupes , et moins encore des troupes de cavalerie? — Tai cru, lui répondit Yillars, que Votre Majesté me pardonnerait de vouloir apprendre le métier de Tinfeinterie, surtout quand la cavalerie n'a rien à fiedre .» C'est encore dans cette même campagne, et pour une autre action de Yillars, que le roi dit de lui : «Il semble, dès que Ton tire en quelque endroit, que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver ' . i»

La prise de Maëstricht fut célébrée magnifiquement à la cour par des fêtes splendides; mais Yauban n'assista pas aux joies du triomphe ni à l'entrée solennelle du roi dans la place conquise. Déjà il était parti pour Trêves dont l'investissement commençait. Après quelques jours em* ployés à reconnaître les abords de la ville, à tracer les lignes de circonvallation et à déterminer les points d'attaque, Yauban, sans attendre la reddition de la place dont il indique l'époque avec une étonnante justesse, court en Alsace et en Lorraine inspecter les travaux des places nouvellement construites. Son voyage dans l'Est était à peine commencé qu'un ordre de Golbert l'appelle sur les côtes de l'Océan. La guerre menaçait de devenir maritime ; les Hollandais équipaient leurs flottes, et il était urgent de pourvoir de ce côté à la défense de nos places Par les soins de Golbert, nos côtes se couvrent de défenses, les anciennes fortifications sont remises en état, et des batteries commandent les endroits les plus accessibles. Yau ban s'attacha surtout à fortifier l'ilede Ré, qu'il regardai comme un des points les plus importants de nos côtes et

^ Mémoires de Yillars,

réyénement ne tarda pas à prouver combien ses prévisions étaient j ustes .

Il était en train de surveiller Texécution des travaux qu'il avait ordonnés dans Tile de Ré, lorsqu'une lettre de Louvois le manda en Franche-Comté : « Nous nous en allons en Franche-Comté, lui écrit le ministre; nous commencerons par mettre garnison dans la ville de Besançon, qui n'est point en état de tenir; l'on bloquera la citadelle avec trois ou quatre escadrons de cavalerie ; Ton ira ensuite à Salins, dont les forts ne peuvent tenir plus d*un jour; de là on s'en reviendra à Dôle, qui n'est point non plus en état de défense, n'y ayant ni canon, ni dehors, ni fossé ; et après qu'on' s'en sera saisi, l'on délibérera si l'on attaquera la citadelle de Besançon, ou si, laissant une forte garnison dans la ville et beaucoup de cavalerie dans les villages des environs, l'on y laissera la garnison mourir de faim. »

Vauban exécuta le progranrime du ministre avec cette ponctualité qu'il apportait dans tous les actes de sa vie. Dès son arrivée, il visita tous les dehors de Besançon. La citadelle, située sur un rocher escarpé et fort élevé, protégée par des bastions environnés de fossés creusés dans le roc, flanquée d'une demi-lune sur la droite et d'une tour sur la gauche, n'était attaquable que du côté de la ville. En examinant le terrain, Yauban reconnut qu'on pouvait cependant la battre en établissant des batteries sur le mont Chaudane qui lui était opposé ; mais il fallait pouvoir y amener du canon à bras sous le feu de l'ennemi. Le régiment des Suisses, chargé de cette dangereuse opération, parvint en une nuit, au prix de fatigues inouïes et grâce à une obscurité profonde, à monter des pièces de

go HISTOIRE DE YAUBAN.

canon sur ces hauteurs sans être inquiété par le feu de la place.

Dans la nuit du 6 au 7 mai 1674, les gardes-françaises, sous la conduite de M. de la Feuillade, leur colonel, ouvrirent la tranchée. Les premiers moments furent rudes; la pluie avait détrempé le terrain ; et les soldats, obligés de travailler en ayant de la boue jusqu'à mi-jambes, souffraient cruellement. Mais, stimulés par la présence du roi, qui encourageait leurs efforts et prodiguait les récompenses, les soldats poussèrent activement les travaux. Quelques jours suffirent pour conduire les tranchées jusqu'au pied du chemin couvert, qui fut enlevé après une vive résistance. Prévoyant un retour offensif de Tennemi, Vauban fit immédiatement réparer les ouvi*ages et construire des logements. Dans la nuit du 13, les assiégeants firent une sortie qui fut repoussée. Le lendemain, nos batteries ouvrirent le feu contre la ville, et après quelques volées de canon le gouverneur hissa le drapeau blanc et demanda à capituler. Le roi accorda aux habitants de la ville la con^ tinuation de leurs privilèges, mais retint la garnison prH sounière de guerre. Une partie de la garnison refusa de reconnaître la capitulation et essaya de se frayer ua passage à travers le quartier du marquis de Bevel, qui commandait une aile de Tarmée royale. Ces braves gens échouèrent dans leur tentative désespérée. Cernés par les troupes françaises, ils furent taillés en pièces et refoulés dans la place.

Maître de la ville, le roi fit changer les batteries qui avaient servi contre la place, et les dirigea contre le fort Saint-Étienne, tandis que les batteries du mont Chaudane ouvraient le feu contre la citadelle. Le fort Saint-Étienne

HISTOIRE DE VAUBAN. Ul

étant en ëtat d'être insulté, les gardes-françaises et les mousquetaires furent chargés de Toccuper, ce qu'ils firent BTec beaucoup d'élan et de ténacité. Sans perdre un instant, Yauban fit élever des batteries dans le fort et diriger contre la citadelle un feu tellement nourri qu'au bout de quelques heures le gouverneur demandait à capituler. On accorda les honneurs de la guerre à la garnison de la citadelle, qui défila avec armes et bagages défaut le roi et l'armée rangée en bataille.

La prise de DôIe et de Salins suivit de près la reddition de Besançon et compléta la conquête de la Franche- Comté.

Tandis que les armées du roi triomphaient sur les bords do Doubs, de graves événements s'accomplissaient en Flandre. Condé, à la tête d'un corps de quarante mille hommes, avait reçu la mission de protéger la frontière et de contenir le prince d'Orange. Pendant plusieurs mois, les deux années s'observèrent sans engager d'action décisive. Enfin Je prince d'Orange, ayant opéré sa jonction avec les fcrces espagnoles et les troupes de l'empereur, ce qui portait l'effectif de son armée à soixante mille combattants, résolut de tenter l'attaque. Le prince de Gondé avait âabli son quartier général sur un plateau boisé au nordouest de Gharleroi. La position était bien choisie. Un affluent de la Sambre, le petit ruisseau du Piéton, le prot^eait de trois côtés contre l'ennemi, et sa gauche s'appuyait sur la ville de Fontaine-l'Évêque. A l'ouest du camp finançais courait une vallée étroite, et à droite s élevait, sur un plateau coupé de bois, le village de Se- DefF; au nord, en face du quartier général de Gondé, on apercevait dans le lointain la ville de Nivelles dans laquelle

92 HISTOIRE DE YAUBAN.

le prince d'Orange avait concentré ses forces. Les allià commencent leur mouvement offensif le 9 août au matin. Le prince d'Orange quitta ses positions de Nivelles, loin gea le cours du Piéton et vint of&ir la bataille. La journée du 9 se passa à s'observer. Après deux jours d'attente, le prince d'Orange, désespérant de foire sortir l'armée firançaise de l'inexpugnable position qu'elle occupait, résolot de forcer l'entrée de la frontière. Le 11 août, à la pointe du jour, les alliés s'ébranlèrent et se dirigèrent dans la direction de Seneff. Du camp du prince de Condé Ton pouvait apercevoir tous leurs mouvements. Gondé comprit que le moment était fovorable pour rompre l'année ennemie embarrassée dans sa marche, à travers un paji coupé de ruisseaux et dé bois, par une artillerie nooH breuse et une longue suite de bagages. Il donne l'ordre k M. de Saint-CIar, colonel de cavalerie, de s'opposer an passage de l'avant-garde, tandis que lui tomberait sur leur arrière-garde. Saint-Clar accomplit sa mission avec autant de hardiesse que de bonheur et parvint, avec des forces très-inférieures, à contenir les premières colonnes de l'ennemi. En même temps, Condé foit passer le Piéton à ses troupes, les range en bataille, lance une partie de l'infonterie en avant et forme une réserve avec les gardes du corps et les gendarmes. Attaqué brusquement eu flanc, l'ennemi se replie sur le village de Seneff et s'y établit. Abrité derrière des maisons et protégé par des murs et des haies il se prépare à opposer une vigoureuse résistance.

M. de Montai attaque le village ; mais, blessé au genou, il est éloigné du champ de bataille. Condé prend en personne le commandement des colonnes d'attaque. La

situation était critique. Pour arriver à SenefF, il (allait franchir un pont étroit, et la concentration se faisait avec lenteur. Si Tennemi avait en ce moment pris TofFensive, il aurait eu raison de ces détachements isolés du gros de Tannée. Mais il commit la faute de rester immobile, laissant aux assaillants le temps de se former en bataille. Dès que M. le Prince vit que son front d'attaque présentait une étendue à peu près égale à celui des alliés, il marcha sur eux en colonnes serrées au pas, sans tirer. A portée de mousquet, Tennemi ouvrit un feu très-vif, mais dont les coups mal dirigés produisaient peu d*efFet. Les troupes royales continuèrent d'avancer, gravirent le plateau et s^engagèrent dans le village. A cet instant, une terrible fusillade éclata de tous côtés : du haut des maisons, de derrière les haies, les arbres et lès murs pleuvait une grêle de balles. Il fallut enlever maison par maison et lutter corps à corps pendant deux heures. Enfin, après un combat opiniâtre, Tennemi, délogé de ses positions , cédait le terrain et se repliait sur le village du Fay, en arrière de Seneff. Emportés par leur ardeur, nos soldats s^élancent en avant et poursuivent les fuyards Tépée dans les reins.

Bientôt la poursuite cessa.. Jusqu'alors on n'avait eu afEûre qu'aux détachements d'avant-garde ; le gros de l'armée ennemie était resté au Fay. Elle occupait l'église, le château fortifié et toutes les hauteurs boisées, d'où son artillerie dirigeait un feu plongeant sur nos troupes à découvert. Gondé s'était avancé trop loin ; mais il pouvait encore reculer. La journée avait été bonne; Tennemi était refoulé, et nous occupions Seneff. Et puis, n'était-ce pas tenter la fortune que d'engager une action

générale avec des troupes inférieures en nombre et harassées par une journée de combat et de marche contre une armée retranchée derrière de formidables positions?

Rien n'arrête Timpétuosilé de Gondé. Il rallie ses troupes, donne le commandement de Tattaque de gauche h Luxembourg et dirige en personne Tattaque de droite. La bataille recommence avec une opiniâtreté sans exemple. La tnèlée devient horrible. La nuit est venue sans ralentir Tacharnement de la lutte. À la lueur de la lune, on continue à se battre. A onze heures du soir, le ciel se voile de nuages épais , et Tobscurité sépare les combattants. Des deux côtés on cesse de tirer, et les troupes couchent sur leurs positions sans avoir ni avancé ni reculé. Douze mille cadavres couvrent le champ de bataille, et les cris des blessés, que personne ne secourt, empêchent les soldats, exténués par une lutte de quinze heures, de prendre du repos. Soudain, à deux heures du matin, des détonations éclatent. Des deux côtés on croit à une attaque; et les troupes, en proie à une panique que rien ne peut conjurer, s'enfuient en désordre. Ce n'est qu'au lever du jour que Gondé parvint à rallier ses troupes et à les ramener sur les positions qu'elles occupaient la nuit. L'ennemi n'avait pas attendu ce mouvement offensif; il avait décampé, et Gondé vit disparaître, dans la direction de Mons, les dernières colonnes de l'armée du prince d'Orange.

Nous avions fait quelques centaines de prisonniers , pris quelques canons et des drapeaux. Faible compensation pour tant de sang versé, alors que des deux côtés on s'attribuait la victoire. A Paris, on célébra en grande pompe

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le triomphe de Gondé , et Louvois lui-même se fit illusion sur le résultat de cette journée qu'il croyait devoir être décisÎTe. Avec son bon sens ordinaire et sa grande perspicacité, Yanban ne s'y trompa pas : « Je vous rends de bon cœur, écrivait-il au ministre , le compliment qu'il vous a ph de me foire sur la défaite des ennemis que je voudrais être si grande qu'on en pût trouver le dernier. Mais il B'est pas encore temps de s'en épanouir la rate. Prenez garde qu'ils ne vous prennent Arras , Doulens ou quelque autre place aussi importante y ou qu'ils ne ravagent dans la Picardie; car enfin cela se peut encore, et je ne doute pas qu'ils n'y pensent et n'en aient bonne envie ' . »

Un si firanc langage n'était pas fait pour plaire à Lou- Tois, qui s*empressa de répondre à Yauban par une lettre dans laquelle le dépit perce à chaque ligne : » J'ai vu avec une surprise inconcevable , disait-il , qu'on se soit mis dans l'esprit à Tournai que les ennemis songeaient à l'attaquer. Comme rien au monde n'est plus éloigné de la vraisemblance, le roi n'aurait guère pu avoir bonne opinion des gens qui auraient été capables de prendre une alarme L aussi mal fondée que celle-là; et il fout, s'il vous plaft, i cesser tous les préparatifs pour un siège qui , étant imposi sibleaux ennemis, en l'état où ils sont, pourrait couvrir

{de bonté ceux qui leur feraient l'honneur de les croire capables de l'entreprendre". »

La leçon était rude ; mais à peine Louvois avait-il écrit ccslijpes sévères, que les événements justifiaient d'une façon péremptoire les appréhensions de Vauban. Condé

' Vauban à Loutoîs, Î3 août. (Dépôt de la gaerro, 106.) looToU à Yauban. (Dépôt de la guerre, 381.)

95 HISTOiHE DE VAUBAN.

lui-même était obligé d'avouer qu*«£k d^fulae sa victoire, les troupes étaient tellement épuisées qu^il ne fallait pas songer à pouvoir reprendre l'offensive de sitôt. « J'e&père que le roi ne désapprouvera pas, écrivait. M. le Prince à Louvois , les raisons que j'ai eues et que j'ai encore de n'envoyer pas ordre à ces troupes de marcher, étant certain que les ennemis, quoiqu'ils aient reçu un échec considérable , ne laissent pas d'être encore en état de pouvoir entreprendre quelque chose, tant ils étaient supérieurs à nous ; et peut-être que, sans le secours de ces troupes-là, je ne serais pas en état de les empêcher de faire quelque entreprise considérable. Je supplie donc le roi de trouver bon que je retienne ces troupes jusqu'à ce que vous ayez vu la lettre que je vous écris , et j'espère qu'après cela vous nous les laisserez^. »

De vrai , le prince de Gondé , prisonnier dans son camp , était impuissant à rien tenter contre l'armée du prince d'Orange, renforcée par les troupes fournies par M. de Monterey. Louvois ne veut pas encore avouer qu'il s'est trompé en attachant une importance décisive à la san- .glante affaire de Seneff; mais quinze jours ne se sont pas écoulés , que déjà la superbe confiance qu'il essayait d'inspirer à Yauban l'a abandonné, et qu'il lui écrit, le 5 septembre, une lettre bien différente de la précédente : «Les ennemis font toutes les grimaces de gens qui veulent faire quelque chose; mais ils auront beaucoup de peine à bien choisir, et la saison où nous sommes ne leur étant pas forvorable, ils courent risque de faire une entreprise aussi peu heureuse que leur a été l'approche de leur armée

<* Dépôt de ]a guerre, 400.

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anprès de Mgr le Prince. Vous pouvez compter que Sa Majesté sera bien en repos sur la place qu'ils attaqueront, pourvu que veus soyez dedans '. »

Un moment, Fennemi parut vouloir investir Ath; mais, après quelques contre-marches, il vint mettre le siège devant Oudenarde. Prévenu de Tarrivée de Tennemi, Yauban avait eu le temps de s'y rendre. Les ennemis ouvrirent la tranchée avec beaucoup d'audace le 16 septembre , et travaillèrent jusqu'à une portée de mousquet de la place. Yauban fit une sortie, dispersa les assiégeants , détruisit leurs travaux et rentra dans la place avec des |MÎsonniers. Cette action, énergiquement menée, rendit les troupes d'Orange plus circonspectes; mais elles n'étaient pas au bout de leurs tribulations. Yauban avait retenu, par d'habiles travaux, les eaux du canal de Tournai. A un signal donné, les abords de la place furent inondés sur une si grande surface que la conduite des tranchées devenait impossible. Sur ces entrefaites, le prince de Gondé, qui avait opéré sa jonction avec le maréchal d'Humières, accourut au secours de la place assiégée. Le prince d*Orange ne crut pas devoir l'attendre. Profitant d'un épais brouillard, il décampa la nuit avec une telle hâte quHl laissa ses vivres et une partie des bagages de son armée. Les trois armées — les Espagnols, les Hollandais et les Allemands — se plaignirent amèrement de Tissue malheureuse du siège , et se rejetèrent réciproquement la responsabilité de l'échec. « Les Allemands retournèrent dans leur pays, dit un historien militaire, et firent tant de dégâts et de violences dans tous les lieux du

1 Lonyols à Yauban. (Dépôt de la guerre, 381 .}

Brabant qui se trouvaient sur leur chemin, qu^il semble qu'ils JFussent plutôt venus pour ruiner leurs alliés qa^ pour les secourir ' . »

Louvois s'empressa de foire parvenir à Vanban ses îS licitations dès le lendemain de la levée du siège : • A^ même temps, lui écrivit-il, que Mgr le Prince a rendcj compte au roi de la levée du siège d'Oudenarde, Sk^n Altesse lui a Sait savoir que vous y aviez très-utilement servi , et Sa Majesté a été très-fortement persuadée; je vous assure qu'elle en est bien contente, et, en parti' eu lier, je m'en réjouis de tout mon cœur avec vous*. •

Pour la première fois , Yauban avait été appelé à défendre une place , et cette circonstance ne se rencontra plus dans tout le cours de sa longue carrière. Le peu de durée du siège ne lui permit pas de déployer toutes les ressources de son génie ; mais ^ voir l'art consommé a?ee lequel il sut tirer parti des forces qu'il avait à sa disposition , et le soin tout particulier qu'il apporta aux moindres opérations de la résistance , on est fondé à croire que ce grand homme de guerre eût été aussi propre à défendre les places qu'il était habile à les prendre.

Cependant, la (in de la campagne de 1674 fut marquée par un succès pour les alliés. La ville de Grave, assiégé^ depuis trois mois par Rabenhaupt, se rendit après ui^^ dos plus belles défienses dont Fhistoire fiasse mention M. do Chamilly, déjà célèbre par ses exploits à Candie? on Portugal et dans les dernières campagnes de Flandre avait été chargé do défondre cette plac« dont les fortifiât

• 0»*»»OT, Niftoire miHimire de Louis AVF, t. I».

* 1a^t^« à V«ul>Mi. (Dêpdt de U pscrre, S3i.)

HISTOIRE DE VAUBAT9. 99

lions étaient médiocres. N'ayant sous ses ordres qu'une garnison de quatre mille hommes et deux ingénieurs , MM. de BeHerilIe et de Saxis, il avait tenu en échec un ennemi <& fois supérieur. Dès le début du siège , il s*était préparée la lutte en perfectionnant les ouvrages et en créant, â Taide de terrassements, de fescines, de mines et de (nuQchées, une foule de défenses contre lesquelles devaient se briser les efGDrts des armées alliées. Rabenhaupt le surprend au milieu de ses préparatifs et lui enlève des amas de fourrages et un convoi de vivres destinés au ravitaillement de la place. Chamilly sort, attaque Tennemi, le disperse , et ramène dans la place les vivres et les munitions conquises la veille. Les alliés resserrent Tinvestissement et ouvrent la tranchée au pied des fortifications. Chamilly les déloge à coups de canon et les force de reculer la ligne d'investissement. Bien que cerné de tous côtés, il ne cesse pas un instant de correspondre avec Maëstricht,et, pendant toute la durée du siège, un brave cavalier traverse la Meuse à la nage pour porter et rapporter les lettres.

Les ennemis détournent le ruisseau du Pril et mettent à sec les fossés de la place. Chamilly exécute une sortie, détruit les ouvrages des assiégeants et ramène Teau dans les fossés. Parfois, le découragement se met dans les rangs de ses soldats. Il relève leur moral et leur apprend, par son exemple, à mépriser le danger. Un jour, les soldats, ânranlés par une suite d'attaques meurtrières, élèvent des murmures menaçants. Chamilly les rassemble et leur rappelle qu'en &ce des épreuves et des difficultés d'un tel ^ége il faut des hommes de cœur, et il offre des passeports à ceux qui ne se sentent pas assez forts pour braver

le dan{;er. Ils soiit libres de se retirer; il ne garde auprès de lui que des hommes éprouvés, décidés à foire leur devoir jusqu'au bout. En entendant ce màle langage, les soldats demeurent, ils rougissent de leur lâcheté, pas un ne pense à s'en aller, et tous demandent à marcher à Tennemi.

Les sorties succèdent aux sorties, et chaque jour est marqué par un nouvel exploit. Ainsi, le sergent Lafleur est envoyé en }>arti avec son régiment. Il se gUsse vers les postes ennemis, se met en embuscade, iait des prisonniers et revient, lorsqu'il est assailli tout à coup par deux cents Hollandais sortis de Bois-le-Duc. Une masure se trouve par hasard sur le bord de la route; il s'y retranche, fuit un feu nourri de mousqueterie et de grenades, tue ou blesse en une demi-heure trente-quatre de SOS adversaires, épouvante les autres qui se retirent en dôsoi^re , et rentre daus Urave , ramenant ses prisonniers et tous SOS hommes en lK>n état, sauf un mort et un blos^é^ CJiamîllv le recommande chaudement à Louvois. « Tout lo régiment do Dampierre, écrit-il, dit mille bien do oo sor(;ont-là« qui est d'ailleurs fort honnête homme, ot Ton no saurait jamais mieux faire que de TaTancer. * * Lo n>i a fv^rt o>timé Faction du seq^ent du régiment de OampioiTO, ro|Hnuî Louvois « et Sa Majesté désire qu'il soit f;nt lioutouant; s'il v a une de ces charges vacante daus ledit régiment , vous Ty recevrei , et cependant vous lui tVrt^x donner ciuquaute livres par gratification*. ■ Lo Mogo durt* depuis quatn>-vingt> jour>« et Ténei^e de

IIISTOIRK DE VAUBAN. ' 101

la garaison augmente avrc les privationîi. Les vivres commeneenl à manquer, les hôpitaux sont encombrés de malades qu'on ne peut soigner faute de mëdicaments ; maïs Chamîlly se refuse à entendre parler de capitulation; il compte sur l'hiver qui forcera l'ennemi à lever le siège. Sur ces entrefaites, un message du roi parvient à Chamîlly, qui lui ordonne de rendre la place pour ne pas sacrifier, par une défense désormais inutile,"les restes d'une héroïque garnison. Chamîlly dut donc traiter, la mort dans l'àme, des conditions de la capitulation. Dans cette circonstance, le vainqueur fut digne du vaincu : le prince d'Orange, rendant un éclatant hommage au courage et à la persévérance de Chamîlly et de ses soldats, leur accorda les honneurs de la guerre. Les défenseurs de Grave sortirent de fa place, enseignes déployées, tambours battants, et défilèrent devant le prince d'Orange et ses officierg qui les saluèrent avec respect. Le roi combla d'éloges l'héroïque Chamîlly, et loi permit de lui demander une

grdcf

' Sîre,

lundit-il, je vous prie de

n'accorder

celle de mon ancien colonel qui est à la Bastille. » Le roi, touché de tant de générosité, accorda immédiatement la grâce du colonel. En 1703, Chamilly fut nommé maréchal de France, a C'était, dit Saint-Simon, un gros et grand homme, le meilleur, le plus brave et le plus rempli d'honneur, « Cependant, la postérité s'est montrée ingrate envers l'illustre défenseur de Grave ; l'oubli s'est ifait sur son nom, et aucun monument n'a perpétué le souvenir de ses exploits.

Immédiatement après la levée du siège d'Oodenarde, Vauban fut envoyé, sur l'ordre de Condé, à Bergues, que les ennemis menaçaient d'investir. Il partît aussitôt ac-

102 HISTOIRE DE TAUBAN.

compagne d'uuc faible escorte;. Surpris dans la BassétH par un parti ennemi, il ne parvint às'échajiper qu'au pi des plus grandes dîflirultés. Plusieurs cavaliers de sa furent tués ; son neveu reçut une grave blessure, et son, secrétaire Fut retenu prisonnier. Lorsque Vauban arriva dans Bergues, tout danger de siège avait disparu; l'ennemi , épuisé par une longue campagne, était rentré dans ses quartiers d'hiver. Quelques jours après la délivrance d'Oudenarde, Vauban avait reçu le grade de brigadii|| des armées du roi, grade intermédiaire entre celui de lonel et de maréchal de camp. Il était alors âgé de qi rante et un ans , et comptait vingt-huit années de vice. Il demanda et obtint un congé.

Vauban demeura plusieurs mois dans ses terres, trempant ses forces altérées par les fatigues de la d< campagne, et s'occupant de relever et d'agrandir le château de Bazoches, qui autrefois avait appartenu à sa £a~ mille, et qu'il venait de racheter avec le produit accumulé de la dot de sa femme et de ses économies. Du fond de sa retraite , Vauban ne perd pas de vue les obligations de son service , et envoie à ses subordonnés des instructions admirables dans lesquelles se révèle son génie d'organisation. Ces instructions, véritables modèles de clarté et de précision , sont spéciales aux places qu'il est utile de défendre en prévision de la prochaine campagne, maïs elles contiennent aussi un ensemble de règles générales du plus précieux intérêt. Ainsi, la sollicitude de Vauban ne se. borne pas aux opérations militaires proprement dîtes; elle embrasse toutes les parties si nombreuses et si pliquées de l'art de la guerre. Au sujet des approvisioDnements, il entre dans les détails les plus minutieux ; c'est

nce

ainsi qa*il détarmiHe la quantité de tabac à fiimer qu'il £aat(blribuer aux troupes pour tromper les ennuis d*i|ne guenre défensive.

Jotqo'alors , les troupes campaient en plein air et resfauent exposées aux intempéries des saisons. Yauban veut quW ménage aux soldats de service dans les tranchées des t«Dtes, des abris, des huttes, et feit ressortir l'avantage pour les assaillants de tomber avec des hommes secs et dispos sur des troupes transies de fix>id ou pénétrées par la pluie. Augmenter le nombre des mineurs, feire des compagnies de grenadiers et d'ouvriers , enrégimenter les bourgeois, raser tout ce qui peut cacher l'ennemi aux vues de la place , escarmoucher la nuit pour effrayer et disperser les travailleurs, feire pendant la journée de grands efibrts , ménager sa poudre , garder la grosse artillerie pour rompre les logements et disputer les passages des fossés, tirer à barbette aux saillants des ouvrages et des chemins couverts, mais de nuit seulement, et non ^aos convrir les canonniers par des gabions mobiles ; ne pas défendre de vive force les saillants des chemins couverts, tenir les places d'armes rentrantes, laisser l'ennemi exposé aux feux de l'enceinte et des ouvrages , déi)oucher ensuite , et tomber sur ses flancs par les glacis : telles sont les mesures que conseille Yauban jusqu'à la prise du chemin couvert. Mais il ne se dissimule pas que si l'assiégeant imite les parallèles de Maëstricht, ces retours ofFensife deviendront plus difficiles et d'un succès fort incertain. Il recommande alors de recourir aux fougasses et aux mines, et de les charger longtemps à l'avance en calfeutrant et goudronnant les coffrets. Contre les assauts, il indique les armes longues, les faux emmanchées

à Tenvers , les mines , les projectiles de toute espèce , les artifices et les vastes bûchers allumés sur la brèche. Dans une des deux places, une double enceinte fiUinquée de tours enfermait une espèce de faubourg. Vauban Teut qu'on défende, après la prise même de la première enceinte, ces tours élevées , isolées des remparts, et que de petites garnisons , pourvues de tout , y prennent Tennemi à dos ou Fobligent à une foule de petites attaques. Il combat enfin Topinion de quelques gouverneurs qu'il fellait se rendre , quand Tennemi , sans avoir pris les dehors, avait ouvert le corps de la place, et prouve qu^on peut continuer de se défendre ; qu'il feut alors, si le fossé est sec, le couper par de fortes traverses, retrancher et armer la brèche, y soutenir Tinsulte, Cadre fece desdehon, prendre en flanc, par les dehors ou les fossés, Fennemi qu'on repousse de front, et profiter de ses avantages pour

le châtier de sa témérité

C'est ainsi que Yauban occupait les loisirs de la paix en se préparant, par l'étude et la réflexion, aux travaux de la guerre.

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