CHAPITRE V
Campagfne de i((75. — Vauban conseille d'abandonner quelque!
places fortes du Nord pour se cantonner solidement sur d'autres
JNriots. — Prëparatift du siëge de Condé. — Prise de Coudé. —
iiéçe d'Acre. — Echange de lettres avec Louvois. — Investis-
lement de Yalenciennes. — Premiers travaux. — L'assaut est
donné en plein jour, contrairement aux usages. — Coup de main
qni décide de la prise de la place. — Siège et prise de Cambrai.
Saint-Ghislain tombe entre nos mains. — Prise de Gand et
d'ypret. — > Traité de Nimègue. — Louvois fait démanteler en
secret les places qui doivent être rendues à l'ennemi. — Vauban
refiise de se prêter à cette manœuvre déloyale. — Bataille de
Saint-Denis.
Tandis qne Turenne se couvrait de gloire en Alsace dans l'immortelle campagne de 1675, Vauban reprenait son service actif. De Dunkerque à Strasbourg il inspecte les places frontières, prêt à se jeter dans la plus menacée si Tennemi tente un mouvement offensif. Il va d'une ville àTautre, traçant les travaux à faire, vérifiant les travaux terminés, donnant à tous l'exemple de l'assiduité et d'une activité infatigable.
Le détail de tant d'entreprises exécutées sur différents points ne lui fait pas cependant perdre de vue l'ensemble d'un système général de défense. Le premier il remarque quelafirontière de la France, du côté du nord et de l'est, présente une surface trop étendue pour être fecilement défendue, et conseille a Louvois de réduire à cinq ou six le nombre des forteresses. « Si nous voulons durer long-
temps contre tant d'ennemis, écrit-il au ministre de la guerre', il fout songer à se resserrer. Vous ne le pouvez bien foire que par la prise de Condé, qui nous assure celle de Bouchain, et Tune etTautre feciliteront tellement celle de Yalenciennes et Cambrai qu*il est presque impossible qu'elles en puissent échapper. Si le roi était mattre de ces places, il épargnerait je ne sais combien de garnison dans ses derrières, et ferait un pré carré en Flandre, que vingt années de guerre ne pourraient pas lui arracher, attendu que la liaison que toutes ces places auraient les unes avec les autres, les rivières, le pays et la facilité de les secourir, rendraient inutiles tous les desseins des ennemis; il n*y aurait que Gharleroi et Oudenarde qui seraient un peu écartés. Je suis sûr qu^il n'y a point d^armée qui ose assiéger Oudenarde , quand il y aura mille hommes dedans avec la quantité nécessaire de munitions qui lui seront nécessaires; qu'un pareil coup mettrait Gharleroi en état de ne rien craindre ; moyennant cela une armée de vingt mille hommes garderait le reste, pendant qu'on en pourrait jeter de grandes en Allemagne, qui est le côté le plus Êiible et celui où vous avez le plus à craindre.
« Enfin, Monseigneur, je suis persuadé que Tonne saur^ rait trop penser à la prise de cette place, et qu'il est de la dernière importance de se mettre en état d'en pouvoir faire le siège à la première occasion qui s'en présentera »
Louvois se rendit à ses raisons et décida d'adopter dan» la campagne qui allait s'ouvrir les vues de Vauban, et lui écrivit pour lui demander un mémoire détaillé sur les opérations à exécuter devant la place de Condé dont le
^ 14 octobre 1675. (Dépôt de la guerre.)
ége Tenait d*étre résolu en conseil. Yauban envoie alors a nûnistre tout un plan d'ensemble, et recommande 'emploi de bateaux plats armés de mortiers et naviguant mr les marais qui entourent la ville de presque tous les côtés. L^innovation était bardie. Jusqu'alors rartillerie n'aTait été employée qu'à poste fixe, et le tir des canons sur nn plan mobile était regardé par les hommes du métier comme absolument impraticable. Louvois cependant adopta cette idée avec empressement et donna Tordre de préparer à Oudenarde, dans le plus grand secret, une flottille de galiotes et de bricks, armés selon le système de Tauban. Les expériences eurent lieu devant le ministre, et elles réussirent à souhait. Il s'empressa d'informer Tauban de Theureux succès de sa découverte. « Ce mot Cft pour TOUS dire, lui écrit-il le 13 novembre, que j'ai vu liier l'épreuve de la redoute flottante. Elle n'avait que doQze pieds de lai^e sur vingt de long; il y avait cinq pièces de canons dessus , sur des affûts marins , dont trois de deux lirres et deux d'une livre, et pour le moins quarante-cinq hommes, sans qu'elle prit plus de cinq pouces d'eau; il en restait encore quatre hors de l'eau, et toute cette machine ne pesait point plus de seize cents livres : c'est-à-dire quUl n'y a pas de charrette qui ne la voiture partout; et, pour la mettre à l'eau et en état de porter le canon, il ne faut pas plus de temps que pour écrire ce
Mlet'
^ lionvois, qui avait parfaitement compris l'importance
\ extrême de la prise de Gondé dont dépendrait le succès
de tontes les autres opérations, s'était rendu en Flandre
* LouToU à Yavban. (Dépôt de U ^erre.)
iOS HISTOIRE DE VAUBAlf.
pour surveiller par lui-même les préparatifs du si^. Enfin, lorsque les approvisionnements parurent suffisantS| Tarmée royale, composée de cinq corps commandés par le maréchal de Rochefbil, secondé par Gatinat, le maréchal de Luxembourg et le maréchal de Navailles, ouTiit la campagne en marchant sur Condé. Le roi s'était réservé le commandement de Tarmée de Flandre , forte de cinquante-trois bataillons d^infanterie, de cent vingt-denx escadrons de cavalerie , et de cinquante bouches à fen. Monsieur , cinq maréchaux de France : Créqui , Scfaomberg, Humière, la Feuillade ,' le comte de Lorge; trois lieutenants généraux, sept maréchaux de camp et dixneuf brigadiers servaient sous le roi. Jamais on n'avait tu un si nombreux état-major. Les troupes se dirigèrent par corps détachés sur la frontière, formant deux lignes de bataille s'étendant de la mer à la Lys et de la Sambre i la Moselle. En même temps. on transportait ostensiblement des vivres et des munitions du côté d'Aire, d'Tpres, de Mons et de Luxembourg. L'ennemi , croyant à l'attaque d'une de ces places, fortifia leurs garnisons et se disposa à la résistance. Soudain on apprit que l'orage ne menaçait plus Luxembourg, et que le maréchal de Créqui venait d'investir Condé le 17 a\Til. Vauban se mit à l'œuvre sans perdre un instant. Le 18, neuf mille travailleurs commençaient les lignes de circonvallation, et le lendemain les batteries étaient installés. Le 21, Louis XIV prit en personne le commandement des troupes et ouvrit la tranchée. Avec les moyens d'exécution dont disposait l'armée royale et la direction de Vauban , la défense de la place de Condé ne pouvait être ni longue ni difficile. Le 26, la ville capitula, après cinq jours seulement de tran-
:liée ouverte et trois jours d'une canonnade bien dirigée ({QÎ avait détruit tous les ouvrages avancés. La capitula- Uon à peiné signée, Vauban quitte immédiatement Condé pour courir à Farmée de Monsieur. Celui-ci venait de mettre le siège devant Bouchain. Dans la nuit du 6 an 7 mai, la tranchée fut ouverte, et notre artillerie ou- Tiit un feu formidable qui réduisit les ouvrages avancés sans que les assiégés aient pu les défendre. Du 7 au II, rartillerie envoya plus de neuf mille projectiles dans la place. Dès lors, Tissue du siège n'était plus douteuse, et Yauban pouvait annoncer à Louvois ce nouveau succès : ■ Nous sommes absolument maîtres, lui écrivait-il, de tous les dehors. De quelque manière que la chose tourne, j'espère. Dieu aidant, qu'avant qu'il soit vingt-quatre heures, Bouchain sera au roi, ou que du moins nous aurons trois ou quatre mineurs attachés sur ce corps de la place. Béjouissez-vous, Monseigneur, puisque tout va le mieux du monde, et surtout empêchez que le roi ne combatte. J'ai cinq ou six ingénieurs blessés ; ils ont tous fait des mer^'eîiies, et il ne se peut rien voir de plus vigoureux que tous ces gens-là. La lassitude et l'abattement où je suis m'empochent de vous en dire davantage. Le régiment des fusiliers est le plus brave régiment du monde, à compter depuis le dernier soldat jusqu'au premier officier.» Vauban ne s^était pas trompé dans ses prévisions. Le 11, dans la soirée, le gouverneur de Bouchain demandait à capituler.
Après avoir donné les indications nécessaires pour l'exécution des travaux de défense de la place conquise, Vauban vint diriger les opérations du siège d'Aire dont l'investissement avait eu lieu dans les premiers jours de
iiO HISTOIRE DE VAUBAN.
juillet. L'artillerie joua dans ce siège un râle décisif. C'était la première fois que Ton rëunisssait sur un seul poiot une pareille quantité de bouches à feu. Les bombes surtout firent de grands ravages. A la date du 30 juillet, Louvois, très-frappé de la supériorité de notre artillerie sur celle des ennemis, écrit au roi : « L'artillerie fut si bien servie hier que Ton tira plus de trois mille coups de canon qui démontèrent la plus grande partie des piécei des ennemis et labourèrent fort leurs travaux. On tin cinquante ou soixante bombes dans la journée qui, hon deux ou trois qui crevèrent en Tair, tombèrent toutes dans la ville ou dans les travaux des ennemis, dont ane mit le feu au petit magasin à poudre qu'ils avaient dans leur demi-lune, et à plus de trois mille grenades. M. de Vauban assure que Votre Majesté peut compter la prise de cette place abrégée de sept ou huit joursx d'hier et d'aujourd'hui... »
Plus loin, Louvois revient encore sur cette même iàét et ne peut se lasser d'admirer les effets produits par notre artillerie : « On a tiré, ajoute-t-il, depuis neuf heures da soir jusqu'à minuit, deux cents bombes, dont plus décent quatre-vingt-dix ont fait leur effet dans la ville ; il n y a rien d*égal à l'adresse de nos canonniers. Gomme il n'y a plus de grandes villes à attaquer dans les Pays-Bas, je crois que Votre Majesté ne peut mieux faire que d avoir deux yimipaguies de bombardiers, parce que si ces vingt mortiers pouvaient être servis continuellement, on détruirait assurément une ville en trois jours, ou Ton obligerait une bourgeoisie à se révolter V •
* I.ou\oîi «u roi. (Dôpôc de \a guene.'^
■ Gomme on le voU par ces derniers mots , I.ouvois ÎDaugurait celle horrîMe théorie du " moment psycliologique • que d'impitoyables ennemis devaient un jour retourner contre nous. Les conseils de Louvois ne furent, d'ailleurs, que trop suivis, et Louis XIV ne tarda pas k partager l'enlliousiasme de son ministre pour le bombardeinent. A partir de ce moment, la « bombarderie r , comme Od disait alors, sera l'acccompagnemeat obligé de lous les siëges, et pour donner libre carrière à sa nouvelle passion , Louvois fouler» aux pieds les sentiments d'bumanité et de justice qui jusqu'alors avaient prévalu dans les guerres antérieures. Nous verrons dans le cours de ce récit comment Vauhan entendait la «bombarderie ■ , et dans quelle mesure il entendait se servir de ce moyen extréme.
Qnoi qu'il en soit, la ville d'Aire ne pouvait tenir longtemps sous ce déluge de Feu. Le 31 juillet, la garnison se rendait à discrétion et sortait de la place avec les bonneurs de la guerre. Ainsi se réalisait de point en point le programme tracé par Vauban à l'ouverture de la campagne. La prise de Condé , de Roucbain et d'Aîre assurait fc la France un front de places fortes peu étendu et par conséquent d'une défense facile. Restait à s'emparer de Valenciennes, qui complétait et commandait l'entrée de Ce • pré carré » indiqué par Vauban dans son mémoire.
La saison n'était pas encore très-avancée, et l'on pouvait terminer par un coup d'éclat une campagne si brillamment commencée. Mai» Louis XIV résolut de se porter BU secours de Maëstricht , qu'assiégeait depuis quarante jours le prince d'Orange sans pouvoir venir à bout de l'indomptable héroïsme du gouverneur Calvo. Scbomberg se présenta devant les lignes hollandaises; mais déjà
lis HISTOIRE DE YAUBAN.
Tannée du prince d'Orange avait levé le siège pour ériter d'être prise entre deux feux. On fut moins heureux devant Philisbourg, que les alliés assiégeaient depuis le i mois de juin. Luxembourg, chargé de débloquer la place, échoua dans cette entreprise, et, le 9 septembre, la ville capitulait après une longue et belle défense qui honorait la garnison et son commandant, le brave et énergique Du&y. Le siège de Yalenciennes fut remis à la campagne suivante.
Pendant que les armées belligérantes se reposaient dans leurs quartiers d'hiver des fatigues de la campagne, Yauban, au contraire, déployait toutes les ressources de ; sa merveilleuse activité. Blessé d'un coup de feu au siège î d'Âirc, il avait à peine interrompu son service à la tranchée, et, la ville prise, il s'était rendu, sans prendre un joorde repos, sur les frontières de l'est pour inspecter les trayaux entrepris pendant l'été. De bonne heure, il veut être prêt, car la campagne prochaine s'annonce plus rude et plus féconde en résultats que la précédente. Il presse Louvob de lui envoyer ses instructions, et le ministre ne lui répondant pas sur ce point, il lui écrit une seconde fois de Nancy,le 6 janvier : « Comme il pourrait bien arriver que vous me donniez un rôle dans la comédie que vous préparez, faites du moins que je le sache de bonne heure, afin que j'aie le temps de l'étudier. Les petites pièces sont jouées; vous n'en avez plus que de grandes ; c'est pourquoi il est bon que les principaux acteurs y soient de longue main préparés. » Soit qu'il ne fût pas encore fixé sur son plan de campagne, soit qu'il hésitât à confier à un courrier les secrets des opérations projetées, Louvois répondit d'une façon évasive, en disant que le roi avait l'intention de Coiire
deux sièges k la Fois, lors de son retour à Cette répi
j'it lui doi
;rait ses instructions Paris, c'est-à-dire vers le 15 février, faisait pas le compte de Vauliati,
li cette fois-ci se lâcha sérieusement et
repi
londit i
nistre sur un ton de mauvaise humeur bien diFFérent de la familiarité respectueuse (ju'il emploie ordinairement.
■ II ne faut pas s'attendre, écrit-il, de me voir à Paris devant le 17 ou le 18 de ce mois (février), quelque çffort queje puisse faire. jVu reste, ce sera un très-prand agrément pour moi d'arriver au camp avec des chevaux sur les dents, et moi n'en pouvant plus, dans le temps qu'il faut entrer dans les Migues horribles d'un siège. C'est une i chose assez curieuse de voir que tout le monde sait ce que vous voulez faire, et qu'il n'y a qu'à moi qu'on en fasse un secret; apparemment que j'y dois (aire un personnage inutile, et que mes avis doivent être comptés pour rien. Dieu en soit loué! Je ferai mou devoir, mais je me donnerai bien de garde de prendre sur moi ce que j'ai fait aux autres sièges : de cela je vous en réponds'.»
De la part de tout autre, cette boutade eût probablement été très-mal accueillie, et son auteur n'aurait pas tardé à ressentir les effets du courroux de l'irascible ministre; mais Louvois savait bien qu'une fois le premier moment de mauvaise humeur passé, il retrouverait son fidèle lieutenant plus zélé que jamais pour le service du roi. Dans le courant de février, Vauban se rendit à Paris, . où i) ne resta que le temps strictement nécessaire pour prendre les instructions du ministre et se concerter areo
' Vaulia.
i LouvaU. (DÉpbt de h qnerre, 568.)
lui sur les opérations à suivre. Les conférences tennine^^t il regagna en poste la frontière.
Cependant, rien n*annonçait que les opérations dussent reprendre avant le printemps. La cour et le roi, absorbés par des fêtes continuelles, semblaient n'avoir d'autres préoccupations que de jouir en paix des plaisirs dont Saint- Germain était le tbéàtre. Gomment, d'ailleurs, songer à entreprendre une guerre de siège en plein hiver, alors que les pluies et les neiges avaient détrempé les routes et interrompu les communications sur plusieurs points? La tranquillité était complète, et les ambassadeurs des cours étrangères ne manquaient pas d'entretenir leurs gouvernements dans la plus profonde sécurité. Tout à coup, on apprit que Louis XIY venait de quitter inopinément Saint- Germain, pour prendre le commandement de l'armée qui avait investi Valenciennes le 1*' mars, « en dépit du plus effroyable temps qu'on puisse voir ^ » . Ce fut un coup de théâtre.
L'armée royale, commandée par les maréchaux d'Humières, la Feuillade, de Schomberg et de Luxembourg, comptait un effectif de plus de cinquante mille hommes bien armés, et pourvus d'un matériel de siège considérable. Yauban dirigeait en chef les opérations du génie.
Située sur les bords de l'Escaut et du ruisseau de Bonel, qui la partagent en plusieurs sections, et permettaient aux assiégés d'inonder les environs ; enveloppée d'une immense ligne de fortifications, bien pourvue de vivres et de munitions, commandée par un homme d'une haute valeur, le marquis de Richebourg, la place de Valenciennes était
' Louvois au roi.
HISTOIRE DE VADBAN. 115
regardée comme imprenable. Sa garnison ne comptait pas moins de vingt-cinq mille hommes d'infanterie et de mille deux cents cavaliers, soutenus par une nombreuse milice composée de bourgeois de la ville auxquels les Espagnols avaient promis, pour les exciter h prendre les armeii, ime complète exemption d'impôts pendant douze ans.
Telle était l'étendue de la place et de ses défenses ex~ térieures, que les travaux d'investissement n'exigèrent pas moins de neuf journées. Trois attaques furent dirigées simultanément; mais une seule était sérieuse, et devait être poussée Jusqu'au bout: c'était l'attaque de la porte de Douai, commandée par le roi en personne. Ouverte dans la nuit du 9 au 10 mars, la tranchée fut menée avec une telle activité que, le lendemain, une partie de l'artillene était mise en batterie et ouvrait le feu contre la place.
La pluie tombait sans interruption, taisait fondre la neige, détrempait le sol et imposait aux soldats des fatigues extraordinaires. Vauban se multipliait et communiquait à tous l'ardeur dont il était animé. Bientôt la tranchée atteignît le pied des glacis du chemin couvert qui enveloppait un ouvrage couronné, flanqué de demilunes en terre. Derrière ces obstacles se dressait une demi-lune en maçonnerie protégée par un formidable ouvTage appelé le Pâté. C'était une ancieime fortification s'éteudant jusqu'au bord d'un grand fossé au fond duquel coulait avec rapidité un des bras de l'Escaut.
Le 16, le roi prit ses dispositions pour l'attaque du chemin couvert. La garde de la tranchée fut contîée aux gardes-françaises et aux régiments de Picardie et de Soissons. Les mousquetaires et les gardes-françaises à cheval devaient former le corps d'attaque. On se disposait à
lU HISTOIRE T' ^iN.
lui sur les opérations à -= >fge. La veille, Vaub
il regagna en poste la ,yjjia jour. Le roi, le d^
Cependant, rien n >'>mbattirent cette innova'
reprendre avant le y'^f^frit la parole pour déveloi^
par des fêtes contî y-.^ raioir qu'il ne s'agissait plus
occupations que , '^^i^ -^dents, de lancer sur les ou-- Ocrmain était! ^'>^iiiiWe combattants, mais bien tout treprcndre u -• ' .v i^'^unent éviter la confusion? comment les pluies f /*^'//^fcottitnent surveiller Tensemble d'une terrompr /''"Jt. '^^ plusieurs points à la fois? Donner tranqui' >^^ -ki^^ c'était le moyen de régulariser l'emétran/ ^^/^r^'empécher qu'une partie des assaillants nen* ' •^■^/w/re» comme cela s'était vu si souvent. Il ap '^ Zêfià^ l'ennemi, qui ne pouvait s^attendre à une ç ^^*^-iijour, et l'accabler en opposant des troupes j^ .jiieD reposées à des postes fetigués par une nuit t^^^ et détrempés par la pluie. La nuit, selon
rL élèvent les braves au-dessus d'eux-mêmes.
^toutes les objections, Vauban répondit avec tant de
^ persuasive que le roi se rendit à ses raisons. Les ^^baux, à demi convaincus, s'inclinèrent devant la jjÀ^on souveraine, et l'attaque de jour fut résolue'.
pendant la nuit du 16 au 17, le canon tonna sans inter-
I X«'e&périence ne fit que conformer Vauban dans son opinion sur j0i attaques de nuit. En 1687, il écrivait à Louvois :
• Dans toutes les entreprises de nuit périlleuses, il n*y a jamais que jff braves d'ordinaire, et en petit nombre, qui fassent leur devoir, tous les autres, en bien pluâ{;rand, se cacbent tant qu'ils peuvent, ou ne vont qu'autant qu'ils sont éclairés et vont mal. » (Dépôt de la guerre.)
Je ^j^ de Gommincs, n'a point de honte. Le grand f^^JoA du maître contiennent les lâches, animent le^
^-e espagnole, s*attendant à être attaquée, ^d nuit en armes sous une pluie battante. Au ^ jour, la canonnade cessa, un grand silence se fit
. ^s tranchées, et les Espagnols, persuadés qu^ils ne
aient pas attaqués, rentrèrent dans leurs cantonnements. Les troupes royales étaient divisées en deux corps. Une partie de Finfanterie et les mousquetaires gris, commandés par M. de Forbin, formaient la droite; les mousqoetaires noirs, sous la conduite de M. de Janville, et les grenadiers de la maison du roi, formaient la gauche. Le marqnis de la Trousse, maréchal de camp, commandait enchefFattaque de gauche, et M. de Saint-Giran celle de droite. Les régiments des gardes et de Picardie venaient eorësenre, prêts à se porter sur les points les plus menacés. I«e maréchal de Luxembourg, commandant en chef, se plaça entre les deux colonnes d*assaut. Neuf coups de canon devaient donner le signal de Faction .
A huit heures, le roi, entouré de toute sa maison, monta , à cheval, et au signal convenu les troupes sortirent des tranchées et s'élancèrent sur le chemin couvert. Surpris par une attaque si soudaine, les Espagnols ne résistent pas à rimpëtuosité du premier choc et se replient sur Fouvrage à couronne. Les mousquetaires les suivent, pénètrent dans Fouvrage et passent au, fil de Fépée les défenseurs qui essayent vainement de résister. Le désordre se met dans les rangs des Espagnols; les mousquetaires poussent les fuyards Fépée dans les reins et escaladent le PAié* Ils s^aperçoivent alors qu'ils ont été trop loin et qu'ils se sont témérairement engagés entre le Pâté et la porte de la ville dont le pont-levis est levé. Pendant ce temps, les gardes-^nçaises sont restés en arrière pour
118 HISTOIBE DS VAUBAN.
établir des logements dans la demî-lnne. Il fiiot à tout prix sortir de cette situation critique ayant que rennemî ait le temps de se reconnaître. Ils ne sont plus que cinquante, tant mousquetaires que grenadiers ; quatre volontaires les ont suivis. Deux grenadiers brisent à coups de hache une porte donnant accès sur une plate-forme qui communique par une arcade aux remparts de la ville. Les mousquetaires s^engagent dans cet étroit passage, font sauter la porte qui défend Feutrée de la plateforme, franchissent Tarcade, s'élancent sur le rempart et descen^knt dans la ville par un escalier du chemin de ronde. Les dix ou douze premiers courent au corps de garde que les ennemis ont abandonné, et abaissent le pont-levis.
M. de Moissac, cornette à la première compagnie des mousquetaires, qui était resté entre le Pâté et le fossé du rempart, saute le premier sur le pont, et, suivi dequet* ques-uns de ses hommes, s^engage résolument dans la .ville par la porte d'Anzin. Mais Tennemi, revenu de sa stupeur, sVst formé en bataille; un escadron de dragons chaîne les assaillants. Avec le plus grand sang-firoid, les mousquetaires se retranchent derrière des charrettes renversées, tandis que leurs camarades montent dans les maisons et font pleuvoir une grêle de balles sur les ca* valiers. Les grenadiers qui ont suivi les mousquetaires sur le rempart retournent deux pièces de canon et ouvrent le feu contre la cavalerie ennemie. Les E^[>agnols, croyant avoir afliEiire à Farmée tout entière, se débandent, tournent bride et s*enfoient au galop en semant partout répouvante. Les généraux courent à Thôtel de ville, où sont déjà réunis les magistrats municipaux. On décide de rendre la ville pour éviter aux habitants les horreurs d'un
HISTOIRE DE VAUBAN. il9
assaut, et la chamade est battue au moment où le maréchal de Luxembourg entrait dans la rue d' Anzin à la tète de deoxr^ments d'infenterie.
Le roi avait vu les mousquetaires enlever la demi-lune, mais il croyait l'action à peine engagée , tant les événements s'étaient succédé avec une vertigineuse rapidité. Un aide de camp de Luxembourg lui apprit en même temps les péripéties de la lutte et la reddition de la place. Aussitôt il se porta dans la ville, reçut les magistrats et déclara qu'aucun habitant ne serait lésé. Le pillage avait déjà commencé sur quelques points, mais il cessa aussitôt, et les troupes prirent possession de leurs quartiers, sans <]u'on ait eu à déplorer le moindre excès. La garnison sortit de la place avec les honneurs de la guerre.
C'est ainsi que tomba, gracia un coup de main dont les annales de l'histoire n'offrent peut-être pas'd'exemple, cette ville formidable qui aurait pu tenir en échec pendant de longs mois mie armée entière. Le succès dépassait toutes les espérances, et aucun deuil ne venait troubler la joie d un si beau triomphe. L'attaque avait été menée avec tant de rapidité et de bonheur qu'elle n'avait coûté la vie qu'à trois mousquetaires et à quarante fantassins. Jamais plus brillante victoire n'avait été moins chèrement achetée. L'expérience tentée par Vauban avait donc pleinement réussi, et dès lors, on cessa — sauf de très-rares exceptions — de donner l'assaut pendant la nuit.
Valenciennes était à peine en notre pouvoir que Louis XIY y sans laisser aux alliés le temps de se reconnaître, courut investir Cambrai le 22 mars, tandis que Monsieur mettait le siège devant Saint-Omer. Vauban si^ait suivi le roi. Louvois, dans sa correspondance avec
13» HISTOIRE DE VAnBAN.
Courliii, ambassadeur à Londres, nous a laissé un Pidèie
et curieux récit des opérations du siège:
H Cainbi-aiuété investi il y a eu lundi huit jours, écrivait tiouvoîs ; l'on a employé jusqu'au samedi à s'établir et k parfaire les lignes où huit mille pionniers picards ont travaillé. Dimanche (28 mars), ou a ouvert la tranchée du côté de la porte Notre-Dame, c'est-à-dire le long de l'Escaut, le laissant à droite ; on a l'onimencé, la même nuit, une batterie au delà de l'Escaut, qui voit à revers les dehors et les remparts de la ville de ce côté-Iii, Ce même soir, ayant eu à parler à Sa Majesté, je l'allai chercher à l'endroit où les troupes qui devaient monter la tranchée avaient leur rendez-vous ; et comme il y a assez loin du quartier du roi, je n'y arrivai qu'à la nuit fermée i on me dit que le roi était sur la contrevallatîon, qui est en cet endroit fort proche de la place. A la barrière, je ti-ouvai le guet des gardes du corps, dont les officiers me dirent que le roi était allé à la garde de la (.avalerie; j'allai jusque-là, où j'appris que Sa Majesté était avec Vauban à cheval, à la léte des travailleurs, où je ne jugeai pas à propos de l'aller trouver, et m'en revins à la barrière, où, après l'avoir attendu une heure, je le vis revenir. Je vous dis ceci en passant, afin que vous partagiez un peu l'inquiétude que me donnent de pareilles curiosités.
« Le mai'di matin, la batterie de dix pièces, au delà de l'Escaut, commença à tirer; le mercredi matin, une de six était à trois cents pas de la contrescarpe; et jeudi matin, une de sept à cent pas. Jeudi, à minuit, on a attaqué la contrescarpe, où l'on n'a trouvé personne ; on s'y est logé, et l'inquiétude ayant pris aux grenadiers du régiment du roi de voir où étaient les ennemis, ils sont
al{& en parti dans les dehors ; ving;t d'entre eux ont rencontré deux cents hommes dans une espèce d'ouvrage couronDé qui couvre le château de Selle; ils les ont poussés jusqu'à la porte de la ville que Ton a incivilement ^ fermée au nez des grenadiers du régiment du roi, qui ont rapporté sept habits de soldats ou d'officiers qu'ils ont tués, et ramené deux prisonniers par lesquels nous avons appris que le gouverneur avait résolu de faire retirer toute sa cavalerie dans la citadelle, tuant les chevaux dans la ville auparavant que de la quitter, à la réserve de dix par compagnie. Cette résolution pourra bien abréger la défense de la citadelle de quatre ou cinq jours, par la quantité de gens qu'il y aura dedans qui seront assurément d'avis de se rendre, dès que les bombes y pleuvront et ruineront un corps de cavalerie considérable après la perte ducpiel, et de ce qui est dans Saint-Omer, M. de Villa-Hermosa ne saurait avoir en campagne, en tirant toute la cavalerie qu'il a dans ses places, plus de mille ou douze cents chevaux ou dragons. Il me reste à vous parler de ce que le siège a coûté au roi. Jeudi au matin, que j'en suis parti, il y avait dix-neuf hommes à l'hôpital ; on m'a mandé qu'il n'y en avait eu que cinq ou six de blessés à Tattaque de la contrescarpe; ainsi il sera vrai que la réduction de la ville de Cambrai n'aura pas mis cinquante bommes hors d'état de monter la garde pendant huit jours*. »
Le jour même où Louvois écrivait cette lettre, la ville de Cambrai demandait à capituler; mais la garnison, réfugiée dans la citadelle, se disposait à opposer une éner-
^ LoQiroU k Coortio. (Dépôt de la gurre.)
itt HISTOIRE DE YAUBAN.
gique résistance. Il Sedlut recommencer mi nouveau siège plus rude que le premier. Le 1 1 , nos troupes emportèrent les dehors après un combat meurtrier, et quelques jours après M. du Metz, commandant de Tartillerie, proposa de donner Tassaut à une demi-lune établie sur le derant de la citadelle. Yauban combattit ce projet en disant que les travaux d'approche n'étaient pas assez avancés, et qu'en admettant même que Ton chassât Tennemi de la demilune, il serait impossible de s'y loger. « Sire, dit-41aa roi, vous y perdrez tel honune qui vaut mieux que la denùlune. » Mais le hardi coup de main de Yalenciennes disposait mal Louis XIY à écouter les conseils de la sagesse. On résolut de tenter l'attaque. Grâce à la valeur des troupes, l'ouvrage fut emporté ; mais l'ennemi revint à la charge, et les nôtres, qui n'avaient pas eu le temps d'y établir des logements souS le feu de la place, fdrenl ramenés dans la tranchée, laissant bon nombre de morts sur le terrain. Louvois s'empressa de reconnaître que cette « disgrâce » eût été évitée si Ton avait écouté les avis de Vauban,et le roi lui dit : « Une autre fois je vous croirai.! Heureusement le mal n'était pas irréparable; Yaui>aD s'employa à pousser les travaux et à envelopper l'ouvrage. Au moment opportun, la demi-lune fut emportée presque sans perte. « Nous avons pris la demi-lune fort sagement, écrivait Louvois, et je ne crois pas qu'on y ait perdu quinze hommes tués ou blessés. «
Les ouvrages extérieurs enlevés, l'artillerie ouvrit le feu sur le corps même de la citadelle. « Dès le soir d'auparavant (le L5 avril), écrivait Louvois à Gourtin, douze pièces de canon, c'est-à-dire six sur chaque fiace, entreprirent de faire une brèche au bastion de la droite; le 16,
HISTOIRE DE VAUBAli. i«3
sur les deux heures après-midi, elles firent tomber l'angle du bastion et dix toises de chacune des laces ; on tira cinq miUe coups de canon, depuis le 15 à Tentrëe delà nuit jusqu'au 16 à soleil couché. Il y avait treize on quatorze pièces de canon qui voyaient la brèche, qui n^y laissaient paraître personne sans être emporté ; et plusieurs fois l'on fit monter cinq ou six grenadiers qui, criant : « Tue ! tue! » obligeaient le bataillon qui défendait la brèche à se montrer et à s*exposer au feu de cette artillerie qui était pointée dessus. »
Pendant deux jours, Tartillerie ne cessa de tonner, et bientôt, la brèche étant praticable, il devint évident que iâ place n^était plus tenable. Les courtisans s'irritaient de la longueur d'un siège rendu plus lîgoureux par des pluies firéquentes, et Louis XIV s'étonnait d'attendre si longtemps devant une citadelle dont la résistance avait tl*oiiipé toutes les prévisions.
Dans les conseils du roi, on émettait Tavis de ne pas attendre les offres de capitulation que ne pouvait pas manquer de faire le gouverneur, et d'entrer dans la cita* •délie par la brèche , sans accorder de merci à ses défenseurs. Louis XIV était trop disposé à châtier l'insolence des Espagnols pour ne pas prêter l'oreille à des conseils si conforma à ses désirs. Seul, Yauban fit entendre la voix de l'humanité et de la raison : « Sire , dit-il au roi, la ville sera prise, mais elle coûtera plus de sang. Pour moi, Sire, j'aimerais mieux avoir conservé cent soldats à Votre Majesté, que d'en avoir ôté dix mille à l'ennemi. » En même temps il écrivait à Louvois en feisant ressortir avec une admirable logique les raisons politiques et militaires qui militent en faveur de sa proposition. La lettre
de Yauban doit être citëe en entier, parce que les sentiments qui y sont exprimés honorent à jamais son auteur:
«Je ne crois pas, Monseigneur, que les ennemis k fassent longue (la résistance), et, quelque mine qu'ils tiennent, je suis le plus trompé du monde si dans très-peu de temps ils ne vous font pas parler de capitulation. Gomme le roi m'a témoigné avoir intention de les fiiire prisonniers de guerre, je crains avec raison qu^il ne persiste dans cette pensée, d'autant que ce serait nous attirer de la besogne pour cinq ou six jours de plus, voire de dix, et de sept à huit cents hommes de perte ; outre que les troupes du roi ont besoin de quelques semaines de repos, sa cavalerie de rafraîchissement et de beaucoup de réfection. Sa Majesté doit songer que Ton va entrer dans de grandes af&ires du côté de TAlIemagne, où elle aura besoin de toute la vigueur et du bon état de ses troupes; à quoi j'ajoute que la conservation de cent de ses sujets lui doit être beaucoup plus considérable que la perte de mille de ses ennemis. A tout ce que je viens de direjV jouterai, avec la franchise naturelle que Dieu m'a donnée, que je ne prendrais pas grand plaisir à me trouver assiégé dans une place où, par droit de représailles, on me fit prisonnier de guerre, attendu que c'est la condition du monde que je dois le moins désirer, par des raisons que vous savez aussi bien que moi.
« Il n'y a point de jour présentement que le simple commerce de la tranchée, sans aucune action, ne nous coûte cinquante hommes, Tun portant l'autre, et cela durera tout autant que le siège ; jugez du reste '... «
^ Vauban à Louvois. (Dépôt de la guerre.)
L opinion de Vauban prévalut dans les conseils du roi, et lorsque le gouvemeur demanda à capituler le 17, le roi lui accorda les honneurs de la guerre. Les assièges défilèrent sous les yeux de Tarmée royale rangée en batail/e sur les glacis de la citadelle. Le gouverneur , blessé i la jambe d^un éclat d'obus, sortit le dernier, étendu sur un brancard ; le roi s'avança vers lui et le complimenta sur sa valeur et sa fermeté.
Le lendemain, jour de Pâques, le roi fit son entrée solennelle dans la ville et assista au Te Deum chanté dans la cathédrale. Vauban était déjà parti pour Saint-Omer qu assiégeait Monsieur, et qui se rendit le 19 avril. 11 accompagna ensuite à Dunkerque le roi, qui le chargea des travaux du port.
Le séjour de Vauban à Dunkerque fut de courte
durée. Après quelques jours consacrés à Tinspection
des travaux, il reçut Tordre de rejoindre le maréchal
d'Humières, qui venait de mettre le siège devant Saint-
Ghisiaîn.
Le maréchal d'Humières avait à sa disposition vingt bataiUons et vingt-deux escadrons. Une réserve de vingt bataillons cantonnés à Gondé devait prêter main-forte dans le cas où le duc de Villa-Hermosa, commandant Tarmée ennemie, tenterait une diversion. D'Humières avait demandé au roi de détacher Vauban pour diriger les opérations : « Sa Majesté, lui répondit Louvois , trouve bon qae vous meniez M. de Vauban avec vous ; mais elle vous recommande fort sa conservation, et de ne point sonBm qu^il se charge de la conduite de la tranchée, laquelle Sa Majesté désire que le chevalier de Montgi- ▼rault conduise avec les ingénieurs que M. de Vauban
nommera pour servir sous lui. Vous savez assez le d<^ plaisir que Sa Majesté aurait, s'il arrivait qpelque in* convénient à mondit sieur, de Yauban, pour qu^il soit inutile que je vous recommande sa conservation, et de vous servir de votre autorité pour empêcher qu'il ne se commette. »
Louvois était d'avis de bombarder la place, mais oe moyen barbare n'était pas du goût de Yauban, qui ré^ pondit au ministre, par une lettre datée de Touniai : « Si Dieu me prête vie et santé, vous serez tous les jours averti de ce qui se fera à la tranchée. Je crois que nous ne nous servirons guère de balles à feu. Le brûlement des maisons, dans un lieu où les plus forts ne sont pu intéressés à leur conservation, ne hâte guère la prise des places ; témoin la citadelle de Cambrai, et toutes les places que nous avons assiégées jusqu'à présent. Ce nestpis que, le [bur d'une grande attaque, je ne &sse grand ëtit de m'en servir, mais c'est seulement dans la vue d*occur per le bourgeois. Au surplus, nos mesures sont bien prises; et si Dieu nous donne un peu de beau temps, j'espère que le roi sera content de notre petite expédition ' . »
TiC 2 décembre, à la pointe du jour, la ville de Saint- Ghislalu était investie par les troupes venues du côté de Jcmmapcs. Le soir même, un détachement d'infiuiterie, soutenu par les dragons de Fimarcon attaqua, par trois côtés différents la redoute de Baudour et l'enleva sans que remuuni eût opposé une bien vive résistance. Les journées suivantes furent employées à détourner le cours
* 30 novembre. (Dép6t de la guerre.)
de la Haisne et à travailler aux lignes de circonvallation. Le froid était devenu très-vif, et les troupes souffrirent craellement pendant les nuits de garde à la tranchée. •Le froid est horrible, écrivait Yaubanle 5 décembre, et nous transit tous ; mais encore vaut-il mieux que la pluie ; et s'il continue, je ne désespère pas de faire prendre Saint-Ghislain d'assaut quatre jours plus tôt que nous ne ferions de toutes autres façons '. »
Le gouverneur de la place prévint Tassant. Le 10, il fit battre la chamade et demanda à capituler. La reddition de Saint-Ghislain donna lieu à une méprise plaisante qui toonia k la confusion de M. de Yilla-Hermosa. Ce général, qui s^était avancé jusqu'à Mons, n'entendant plus le bruit du canon , s'imagina que son mouvement en avant avait eu pour résultat de fisiire déguerpir l'armée assiégeante, « ce qui lui fit trouver qu'il avait bien à remercier Dieu de ce qn^il avait obligé M. le maréchal d'Humières de lever un siège si avancé ' » . Sur ces entrefaites , un offider finançais ayant été fait prisonnier par un parti espagnol, le duc de Yilla-Hermosa le fit venir pour le ques-? tionner sur le déplaisir du maréchal d'Humières d'avoir Ai contraint de lever le siège. « Le capitaine lui répondit qu'en effet le siège était levé depuis quinze ou seize heures, puisque ledit sieur maréchal était mattre de Saint-Ghislain. Son Excellence n'en voulut rien croire f abord; mais enfin le capitaine lui dit tant de particularités qu'il connut qu'il disait vrai. Il fit en même temps assembler le conseil de guerre et battre la générale , et à
1 Kulletin de Vauban, 5 décembre. (Dépôt de la guerre, 515.) ' LoQToU à Barillon. (Dépôt de la guerre, 534.)
onze heures da matin il partit pour aller à Soiçnies par le plus abominable temps que Ton ait jamais vu ' . »
Cependant la coalition, malgré les revers qui Taccablaient de tous côtés, ne perdait pas courage, et, contrairement aux usages des guerres précédentes, Fhiver n'avait pas ralenti les opérations des belligérants. La prise de Saint-Ghislain fut le signal d'un redoublement d'ardeur du côté de la France. Dans les premiers jours de Tannée 1678, Louis XIV résolut de frapper un grand coup et de diriger toutes ses forces sur la Flandre, poar enlever aux ennemis les quelques places qui leur restaient. Ypres, Mons, Namur, furent investis à la fois; mais cette grande démonstration cachait une feinte. Tandis que les alliés réunissaient leurs forces disponibles pour secourir les places menacées, le roi se portait rapidement sur Gand, à la tète de quatre-vingt-quatre escadrons et de soixante-sept bataillons. La ville, insuffisamment fortifiée et presque dépourvue de garnison, ne pouvait tenir bien longtemps. Vauban fit ouvrir la tranchée le 5 mars au soir, et le 10 la ville et le château capitulaient sans avoir op()osé beaucoup de résistance. Lorsque la garnison sortit, le gouverneur don Francisco de Pardo, « vieil et barbu' • , s'approcha de Louis XIV et lui fit ainsi son compliment : « Je viens rendre Gand à Votre Majesté; c'est tout ce que j'ai à lui dire '. »
La reddition si rapide d'une ville aussi considérable que Gand produisit dans toute l'Europe un étonnement voi-
' Louvois à Harillon. (Dépôt de la guerre.)
'^ Louvois au maréchal de Navailles. (Dépôt de la guerre.)
^ llorssKT, Histoire de LouiH>is.
HISTOIRE DE YAUBAN. 129
sîn de la stupeur. La coalition comprit que la lutte était devenue impossible contre un ennemi qui se jouait aind des obstacles et qui poursuivait, en dépit de la rigueur de la saison, sa marche triomphale à travers les provinces conquises. De notre côté, Tétonnement n'était pas moins grand. Les imaginations étaient confondues de la vertigineuse rapidité avec laquelle étaient con* doites les opérations de la campagne. Dans une lettre adressée à Louvois, le maréchal de Navailles s'est feit Técho de Topinion de Tarmée tout entière. « Nous avons appris la réduction de Gand presque aussitôt que le siégé, écrivait le maréchal. La marche de Sa Majesté du côté de TAllemagne, et Tinvestiture de quatre ou cinq grandes places de Flandre en même temps, est une chose si surprenante qu'elle met à couvert la con*duite des ennemis, n'y ayant point de tète ni de force qm puisse parer à une manœuvre si extraordinaire que celle-là. Je ne saurais assez admirer l'investiture d'une aussi grande place que Gand, coupée par plusieurs canaux et rivières y où il faut une très-grande quantité de ponts et qu'une armée de soixante ou quatre-vingt mille bommes tombe dessus sans qu'on puisse rien jeter dedans, que tous les vivres, canons et autres munitions arment en même temps.. « Ce sont des choses que nous ^ n'avions jamais vues et dont les histoires ne font aucune niention. »
La ville de Gand s'était rendue le 10 mars. Huit joui*s
après, le roi investissait Ypres, et Vauban ouvrait la
tranchée dans la nuit du 22 au 23. La résistance fut courte,
mais elle nous coûta infiniment cher. L'attaque de la cita»»
délie fîit surtout sanglante. Le 25, la ville capitulait, et
le lendemain la garnison, forte de seize cents hommes, défilait devant le roi.
La prise d'Ypres porta le dernier coup à la coalitioii. Les plénipotentiaires réunis à Nimègue ouvrirent les nëgo* ciations pour la paix. Après de longs pourparlers an cours desquels la guerre faillit plusieurs fois se rallumer, la paix fut signée entre la France et la Hollande le 10 août. L^adhésion de F Espagne, des Pays-Bas et de la Saède, longtemps ajournée, mit fin à cette longue guerre quia?ait duré presque sans interruption depuis Tannée 1664.
Par le traité de Nimègue, Louis XIV s'engageait à restituer non-seulement Courtrai, Oudenarde, Âth etCka^ leroi cédés à la France par le traité d'Aix-la-GhapeUe, mais encore Binch^ Saint-Ghislain, Gand, Leuw, Limbourg, que nous avions coiK}uis pendant le cours de la dernière campagne. En Catalogne, nous rendions Puycenla. Par contre, les alliés nous reconnaissaient la possession définitive de Saint-Omer, Gassel, Aire, Baiileul, Po|H*ringlie, Y près, Verwich, Wamefon, Cambrai, Boucbain , Valenciennes , Coudé , Bavay, Maubeuge et toute la Franche-Comté. Le traité stipulait que les quatre places de Courtrai, d Oudenarde, d'Ath et de Charleroi seraient livrées intactes, c'est-à-dire avec leurs fortifications en bon état , leurs munitions et leurs canons. Par une supe^ chérie que peut seule excuser ou atténuer sa passion pour la grandeur de la France , Louvois avait pris ses précautions pour rendre cette clause presque illusoire. Dès le mois de juin, il avait envoyé aux gouverneurs de ces places do> instructions détaillées pour procéder, en grand secret, au démantcloment partiel des défenses. Au comte de Montai, qui commandait Charleroi, il enjoignait de dégrader
HISTOIRE DE VAUBAN. iSl
les digues, de ruiner les galeries et les contre-mines, et il ajoutait : a Surtout, conduisez ce travail de manière à ce que l'on ne puisse point dire que le roi vous Tait commandé. » Au marquis de Ghamilly, gouverneur d'Oudenarde , il écrivait le 30 juin : « Si vous pouviez engager sous les radiers quelques bombes et y fiaire mettre le feu la nuit, cela avancerait bien la besogne; mais il feut faire cela* de manière que personne ne sache qu'on Ta fait exprès, et essayer que les écluses et batardeaux ne tombent qu'après que Ton aura remis la place aux ennemis. »
Louvois devait trouver dans Vauban un instrument moins docile à ses volontés. Cette œuvre ténébreuse de destruction répugnait à la nature droite et foncièrement honnête du grand ingénieur. A la date du 27 juin , Louvois lui avait adressé les instructions suivantes : a Voir comment l'on pourrait dégrader et détériorer les plus essentielles fortifications de Gourtrai, Oudenarde et Ath, sans que l'on puisse se plaindre que l'on rase ces places. Sa Majesté croirait que, pour cet effet, il fendrait gâter les batardeaux de Gourtrai, ceux d'Oudenarde et les radiers ; on ferait ensuite jouer de manière à ce que les eaux les achevassent de ruiner. Sa Majesté estimerait que la même chose se pourrait faire à Ath. Mais vous jugerez bien que tout cela se doit faire assez délicatement pour que l'on ne puisse point en avoir de reproches bien fondés. C'est ce qu'elle se promet de votre industrie , et sur quoi elle attend de vos nouvelles après que vous aurez passé dans chacune de ces places ' . »
' Louvois à Vauban. (Dépôt de la guerre.)
Une pareille commission n'était ni dans les goûts ni dans les habitudes de Vauban, qui répondit fièrement au ministre : « Ce que j*ai fait de mieux est d*avoir reconnu les endroits par où nous pourrons rentrer dans ces places, en faisant de bons plans et des mémoires de leur attaque qui, étant un jour bien suivis, vaudront moitié besogne faite, et nous conduiront à leur prise en toute sûreté'. C'est de quoi vous aurez amples copies quand elles seront £aiites , mais qu'il faudra garder comme la prunelle de lœil et comme un trésor inestimable'. » En agissant ainsi, Vauban obéissait srutant à un instinct d'honnêteté natire qu'au désir bien légitime de ne pas mutiler de beaux ouvrages, monuments de son génie*.
L*ennemi n*éleva aucune protestation contre la mutilation des places de Flandre , soit qu'il n'en eût connaisnaissance qu'après la conclusion du traité , soit qu'il craignit de faire disparaître par des réclamations intempestives l'espoir d'une paix si désirée. Les plénipotentiaires français et hollandais réunis à Nimègue signèrent la paix le 10 août à onze heures du soir, après d'orageux pourpariers qui n'avaient ]>as duré moins de deux mois. Mais il était écrit que, même après la conclusion de la paix, le sang devait encore couler.
Le marquis d Estrades, chargé d'annoncer à Luxembourg la nouvelle officielle de la conclusion de la paix, arriva au camp du maréchal le 14 à la pointe du jour. L'armée française occupait de fortes positions sur la
< 56 juillet. (Dépôt de la guerre, 616.)
3 Voir V Histoire de Louvois, t. Il, p. 507. M. Rousset est le premier historien qui ait mis en lumière ce curieux incident des négociaiioDS de Nim»'(;ne.
bruyère de Casteau, non loin de Mons; lej prince d'Orange était établi à Soignies, à quelques portées de fusil du camp de Luxembourg. Une rencontre était inévitable. A Tarri- Tée de M. d'Estrades, Luxembourg réunit ses officiers généraux pour leur demander $'il convenait d'accepter la iMitaille que leur offrait l'ennemi, ou de transmettre au prince d'Orange la nouvelle de la cessation des hostilités. Les plus strictes convenances, d'accord avec le$ sentiments d'humanité , indiquaient clairement quelle était la marche à suivre?^ La majorité du conseil fut d'avis de prévenir le prince d'CVange, et l'on rédigea une lettre dans ce sens. Le trompette chargé de la remettre était déjà monté à cheval, « lorsque M. de Luxembourg, dit un témoin oculaire, ayant fisiit la remarque que la démarche qu'il ferait, outre le peu de bienséance qu'il pourrait y avoir à la (aire le premier, serait entièrement inutile, puisque M. le prince d'Orange, qui avait reçu le traité, ne l'en avait point fait avertir, et que, vraisemblablement, son dessein était d'engager quelque action qui pût rompre la paix quoique fiûte , si l'événement lui était fevorable , M. de Luxembourg jugea à propos de ne rien faire savoir aux emiemis et de serrer le traité dans sa cassette * » .
La bataille s'engagea donc avec un acharnement furieux des deux côtés. Elle fut longue , mais la victoire resta indécise. Le soir, les deux armées se replièrent sur leurs positions respectives sans avoir remporté d'avantages marqués. Les pertes des alliés se montaient à quatre mille hommes tués, blessés ou prisonniers. De notre
' Mémoire des événements de 1678 a 16S8 , manuscrit inédit de Cliambynté par M. Camille Roiuset.
côté, le nombre des blessés s'élevait à quinze cent soixante, et plus de seize cents soldats et officiers avaient payé de leur vie la susceptibilité de leur général. Quel contraste entre Yauban et Luxembourg : Yauban qui estime que la prise d'une ville ne vaut pas le sacrifice inutile du dernier de ses soldats, et Luxembourg qui, par vanité ou par mauvaise humeur, prodigue sans scrupule le plus pur sang de la France !