CHAPITRE VII
Tauban contribue à faire substituer le fusil au mousquet. — Supériorité du fusil sur le mousquet. — Résistance de la part des bureaux de la guerre. — Inconvénients de la pique. — Yauban invente la baïonnette à douille. — Collaborateurs de Vauban.
— Niquet. — Ses premiers travaux. — Son esprit d'indiscipline.
— Niquet est employé successivement aux travaux de Metz, Toulon, du canal de Lang^uedoc, de Brest, etc. — M. de Ghoisy. — Il travaille aux fortifications de Gbarleroi. — ^^Sa belle conduite au siég[e de M aestricht. — Son échec devant Recnfels.
— Lapara. — Il se disting^ue aux siég^es de Luxembourg et de Nice. — Ses succès en Espagne et en Italie. — Il s'oppose an siège de Turin.
L^étude approfondie des grandes questions relatives à Tartv du génie militaire n^absorbait pas entièrement . leji .* facultés de Yauban. Sa sollicitude embrassait touteis lés .. branches de l'organisation militaire. Il suivait de *xèsprès les progrès dans Tarmement et Téquipemeni des troupes, et nul plus que lui ne contribua à faire substituer le fusil au mousquet et à remplacer la pique par la baïonnette à douille. Ce qu'il Jui fallut de temps, de de-* marches, de travaux de toutes sortes pour arriver à. ce double résultat n'est pas croyable.
Depuis les premières guerres de Louis XIV, les chefs .
de corps se plaignaient des inconvénients du mousquet et
réclamaient l'usage du fusil dont ils avaient été à même
, d'éprouver les terribles effets dans les mains des Espagnols
etdes Hollandais. Mais les bureaux de la guerre opposaient
une résistance invincible à une modification de Yarme ment. Et cependant la supériorité du fiisil sur le inoa.<r quet, au double point de vue de la commodité et de la justesse du tir, était manifeste , incontestable. « La différence du fusil à silex au mousquet consistait essentiellement dans la substitution du chien garni de sa pierre au serpentin garni de mèche. Le serpentin s'abattait sur le bassinet par la détente d'un ressort, et la mèche communiquait directement le feu à la poudre. Le fusilier n'avait pas à se préoccuper de la pierre, fixée au chien à demeure : le mousquetaire devait d'abord mettre de côté la mèche enflammée pendant qu'il chargeait son arme ; s'il négligeait cette précaution, il s'exposait et il exposait ses camarades aux plus graves dangers ; puis ii (allait qu'il ravivât la combustion de la mèche, qu'il l'enroulât autour du serpentin et qu'il la compassàt, c'està-dire qu'il lui donnât la longueur nécessaire pour qu'elle atteignît le bassinet *. »
Les capitaines de compagnie jouissaient alors d'une grande liberté dans le choix de l'armement et de Fhabillement de leurs hommes. Plusieurs capitaines avaient profité de cette latitude pour distribuer des fusils à leurs soldats. Louvois coupa court à cette tentative de réforme. Pïir une ordonnance de 1665, ordre est donné aux commissaires de faire saisir et briser sur-le-champ tous les fusils qu'ils trouveraient dans l'infonterie, et de les remplacer par des mousquets aux dépens des capitaines.
L'année suivante , le même abus s'étant reproduit, Louvois écrivit au marquis de Pradel : « Le roi ne veut
* T^orssET, Hisfotre de Louvoisy t. I, p. 188, note.
point que, sous quelque prétexte que ce puisse être, Ton paye un soldat qui ue sera pas armé d'un mousquet ou dW pique, c'est-à-dire que Tinteution de Sa Majesté est d'abolir entièrement Tusage des fusils *. »
Quelques années après, Tusage du fusil est autorisé à dtre d'essai et sous la condition qu'il n'y aura que quatre fiisiliers par compagnie. Appliquée de cette façon, la réforme de l'armement ne pouvait que donner de mauvais résultats. En 1671, Vauban, frappé des inconvénients de plus en plus choquants du mousquet, inventa un mousquet perfectionné à double platine que l'administration delà guerre ne fit même pas expérimenter.
Vauban ne se découragea pas; en 1686, il proposa un mousquet-fusil dans lequel le serpentin et la pierre ue foisaient qu'une seule pièce, de manière que si la mèche ne remplissait pas son office, la pierre communiquait le feu à la poudre. Essayée en 1688, cette arme de transition fiit bientôt abandonnée, Louvois ne voulant pas modifier rarmement des troupes à la veille d'une campagne.
A la suite de la bataille de Steinkerque, pendant laquelle nos troupes avaient jeté leurs mousquets pour s'emparer des fusils de l'ennemi, l'attention du roi fiit appelée de nouveau sur cette question. 11 écrivit à Luxembourg, le 12 août 1692 • :
« Le comte de Luxe m'a parlé longtemps sur les mousquets et sur les fiisils de mes troupes, et m'a assuré que le feu ne s'est soutenu que par les fusiliers, et que les nouveaux soldats ne pouvaient quasi se servir de leurs mous-
' 28 janvier 1866. (Dép(^t de la guerre.) ^ Œuvres de Louis XJV,
Ii4 HISTOIBE DE TAUBA5.
queU. Le çn>» feu des enDemis pourrait bien venir de c0 qu*il« ont beaucoup plus de fusUs que de mousquets ; exa^ minez ce que tous croyez qui serait le plus utile pour le bien de mon seirîce, ou de fiamre que mon infanterie soit toute armée de fusils, ou de la laisser comme elle est. Parlez-en aux vieux officiers et me dites ce qu^ils croiront qui serait le plus utile.
« Le comte de Luxe m*a dit aussi que la plupart des piquicrs ont jeté leurs piques et pris des fusils des ennemis. Si vous croyez qu*il soit bon d'en donner à mon infanterie, mandez-le moi, et j^ordonnerai aussitôt qu on en distribue la quantité que vous en (demanderez. «
On pouvait croire la cause du fusil définitivement {;a{];néc. Et cependant ce nefiit que dix ou douze ans après que Tusage du fusil fut généralisé dans les années françaises.
La substitution de la pique à la baïonnette fut égale* ment le sujet d'une lutte qui dura vingt-cinq ans. Depuis rusa(>;c de la poudre ù canon, la pique n'avait plus guère de raison d'être. Longue de quatorze pieds, lourde, diftirilo ]\ manier, cette arme pesante immobilisait pendant les doux tiei*s de la bataille lesbommes les plus vigoureux do la compagnie*.
Sur ce point-h\ comme sur celui de la réforme du mousquet» les ôt rangers nous a^-aient devancés. Les Allemands a\uiout rtMioncé i\ la pique. «J'ai vu, écrit Louvois à VauUnu desofKciers qui ont fiait la campagne de Hongrie
^ « S4 M«i)<^e A \vi:\l«Min^ ^tt*îl y jiurji toajours dans cbaque compi' »^MK* Miy^i «Kvl^tu^ AnM<^ *l<» |^«)iw^« l<^|«<4$ s<Tt>at les plus grand* et !«* I^lux Ks»t> aV»iiY l*-* :i^4sUts d K-^IW. • OrdonoMm roTalc du 6 f^
cette année, qui m'ont assuré que dans Tinfanterie de TEmpereur, il n'y a aucune pif|ue ; que chaque bataillon y est de quatre ou cinq cents hommes, et que les soldats portent des chevaux de frise avec eux, lesquels ils joi- ^ent les uns aux autres et mettent devant le front du bataillon lorsqu'il» sont en présence de l'ennemi; que cette infanterie de l'Empereur, dans les occasions qui se sont présentées, cette dampagne, et particulièrement dans raffiure d'Esselt, a fait Tarrière-garde de toute l'armée, sans appréhender la cavalerie turcjue, laquelle venant trois et quatre mille ensemble sur les derniers bataillons, lesdits bataillons n'ont fait que poser leurs chevaux de frise à terre et faire demi-tour à droite, avec quoi la cavalerie turque a toujours été obligée de se retirer de dessous le feu, et dès qu'elle s'était un peu retirée, cette infanterie a continué de marcher et s'est retirée sans éprouver aucun échec. Je vous prie de me mander ce que vous pensez sur cet usage ' . . . »
La réponse de Vauban ne se fit pas attendre. Avant LouTois, il s'était préoccupé de supprimer la pique sans avoir recours pour cela au cheval de frise, d'un maniement si difficile et d'une utilité si contestable. Vauban proposa i Louvois d'adapter au mousquet ou au fusil une baïonnette dont la douille s'enroulerait à l'extrémité du canon et laisserait le tir parfaitement libre. Vauban est-il, comme on le croit communément, l'inventeur de la baïonnette? Ici il faut préciser. Depuis longtemps on connaissait dans l'armée française la baïonnette. C'était une tige de fer aïguë adaptée à un manche de bois que l'on
* Correspondance de LonvoU. (Dép<*it de la guerre.)
enfonçait dans le canon du mousquet. Ainsi modifié, le mousquet devenait aussi incommode que la pique, sans avoir aucun de ses avantages : aussi les troupes ne se servaient presque jamais de cette arme, regardée comme un objet de parade. L'invention de Vauban consiste donc à avoir substitué la baïonnette à douille s'enroulant autour du canon et laissant le tir libre, à la baïonnette à manche enfoncée dans le canon du mousquet. La baïonnette ne remplaça pas immédiatement la pique, qui pendant douze ans encore figura dans notre armement. Les manœuvres à la baïonnette ne furent généralisées et méthodiquement appliquées qu'au siège de Charleroi, en 1693.
Après avoir énuméré les services rendus par Vauban dans les différentes branches de l'art militaire, il n'est pas sans intérêt, croyons-nous, de faire connaître par quiet de quelle façon il fut secondé dans la tâche immense qu'il avait entreprise. Le corps des ingénieurs, insuffisant quant aux nombre, au mode de recrutement et aux connaissances superficielles de ses membres, comptait cependant une élite d'hommes intelligents, braves et éclairés, qui prêtèrent à Vauban, dans les circonstances difficiles, un concours aussi dévoué que constant. Parmi les ingénieurs (|ui ont servi sous ses ordres, et qui par leur talent, leur assiduité, Téclat de leurs services, ont mérité d'être placés au nombre de ses collaborateurs et des exécuteurs de sa pensée, il n'est que juste de citer entre les plu» instruits et les plus méritants : Niquet, Lapara et Choisy-