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CHAPITRE JI

Histoire naturelle de Vaiigirard.

Quelques anciens écrivains ont avancé qu'au midi de Paris était autrefois un grand lac alimenté par les eaux de la Seine et de la Bièvre : il aurait commencé vers Corbeil, et se serait prolongé tortueux, inégal dans sa largeur, mais constamment profond , jusqu'aux portes de Mantes. Ses eaux eussent couvert, au-dessus de Lulèce, les plaines de Vitry et de Maisons, et au-dessous, celles de Grenelle, de Vaugirard et d'Issy. Quoique ce fait ne soit appuyé que sur de simples conjectures et sur les remarques très-avanturées d'un petit nombre d'auteurs, il peut expliquer l'état géologique et minéralogique de Vaugirard.

Sa fertilité ancienne est incontestable ; il devait cet avantage aux sources nombreuses qui, s'ëchappant des hauteurs qui le dominaient du côte de Montrouge, rafraîchissaient la vallëe d'où il tire son nom. A voir cette rase campagne qui se prolonge Vers Montrouge, Vanves et Châtillon, on s'imaginerait que la charrue a toujours dû sillonner ces terres ; on se tromperait. La plaine était, il est vrai, occupée par plusieurs centaines d'arpens de vignes; mais des bois touffus en interrompaient de place en place l'uniformitë, et ornaient d'une manière pittoresque les bords de Yaugirard. Plongeant de leurs racines dans Thumiditë souterraine, ils la ramenaient et la conservaient à la surface : sans même remonter plus haut qu'à une cinquantaine d'annëes, alors il en restait encore une grande partie, et le lieu dit la Croix de la Garenne, où l'on voit debout quelques vieux arbres situes au centre de la plaine , plus haut quelques bouquets de bois çà et là subsistant du côte de Châtillon, demeurent comme souvenirs de ce qui existait autrefois. C'est ce qui explique le choix que d'excellens cultivateurs avaient fait de cette colline, pour y planter des marronniers ou des tilleuls, soit en quinconces, soit en vastes allëes, et tels que nous les voyons

aujourd'hui dans les .propriétés occupées par MM. Davin, Rivière, Perret, Poiloup : ils doivent leur longue existence et leur belle symétrie, pour la plupart, au célèbre Lenôûre.

Cette végétation suivait la côte jusqu'à Issy, puis se prolongeait jusqu'à Meudon, et embellissait la route sinueuse qui longe la Seine. lies nombreuses sources que renfermaient ces hauteurs ne se sont pas taries dans les villages voisins, parce que les bois y ont été mieux consexvés, les terrains y ont été moins fouillés qu'à Vaugirard, où l'on a creusé tant de carrières et. extrait des masses prodigieuses de marne et de glaise. Privée de son lit naturel, l'eau a dû se perdre dans les couches de sables inférieures, et laisser aride un sol dont on travaillait à l'expulser. Moins tourmentée aux alentours, elle a continué d'alimenter les fontaines et de répandre une agréable fraîcheur. U est une autre cause de la sécheresse du terroir actuel.

La Seine, depuis de longues années, a dû s'éloigner de Vaugirard, en appuyant son cours petit à petit sur la rive droite : en voici la preuve. Vanves, le village le moins éloigné de Vaugirard, était autrefois la demeure des pécheurs. Helgand, en effet, dit dans la Vie du roi Robert : « Nous arrivâmes au port de la Seine, que

« Ton appelle la Benne de Chartes, c'est-à-dire « la pêcherie. » Ecce venientes ad portum. se^ quanœ, qui dicitur CaroU Senna, hoc est piscatorium. Or, selon la remarque d'Andrë Duchêne (Aniiq. de Paris)^ confirmëe par fous les Dictionnaires d'ëtymologie, Benna donna naissance au mot Barma, d'où Ton forma plus tard J^anna et T^an^es. Une charte du roi Robert, de 998, le dësigne sous le nom de Vanna, qui y en latin du moyen âgCi dit Delort, signifie pêcherie* S'il est vrai que Vanves ëf ait un hameau compose de pêcheurs, on en concluera que la Seine dut autrefois Tavoisiner et baigner les bords d'Issy, comme d'ailleurs plusieurs vieillards se ressouviennent de l'avoir entendu dire à leurs pères, et comme le prouvent aussi les ruines d'une route dont on voit les vestiges en montant de Vaugirard au bas Sèvres. Elle s'est donc de beaucoup reculëe ; ce qui n'a pas peu contribue à diminuer la ferliliië de Vaugirard , à qui elle n'a abandonné que des sables arides,, tels que ceux sur lesquels repose tout le village de Grenelle.

La géographie miuëralogique nous représente Vaugirard placé sur un sol d'attérissement, formant un cap avancé, bas, composé d'un plateau calcaire. Il n'existe, dît-elle, actuellement près-

que aucune conduite d'eau souterraine , et les , puits seuls fournissent aux besoins domestiques et agricoles. Cependant l'eau de quelques-uns, situes sur la gauche en venant de Paris, est potable ; on cite spécialement celui du coUëge de M. Poiloup. Vaugirard possède deux sources d'eau minérales, dont on pourra tirer de grands avantages par la suite : la première existe rue Blomet, n^ 95, dans une propriété appartenant autrefois à M. Lemeunië , et aujourd'hui à M. Chapot. L'ancien propriétaire, très-curieux de faire connaître leurs excellentes qualités et d'en répandre la réputation, les avait fait analyser par des chimistes distingués. On peut lire un Mémoire très-étendu, publié en 1769, et conservé à la bibliothèque de l'École de médecine (29® vol. des Mélanges sur les eaux mi-nérales)y pour savoir leur composition, leurs vertus et l'estime dont elles étaient alors en possession. Les lignes suivantes en seront comme le résumé succinct.

D'après les expériences faites par M. Rouelle, démonstrateur de chimie au Jardin du Roi, réitérées jusqu'à trois fois et à des époques différentes, par MM. Hérissant et Darcet, régent de la Faculté de médecine, dont les résultats furent identiques, une livre des eaux de cette

source contient environ 34 grains de sélënite, 8 grains de vrai nitre, autant de sel marin^ 8 grains de terre absorbante ou calcaire, une très'petite quantité de sels déliquënens. Ces principes sont intimement unis à Teaui qui les contient en dissolution : ils restent confondus très^long-temps , puisque les eaux soumises à l'examen de M. Rouelle ayant été conservëes plus d'un mois avant d*étre évaporées, ils s*y trouvaient néanmoins en tout temps. La petite quantité des matières constitutives de ces eaux ne doit pas former un préjugé contre leur efficacité, car de très-habiles médecins ont reconnu et enseigné que la vertu des eaux dépendait souvent plus encore de la division parfaite et (le l'association intime des principes qui y étaient mêlés, réunis en un seul corps, que de la quantité de ces mêmes principes. L'expérience seule peut donc prononcer sur le mérite réel des eaux minérales : or, elle a parlé en faveur de celles dont il est ici question. Un grand nombre de médecins distingués les ont approuvées, en ont prescrit Tusage. Us les ont considérées comme rafraîchissantes , délayantes , apéritives, laxatives et stomachiques.

La fontaine qui les renferme se trouve au milieu d'un vaste et beau jardin; on y descend

par un escalier de trente-six marches. Le propriëtaire actuel, guide par le désir d'être utile, a fait ëlever un bâtiment de trois ëtages, et construire quatre pavillons disposes chacun à l'un des coins du jardin, qui conviendraient parfaitement à une maison de santë, où Ton profiterait de ce bienfait de la nature. Il distribue même de ces eaux à un prix très-modëré, soit qu'on veuille les prendre à Paris, soit qu'on préfère les puiser sur les lieux.

La seconde source, dont la découverte est plus récente, se voit rue de la Procession, chez M. Bonnet, jardinier fleuriste. Voici la note intéressante que nous a communiquée à ce sujet M. Ferdut, docte pharmacien de Vaugirard. Il existe dans la partie sud, et à partir des coteaux de Vanves, une veine d'eau douce coulant sur une couche d'argile. L'eau suit les mouvemens de la couche, et va se perdre aux environs de la barrière des Fourneaux ; ce qui explique pourquoi il y a, dans le quartier occupé par les rues des Vignes, des Tournelles, de la Procession et par la ruelle volontaire , des puits dont l'eau est potable et peut servir à la cuisson des légumes et à rindustrie des blanchisseurs. A quelques mètres de ces puits , l'eau redevient telle qu'elle existe dans tous les environs de Paris,

c'est-à-dire qu'elle est chargée d'une grande quantité de sulfate et de carbonate de chaux, avec quelques grains de sulfate de magnësie* Près de ce filet d'eau douce il existe, sur le point presque le plus ëlevë de la rue de la Procession, dans la propriété du sieur Bonnet, jardinier fleuriste, un puits d'un assez grand diamètre, dont l'eau est, il est vrai, transparente lorsqu'elle vient d'être tirée, mais qui rougit lorsqu'elle a demeuré quelques heures à l'air. Si on la laisse reposer dans des tonneaux, vingt-quatre ou quarante-huit heures après, il s'est formé à sa surface une sorte de pellicule qui prend la couleur de l'iris. L'eau paraît alors très-rouge à l'œil de l'observateur; ce qui provient de la grande quantité d*oxi - carbonate de fer qu'elle dépose, par suite de son contact avec l'air. Tous les vases qui servent à la puiser, tous les linges employés comme tampons aux baquets qui la contiennent, sont imprégnés et pénétrés, après quelques jours, de la même couleur rouge foncé; En la buvant au sortir du puits, elle a un goût astringent très - prononcé ; mais le lendemain , ce goût devient styptique : plusieurs malades en ont fait usagé pour boisson ordinaire , et presque tous en ont obtenu d'heureux résultats.

M. Chevalier, professeur de l'Ecole de pharma-

cie, est Venu plusieurs années de suite visiter ce puits, et il a observe que ceux gui Tenvironnent participent légèrement à la qualité qui le distingue, mais que, bien plus que tous les autres, il donnait une eau, laquelle, d'après l'analyse , prouvait la présence du fer à un degré très-remarquable. Cette eau minérale, bien supérieure à celle de Passy, pourrait être fort utile à la médecine, et devenir une ressource précieuse à l'industrie, si surtout on l'employait dans une teinturerie, afin d'éviter les sels de fer, dont on fait un usage nuisible sous bien des rapports dans ce genre de travail. Ce puits offre dix-huit pieds d'eau, qui presque jamais ne descend à une échelle inférieure : sa grande abondance ne fait qu'augmenter les regrets du jardinier, car il se voit contraint de s'en abstenir pour l'arrosement des plantes d'une nature frêle et d'une couleur délicate.

La hauteur du sol de Vaugirard, relativement au zéro du pont de la Tournelle , est de vingttrois mètres au-dessus du niveau de l'Océan; ses carrières présentent les dispositions de terrain suivantes. On trouve d'abord dix-huit lits de marne calcaire et argileuse, qui forment une classe d'environ trois mètres d'épaisseur; ensuite viennent les bancs qui renferment les lu-

cines et les cérites de pierre, et des milioUtes en quantitë prodigieuse. Après avoir passe un beau rouge, presque uniquement compose de cérites, on rencontre immédiatement une couche de calcaire marneux qui présente de nombreuses empreintes de feuilles. Le terrain qui sVtend depuis Yaugirard jusqu'à Montrouge a été exploité pour la pierre que Ton extrait en monolithe, de huit et quelquefois de douze pieds de longueur, ou en moellons qui promptement se duFcisent à Tair. Les sables et la glaise qui en proviennent aussi sont assez souvent mélangés de parcelles de cuivre, de fragmens de si eld, de spath et de pirites martiales, ce qui motiverait l'espérance de trouver à l'avenir quelques filières très-précieuses de ce métal. Les curieux de l'histoire naturelle trouvent dans les sablonnières des pelures d'oignons, des huitres, des bucardes, des buccins, des tellines, des ris, des troques renfermées dans les pierres avec les peignes et le corail fossile.

A ces remarques, que nous avons extraites d'auteurs anciens, nous joindrons celles plus récentes de M. C. Recluz, pharmacien à Vaugirard, et en même temps homme d'un talent très -'distingué dans la géologie et dans les autres branches des sciences naturelles. De Ion-

gués recherches lui ont fait recueillir des faits intëressans, parmi lesquels quelques-uns touchent spécialement Yaugirard.

Les carrières deshnées, dit -il, à exploiter la pierre à bâtir, connue parmi les minéralogistes sous le nom de calcaire grossier, renferment quelques dépouilles de mollusques. Dans ce calcaire, on trouve une quantité énorme de ce* rites (^ceriihiam, Brugnière, Lamarck). Elles y sont si considérables, qu*il est de notoriété publique que la plupart des pierres en sont presque entièrement formées; aussi sont-elles caractéristiques de ce terrain. Ce calcaire renferme encore des pleurotomes, des. fuseaux (^/usus)^ des bucardes (cardium) , des turbinelles , un cône, des natices (naiica spirata, nat. cu:uia)i une Yolute, et une h deux espèces de turritelles^ Dans une carrière située rue de la Procession, le calcaire renferme une grande quantité d'une sorte de mulette ou moule de rivière (vnio)y et quelques autres espèces de bucardes. En 1821, le garde champêtre de Yaugirard, dont le zèle pour la recherche des iossiles méritait de grandes louanges , et qui a procuré au Muséum des os de carnassiers très-curieux , des oursins et d'autres fossiles dignes d'intérêt, décomTit, dans une carrière située derrière la maison de

M. Gautier, et à une profondeur très*considerable , deux espèces remarquables de coquilles fluviatiles, fossiles qui jusqu'à présent n'ont ^të retrouves nulle part. Ces coquilles gisaient dans une couche ëtroite , peu profonde , composée d'argile et intercalée dans le calcaire grossier. Quoique placée au milieu de couches marines, celle-ci ne contenait cependant que des coquilles d'eau douce. M. Constant PreVost, géologue et professeur distingue de Paris, à qui elles furent remises, les décrivit dans le Journal de physique de juin 1821 ; M. Deshayes, dans son savant ouvrage de Y Histoire des coquilles fossiles des environs de Paris, en donna une figure, et fit sur elles un rapport étendu. Ces deux coquilles sont : i® la paludine de Desmarest {paladina Desmaresii, C. Prévost), coquille ovale«-conique, un peu renflée, paraissant lisse à l'œil nu, mais se montrant finement striée en travers avec le secours de la loupe ; compo-* sée de six tours de spire, séparés par une suture large et profonde ; son ouverture est ovale et bordée de deux bourrelets circulaires. Lon^ gueur, ^millim,(^i). 2^ La paludine conique (jfa*

(i) C. Prévost, Journ., juin 1821, page 11, n® i,

ludiria conua, C. Prévost), coquille ovale-conique, très -lisse 9 acuminée, formée de tours de spire planulés, séparés par une suture superficielle, à spire saillante et à ouverture ovale, anguleuse ; àpéristome aigu. Long., 9 miUim. (i). Ces deux espèces sont donc, quant à présent , caractéristiques de ce terrain. Celui qui nous a communiqué cet article a ouï dire que l'on avait encore découvert une espèce très-rare de nérite d'eau douce (neritine, Lamarck) dans Targile d'une autre carrière ; mais malgré l'impulsion bien naturelle qu'un fait de cette nature devait imprimer à sa curiosité, puisqu'il s'occupe depuis plusieurs années d'une grande Monographie de la famille des néritacés, il ne lui a pas été possible de vérifier cette conjecture.

Pendant long-temps les botanistes ont trouvé dans les terrains qui avoisinent l'église de Grenelle, la cenlaurea solstituUis (Linnée), qui ne se voit ordinairement que dans les pays méridionaux; depuis les constructions nouvelles, elle

— Deshayes, hist coq. foss. Paris, t. 2, page 129, pi. i5, fig, i3, 14. Fossile à Vaugîrard, très-rare.

(i) C. Prévost, loco ciLy p. 11, n^ 2. — Deshayes, loco cit, pi. 16 , fig. 6, jé Fossile à Vaugîrard, très-rare.

ï9 en a disparu, aussi bien que de toute la flore parisienne. Par compensation, la trichostomum rigidum (Hooker), sorte de mousse que Ton ne eroyait exister qu'en Angleterre, se trouve en abondance sur les murs des terrains maraichers. Enfin le chou d'hiver, espèce seule susceptible de résister aux gelées les plus rigoureuses, croît dans ces mêmes terrains, et contribue au bienêtre des cultivateurs qui s'y adonnent de prédilection.

Pour ne rien passer sous silence, disons encore que le terrain de Yaugirard produisait des simples, dont M. Tournefort faisait grand cas, au rapport de T historien de la J^ie privée des Français (M. Legrand d'Âussy), lequel, citant Charles Etienne à cette occasion, ajoute que Liébaut vantait les excellentes qualités des navets de Yaugirard, non moins estimés des Parisiens que ceux de Maisons. Quant au vin que produisaient les divers coteaux de ce lieu, on n'a jamais eu à lui donner de grands éloges.

Semblable à celui de Brétigny, il faisait, disaiton autrefois proverbialement, danser les chè-çres. Voici l'origine de cette expression populaire. Il y avait, soit à Brétigny, soit à Yaugirard, l'exactitude de la tradition n'a pas été poussée jusqu'à nous conserver le nom du vil

lage, un habitant nommé Chèvre, qui aimait fort à boire ; or, l'ivresse lui inspirait une gaitë folle, et sa folie, dans cet ëtat, consistait toujours à faire danser sa femme et ses enfans. Par ce moyen, la famille Chèvre dansait aux inspira-^ tions du vin de Vaugirard, ou bien le vin de Vaugîrard faisait danser les Chèvres.

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