CHAPITRE IIL
CommeDcement de Vaugirard.
Jusqu'au douzième siècle y nous ne trouvons qu'un très-petit nombre de faits qui rappellent le souvenir de Vaugirard ; nous en ferons mention dans la suite. A cette ëpoque seulement , quelques constructions furent commencées. Les gras pâturages qu'offrait ce territoire y attirèrent des pâtres et des nourrisseurs de bestiaux : ils y construisirent des ëtables, d'où le village tira son premier nom, P^alboistron, forme des mots vallis, bos, stare. En effet, le poète Abbon se sert du mot bostar pour designer une ëtable, lieu où se tient le bœuf.
Cette terre relevait de Tabbaye de Saint-Gerniain, comme dépendance du village d'Issy, dont Childebert avait grftifié saint Germain,
ëvéque de Paris, et que ce même pontife avait cédë à Tabbaye de ce nom en 558. La charte de fondation de la nouvelle abbaye portait, en effet, donation du fief d'Issy avec ses appartenances et dépendances, dont Yalboistron ëtait la plus importante, droit de pêche sur le fleuve, depuis les portes de Paris jusqu'au rû de Sèvres, petite rivière qui alors se jetait dans la Seine, et chemin de dix-huit pieds de large sur les deux côtes de la rivière. {Calendrier historié que de l'Eglise de Paris, par Lefevre, 1747?
28 mai.)
Ge'rard deMoret, abbë de Saint -Germain, prit en affection ce lieu, où sa communauté possédait de très -belles fermes; et pendant vingt ans, à dater de i258, il mit tous ses soins à l'embellir. Il combla de bienfaits les habitans de ce hameau , leur accorda des privilèges , et fit construire an milieu d'eux une maison pour les religieux convalescens de son abbaye. Elle était située à la place des maisons qui précèdent aujourd'hui la rue des Vignes, et spécialement au passage Bourbon ; une chapelle , sous Tinvocation de saint Vincent , était dans le fond. On y célébrait les offices divins ; et dans la maison aussi bien qti*à la chapelle, on pratiquait les mêmes exercices que dans l'abbaye. La cha-
pelle fut détruite en 17041 par ordonnance de M^ de NoailleSf sur la demande des religieux, qui observaient qae depuis treute^ns elle n'était d'aucune utilité , et que cette masure abandonnée pouvait même devenir un lieu de rendez-vous pour les malfaiteurs. (Arch., L. i3o.) Quelques ruines étaient encore debout au moment de la révolution ; les anciens du pays se ressouviennent de les avoir vues, à l'extrémité de gauche de la rue des Vignes, avant la maison dite DuneparL
Cette fondation contribua à l'accroissement rapide du nouveau village ; et les habitans, par reconnaissance , l'appelèrent du nom de leur bienfaiteur, J^algérard^ Vaulgérard, et par suite T^auffrard, comme il se nomme actuellement : on lit également ces trois noms dans les anciens cartulaîres. Vers le même temps, une étymologie semblable donnait naissance au nom d'un bourg situé près du Havre (Seine- Inférieure). La ville de Grérard, viUa Gerardi, tombeau de sainte Honorine, produisait le nom Gérardville , Grarville et GraviUe , actuellement usité.
Pierre de Courpalay, l'un des successeurs de l'abbé Gérard, fit acquisition de nouveaux biens dans ce lieu : ils lui furent vendus par Jean Ou-
dard et Henri Verlegrand , touis deux gentils-* hommes propriétaires et hëriders de leur oncle Guiard de Vtugevilie^ Jean de Précy succéda à Pierre de Courpaley : sous ce nouvel abbé, les habitans d'Issy s'engagèrent à enfermer le clos de Vaugirard et son moulin , actuellement encore existant, d'une muraille haute de dix pieds. Vaugirard contribua pour sa part à ces travaux, qui n'étaient que le paiement d'un terrain que l'abbaye concédait à Issy, pour l'agrandissement de son église. Mais déjà l'on méditait une séparation d'avec la paroisse principale : les habitans alléguaient pour motifs la distance des lieux, la difficulté, spécialement en hiver, d'assister à la messe , et le danger de mourir sans sacremens. Ils demandaient donc à Jean de Précy la faculté de bâtir une chapelle. En i342, ils achetèrent une place que leur vendit cet abbé à de légères conditions , et ils y jetèrent les fondemens d'un édifice qui fut dédié à la bienheureuse vierge Marie, le premier dimanche d'août. Ce joiu* fut désormais choisi pour célébrer l'anniversaire de la dédicace de la cha« pelle ; toutefois, comme elle ne suffisait pas aux habitans, ils souhaitaient ardemment se constituer en paroisse.
Simon de Bucy, seigneur principal du lieu.
fut en cette occasion le grand protecteur de Vaugirard. Ce fut ce chevalier qui donna son nom à la rue de Bucy, percée sur remplacement d'une maison qu'il y possédait, et qui communiquait d'une part à la rue Saint-Andrédes- Arcs, de Tautre à une porte de Saint-Germain, dont M. de Bucy avait l'usage, d'après la cession que lui en avait faUe J. de Précy en i352. Une ordonnance de Philippe de Valois, datée de 1344? accordait à M. de Bucy un titre que personne n'avait porté avant lui, celui de premier président au Parlement; et cet honneur, comme celui dont il jouissait depuis long-temps de s'asseoir aux conseils du roi, lui donnaient une grande influence. Il en usa pour présenter une requête à Foulques de Chanac , évéque de Paris , demandant l'érection de la chapelle en église paroissiale. Les formalités furent remplies, selon les règles canoniques et civiles. Le roi, de son côté, permit aux habitans d'acheter un fond de 32 liv. de rentes sur les terres de son domaine, dont il leur remit les amortissemens, pour doter leur église ; et en 1344» P^^ lettrespatentes de Philippe de Valois, aussi bien que par ordonnance épiscopale, la paroisse fut instituée. On Ht dans la Notice sur les évéques de Paris, annexée au grand Rituel, que Foulques
commença par cet acte de juridiction son administration diocésaine. Par forme de dédommagement envers la paroisse d'Issy, et comme souvenir de leur ancienne dépendance, les habitans de Vaugirard furent contraints à payer loliv. parisis de rentes au curé d'Issy, et 2 liv. parisis de rentes à la fabrique de cette église; puis ils s'engagèrent à assurer 20 liv. de revenu à leur propre curé. Pour donner à la paroisse d'Issy une solide garantie du paiement de ces rentes, on acheta une maison à Montlhéry, que l'on céda à bail à deux habitans de cette ville, Jacques Rose et GuiUelmine sa femme, Pierre Rose et Jeanne sa femme. Ils s'engagèrent à solder en quatre termes les rentes dont la nouvelle fabrique était grevée. Cette acquisition, ainsi que les frais qu'elle occasionna, montèrent à plus de 800 liv. Simon de Bucy fournit les moyens de satisfaire à toutes ces conditions, en cédant aux habitans de Vaugirard quelques terres de son domaine qu'ils pussent faire valoir. Il se montra plus généreux encore; car en i3S2, ému de leur pauvreté, qui s'accroissait sans cesse par les charges que leur zèle avait acceptées, il consentit à leur assurer 60 liv. de rentes, moyen* nant l'engagement pris par eux de payer à l'abbaye de Saint-Germain une autre rente de 0,0 liv. ,
dont il était lui-même débiteur, et que Geoffroy, autre abbé de Saim-Germain , amortit gratuitement. Puis il donna au curé et a ses successeurs une maison presbytériale , accompagnée d'un jardin, qui plus tard furent agrandis parla munificence des autres seigneurs. Cette propriété existe à l'angle de la rue Saint-Lambert, près de l'église, et appartient à M. l'abbé de la Planche, grand-vicaire de Séez. Il donna pour le vicaire une maison attenante h celle du curé; et sur le devant de celte maison, un local affecté aux écoles de garçons, faites par un chapelain : enfin, devant la chapelle était un terrain suffisant pour former un cimetière, qui aujourd'hui est converti en une place publique. Au bout de ce cimetière était une petite maison donnant sur la Grand'Rue, et où se faisaient les écoles de filles; M. de Bucy en était également le donateur. La chapelle ne suffit bientôt plus à la population ; une seconde et une troisième fois elle fut agrandie par ce même seigneur : le titre de fondateur-patron fut dès lors acquis à lui, à sa femme Nicole et à ses héritiers ou successeurs. Tous ces détails sont extraits de Y Histoire de l'abbaye Saint-Germain en grande partie, et de l'ouvrage de l'abbé Lebeuf.
Les rentes furent exactement payées à la pa-
roîsse d'Issy pendant quatre - vingts ans environ; mais en i433, les héritiers Rose ayant fait de mauvaises spéculations , ne remplirent plus leurs obligations : il s'ensuivit un procès entre les deux paroisses , qui fut porté devant Tévéque de Paris, Jacques du Chastellier. Il commit, pour examiner l'affaire et prononcer un jugement canonique, Jean Chuffardé, chancelier du chapitre. Les habitans d'Issy, dans leur plainte , rappelaient les engagemens contractés par la fabrique de Yaugirard, qu'elle refusait, disaient- ils, de remplir sans motif raisonnable, et ils demandaient que, faute d'y être fidèle , Vaugirard fut réintégré à la mère - paroisse.
Les habitans de Yaugirard, par l'organe de Radulphe Mauprouvé , leur curé et leur fondé de pouvoir, alléguaient i^ que la séparation avait eu pour motifs l'éloignement de l'église paroissiale, la difficulté des communications pendant les mauvais temps surtout, la négligence des curés , qui ne voulaient pas traverser les glaces et les neiges en hiver pour aller au loin porter les sacremens, et que, ces raisons étant devenues plus urgentes encore, il fallait avoir plus d'égard aux intérêts des âmes qu'aux intérêts d'argent ; 2** que , dans le principe , Vaugirard
^9 avait fait d*imraense$ sacrifices dont on devait lui tenir compte ; 3^ qu'il convenait de comparer la situation des deux paroisses : Issy ëtait riche et grandement peuple ,. Vaugirard ëtait pauvre et abandonné par toutes les familles aisées. «Par suite des divisions qui désolent le <c royaume, continuaient-ils, et des guerres sur- « venues depuis quatorze ans, la population s'é- « teint de jour en jour. Il y avait, lors de Tërec- « tion, plus de cent feux ; il n'en reste plus que « dix ; tous les hommes ont fui , et le peu qui (( y reste demeure à la mussete et clandestine^ « ment; les aides, les impôts épuisent toutes les c( bourses ; les maisons sont de toutes parts dé- « molies : faut-il donc entièrement abandonner « levillage, comme déjà plusieurs ont commencé « à le faire?» Us concluaient en demandant au moins diminution et modération à leurs charges , le roi lui - même ayant agi ainsi pour les impôts publics.
Le jugement intervint en i436 : il portait que, pour les trois annates passées, Yaugirard paierait 61iv. avant Pâques ; que pendant quatre ans il ne paierait plus que 4 liv-, mais que, ces quatre années révolues, il paierait 12 liv. comme dans le principe. En vain le curé appela-t-il à Sens de ce jugement, Vaugîrard fut astreint a
cette redevance jusqu'en 1789. Cette procédure est extraite des actes authentiques que Ton conserve précieusement dans les archives de l'église d'Issy. Elle est très -intéressante par le style naïf dans lequel sont exprimées les plaintes de chacune des deux parties.
Tels furent les commencemens de Vaugirard.
En i35o, il était un hameau de trois cents âmes; les ravages de la guerre le firent bientôt décroître. Il souffrit surtout des dissentions qui agitèrent la capitale sous Charles VU : cVtait dans Tannée du procès dont nous venons de parler que Richemont et Dunois firent capituler Paris. Alors les pauvres habitans des communes suburbainesy victimes de tant de désastres, ne logeaient que dans des étables ou des caves obscures ; ce qui avait donné lieu à une plaisanterie assez connue. On disait d'une personne embarrassée pour écrire devant une compagnie, qu'elle ressemblait au greffier de P^augirard. Il ne pouvait en effet écrire en présence de témoins, car, vu l'exiguité de son local, ils se seraient forcément placés devant l'unique porte qui lui procurait la lumière. Cette réflexion nous rappelle la répartie pleine de finesse de François I", que les Mémoires nous ont conservée. Maximilien venait de moqrîr et laissait vacante la couronne
d'Allemagne, briguée par Charles d'Autriche et François I". Ce dernier, fatigud des ruses, des subtilités, des perfidies de son concurrent, prend la résolution d'en appeler aux armes. Son génie chevaleresque regarde ce moyen comme le plus court et le plus certain pour terminer le différend : il envoie donc un cartel. La réponse commençait par rénumération emphatique des qualités du vaniteux Allemand : Charles T^, empe^ reur d'Autriche, prince de Jthmdre, de CcisiiUe, d'Arragon, deNcwarre, roi d'Espagne, etc., etc. A de telles bravades, le chevalier couronné répond : trançois , roi de France et comte de Vaugirard.
Il ne paraît pas que Yaugirard ait acquis promptement de l'importance, car, sous Louis XIY même, il était encore si minime que Lafontaine le prenait pour point de comparaison, afin de désigner un endroit sans valeur. En parlant de gens qui causent de tout et n'ont rien vu :
Ils prendraient, dit-il, P'augirard pour Rome. ( Fable du singe et du dauphin. ) Mais le sieur F. de Rossët, traducteur français de TArioste, qui vivait en 1600, fait plus d'honneur à Vaugirard que le bon Lafontaine. Dans sa continuation de Roland le furieux ( Aventur., 4« ^ et y), il place dans les plaines de Vaugirard,
comme dans un lieu très-remarquabie, un su-* perbe tournoi qui dura deux jours, et où se distinguèrent par leur force, leur courtoisie et leur valeur, les plus illustres chevaliers que lea nations belliqueuses offrissent à cette ëpoque. Il dit que cette vaste campagne est belle et riche de vëgëtation ; près d'elle se trouve un coteau tout couvert de roses, une petite source aussi claire que le cristal coule au travers, et convie le voyageur à se rafraîchir. Après avoir décrit la pompe du camp, où présidaient Charlemagne dans toute sa gloire, et Galerane Fimpëratrice dans toute sa beauté, il passe en revue la multitude de barons, de chevaliers, de rois, de no* blés dames qui se sont réunis dans ce site enchanteur. Après bien des combats, voici venir du côté de Montrouge un guerrier portant un écu vert sans autre enseigne, c'est le roi de Norwége. A lui l'honneur de îa première journée : mais sa gloire s'éclipse. à la seconde. Du côté de Meudon s'élève une forêt druidique et à jamais vénérée ; il en sort un chevalier monté sur un grand coursier, moitié noir, moitié blanc, ayant pour armes un dragon volant qui jette feu et flammes par les narines : il est quelque temps vainqueur. Toutefois, du côté de la Seine, arrive un troisième chevalier portant des
armes toutes noires ; au milieu de son écu est une rose verte couronnée d*ëpines. Le coursier qu*il monte traverse le fleuve à la nage. C'est Guidon-le-Sauvage, qui triomphe de tous les teuans : les trois rois du Nord sont abattus par sa lance ; il remporte Tëcu d'or, et gagne, avec lui, l'alliance de la belle Clorinde, reine d'Island, reprësente'e par la gracieuse Ulanie.
Un procès que Vaugirard eut à soutenir en 1734? et dont les pièces sont conservées aux archives du royaume (L. 114^)9 nous fait connaître combien ce village s'était accru depuis l'époque de sa fondation. Nous y avons également puisé des renseignemens sur les vraies limites de la commune à cette date, sur la richesse de ce bourg et sur diverses autres circonstances de lieux et de personnes dont nous parlerons dans la suite. Il s'agissait de défendre plusieurs propriétaires assignés, à l'effet de rendre le pain béni dans l'église de Saint- £tienne-du-Mont, par les marguilliers de cette dernière paroisse. L'objet, minime en apparence, de cette altercation, entraînait de graves conséquences, car la fabrique de Saint-Etienne voulait ainsi constater ses droits paroissiaux sur un vaste territoire qu'elle revendiquait, d'après
les donations faites à F Abbaye de Sainte-Ge-
neviève par les anciens rois ; et cette prétention, si elle eût été fondée, attribuait à la ville de Paris une grande partie du sol où reposait Vaugirard.
La fabrique de Vaugirard prouva sa juridiction sur les maisons qui lui étaient disputées, dans un Mémoire très*bien composé. C*étaient la propriété dite le Château* Frileux, un hôtel appartenant à M^' le cardinal de Gesvre, occupé précédemment par M. Richard, maître des postes étrangères, puis plusieurs bâtimens construits soit en-deça du Château-Frileux, vers Paris, soit derrière lui, sur la rue de Vaugirard^ jusqu'à l'alignement de la borne de Grenelle* qui se trouvait où l'on voit aujourd'hui la rue Copreaux. M. le curé Délangle, auteur de ce Mémoire, rappelle que la fabrique, de temps immémorial, a considéré ces terrains comme portion intégrante de la paroisse; que même dans ce territoire contesté se trouvent un enclos et un ancien cimetière que la fabrique a vendus, il y a quatre-vingts ans, sans réclamation, à M. de Maupeou, qui a transformé le premier en bâtimens habitables, et le second en une petite chapelle, où, à la vérité, un prêtre de Sainte- Geneviève vient dire la messe, toutefois avec le consentement et sous l'inspection du curé de
Vaugirard. Il termine en e'numërant les consëquences déplorables des prëtentions de Saint- Etienne, qui tendent à dépouiller Vaugirard d'un quart de ses habitans, de quatre-vingt mille toises de ses enclos et d'une vingtaine de maisons très-riches ; à faire changer les actes du Parlement, qui ont fixé les limites de la ville et des faubourgs de Paris ; à ruiner nombre de particuliers qui ont fait bâtir avec la certitude d'élre exempts des droits d'entrée, et qui autrement les paieraient au grand détriment de leur commerce; enfin à détruire une paroisse qui rapporte au roi, chaque année, plus de cent mille livres, et vaut à l'Etat une généralité entière. Déjà en i633, même querelle avait été faite, et sur les conclusions de M. Nicolas Tavernier, curé du lieu, l'officialité diocésaine avait porté une sentence favorable à Vaugirard : on l'a jointe aux pièces du procès. La fabrique eut également gain de cause en 1734» et fut maintenue dans les droits dont Saint-Etienne voulait la dépouiller. Ce procès prouve au moins quelle était l'importance de Vaugirard, à l'époque où il eut lieu.