‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 10 sur 38 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

MISSION DU P. DE LA COLOMBIERE EN ANGLETERRE. — SA VIE AUSTÈRE A LA COUR. — SA SITUATION DIFFICILE

lie, ecce mitto vos sicut agnos inler lupos. ( Luc , x , 3.)

Allez, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.

L'Angleterre n'était plus l'île des saints ni la terre des miracles. Violemment séparée de l'Église par le schisme de Henri VIII, elle avait changé de dynastie sans changer de destinée religieuse; et les Stuarts, en succédant aux Tudors, n'avaient pas rétabli la suprématie spirituelle du successeur de Pierre. Il y avait du moins des espérances pour la restauration du catholicisme.

Après la mort tragique de Charles Ier et la tyrannie de Cromwell, ce retour inespéré de Charles II inau-

gurait un nouvel ordre de choses *. L'Angleterre avait une reine catholique, Catherine de Bragance2, et le duc d'York, frère du roi, héritier présomptif de la couronne, professait publiquement la foi romaine, et était disposé à commencer son règne en proclamant la liberté des consciences.

Mais si les antipathies religieuses de la nation avaient été excitées par la conversion de Jacques, duc d'York , au catholicisme , elles furent portées jusqu'à l'exaspération par la nouvelle qu'il venait d'épouser une princesse catholique, Marie- Béatrix, sœur du jeune François, duc de Modène.

Le danger dont était menacée la religion protestante par cette union devint le sujet de toutes les conversations , et Charles II eut à combattre le mécontentement public. Prince indolent, uniquement occupé de ses plaisirs, toujours prêt à sacrifier aux ambitieux et aux mécontents ses amis les plus dévoués , il ne songeait qu'à éviter les embarras politiques ou à se tirer des complications pénibles du gouvernement. On ne pouvait compter sur sa fermeté pour déjouer les ruses et repousser les attaques des ennemis de l'Église romaine. Il n'osait pas même soutenir ouvertement son frère, pour lequel il avait d'ailleurs une affection sincère. Cependant un sentiment d'honneur chevaleresque , qui exista

1 Charles II était né le 29 mai 1630, au palais de Saint-James. Ce fut le 4 juin 1660 qu'il débarqua à Douvres et prit possession du trône d'Angleterre.

2 Catherine, infante de Portugal, fille de Jean IV de Bragance, roi de Portugal, et de Louise de Guzman, née le 16 dé* ceœbre 1638, mariée en 1662 à Charles II, roi d'Angleterre.

toujours dans le cœur du roi, et son amitié fraternelle l'empêchèrent de rompre le mariage solennellement arrêté.

A l'ouverture des Chambres , on fit au roi des interpellations sur les bruits d'un projet de mariage avec la princesse de Modène. « Ce n'est pas un projet, reprit Charles, c'est une chose faite. » Et comme les Communes , après le premier moment de stupeur, vociféraient pour faire annuler le mariage et interdire à la princesse papiste l'entrée de l'Angleterre, Charles déclara que son honneur lui défendait de dissoudre cette union sanctionnée par toutes les lois divines et humaines. Les mécontents, se rabattant alors sur une manifestation publique, demandèrent au roi la permission de célébrer un jeûne solennel pour détourner les maux dont cette alliance menaçait le royaume.

Marie-Béatrix devait plutôt être considérée comme un ange de paix qui attirerait les bénédictions du ciel sur le royaume. Dès l'âge de onze ans, elle s'était attachée aux religieuses de la Visitation, que la duchesse Louise, sa mère, venait d'établir à Modène. Sous la direction de la supérieure, la mère Balland, elle s'était appliquée à la vie spirituelle, et elle fit de grands progrès dans la vertu. Accoutumée à porter le joug du Seigneur dès son enfance, elle en goûtait toute la douceur, et songeait à se consacrer à Dieu dans l'ordre de la Visitation. Mais la Providence en avait diposé autrement.

Le roi d'Angleterre la demanda pour son frère , le duc d'York, et, pour faire réussir ce projet de ma-

riage , il se servit de la puissante médiation de Louis XIV, qui fit de grandes instances par ses lettres et par ses ambassadeurs à la cour de Modène. La pieuse princesse, attristée de cette demande, déclara alors à sa mère le dessein qu'elle avait formé, depuis longtemps , de renoncer aux grandeurs du monde pour se faire religieuse. La duchesse, ne voulant pas s'opposer à la vocation de la princesse sa fille , en donna avis au roi de France. Louis XIV répondit qu'il n'avait pas l'intention de la détourner d'une si sainte entreprise. Mais les ministres des deux cours d'Angleterre et de France , qui avaient à cœur de réussir, s'adressèrent à Rome et engagèrent le souverain pontife à seconder un projet si utile à la srloire de Dieu et à la conversion de la foi en Anedeterre. Ils obtinrent un bref, par lequel le pape Clément X exhortait la jeune princesse à se soumettre à la nécessité présente pour le bien de la religion.

Ces motifs et le désir d'obéir au souverain pontife déterminèrent Marie -Béatrix; mais ce ne fut pas sans verser bien des larmes qu'elle fit ce sacrifice. Elle ne put s'empêcher de dire qu'elle eût préféré une naissance obscure , puisque la qualité de princesse était un obstacle à la grâce de la vocation.

Louis XIV déclara la jeune princesse fille adoptive de France , et s'engagea à payer sa dot. Le comte de Peterborough, ambassadeur d'Angleterre, l'épousa solennellement, par procuration du duc d'York, le 30 septembre 1673.

Il accompagna la nouvelle duchesse et sa mère jusqu'à Paris. Là, le mariage fut sur le point d'être

rompu ; mais Charles II résista aux sollicitations de

ses conseillers 1 .

Arrivée à Douvres , la nouvelle duchesse d'York fut reçue par Jacques, qui était allé à sa rencontre avec une suite peu nombreuse. « L'évoque d'Oxford demanda à la duchesse de Modène et au comte de Peterborough si ledit comte avait épousé la jeune duchesse, par procuration, pour le duc d'York. Sur leur réponse affirmative, il déclara que le mariage était valide. Ce fut toute la cérémonie1. » Mais il est probable que cela ne suffit point à la piété des époux, et que leur union fut bénie selon le rit catholique.

Leurs Altesses royales arrivèrent à Whitehall le 26 novembre. Le roi, accompagné des principaux seigneurs d'Angleterre, vint jusque sur les bords de la rivière recevoir son frère et sa belle-sœur.

Marie- Béatrix gagna tout d'abord le cœur de son mari par sa beauté, sa grâce', et surtout par une expression de pureté bien rare à la cour de Charles II. Elle triomphait partout des méfiances que les agitateurs cherchaient à répandre. Charles ne fut pas le moins ardent des admirateurs de sa belle-sœur ; mais à cette admiration se joignirent un respect et une estime dont il ne se départit jamais. Les seigneurs de la cour les plus dévoués et les plus honorables furent aussi les plus assidus auprès du duc et de la duchesse d'York.

i Voyez Vie de la Mère Marie-Marguerite Balland, première supérieure du monastère de la Visitation à Modène. 2 Mémoires de William Temple, c. n,

La jeune princesse ne s'accoutuma pas aisément aux manières et aux usages de l'Angleterre, où tout lui était souverainement antipathique. Cette cour de Charles II offrait un contraste absolu avec les mœurs de celle de Modène , si austère et si catholique. La duchesse d'York habitait le palais de Saint-James ', et on peut dire qu'elle était universellement aimée et estimée, tant elle remplissait bien les devoirs complexes de sa position de femme, de belle -mère, d'étrangère et de catholique. Mais l'esprit de parti n'avait pas désarmé; il ne pouvait lui pardonner detre la cause qui perpétuait sur le trône de la Grande-Bretagne une lignée de princes catholiques. De là une guerre sourde et implacable contre le duc d'York, les catholiques et la duchesse elle-même.

Le duc d'York, autrefois si populaire par son courage, par son application aux affaires de l'État, par son activité à provoquer les mesures avantageuses au commerce et à la navigation, devint, comme catholique, l'objet de la haine d'un parti nombreux. Ce parti, formé de ce qui restait des républicains et des presbytériens de Cromwell, avait pour chef Ashley Cooper, comte de Shaftesbury, dont l'impiété notoire ne l'empêchait pas de se poser en défenseur de

1 Le palais de Whitehall , celui où les rois d'Angleterre habitaient ordinairement, avait un grand parc planté de beaux arbres, De l'autre côté du parc se trouvait le palais de Saint- James, réservé aux princes et aux princesses du sang. C'était la demeure de Jacques, duc d'York, frère du roi.

A quelque distance de la ville, en suivant les bords de la Tamise, on rencontrait le palais de Somerset- House, qui était la résidence de la reine d'Angleterre.

l'Évangile : persécuteur du papisme, il pouvait être athée impunément. Cette faction tendait à s'emparer du pouvoir exécutif en se glissant derrière la royauté. Elle savait bien qu'elle n'avait aucun succès à espérer tant que Jacques conserverait sa place dans l'amour du peuple et dans le conseil royal, a II fallait, pour aspirer à perdre un tel prince dans l'esprit de la nation, une extrême audace et une malice plus grande encore ». »

L'œuvre de mensonge, d'intrigues et de perfidie commença. Le parti presbytérien demanda qu'on remît en vigueur les lois oppressives, et Charles, adoptant le funeste système des concessions , espéra calmer les craintes et les murmures par des mesures rigoureuses contre les catholiques. L'adresse de la Chambre des Communes contre les catholiques avait causé une telle frayeur au palais , que le roi luimême n'en avait pas été exempt. Aussi , quoiqu'il eût été stipulé dans les articles du contrat de mariage entre le duc et la duchesse qu'elle aurait une chapelle publique et qu'on lui donnerait celle que feue la reine mère avait fait bâtir à Saint-James, les conseillers qui entouraient le roi lui persuadèrent de ne pas permettre à la duchesse l'usage de cette chapelle publique, mais seulement celui d'une chapelle particulière, qu'on lui fit préparer dans le palais. Pour colorer cette violation des articles du contrat, on obtint que la reine réclamât cette chapelle de Saint-James, comme lui appartenant par droit d'an-

1 Mémoires de lord Peterborough. -

tienne possession , bien qu'elle ne s'en servît pas alors, ayant sa propre chapelle à Sornerset-House '.

Le roi publia une ordonnance pour interdire à tout catholique l'entrée des parcs et des palais de Whitehall et de Saint-James, sous peine d'incarcération à la Tour si le délinquant était un pair, à la geôle commune s'il n'était que simple particulier. Enfin il prescrivit aux juges d'exécuter rigoureusement les lois pénales portées contre les membres fidèles de l'Église romaine.

Ces mesures vexatoires ne dissipèrent point les soupçons des chefs du parti et ne ralentirent pas leurs attaques. Lorsqu'au commencement de 1674 le parlement s'assembla , de nouvelles motions hostiles aux catholiques, et dont le but était d'exclure le duc d'York du trône, furent faites par les Shaftesbury, les Algernon Sydney et les Russel.

Ce fut l'année suivante, 1675, que parut sur la scène un aventurier, précurseur de l'infâme Titus Oates, nommé Luzancy 3, repris de justice en France, qui s'était réfugié à Londres.

L'audacieux intrigant, sans argent, sans recommandation, se présenta sous ce faux nom, témoigna un vif désir d'être admis dans l'Église établie, et

1 Mémoires de Jacques II , c. 10, 170.

2 Son véritable nom était Beauchateau ; fils d'une actrice de Paris, il avait passé avec une très mauvaise réputation de foi et de probité par les emplois de sous -maître, de domestique, de commensal dans un monastère, de compagnon d'un missionnaire ambulant. Un faux, commis à Mondidier, en Picardie, l'avait forcé à prendre la fuite, et il était arrivé à Londres sous un nom supposé.

abjura le catholicisme. Aussitôt il devint un objet digne d'intérêt pour les zélés du parti protestant; et, voulant sans doute se signaler par quelque chose d'extraordinaire ou s'assurer pour l'avenir de nouvelles largesses, il déclara qu'environ un mois avant son abjuration, le P. de Saint- Germain, présenté comme le confesseur de la duchesse d'York, l'avait surpris clans sa demeure, et, lui appuyant un poignard sur la poitrine , l'avait forcé de signer une rétractation et la promesse de retourner en France.

Ni l'invraisemblance de ce conte ni le temps écoulé depuis ce fait ne purent éveiller des soupçons. La Chambre des lords donna au roi communication de ce document important , et le parlement, la cour, la ville , le royaume , retentirent de cris d'étonnement et de colère sur l'audace des papistes.

Le roi publia une proclamation ordonnant d'arrêter le P. de Saint- Germain, en quelque endroit qu'on pût le trouver. Luzancy, interrogé devant la Chambre des Communes , prétendit savoir que le sang des protestants inonderait bientôt les rues de Londres ; mais cette nouvelle révélation n'était que la répétition des bruits absurdes répandus dans les tavernes, et il ne put, d'ailleurs, fournir aucun témoin acceptable. En même temps un ministre protestant français, parfaitement instruit des antécédents de Luzancy, avait le courage et la probité de le démasquer, et un pamphlet plein de verve et d'esprit paraissait pour réfuter les accusations ï&omnieuses portées contre le P. de Saint-Germain.

Aussi l'enquête commencée fut interrompue, et n'a jamais été reprise.

Le prêtre faussement incriminé n'en dut pas moins quitter l'Angleterre pour échapper à la mort. Il laissait vacante la place de prédicateur de la duchesse d'York, et l'on demanda un jésuite français pour le remplacer.

La demande, transmise à Louis XIV, fut aussitôt communiquée au P. de Lachaize, confesseur du roi. On le chargea de trouver un religieux de son Ordre capable de remplir cet emploi honorable et périlleux. Le P. de Lachaize avait été préposé au gouvernement de la province de Lyon. Il exerçait cet emploi lorsqu'il fut appelé à Paris pour succéder au P. Ferrier dans la direction de la conscience royale. Il avait connu le P. de la Colombière au collège de la Trinité, il avait été à même de se former une idée des talents et des vertus de ce saint religieux; il n'hésita pas à le proposer pour la charge de prédicateur de la duchesse d'York. Le provincial de Lyon , Pierre Boyer, surpris d'abord de cette demande qui dérangeait peut-être ses combinaisons, fît quelques difficultés. Il consentit enfin, et le P. de la Colombière reçut l'ordre de se disposer à partir f.

La Providence, qui conduit les plus petits événements de ce monde, n'était pas sans doute indifférente à ce choix. Dieu avait destiné son serviteur à cette mission, et nul n'était mieux en état de la remplir. Il possédait le zèle et la prudence, il avait un

1 Voir note 9.

grand talent oratoire, l'intrépidité d'un confesseur de la foi, un cœur magnanime avide de souffrir pour le nom de Jésus. Mais que de dangers l'attendaient dans un pays « où c'était un crime d'être prêtre, un plus grand crime encore d'être jésuite, où tout acte sacerdotal tombait sous le coup de la vindicte publique ! »

Le P. de la Colombière avait promis « d'aller indifféremment sans exception, sans réplique, partout où l'obéissance l'enverrait ». Il était prêt. Le poste où ses supérieurs l'envoyaient était difficile et périlleux; il y aurait à travailler et à souffrir. C'était un attrait pour lui. Il allait d'abord immoler à Dieu les affections de son cœur. Car il ne quittait pas sans regret cette chère ville de Paray, où il comptait tant d'amis, où Dieu lui avait fait connaître l'âme d'une sainte, où lui-même avait reçu des faveurs signalées de la bonté divine.

Pour éviter des regrets et des plaintes inutiles, il garda le silence sur son prochain départ. Ce ne fut qu'au dernier moment qu'il parla de sa nouvelle destination. « On veut m'envoyer en Angleterre, écrivait-il à une supérieure, pour être prédicateur de Mmo la duchesse d'York; je ne sais ce qu'il sera de tout cela; la volonté de Dieu soit accomplie ». » C'est avec ce calme, cette modestie, cette vue constante de Dieu , qu'il annonce la mission qui lui est confiée : il semble qu'il s'agit d'un voyage ordinaire.

1 Lettre v, à la nouvelle abbesse de la Bénissons- Dieu , M,ne Houël de Mérainville, vers septembre 1676.

Il partit plus tôt qu'il ne pensait, et, se rappelant l'exemple donné par saint François Xavier, il se refusa la consolation d'aller dire adieu à sa famille. Quoique peu éloigné de la maison paternelle, il ne voulut voir aucun de ses parents, ni même leur dire le choix qu'on avait fait de lui pour un emploi si honorable. Son extrême détachement , le plaisir d'exécuter les ordres de la Providence , furent tous ses préparatifs de voyage.

En quittant Paray, il se dirigea vers Roanne, et de là vers Paris , où il dut prendre les dernières instructions du P. de Lachaize , ou plutôt de Louis XIV, dont la politique, d'accord en cela avec ses sentiments chrétiens, soutenait au delà du détroit le parti catholique, et prêtait son appui à Charles II. Le P. de la Colombière s'embarqua dans le port de Calais, et, le 13 octobre 1676, il arrivait à Londres.

« Devenu l'hôte du palais de Saint-James , il s'arrangea de manière à y vivre en religieux , étranger au tumulte et aux magnificences de la cour. Il ne connut de cette royale habitation que les endroits par lesquels il fallait passer pour se rendre dans les appartements de la duchesse d'York. Sa chambre ouvrait sur la place qui est devant le palais , et jamais il n'approcha des fenêtres pour contempler une des plus belles vues de Londres. Il ne visita aucun des monuments, aucune des promenades ni aucune des curiosités qu'offre cette ville. Il n'a jamais assisté à des réunions que les bienséances de son état lui permettaient, telles que les concerts bu des récep-

tions publiques. Il ne sortait que pour visiter les malades ou les personnes à qui il espérait d'être utile, et il ne conversait qu'avec ceux qui le consultaient pour les affaires de leur salut. 11 était tout à Dieu et au prochain '. »

Chaque instant de la journée semblait lui apporter quelques mortifications, et, comme il avait promis à Dieu de n'en refuser aucune, il les recevait toutes avec joie. Il était permis à un étranger tout récemment débarqué de ne pas trouver à son goût tous les mets dont on use en Angleterre, surtout quand l'estomac s'en trouvait incommodé. Il ne consentit jamais , quelque souffrance qu'il éprouvât , à ce qu'on lui en servît d'autres. Son lit était un matelas étendu sur des planches , et il ne prenait aucune précaution contre les froids les plus rigoureux. Avec cette sévérité continuelle à ne se permettre aucun soulagement, il était encore dans l'usage de faire des pénitences corporelles, qui servaient à rendre encore plus vif le sentiment de toutes ses mortifications.

« Ce qu'il était obligé de recevoir pour son entretien allait bien au delà de ses besoins : il l'appliquait presque tout entier à soulager les malheureux. Il s'était même astreint par un vœu exprès à n'en faire usage que pour des bonnes œuvres.

« Il eut l'honneur de s'entretenir trois ou quatre fois avec le roi d'Angleterre ; il était appelé chaque semaine auprès de la duchesse d'York; il n'a jamais

1 Notice, par le P. Nicolas de la Pesse.

regardé en face ni l'un ni l'autre. Bien plus, il n'a jamais arrêté ses yeux sur le visage de la princesse, lorsqu'elle assistait aux sermons qu'il a prêches pendant dix-huit mois en sa présence. Assurément il fallait être bien maître de soi pour ne pas se permettre de satisfaire une innocente curiosité.

« De peur qu'il ne lui échappât quelque parole qui fût l'occasion de louanges pour sa personne, il s'obligea par un nouveau vœu à ne jamais rien dire qui pût tourner à son avantage. On s'étonnera peutêtre de cette facilité à opposer la force du vœu aux faiblesses les plus ordinaires de la nature. Cette sorte de joug lui donnait, disait-il, plus de liberté pour suivre les impressions de la grâce. Il n'a cependant conseillé qu'à très peu de personnes d'en user ainsi.

« Enfin ses règles étaient sa consolation : il lui semblait que Dieu lui parlait par cet interprète sacré; il les observait aussi fidèlement qu'il eût pu le faire dans une maison de son ordre '. »

Connaissant bien la situation dangereuse où il se trouvait, il ne négligea point les moyens que la prudence lui suggérait. Il avait pris des vêtements séculiers, selon l'usage adopté par les jésuites anglais. Dans ses premières lettres datées de Londres , il recommande aux personnes de France qui lui écriront d'éviter toute appellation de nature à le compromettre : « Ne me traitez pas de Révérend Père , parce que si vos lettres venaient à être ouvertes en

1 Tous ces détails nous sont fournis par un contemporain.

Angleterre, cela me ferait une affaire4. » — « Appelezmoi mon Père, si vous le voulez, dans la lettre où il n'y a nul péril, pourvu que vous ne me donniez pas cette qualité dans l'adresse, de peur que si quelque protestant la voyait, il ne la jetât dans la rivière 2. »

S'il prenait ces précautions, c'était plus pour obéir aux ordres de ses supérieurs que par crainte : il était content d'être ainsi plus abandonné aux soins de la divine Providence. Il ne regrettait pas la France. « J'ai cru, écrivait-il à sa sœur, que je trouverais Dieu en Angleterre, puisque c'était lui qui m'y appelait. » Il l'avait trouvé en effet, et Dieu lui suffisait. Il soutenait son apôtre dans les fatigues du ministère.

On jugera de l'étendue et du nombre de ses labeurs par la grandeur des besoins spirituels auxquels il devait pourvoir. Voici ce qu'il écrivait après un mois de séjour :

« Je suis déjà accoutumé à la vie des Anglais comme si j'avais été nourri à Londres. J'y ai trouvé un grand nombre de catholiques; mais on dit qu'il y en a peu de bons. Je ne m'en étonne pas. Si nous avions aussi peu de secours en France qu'ils en ont ici, je crois que nous serions encore pires qu'eux. On ne permet pas aux sujets du roi d'Angleterre d'aller dans la chapelle des ambassadeurs pour y entendre la messe, et depuis que je suis ici on a mis des gens à la porte de toutes les chapelles, et

i Leltrexxn.

2 Lettre lu.

même de celle de la reine1, pour se saisir des Anglais qu'on en verrait sortir. Il est vrai qu'il y a ici quantité de Français , mais il y a un an qu'il n'y a pas eu de catéchismes2. De sorte qu'on peut dire que la parole de Dieu est fort rare en ce pays -ci, et que quand on y vient pour la prêcher, on ne peut manquer d'y être le bienvenu. Je commençai hier par le discours du Paradis, parce qu'on célèbre ici la fête de la Toussaint dix jours plus tard qu'en France 3. »

Ce discours, prononcé le 11 novembre 1676, est le second pour la fête de la Toussaint. Il y parle, en effet, du ciel, la cité sainte des bienheureux, où il n'y aura nul péché, nulle des peines dues au péché, et nulles bornes aux récompenses promises à la vertu. L'exorde, d'une beauté simple et vraie, respire une suave et céleste onction. Il s'adresse en ces termes à la duchesse d'York :

« Je sais , Madame , que lorsque Votre Altesse

1 La reine habitait le palais de Somerset.

2 On comptait à Londres plusieurs milliers de Français, prolestants réfugiés, exilés de la cour et mécontents , ou coupables se dérobant à l'action de la justice. Parmi les plus illustres nous pouvons nommer la duchesse de Mazarin, qui était reçue au palais de Saint-James; le fameux Saint-Evremond, philosophe déiste et littérateur médiocre; le comte de Duras, depuis comte deFeversham, ami du duc d'York; Ducros, agent du roi de Suède; le marquis de Flammarin, le président Tambonneur, Mllc de la Roche-Guilhem, etc.

3 Lettre xxxiv. Les Anglais, par haine du papisme, n'avaient pas admis la réforme du calendrier. Depuis ils ont eu le bon sens de l'adopter, comme toutes les nations chrétiennes de l'univers; la Russie seule fait exception.

royale m'a commandé de monter dans cette chaire, elle n'a point eu d'autre vue que de procurer à tous ceux qui m'entendront un moyen de se sanctifier eux-mêmes, et je proteste, en présence de Jésus- Christ, qu'en obéissant à vos ordres, je n'aurai jamais d'autre dessein que de travailler à la sanctification de mes auditeurs.

« Mais, quelques bonnes que soient les intentions de Votre Altesse royale, quelque soin que j'aie résolu de prendre pour les seconder, j'attendrais peu du fruit de mes travaux si je ne savais qu'ils seront soutenus par vos exemples. Les mauvais chrétiens se défendront peut-être contre les raisons les plus propres à les convaincre de leur devoir; mais que pourront-ils opposer à l'exemple d'une princesse qui, à la fleur de l'âge , dans un rang où la plupart des hommes s'imaginent que tout est permis, avec tous les avantages du corps et de l'esprit qui ont coutume d'inspirer l'amour du- monde, se déclare hautement pour la piété, et en pratique tous les exercices avec tant d'exactitude et de ferveur?

« D'ailleurs, Madame, parlant devant une personne aussi irréprochable que vous l'êtes, je ne serai point obligé à tous les égards que la prudence veut qu'on ait pour les princes vicieux. Il n'est point de vice à qui je ne puisse faire une guerre ouverte , puisqu'il n'en est aucun que votre conduite ellemême ne condamne; je pourrai dire tout ce que l'Esprit de Dieu daignera m'inspirer de plus fort contre les désordres de notre siècle, on ne croira jamais que mes reproches s'adressent à Votre Al-

tesse royale; et ainsi, Madame, la parole de Dieu ne sera point captive par votre présence, on ne dissimulera point devant vous les plaies du pécheur, on les fera même paraître plus honteuses par l'opposition de votre vertu. »

On voit dans ce passage la manière simple et noble tout à la fois du prédicateur. Son style est sobre, peu coloré, mais correct et élégant ; la phrase, oratoire et périodique ; un souffle d'éloquence apostolique anime tout le discours. On sent une âme uniquement préoccupée des intérêts de Dieu et du salut des âmes.

Dans le compliment à la duchesse d'York, il a, pour ainsi dire, donné son programme, et il l'a suivi exactement. L'éloge qu'il fait de la princesse est conforme à la vérité. Elle était sincèrement pieuse, et le P. de la Golombière pouvait lui rendre ce témoignage :

« Mmo la duchesse d'York est une princesse d'une grande piété ; elle communie presque tous les huit jours, et quelquefois même plus souvent; elle fait tous les jours une demi-heure d'oraison mentale..., elle songe à fonder en Flandre un couvent de votre Ordre pour les filles anglaises1. »

On connaît sa vive affection pour les religieuses de la Visitation. Le P. delà Colombière avait aussi une profonde estime pour cet institut. Il est permis de croire que cette sympathie mutuelle pour les filles de saint François de Sales fut agréable à la jeune

i Lettre lxxii à une religieuse de la Visitation;

duchesse. Elle apprécia bientôt la vertu extraordinaire de son prédicateur. Elle apprit du P. Claude à honorer tout particulièrement le Cœur adorable de Jésus , et dès l'année 1697 nous verrons la pieuse princesse solliciter du saint-siège l'institution de la fête du Sacré-Cœur l.

Ce premier discours commença la série des prédications, qui continuèrent tous les dimanches et toutes les fêtes. Le P. de la Colombière prêcha deux stations quadragésimalcs. La chapelle royale était trop étroite pour contenir le nombre de ceux qui accouraient pour l'entendre. Les protestants euxmêmes, bravant le danger d'être découverts et emprisonnés, venaient admirer cette parole pleine de vérité et de force. Nous verrons qu'elle produisit d'admirables fruits de salut.

Au milieu des applaudissements donnés à son éloquence et des éloges prodigués à ses vertus, le saint religieux conservait les sentiments de l'humilité la

1 La duchesse d'York, devenue reine d'Angleterre, ne cessa d'honorer de son affeclionles maisons de l'Institut de la Visitation. Lorsqu'elle traversa la France avec le roi son époux en 1701, en passant à Moulins, elle vint quatre fois à Sainte-Marie visiter lu supérieure et eut avec elle de longs entretiens. 11 est probable que la sœur Marguerite-Marie, qui était en correspondance avec la Mère de Soudeilles, n'y fut point oubiiée.

Ce tendre attachement de la reine pour l'Ordre de la Visitation ne l'abandonna jamais. Elle en donna un précieux témoignage en choisissant dans le monastère de Chaillut, près Paris, une pieuse retraite, « où, par la pratique des plus éminentes vertus, elle a su se rhénager une couronne qui ne s'accorde qu'au seul mérite et que l'injustice des hommes ne saurait ravir. »

plus inébranlable. Ce n'était pas en vain qu'il avait pris pendant sa grande retraite cette résolution formulée ainsi : « Absit onihi vel gloriari vel lœtari nisi in cruce de N.D. Jesu Chrisli : Loin de moi la pensée de me glorifier ou de me réjouir jamais, si ce n'est dans la croix de Notre- Seigneur Jésus -Christ. » Il recevait les compliments avec une telle froideur glaciale, qu'on n'osait plus continuer un pareil discours.

Que lui importait l'éloquence plus ou moins admirée de sa parole ! Il s'agissait de sauver des âmes à tout prix. La situation malheureuse des catholiques d'Angleterre était l'objet le plus constant de ses pensées. La vue de ces brebis sans pasteur, qui se perdaient faute de secours , lui déchiraient le cœur. Il en gémissait souvent devant Dieu.

« Si les catholiques de ce pays, écrivait-il, avaient une partie des moyens de sanctification qui abondent en France, je crois qu'il y en aurait beaucoup de saints. Mais c'est grand'pitié de voir comme ils sont persécutés , et le peu de secours qu'ils ont pour la piété. Ils n'y entendent point parler de Dieu; on leur défend d'aller à la messe ; aussi se plaint-on qu'ils ne sont pas trop fervents. C'est assurément une Église fort désolée, et il me semble que les prières des gens de bien ne sont pas mal employées pour le rétablissement de la ferveur dans ce royaume *. »

Il demande des prières pour la conversion de l'Angleterre aux diverses communautés et aux personnes

1 Lettre l\\.

pieuses auxquelles il écrit. Ainsi il commence cette sainte et pacifique croisade de supplications persévérantes, qui ont amené les heureux résultats dont nous sommes aujourd'hui les témoins, l'état florissant du catholicisme en Angleterre.

Ce n'était pas seulement le manque de secours spirituels qui occasionnait cette situation déplorable; il régnait aussi une grande corruption de mœurs. Les désordres et les scandales publics n'étaient pas rares. Après dix mois de séjour, le pieux jésuite écrivait à son frère Humbert :

« Au milieu de l'entière corruption que l'hérésie a produite en cette grande ville , je trouve bien de la ferveur et des vertus fort parfaites, une grande moisson toute prête à être cueillie et qui tombe sous la main dont il plaît à Dieu de se servir. Je sers une princesse bonne en tous sens, d'une piété fort exemplaire et d'une grande douceur. Au reste, je ne suis pas plus troublé par le tumulte de la cour que si j'étais dans un désert1. »

Il fallait beaucoup de vertu pour n'être pas dérangé ni troublé par le bruit des luttes politiques et religieuses, par le mouvement des passions qui s'agitaient de toutes parts. Sa force d'âme dominait ces agitations ; son énergie se dépensait dans un double foyer d'activité : le soin de son intérieur et l'exercice du ministère. Mais ce fut aux dépens de sa santé. Il s'épuisait rapidement. Après le carême de 1677, il commença de ressentir les premières

1 Lettre xx.

atteintes de la maladie qui devait le consumer lentement. Il attribuait cette fatigue au changement de climat et au travail.

« Il est vrai, écrit-il, que je me sens un peu incommodé de la poitrine, qui est un endroit par où je me croyais imprenable. On y est fort sujet en ce pays, à cause qu'on y brûle un charbon de pierre qui fait une méchante fumée 1. Ce que je sens est encore peu de chose. Je crois que l'étude y contribue plus que toute autre chose extérieure2. »

11 indiquait dans ces derniers mots la cause véritable de sa fatigue. Sa vie sédentaire, cette existence de prière, de travail, de mortification soutenue, expliquaient l'épuisement de sa poitrine.

Comme il désirait ne pas interrompre ses travaux pour le bien des âmes, il s'appliqua moins à la préparation des sermons de l'année suivante. Il pensa qu'il ferait peut-être mieux de se contenter de préparer ce qu'il aurait à dire sans vouloir tout écrire dans la dernière exactitude. « Je m'en porterai mieux, disait-il, j'en aurai plus de temps pour assister les âmes dont Dieu me voudra confier la conduite , et peut-être que Notre-Seigneur donnera plus de bénédictions à des discours où l'éloquence humaine aura moins de part. »

C'était sans doute un léger soulagement , mais il n'en restait pas moins une cause permanente de malaise et de fatigue : les labeurs de l'étude, du confes-

i II y a, en effet, une espèce de houille qui dégage, en brûlant, l'acide sulfureux, gaz très nuisible à la poitrine. - Lettre lxxiii.

sionnal et de la prédication, la lutte intérieure pour établir le règne complet de la grâce sur la nature, les douleurs d'un cœur apostolique qui gémit sur les triomphes de l'erreur.

Une autre source de tristesse pour le saint religieux, c'était de vivre dans un pays où le Dieu de l'Eucharistie était exposé à tous les outrages, où il était contraint, au grand détriment des fidèles, de chercher d'autres voiles et d'autres mystères que ceux dont il se couvre volontairement dans le sacrement de nos autels.

Il pouvait dire, comme l'Apôtre : « Quoniam trislitia mihi magna est et conlinuus dolor cordi meo : J'éprouve une grande tristesse, et mon cœur est dans une angoisse continuelle. » (Rom., ix, 2.) « Je vous avoue, disait-il dans un sermon, que depuis que la Providence m'a conduit dans ce royaume, je ne pense jamais au grand nombre d'âmes qui y périssent sans avoir le cœur percé de douleur. Et quel cœur, fût-il de marbre ou de bronze, pourrait voir sans être attendri une si générale et si funeste désolation ' . »

Il cherchait à se consoler en redoublant ses adorations, en demeurant le plus qu'il pouvait au pied du tabernacle. Oh! qu'il aurait désiré ramener à Jésus- Christ cette multitude d'enfants prodigues ! qu'il aurait voulu leur faire connaître les grandeurs et les tendresses infinies de son adorable Cœur ! Il inspirait du moins cette dévotion aux âmes qui lui

1 Sermon XII, pour le jour de la Passion.

confiaient la direction de leurs consciences; il ne put s'empêcher de parler, du haut de la chaire, du divin Cœur de Jésus, et un jour il s'écria : « Que ferez -vous donc, Seigneur, pour vaincre une insensibilité si opiniâtre? Vous vous êtes épuisé dans ce mystère d'amour, vous êtes allé, disent les Pères, aussi loin que votre pouvoir a pu s'étendre ; si le contact sacré de votre corps ne peut détruire le charme infernal qui nous séduit, il ne faut pas espérer qu'un autre remède puisse avoir plus de vertu. Je ne vois dans un si grand mal qu'une seule ressource : il faut, ô mon Dieu, il faut que vous nous donniez un autre cœur, un cœur tendre, un cœur sensible, un cœur qui ne soit ni de marbre ni de bronze; il nous faut donner un cœur tout semblable au vôtre , il nous faut donner votre Cœur même. Venez, aimable Cœur de Jésus, venez vous placer dans mon sein, venez y allumer un amour qui réponde, s'il est possible, aux obligations que j'ai d'aimer mon Sauveur.

« Cœur adorable, aimez-le en moi ce divin Sauveur, autant que vous m'avez aimé en lui ; faites que je ne vive plus qu'en lui , que je ne vive plus que pour lui, afin qu'éternellement je puisse vivre avec lui dans le ciel *. »

Le saint religieux vivait réellement dans une union intime avec le Cœur de Jésus. C'est là, dans ce sanctuaire de la grâce, qu'il puisait le secret de toucher, et la force pour s'élever à une éminente perfection.

1 Sermon pour le jour de la Fête-Dieu.

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