‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

LE P. DE LA C0L0MB1ÈKE DEVIENT L APOTRE DU SACRE CŒUR. ŒUVRES DE SON ZÈLE. — INFLUENCE QU'lL EXERCE

Et dabo tibi thesauros al>scondilos cl arcana secretorum.

(Isaïe, xlv.)

Et je te donnerai des trésors cachés , et je te manifesterai mes secrets.

Notre- Seigneur n'avait pas seulement choisi son fidèle serviteur pour consoler et soutenir une âme prédestinée, mais encore pour coopérer à l'établissement de la dévotion au sacré Cœur. On peut appliquer au P. de la Colombière ces paroles de l'Église à la louange de saint Jean , le disciple bien-aimé : « Heureux apôtre à qui ont été révélés les secrets célestes : Beatus apostolus, oui revelata sunt sécréta cœlestia ' . »

1 Office liturgique pour la lete de saint Jean, apôtre et

évangéliste.

Voici comment le saint religieux eut connaissance de cette belle mission, que le Seigneur daigna lui confier. Le jour de la fête du saint Cœur de Marie, le P. de la Colombière célébrait la messe dans la chapelle de la Visitation; alors il plut à Dieu de lui accorder de grandes grâces, et à la Bienheureuse une nouvelle faveur. Au moment où elle s'approchait de la sainte table, Notre-Seigneur lui montra son Cœur, comme une fournaise ardente, et deux autres cœurs qui allaient s'unir au sien et s'y abîmer.

« C'est ainsi, lui dit-il, que mon amour unit ces trois cœurs pour toujours. » Elle comprit que cet amour serait tout pour la gloire du sacré Cœur, dont elle devait découvrir les trésors au P. de la Colombière, afin qu'il en fit connaître le prix et l'utilité et que, dans ce but, les biens spirituels seraient également partagés entre eux.

« Alors elle représenta humblement son indigence et l'inégalité qu'elle croyait exister entre un homme d'une si grande vertu et une chétive pécheresse comme elle; et il lui fut répondu : « Les richesses infinies de mon Cœur suppléeront et égaleront tout. Parle-lui seulement sans crainte'. »

C'est ce qu'elle fit à leur premier entretien. Quel ne fut pas alors l'étonnement du Père en apprenant le choix que Dieu avait fait de lui pour contribuer à la glorification du sacré Cœur de Jésus. Il ne pouvait assez se confondre en écoutant ce que la Bienheureuse lui transmettait de la part du divin

1 Vie de la B. Marguerite-Marie.

Maître, et les humbles sentiments qu'il témoigna la touchèrent si vivement qu'elle en fut plus édifiée, dit-elle, que de tous les sermons qu'elle aurait pu entendre.

Toutefois, Notre-Seigneur ne s'était pas encore clairement expliqué au sujet de la fête du Sacré- Cœur à établir. Il avait demandé Y Heure sainte, la Communion du premier vendredi du mois; il allait maintenant réclamer, pour son Cœur, une adoration publique et particulière. « C'était une noble et touchante pensée de faire succéder au chant joyeux du Lauda $îon l'amende honorable, et de couronner par un acte de réparation solennelle les hommages rendus à la divine hostie. »

Notre -Seigneur prend l'initiative; il prélude par deux révélations qui manifestent l'amour ardent de son Cœur, mais d'un amour qui n'existe pas sans douleur '. C'est pourquoi il demande une expiation et témoigne le désir d'être consolé. Il réclame plus encore, il va nous dire le fond de son Cœur. Laissons parler la Bienheureuse :

« Étant devant le saint Sacrement, un jour de son octave (le 16 juin 1675), je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour. Me sentant touchée du désir de quelque retour, et de lui rendre amour pour amour, il me dit : « Tu ne peux mieux t'acquitter envers moi , qu'en faisant ce que je t'ai tant de fois demandé... » Alors, me découvrant son Cœur : « Voilà, dit-il, ce Cœur qui a tant aimé les

1 Sine dolore non vivitur in amore. « On ne vil pas sans douleur dans l'amour. » (Imitation de J.-C, liv. III, ch. v.)

hommes, qu'il n'a rien épargné, jusqu'à s'épuisor et se consumer pour leur témoigner son amour, et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes; car ils ne cessent de m'outrager par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore plus sensible, c'est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi.

« C'est pour cela que je demande que le premier vendredi d'après l'octave du saint Sacrement soit dédié par une fête particulière à honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là et en lui faisant amende honorable, afin de réparer les outrages qu'il a reçus pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur et qui procureront qu'il lui soit rendu. »

Et comme la Bienheureuse lui représentait humblement son indignité, qui la rendait incapable d'accomplir ses desseins : « Eh quoi! lui dit le Sauveur, ne sais-tu pas que je me sers des sujets les plus faibles pour confondre les forts, et que c'est ordinairement sur les plus petits et pauvres d'esprit que ma puissance se manifeste avec plus d'éclat, afin qu'ils ne s'attribuent rien à eux-mêmes? — Donnezmoi donc, Seigneur, le moyen de faire ce que vous me commandez. — Adresse-toi à mon serviteur le P. de la Colombière, jésuite, et dis-lui de ma part de faire son possible pour établir cette dévotion et

donner ce plaisir à mon divin Cœur. Qu'il ne se décourage pas pour toutes les difficultés qu'il rencontrera , car il n'en manquera pas ; mais il doit savoir que celui-là est tout-puissant, qui se défie de luimême pour se confier entièrement à moi ' »

On nous pardonnera cette longue citation. Peuton se lasser d'entendre ces expressions de l'amour passionné du Sauveur pour l'humanité? Notre- Seigneur presse de nouveau, avec une touchante insistance, son humble disciple de travailler à établir la fête de son Cœur adorable. Mais alors, seulement, il l'engage à réclamer le concours de son serviteur. Lorsque la Bienheureuse eut rapporté cette vision à son saint directeur, il n'hésita point. Il possédait l'esprit de discernement à un degré remarquable et n'était pas homme à croire légèrement quoi que ce soit. Il avait d'ailleurs des preuves trop manifestes de la vertu solide de la personne qui lui parlait pour avoir à craindre la moindre illusion.

Le Père demanda un récit écrit de cette révélation, afin de pouvoir l'étudier plus à loisir. Nous verrons plus tard avec quel respect religieux il avait conservé ce récit. Il l'examina sérieusement devant Dieu , et, éclairé d'en haut, il déclara à la sœur Marguerite-Marie que sans nul doute cette révélation venait du Ciel et qu'elle pouvait en suivre l'inspiration. L'humble et pieuse vierge se consacra au divin Cœur et lui rendit un des plus purs hommages qu'il recevra jamais sur la terre.

1 Vie de la Bienheureuse.

Le P. de la Colombière voulut se joindre à elle, il fit aussi sa consécration. C'était le 21 juin 1675, le lendemain de l'octave du saint Sacrement, le jour même qui venait d'être désigné par Notre-Seigneur pour être à jamais la fête de son divin Cœur. Il s'engagea pour la vie à son service. Ainsi le Cœur de Jésus recevait, dans la personne du saint prêtre et d'une humble vierge, les prémices de ces adorations que l'humanité allait bientôt lui offrir.

Le Père était investi de la haute et sublime mission de travailler à établir la dévotion au sacré Cœur. Il devenait l'apôtre de ce culte d'amour et de réparation , et l'une de ses obligations les plus douces , comme les plus sacrées, était de faire connaître et aimer le Cœur de Jésus.

Ici, tout en adorant humblement la volonté de Dieu, qui a fait choix de son apôtre, il nous sera permis de rechercher les motifs ou les raisons de ce choix. L'homme élu pour ce ministère devait s'adresser au monde et fixer les regards de tous sur le Cœur de Jésus, connu seulement de quelques âmes d'élite. Il fallait arriver jusqu'au Souverain Pontife et obtenir qu'une fête nouvelle fût inscrite au cycle de l'année ecclésiastique.

Pourquoi ne pas choisir, pour cette mission, un évêque ou un prêtre illustre? N'y avait -il pas à Meaux un évêque parvenu au comble de la gloire et qui aurait enseigné les mystères du Cœur de Jésus avec l'éclat et l'autorité du génie? N'y avait-il pas à Cambrai un archevêque au génie pur et élevé , capable de goûter et d'enseigner au monde une doc-

trine si bien faite pour charmer un cœur comme le sien ?

Mais non; par un de ces desseins qu'on rencontre à chaque pas dans l'histoire de l'Église, où l'on voit Dieu se faire une joie de triompher dans la faiblesse, infirma elegit ut confundat fortia, ce n'est pas un homme illustre que Dieu appelle à cet honneur. 11 entrait dans ses pensées que cette dévotion s'établît sans bruit et sans éclat. « Dans son ardent désir de voir aimé et honoré ce sacré Cœur, la Bienheureuse se plaignait quelquefois, au divin Maître, de ce qu'il ne se servait que de sujets impuissants, tandis qu'il pouvait y employer des personnes d'autorité et de science qui auraient beaucoup avancé cette dévotion par leur crédit. Et Notre-Seigneur lui fit entendre qu'il n'avait que faire des puissances humaines, parce que la dévotion et le règne du sacré Cœur ne devaient s'établir que par des sujets pauvres, méprisés, et parmi les épines des contradictions. »

Un religieux de la Compagnie de Jésus était bien un de ces sujets pauvres et méprisés en butte aux contradictions du monde. Le choix que Dieu fît du P. de la Colombière s'explique facilement, et nous n'en cherchons pas d'autres motifs. Toutefois nous citerons un passage éloquent d'une histoire récente de la bienheureuse Marguerite-Marie. L'auteur, parlant du prêtre appelé à être directeur de l'humble religieuse, s'écrie :

« Ce prêtre, Dieu le prit dans la Compagnie de Jésus; il voulut récompenser par lui cette vaillante société des services qu'elle avait rendus à l'Église, au

milieu de la grande mêlée du xvi° siècle, alors que, par son illustre fondateur, par ses premiers et héroïques disciples, par ses grands théologiens, elle avait si puissamment contribué à arrêter l'hérésie et à venger la foi. Peut-être aussi, par une attention délicate, Dieu veut-il la remercier de la position qu'elle avait prise au xvnc siècle dans la redoutable bataille que le jansénisme naissant commençait à livrer à l'Église. Car, sans affaiblir le respect que l'on doit à la majesté infinie de Dieu, elle n'avait pas cessé d'exalter sa bonté, sa tendresse pour les pécheurs... Ajoutons que, pour prix de tant de services, pour la récompenser d'avoir élevé la jeunesse européenne tout entière, civilisé le Paraguay, évangélisé le Japon , versé son sang sur mille plages inhospitalières, enrichi la civilisation d'une foule de découvertes curieuses, et, ce qui vaut mieux, embaumé le monde des parfums de toutes les vertus, la Compagnie de Jésus allait être persécutée, honnie, ses membres les plus vénérables jetés en prison ou envoyés en exil, et qu'il était bien juste que Dieu lui donnât clans des circonstances aussi critiques, non seulement un appui et une consolation, mais surtout un signe public de son amour. Pour toutes ces raisons, le prêtre chargé de reconnaître et d'affirmer dans le monde la vérité des révélations du sacré Cœur fut tiré de la Compagnie de Jésus*. »

Nous ne savons si Dieu voulut ainsi récompenser la Compagnie de Jésus des services rendus à la cause

1 Histoire de la B. Marguerite- Marie , par M. l'abbé Em. Bougaud, vicaire général d'Orléans, p. 127-128.

du catholicisme; mais nous bénirons toujours la divine Providence d'avoir choisi un de ses membres pour en faire le disciple du sacré Cœur, et d'avoir légué à la Société de Jésus l'apostolat de la belle et aimable dévotion. Le P. de la Colombière se mit aussitôt à l'œuvre. Tout d'abord il engagea les personnes qu'il dirigeait à communier le vendredi après l'octave du saint Sacrement. Dans ses lettres et ses entretiens, il recommande cette pratique de dévotion, et il continue de le faire toute sa vie. En parcourant sa correspondance, nous lisons souvent des recommandations semblables :

« Je vous écris aujourd'hui pour vous prier de faire faire à toute votre communauté une communion extraordinaire le lendemain de l'octave de la Fête-Dieu, pour réparer, autant qu'il est en votre pouvoir, les irrévérences commises envers Jésus- Christ, durant ces jours qu'il a été exposé sur nos autels dans le monde chrétien1. »

Il écrit à sa sœur, religieuse de la Visitation à Condrieu : « Je vous conseille de communier le lendemain de l'octave du saint Sacrement, pour réparer les irrévérences envers Jésus- Christ... Cette pratique m'a été conseillée par une personne d'une sainteté extraordinaire, laquelle m'a assuré que tous ceux qui donneraient à Notre -Seigneur cette marque de leur amour en retireraient de grands fruits. Tâchez de porter doucement vos amies à la même chose. J'espère que plusieurs communautés commenceront cette

1 Lettre à une supérieure, 8. Edition 1832.

année à faire cette dévotion pour continuer ensuite 1 . »

Quelquefois il commence ses lettres : « Ma chère sœur dans l'amour et dans le Cœur de Notre-Seigneur; » ou il les termine ainsi : « Priez pour moi, qui suis tout à vous dans le Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

Il semble que son zèle à propager cette dévotion augmente chaque jour. Il acquérait de plus en plus la conviction des heureux résultats qu'elle produisait dans les âmes. Les promesses de bénédiction faites par Notre-Seigneur se réalisaient d'une manière étonnante. Les grâces extraordinaires qu'il reçut lui-même le confirmèrent dans l'idée qu'il avait eue déjà de l'importante utilité de cette dévotion.

Toutefois l'on se tromperait si l'on pensait que le nom et l'autorité du P. de la Colombière, sa réputation de science et de vertu , aient suffi pour aplanir tous les obstacles et dissiper tous les nuages. La Bienheureuse continua- à être , au dedans et au dehors, un sujet de contradiction, et dès qu'on s'aperçut des soins particuliers et de l'estime du saint prêtre pour l'humble religieuse , il perdit quelque chose de sa réputation d'homme de haute intelligence, quoiqu'on le vénérât toujours comme un saint.

Ne soyons pas surpris de ces épreuves et de ces oppositions. Elles sont le signe ordinaire de toutes les œuvres de Dieu. Celle qui commence n'en suivra pas moins sa marche ascendante , et le serviteur de Dieu, fort d'une inaltérable confiance, compte sur le

1 Lettre à la sœur de la Colombière, 14.

secours d'en haut pour réussir dans son entreprise. Il peut mourir au bout de quelques années avant d'atteindre cette réputation éclatante qui ne lui aurait pas manqué. Cela importe peu. Il est venu, à l'heure marquée, pour soutenir de ses conseils et diriger par ses lumières la disciple bien-aimée du sacré Cœur; il se dévoue à la noble mission qui lui est confiée, et Dieu bénira les travaux de son apostolat,

La Compagnie de Jésus , comme l'affirmait la Bienheureuse, était choisie pour être l'instrument de la Providence dans cette sainte entreprise. « Notre bon P. de la Colombière, dit-elle, a obtenu que la très sainte Compagnie de Jésus sera gratifiée, après notre cher Institut, de toutes les grâces et privilèges particuliers de la dévotion au sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ, leur promettant qu'il répandra abondamment et avec profusion ses saintes bénédictions sur les travaux du saint exercice de charité sur les âmes desquelles ils s'occupent. Et ce divin Cœur me semble avoir un ardent désir d'être connu et adoré particulièrement par ces Pères, etc. 1 . »

Le supérieur des jésuites de Paray se servait de toute son influence pour gagner des âmes à Jésus- Christ. Jeune encore, doué d'un heureux génie et de beaucoup de distinction personnelle , il possédait à un haut degré les dons qui charment et qui attachent dans les relations ordinaires de la vie.

« Son langage était exquis aussi bien que ses manières. On sentait en lui ce je ne sais quoi d'achevé

1 Vie de la B. Marguerite-Marie, par les Contemporains, p. 288.

qui dénote l'homme supérieur. L'honnêteté et la

douceur accompagnaient tous ses mouvements, el elles avaient quelque chose de si noble qu'elles relevaient toutes ses actions. On se laissait volontiers persuader qu'il avait de grands sentiments , lors même qu'il s'acquittait des devoirs ordinaires dans le commerce des hommes.

« Son maintien grave et modeste n'eut jamais rien de rebutant, et quand la bienséance lui permettait de montrer de l'agrément, il semblait né pour plaire. Dans la conversation, si l'intérêt de la vérité l'obligeait à abandonner le sentiment des autres, il proposait sa pensée avec tant de circonspection et de respect, et tout à la fois avec tant de pénétration, de force et de raison, qu'il engageait ordinairement tout le monde dans son parti, sans que personne s'offensât d'être obligé d'y entrer. On eût dit qu'il songeait à apprendre quand il enseignait. Son silence, son entretien , sa contenance,- son action , tout son extérieur était si peu gêné et semblait s'assortir si naturellement aux conjonctures, qu'en toute rencontre il paraissait un honnête homme et un parfait religieux.»

Sous ces phrases oratoires et un peu vagues d'un contemporain, dont le style sent bien le xvn° siècle, nous apercevons cependant la figure de l'homme pieux et aimable qui était venu habiter Paray. Il fut bien accueilli par la population, et la confiance qu'il inspira lui attira aussitôt des enfants spirituels qui cherchaient auprès de lui une direction sage et éclairée, douce et ferme; de là pour lui une vie fort occupée. Outre l'administration du petit collège, il

prêchait souvent dans l'église paroissiale de Saint- Nicolas et dans les communautés religieuses de Paray et de Charolles *.

Dans cette dernière ville, il engagea la supérieure de la Visitation , Françoise Lucrèce de Thèlis , à se mettre en rapport avec la sœur Marguerite- Marie Alacoque et à s'initier à la dévotion au sacré Cœur. A Paray, il fonda une congrégation d'hommes, sous le vocable de la bienheureuse Vierge Marie. Cette association comprenait les messieurs et les artisans. La foi et la charité confondaient tous les rangs. Avec leur concours il établit Y asile Saint -Louis, destiné à recueillir les incurables et les vagabonds , et il s'occupait d'agrandir le local de l'hospice des malades.

Quelquefois il devait s'absenter pour des prédications spéciales. C'est ainsi qu'il alla prêcher l'oraison funèbre de Mmc de Nerestang, abbesse de la Bénissons-Dieu. Les jésuites avaient un hommage de reconnaissance à déposer sur la tombe de l'une de leurs bienfaitrices. Le P. de la Colombière fut désigné pour être l'interprète de leur gratitude. Dans ce discours , il parle avec beaucoup d'onction et de piété des vertus de cette religieuse, dont l'âme était vraiment grande et qui montra pendant sa vie une force de caractère remarquable 2.

Nous ignorons où il prêcha les deux carêmes de

1 On a conservé le souvenir d'une retraite prèchée aux enfants dirigés par les Ursulines de Paray.

2 L'oraison funèbre de Mme de Nerestang est imprimée et se trouve dans les œuvres du P. de la Colombière. La Bénissons- Dieu était un monastère de religieuses de l'ordre de Saint- Benoît, situé dans le diocèse de Lyon, près de Charlieu.

1675 et de 1876. L'humble et obéissant religieux allait où il était envoyé. Il ne voyait que la gloire de Dieu et le bien des âmes ; et il revenait avec joie dans la petite et pauvre maison de Paray.

Nous trouvons une allusion discrète et voilée aux nombreuses occupations qui absorbaient son temps, dans un passage d'une lettre à sa sœur Marguerite- Elisabeth. « Que j'envierais votre retraite avectous vos maux, si je n'étais bien persuadé qu'il n'est point de bien au monde plus grand que de faire la volonté de Celui qui nous gouverne. Je sais qu'il n'est point d'occupation si accablante qui puisse embarrasser une personne qui ne s'y applique que par des raisons surnaturelles, et parce que Dieu le veut. Mais, ma bonne sœur, c'est là une difficulté d'être éternellement parmi les hommes et de n'y chercher que Dieu, d'avoir toujours trois ou quatre fois plus d'affaires qu'on n'en peut faire sans perdre néanmoins ce repos d'esprit, hors duquel on ne peut posséder Dieu , d'avoir à peine quelques moments pour se recueillir dans l'oraison, et n'être pourtant jamais hors de soi-même. Tout cela est possible, mais vous avouerez que cela n'est pas trop facile; c'est pourtant ce qu'il faudrait que je fisse, si j'avais bien envie d'être ce que je souhaite que vous soyez *. »

Le P. de la Golombière jouissait d'une grande influence à Paray. Les mémoires de son temps nous ont transmis l'impression avantageuse qu'il produisit à son premier sermon prêché dans l'église de

1 Lettre ni.

la paroisse : il charma tout l'auditoire. Il ne charmait pas seulement, il convertissait. Les historiens de la bienheureuse Marguerite -Marie ont raconté la conversion de Mlle Rosalie de Lyonne, cette conquête de la grâce, d'autant plus remarquable que la lutte a été plus longue et l'action divine plus douce, plus patiente, plus pleine de longanimité. Nous n'en dirons que ce qui touche à l'histoire du P. de la Colombière.

Son éloquence apostolique fit une profonde impression sur Mlle Rosalie de Lyonne. Un discours prononcé dans la chapelle des Ursulines », le jour de la fête de saint Augustin, amena le triomphe définitif de la grâce. Le Père sembla n'avoir prêché que pour elle, tant elle fut émue par la peinture des hésitations et des regrets du fils de sainte Monique. Elle aussi pouvait s'écrier : « 0 beauté toujours ancienne et toujours nouvelle! je vous ai connue trop tard, et que trop tard je vous ai aimée ! » Quoiqu'elle eût conservé intacte sa vertu au milieu des vanités du monde, il lui semblait avoir autant sujet de gémir que l'illustre pénitent. Elle crut en même temps reconnaître dans le prédicateur le guide que le Seigneur lui avait promis; elle lui donna dès lors toute sa confiance.

Le P. de la Colombière comprit que Dieu s'était réservé cette âme, et l'avait sauvée de la corruption du siècle pour en faire la conquête de son amour. Il s'appliqua donc à suivre les desseins de la Provi-

1 Cette chapelle est actuellement celle des sœurs du Saint- Sacrement.

dence sur elle, de manière à ne pas choquer sa délicatesse. Il lui rendit la dévotion si aisée qu'elle n'hésita pas à la pratiquer, malgré les peintures effrayantes que son imagination s'en était faites. Elle a depuis avoué que , sans les ménagements de son directeur, elle se serait probablement découragée. Heureuse, sous sa conduite, elle quittait tout pour entendre les instructions du saint religieux. Elle renonça aux parures et se livra aux pratiques de la piété la plus fervente sans rien perdre de son amabilité. On l'avait admirée pour ses qualités extérieures, on l'admirait aussi pour ses vertus. Elle ne redoutait même pas certaines austérités dont le nom seul l'eût effrayée autrefois. Elle visitait les hôpitaux , quand elle était à Lyon , et trouvait son bonheur à prier au pied de l'autel. Le Père lui avait enseigné la manière de faire oraison, et lui dit de prendre un sablier pour en mesurer le temps ; mais elle lui répondit : « Je me garderai bien , mon Père , de mesurer le temps à Dieu ! » Elle restait en oraison tant que l'attrait de la grâce se faisait sentir.

Elle avait déjà fait des progrès sérieux dans la perfection chrétienne, lorsqu'elle dut se séparer de son charitable guide. Ce fut une véritable désolation, et elle ne se consola de son départ que par les lettres qu'il lui adressa pour continuer sa direction spirituelle. Une conversion qui fit grand bruit aussi, fut celle d'une dame calviniste , fille d'un ministre de la secte , aussi entêtée dans ses erreurs que violente de caractère. Elle avait épousé M. Quinet de Maréchalle, récemment converti à la foi catholique.

Cette femme altière se promit bien de l'engager de nouveau dans l'hérésie , et elle n'y réussit malheureusement que trop bien. Tourmenté par ses remords, l'infortuné jeune homme ne pouvait s'empêcher de lui en faire part, la conjurant de lui laisser professer la religion catholique , la seule véritable , disait-il, et hors de laquelle il n'y a point de salut. Mais elle lui répondait brusquement qu'elle le tuerait s'il continuait à tenir de pareils discours, et s'il ne restait attaché à la religion dans laquelle ils étaient nés tous deux. Malgré lui elle éleva ses enfants dans les erreurs qu'elle professait.

Anne, la plus jeune, était tendrement chérie de son père et recevait de lui mille caresses; de la part de sa mère, elle n'éprouvait que des rigueurs. La mauvaise humeur de cette mère ne se bornait pas à ces rudesses envers sa fille; elle se faisait sentir à M. de Maréchalle lui-même, qui, ne pouvant la supporter, tâchait de s'y soustraire en se livrant à des parties de plaisir avec la noblesse du pays. Le château de Maréchalle, situé à une lieue de Paray, en était le rendez -vous. Cette société, qui le charmait, causa la ruine de sa famille, et sa mort tragique en fut la désolation. Quinze jours avant cette catastrophe il avait redoublé ses instances auprès de son épouse, jusqu'à la prier à genoux de le laisser vivre en catholique et d'élever leurs enfants selon les principes de sa foi. « Je vous poignarderai plutôt que de le souffrir, » répondit-elle avec fureur. Il se flatta de la gagner dans des moments plus heureux, et il continua de se divertir avec ses nombreux amis.

Un jour qu'il rentrait chez lui après des libations trop copieuses, il se noya dans un ruisseau, au milieu d'un de ses prés , à la porte de sa maison. Son cheval, revenant seul et tout effaré, jeta l'alarme; on courut à son secours , mais ce fut en vain , il ne donna plus aucun signe de vie.

Six mois après, Mmo de Maréchalle vint à Paray pour y chercher quelques consolations. Dieu se servit du P. de la Colombière pour faire pénétrer la vérité dans son âme. Elle renonça à ses erreurs et fit son abjuration. Sa conversion fut sincère ; elle se hâta d'en donner des preuves en plaçant sa plus jeune fille chez les Ursulines de Paray, pour la faire élever dans les vérités de la foi. Mais ses sœurs , huguenotes déclarées, contraignirent leur mère de la retirer, sous prétexte d'économie , et pervertirent la pauvre enfant. Elles se moquaient des remontrances de leur mère.

Dans sa douleur, la mère n'avait d'autre recours que le P. de la Colombière. C'est lui qui conseilla de conduire la plus jeune des filles dans le monastère de la Visitation, où, vaincue par la grâce, elle se rendit à la vérité. Elle fit son abjuration le 8 juin 1677, et plus tard entra au noviciat'.

Pendant que le Père supérieur des jésuites travaillait ainsi, avec les plus heureux résultats, la Bienheureuse, éclairée d'en haut, apprit qu'il serait bientôt envoyé hors de France pour travailler

i Nous avons extrait le récit de ces deux conversions des notices de la Sœur Marie-Rosalie de Lyonne et de la Sœur Anne-Alexis de Maréchalle.

au salut des âmes. Il en reçut d'elle le premier avis.

C'était peu de temps après sa profession solennelle, faite le 2 février 1675. Le saint religieux était plus que jamais disposé à s'immoler en tout et partout. Il attendit que Dieu manifestât sa volonté par l'organe de ses représentants. Un premier ordre arriva, mais il ne parlait pas de partir pour l'étranger. Un second ordre changea la destination donnée, et comme le P. Claude se disposait à obéir, un troisième ordre définitif et pressant lui enjoignit de se rendre à Paris pour passer en Angleterre.

Le bruit de son départ prochain causa une pénible surprise. Pendant ce séjour d'un an et demi à Paray il s'était acquis l'estime et la vénération de tous. Le curé et les prêtres sociétaires de la paroisse étaient devenus ses amis, la noblesse et le peuple le chérissaient également. Les communautés religieuses de la ville et des localités voisines perdaient en lui un conseiller habile et un sage directeur. Rien ne peut exprimer la tristesse de ses fils et de ses filles spirituels , attachés à lui par les liens d'une affection pieuse et reconnaissante. La B. Marguerite- Marie elle-même, tout en recevant ce coup avec une entière conformité à la volonté de Dieu, ne pouvait s'empêcher de réfléchir tristement sur la perte de ce directeur qui lui avait donné force et lumière. Qu'allait-elle devenir maintenant? Ne tomberait-elle pas de nouveau entre les mains de ceux qui étaient décidés d'avance à condamner sa voie, à lui refuser tout ce que Notre -Seigneur lui demandait? Mais elle entendit la voix de son bien -aimé Sauveur qui

lui faisait ce tendre reproche : « Eh quoi ! ne te suffis-je pas, moi qui suis ton principe et ta fin? » Il n'en fallut pas davantage [tour lui faire tout abandonner au bon plaisir de Dieu.

Avant de prendre congé d'elle, le Père voulut résumer, dans une dernière instruction qu'il lui laissa par écrit, ce qu'elle avait à faire pour correspondre aux désirs du divin Maître. On en remarquera la clarté et la précision. « 11 demande tout, parce qu'il veut régner sur vous comme dans un fonds qui est à lui de toute manière , de telle sorte qu'il dispose de tout, que rien ne lui résiste, que tout lui obéisse au moindre signe de sa volonté. Il ne demande rien de vous, parce qu'il veut tout faire en vous, sans que vous vous mêliez de rien, vous contentant d'être le sujet sur qui et en qui il agit, afin que toute la gloire soit à lui et que lui seul soit connu , loué et aimé éternellement. »

Le Père voulut aussi recevoir de sa fille spirituelle les lumières que le Ciel lui donnait au sujet de sa mission. C'était un secours dont il ne voulait pas se priver clans la tâche laborieuse qui lui était imposée. La Bienheureuse lui remit quelques lignes, et le saint religieux déclara dans la suite qu'elles lui furent d'une grande utilité au milieu des embarras sans nombre auxquels l'exposa cette nouvelle et périlleuse mission. S'il sortit victorieux de ces épreuves, ce fut, après le secours du Ciel, grâce aux lumières que la Bienheureuse lui avait communiquées et qu'elle lui transmettait encore , par l'entremise de sa supérieure.

De son côté, le P. de la Colombière n'oubliera pas ses amis. Les âmes pures sont aimantes. Dans sa correspondance , nous trouverons plusieurs lettres adressées au vénérable curé, aux membres de la congrégation, aux religieuses de la Visitation, à ses filles spirituelles, et toujours il s'y montre préoccupé, avant tout, des choses de Dieu et de l'éternité.

Le contemporain auquel nous devons bien des détails sur la vie du P. de la Colombière, résume ainsi le séjour qu'il fit à Paray : « Il y vécut en apôtre, et les peuples de la province l'honoraient comme un saint. Aussi ne ménageait-il ni son repos,, ni ses forces, ni sa vie pour travailler à leur salut. Il sut si bien profiter de leur respect et de leur confiance qu'il soumit à Dieu tous les esprits et tous les cœurs, qu'il avait gagnés par son humilité, sa douceur, ses discours et ses exemples. »

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