‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 12 sur 38 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

TRAVAUX APOSTOLIQUES DU P. DE LA COLOME1ÈRE A LONDRES. CONVERSIONS QUTL OPÈRE. — SAINTETÉ DE QUELQUES AMES DELITE. — IL TOMDE MALADE.

Eurje, serve bone et fidelis.

Courage, bon et fidèle serviteur.

La vue des maux qui affligeaient l'Église d'Angleterre , le spectacle des âmes privées des secours, qui entretiennent la foi et nourrissent la piété, excitaient toutes les ardeurs du zèle dans le cœur du saint religieux; aussi il semblait se multiplier.

a II trouva à Londres, dit un auteur contemporain , de nouveaux sujets d'exercer les vertus sublimes de la pratique desquelles il s'était fait, par vœu , une obligation indispensable , et le désir qu'il conçut d'avoir quelque part aux maux qui menaçaient les catholiques d'Angleterre , servit encore

d'aiguillon à son ardeur pour le service de Dieu. Celui qui écrira ses actions ne sera pas en peine de soutenir son ouvrage par de grandes choses , s'il raconte les effets de son zèle, de sa prudence et de sa piété; s'il parle des apostats qu'il a ramenés à l'Eglise, des catholiques qu'il a tirés du grand monde, des impies qu'il a touchés ou convaincus par ses discours pleins de force et de sagesse. Ses entreprises , ses succès , toute la suite de son ministère fournira une belle matière à son historien. »

Malheureusement cette histoire n'a pas été écrite à l'époque où il eût été facile de se procurer les documents ou d'interroger des témoins. Mais dans ces paroles d'un contemporain on entrevoit combien grands furent les travaux de l'homme apostolique.

Essayons de dire quelque chose des œuvres qui remplirent les deux années qu'il passa en Angleterre. Voyons d'abord quelle était la situation des catholiques. Depuis quelque temps, l'Église d'Angleterre était gouvernée par un vicaire apostolique. Le clergé séculier, peu nombreux , exerçait son ministère dans les comtés, ou provinces du royaume. Le clergé régulier se composait de bénédictins , de franciscains et de jésuites. Ces derniers remplissaient les fonctions de missionnaires dans quelques comtés, comme ceux de Ghester, d'Hereford, et surtout à Londres.

11 y eut quelquefois entre le clergé régulier et le clergé séculier des divergences d'opinions, et cela ne doit pas étonner dans les .temps de persécution ,

lorsque la politique se mêlait à la théologiennes catholiques , pour repousser les accusations des protestants, inclinèrent un peu trop vers les doctrines résumées plus tard dans les quatre articles de l'Eglise gallicane. Les jésuites, tout en rejetant avec énergie des maximes séditieuses, devaient cependant s'abstenir de tout ce qui était contraire aux droits du saint-siège et aux doctrines romaines.

Les prêtres et les religieux , à cause des lois pénales portées contre eux , vivaient isolés et cachés ; ils pouvaient difficilement se réunir et s'entendre ; de là bien des tiraillements et des malentendus. Le nombre des catholiques, à Londres seulement, pouvait être évalué à trente mille. Plusieurs appartenaient à la haute noblesse. Aussi lorsque l'acte d'exclusion des catholiques, soit du parlement, soit de la présence du souverain, fut adopté, vingt et un lords lurent contraints de se retirer, et parmi eux on trouvait les plus beaux noms de l'aristocratie anglaise. La cour présentait un tableau plein de contrastes. La reine d'Angleterre vivait en dehors de toute intrigue et des affaires. Elle mettait tous ses sains à plaire au roi son époux. Quoiqu'elle n'ignorât pas ses infidélités, elle ne lui en témoignait jamais rien ; mais elle eut d'amers chagrins et de cruelles souffrances.

Charles II rendit toujours hommage à sa vertu, et, par un profond sentiment d'estime pour elle, il rejeta les conseils de ceux qui l'engageaient à une séparation.

Très zélée pour la religion catholique, la reine ne manquait à aucun devoir de piété. Elle soulageait

autant qu'elle le pouvait les prêtres et les autres catholiques persécutés pour la religion, mais sans donner ombrage aux protestants.

Il y eut sans doute beaucoup de sympathie entre la reine et la duchesse : elles trouvèrent dans leurs rapports une consolation aux peines de leur situation.

La reine avait pour grand aumônier l'abbé Stuart d'Aubigny, pour chapelain le P. Hudleston, moine bénédictin, ancien volontaire de Charles Ier et très bien vu du roi. Elle avait pour confesseur un jésuite portugais. Ce fut d'abord le P. Antoine Fernandez, dont la science, la vertu et la prudence, bien connues à la cour de Lisbonne, l'avaient fait choisir par la reine mère pour remplir ces délicates fonctions; mais il mourut à Londres le 13 avril 1674 * ; ensuite le P. Augustin Lourenso , pendant treize années , homme d'une innocence de vie admirable2.

1 Contraint de vivre dans "un palais, il y mena une vie ni moins crucifiée ni moins pauvre que dans le cloître. Tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à sa subsistance était consacré pur lui au soulagement des catholiques ruinés et persécutés pour la foi. Les fatigues mêmes de ses voyages ne lui faisaient rien retrancher des rigueurs de la pénitence ni de ses longs entrelions avec Dieu. Le roi avait une si haute idée de sa vertu et de son mérite, qu'il l'entretenait souvent en secret avec une surprenante familiarité, et l'on assure qu'il honora de sa présence les funérailles du saint religieux. (Ménologe, Assistance du Portugal, 1er août.)

2 II y avait aussi un Frère coadjutcur, Jean Fernandez, qui était le compagnon du confesseur de la reine. Il fut le médecin, l'infirmier, le consolateur de tous les pauvres catholiques anglais. La plus large part de ce qui lui était donné par la reine pour son propre usage, semblait ne lui avoir été confié que pour eux. Le bon Frère ne goûtait jamais de plus douce joie que quand il

Le palais de Somerset-House était une demeure paisible, connue surtout des malheureux. Ce qui n'empêcha pas, dans les agitations politiques et religieuses, d'infâmes délateurs d'accuser la reine des plus odieuses calomnies. Le palais de Saint-James n'était pas non plus la demeure des plaisirs et de la joie. Le duc d'York était sincèrement catholique, et il avait converti à la foi romaine sa première femme, morte en 1671. Les attaques passionnées dont il était l'objet de la part de l'opposition l' éloignaient peu à peu des plaisirs auxquels se livrait la cour à l'exemple d'un roi voluptueux.

La jeune duchesse — elle avait alors vingt ans — était un modèle de patience et de vertu au milieu des scandales de la cour et des agitations politiques. Elle était mère de deux princesses, nommées Anne et Isabelle ; et quoique sa santé eût été éprouvée par la maladie et des vomissements de sang, elle voulut, au risque de la vie , partager constamment les traverses de son époux et les rigueurs de sa destinée, plutôt que de rester en repos quelque part sans lui. De son côté, le duc éprouvait une peine très vive de voir sa chère et douce compagne en quelque sorte martyre de son affection pour lui. Il se reprochait vivement d'augmenter les souffrances de sa vertueuse épouse par les désordres de sa conduite. Mais le temps arrivait enfin où la pieuse duchesse allait obtenir la satisfaction de voir le duc rivaliser de vertu avec elle et expier les fautes de sa vie passée.

lui était permis de se réduire en leur faveur aux plus dures privations de la faim et de la pauvreté.

Tel était le théâtre sur lequel le P. de la Colombière devait exercer son zèle. Interrogeons maintenant la correspondance intime du Père, et, malgré les réserves et les réticences de son humilité , nous découvrirons quelques faits intéressants.

« J'ai beaucoup de bonnes œuvres en main, écrivait-il, qui toutes regardent ou la conversion ou la sanctification des âmes ; je me sens un zèle beaucoup plus grand pour aider celles qui veulent tendre à la perfection et pour donner ce désir à celles qui ne l'ont pas. »

« Il y a dans cette cour une jeune veuve d'environ vingt- sept à vingt- huit ans, qui, parmi la corruption presque universelle, a conservé une réputation entière, quoique sa beauté et son esprit l'aient exposée aux plus fortes tentations. Cette dame , qui est de la première qualité, ne manque jamais devenir à mes sermons et d'y verser des larmes à la vue de tout le monde. Elle a des désirs de se donner à Dieu très fréquents , et même de tout quitter ; mais elle est riche, elle est dans l'éclat, elle ne peut encore se résoudre de renoncer à la vanité.

« Elle a un naturel admirable, je l'exhorte vivement, elle m'écoute avec plaisir, mais je ne vois pas que j'avance; elle admire la vertu, mais elle n'a pas la force de l'embrasser. Je ne vais la voir qu'avec une grande répugnance; j'y vais toutefois parce que j'en ai ressenti de semblables à l'égard d'autres personnes que Dieu a enfin ramenées...

« Je crains seulement de perdre un temps que je pourrais bien employer ailleurs. Si cette dame fai-

sait quelque chose pour Dieu, ce serait un grand exemple, car assurément il n'y a aucune femme en toute cette cour qui lui puisse être comparée pour les belles qualités du corps et de l'esprit. Priez un peu le bon Dieu pour cela ». »

« Je ne doute pas , disait-il dans une lettre , qu'après Pâques je n'aie le plaisir de voir la dame dont je vous avais fait plainte, dans le chemin où je la souhaite. La dernière fois que je lui parlai chez elle, elle pleura amèrement sur la résistance qu'elle fait à Dieu, m'assurant qu'elle ne croyait pas que Dieu eût jamais mieux convaincu personne de la vanité du monde et des obligations que nous avons d'être à lui. C'est assurément une très belle âme jointe à tous les avantages extérieurs (du corps , d'esprit et de fortune) qui peuvent rendre son exemple utile à toutes sortes de personnes 2. »

Cette dame, dont les hésitations et le manque d'énergie n'avaient point lassé la charité du zélé religieux, devait enfin céder à ses pieuses exhortations. Après avoir été l'objet des poursuites de la miséricorde divine, elle eut le bonheur de se rendre à son appel !

« Je fus encore hier au soir avec la dame dont je vous ai parlé. Il est étrange que le démon se servt^ pour l'arrêter d'un certain faux respect qu'on lui a inspiré pour le corps de Jésus-Christ. Cela lui donne un si grand éloignement de la communion, que c'est

1 Lettre xxxvm.

2 Lettre xxxvr.

la seule chose qu'elle craint dans une vie dévote. Comme je voulais qu'elle me promît de recevoir le corps de Jésus-Christ tous les quinze jours au moins durant trois mois, là-dessus elle me témoigna une si grande peine qu'elle me fît compassion ; elle alla jusqu'à me dire que tout ce que j'exigeais d'elle ou que je pourrais exiger n'était rien en comparaison, et que je lui perçais le cœur en lui faisant cette demande. Cependant je tins bon, et elle me le promit. Je la recommande extrêmement à vos prières.

a Je ne sais à quoi il tient qu'elle ne soit toute à Dieu; elle n'est retenue que par des illusions, car c'est merveille de voir les admirables dispositions où elle est à l'égard de toutes les choses de la terre. Il me semble que je sens la crainte que le démon a de sa conversion entière. Il n'y a plus que lui qui s'y oppose, car je ne trouve presque rien en elle qui y résiste1.

« Je vois enfin la duchesse Xs, dont je vous ai écrit si souvent, tout à fait convertie. Notre-Seigneur lui a envoyé ces jours passés une maladie de vingt-quatre heures, où elle a conçu un si grand regret de n'avoir pas tout quitté pour Dieu qu'elle a failli en mourir de tristesse. Elle m'a prié hier de l'aller voir aujourd'hui pour l'entendre en particulier. J'espère que nous allons commencer une vie qui honorera beaucoup Dieu. Elle est tout à fait propre

1 Lettre xli.

- Après avoir étudié cette époque de l'histoire d'Angleterre, nous croyons qu'il s'agit de la duchesse de Richemond, la célèbre Thérèse-Françoise Stewart, demeurée veuve en 1673.

pour une grande vertu, et je crois que le Seigneur lui a donné les sentiments nécessaires pour lui rendre mes petits conseils fort utiles ■. »

Une autre dame de grande qualité fut aussi la conquête de son zèle. Il se trouva engagé par une circonstance providentielle à la diriger dans les voies de Dieu. Il se plaignait des lenteurs de la première, la seconde ne lui coûta presque aucun effort. « Tout a été fait dans la première conversation, » disait-il 2.

Elle entra bien vite dans le chemin de la perfection, et elle y marchait à grands pas. Dieu lui donna d'abord de grandes consolations, et lui inspira toutes les démarches capables de la détacher de toutes choses, et même jusqu'à lui ôter l'espérance de se rapprocher de quoi que ce soit3. Mais elle éprouva ensuite des peines horribles. Le démon faisait tout son possible pour lui faire perdre courage. Dieu la soutint admirablement par le moyen de son saint directeur.

Le P. de la Golombière, comme saint François de Sales, avait un talent tout particulier pour inspirer la piété et l'amour de la perfection chrétienne aux personnes du monde, même à celles qui appartenaient aux premiers rangs de la société. Son attrait était de porter les âmes aussi haut qu'il plaisait à Dieu de les faire monter. Il avait un tact admirable pour seconder les opérations de la grâce, et il conseillait volontiers la vie religieuse aux âmes dési-

1 Lettre lviii.

'- Lettre lxx.

3 Lllc lit sons doute le vœu de chasteté.

reuses de la perfection. On vit éclo-re ainsi une foule de vocations.

Il y avait à Londres une jeune veuve âgée d'environ trente ans, d'une santé médiocre, de beaucoup d'esprit et de courage, mais sans fortune. Depuis plus d'un an elle se sentait pressée de se retirer quelque part dans un désert pour y mener une vie pénitente et solitaire. Gomme le P. de la Colombière avait souvent rejeté la proposition qu'elle lui en faisait, elle lui déclara qu'elle se sentait si fortement attirée à quitter le monde et à passer ses jours dans la pénitence, qu'elle le suppliait de prendre garde, en lui résistant, de s'opposer à la volonté de Dieu.

Le Père s'efforça de lui démontrer que ce projet n'était point praticable; mais, la voyant résolue, il crut qu'il y avait un autre parti à prendre si elle avait envie de faire quelque chose pour Dieu. Il lui proposa donc d'aller se présenter à quelque monastère de France pour y servir en qualité de simple servante, garder les troupeaux à la métairie ou remplir quelque autre emploi de ce genre, sans se faire connaître à l'exemple de quelques saints.

Cette proposition, faite plutôt pour l'éprouver et entretenir sa ferveur, fut acceptée avec joie; aussitôt cette généreuse chrétienne pria le Père de lui indiquer les moyens de réaliser ce dessein. Voici ce qu'il disait de cette personne dans une lettre confidentielle :

« Elle est Française, et, depuis un an et demi que je la connais, elle a toujours suivi fidèlement mes conseils, travaillant à mortifier ses passions, à ré-

primer l'ardeur de son caractère et montrant un courage extraordinaire que les épreuves n'ont point ébranlé. »

Il priait ensuite la supérieure à qui il s'adressait de lui donner son avis, et il ajoutait :

« Croyez -vous que le Seigneur voulût renouveler de nos jours les exemples de ces grandes âmes que nous admirons dans les premiers siècles de l'Église1?» Cette dame en avait toutes les vertus. Elle quitta Londres au mois de juillet 1678, traversa la France pour se rendre à Paray, au couvent des Ursulines , où l'on avait promis de la recevoir comme servante.

Dans la lettre que l'inconnue devait remettre à la mère de Saumaise, alors à Moulins, le Père disait :

« Si par aventure vous voulez la retenir en chemin , je lui ai ordonné de vous obéir en tout. Vous serez peut-être étonnée que j'aie si fort précipité cette affaire; mais je n'en appréhende nullement les suites, après les précautions que j'ai prises suivant votre conseil. »

Il faisait ensuite l'éloge de cette généreuse chrétienne résolue à tout souffrir. Il voyait les meilleurs gages de sa persévérance dans ses précédentes ('preuves. Elle avait supporté de grandes croix dans sa famille ; « elle avait fait tous les sacrifices qu'il lui avait conseillés sans jamais reculer, et lorsqu'il a été question de se vaincre, elle l'a toujours fait avec une résolution merveilleuse*. » Nous verrons, dans

1 Lettre lxv.

2 Lettre i.xvii.

la suite de ce récit, qu'elle éluil vivement appelée de Dieu.

Une autre vocation extraordinaire fut celle d'un jeune Anglais, âgé de vingt-quatre ans, qui était dans le commerce. Il vint un jour trouver le Père pour le consulter sur un dessein qu'il avait de quitter le monde et d'aller passer ses jours dans des pays inconnus, demandant l'aumône et pratiquant toutes sortes d'austérités que la force de sa jeunesse et une robuste santé lui permettaient.

Le Père lui conseilla de ne rien précipiter. Il voulait le mieux connaître avant de lui donner son avis. Il lui traça quelques règles de conduite pour éprouver sa docilité , et le jeune homme prit un si grand goût pour l'obéissance qu'il ne voulut plus se conduire que par elle. Il ne songea plus à son dessein, mais seulement à s'avancer dans la vertu.

Dieu, qui aime les âmes généreuses, lui accorda le don d'une oraison sublime, où il recevait tous les jours des lumières si remarquables et si profondes sur la pratique des plus excellentes vertus, que le P. de la Colombière en était clans l'admiration. Il devint plus tard un saint religieux.

Le serviteur de Dieu assistait aussi les mourants, et on peut dire : Heureux ceux qui expiraient, ainsi soutenus par ses exhortations ! Il leur inspirait les plus beaux sentiments. Il rapporte lui-même les faits suivants, dont il a été témoin :

Un homme près d'expirer, entendant autour de lui les sanglots de quelques personnes qui ne pouvaient retenir leurs larmes, les regarda d'une ma-

nière qui semblait leur reprocher leur faiblesse et leur peu de foi, et ensuite, avec un air sévère et tranquille : « Est-il possible, leur dit-il, qu'on m'aime si peu , qu'on ne prenne aucune part à ma joie et qu'on ne puisse se réjouir avec moi de mon bonheur?... Pourquoi pleurer, ajouta- t-il en montrant le ciel avec la main, c'est là-haut que nous allons. »

D'autres défendaient à leurs amis de solliciter de Dieu la prolongation de leur vie, et eux-mêmes ne faisaient aucune prière pour recouvrer la santé, tant ils avaient hâte d'aller au ciel. Quelques-uns, revenant comme par miracle du sein de la mort, ne pouvaient s'empêcher de verser des larmes ni se consoler de ce qu'un si grand bien leur était différé. Ils avaient appris de leur saint directeur à placer leur trésor là où étaient les affections et les désirs de leurs cœurs.

Le serviteur de Dieu avait la consolation de voir ses travaux couronnés de ces succès que les saints ambitionnent; il sauvait des âmes, il convertissait des pécheurs, il rencontrait des âmes choisies qui ne refusaient rien à Dieu et dont, selon son expression, il faisait ce qu'il voulait, c'est-à-dire qu'elles suivaient fidèlement sa direction et ses conseils. Alors elles volaient, ailes déployées, jusqu'aux sommets de la perfection chrétienne.

Parmi ces âmes d'élite nous ne devons pas oublier la pieuse duchesse d'York. Marie Béatrix avait choisi le P. de la Colombière pour le directeur de sa conscience, et tous les huit jours elle venait rece-

voir les conseils et les exhortations de l'homme de Dieu.

Elle avait besoin d'un tel soutien. Sa situation élevée et brillante cachait bien des peines et des amertumes. Elle avait connu les tortures de la jalousie ; ses premiers enfants lui avaient été enlevés par la mort, et dans ce malheur elle put voir le châtiment d'une concession arrachée par des raisons d'État, car il lui avait fallu les laisser baptiser dans la religion officielle. De durs ménagements lui furent imposés à l'égard de certaines personnes qu'elle dut recevoir par égard pour le roi '. Les mesquines persécutions suscitées contre les catholiques s'ajoutaient à toutes ces tribulations, et la jeune princesse préludait ainsi à la pratique de la générosité, de la patience et de la mansuétude, dont elle devait être un admirable modèle.

Elle apprit de son saint directeur à puiser dans les pensées de la foi la force et la consolation. Et tel fut le secret de cette conduite pleine de sagesse, louée par ses ennemis eux-mêmes.

Le plus méprisable des écrivains vendus à la faction orangiste, Burnett, traçant le portrait de Marie Béatrix, a dit : « Elle se comporta avec une grande sagesse; elle était si affable, elle paraissait si vertueuse et si innocente qu'elle captiva l'estime et l'affection générales '. » Ce que l'auteur anglais appelle

1 Gomme la duchesse de Portsmouth et la duchesse de Claveland.

2 II esl vrai que, loin d'attribuer celte incomparable pureté aux principes d'une solide piété, il en fait honneur à l'hypo-

innocence était une aimable pureté qui rayonnait sur une belle et noble figure.

Son âme fut toujours à la hauteur de ses grandes infortunes. Pendant les dures années de son exil, on admira en elle la sûreté de son jugement, sa force d'âme, sa dignité et sa douceur inaltérable. Louis XI V, après l'avoir vue tenant sa petite cour de Saint-Germain , dit à ses courtisans : <* Voilà comme il faut que soit une reine 1 ! »

Le roi de France aurait pu aussi rendre hommage à la chrétienne si grande et si vertueuse. Pendant trente années d'exil , Marie Béatrix fut éprouvée de toutes manières et dans ses affections les plus vives; sa résignation ne se démentit jamais ; et telle était l'ardeur de sa foi qu'elle aurait préféré voir mourir son fils plutôt que de le voir monter sur le trône au prix d'une apostasie. L'histoire n'a que des hommages à offrir à une telle mémoire.

Le P. de la Golombière avait donc raison de faire l'éloge de cette princesse dans sa correspondance, et de se montrer plein de dévouement et d'affection pour cette âme si pure et si généreuse.

Le Père avait eu l'occasion de remarquer que les personnes qui lui donnaient le plus de consolations

crisie et au savoir-faire, chose invraisemblable dans une princesse aussi jeune, naïve et expansive comme une enfant. Le calomniateur ne donne aucune preuve à l'appui de ses insinuations méchantes, il tenait moins à prouver qu'à outrager.

'. Voyez la Vie de Marie - Béatrix , par miss A. Strikland,en anglais. L'auteur, quoique protestant, rend généralement justice à ce beau caractère.

étaient celles qui possédaient un bon jugement et qui avaient une certaine énergie. Ce sont , en effet, des dispositions naturelles qui permettent mieux à la grâce d'agir. Le caractère anglais présente souvent de ces natures loyales, simples et énergiques, où les germes divins trouvent un excellent terrain pour se développer.

Les abjurations se multipliaient sous l'action de la parole du zélé missionnaire. On ne pouvait l'entendre ou s'entretenir avec lui sans être touché de la grâce : la lumière de la vérité pénétrait dans les âmes, et il fallait s'avouer vaincu.

Un jour il écrivait ces mots : « J'ai actuellement cinq personnes qui me viennent pour abjurer l'hérésie. Deux desquelles ont été religieux; les autres sont deux demoiselles françaises et un jeune Anglais. »

Dans une autre lettre il .disait : « J'ai reçu l'abjuration d'une demoiselle qui a été autrefois fort obstinée : priez Dieu pour elle. Il n'y a guère plus de huit jours que j'en avais une autre. » Il y avait à Londres un assez grand nombre de malheureux apostats, que l'orgueil , la soif de l'or et plus encore les convoitises du libertinage avaient arrachés du sein de l'Église catholique.

Il observait sans doute les précautions que la prudence suggère pour s'assurer des véritables sentiments de ces transfuges de la foi. La plupart ont des esprits inconsistants, des intelligences faibles que la passion entraîne ; et l'on doit craindre que cette mobilité même qui les empêche de se fixer dans Ter-

reur, ne les éloigne plus tard de la vérité, quand ils seront sous une influence mauvaise.

Il arriva au P. de la Colombière ce qui était facile à prévoir et ce qui arrive à tous ceux qui s'occupent d'un pareil ministère. Trois ou quatre de ces malheureux apostats convertis, auxquels il avait facilité les moyens de rentrer dans le sein de l'Église, le trompèrent indignement et retournèrent à l'hérésie.

Quand on lui disait de se défier de ces sortes de gens qui voulaient abuser de sa bonté et de sa compassion, il répondait : « S'ils me trompent, ce ne sera jamais qu'une perte d'argent, et s'ils sont sincères je gagnerai une âme à Jésus-Christ. » Et dans la charité de son cœur il n'en restait pas moins disposé à tendre la main à ces infortunés.

En réalité, les conversions au catholicisme furent si nombreuses qu'elles fournirent un des griefs allégués plus tard contre le saint missionnaire; mais nous avons le regret de dire que ce fut un de ces apostats réchauffés dans le sein de sa charité compatissante qui le trahit.

Parmi les sermons du P. de la Colombière il y en a deux qui furent prêches à l'occasion d'une double abjuration. Le premier 1 est ainsi indiqué dans toutes les éditions : « prêché à l'occasion de l'abjuration du calvinisme par un seigneur de la première qualité. » Quel est-il? Jusqu'à présent l'histoire ne nous a présenté aucun nom que nous puissions offrir avec une entière certitude.

1 Sermon .pour le second dimanche de l'Avent.

Le second sermon ■ fut donné « à l'occasion de l'abjuration du calvinisme par une personne de qualité avec toute sa famille ». Ici encore les documents nous manquent, et nous ne pouvons rien dire sur cotte famille qui revenait tout entière à la foi de l'Église romaine ». C'est en cette circonstance que dans un beau mouvement oratoire le P. de la Colombière s'écrie :

« Infortunée Angleterre , ne serais-tu point un triste exemple de cette vérité terrible (l'abus des grâces conduit à l'endurcissement). Car sur quel royaume le Ciel a-t-il autrefois versé plus de bénédictions? Quel peuple a jamais donné des preuves d'un plus grand zèle pour la foi et d'une plus grande soumission à l'Église? Parmi tant de grands rois qui t'ont gouvernée, combien en reconnais-tu qui ont renoncé à leur couronne pour l'amour de Jésus- Christ! Pourrais -tu compter les princes et les princesses qui t'ont donné l'exemple de la pauvreté et de la chasteté évangéliques ? J'en trouve qui ont été vierges jusque dans le mariage. Toutes tes villes ont donné des martyrs au Sauveur du monde ; toutes tes églises ont formé des pontifes d'une vie sainte et apostolique. Le nombre de tes religieux a presque

1 Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent.

2 Nous ne pouvons indiquer les noms de ces illustres convertis, mais il nous est permis du moins de hasarder quelques conjectures. D'après l'étude de l'histoire, on peut nommer lord Castle maine, que Titus Ouates accusera de s'être fait jésuite-prêtre; sir John Conventry M. P., qui, après avoir été zélé protestant, mourut catholique en laissant une partie de ses biens au collège de Saint- Orner.

égalé la multitude de tes autres habitants; tu n'étais presque plus qu'un grand monastère , tant la plupart de tes sujets montraient d'empressement les uns à donner leurs biens pour fonder des maisons religieuses, les autres à tout quitter pour s'y renfermer. Je ne parlerai pas des honneurs que la Mère de Dieu a reçus des anciens Anglais, je ne rappellerai point qu'ils étaient si dévoués à cette Reine des anges, qu'à cette occasion on l'appelait la dot et le partage de Marie.

« On sait que tu fus la première qui leva l'étendard pour la défense de l'Immaculée Conception , que c'est à toi que la sainte Vierge fît présent de ce scapulaire miraculeux si révéré dans tout le christianisme, toujours regardé par ceux qui ont l'avantage de le porter comme un bouclier impénétrable : il suffit de dire que ta foi n'a pu se contenir dans les bornes que l'Océan semblait lui prescrire, elle s'est répandue au delà des mers; des royaumes entiers que le zèle fécond de tes enfants a engendrés à l'Église catholique, des royaumes entiers te reconnaissent pour leur mère en Jésus-Christ. »

Nul ne contestera assurément au P. de la Colombière un attachement profond pour la grande nation britannique. Il parle en termes éloquents des siècles catholiques de son histoire, et ceux qui ont lu les Moines d'Occident , cet ouvrage écrit par un des plus illustres membres de l'Académie française, reconnaîtront que l'orateur sacré n'a rien exagéré dans cette page éloquente. Mais il n'avait pas seulement à glorifier le passé. Il devait expliquer au point de

vue surnaturel, qui est le seul vrai, les causes de la décadence de la nation, et il continue :

« Le ralentissement d'une si grande ferveur est venu d'abord de la fragilité et de l'inconsistance des hommes ; insensiblement on s'est laissé corrompre par l'abondance que le commerce avec l'or et l'argent des pays a apportée, par l'avarice et la volupté. Mais ce relâchement, cette vie molle et voluptueuse a-t-elle pu ne pas irriter le Seigneur? Et peut-on méconnaître les terribles effets de sa colère dans ces ténèbres épaisses qui nous environnent, dans ce chaos effroyable de croyances différentes, dans cette diversité presque égale de maximes, de sentiments, de préceptes, qui partagent non seulement les villes et les provinces, mais jusqu'aux familles des particuliers, en un mot, dans cette multitude de sectes où chacun méconnaît la sienne, où l'on se défie, où l'on n'ose se fixer, où la plupart ont peu de religion, plusieurs n'en ont aucune? Je n'attaque ici personne; mais s'il est vrai qu'il n'y a qu'une voie pour aller au ciel, lorsque chacun s'ouvrira à soi-même un chemin différent, n'est-il pas clair que la plupart s'égareront et se perdront sans ressource? Mon Dieu ! quand votre justice sera-t-elle satisfaite? Quand daignerez-vous arrêter un fléau si terrible? Se peut- il faire que vous voyiez périr tant d'âmes sans en être ému? Par quelle voie pourrons-nous enfin vous fléchir et vous engager à nous réunir tous clans la même bergerie, comme nous l'avons été durant l'espace de treize ou quatorze siècles ' . »

* Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent.

A ces accents émus nous sentons, pour ainsi dire, les ardeurs dévorantes qui consumaient ce cœur d'apôtre. Comme il aurait donné volontiers sa vie pour le salut de cette nation qui lui était chère ! Comme il devait supplier le Cœur miséricordieux du Sauveur de la prendre en pitié ! Il était donc heureux de recevoir les fils égarés de l'anglicanisme pour les faire entrer dans le bercail.

Nous ne devons pas omettre un autre résultat de son ministère, le grand nombre des vocations religieuses qu'on vit éclore. Il avait établi à Londres même une maison, où vivaient en communauté plusieurs dames veuves ou demoiselles qui observaient les pratiques de la vie religieuse sans en porter le costume. Celles qui voulaient passer en France trouvaient un asile dans le couvent de Boulogne-sur-Mer, fondé exprès pour les Anglaises, et dans les autres monastères du continent, surtout à Gand et à Dunkerque, qui s'ouvraient généreusement pour recevoir ces exilées volontaires.

Nous avons vu toute la charité du P. de la Colombière pour la sœur Marie, cette généreuse inconnue passée en France et devenue une humble sœur domestique chez les Ursulines de Paray. La correspondance du saint religieux nous offre un autre fait de ce genre.

Une Anglaise, élevée en France, fille d'un chirurgien de la reine d'Angleterre et demeurée veuve à l'âge de trente ans, voulut aussi s'expatrier pour être religieuse de Sainte- Marie. Son intention était de mettre en pension dans le même couvent sa fille,

âgée de neuf ans, pour en faire une religieuse, s'il plaisait à Dieu. Le bon et saint prêtre entra dans tous ces détails avec une sollicitude paternelle, et, à son retour en France, il n'oublia pas ses protégées ' .

Ces quelques faits suffisent pour indiquer le genre de ministère qu'il remplissait, mais non l'étendue et la grandeur de ses occupations. Entendons-le nous parler de ses travaux : « Après ce que je vous ai écrit la dernière fois, vous serez étonné d'apprendre que je ne me suis jamais mieux porté que je fais, que je n'ai jamais tant travaillé, ni, par la miséricorde de Notre- Seigneur, avec tant de succès ni de si belles espérances. Notre Dieu donne des bénédictions incroyables aux discours les plus médiocres 2.

« Je vois tous les jours de nouveaux et grands effets de la grâce de Dieu dans les âmes ; je sens pourtant que mon peu de vertu est cause que leurs progrès se font lentement... Ce qui me touche le plus ce sont certaines âmes en qui Dieu fait des merveilles pour la perfection. Louez-en Dieu, je vous en conjure, car en vérité il y a grand sujet : il est partout admirable. Je ferais un livre des miséricordes dont il m'a rendu témoin depuis que je suis ici 3.

« Nous avons bien célébré la fête de la Visitation pour le pays où nous sommes. Outre plusieurs personnes qui ont communié, il y a deux demoiselles, d'environ vingt ans, qui ont choisi ce jour pour se

1 Lettre lxix.

2 Lettre xxxvi.

3 Lettre xlii.

consacrer à Dieu par un vœu de chasteté perpétuelle. Deux jeunes veuves voulaient faire la même chose, mais j'ai jugé à propos de les renvoyer à l'Assomption. Notre-Seigneur m'envoie tous les jours des âmes choisies qui se donnent à lui d'une manière fort généreuse. En voilà trois qui songent à la vie religieuse, et il m'en est venu deux autres depuis quelque temps qui n'en sont pas trop loin , ce me semble... J'entrevois de bonnes affaires pour la gloire de Dieu. Mais au reste je n'y fais rien et je remarque que Notre-Seigneur m'envoie après trois, quatre et cinq mois , des personnes que je n'avais presque osé désirer. Vos prières, s'il vous plaît; car, si vous m'aidez, j'espère que Notre-Seigneur n'aura nul égard à mes péchés et qu'il sera glorifié '. »

L'humble apôtre répète dans sa correspondance l'expression de sa confiance dans l'avenir par ces mots significatifs * : « J'ai entre les mains les plus belles espérances du monde. »

A ce témoignage du saint religieux, plus porté à diminuer qu'à exagérer les faits, dès qu'il s'agit de sa personne, ajoutons celui de la bienheureuse Marguerite-Marie. Inspirée par l'esprit de Dieu qui l'a conduite dans ses voies extraordinaires, elle a glorifié les travaux apostoliques du vénéré Père. Parmi les invocations des litanies composées par elle en son honneur, elle célèbre V apôtre qui a converti les pécheurs, attiré les hérétiques à une véritable conversion, le bouclier de la foi, le marteau des héré-

1 Lettre lxvi.

- Lettres lxviii et lxxiii.

tiques, le prédicateur de la pénitence, le saint dont les paroles et les exemples ont conduit les chrétiens dans le chemin du salut.

Enfin nous surprenons un témoignage inattendu, celui de Saint- Évremond , qui, faisant allusion au zèle apostolique du prêtre français, écrivait ces mots : « Le dessein de ma retraite m'est-il venu d'un certain esprit de dévotion inspiré heureusement aujourd'hui à tous nos Français? Je me suis ressenti du mérite édifiant de la conversion des uns et de la sainteté exemplaire des autres. C'est par cette disposition secrète que j'ai suivi le conseil de mettre un temps entre la vie et la mort1. »

Le P. de la Golombière a été vraiment un ouvrier infatigable, un moissonneur intrépide dans le champ du Seigneur, et l'on se ferait difficilement une idée de la grandeur de ses travaux apostoliques. Quelque chose cependant aurait manqué à cette existence de dévouement et d'abnégation, s'il n'avait pas eu à souffrir.

La nature ne pouvait résister à ce travail surhumain. 11 s'était senti fatigué après le second carême prêché à la chapelle royale, et la veille de l'Assomption de cetle même année, les symptômes d'une grave affection, l'hémoptysie, se déclarèrent. On espérait que le repos rétablirait cette poitrine épuisée, et il dut cesser toute occupation.

« J'ai failli mourir d'un nouveau crachement de sang, écrivait-il; j'ai été sur le point de partir pour

1 Lettre xxxm de Sainl-Évremond à la duchesse de Mazarin.

la France, parce que mes supérieurs d'ici avaient laissé cela à mon choix et que la plupart des gens me le conseillaient. Les médecins m'ont arrêté en disant que je n'étais pas en état de faire le voyage et que je pouvais guérir ici.

« Maintenant je ne sais ce que Notre-Seigneur me prépare : si je dois vivre ou mourir, rester ou m'en retourner, prêcher ou demeurer sans rien faire. Je ne puis ni écrire, ni parier, ni presque prier. Je vois une grande moisson, je n'ai jamais eu tant de désirs, et je ne puis rien faire. La volonté de Dieu soit accomplie, je ne mérite pas de le servir. »

Cependant sa santé parut se rétablir, et ce grave accident, qu'on croyait être mortel, servit à lui rendre sinon une santé entière, au moins telle qu'il pût encore travailler. A ces souffrances physiques se joignaient les peines intérieures qui l'affectaient plus douloureusement. Notre-Seigneur fit voir un jour à la bienheureuse Marguerite- Marie les croix et les peines intérieures que le P. de la Colombière souffrait en Angleterre ; et Dieu qui avait uni ces deux âmes généreuses et constantes à remplir ses desseins, Dieu qui avait voulu leur ménager dans cette union spirituelle des secours et des lumières proportionnés à leurs besoins, dicta, pour ainsi dire, à sa fidèle servante quelques lignes qu'elle chargea sa supérieure de faire parvenir au saint religieux.

La mère de Saumaise, ayant gardé le billet, reçut quelque temps après des lettres du Père, qui réclamait instamment des prières. Elle résolut d'envoyer le billet; mais, en le copiant, elle changea quelque

chose, et la Bienheureuse vint l'avertir que Noire- Seigneur ne le voulait que comme il le lui avait fait écrire. Et, en effet, les mots substitués aux premiers avaient beaucoup moins de force l.

Ce billet contenait des choses très consolant es pour le Père; il écrivit qu'il était venu fort à propos , et que sans ce secours il ne savait ce qu'il aurait pu faire. Dieu encourageait aussi- son fidèle serviteur.

« C'est merveille, disait le P. de la Colombière, de voir combien d'avantages temporels et spirituels me sont venus par cette maladie... Je ne le saurais assez admirer, ni louer la sagesse et la bonté infinies de Dieu qui fait réussir ses aimables desseins par les mêmes voies qui semblent aux hommes devoir tout détruire. Je n'ai jamais eu tant de joie ; jamais je n'ai trouvé Dieu si bon à mon égard que dans le temps où je me suis vu dans le plus grand danger * . »

11 dut forcément modérer son zèle; mais Dieu, récompensant la vertu de son serviteur, comblait de ses bénédictions le peu qu'il faisait; et envoyant les résultats heureux et les fruits abondants produits par de si faibles moyens, il se persuadait de plus en plus que ce qui sanctifie les âmes ce n'est pas le travail de l'ouvrier, mais les grâces que le Seigneur lui accorde et dont il bénit ses labeurs.

Il put prêcher le carême de 1678, mais le di-

1 Voir Vie de la B. Marguerite-Marie parles contemporaines, t. I, p. 116.

2 Lettre lxxiv.

manche de Pâques il eut un crachement de sang qui dura trois jours. A l'entendre parler, « il a fait un si mauvais usage de la santé, qu'il a obligé Dieu à permettre qu'il soit retombé dans les mêmes accidents qui l'ont conduit déjà plus d'une fois si près de la mort 1 . »

Il se remit pourtant quelque peu; toutefois sa poitrine malade trahissait les efforts de son zèle, et il paraissait douteux qu'il pût continuer ses prédications à la chapelle de Saint-James. Aussi s'attendait-il à recevoir au mois de septembre l'ordre de repasser en France. Mais une lettre de la bienheureuse Marguerite-Marie lui apprit que Notre-Seigneur lui préparait de nouvelles fatigues. « Ce qui me fait croire que je serai encore quelque temps ici, écrivait-il le 19 septembre 1678, c'est qu'il se présente de nouveaux fruits à cueillir et que la sœur Alacoque ne me parle que de nouvelles fatigues. Je reçois votre lettre et le papier écrit de sa main, justement le jour que j'avais parlé au médecin et dans un temps où je me trouvais si abattu et si affaibli, que je me sentais presque incapable pour les travaux que je prévois l'année prochaine; et je regardais mon mal comme un effet de la Providence, qui, connaissant l'impuissance où j'étais de soutenir ce fardeau, voulait me tirer de ce pays. J'y étais résolu; mais, après avoir lu le billet qui m'ordonnait de ne pas perdre courage pour les difficultés et qui me faisait ressouvenir qu'on est tout-puissant quand on se

i Lettre cxxiv.

confie à Dieu , je commençai à changer de sentiment et à croire que je demeurerai ici •. »

C'était en effet la volonté de Dieu qu'il endurât de nouvelles souffrances. Une grande persécution allait éclater contre les catholiques, et il devait en être une des plus glorieuses victimes.

1 Lettre lxxviii.

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