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CHAPITRE DOUZIÈME

RETOUR DU P. DE LA COLOMBIERE EN FRANCE SON SÉJOUR PASSAGER A PARAY-LE-MONIAL

Sicut Domino placuit, ita factum est :

sit nomen Domini benedietum.

(Job, i, 21.)

Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que son saint nom soit béni

Le P. de la Colombière arrivait à Paris dans les premiers jours de janvier 1679, épuisé et malade, le cœur déchiré au souvenir des catholiques de Londres , dont il disait à un de ses amis : « Priez pour eux, je vous en conjure, ils sont dignes de votre compassion et de votre zèle, ils souffrent beaucoup , et la plupart avec une constance admirable. » A peine entré dans la maison professe de la rue Saint- Antoine, il écrivait à son provincial une lettre où éclate la plus touchante humilité.

<i Paris, le 10 janvier 1679.

« Mon révérend Père, si j'avais eu en Angleterre la liberté de faire passer des lettres en France, j'aurais averti Votre Révérence de l'exil auquel j'ai été condamné, et peut-être que j'aurais trouvé ses ordres à mon arrivée en cette ville touchant le lieu où je dois me rendre. Gomme je ne crois pas qu'il soit à propos que je sois longtemps ici, si je ne recevais point de lettre de Votre Révérence avant le 29 de ce mois, je partirai pour aller attendre à Lyon ses commandements, au cas que ma santé le permette. »

Le saint religieux désirait quitter Paris au plus vite, pour se dérober aux empressements du vif et légitime intérêt que sa présence excitait, aux félicitations qu'on adressait au confesseur de la foi, et aussi pour retrouver plus tôt le silence et l'obscurité. Il dut, par un sentiment de convenance, se présenter au P. de Lachaize, afin de lui rendre compte de la situation de l'Angleterre et de répondre à ses questions sur le fameux complot où son nom avait été prononcé. Peut-être même fut-il admis auprès de M. Arnaud de Pomponne, secrétaire d'État pour les affaires étrangères , qu'il devait remercier de son intervention diplomatique. On devine qu'à Paris le P. de la Colombière, avec son titre de prédicateur et de confesseur de la duchesse d'York, sa réputation de talent et de vertu, et cette auréole que la persécution donne à ses nobles victimes, devait exciter l'attention , le respect et la sympathie de la so-

ciété religieuse de l'époque. De là des témoignages multipliés de ces divers sentiments, qui étaient un fardeau insupportable à la modestie du saint religieux.

C'est encore sa profonde humilité qui lui faisait dire à son supérieur : « Il me fâche bien de retourner en la province en un état où apparemment je ne pourrai pas beaucoup travailler de cette année , ayant les poumons si altérés et si susceptibles du froid que je suis retombé deux fois pour avoir eu un peu de contention d'esprit, et une autre fois pour avoir souffert un peu de froid. Néanmoins les médecins d'Angleterre m'ont assuré que l'air de France et les rafraîchissements du printemps me remettraient infailliblement en l'état où j'étais avant ce mal. La volonté de Dieu soit accomplie en toutes choses ! Je crois qu'au travail de la prédication près, je pourrai faire dès cette heure tout ce dont vous me jugerez capable, et si vous voulez même que je me hasarde à prêcher, je n'y sens nulle répugnance. Peut-être que je me flatte dans la pensée que cela me pourrait incommoder : je changerai d'opinion dès que je verrai l'ordre de Votre Révérence, et quand il faudra obéir, j'espère qu'avec la grâce de Dieu rien ne me sera impossible 1 . »

A coup sûr, si l'expression des pensées peint l'homme, ce langage est bien celui d'un parfait religieux mort à lui-même et ne vivant, pour ainsi dire, que par la volonté de ses supérieurs. Il reçut bientôt

1 Lettre lxix.

l'ordre de se rendre à Lyon à petites journées pour ménager ses forces et la permission de s'arrêter en route pour prendre quelque repos. Il prit le chemin de la Bourgogne, et il fit une première halle à Dijon, où il passa quelques jours. Il vit au monastère de la Visitation la mère de Saumaise, la confidente pieuse et discrète de ses pensées. Il avait toujours eu une singulière estime pour cette âme si humble et si bonne; il désirait s'entretenir avec elle de la sœur Marguerite-Marie, savoir la suite des nouvelles dont ils avaient reçu les premières confidences. On n'a rien conservé des entretiens du serviteur de Dieu à ce sujet.

« On sait seulement que pendant la visite qu'il faisait, au parloir, à toute la communauté, la mère de Saumaise ayant été appelée un instant au dehors, il profita de son absence pour féliciter les sœurs d'avoir une telle mère , ajoutant humblement qu'il s'estimerait heureux d'être sous une pareille direction ' . »

De Dijon le Père se rendit à Paray, conduit par la même main qui l'y avait amené quatre ans auparavant. On eut peine à le reconnaître. « Ce n'était plus ce jeune religieux à la fois si humble et si brillant qui parlait avec une chaleur si communicative. Il respirait avec peine. On sentait qu'il venait, comme parle la sainte Écriture, d'une grande tribulation. Mais la paix de son âme , la flamme de son regard

1 Ces lignes sont de M. l'abbé Em. Bougaud. Nous ferons remarquer que la mère de Saumaise n'était pas supérieure, mais assistante et directrice.

d'autant plus remarquable que les traits étaient plus amaigris, son recueillement et sa foi vive, surtout à l'autel, disaient assez que cette tribulation lui avait été bonne et avait achevé d'y laver son âme dans le sang de l'Agneau *. »

Les habitants de Paray l'accueillirent avec la joie et la vénération qu'on éprouve en revoyant un Père et en saluant un confesseur de la foi. Le curé et les sociétaires de la paroisse, les membres de la Congrégation, les diverses communautés de la ville, la population entière s'émut au bruit de son arrivée. Une affluence de visiteurs assiégea le collège , et le P. de la Colombière dut céder à la vivacité de cette affection.

Dieu, qui voulait se servir de lui pour faire le bien, lui rendit un peu de santé. Quelques jours après il écrivait à la mère de Saumaise : « J'étais mal en arrivant à Paray; mais je m'y rétablis en deux jours, de telle sorte 'que j'y ai travaillé ensuite durant une semaine depuis le matin jusqu'au soir, sans m'en sentir nullement incommodé. Je ne saurais vous dire combien Dieu m'y a donné de sujets de consolation ; j'ai trouvé les choses dans une disposition admirable ; il me semble que tout s'est augmenté depuis mon départ. Vous pouvez croire qu'en huit jours de temps je n'ai pu avoir de longs entretiens avec tous ceux qui ont désiré me parler, et néanmoins il a plu à la miséricorde infinie de Dieu de donner tant de bénédictions au peu de paroles que

1 Histoire de la B. Marguerite-Marie, par M. l'abbé Em. Bougaud.

j'ai dites, que tout le monde a été comme renouvelé dans la ferveur '. »

On peut dire que son passage en cette petite ville fut une mission. Il ranima la piété dans bien des âmes, éclaira les consciences, fortifia les courages ébranlés, et répandit dans des cœurs affligés les consolations de la foi. Il put constater, avec un ineffable sentiment de joie et de reconnaissance, que la semence jetée autrefois par lui avait germé et fructifié.

Il eut plusieurs entretiens avec la mère Greyfié, supérieure de la Visitation, qui avait conçu quelques craintes au sujet de la bienheureuse Marguerite- Marie. Les très bas sentiments que cette humble disciple du sacré Cœur avait d'elle-même la tenaient souvent dans le doute d'être trompée, et lui faisaient appréhender que les grâces qu'elle recevait ne fussent des illusions diaboliques. Pour peu qu'elle fût confirmée dans ces pensées, elle était prête à le croire, ne s'estimant digne que de servir de jouet à cet esprit infernal. Ces craintes en inspiraient à sa supérieure. Elle avait donc besoin de consulter un homme qui par sa science, sa vertu et sa réputation de sainteté, était à même de la rassurer.

Le P. de la Colombière n'hésita pas à déclarer que tout ce qui se passait dans la sœur Marguerite- Marie venait de l'esprit de Dieu. « D'ailleurs, ajoutait-il, quand bien même ce seraient des illusions diaboliques, il n'y a rien à craindre, pourvu que

1 Lettre lvi.

cela produise en elle les mêmes effets que feraient des grâces du Seigneur. Mais il n'y a nulle apparence que ce soient des illusions, puisqu'il se trouverait que le diable, en la voulant, tromper, se tromperait lui-même: l'humilité, la simplicité, l'exacte obéissance et la mortification n'étant point les fruits de l'esprit de ténèbres. »

La mère Greyfié fut pleinemnet rassura ; elle avait, en effet, toujours remarqué dans la sœur Marguerite-Marie la pratique fidèle de toutes ces vertus et une exacte observance des devoirs religieux 1 .

Le Père n'était pas moins venu fort à propos pour consoler sa fille spirituelle. « Elle souffrait de rudes combats du démon , qui l'attaquait de tentations de désespoir et lui démontrait, à l'aide de sophismes, qu'une aussi méchante créature qu'elle ne devait nullement prétendre de part au paradis. Elle n'en avait déjà point dans l'amour de Dieu, elle en serait donc privée éternellement, et alors elle versait des torrents de larmes. D'autres tentations de sensualité ajoutaient un nouveau tourment à cette âme bénie; mais ce qui l'affligeait le plus sensiblement, c'était la crainte d'avoir offensé Dieu et d'être privée de l'éternel amour. »

Le saint religieux fut l'ange consolateur dont Dieu . se servit encore pour dissiper ces sombres nuages et rendre la paix au cœur de la fidèle servante. Il souhaita de lui parler au confessionnal, afin d'avoir une assistance plus spéciale d'en haut. C'est là , en

1 Cf. Les Contemporains, p. 184.

effet, qu'il reçut ses communications intimes. Il la retint assez longtemps, parce qu'il y avait bien des choses à éclaircir et à décider. Cela donna lieu à quelques murmures. Sans doute, pensèrent quelques esprits chagrins, c'était grande présomption à elle de s'attribuer une part considérable d'un temps précieux et si utilement employé. Ces plaintes attirèrent à la Bienheureuse de nouvelles mortifications qu'elle accepta avec douceur et patience selon son habitude. C'était tout profit pour son humilité. Il fallait bien acheter à ce prix le bonheur d'avoir pu épancher son âme auprès de son saint directeur, de celui à qui elle pouvait se confier d'après l'ordre du Ciel.

« Je n'ai pu voir qu'une fois la sœur Marguerite- Marie, écrivait le Père, mais j'ai bien eu de la- consolation dans cette visite. Je la trouve toujours extrêmement humble et soumise, dans un grand amour de la croix et du mépris. Voilà des marques de l'esprit qui la conduit, lesquelles n'ont jamais trompé personne1. »

Tout s'était bien augmenté pendant mon absence, avait-il dit; la sainteté de la Bienheureuse brillait d'un plus bel éclat et Dieu avait manifesté de plus en plus ses vues miséricordieuses. L'amour avait grandi dans l'âme de l'humble vierge au milieu des épreuves et des contradictions, à la manière du feu que lèvent excite et anime, et Jésus faisait ses délices'd'habiter dans ce cœur si détaché de tout objet terrestre.

1 Lettre lvi.

Les autres filles spirituelles du Père eurent aussi le bonheur de recourir à ses conseils. Nous pouvons nommer deux religieuses de la Visitation , la sœur Marie-Émerentienne Rosselin et la sœur Anne-Marie Cordier.

La pensée des jugements de Dieu jetait la première dans de cruelles peines. Notre-Seigneur, qui mesure ses secours aux besoins des âmes éprouvées , lui avait ménagé la direction du saint prêtre dans ce moment critique de sa vie religieuse. Après son départ il l'avait encore soutenue par ses lettres, et il put confirmer de vive voix les conseils qu'il lui avait donnés.

La seconde avait profité de la direction du Père d'une manière étonnante; elle parvint à un détachement intérieur et extérieur admirable. Elle ne regardait plus que le livre de ses règles , et s'abandonnait entre les mains de sa supérieure comme une petite enfant et une boule de cire dont on pouvait se jouer à son gré '.

Parmi les pieuses chrétiennes qui avaient été dirigées autrefois par lui et qui avaient entretenu avec leur pieux directeur une correspondance, nous mentionnons particulièrement Mme de Lyonne, qui consentait difficilement à voir sa fille renoncer au

1 La sœur Marie-Catherine Carme de Chailloux s'adressait aussi à lui. Elle souflrait beaucoup de peines intérieures, et le Père, pendant son premier séjour à Paray, s'était elïorcé de la tranquilliser; mais il n'avait pu réussir, et Dieu permit qu'à son retour d'Angleterre elle ne put parvenir à lui parler, malgré l'extrême désir qu'elle en avait.

monde; Mmo de Maréchalle, qui avait beaucoup à souffrir de la part de ses filles obstinées dans l'hérésie ; Mlle de Bisefrand , M110 Rosalie de Lyonne , et d'autres qu'il est inutile de nommer.

M110 Rosalie de Lyonne, dont nous avons parlé précédemment , avait été bien sensible au départ du P. de la Colombière pour l'Angleterre. Elle lui avait écrit fréquemment pour conserver le bienfait de sa direction, et le saint prêtre trouvait, au milieu de ses nombreuses occupations , quelques instants à lui donner pour soutenir sa vertu naissante. « J'étais bien persuadé, Mademoiselle, lui écrivait-il de Londres, que vous persévéreriez dans le service de Dieu, et que Notre-Seigneur, entre les mains duquel je vous ai remise en partant, aurait soin de vous. Mais encore est-on bien aise de l'apprendre de vous-même, qui seul pouviez rendre sur cela un témoignage certain. Je me réjouis donc avec vcfus de ce que vous êtes toujours à Celui que vous avez choisi pour votre maître et votre époux1. »

On voit qu'elle avait fait vœu de chasteté. Il lui donnait ensuite des conseils sur son intérieur avec une sollicitude toute paternelle. Mais comme il aimait avec cette affection forte et surnaturelle qui veut avant tout le bien de l'âme et son progrès dans la sainteté , il ne craignait pas de lui reprocher ses défauts :

<( Gardez-vous désormais, lui disait- il, de cet air fier et si contraire à l'humilité, et qui irrite plus la

» Lettre du 25 juillet 1679.

colère que si vous vous mettiez en colère vous-même : il faut se taire; mais il faut aussi parler lorsqu'il y a lieu de croire qu'on se choquera du silence. Enfin, Mademoiselle , il faut être patiente de bonne foi et douce comme Jésus-Christ jusqu'au fond de l'âme. Je vous recommande cette vertu sur toutes choses, elle est précieuse aux yeux de Dieu 1. »

La fierté , les airs hautains et dédaigneux étaient bien , en effet, le trait saillant du caractère de Mlle de Lyonne, mais l'humilité pénétrait peu à peu dans son cœur. Dieu, d'ailleurs, lui avait ménagé une grâce extraordinaire.

Un matin , à son réveil , elle vit devant elle l'âme souffrante d'un jeune seigneur du Lyonnais qui l'avait longtemps recherchée et qui était mort depuis peu dans un combat. Elle sortit de cette entrevue mystérieuse pâle et défaite, et conserva cette pâleur de cadavre jusqu'à sa mort. Comme elle ne pouvait se résoudre à quitter le monde, Dieu, qui la voulait dans la religion, fît connaître son désir à la bienheureuse Marguerite-Marie. Elle écrivit aussitôt à son saint directeur la volonté du Ciel sur M110 de Lyonne, et il la mit en rapport avec l'humble religieuse. Mais l'aversion de cette demoiselle pour le cloître était si forte, qu'ayant reçu un billet du Père, commençant par ces mots : Il faut mourir à vous-même, ma chère fille, à peine eut-elle lu ces mots : Il faut mourir, que, s'imaginant qu'il lui commandait par là d'embrasser la vie religieuse, elle faillit s'évanouir et se

1 Lettre xxxin.

mit à fondre en larmes. Elle ne put se consoler que lorsqu'on lui eut fait voir sa méprise.

C'est dans une pareille disposition qu'elle se trouvait au moment de l'arrivée du Père à Paray. Il dut, sans doute, agir sur elle avec une douce et paternelle autorité , pour lui persuader d'obéir aux desseins de Dieu sur elle, et de suivre avec déférence les avis de la sœur Marguerite-Marie. Elle promit tout, parce qu'elle ne résistait pas à l'ascendant surnaturel qu'exerçait sur son âme le sage directeur. Mais elle différa l'exécution de sa promesse, et nous verrons de nouveau la grâce poursuivre cette fugitive jusqu'à ce qu'elle s'avoue subjuguée et vaincue.

C'est alors que le Père revit la sœur Marie , cette dame venue de Londres en France pour suivre une vocation extraordinaire, et qu'il avait placée dans le couvent des Ursulines de Paray. Elle y vivait inconnue et cachée au monde , sous l'extérieur d'une humble servante pratiquant , sous les regards de Dieu et des anges, les plus belles vertus.

La Bienheureuse , même avant le départ du P. Claude pour l'Angleterre, avait appris, par révélation, que Dieu voulait placer dans un monastère de sainte Marie une dame anglaise, veuve et catholique, qui viendrait habiter chez les Ursulines. Lorsque le Père revint à Paray, la sœur Marguerite- Marie lui manifesta les desseins de Dieu sur cette âme. Il n'hésita pas un instant à croire ce que la Bienheureuse lui déclarait. Il en prévint la sœur Marie, et, avant de partir, il lui recommanda d'avoir une confiance entière en cette sainte religieuse.

« Je vous donne, lui dit-il , une âme à qui vous aurez recours en toutes vos peines. Dieu se communique à elle et lui parle aussi familièrement que je vous parle. »

Quelque temps après , sœur Marie quitta les Ursulines pour entrer à la Visitation de Gharolles , où elle fut reçue avec une grande charité. Au jour de sa vêture elle prit deux noms qui rappelaient le souvenir de deux personnes pour lesquelles elle conservait une pieuse reconnaissance. Désormais elle s'appelait sœur Claude-Marguerite (Boucher).

C'est à l'époque de son admission dans la communauté que le P. de la Colombière écrivit à la supérieure cette lettre, d'une touchante éloquence, qui fait penser à la lettre de saint Paul à Philémon, au sujet d'Onésime :

« Je loue Dieu de tout mon cœur de la miséricorde qu'il a faite à la sœur Marie , en vous inspirant à toutes le charitable dessein de l'admettre parmi vous en un rang si honorable ; je ne vous dis point que je voudrais pouvoir vous en témoigner ma reconnaissance , parce que je suis sûr que le Seigneur, pour qui vous avez fait cette généreuse action, ne vous laissera pas sans récompense, et qu'il versera tant de bénédictions spirituelles et temporelles sur votre communauté, que vous trouverez, en effet, que nulle de vos filles ne vous a apporté une si riche dot que celle-ci qui ne vous a rien donné... Pour cette heure je ne puis rien faire, toutes nos dames anglaisés sont dispersées et en danger de perdre tout ce qu'elles ont de biens en France. Je ne connais

personne qui soit en état de débourser de l'argent ; mais croyez-moi, Jésus-Christ est bien capable de vous payer la dette tout entière. Recevez de ses mains cette pauvre étrangère telle qu'il vous l'a présentée , et sans autre espérance que celle de lui plaire ; vous verrez encore une fois que vous n'y perdrez rien. Je lui servirai volontiers de caution, si vous en pouvez demander, pour celui auquel vous vous êtes sacrifiées, pour lequel vous avez abandonné toutes choses, sur sa parole1. »

Ces dix jours passés dans la chère ville de Paray s'écoulaient rapidement au milieu des occupations du zèle et de la charité. Il adressa quelques mots d'exhortation aux deux communautés des Ursulines et de la Visitation. Il réunit ses chers congréganistes, et il fît passer dans leur cœur quelques étincelles de son ardent amour pour Dieu et pour le prochain. Il les engagea de nouveau à travailler activement à la fondation" d'un hôpital. Nous avons vu que les membres de la Congrégation avaient déjà créé Yasile Saint- Louis 2. Mais il n'y avait point d'hôpital proprement dit pour les pauvres et les malades. On ne pouvait donner ce nom à un petit réduit avec quatre lits, abandonnés aux soins de deux femmes salariées.

Le P. de la Colombière avait, dès l'année 167G,

i Lettre vm.

2 L'asile Saint-Louis ne subsistait qu'à l'aide de dons et de souscriptions volontaires, d'aumônes recueillies en argent ou en nature. 11 dura pendant quarante années. Les bâtiments exislent encore, c'est une habitation particulière.

fait comprendre qu'il restait beaucoup à faire pour les pauvres. Il fallait donner de l'extension au petit établissement de Saint-Joseph. Le Père parla de ce projet à la Bienheureuse, qui était de moitié dans tout ce qu'il entreprenait, et qu'il consultait pour mieux connaître la volonté de Dieu. La sœur Marguerite-Marie, éclairée d'en haut, apprit que cette œuvre réussirait avec le temps ; et dès lors elle seconda, autant qu'elle le pouvait, cette entreprise. Après la mort de son pieux directeur, elle se fît la conseillère et l'inspiratrice des continuateurs de l'Œuvre.

Le Père pressait les habitants les plus riches et les plus influents de la ville de réaliser le projet de construire un hôpital et d'y mettre, pour le service des malades, des sœurs hospitalières. Ces nouvelles exhortations eurent un plein succès. Nous voyons que, le 1er mai de cette même année 1679, une réunion des principaux de la ville eut lieu chez M. Bouillet, avocat et juge de Paray, ayant à leur tête M. Jean-Éléonor Bouillet, curé de Paray, et M. Benoît-Palamède-Baudinot de Selovre, conseiller du roi au parlement de Bourgogne. Ils firent le contrat de fondation, c'est-à-dire qu'ils firent un fonds pour la subsistance des pauvres malades1.

1 Voir un manuscrit ancien dans les archives de l'hôpital. Ainsi il y eut d'abord l'hôpital de Saint-Joseph, pour les malades, fondé en 1679 par les soins du P. de la Colombière et confié en 168i à des sœurs hospitalières. (L'asile de Saint- Louis ne subsista qu'une quarantaine d'années.) L'hôpital général fut fondé en 1694, à l'occasion d'une grande mortalité

Parmi ces chrétiens généreux, appartenant aux familles honorables de Paray, nous pourrons citer des noms encore dignement portés1. Indiquons seulement ceux de M. Guillaume Billet, docteur en médecine; Pierre Billet, notaire royal, qui avait une fille religieuse à la Visitation, sœur Claude-Marguerite; tous deux frères du P. Antoine Billet, provincial de Lyon en 1690; Etienne Chalon, notaire royal, dont le fils aîné était religieux de la Compagnie de Jésus2, et dont une fille était à la Visitation de Paray. Ils étaient des amis dévoués, pleins de vénération pour le saint prêtre.

causée par la misère. Le principal promoteur de cette œuvre fut le P. de Villette, supérieur des jésuites de la maison de Paray en 1691.

L'hôpital de Paray, entièrement rebâti et parfaitement tenu , s'honore d'avoir la B. Marguerite-Marie et le P. de la Colombière pour ses deux fondateurs. Aussi cette maison conserve religieusement un petit livret de prières, composé et écrit en partie par la sainte en l'honneur du sacré Cœur, donné à la première supérieure. Elle possède un portrait du P. de la Colombière, l'autel en bois doré où le serviteur de Dieu a souvent offert le divin sacrifice. Après la suppression des jésuites, il fut donné à l'hôpital. Le B. Benoît- Joseph Labre avait reçu l'hospitalité dans l'ancien bâtiment. Aussi l'hôpital de Paray est riche en pieux souvenirs.

1 Paray avait aussi donné à la Compagnie de Jésus le célèbre P. Vavasseur, poète et théologien distingué.

2 Nous pouvons nommer plusieurs membres de la Congrégation qui furent aussi les amis du P. de la Colombière, ce sont:

MM. Baudinot de Selovre; Baudinot du Breuil; Baudinot de la Salle; Antoine de Reclaine de Lyonne; Mainaud de Bisefrand; Alexandre de Monlillet, avocat; Jacques Dumérery, principal du collège; Thouvant; Guinet de Villorbaine; de Brou,

Ce séjour passager dans une ville qui lui rappelait des souvenirs chers à sa piété, fui une consolation ménagée par la Providence au serviteur de Dieu. Il eut le bonheur d'offrir le divin sacrifice sur cet autel, dont presque seul il connaissait l'extraordinaire sainteté , et il posait avec bonheur ses lèvres sur cette pierre où avaient reposé les pieds de Notre- Seigneur. C'est dans cette chapelle qu'il avait été comblé de grâces , lorsqu'il disait la messe de la communauté; là, qu'il s'était consacré au Cœur de Jésus (21 juin 1675). Il se souvint des grâces extraordinaires qu'il avait retirées de cette sainte pratique, et il comprenait plus que jamais l'importance et l'utilité de la dévotion au Cœur de Jésus.

Toutefois, nous devons le remarquer ici, quelle que fût son estime, sa vénération même pour la bienheureuse Marguerite-Marie, sentiment qui augmentait encore par tout ce qu'il découvrait en elle de vertus éminentes et de sainteté, il tint toujours à son égard une conduite pleine de réserve. Il la voyait peu et rarement, et, dans cette circonstance, il n'eut qu'un seul entretien avec elle.

Ils ne s'écrivaient presque pas. Si la Bienheureuse avait un mot à lui dire , une lumière de Dieu

avocat, procureur fiscal; Leclerc de Châteauvert ; Jacques Dechaires, docteur en médecine; Georges Prosselin, avocat; Paul Pacaud, bourgeois; noble Guy Molard, avocat au parlement, bailly de Paray; Bouillel de THeurlière; Bouillet de Romay; Louis Déroche, notaire royal; GabrielJolcaud, docteur en médecine; François Michel, notaire; Baudron, chirurgien; de Beluze, chirurgien; de Lucenay, avocat; de la Méthairie, chirurgien; Luc Corial, bourgeois; Colin, Aumônier, Delorme, etc.

à lui faire connaître, elle le mettait sur un bout de papier et le confiait à sa supérieure, qui l'envoyait ou ne l'envoyait pas. Le Père répondait sous le couvert de la supérieure, ou plutôt dans la lettre qu'il lui écrivait.

Un détachement tout céleste règne dans ces relations saintes et peu fréquentes. On n'y sent rien d'humain. Le directeur et sa fille spirituelle se comprennent en quelque sorte, sans se communiquer, chacun lisant dans l'âme de l'autre.

La bienheureuse Marguerite -Marie écrivait à la mère de Saumaise : « Je recommande à vos prières le révérend P. de la Golombière, dont vous me demandez des nouvelles. Sa santé n'est pas encore rétablie, comme il le marque à Mme de Lyonne ; car pour moi, je n'en ai point reçu de lettres. Ce n'est pas que je ne me sois donné l'honneur de lui écrire, mais il n'a pas jugé à propos de me faire réponse. Mais de quelle manière qu'il en use je suis toujours contente , parce que je sais que nous ne voulons que la volonté de Dieu, à laquelle il est très soumis *. »

Le P. de la Colombière s'était dirigé sur Lyon, où il devait recevoir une destination appropriée à son état maladif, et surtout édifier de plus en plus ses frères par l'exemple de ses vertus religieuses.

1 Lettre vi.

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