LE P. DE LA COLOMBIÈRE EN RÉSIDENCE A LYON; SES OCCUPATIONS
Patientia autem probationem operatxir.
{ Rom. v.) La patience opère l'épreuve.
Ce fut le 11 mars que le P. de la Colombière revit la cité où il avait passé la plus grande partie de sa vie. Le cœur humain n'est pas indifférent aux lieux associés, pour ainsi dire, aux diverses phases de l'existence. C'est à Lyon que le Père avait vu s'écouler les jours studieux de son adolescence, les années de sa jeunesse religieuse , celles du professorat et ce temps béni de sa troisième année de probation , précédé de ses débuts dans la chaire chrétien ne.
En arrivant, il se trouva plus fatigué qu'il ne l'avait été depuis son départ de Londres. Les crache-
ments de sang reparurent, et il s'en fallut peu qu'il ne retombât dans L'état fâcheux qui avait fait craindre un dénouement fatal.
« Je crois, écrivait-il le 25 de ce même mois, qu'une petite saignée m'a sauvé de cette rechute : je suis un peu mieux, ce me semble, depuis deux jours; je mange de la chair depuis que je suis ici, même le vendredi et le samedi , par ordonnance du médecin. Le temps s'approche que je pourrai prendre le lait d'ânesse, duquel j'espère quelque soulagement. La volonté de Dieu soit faite i ! »
C'était assurément une rude mortification pour le saint religieux d'être réduit à suivre un pareil régime. On se souvient de saint Louis de Gonzague malade, qui, mangeant une aile de poulet un jour maigre, par ordonnance du médecin, répondait à un religieux qui l'en plaisantait : « Que voulez -vous, je suis devenu, selon le langage du prophète, semblable à un être privé de raison en la présence de Dieu. Uljumenlum factus sum apiid te. (Ps. lxxii.) »
11 était aussi humiliant, pour le serviteur de Dieu de donner à son corps des soins qui étaient si contraires à ses goûts. Mais le supérieur avait parlé, il fallait obéir. On voulait qu'il se rétablit pour pouvoir travailler encore , il devait donc employer tous les moyens jugés convenables pour atteindre ce résultat.
Il le désirait vivement, car il devait lui en coûter de se voir dans une inaction forcée, lorsqu'il y avait
1 Lettre lvi.
tant d'occasions de faire le bien. Les quelques jours liasses à Paray avaient été huit jours de labeurs consolants. On s'était, à la lettre, disputé une parole de ses lèvres, un moment d'entretien avec lui; et devant un tel empressement, il avait oublié son état de souffrance. Quand donc pourrait-il reprendre la sainte et belle carrière de l'apostolat?
On lui avait fait entrevoir la possibilité d'un retour en Angleterre. Les lettres, pleines d'éloge sur son talent et ses vertus, que le duc et la duchesse d'York avaient écrites à la cour de Louis XIV, et qui avaient été communiquées au P. de Lachaize, les désirs que Leurs Altesses Royales exprimaient hautement, de le revoir en des temps meilleurs, avaient fait penser à l'éventualité d'un second voyage au pays des croix, comme il appelait l'Angleterre, et lui-même était tout disposé à reprendre son laborieux et fécond ministère sur cette terre où il avait rencontré tant d'àmes d'élite.
Mais, en réalité, il y avait peu d'espoir que le serviteur de Dieu pût jamais revoir les rivages britanniques. Sans parler des motifs politiques qui l'en éloignaient pour longtemps encore, il était atteint dans les sources mêmes de la vie , et il sentait que Dieu lui demandait le plus grand sacrifice que puisse faire un homme apostolique, celui de se voir condamné à l'inaction.
En cherchant à soulever le voile qui lui cachait l'avenir, il apercevait cette double perspective : une mort prochaine qui arrêterait pour jamais sa carrière interrompue; ou une existence infirme et languis-
santc, traînée péniblement dans le silence et l'obscurité, qui le rendrait désormais inutile. Il faut savoir combien est pénible aux âmes délicates et humbles cette crainte d'être à charge aux autres. Grâce à Dieu , la charité fraternelle dans les maisons religieuses sait adoucir ce que cette situation peut avoir de triste et d'humiliant; là, plus qu'ailleurs, on sait que la prière est, dans l'œuvre du salut des âmes, souvent plus utile que l'action, et que la présence d'un saint qui souffre et qui prie attire la bénédiction du Ciel sur la demeure hospitalière.
Dès que le P. de la Colombière eut repris quelques forces, le Provincial lui confia la direction spirituelle de quinze à seize jeunes religieux qui suivaient les cours de philosophie , au collège de la Trinité.
C'était un emploi tout de confiance et qui exigeait peu de fatigues. Entendre les confessions des religieux, avoir avec eux quelques entretiens spirituels, adresser quelquefois des exhortations à la communauté, telles étaient à peu près les fonctions qu'il avait à remplir.
Il avait toutes les qualités nécessaires pour porter au bien et à la sainteté les âmes de ceux qui étaient confiés à sa paternelle vigilance. C'était un modèle à imiter, et sa présence seule, au milieu des jeunes religieux, était une prédication.
« Il ne faut pas s'étonner qu'il se possédât toujours assez pour prévenir toutes les saillies qui surprennent quelquefois les plus modérés, et les dérobent en quelque sorte à eux-mêmes : c'est la piété et la vertu qui réglaient sa conduite , et qui répan-
daient dans toutes ses manières ce charme qui ravissait et qui édifiait également tous ceux qui avaient quelques accès auprès de lui. Appliqué d'une manière particulière à l'étude de la perfection, il paraissait toujours rempli de quelque pensée forte et sainte, dont l'empreinte se montrait sur son visage. Pénétré de la grandeur de Dieu et du néant des créatures , il ne pouvait cacher l'esprit qui le gouvernait , et on ne pouvait le voir sans se sentir de l'attrait pour la vertu, ni l'entendre parler sans concevoir des pensées dignes de la sainteté et d'un désir ardent de l'acquérir. Sa seule présence inspirait des sentiments relevés à l'égard de Dieu et de son salut. »
Le contemporain qui nous a tracé ce portrait du P. de la Colombière , nous dit précisément tout ce qu'il faut pour nous donner l'idée d'un modèle à proposer aux jeunes religieux. Son état de souffrance était comme un dernier trait qui achevait cette figure de saint.
Mais lui, dans une lettre à la bienheureuse Marguerite-Marie , parlant de ces étudiants confiés à sa sollicitude, disait qu'il leur donnait fort mauvais exemple : « Recommandez -les un peu à Notre -Seigneur. On m'a prié de vous en recommander un qui n'est pas sous ma conduite, et pour lequel je me reproche de n'avoir pas trop de zèle (c'était lui-même) ; je m'en sens beaucoup plus pour celui qui m'a fait cette prière (le P. Billet, probablement). Souvenezvous, s'il vous plaît, de tous deux devant Dieu '. »
Pendant les premiers temps de son séjour à Lyon,
1 Lettre xliii.
il pouvait à peine écrire. Bien des lettres lui arrivaient, et on le voit, quand il est forcé de répondre, tracer quelques lignes et s'excuser sur son état de santé. Parmi ces alternatives de bien et de mal , c'est à peine s'il pouvait, de loin en loin, adresser quelques mots d'exhortation à son petit auditoire composé des Pères, des jeunes religieux et des Frères formant la communauté. Quand il jouissait de quelques jours de mieux, il écrivait à ses filles spirituelles, qui, tout en le suppliant de ménager sa santé, lui demandaient des conseils, des avis, des décisions, sans penser à la fatigue causée par ces pieuses exigences. La pensée d'exercer le zèle et de sanctifier les âmes soutenait son courage , et il portait avec une charité admirable le fardeau de cette correspondance.
En parcourant le recueil de ces lettres, datées de Lyon, on voit qu'il s'était fait le débiteur de tous : religieux de son Ordre, personnes vivant dans le monde, prêtres et religieuses de différents instituts, s'adressaient au serviteur de Dieu pour les besoins de leurs âmes. Il y en a qui sont des chefs-d'œuvre par la finesse des observations et l'atticisme du style. Il s'y montre toujours comme un parfait religieux, et au-dessus de toutes les considérations humaines; même à l'égard de ses amis il ne déguise pas la vérité , suivant à la lettre la maxime célèbre : « Amicus Plato, magis arnica veritas : Platon est mon ami, mais je lui préfère la vérité «.
\ Voyez lettre lxxxiv à un jésuite, lettre lxxxiii à une dame, lettre lvii.
Dans ces pieux souvenirs il ne pouvait oublier le curé de Paray et les habitants de la chère petite ville : « Que direz-vous de ma paresse, Monsieur? N'est-il pas bien étrange que j'aie tant attendu de vous répondre? à vous, dis-je, que j'estime tant et à qui j'ai tant d'obligations? Il me semble que je n'ai pu faire autrement; mais, quoi qu'il en soit, vous me pardonnerez. » Puis il l'encourage au sujet d'un petit incident relatif aux membres de la Congrégation :
« Je prie Dieu souvent pour vous et pour tous les congréganistes ; je souhaite de tout mon cœur qu'ils soient comblés des bénédictions célestes. Que ne ferais-je point pour les rendre tous tels qu'ils doivent être? Je vous recommande toujours le soin de votre grande famille; vous devez vous-même la recommander tous les jours à Dieu, qui en est le premier père et qui vous a confié ces chers enfants. Pardonnez-moi, mon cher Monsieur, si je ne vous écris qu'un mot; si vous saviez de quel cœur il part, vous en feriez plus de cas que d'une lettre de dix pages. Je ne puis vous aller voir sitôt , quelque désir que j'en aie. Souvenez -vous de moi dans vos bonnes prières. J'offre chaque jour à Notre- Seigneur et le père et les enfants. Vous ne sauriez douter que je ne sois, avec le plus parfait attachement, etc. 1. »
Cette lettre restera comme un monument de l'affection du P. de la Colombière pour les habitants de Paray. Hâtons -nous de dire que cette affection
i Lettre xctv.
était réciproque, et nous en aurons un témoignage touchant à la mort du serviteur de Dieu.
Ainsi, il était encore l'instrument de la Providence pour le bien des âmes. Dans ce repos que la maladie rendait nécessaire, le fidèle disciple du Cœur de Jésus puisait à cette source divine, pour lui-même et pour les autres qu'il dirigeait de près et de loin, des trésors de lumière, de patience et de consolation.
Cependant, bien loin de reprendre des forces, le P. de la Colombière déclinait de plus en plus. On croyait même qu'il mourrait dans l'automne de l'année 1679. Mais ces prévisions ne se réalisèrent point. Il passa l'hiver, et on vit un mieux sensible se déclarer. Dieu avait exaucé les prières qu'on faisait pour le malade. Il écrivait à une supérieure de la Visitation : « Vous avez fait tant de prières pour le retour de ma santé , que je crois que Dieu vous aura enfin exaucée. Je me trouve mieux que je n'ai jamais été depuis mon retour d'Angleterre; mais vous n'avez encore rien fait, si je ne reviens clans l'état où j'étais auparavant. Il faudra bien prier encore plus , pour m'obtenir la grâce de vivre comme vous savez que je dois le faire. J'aurai besoin de secours bien particuliers pour me comporter de telle sorte, étant en santé, que je n'aie pas sujet de me repentir d'être guéri. Cependant, si je savais qu'à l'avenir il dût y avoir en moi un seul atome qui vécût pour le monde et non purement pour Dieu, f aimerais mieux mille fois être mort '. »
1 Lettre lxxv. On peut encore citer la lettre xliv à la Bienheureuse.
On voit qu'il est fidèle à ses résolutions de vivre uniquement pour Dieu et que, malgré l'état de souffrance du corps, l'âme a gardé toute son énergie.
Pendant les vacances, il alla s'établir au Vernay, maison de campagne située sur les bords de la Saône à une petite distance de Lyon * ; agréable solitude où l'on jouit de la fraîcheur, du silence et du calme. Il passait les beaux jours de l'automne dans la prière, les exercices de la communauté, quelques promenades dans le parc qui lui étaient imposées par l'obéissance; et toujours dans ce même esprit de déférence et de charité, il prenait une part aimable aux délassements accordés par la règle , autant que sa santé le lui permettait.
Il reprit ses saintes et pénibles fonctions au collège de la Trinité ; mais des rechutes fréquentes firent évanouir toute espérance de guérison. Il disait alors avec le sentiment d'une profonde humilité : « J'ai compris que Dieu ne voulait plus se servir de moi,' et que j'étais indigne d'être employé à la conduite des âmesf. »
On était bien loin de penser ainsi au collège de la Trinité, et l'estime, le respect, la confiance qu'on lui témoignait prouvaient assez combien il était cher aux Pères plus anciens et à cette jeunesse d'élite, dont il avait à développer l'esprit religieux par sa direction.
On avait dans la ville les mêmes sentiments. Les
1 Après avoir été la campagne du lycée, elle est devenue la maison de villégiature des préfels du Rhône.
2 Lettre lxiij.
plus illustres Lyonnais n'avaient point oublié la renommée brillante du professeur et de l'orateur; ne pouvant plus l'entendre dans les chaires des principales églises , ils se dédommageaient de cette privation en le visitant, pour lui donner un témoignage de respectueuse sympathie. Plusieurs venaient pour le consulter au sujet de leurs consciences.
Homme d'oraison , constamment uni à Dieu , il était habitué à rapporter toutes ses réflexions à cette fin dernière. Aussi nul motif ou intérêt humain n'était capable de l'en faire dévier. « Quelque affaire qu'il eût à traiter, a dit un contemporain, il en jugeait avec une extrême justesse, parce qu'il avait l'âme droite et éclairée, et il suffisait d'avoir soimême de la droiture pour être persuadé par ses raisons. D'ailleurs, les choses n'avaient d'importance à ses yeux que lorsqu'elles intéressaient la gloire de Dieu. Aussi , après avoir donné son avis , il retournait bien vite à la considération des vérités éternelles, ou, pour mieux dire, il ne l'avait pas interrompue en condescendant à parler d'autres choses. »
Or, comme on l'a judicieusement remarqué, les hommes qui ne perdent jamais de vue la fin dernière de toutes choses, sont précisément ceux-là qui donnent les meilleurs conseils. Les rapports habituels de leur âme avec Dieu leur permettent de s'abreuver à longs traits à la source de toute sagesse.
Ainsi vivait dans sa cellule du collège de la Trinité le pieux et doux malade, et ses journées étaient encore utilement remplies, lorsqu'il plut au P. Pro-
Vihcial, à la fin de l'année scolaire de 1680, d'essayer si l'air natal lui serait salutaire. D'accord avec M. Humbert de la Colombière, dont les sollicitudes fraternelles étaient des plus vives, il ordonna au P. Claude de suivre son frère et de lui obéir en tout ce qui concernait sa santé.
Avant de le suivre à Saint- Symphorien d'Ozon , parlons de son talent, disons mieux, du don spécial qu'il avait reçu d'en haut pour la direction des âmes.