DIRECTION SPIRITUELLE ET DOCTRINE ASCETIQUE DU P. DE LA COLOMBIÈRE
Spiritit intelligentiœ replebit illum, et ipse tanquam imbres mittet eloquia sapientiœ suce.
(Eccli., xxxix.) Il sera rempli de l'esprit d'intelligence, et il répandra comme une nuée les paroles de sagesse.
Parmi les plus célèbres directeurs de conscience que compte le xvn° siècle, si fertile en gloires de tous genres, il faut placer le P. de la Colombière. Il a un mérite incontestable.
Un directeur, au vrai sens du mot, est celui qui conduit une âme dans sa voie particulière. Dieu appelle à lui tous les chrétiens, mais chacun d'eux parviendra au terme par un sentier différent. Heureux ceux qui connaissent bien ces appels de Dieu et qui en suivent les inspirations ! Ils arriveront sûrement et ils rempliront toute l'étendue des desseins du Seigneur à leur égard.
L'office de directeur consiste à guider l'âme, à la soutenir, à la consoler, à l'animer dans l'entreprise de sa sanctification. Ces fonctions ne sont pas seulement celles du juge des consciences, siégeant au tribunal de la pénitence, mais encore et surtout celles de docteur, de médecin et de père, dans cet ordre de choses supérieures aux intérêts du monde.
Depuis Notre -Seigneur, qui a voulu remplir cet office de zèle et de charité à l'égard de ses apôtres et de quelques femmes pieuses dont parle l'Évangile, ces fonctions saintes ont toujours été remplies, dans l'Eglise, pour le bien et l'utilité d'un grand nombre d'âmes parvenues à la sainteté.
Qui ne connaît les rapports de direction établis entre sainte Catherine de Sienne et le bienheureux Raymond de l'ordre de Saint- Dominique, ceux de sainte Thérèse avec les PP. Balthasar Alvarez et Jean de la Croix, ceux de sainte Chantai avec saint François de Sales? Des hommes de génie comme Bossuet et Fénelon, des pontifes éminents par la dignité comme les cardinaux de Bérulle et Villecourt, de saints prêtres comme Vincent de Paul et le vénérable Pierre Vianney, curé d'Ars, des religieux comme les PP. de Ravignan et Lacordaire, n'ont pas hésité de consacrer une partie de leurs heures précieuses à fomenter la piété dans les cœurs, à développer les vertus et à diriger les âmes dans la voie où il plaisait à Dieu de les appeler.
Nous n'avons nommé que quelques personnages célèbres, pour relever aux yeux des esprits légers et
mondains la modestie de ces fonctions; mais nous sommes loin d'oublier cette foule de prêtres et de religieux dont la vie s'écoule, pour ainsi dire, dans ce laborieux et obscur ministère. On comprendra l'importance d'un pareil emploi , en songeant aux qualités qu'il suppose en ceux qui l'exercent.
Avant tout, il faut une vertu humble et solide, ensuite la science, non seulement spéculative, des voies surnaturelles, mais encore une certaine expérience des choses divines , une fermeté tout évangélique qui ne pactise point avec les défaillances de la volonté et les inclinations perverses, une bonté paternelle qui supporte avec patience et charité la faiblesse et les misères sans nombre de la pauvre nature humaine, enfin l'autorité du ministre et du représentant de Jésus-Christ, qui trace la conduite à tenir et rassure dans les anxiétés.
Toutes les âmes désireuses de Dieu et de la perfection attachent un grand prix à la possession d'un directeur sage et éclairé ; et le Seigneur, qui , dans l'économie ordinaire de la Providence, se sert des causes secondes , ménage à ces chrétiens fervents un pareil secours. Quoiqu'il soit l'agent principal dans l'œuvre de la sanctification de ses élus, il permet à ses prêtres de le seconder dans cette grande entreprise.
Les bons directeurs font les saints, et il faut prier Dieu qu'il multiplie ces prêtres pieux et humbles qui se dévouent à ce pénible mais fécond ministère. Il convenait de rappeler en quelques mots ce que c'est qu'un directeur. Dans notre siècle on ne pense
guère à estimer ces guides et ces consolateurs des âmes.
Le P. de la Colombière, par la direction, a fait peut-être plus de bien que par ses prédications. Il n'était pas un moraliste dur et chagrin dans le genre de Fauteur des Maximes, ni un ascète désespérant comme les écrivains de Port- Royal: sa morale était celle de l'Évangile. Ses principes de perfection sont ceux que le Sauveur a tracés lui-même et offerts à toutes les âmes généreuses. 11 possède cette clairvoyance des contemplatifs habitués à lire dans leur propre cœur, à en étudier les secrets mouvements, à en pénétrer les replis; en un mot, il a la connaissance du cœur humain.
Vivement saisi de la vue de la sainteté infinie de Dieu , il veut que l'âme travaille sérieusement à se sanctifier : mais tout en exigeant une pureté parfaite de l'esprit et du cœur, un détachement complet des créatures, un renoncement absolu, une volonté généreuse de faire à Dieu tous les sacrifices, il sait quelle est l'infirmité de la nature humaine; et, prenant exemple sur la patience miséricordieuse du Sauveur, qui attend des années et des années la conversion d'une âme , il ne se lassait pas de reprendre et d'exhorter jusqu'à ce que la grâce eût triomphé. La direction du P. de la Colombière a les caractères de l'action divine, la fermeté et la douceur. On a pu dire de lui que c'était un autre François de Sales par la suavité des formes ; et il y a, en effet, plusieurs analogies entre l'évêque de Genève et le pieux jésuite. Tous deux ont eu l'honneur et l'avantage de
diriger une sainte, et ils l'ont fait avec une prudence, une sagesse que le Ciel approuva toujours. Tous deux ont écrit dans le xvn° siècle : mais l'un paraît dans la première moitié et il a toute la naïveté et le gracieux du langage ; l'autre paraît à une époque plus réservée et plus correcte, mais l'un et l'autre ont l'aisance, la douceur, l'esprit net et pratique, et , pour tout dire en un mot , le même bon sens dans la direction. L'influence et l'autorité semblent pareilles.
En lisant le P. de la Colombière , on pense involontairement à Fénelon, qu'il rappelle par la finesse des aperçus et par un certain atticisme. Quelle vue profonde sur le cœur humain dans cette pensée que nous trouvons au commencement de sa retraite spirituelle :
« Mon Dieu, je ne me sens nul désir de cette haute perfection, peut-être même en ai-je un fort grand éloignement ; mais si , par un effet de votre divine bonté, vous vouliez me changer, m'inspirer plus de courage, .m'enlever malgré moi-même au monde, j'espère que je vous laisserais faire. Vous savez les moyens qu'il faut prendre pour me vaincre ; ces moyens sont entre vos mains, vous êtes le maître. La vie parfaite me fait peur ; vous pouvez me guérir de cette fausse crainte et me rendre agréable tout ce qui me paraît rebutant, vous seul êtes capable de le faire. »
Quelle est l'âme appelée par sa vocation à la perfection chrétienne qui n'ait frémi à la vue de ce sommet qu'il lui fallait gravir, et qui ne s'est écrié :
La vie par faite me fait peur ! Voyez-vous encore quel coup d'œil profond jeté sur le monde spirituel?
« 11 est étrange combien d'ennemis on a à combattre du moment qu'on forme la résolution de se faire un saint. Il semble que tout se déchaîne, et le démon par ses artifices, et le monde par ses attraits, et la nature par la résistance qu'elle oppose à vos bons désirs : les louanges des bons, les railleries des méchants , les sollicitations des tièdes. Si Dieu vous visite, la vanité est à craindre; s'il se retire, la timidité, le désespoir peut succéder à la plus grande ferveur. Nos amis nous tentent par la complaisance que nous avons coutume d'avoir pour eux; les indifférents, par la crainte de leur déplaire. L'indiscrétion est à craindre dans la ferveur, la sensualité dans la modération, et l'amour-propre partout1. »
Il examine cette vaine crainte des hommes , le respect humain, qui exerce sa tyrannie jusque dans la religion , et il constate avec douleur qu'on aime mieux s'attirer l'indignation de Dieu que de s'exposer à mécontenter un mortel. On a souvent de bons désirs , mais on ne les réalise point par la crainte de l'opinion.
« Que dira-t-on? que je veux faire l'exact, le dévot, le mortifié? J'ai pris un certain genre de vie : si c'était à recommencer, je ferais autrement ; mais à présent je passerais pour bigot. Ah ! je ferais bien cela, si j'osais. Ainsi, conclut-il, si nous ne sommes sur nos gardes, nous perdons presque toute la vie par le désir de plaire aux hommes.
1 Retraite, spirituelle, p. 57.
« Et cependant quelle obligation leur avons-nous? Quel bien est-ce que nous en attendons? Nous sommes en cela plus malheureux et plus méprisables que ceux qui travaillent pour gagner de l'argent. Voyez quelle est notre erreur! Ces hommes, que nous craignons follement dans la religion , s'attendent à nous voir pratiquer tout le bien que nous appréhendons de faire à leur vue , et ils nous traitent de fous et d'insensés quand nous y manquons. Ils savent que c'est pour être vertueux, dévots et mortifiés que nous nous sommes retirés du monde, et ils voient que nous ne le sommes pas. « Voilà un extravagant, pourraient-ils dire, qui s'éloigne de sa fin. S'il voulait vivre de la sorte, que n'est-il resté dans le monde, où il aurait pu être sans crime ce qu'il est avec danger de se perdre dans la religion. » C'est ce que pensent de nous ceux dont nous craignons les jugements. Ne sommes-nous pas bien misérables , ô mon Dieu, de vous déplaire sans plaire aux hommes? Si nous en faisions autant pour vous , vous nous jugeriez favorablement , et les hommes n'auraient pas le mépris qu'ils ont de notre conduite, car enfin tout homme de sens estime la vertu, voulût-il ne la pratiquer pas? »
C'est ainsi que le P. de la Colombière mettait à découvert un des vices les plus invétérés de notre nature. Ses observations sont justes; il a mille fois raison ; et il n'y a rien à répondre à cette logique écrasante. Il avait une perspicacité surprenante pour fouiller dans les vices et les passions humaines. Mais il ne se servait de cette connaissance que pour guérir les plaies morales.
Un homme d'une grande autorité, le P. de Galifîet, a dit du P. de la Golombière : « C'était un religieux d'une vertu éminente et que Dieu avait doué d'un rare discernement des esprits pour la direction des âmes. »
Le Père exerça les fonctions de directeur auprès de toutes sortes de personnes , appartenant à toutes les classes de la société, et il le faisait sans acception ni préférence. Cependant il a eu principalement à diriger des religieuses et des femmes vivant dans le monde, et rien n'égale l'ascendant qu'il avait sur les âmes. Nous ne ferons pas difficulté d'avouer que les mérites personnels du prêtre ne furent pas étrangers à cette renommée. Mais on avouera aussi que tout la justifiait.
Un prêtre qui possède une certaine réputation de talent ou d'éloquence , attirera plus qu'un autre ; et s'il est regardé comme un saint, il offre les qualités qu'on est heureux de rencontrer en celui qui doit être le confident et le guide de la vie. C'est ce qui arriva au P. de la Colombière. Il attirait tout d'abord par cet air distingué et aimable, par ce ton de la bonne compagnie, par sa science et sa doctrine; mais la sainteté qui brillait dans toute sa personne inspirait bien vite la plus entière confiance. De là cette influence décisive qu'il exerçait et à laquelle on cédait avec plaisir, parce qu'on était persuadé qu'il parlait au nom de Dieu et des plus chers intérêts de la conscience. C'est là, en effet, l'honneur et le privilège d'un véritable directeur, que sa voix devient l'écho de celle du ciel , et que pour
l'homme de foi, obéir à ce ministre sacré, c'est obéir à Dieu lui-même.
Toutefois l'on se tromperait si l'on croyait que le Père apportait dans ces fonctions une bonté voisine de la faiblesse, une douceur accommodante, une facilité à se contenter de ce qu'on ne pouvait absolument lui refuser. Non , telle n'était pas sa méthode. Voici comment il parle à une des filles spirituelles qui après son départ se trouvait découragée :
« Vous me dites que vous avez le cœur serré pour bien des raisons que vous ne pouvez me mander. Pourquoi donc ne le pouvez -vous pas? Vous pouvez m'écrire en toute liberté ; mais ne me parlez plus de ce départ ni de la douleur qu'il vous cause, car c'est une douleur que je condamne. Votre cœur ne doit ressentir d'autre douleur que celle d'avoir offensé Dieu... De quoi vous inquiétez -vous, fille de peu de foi? N'avez -vous pas confié à Dieu le soin de toutes vos affaires? Craignez -vous qu'il ne vous trompe? A quoi vous amusez -vous , au lieu de songer à profiter du temps qui vous reste pour aimer Dieu et réparer celui que vous avez perdu? Pourquoi me marquez -vous que vous n'avez personne à qui vous plaindre de vos peines? Est-ce que vous avez si peu d'humilité que vous n'osiez les découvrir à votre confesseur?... Je ne suis pas content de ce que vous me dites que vous êles toujours la même. Quand il n'y aura que cela à dire , il n'est pas nécessaire de m'écrire, si ce n'est peut-être de six en six mois, pour me donner la consolation de savoir que vous
persévérez dans le service de Dieu. Hors de cela, à moins que vous ne sentiez quelque besoin particulier ou que vous ne soyez en quelque doute , il ne faut pas perdre le temps à me faire des compliments... 11 faut être tout à Dieu, sans réserve, et appréhender comme la mort tous les mouvements de votre cœur qui ne vont pas droit à lui. Quel malheur de perdre des larmes pour un autre sujet que pour lui témoigner votre amour! Des larmes, dis-je, qui sont si précieuses et dont une seule peut, avec sa grâce, éteindre les flammes que vos péchés ont méritées dans l'autre vie ». »
Certes , on ne dira pas que le P. de la Colombière se plaisait aux fadeurs d'un attachement humain , quelque honnête qu'il fût. Ce ton ferme jusqu'à la rudesse, ce langage sévère, que tempère seule la charité, était bien propre à faire comprendre à ce cœur trop sensible que l'affection pour son ancien directeur devait être toute spirituelle, et que leurs rapports étaient d'un ordre surnaturel.
La direction du P. de la Colombière était grave, sérieuse et éminemment pratique. Il allait tout droit au but , et parlait avec une mâle énergie , s'inquiétant peu de blesser les susceptibilités. Il pensait, avec raison, que la première condition à exiger, pour diriger une âme, c'est de pouvoir lui parler en toute simplicité et franchise.
« Vous n'avez pas trop de raison , Mademoiselle , écrivait-il, de vous plaindre de la brièveté de mes
* Letlre x-lv.
lettres, dans un temps où je puis à peine lire les vôtres. Si les précédentes ont été courtes , c'est que je vous attendais tous les jours et que je me réservais de vous dire à vous-même ce que j'aurais pu vous écrire. Gomme je ne suis pas encore bien remis de ma dernière rechute, vous ne devez attendre de moi que peu de chose. Il suffit que je vous reproche la petitesse de votre cœur et votre peu de confiance en Dieu ; on dirait que vous ne connaissez pas encore votre bon maître. Je vous ai souvent conseillé de demeurer tranquille et de ne songer qu'à servir Dieu, chaque jour, comme si c'était le dernier de votre vie.
« Il me semble que vous êtes assurée de vivre cent ans. Si vous voulez être parfaitement agréable à Celui que vous aimez, vous devez vous plaire dans votre misère extrême, aimer le néant où il vous laisse à dessein de faire davantage éclater sa miséricorde, par la patience avec laquelle il vous souffre, et par les grâces qu'il ne laissera de vous faire... Soyez obéissante à votre mère, et ne faites rien qui soit contre son inclination. Souvenez -vous bien que la véritable vertu consiste à souffrir toutes choses patiemment, surtout nos faiblesses spirituelles, et à avoir une conformité entière à la volonté de Dieu en tout ce qui arrive. Au nom de Dieu , étudiez-vous sérieusement à la pratique de ces deux vertus, et faites tous les jours votre examen sur cela 1. »
Le P. de la Colombière savait aussi, dans l'occa-
1 Lettre lxvm.
sion, prendre un ton affectueux, quand il avait besoin d'encourager et de consoler. Voici le langage qu'il tient à une religieuse : « Ma très chère sœur, Dieu soit votre force et votre consolation en toutes choses ! Je me sens si éloigné de vous abandonner que mon zèle pour votre chère âme devient , ce me semble, tous les jours plus grand. Vos tentations m'affligeraient, si je ne savais qu'elles sont en vous malgré vous-même, et que le démon seul en est l'auteur.
« Il me suffit , ma très chère fille , que vous conserviez toujours beaucoup de confiance en Dieu , et un sincère désir de faire sa volonté ; je suis sûr que votre obéissance vous sauvera, attachez -vous -y fortement et constamment, et moquez -vous des vaines craintes que votre ennemi veut vous donner de l'avenir; il craint étrangement le sacrifice que vous allez faire, et, comme jusqu'alors, il ne désespérera pas de vous retirer du port où votre bon maître vous a conduite, il ne cessera point de vous tourmenter, que vous ne soyez liée à Jésus-Christ et à sa croix, d'un lien indissoluble.
« Écoutez donc , ma très aimée fille dans le Cœur de Jésus-Christ, écoutez la voix de votre bon Père, et le commandement que je vous fais aujourd'hui de sa part. Dès que vous aurez lu ma lettre, allez-vousen devant l'autel où repose cet époux infiniment aimable et parfait , et là , sans attendre davantage , faites- lui un vœu secret de faire votre profession au jour qu'on aura désigné pour cela... Vivez contente, ma chère fille, je suis incapable de prendre de l'a-
version pour une âme que Dieu aime et qu'il a eu la bonté de me confier; vous serez ma fille jusqu'à la mort, et je vous rendrai, pour l'amour de Jésus- Christ, tous les offices d'un bon père. Celui qui vous a mise au monde n'a jamais eu pour vous tant de tendresse que Dieu m'en inspire pour votre salut et votre perfection ' . »
Cette citation, un peu longue peut-être, a du moins l'avantage de nous montrer l'affection tendre et délicate du saint directeur pour les âmes que Dieu lui avait confiées. Il y a là comme un écho des accents de saint Paul, lorsqu'il disait aux néophytes de la Galatie : « Vous êtes mes chers enfants, et je ne redoute nulle peine pour vous enfanter de nouveau à la foi, afin que Jésus-Christ soit formé dans vos cœurs. » Ainsi il savait soutenir le roseau tremblant et agité ; ainsi il laissait tomber sur les âmes faibles et abattues la rosée d'une parole encourageante.
En résumé , on peut dire qu'il proportionnait son langage et ses enseignements aux besoins spirituels et au caractère des différentes personnes. Homme sérieux , il ne prétendait pas perdre le temps dans d'oisives conversations, et il écartait de lui certains esprits inquiets qui, sous prétexte de dévotion, consultent plusieurs directeurs, et ne sont jamais satisfaits , qui multiplient les visites et les demandes de conseils pour n'agir qu'à leur tête ou pour entendre répéter ce qu'on leur a dit et qu'ils ne veulent pas exécuter.
1 Lettre cxxv.
Dans une lettre à la mère de Saumaise, le P. de la Colombière parle de deux bonnes demoiselles qui l'importunaient au sujet de leur direction, et il la prie de leur faire comprendre, si cela est possible, qu'elles se déterminent , une fois pour toutes , à choisir une personne qui ait seule la connaissance de leur intérieur; car « de changer tous les ans, c'est pour n'avancer jamais rien, et j'avoue que je ne saurais rien faire pour elles, s'il faut qu'en toutes choses j'aie à confirmer ou à éclairer les vues d'un autre ».
Il faisait remarquer quel embarras et quelle perte de temps en résulteraient pour elles et pour lui , et quelle source de trouble et d'inquiétudes. Il avouait ne pas comprendre comment des filles qui n'étaient pas ignorantes , ne savaient dire leurs péchés à une personne , sans lui dire tout ce qu'elles font depuis le matin jusqu'au soir, surtout lorsqu'elles avaient un règlement de vie, où la plupart des choses étaient expliquées. Il ajoutait qu'une demi-heure chaque mois suffisait pour leur direction ; « car c'est un grand amusement et une vraie illusion que ces visites qui ne finissent point et qui recommencent tous les jours. On se satisfait, on se dissipe par tant de conversations, et cependant on laisse Dieu, avec qui il faudrait tâcher d'être uniquement uni. »
Voilà qui est parlé d'or, et l'on souscrit des deux mains à ces maximes dictées par le bon sens. C'est avec cette même sagesse qu'il blâmait la légèreté qui porte certaines personnes à s'adresser à de nouveaux confesseurs, uniquement pour le plaisir
du changement : « Je ne trouve nullement à propos qu'on aille se déclarer à tous allants et venants; c'est le vrai moyen de se remplir de vanité et de trouble, de demeurer toujours où l'on est, sans avancer d'un seul pas, et de retourner même en arrière. Il faut prendre garde qu'on s'occupe tellement de soi-même , qu'on cherche ensuite à en entretenir tout le monde, et que cependant on ne s'occupe point de Dieu, qui devrait faire tout l'entretien de notre cœur ; allons à Dieu avec simplicité , sans faire tant de réflexions et*sans accabler les autres, à force de leur parler de nous-mêmes ! . »
On lira peut-être avec plaisir quelques pensées et maximes de ce maître habile dans la science de conduire les âmes à Dieu. Nous en citerons un petit nombre :
« L'amour de la croix est le premier pas qu'il faut faire pour être agréable à Dieu.
« L'amour de la solitude est conforme à l'esprit de Dieu. C'est l'esprit du monde qui fait qu'on se hâte, qu'on cherche à se produire, qu'on se persuade qu'on n'y sera jamais assez tôt. L'esprit de Dieu a des mouvements tout contraires.
« Les personnes vraiment humbles se scandalisent difficilement, parce que leur faiblesse leur est parfaitement connue ; ils se voient eux-mêmes si près du précipice , et craignent si fort d'y tomber, qu'ils ne s'étonnent pas que les autres y tombent*. »
1 Lettre xxxix.
2 Retraite spirituelle , passim.
« Il me semble qu'un homme qui se voit loué pour quelque vertu ou quelque bonne action , doit être aussi honteux qu'un homme d'honneur qui se voit pris pour un autre, et loué de ce qu'il n'a pas fait'.
« Quelle confusion lorsqu'au jour du jugement Dieu produira cet homme vain qui s'est enflé des qualités naturelles ou surnaturelles, et que, faisant voir aux yeux de toute la terre ce qu'il a reçu et ce qu'il a de lui-même, il lui dira en lui reprochant sa vanité : « Qu'avais-tu que tu ne l'aies reçu, et si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifier? » Il me semble voir un coquin qui , s'étant fait passer quelque temps pour un honnête homme , à la faveur d'un manteau dérobé , vient à être découvert en bonne compagnie et reçoit une horrible confusion 2.
« La sainteté ne consiste pas à être fidèle un jour ou une année, mais à persévérer et à croître jusqu'à la mort ».
« Je le reconnais, et mon expérience ne me l'apprend que trop, qu'on est bon un jour et l'autre jour mauvais , qu'on se relâche insensiblement. . . .
Est-ce que nous croyons avoir assez fait pour payer Dieu et le paradis? Comparons nos mérites à ceux des saints. Nous avons reçu de nouvelles grâces , dont il faut augmenter la reconnaissance; nous sommes plus près de la mort, nous sommes plus raison-
1 Retraite spirituelle, passim.
2 lbid., 41.
3 lbid., 57.
nables, plus éclairés. D'où vient donc que nous avons changé? Que la raison nous fasse revenir1.
« L'amour- propre fuit de croix en croix, et il a toujours quelque retraite2.
« La grâce de Dieu est une semence qu'il ne faut pas étouffer, mais qu'il ne faut pas aussi trop exposer. Il faut la nourrir en son cœur et ne la pas trop faire paraître aux yeux des hommes 3.
« Il faudrait vivre comme si on était déjà mort et enterré, c'est-à-dire comme un homme à qui on ne songe plus, qui n'est plus rien dans le monde, qui n'est de rien.
« Ce qui empêche le parfait détachement, c'est que nous sommes encore ou vivants d'une vie naturelle, ou ensevelis dans le péché, ou engagés dans le commerce des hommes, ou attachés à cette terre où nous trouvons encore notre bonheur.
a Un homme vraiment vertueux est toujours le même. Un homme appuyé sur Dieu, qui est immobile, ne peut être ébranlé. Quoi qu'il arrive de fâcheux, on est content parce qu'on n'a pas d'autre volonté que celle de Dieu.
« Ne faites jamais rien seul que vous ne soyez disposé à faire à la vue de tout le genre humain.
« Le seul moyen de nous tirer du triste néant où nous sommes , c'est de nous attacher à Dieu. Nous
1 Retraite spirituelle, 1\
2 lbid.: 97.
3 Ibid., 60.
nous élevons par là de la poussière, et devenons, en quelque sorte, semblables à Dieu «.
« Une âme qui n'est pas soumise en tout, comme un enfant, est exposée à tous les artifices du démon, lequel n'a jamais trompé et ne trompera jamais une âme vraiment obéissante2. »
Il serait facile d'augmenter le nombre de ces maximes. Il nous suffit de mettre le lecteur sur la voie; en parcourant les œuvres du P. de la Colombière , il remarquera facilement les pensées judicieuses éparses çà et là , et qui brillent comme ces médailles bien frappées au relief saisissant.
L'habile directeur excellait à porter les âmes à Dieu. Il estimait grandement ce ministère spirituel et était heureux de le remplir. Toutefois son humilité lui faisait craindre « que ses fautes empêchassent plus de conversions que son zèle n'en pouvait faire ».
Il n'en continua pas moins d'exercer cet emploi malgré ses craintes et les fatigues ; « car, disait- il, il y a plus de croix intérieures et extérieures qu'il ne paraît. Du moment que l'on se sent touché de Dieu pour travailler à la sanctification d'une âme jusqu'à ce qu'on l'ait mise en certain état de consistance, il y a bien des peines à essuyer. Il est vrai qu'il y a aussi de grandes douceurs, surtout à observer les voies de la grâce, ses opérations, ses progrès dans les cœurs, les bontés de Dieu, sa patience, sa tendresse, sa prudence admirable, son pouvoir,
1 Retraite spirituelle, passim.
2 Lettre en.
et cent autres choses qui éclairent l'âme de ceux qui y font réflexion et qui la comblent de joie '. »
Ajoutons ceci : après la grâce, ce qui donne le plus d'efficacité aux paroles, c'est la sainteté de celui qui les profère; et nous aurons une idée du P. de la Colombière comme directeur des âmes.
Ses lettres, qui ont été un des moyens de direction, se rattachent à ce même sujet. Nous en parlerons dans le chapitre suivant.
1 Lettre xli.