‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 19 sur 38 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

CARACTERE DISTINCTIF DE LA SAINTETE DU P. DE LA COLOMBIERE SON PARFAIT RENONCEMENT ET SA MORTIFICATION EXEMPLAIRE

Si quis vult venire post me, abncget semetipsum , tollat crucem suam et sequatur me.

(Matth., xv.) - Si quelqu'un veut venir après moi , qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive.

Le P. de la Colombière, semblable à un astre qui jette un plus vif éclat au moment de disparaître de l'horizon, se montrait un modèle achevé de perfection chrétienne et religieuse. Nous allons essayer de dégager, de l'ensemble de sa vie, les caractères de sa sainteté.

Disons tout d'abord que les trois grandes vertus qui ont Dieu pour objet immédiat furent comme trois magnifiques colonnes, soutien et ornement de cet édifice admirable.

La foi, ce germe fécond déposé dans l'âme de l'enfant, au jour de son baptême, se développa par le bienfait d'une éducation chrétienne et d'une forte instruction religieuse. Elle fut vraiment la lumière qui dirigea ses pas dans le chemin de la vie. Aux clartés surnaturelles de ce divin flambeau , il comprit le néant des choses humaines. On le vit renoncer généreusement aux plus belles espérances et chercher, au milieu de la mer du monde, ces îles de paix où se réfugient les enfants de Dieu. Son seul bonheur est la contemplation des mystères sacrés , la méditation des vérités éternelles. Sa foi est si vive et si profonde pour l'auguste Sacrement de nos autels, qu'il semble voir, entendre le divin Maître; il est tellement pénétré des croyances surnaturelles, qu'il paraît vivre dans un monde supérieur et mener sur la terre une existence angélique.

La foi n'est pas seulement la démonstration des choses que la raison ne comprend pas, elle est encore la substance immortelle de nos espérances. A une foi héroïque, le P. de la Colombière joignait une espérance non moins admirable. 11 abandonna tout pour mériter la possession des biens futurs. Il endura les privations, les fatigues et les souffrances, dans l'attente de la béatitude. Rien ne put jamais ;roubler la paix de son âme. Dans les désolations Spirituelles, au milieu des persécutions, sous le coup des contrariétés les plus pénibles, il demeura parfaitement soumis et résigné. 11 avait une conviction inébranlable que Dieu l'assisterait de son puissant secours. « Omnia possum in eo qui me confortât. Je

puis tout, disait-il, en celui qui me fortifie. » — « Vous êtes partout dans moi, Seigneur, et moi dans vous ; donc quelque part que je me trouve, quelque péril, quelque ennemi qui me menace, j'ai ma force avec moi *. » Cette pensée dissipait en un moment toutes ses peines. Tous les textes de l'Écriture, où il est parlé d'espérance, le remplissaient de courage et le consolaient merveilleusement.

Bien plus, dans la conviction où il était que Dieu récompenserait ses serviteurs dans le ciel avec une générosité d'autant plus grande qu'ils auraient moins reçu de consolations sur la terre, il était « disposé à se passer, toute sa vie , de consolations , même spirituelles , se contentant de servir Dieu avec une grande fidélité, soit dans la sécheresse, soit même dans les tentations ». On avouera qu'il y a vraiment de l'héroïsme dans de pareils sentiments, et que celui qui poussait si loin" le détachement des choses du temps , ne voulait que le Seigneur pour son héritage.

A ces deux vertus, la foi et l'espérance, qui élevaient déjà si haut le P. de la Golombière dans les régions du surnaturel, ajoutez une force nouvelle et plus puissante encore, celle de l'amour divin. Il aima Dieu avec d'autant plus d'intensité que le regard d'une belle intelligence découvrait mieux les perfections adorables, et que son cœur était plus capable d'éprouver des affections vives et profondes. Il aima Dieu pour lui-même et au-dessus de toutes

1 Retraite spirituelle, p. 50.

choses, plus que toute personne au monde, comme un bien souverain et infini qui exige un amour de préférence.

Gomme le Patriarche d'Assise , il ne voulait que Dieu seul : « Ad te omne desiderium meum. Tous mes désirs se tournent vers vous, ô mon Dieu, » répétait-il souvent; et il ne demandait qu'une seule chose, son amour et sa grâce. Il s'était engagé à faire toutes ses actions pour plaire au Seigneur et ne plaire qu'à lui, et il adoptait ces paroles d'un jeune saint : « Je vous promets, ô mon Dieu, de ne jamais rien faire qui ne soit pour votre amour. »

Et comme la charité se prouve par les œuvres, le P. de la Colombière s'efforçait de faire régner Jésus-Christ dans son cœur par un renoncement absolu à ses propres inclinations et par une application constante à embellir son âme par les vertus. Ensuite il se dévoua au salut des âmes, s'offrant à tout souffrir, les opprobres, les tourments, la mort même, pour sauver les pécheurs. La charité de Jésus- Christ pressait tellement son cœur qu'il ne vivait que pour l'aimer, et l'on pourrait lui appliquer ces paroles de l'Apôtre : « MM vivere Chris tus est. Jésus-Christ est ma vie. »

Ces vues élevées de la foi , ces aspirations d'une espérance si vive et si ferme, les sentiments d'un cœur épris d'amour pour Jésus-Christ, produisirent, dans le P. de la Colombière, un détachement des choses humaines tel qu'il est rare d'en rencontrer un pareil sur la terre, il avait renoncé à toutes les joies innocentes, à tous les biens même permis, pour

s'unir plus intimement à son aimable Sauveur. 11 exerçait une vigilance perpétuelle sur tous les mouvements de son cœur, et s'était interdit tout ce qui pouvait, tant soit peu, satisfaire l'amour-propre. Pour donner un exemple de ce profond détachement, il suffira de citer ce fait : il aimait extrêmement la musique, il prenait plaisir à chanter. Cette inclination innocente ne put échapper à sa vigilance, et il s'obligea , par vœu , à se priver de ce plaisir.

Les consolations même de la prière et du divin amour lui parurent une part de bonheur dont il ne devait pas jouir, pour donner à son divin Maître un témoignage plus certain de son amour désintéressé. Dans sa Retraite spirituelle, il disait : « Je trouve que, de tous les temps, celui de la sécheresse et de la désolation est le plus propre à mériter. Une âme qui ne cherche que Dieu supporte sans peine cet état, et s'élève aisément au-de.ssus de tout ce qui se passe dans l'imagination et dans la partie inférieure de l'âme , où sont la plupart des consolations. Elle ne laisse. pas d'aimer Dieu, de s'humilier, et d'accepter cet étal, même pour toujours »... »

La vie religieuse est une forme de ce détachement de l'âme, cherchant à briser les liens terrestres pour prendre un libre essor vers Dieu. Mais il y a bien des degrés dans ce mouvement. Quitter le monde, c'est le premier pas à faire. Il faut ensuite se détacher des choses du monde, n'avoir aucune affection pour les objets créés , car la séparation matérielle

1 Relraile spirituelle, p. 15.

ne produit pas la séparation morale. Un troisième pas, plus difficile encore, c'est de se détacher de soimême et de chercher Dieu en lui-même, en faisant abnégation de tout intérêt spirituel.

Comment une créature peut- elle parvenir à ce degré d'amour pur et désintéressé? Assurément, c'est avec le secours de la grâce. Ce détachement suprême n'est pas impossible. Mais cela est difficile et n'est donné qu'à un petit nombre. Les vrais disciples de Jésus crucifié , loin de se complaire dans les délices spirituelles , ne soupirent qu'après les souffrances , les humiliations et toutes les épreuves du Calvaire.

Qu'on réfléchisse maintenant sur ce qui se passe dans les âmes qui s'adonnent à la vie spirituelle. Combien parmi elles qui , même après avoir consommé leur séparation d'avec le inonde, en retiennent encore les pensées, les sentiments, et ne comprennent rien aux humiliations et aux abaissements de la croix! Combien d'autres qui, tout en acceptant les maximes de l'Évangile et les épreuves qu'il plaît à Dieu de leur envoyer, ne peuvent se résoudre à s'abandonner complètement, à vivre dans une abnégation complète d'eux-mêmes, dans un renoncement total à leurs idées, à leurs jugements, à leur propre inclination! Que de parties réservées dans ce cœur qui devrait être à Dieu uniquement!...

Le P. de la Colombière est de ce petit nombre d'àmes d'élite qui ont vaincu généreusement leurs propres inclinations pour se soumettre pleinement au joug du* Seigneur; contentes de le servir dans

les labeurs et les souffrances, de travailler pour lui, môme dans le désert (sans un rayon de soleil, ou une goutte de rosée), c'est-à-dire sans consolations spirituelles.

Assurément , de même que l'oiseau ne peut longtemps soutenir son vol dans l'espace, sans reposer ses ailes , l'âme a besoin de trouver quelque appui , quelque consolation dans son essor vers la perfection au milieu de ce dénouement des biens terrestres. Aussi Dieu, par un retour aimable, répand ses divines largesses sur ceux qui se dévouent à son service. Il leur fait trouver, dans les épreuves et les sacrifices , la joie , la paix , l'épanouissement du cœur; mais il permet que ces jouissances surnaturelles demeurent clans la partie la plus élevée de l'âme, qu'elles n'aient rien de sensible et qu'elles laissent ainsi une plus grande part au mérite.

C'est ce que nous voyons réalisé dans le P. de la Colombière. Il sentait le bonheur d'être tout à Dieu, de lui appartenir sans réserve, et à vrai dire, c'est bien là le seul bonheur du chrétien sur cette terre. « La vue de Jésus-Christ, disait-il, me rend la croix si aimable qu'il me semble que, hors de là, je ne saurais être heureux. Je regarde avec respect ceux que Dieu a visités par des humiliations et des adversités, de quelque nature qu'elles soient : ce sont, sans doute, ses favoris. Voici des mots qui ne se présentent jamais à mon esprit, que la lumière, la paix, la liberté, la douceur et l'amour, ce me semble, n'y entrent en même temps : simplicité, confiance, humilité, détachement entier, nulle réserve, volonté de

Dieu, mes règles1. » Ces mots bien médités expriment, en effet, des idées fécondes.

« Dieu conduisit longtemps son serviteur dans les voies de cette sublime perfection, par une foi vive et par des épreuves assez fortes. Cependant l'Esprit divin sembla changer de conduite à son égard aussitôt qu'il lui eut inspiré la pratique de la dévotion au sacré Cœur ». »

Dans les dernières années de sa vie, le P. de la Colombière puisa une énergie nouvelle, et en même temps trouva des suavités pleines de délices dans le culte du Cœur adorable. « 11 n'y a, en effet, disait la bienheureuse Marguerjte-Marie, nul exercice de dévotion dans la vie spirituelle qui soit plus propre pour élever en peu de temps une âme à la plus haute sainteté et pour lui faire goûter les véritables douceurs qu'on trouve dans le service de Dieu 3. » Paroles bien dignes de réflexion.

Cette soif d'abnégation et de renoncement qui caractérise le P. de la Colombière nous explique pourquoi il chérissait tant les règles de son Institut, et comment il fut amené à faire le vœu de les observer parfaitement.

Ce vœu, vraiment héroïque dans plusieurs des obligations qu'il impose , devait porter un coup mortel à la nature. C'était une immolation de tous les instants , un glaive qui frappait , tranchait et pénétrait jusque dans les profondeurs de l'âme.

1 Retraite spirituelle.

2 P. CroiseL,

3 Conlemp., p. 289.

Telle était la disposition de son cœur, qu'il n'eut jamais la moindre inquiétude de conscience à ce sujet.

Deux ans après avoir pris cet engagement, il écrivait : « Je me suis trouvé d'une grande reconnaissance pour Dieu , qui m'a fait la grâce de faire ce vœu... Je n'avais jamais eu autant de loisir pour le bien considérer; j'ai eu une grande joie de me voir ainsi engagé par mille chaînes à faire la volonté de Dieu. Je n'ai point été effrayé à la vue de tant d'obligations si délicates et si étroites , parce qu'il me semble que Dieu m'a rempli d'une grande confiance, que j'ai accompli sa volonté en prenant ces engagements, et qu'il m'aidera à lui tenir ma parole '. »

Oui, il a tenu sa parole; mais nous reconnaissons avec lui que, sans une protection particulière d'en haut, il serait presque impossible de garder ce vœu. Toutefois il ne se reprocha jamais d'y avoir manqué et il le renouvela de tout son cœur, espérant bien que Notre -Seigneur ne permettrait pas qu'il le violât jamais. Ceux qui ont vécu avec lui, entre autres les PP. de Galliffet et Croiset, ont affirmé qu'ils ne l'ont jamais vu se démentir de sa promesse dans la moindre chose. Tous, religieux et séculiers, à la cour des rois, comme clans le cloître, ont rendu ce témoignage que l'héroïque enfant de saint Ignace avait accompli fidèlement son vœu de parfaite observance des règles de l'Institut. 11 n'avait trouvé rien de mieux pour mourir à lui-même et réaliser l'énergique parole de l'Apôtre : Quotidie morior.

* Retraite de 1677.

La mortification continuelle était devenue comme une loi de son existence. Il était d'une complexion délicate, il craignait l'impression du froid, et, pendant l'hiver, il renonçait aux soulagements ordinaires et permis. Dans ses longues maladies , il ne pensait même pas à y trouver un motif de rabattre quelque chose de ses habitudes austères. On remarqua , dans la dernière semaine de sa vie , cette persistance héroïque à se mortifier. « Lorsque la souffrance ne lui permettait pas de demeurer au lit, il passait plusieurs heures, chaque jour, dans un fauteuil; on le voyait se tenir de manière à n'appuyer ni ses bras, ni ses épaules, en aucune façon. » Ne fallait-il pas, jusqu'à la mort, observer la règle qui prescrit de chercher une continuelle mortification en toutes choses '.

Les règles de l'Institut lui étaient devenues chères, surtout depuis ce jour de sa retraite à la maison de Saint-Joseph, où il avait lu, dans la vie du bienheureux Berkmans , qu'une de ses plus grandes consolations était de n'avoir jamais violé aucune règle.

Il se mit à réfléchir et à comparer sa conduite avec celle de ce saint jeune homme; il conçut alors une si vive douleur d'avoir si mal observé ses règles , qu'il en versait des larmes en abondance. Il fil ensuite son oraison avec de Grands sentiments de dévotion, invoquant le bienheureux Berkmans avec

1 Qucerere conlinuam in rébus omnibus... mortificationem. Reg. S. F., 12.')

beaucoup de confiance, lui demandant au nom de la bienheureuse Vierge Marie qu'il avait tant aimée, au nom de la Compagnie de Jésus à laquelle il avait été si fidèle, de lui obtenir la grâce de vivre jusqu'à la mort comme il avait vécu pendant ses cinq années de religion. A dater de ce jour, sa résolution d'observer fidèlement ses règles fut inébranlable.

Ce qu'il répète volontiers dans ses lettres de direction aux religieuses de tous les instituts, c'est la fidélité à suivre les règles. Il écrivait à sa sœur Marguerite- Elisabeth : « Je vous ai dit souvent, et je vous le répéterai toutes les fois que j'en aurai occasion , que vos règles vous doivent tenir lieu de toutes choses... Si on savait la sûreté qu'il y a, les bénédictions qui sont attachées à ce soin de garder jusqu'aux menues observances, on bornerait là tous les soins et toutes les pratiques de dévotion 1 . »

Et cependant qui f ignore? cette exacte observance mortifie tout à la fois le corps et l'esprit. Le bienheureux Berkmans a dit : « La plus grande mortification c'est la vie commune. Mortificalio maxima vit a communis. » Le P. de la Colombière avait compris cette parole , et il voulait que sa première mortification fût un entier accomplissement des règles. « Tout le reste, disait-il, n'est souvent qu'un effet de la vanité qui cherche à se distinguer. En tout cas, avant que de rien faire d'extraordinaire, je voudrais faire tout ce que demandent les règles. Et cela va loin , et même à une admirable sainteté. » Il ne

1 Lettre xcv.

pensait pas, en parlant ainsi, que sa vie servirait un jour de démonstration à cette dernière maxime.

Nous n'avons pas tout dit au sujet de sa mortification, qui fut surtout intérieure '. Cette âme généreuse se portait volontiers aux choses ardues et pénibles pour la nature humaine. Il y avait en lui un fonds d'héroïsme. Les difficultés du genre de vie qu'il avait embrassé lui étaient parfaitement connues. « Il avouait lui-même qu'il avait une horrible aversion de la vie à laquelle il s'était engagé, lorsqu'il se fît religieux2. »

Toute autre vie austère, obscure, séparée de tout commerce, lui aurait paru douce; ce qui effraye pour l'ordinaire la nature comme la prison, la maladie, la mort même , tout cela lui eût semblé agréable en comparaison de cette guerre continuelle qu'il se faut faire à soi-même, de cette vigilance constante contre les surprises du monde, de la chair et des sens. Mais son courage ne faiblit point. 11 savait que Jésus- Christ, s'étant fait notre modèle, a laissé sur ses traces des grâces qui rendent forts et agiles ceux qui marchent à sa suite.

« J'ai trouvé , disait-il , de grandes leçons pour moi clans ces paroles : « In his quœ Patris mei sunl oportet me esse. Il faut que je m'occupe des choses de mon Père. » Toute la terre dût-elle se révolter contre moi, se moquer de moi, se plaindre, me

1 Après sa mort on a trouvé une discipline faite de petites chaînes de fer et une ceinture hérissée de pointes. Ces objets existent encore.

2 Lettre xcur.

blâmer: il faut faire tout ce que Dieu me commande, tout ce qu'il m'inspire pour sa plus grande gloire. Je l'ai promis, et j'espère l'observer avec la grâce de Dieu ' . »

En méditant sur la vocation des apôtres, il avait remarqué que Jésus a choisi des pêcheurs, pour nous montrer que ce n'est pas ici le métier des délicats , qu'il faut essuyer mille fatigues et se préparer aux plus rudes travaux. Il s'était senti tout disposé à prendre sa part de ces labeurs. « Dieu merci, disaitil, le travail ne me fait pas peur. » Mais il est, dans la vie apostolique , d'autres travaux et d'autres fatigues qui abattent plus l'esprit que le corps. Un apôtre doit être prêt à endurer les privations, les mépris , les injures , à se revêtir des livrées du Sauveur, et, en regardant ce chemin hérissé de ronces et d'épines, ce calice qu'il faut épuiser, cette croix qu'il faut porter, Je P. de la Colombière s'écriait : « Je serais le plus malheureux des hommes, si je me contentais de quelque chose de moins. Mille raisons me persuadent qu'il faut tendre de toutes mes forces à une acceptation entière de ces épreuves. »

Dieu l'avait trop aimé pour qu'il osât se ménager avec lui. Penser autrement lui faisait horreur. Quoi, n'être pas tout à Dieu après la miséricorde dont il a usé envers lui ! Se réserver quelque chose après tout ce qu'il a reçu de lui! Jamais son cœur n'y consentirait. « En voyant, disait-il, le peu que je suis

1 Retraite spirituelle.

et ce que je puis faire pour la gloire de Dieu en m' employant tout entier à son service, je rougis de penser seulement à lui retrancher quelque chose. » Et nous savons s'il s'épargna dans sa mission d'Angleterre et quel fut son bonheur d'avoir à souffrir pour le nom de Jésus.

Enfin il eut à tourner le glaive de la mortification contre une passion bien dangereuse en un sens , parce que ses belles qualités en étaient comme L'aliment. Ces nobles aspirations de son cœur qui le portaient à exceller dans toutes les œuvres de son génie, dans toutes les actions de sa vie, excitaient naturellement les témoignages d'estime et les applaudissements ; et il cédait quelquefois au plaisir de la louange, il était flatté des compliments mérités par ses talents et sa vertu.

La vaine gloire, la vanité par excellence, s'il faut nommer cette passion, a été le sujet de fréquents combats intérieurs, mais aussi de belles victoires. Cet ennemi capital et perfide qui lui tendait, presque à chaque pas, des pièges, ne tint pas contre ïa vigueur que le serviteur de Dieu déploya contre lui. Il faut l'avouer, cette âme généreuse ne recula devant aucun sacrifice. Par une prière incessante il obtint le secours de la grâce; il attaqua ensuite ie mal par des efforts directs et persévérants. Il prit la

solution de n'omettre aucune des humiliations qu'il pourrait se procurer et de ne jamais fuir celles qui se présenteraient. Il fit plus encore; pour couper court, une fois pour toutes, à ces tentations de vaine gloire, il alla trouver son supérieur et lui proposa

ce qui lui paraissait un moyen radical et infaillible. Était-ce de l'envoyer dans les missions des sauvages du Canada? Était-ce de l'appliquer aux fonctions domestiques des simples frères? Nous ne savons laquelle de ces deux hypothèses fut l'objet de sa demande, mais le supérieur n'eut garde de consentir à un pareil projet. Il lui fit comprendre que les passions étaient dans l'homme déchu une matière à exercer la patience et la vertu.

Toutefois le Seigneur agréa ce sacrifice que son courageux serviteur avait voulu lui offrir en immolant d'un seul coup la vaine gloire. Depuis ce jour il fut maître de son ennemi , et comme il arrive ordinairement dans ces sortes de luttes morales, l'habitude de porter l'effort de la volonté sur un point contraire au défaut dominant lui fit acquérir une profonde humilité. Aussi le P. de la Golombière fut vraiment un homme mort à tout par les affections de son cœur : Morluus a corde.

Il n'accorda jamais rien à la nature de ce qu'il pouvait lui ôter. Il aurait voulu pouvoir vivre entre le ciel et la terre, sans jouir des plaisirs d'ici-bas ni de ceux du paradis, dans un détachement universel, n'étant uni et lié qu'à Dieu seul. Il sentait bien que la nature s'étonnait d'une lutte si acharnée contre elle, mais il sentait aussi que Dieu l'appelait à ce dénûment parfait ; et comme il le disait énergiquement : « A quelque prix que ce soit, il faut que Dieu soit content. »

Ainsi c'est par le renoncement le plus absolu, par la pratique constante de la mortification intérieure

et extérieure que le P. de la Colombière obtint ce degré sublime du détachement, et donnait à son âme une incomparable pureté.

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