‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 20 sur 38 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

DE QUELQUES VERTUS REMARQUABLES DU P. DE LA COLOMBlÈRE

Homines diviles in virlute, pulchritudiriis studium habentes.

(Eccli., xlv.)

Il fut un de ces hommes riches en vertu , ayant le culte de la beauté morale. ~

Nous n'avons pas la prétention d'énumérer et de peindre chaque vertu qui a fleuri dans une existence si pure et si céleste. Nous offrons seulement un tableau abrégé des habitudes surnaturelles dont la grâce avait orrié cette âme sainte.

La confiance en Dieu est en même temps la perfection de la foi, la plénitude de l'espérance et la marque la plus certaine de la charité. Plus on aime Dieu, plus on a de confiance en lui. Le P. de la Colombièrc, qui possédait à un degré supérieur les trois grandes vertus théologales, ne pouvait man-

quer de posséder aussi la belle fleur qu'elles produisent.

Rien n'égalait sa confiance en Dieu. Il s'était tellement abandonné à lui qu'il ne se mettait plus en peine de sa conduite intérieure ou même extérieure , « reposant doucement entre les bras du Seigneur, sans craindre ni tentations, ni illusions, ni prospérité, ni adversités, ni ses mauvaises inclinations, ni ses fautes mêmes, espérant qu'il conduirait tout par sa bonté et sa sagesse infinies, de telle sorte que tout réussirait à sa gloire. » En un asile si sûr et si doux il ne craignait plus rien.

Le souvenir des fautes de sa vie, qui lui perçait le cœur et le remplissait d'un amour très tendre pour son miséricordieux Sauveur, faisait succéder aux sentiments de confusion et de douleur une pensée pleine de douceur. Il voyait dans ses péchés une grande matière pour exercer la miséricorde de Dieu, et il sentait une espérance très ferme qu'il se glorifierait en lui pardonnant : « Cette espérance est si fort établie en mon cœur, qu'il me semble qu'avec la grâce de Dieu on m'arrachera plutôt la vie que ce sentiment. »

Cette confiance pleine d'amour, qui remplissait son âme, se manifeste dans ses écrits. Il ne cesse de recommander cette vertu si conforme à l'idée que nous nous faisons du cœur miséricordieux d'un Sauveur, et en même temps si nécessaire à la faiblesse humaine.

« J.'ai été touché d'une très vive douleur en lisant votre lettre, écrivait le P. de la Colombière à une

personne tentée de désespoir ; ce n'est pas tant pour les fautes que vous avez faites. Ce qui m'a le plus affligé c'était l'état pitoyable où je vois que ces fautes vous ont mise à cause du peu de confiance que vous avez en la bonté de Dieu. Si j'étais en votre place voici ce que je dirais à Dieu : « Seigneur, voici une a me qui est au monde pour exercer votre admirable miséricorde et pour la faire éclater en présence du ciel et de la terre. Les autres vous glorifient en faisant voir quelle est la force de votre grâce, par leur fidélité et par leur constance ; pour moi , je vous glorifierai en faisant connaître combien vous êtes bon envers les pécheurs et que votre miséricorde est au-dessus de toute malice, que rien n'est capable de l'épuiser, que nulle rechute, quelque honteuse et criminelle qu'elle soit, ne doit porter un pécheur au désespoir du pardon. Je vous ai grièvement offensé, ô mon aimable Rédempteur; mais ce serait bien encore pis si je vous faisais cet horrible outrage de penser que vous n'êtes pas assez bon pour me pardonner. C'est en vain que votre ennemi et le mien me tend tous les jours de nouveaux pièges; il me fera tout perdre plutôt que l'espérance que j'ai en votre miséricorde '. »

Les sentiments qu'il cherchait à inspirer à cette pauvre âme étaient bien ceux qu'il avait dans son cœur. 11 savait que rien n'honore Dieu comme la confiance de ses créatures.

On peut lire encore l'expression des sentiments de cette tendre confiance en Dieu , dans la péroraison

• 1 Lettre lxxxix.

du sermon, sur ce même sujet, où il s'écrie : « Pour moi , mon Dieu , je suis si persuadé que vous veillez sur ceux qui espèrent en vous, qu'on ne peut manquer de rien quand on attend tout de vous, que j'ai résolu de vivre, à l'avenir, sans aucun souci et de me décharger sur vous de toutes mes inquiétudes. Les hommes peuvent me dépouiller des biens et de l'honneur, les maladies peuvent m'ôter les forces et les moyens de vous servir, je puis même perdre votre grâce par le péché, mais jamais je ne perdrai mon espérance, je la conserverai jusqu'au dernier moment de ma vie, et tous les démons de l'enfer feront à ce moment de vains efforts pour me l'arracher. Que les uns attendent leur bonheur de leurs richesses ou de leurs talents ; que les autres s'appuient sur l'innocence de leur vie ou sur la rigueur de leur pénitence, ou sur le nombre de leurs aumônes, ou sur la ferveur de leurs prières. Pour moi, Seigneur, toute ma confiance, c'est ma confiance même; cette confiance ne trompe jamais personne : Nullus, radius speravit in Domino , et confusus est. Je suis donc assuré que je serai éternellement heureux, parce que j'espère fermement de l'être et que c'est de vous, ô mon Dieu, que je l'espère. In te Domine, speravi, non confundar in œternum. »

Nous abrégeons, à regret, cet élan d'un cœur débordant d'espérance et d'amour. On sent, dans cette confiance invincible qui attend tout de Dieu jusqu'à la vie bienheureuse, quelque chose de plus grand que le cri poussé par le saint de l'Idumée : Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo.

Avec des sentiments si forts et si tendres tout à la fois, on croira facilement que le P. de la Colombière, dans ses rapports avec Dieu, avait une piété tendre et respectueuse. L'adorable Eucharistie lui inspirait une dévotion particulière. Le saint prêtre avouait qu'il y avait reçu de si grandes grâces et ressenti si vivement les effets de la vertu divine du Sacrement de l'autel, qu'il ne pouvait y penser sans être en même temps touché d'une profonde gratitude.

Une chose, surtout, excitait une émotion secrète en son âme, c'était de considérer les pensées que Jésus -Christ pouvait avoir de lui au moment du sacrifice, comment il jugeait les dispositions de son cœur, ses désirs et ses desseins. « Que de grâces , s'écriait-il, recevrait en ce sacrement une âme bien pure et bien détachée ! »

Après Jésus caché sous les voiles du Sacrement , objet d'un culte d'amour et d'adoration, c'était Marie qui recevait l'hommage de sa piété filiale. Pendant sa grande retraite de l'année 1674, il avait ranimé sa dévotion envers la Mère de Dieu , et il avait pris la résolution de ne jamais rien demander à Dieu sans employer l'intercession de Marie.

Dans sa longue maladie, quand il ne pouvait ni lire ni méditer, il prenait son chapelet, et il trouvait encore assez de force pour murmurer, bien faiblement, les Salutations angéliques. Il était tout particulièrement dévot aux mystères de l'Annonciation et de la Visitation. Il recommandait fortement la dévotion à la Vierge immaculée. Poète , il eût célébré

ses grandeurs ; orateur, il lui a consacré ses discours, qui sont des chefs-d'œuvre de doctrine, de piété et de style. Né le 2 février 1641, il fit profession le 2 février 1675, et il mourut quelques jours après cette même fête de la Purification.

Inutile de dire qu'il eut un grand attrait pour l'oraison. Cet exercice salutaire, qui purifie l'âme et l'unit à Dieu, lui était nécessaire pour obtenir les vertus apostoliques , pour les rendre fécondes et surtout pour se sanctifier au milieu de l'action. Il le savait et il s'appliqua constamment à vivre dans le recueillement, qui dispose si bien l'esprit aux communications divines.

Il y fut favorisé de plusieurs grâces, et même élevé à un degré supérieur de contemplation. C'était l'oraison d'union à Dieu présent parla foi. Il considérait Dieu en lui et autour de lui, le soutenant au-dessus de l'abîme du néant, et le secourant sans cesse. Alors il le louait de ses miséricordes; il formait des actes de confiance , des désirs d'être à lui sans réserve , d'anéantir ce qui était humain ou naturel , de le glorifier par lui-même ou par les autres. Il considérait son impuissance, le besoin qu'il avait du secours d'en haut, et il s'excitait à se complaire dans tout ce que Dieu pouvait vouloir à son égard et à l'égard du prochain.

Cette manière d'oraison n'était sujette à aucune illusion; rien de plus vrai que Dieu est en nous, que nous sommes en lui , et que cette présence ne soit un orand motif de respect, de confiance, d'amour, de joie et de ferveur. Le précepte ou le conseil do

prier sans interruption lui paraissait extrêmement doux et nullement impossible. Il en trouvait la réalisation dans la pratique de la présence de Dieu. Son cœur attiré par le bien infini allait vers cette source de vie et de lumière par un mouvement tout spontané, et, quoique pendant plusieurs années il eût peu de -consolations dans la prière, il n'en persévérait pas moins dans ce saint exercice.

Avec cette vue habituelle de Dieu présent par la foi , il n'avait pas de peine à se soumettre en tout à la divine volonté. 11 était résigné à se sanctifier par la voie qui plaisait au Seigneur, par la soustraction de toutes douceurs sensibles, s'il le voulait ainsi, par les peines intérieures, par les combats continuels livrés à ses passions, — ce qui lui semblait le plus rude dans sa vie ; — il se soumettait pleinement à tout, d'autant plus volontiers qu'il comprenait que ce chemin était le plus sur, le moins sujet aux illusions , le plus court pour acquérir une parfaite pureté de cœur, un plus grand amour de Dieu, et beaucoup de mérites.

Plaire au Seigneur en toutes choses , aux dépens de sa réputation , de sa santé et de sa vie ; se complaire dans la vue de son néant, voilà ce qui résume ses rapports avec Dieu.

Que dirons-nous de l'humilité du P. de la Colombière ? Elle n'eut d'égale que l'effrayante immolation de lui-même par le renoncement. Aux clartés divines de l'oraison il avait appris à se connaître, et il s'était vu si misérable qu'il avait honte de lui-même. Cette vue lui causa même une tristesse si profonde qu'un

moment il parut perdre courage. Mais bientôt il comprit que ce sentiment si vif de ses misères était une grande grâce de Dieu. C'était le fondement d'une solide humilité.

Impossible de mieux raisonner que lui sur la nécessité de cette vertu, en particulier pour les hommes apostoliques. La crainte de manquer d'humilité le tint toute sa vie dans une sorte de frayeur; il ne se rassurait un peu qu'en pensant qu'il n'avait besoin que d'être sur ses gardes et d'éviter l'inconsidération. « Car quiconque fait réflexion à ce qu'il est, à ce qu'il a été, à ce qu'il peut faire par soimême, il est malaisé qu'il s'attribue rien à soi-même. Pour faire crever l'orgueil il n'y a qu'à se ressouvenir que la première marque de vertu , c'est de ne s'estimer rien du tout. »

Après avoir rappelé l'exemple de Jésus-Christ, volontairement anéanti, et renvoyant à Dieu, son Père, la gloire de ses actions, il poussait à bout la vanité humaine par ce raisonnement vigoureux :

« Mais on vous loue. — Eh bien, on se trompe; c'est une injustice qu'on fait à Dieu. C'est comme si on louait un acteur des vers qu'il déclame et qu'un autre a faits. D'ailleurs on ne nous estime pas autant que nous pensons. On connaît tous nos défauts; on en connaît même qui nous échappent ; pour le moins on s'intéresse fort peu à nous. — Vous faites de grandes choses. — Je le veux, ou, pour mieux parler, Dieu en fait par nous. Il faut l'admirer et le louer de faire un si bon usage de si méchants instruments. En suis -je pour cela meilleur? Et ne peut- il

arriver que Dieu me damne après en avoir sauvé plusieurs par mon moyen , comme il arrive qu'un peintre jette dans le feu le pinceau qui lui a servi pour tracer d'admirables figures? »

A force de considérer ses misères individuelles , il avait acquis la conviction inébranlable que devant Dieu il n'était rien et qu'il n'avait jamais rien fait de bon par lui-même. Cette connaissance de lui-même croissait en lui, chaque jour, davantage. Il n'osait plus lever les yeux au ciel , tant il se reconnaissait indigne des moindres grâces.

Nous l'avons dit , si la gloire de Dieu et le salut des âmes ne l'eussent poussé à l'action , il aurait renoncé à tout ce qui aurait pu le mettre en évidence. Mais l'esprit de Dieu lui fit connaître que l'humilité véritable ne consiste pas à éviter les tentations de la vaine gloire, mais à en triompher, qu'il ne fallait pas enfouir le talent confié "par le Père de famille, mais le faire fructifier.

Plus il approchait du terme de sa vie, plus ce sentiment profond d'humilité envahissait son âme. Toute sa correspondance en fournit la preuve. Que le lecteur veuille bien se rappeler ce qu'il a lu des rapports de la bienheureuse Marguerite-Marie avec son saint directeur, et il admirera les sentiments humbles qu'il exprime, sa déférence pour les avis inspirés de sa fille spirituelle, son insistance à solliciter des prières , ce qui n'était pas chez lui une simple formule, mais un cri de l'âme dans la conviction de ses misères , son horreur de toute exemption de la règle par mépris pour lui-même. Ce sont là, certaine-

ment, des preuves de sa sincère et profonde humilité.

Que penser de son zèle apostolique, sinon qu'il en fut la victime? S'il s'était ménagé, il ne serait pas mort presque au milieu de sa carrière. D'abord , retenu par la crainte de s'exposer aux tentations de la vaine gloire , il hésitait à se livrer aux œuvres du saint ministère. Mais le feu du divin amour qui le consumait produisit sa flamme, et il se dépensa largement pour le bien des âmes.

Son zèle était accompagné d'un profond sentiment d'humilité. Il disait avec raison : « Ce que nous faisons pour procurer la gloire de Dieu est bien peu de chose, et cependant Dieu daigne s'en contenter. C'est merveille que, pouvant par lui-même convertir toute la terre, le Verbe incarné ait préféré le faire par le moyen de ses disciples , et a voulu se servir d'eux pour convertir le monde. Quelle grandeur dans l'apostolat catholique et quelle bonté, de la part do Dieu, de vouloir bien choisir et appeler quelques hommes à cet emploi ? »

Le P. de la Colombière a bien saisi la pensée de saint Ignace cherchant à former dans chaque religieux de son Ordre un apôtre, dans le sens large et élevé du mot : « Quelque part que se trouve un jésuite, en quelque société qu'il soit, il y est comme envoyé de Dieu, pour traiter de l'affaire du salut de ceux avec qui il se rencontre, et s'il n'en parle, s'il ne profite de toutes les occasions pour l'avancer, il trahit son ministère et se rend indigne du nom qu'il porte. »

Aussi il cherchait en toutes rencontres et par mille industries à faire tomber la conversation sur des sujets capables d'édifier, de telle sorte que personne ne se séparait de lui sans avoir eu quelque bonne pensée et un plus grand désir de servir Dieu.

Son zèle avait d'ailleurs un caractère marqué de désintéressement et de sainte indifférence. Il n'avait aucune répugnance à s'occuper de l'instruction des enfants et des pauvres. Il préférait même ces sortes de ministères. « Car, disait-il, ils ne sont pas exposés à la vanité et ils sont, pour l'ordinaire, plus fructueux. Après tout, l'âme d'un pauvre est aussi chère à Jésus-Christ que celle d'un roi, et il importe peu de qui c'est qu'on remplisse le paradis. »

Une des marques de la divine mission du Sauveur était l'évangélisation des pauvres; et ce qui fait reconnaître dans la Compagnie de Jésus le caractère d'une œuvre inspirée, c'est qu'elle recommande, dans ses constitutions, le catéchisme aux enfants et le soin spirituel des pauvres et des malades.,

A la pensée des grandes actions de saint François Xavier, son zèle s'exaltait jusqu'à l'enthousiasme. Ce saint prêtre qui parlait de Dieu en toutes rencontres, à toutes sortes de personnes, comme s'il ne pouvait contenir les ardeurs de la charité; ce saint dont la première pensée, quelque part qu'il se trouvât, était celle-ci : « Quel service puis-je rendre à mon prochain? » lui semblait être le modèle qu'il devait avoir sans cesse sous les yeux.

Pour s'animer de plus en plus en ce saint exercice

du zèle, il repassait dans sa mémoire les traits de la vie des saints de la Compagnie qui , même sans le secours de la prédication, parvenaient à faire du bien aux âmes. « Quiconque s'entretenait avec Berkmans se sentait animé de meilleurs sentiments. Que de fruits retiraient les personnes du monde de leurs entretiens avec Louis de Gonzague ou avec Alphonse Rodriguez. Les moyens de faire du bien au prochain sont nombreux. Prenons-les et agissons. »

Avec de pareils sentiments on s'explique l'immensité de ses travaux pendant les quelques années où il a pu exercer le ministère actif. On l'a vu se dévouer à tous les besoins, s'adresser à toutes les classes de la société. A Londres, il catéchisait les enfants et les ignorants , il donnait des instructions particulières aux Français, et prêchait à son brillant auditoire de la chapelle royale.

Ce zèle était selon Dieu , parce qu'il était selon l'obéissance. Il aimait à répéter ce mot du P. B. Alvarez : « Quel honneur à prêcher, s'il ne plaît à 'Dieu que je le fasse? Et qu'y a-t-il de bas dans les emplois les plus vils, si je plais à Dieu en m'y occupant? »

Enfin le P. de la Colombière avait un zèle généreux qui ne reculait devant aucun sacrifice, aucune mortification. « Sans cela, disait-il, Dieu ne se communique pas et on n'édifie pas le prochain. » Aussiil avait pris la résolution de fuir toute délicatesse dans le manger et les vêtements, de ne demander jamais rien de particulier pour sa nourriture, lorsqu'il exerçait quelque part le ministère de la pré-

dication, de ne se plaindre en aucune circonstance, et de faire ses voyages, autant que possible, à pied.

Son amour pour le prochain alla jusqu'à se dépouiller de tous ses mérites satisfactoires en faveur des âmes souffrantes du purgatoire. Il céda môme d'avance aux autres les suffrages qu'on ferait pour lui après sa mort. Cette action héroïque couronne bien le dévouement de cette âme généreuse.

Dans la religion il fut un modèle de régularité et de soumission. Ses mœurs étaient d'une pureté angélique. Quoique d'une complexion délicate et impressionnable, il avait un tel empire sur ses sens qu'il ne leur permettait jamais la moindre liberté. Il s'était prescrit des règles sévères pour la garde de sa chasteté.

Il n'ignorait pas les passions, il avait une imagination vive et ardente ; et plus d'une fois il se plaignit des émotions causées par des objets réels ou imaginaires; mais il savait tout modérer et réprimer par le frein de la vertu. Alors il luttait avec force et patience, employait la plus extrême vigilance; et se servait des armes de la mortification corporelle jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de lui donner une complète victoire. Quoique dans l'exercice du saint ministère il eût rencontré, comme saint François de Sales, un grand nombre de filles spirituelles qui témoignaient beaucoup de plaisir à être sous sa direction , on n'a jamais fait entendre la moindre parole qui pût faire planer le plus léger blâme sur ces relations.

Le P. de la Colombière se faisait un honneur de pratiquer la pauvreté. Il éprouvait une certaine consolation de pouvoir dire : Je n'ai rien. Plus l'amourpropre, plus le monde trouve de satisfaction à posséder et à compter ce qu'il possède, plus il jugeait convenable qu'un religieux fût dépouillé de tout. Il poussait l'amour de la pauvreté jusqu'à se priver des livres qu'il aurait aimé à garder dans sa chambre afin de les consulter à loisir. Il disait agréablement : « Cela m'obligera à beaucoup lire et à bien lire les ouvrages qui me seront les plus nécessaires... Pour le reste, je m'en passerai. » Nous savons d'ailleurs que la mortification universelle qu'il pratiquait, réalisait parfaitement l'observance du vœu et de la vertu de pauvreté.

Son obéissance religieuse était fondée sur les principes d'une foi vive, pleine d'amour et de simplicité. En présence d'un ordre de ses supérieurs il disait : « Dieu le veut, il faut donc que cela soit expédient et utile. » Raisonner sur un ordre, quelque extravagant qu'il parût , aurait été pour lui se défier de la prudence de Dieu et croire qu'avec toute sa sagesse il y avait quelque chose qu'on ne saurait rapporter à sa gloire et à notre utilité. Moins la raison humaine comprend, plus un homme de foi doit se réjouir à la pensée que Dieu seul agit et nous prépare d'autant plus de biens qu'il doit les envoyer par des voies cachées.

L'expérience l'avait confirmé dans cette manière de considérer les mystères de l'obéissance. Il avait la soumission d'un enfant, même dans les choses qui

regardent le service de Dieu. « Sans cela, disait-il, on est exposé au péril de s'y chercher soi-même. Et quelle illusion de penser servir Dieu, et le glorifier ou plus ou autrement qu'il ne lui plaît! Quand vous seriez le plus grand homme du monde , quelle difficulté d'obéir à un homme en tout? C'est l'homme de Dieu... Vous obéissez bien à une cloche. »

Aussi fut-il dans les mains de ses supérieurs comme le bâton dans la main du vieillard, et comme le cadavre qui se laisse placer dans la position qu'on veut lui donner. Adorant dans toutes les dispositions de l'autorité la volonté de Dieu, il se sentait heureux et libre sous cette action providentielle. Oui, heureux les esprits soumis et obéissants, ils auront la paix , et Dieu bénira leurs œuvres !

A l'égard de ses frères en religion, le P. de la Golombière était doux, aimable, d'une charité pleine de tendresse et de dévouement. Il se réjouissait des vertus qu'il découvrait en eux. Il louait Dieu, le remerciait de ce qu'il leur avait accordé ses dons ; il demandait leur persévérance et leur progrès dans la perfection. « Non, mon Dieu, s'écriait-il, je ne suis pas jaloux des vertus de mes frères; je m'humilie, au contraire, et me confond en me comparant à eux. Il en est peu en qui je ne trouve quelque chose d'excellent que je n'ai pas. Il peut se faire qu'ils aient quelques défauts, mais la plupart sont involontaires, et un pécheur comme moi les doit à peine remarquer. Je dois les excuser et tenir les yeux attachés sur les miens. »

Il n'éprouvait qu'une sainte émulation de les imiter

et de profiter de leurs exemples. La considération de leurs vertus faisait même plus d'impression sur son esprit que les actions des saints dont il lisait la vie. « Je vois mes frères, disait-il, dans la plus grande retenue avec un tempérament de feu, dans la pratique des humiliations les plus rebutantes avec une naissance distinguée , je les vois austères et mortifiés, quoique très délicats de leur complexion. Quelle honte pour moi d'avoir de si grands exemples d'humilité dans des personnes de qualité, d'une si rude mortification dans des corps élevés si délicatement, et je n'en profite pas pour être meilleur ! »

Avec les sentiments d'une charité si belle et si suave il lui était facile de vivre en harmonie avec ses frères. L'humilité et la charité, ces deux fondements de la politesse chrétienne, rayonnaient, pour ainsi dire, dans toutes ses paroles et dans ses relations privées. L'éducation pleine de noblesse qu'il avait reçue dans sa famille , lui avait donné ces charmes d'un homme aimable et bien élevé qui cherche l'occasion de plaire et de rendre service. Il se reprochait même un naturel trop complaisant qui le portait à craindre de déplaire aux autres ; et il s'était aperçu que, dans son désir d'être agréable à ses frères, il donnait quelquefois sans permission et manquait au silence. Il dut faire ce sacrifice à Dieu et s'abstenir. Telle était la conviction que tous avaient de sa charité fraternelle et en même temps de sa vertu , que plusieurs religieux de la Compagnie lui écrivaient pour lui communiquer leurs bons désirs et lui demander ses conseils.

Rien de plus aimable, de mieux dit, que certaines réponses que le P. de la Colombière adresse à quelques jésuites; ce sont des pages pleines de raison et de cœur1. Il y a une lettre écrite de Londres à un jeune jésuite , probablement son ancien élève : le Père l'appelle son cher fils, et tout y respire l'onction du Saint-Esprit et l'affection d'un père.

Il était, en effet, bon et aimant par nature, et la délicatesse de sa conscience put craindre qu'il ne se laissât trop aller à la pente de son cœur. La pureté de l'unique et suprême amour exigeait qu'il n'eût, à la rigueur, d'attachement que pour Dieu seul; et tout en cédant aux exigences du divin amour, il s'écriait avec un accent ému : « Mais, mes amis, ils m'aiment et je les aime, ô Seigneur, vous le voyez et je le sens. Mon Dieu, seul bon, seul aimable, faut-il vous les sacrifier, puisque vous me voulez tout à vous ? Je le ferai, ce sacrifice, qui me coûtera plus cher que le premier que je vous fis en quittant père et mère. Je le fais donc ce sacrifice, et je le fais de bon cœur, quoiqu'il soit bien rude. Agréez-le; mais en échange, mon divin Sauveur, soyez-leur un ami à ma place, comme vous voulez bien les remplacer dans mon cœur. Je vous ferai ressouvenir d'eux tous les jours dans mes prières , et de ce que vous leur devez en me promettant de vous substituer à ma place. Heureux s'ils profitent de cet avantage ! Je vous importunerai tant, que je vous engagerai à leur faire connaître et estimer le bien qu'ils auront dans le com-

1 Voir lettre cxn.

mandement que vous me faites de n'avoir plus d'amis pour pouvoir être le vôtre. Soyez donc leur ami , Jésus, le seul et véritable ami. Soyez le mien, puisque vous m'ordonnez d'être le vôtre. »

Assurément on ne parle pas ainsi sans avoir les plus belles qualités du cœur. En lisant cette page on se reporte involontairement par la pensée au fils de Monique, qui avait connu, lui aussi, les charmes qu'on goûte dans ces relations d'une amitié vertueuse, et qui sut détacher son cœur de ces derniers liens, pour l'offrir à Dieu en parfait holocauste.

Mais nous n'aurions pas tout dit, si nous ne parlions pas de la manière dont le P. de la Colombière entendait et comprenait la dévotion au sacré Cœur de Jésus. Ce ne sera pas inutile; car il est à craindre, de nos jours, que la piété ne se détourne du but principal, en s'attachant aux pratiques accessoires plus qu'à l'objet lui-même.

« Cette dévotion , selon l'apôtre du sacré Cœur, a pour objet d'honorer le divin Cœur, le siège de toutes les vertus , la source de toutes les bénédictions et le lieu de retraite de toutes les âmes pieuses. »

Le siège de toutes les vertus. Les principales vertus qu'on prétend honorer en lui sont : 1° un amour très ardent de Dieu son Père , joint à un respect très profond et à la plus grande humilité qui fut jamais; 2° une patience infinie dans les maux; une contrition et une douleur extrême pour les péchés, dont il s'était chargé ; la confiance d'un fils très tendre , alliée avec la confusion d'un très grand pécheur;

3° une compassion très sensible pour nos misères, un amour immense malgré ces mêmes misères et nonobstant tous ces mouvements, dont chacun était au plus haut point qu'il pût être; une égalité inaltérable, causée par une conformité si parfaite à la volonté de Dieu qu'elle ne pouvait être troublée par aucun événement, quelque contraire qu'il parût à son zèle, à son humilité, à son amour même et à toutes les dispositions où il était. Il faut donc imiter ses vertus.

La source de toutes les bénédictions. Ce Cœur est encore, autant qu'il le peut, dans les mêmes sentiments et surtout toujours brûlant d'amour pour les hommes , toujours ouvert pour répandre sur eux toutes sortes de grâces et de bénédictions, toujours pressé du désir de nous faire part de ses trésors et de se donner lui-même à nous. 11 faut donc l'invoquer.

Le lieu de notre retraite. Il est toujours disposé à nous recevoir et à nous servir d'asile, de demeure et de paradis en cette vie. Il faut donc s'unir à lui.

Pour tout cela il ne trouve dans le cœur des hommes que dureté, oubli, mépris, ingratitude. Il aime, et il n'est point aimé, et on ne connaît pas même son amour, parce qu'on ne daigne pas recevoir les dons par où il voudrait le témoigner, ni écouter les tendres et secrètes déclarations qu'il en voudrait faire à notre cœur. Il faut donc le consoler.

Ainsi il faut imiter, il faut prier et invoquer le Cœur de Jésus, il faut s'unir à lui, il faut le consoler. Tels sont les sentiments principaux que cet adorable objet doit exciter dans nos âmes.

On voit que c'est un culte d'imitation, d'invocation, d'union et de réparation; telle est l'idée que le saint religieux se faisait de cette dévotion, celle qu'il avait reçue de la bienheureuse Marguerite-Marie. S'il nous est permis de dire notre pensée, de ces quatre manières d'honorer le Cœur sacré, c'est le culte d'imitation qui est le plus négligé, et cependant c'est celui qui est le plus utile au fidèle. On a trouvé l'apostolat de la prière pour obtenir, par l'intercession puissante du Cœur de Jésus, le salut et la sanctification des âmes ; la garde d'honneur, comme moyen de rappeler la pensée fugitive à ce centre divin; la communion réparatrice, comme moyen d'expiation. Cela est bien, mais la piété chrétienne n'oubliera pas que son occupation la plus chère doit être d'imiter les vertus, les sentiments et les désirs du Cœur sacré.

Le P. de la Colombière a écrit son acte d'offrande au Cœur de Jésus-Christ. Elle est trop belle pour ne pas la mettre sous les yeux de nos lecteurs :

« Pour réparation de tant d'outrages et de si cruelles ingratitudes, ô très adorable et très aimable Cœur de Jésus, et pour éviter, autant qu'il est en mon pouvoir, de tomber dans un semblable malheur, je vous offre mon cœur avec tous les mouvements dont il est capable ; je me donne tout entier à vous, et dès cette heure je proteste sincèrement que je désire m'oublier moi-même et tout ce qui se rapporte à moi , pour lever l'obstacle qui pourrait m'empêcher l'entrée de ce divin Cœur, que vous avez la bonté de m'ouvrir et où je souhaite entrer pour y vivre et

mourir avec vos plus fidèles serviteurs, tout pénétré et tout embrasé de votre amour.

« J'offre à ce Cœur tout le mérite, les satisfactions de toutes les messes, de toutes les prières, de toutes les actions de mortification, de toutes les pratiques religieuses, de toutes les actions de zèle, d'humilité, d'obéissance, et de toutes les autres vertus que je pratiquerai jusqu'au dernier moment de ma vie. Non seulement tout cela sera pour honorer le Cœur de Jésus et ses admirables dispositions , mais encore je le prie très humblement d'accepter la donation entière que je lui en fais, d'en disposer en la manière qu'il lui plaira et en faveur de qui il lui plaira ; et comme j'ai déjà cédé aux saintes âmes qui sont dans le purgatoire tout ce qu'il y a dans mes actions de propre à satisfaire la justice divine, je désire que cela leur soit distribué selon le bon plaisir du Cœur de Jésus.

« Cela ne m'empêchera pas de m'acquitter des obligations que j'ai de dire des messes et de prier pour de certaines intentions que l'obéissance me prescrit, d'accorder par charité des messes à de pauvres gens ou à mes frères et à mes amis qui m'en pourraient demander; mais comme alors je me servirai d'un bien qui ne m'appartiendra pas, je prétends, comme il est juste, que l'obéissance, la charité et les autres vertus que je pratiquerai en cette occasion soient toutes au Cœur de Jésus, où j'aurai pris de quoi exercer ces vertus, lesquelles, par conséquent, lui appartiendront sans réserve... »

Puis vient une belle invocation au Cœur de Jésus

déjà reproduite (chap. ix, p. 160). Nous donnons une autre effusion touchante du P. de la Colombière , méditant sur les souffrances de l'âme du Sauveur :

<( Oui, mon Dieu, c'est à cette passion intérieure, à ces croix secrètes que je veux m'attacher désormais par la méditation. C'est à ce Cœur affligé que je veux donner toute ma tendresse; je veux désormais m'occuper à pleurer ses douloureuses blessures ; je veux surtout, ô mon Sauveur, déplorer avec lui l'inutilité de vos souffrances , ce peu d'amour qu'il s'est attiré par un amour si excessif, et le malheur de tant d'âmes que vous avez rachetées et qui ne laissent pas de périr... O Jésus! qui pourrait guérir cette plaie, aurait bientôt fermé toutes les autres! Quel soulagement pour vous ! Quelle consolation , dans l'extrême désolation où je vous vois abîmé • !... »

Ce tableau des vertus du P. de la Colombière justifie la haute estime qu'on avait pour lui, et augmentera le sentiment de vénération que doit inspirer à nos lecteurs ce cher et pieux malade. Nous touchons au dénouement.

1 Sermon pour la Passion.

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