CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
LE P. DE LA COLOMBIERE EST ENVOYE A PARA Y. — SES RAPPORTS AVEC LA B. MARGUERITE-MARIE. — ELLE PREDIT SA MORT
Mihi autem vivere Christits est, et mori lucrum.
(Phiiipp.,1, 21.)
Pour moi, Jésus -Christ est ma vie, et la mort est un gain.
Le P. de la Colombière avait vu s'évanouir rapidement toutes les espérances qu'avait fait concevoir l'amélioration produite par son séjour au pays natal. L'humidité des brouillards, le froid de l'hiver, la dureté dont le malade usait envers lui-même, lui occasionnèrent des rechutes fréquentes qui alarmèrent sérieusement ses amis.
La bienheureuse Marguerite-Marie n'oubliait pas son vénéré père ; elle priait pour lui et le recommandait à ses compagnes. Notre-Seigneur lui fît connaître un jour ses adorables desseins.
« La sainte volonté de Dieu, écrit-elle à la mère de Saumaise, est aussi dans les souffrances du
R. P. de la Colombière; car l'ayant recommandé à sa bonté, il me fut dit une fois que le serviteur n'était pas plus que son maître, et qu'il n'y avait rien de plus avantageux pour lui que la conformité avec son cher maître. Et, bien que, selon l'œil humain, il semble que sa santé fût plus à la gloire de Dieu , sa souffrance lui en rend incomparablement plus , car il y a temps pour toute chose. Il y a temps pour souffrir, et il y a temps pour agir; il y a un temps pour semer, l'autre pour arroser et cultiver. C'est ce qu'il fait à présent; car le Seigneur prend plaisir de donner un prix inestimable à ses souffrances par V union avec les siennes, pour les répandre après comme une rosée céleste sur cette semence qu'il a répandue en tant de lieux, et pour le faire croître et profiter en son saint amour.
« Soumettons-nous donc, ma chère Mère, avec joie, aux ordres de notre Souverain, et confessons, malgré tout ce qui nous semble rude et affligeant , qu'il est bon et juste en tout ce qu'il fait, et qu'il mérite en tout temps louange, amour et gloire ■ . »
Ce beau et grave langage répond à une question qui se présente naturellement. Pourquoi, dans la pénurie des bons ouvriers, et en présence des besoins des âmes, Dieu se privait-il des services du P. de la Colombière, qui pouvait fournir encore une longue carrière? L'œil humain voyait cela, mais Dieu voyait autrement, et c'était pour le plus grand bien du P. de la Colombière.
i Lettre x,. novembre 1680.
Cet état de souffrance embellissait sa couronne. Il lui était tenu compte de ses désirs ardents de se dévouer au salut des âmes , et le Ciel acceptait ses souffrances comme une supplication puissante qui allait attirer des grâces nombreuses de sanctification sur tous les lieux où il avait exercé son apostolat. En vertu de ce doux mystère de la réversibilité des mérites du juste sur les pécheurs, il travaillait maintenant, plus efficacement que jamais, à la conversion de l'Angleterre.
Notre-Seigneur prenait plaisir à ces preuves nouvelles d'un amour pur et désintéressé; il donnait un prix inestimable à ces peines endurées avec une admirable patience ; et ce témoignage céleste qui proclame en même temps la sainteté éminente du serviteur de Dieu nous révèle la grandeur de ses mérites. Il était donc heureux de souffrir et d'être sur la croix.
Il va nous peindre lui-même l'état douloureux où la maladie l'avait réduit : « Pour ce qui me regarde, je suis toujours fort incommodé d'une grande toux et d'une oppression continuelle. Cela a de temps en temps quelques petites diminutions et de petits accroissements. Je ne sors point, je ne parle qu'avec peine, quoique d'ailleurs j'aie bon appétit et presque toutes les marques de la santé '. »
Les médecins, à bout de moyens, conseillèrent un changement d'air. On l'envoya à Paray, dans la pensée que l'air tiède et pur de cette vallée lui
1 Lettre cxxxvni.
serait favorable. Il y arriva au mois d'août 1681.
Le P. de la Colombière n'avait rien demandé; mais, dans le secret de son cœur, il ne put s'empôcher de bénir la Providence, qui lui permettait de revoir ce lieu si plein de chers et religieux souvenirs. Il put jouir des beaux jours de l'automne, et ses forces lui ayant permis de faire quelques promenades, il en reçut du soulagement. Il eut donc la consolation de se rendre quelquefois à la chapelle de la Visitation pour y offrir l'adorable victime , et , l'âme émue à la pensée de cette manifestation de l'amour infini qui avait eu lieu dans ce sanctuaire, il renouvela sa consécration au Cœur très doux et très aimable de son Sauveur.
Il alla au parloir du monastère saluer les filles de Saint-François-de-Sales et, de sa voix fatiguée, leur adressa quelques mots. Il n'avait plus qu'un souffle, mais ce souffle était de plus en plus embrasé du plus pur amour de Dieu.
C'est alors qu'il revit Mlle de Lyonne, devenue enfin la conquête de la grâce. Un an s'était écoulé depuis qu'elle avait promis au P. de la Colombière d'entrer au monastère de la Visitation. Sa mère ayant déclaré qu'elle ne consentirait jamais à se séparer de sa fille, elle avait senti renaître ses répugnances pour la vie religieuse, et, au fond, elle n'était pas trop peinée de se voir retenue dans le monde comme malgré elle.
Mais la bienheureuse Marguerite- Marie ayant entendu Notre- Seigneur dire, en parlant de Mlle de Lyonne, qu'il la voulait absolument, à quelque prix
que ce fût, la supérieure la fit venir au parloir, et lui déclara que la volonté de Dieu était qu'elle entrât au monastère à l'instant même, sans prévenir sa mère.
Elle obéit aussitôt et se dirigea vers la porte de clôture, tout en avouant à une dame qui l'accompagnait que si le purgatoire était ouvert à côté, elle s'y jetterait aussi volontiers qu'elle entrait au couvent. Toute sa consolation était de penser qu'elle ne vivrait pas quinze jours dans le cloître; mais elle éprouva les plus heureuses déceptions en toutes manières. Elle trouva des compagnes d'une naissance ou égale ou supérieure à la sienne , des personnes intelligentes et la gaieté peinte sur tous les visages. Son seul chagrin fut l'irritation de sa mère, qui persista dans sa résolution de ne la revoir que le jour de sa profession.
En prononçant ses vœux, sœur Marie-Rosalie sentit toute la suavité des consolations célestes. Ses transports étaient si véhéments en se voyant consacrée au Seigneur qu'elle l'en remerciait à haute voix. On la surprenait quelquefois baisant les murs de sa cellule et ceux du monastère. Le cloître était devenu pour elle un paradis terrestre. L'observance religieuse lui paraissait douce et si aimable, qu'elle se serait bien gardée de violer aucune règle. Son obéissance au son de la cloche était si prompte, qu'un jour elle quitta brusquement le P. de la Colombière pour se rendre à son appel.
Le saint religieux fut grandement édifié; il voyait comment sa chère fille, objet de tant de soins et de
prières, avait profité de ses leçons. Quinze jours après , étant venu la revoir, il lui dit en l'abordant : « Que j'ai de joie, ma fille, de vous voir épouse de Jésus-Christ! » A quoi elle répondit : « 0 mon Père, que Dieu est bon!» Et tous deux demeurèrent quelque temps comme ravis à l'aspect des merveilleux effets de la grâce, sans pouvoir s'expliquer autrement que par le silence. Ce fut le Père qui le rompit le premier, et, après avoir témoigné tout le bonheur qu'il éprouvait en la voyant si remplie de l'esprit de sa vocation, il la bénit.
C'était peut-être un dernier adieu. Il retomba dans l'état de langueur où il se trouvait auparavant. Il ne sortait plus , et ne respirait plus que l'air de sa chambre, où l'on faisait du feu. Sa faiblesse était si grande qu'on devait l'habiller et le déshabiller. Il ne pouvait plus se rendre aucun service.
D'ailleurs, sous le rapport des soins, rien ne lui manquait. Quelques personnes de la ville, aussi honorables que généreuses, pourvoyaient avec une charité abondante et délicate à tout ce qui pouvait être utile ou agréable au malade, qui se plaignait seulement de cet excès de bonté. Il espérait encore que le printemps produirait une réaction salutaire; mais ce n'était qu'une douce illusion , un rêve plein d'espoir dont quelques personnes berçaient le malade : Dieu ne voulait pas sa guérison.
La bienheureuse Marguerite-Marie, qui n'oubliait pas son pieux directeur, dont mieux que personne elle connaissait la vertu , écrivait à la mère de Saumaise : « Il me reste à vous dire que je me suis
acquittée de la commission que vous me donniez dans votre dernière lettre pour le P. de la Colombière, dont il m'a témoigné bien de la joie, surtout d'apprendre de vos nouvelles , m'assurant qu'il ne vous oublie pas : il est toujours bien mal ; lorsqu'il sera un peu mieux, il vous écrira. Je l'ai vu deux fois, il a bien de la peine à parler; ce que peutêtre Dieu fait ainsi pour avoir plus de plaisir et de loisir pour parler à son cœur. »
Cette dernière ligne renferme une gracieuse pensée, bien digne de la pieuse disciple du sacré Cœur. Elle ne se lassait point de prier pour le malade; mais elle remarquait elle-même que, plus elle sollicitait sa guérison, plus le mal augmentait. « Ce qui, disait-elle, ne l'encourageait guère. » Un jour, qu'il avait pu se traîner jusqu'au parloir, elle lui avait fait cette communication : « Notre-Seigneur m'a dit que si vous vous portiez bien vous le glorifieriez par votre zèle; mais pendant votre maladie il se glorifie en vous. »
C'était une consolation que Dieu donnait à son serviteur pour l'encourager à souffrir, ce n'était pas une promesse de guérison. Cependant la Bienheureuse lui avait recommandé vivement de prendre tous les soins possibles, et même elle lui avait conseillé de ne plus célébrer la sainte messe , comme il avait voulu le faire pendant l'Octave de saint François Xavier, mais de se contenter de la communion tous les jours.
Il est facile de se représenter le vif intérêt qu'inspirait à toute la population de Paray le P. de la
Colombière. On sait les relations nombreuses qu'il avait eues autrefois avec les diverses classes de la société; et dans cette bonne ville, si pleine d'estime pour ses vertus et de reconnaissance pour les services qu'il avait rendus, on s'informait avec anxiété des nouvelles de son état. Plusieurs allaient trouver la sainte de la Visitation pour la conjurer d'intercéder auprès de Dieu , afin qu'il rendît la santé à un prêtre capable de faire encore tant de bien aux populations. Mais la Bienheureuse ne répondait qu'une chose. « Il faut prier et adorer la divine volonté. »
Quelques-uns obtenaient de visiter le Père, et ils venaient lui témoigner leur affection et leur dévouement. Pour lui , il les accueillait avec une douce aménité, se montrait touché de leur démarche bienveillante, acceptait avec une sainte indifférence les espérances qu'on lui donnait d'un retour à la santé, et se contentait de dire : « Dieu pourrait bien me renvoyer la santé, pour me punir du mauvais usage que je fais de la maladie. Que sa sainte volonté soit faite! »
A ses plus intimes amis , il rappelait les pieuses pratiques que Notre-Seigneur avait demandées à sa fidèle servante : l'heure sainte, la communion du premier vendredi du mois , surtout la sanctification du vendredi après l'Octave du Saint-Sacrement. « Il avait appris, disait-il, d'une âme très sainte, qu'il y avait des grâces spéciales pour ceux qui seraient fidèles à ces pratiques. » Jusqu'au dernier moment il fut l'apôtre du sacré Cœur. Il aurait fallu un miracle pour le guérir; mais, selon toutes les probabi-
lités, Dieu ne voulait pas le faire, et il devait s'attendre à une mort qui paraissait peu éloignée. Chaque jour le rapprochait de la tombe. On écrivit à son frère, M. Humbert de la Colombière, qui accourut à Paray.
En revoyant ce frère, objet de sa tendresse et de sa vénération, dans un si triste état, M. Humbert fut vivement ému , et il ne pouvait retenir ses larmes. Le Père trouva dans son cœur assez de force pour le consoler. L'affection fraternelle voulut tenter un dernier effort pour disputer à la mort cette victime résignée.
M. Humbert insista fortement auprès du P. Bourguignet, supérieur des jésuites, et auprès du médecin, le docteur Billet, pour un changement de climat. Il leur rappela l'heureuse influence qu'avait exercée précédemment l'air natal , et il conclut en disant qu'il fallait encore essayer ce moyen, et que peutêtre on obtiendrait une amélioration ou un soulagement, si l'on ne pouvait obtenir une guérison entière. Il s'offrait en même temps de conduire son frère à Saint-Symphorien.
Le médecin, loin de s'opposer à ce projet, fut le premier à engager le malade à tenter cette voie de salut. Cet habile praticien avait, dès le commencement, indiqué un changement de climat comme le meilleur moyen de guérison. Il avait conseillé au Père d'habiter dans un lieu sain et élevé, non seulement pendant plusieurs mois, mais encore pendant des années entières, pour donner à la nature le loisir de se refaire.
Le P. Bourguignet, qui dans ces circonstances fut
admirable de dévouement et de charité, approuvait ce projet , quoiqu'il fût peiné de la séparation , et il se mit en mesure de chercher un moyen de transport qui n'incommodât pas trop le malade. Il fallait pour effectuer ce voyage une voiture commode et un temps favorable. On comptait sur la Providence pour l'un et pour l'autre.
Le P. de la Colombière, consulté sur un changement de climat, avait accepté, sous la réserve du consentement du P. Provincial. Il avait d'ailleurs toujours pensé, d'après l'avis du docteur Billet, qu'un air vif et pur le soulagerait. Celui de Lyon ne réunissait pas ces qualités ; celui de Vienne ou de Saint-Symphorien paraissait, croyait-il, plus propre à le remettre.
Toutefois, avant de faire demander cette permission, il voulut communiquer ce projet de départ à une de ses filles spirituelles , une pieuse demoiselle de la ville, et, avec l'humilité d'un saint, il lui écriât ce billet : « Faites-moi la grâce de me dire sur cela votre pensée, et de me conseiller selon Dieu, afin de décharger ma conscience , et que je ne meure pas avec le scrupule d'avoir manqué à mes règles. »
Il n'avait pas , comme on le voit , oublié son vœu de parfaite observance , et la délicatesse de sa conscience s'alarmait jusque dans les choses permises, exigées même par sa situation. N'était-ce pas la triste nécessité d'une maladie mortelle qui l'obligeait à demander cette permission? Il ajoutait encore quelques mpts pour exprimer sa gratitude au P. du
Port, et, comme il n'avait pas la force de lui écrire, il la priait de suppléer à son défaut.
M110 de Bisefrand, — nous la nommons volontiers pour honorer sa mémoire, — Mlle de Bisefrand fit demander à son vénéré Père la permission de prévenir la sœur Marguerite- Marie de ce départ projeté. Elle savait combien il estimait la sainte religieuse et combien il avait confiance en ses lumières. Lui-même, avant de partir pour Londres, la voyant affligée, lui avait dit pour la consoler : « On vous fera connaître une personne aux Saintes-Mariés, de laquelle vous devez suivre les avis comme si je vous parlais, puisque moi-même je la consulte dans ce qui me regarde et suis ses avis. » Le Père consentit bien volontiers à ce que l'on consultât la sœur Marguerite-Marie, et il attendit ce que Dieu allait lui faire connaître par l'organe de sa fidèle servante.
Le jour du départ était fixé au lendemain, 29 janvier, il fallait donc une prompte décision. La Bienheureuse reçoit le billet de Mllc de Bisefrand, qui lui posait la question du départ. Elle se recueille un moment, et répond qu'elle supplie le malade de ne point quitter Paray, si cela se pouvait faire sans contrevenir en rien aux ordres de ses supérieurs.
Le P. de la Colombière, après avoir reçu ce message de sa fille spirituelle, lui écrivit quelques lignes pour savoir les motifs qui lui inspiraient ce langage. Elle lui fit alors cette réponse : « H m'a dit qu'il veut le sacrifice de votre vie ici. » Après ce prophétique avertissement, l'homme de Dieu crut devoir demander à son Supérieur l'autorisation de prolonger son
séjour à Paray. Il avait compris quel était Celui qui voulait le voir terminer sa carrière en ce lieu. C'était le dessein de Dieu que l'apôtre du Sacré-Cœur de Jésus rendît le dernier soupir auprès du sanctuaire béni où le Sauveur, peu d'années auparavant, l'avait désigné et donné pour directeur à la bienheureuse Marguerite-Marie, et où lui-même s'était consacré au divin Cœur, l'âme inondée de lumières et de consolations. C'était le dessein de Dieu que ses ossements sacrés reposassent longtemps auprès de ceux de la bienheureuse Marguerite-Marie, et qu'ils aient aussi, espérons-le, pour la gloire du divin Cœur, leur jour de glorification.