‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 24 sur 38 · SERMONS DU P. DE LA COLOMBIEP.E · texte numérisé non relu

SERMONS DU P. DE LA COLOMBIEP.E

Prœdicalio mea non in jjersuosibililjus humanœ sapieniiœ verbis , sed in ostensione spiritiis et virtutis.

(I Cor., ii, 4.)

Ma prédication n"a pas sa force dans les paroles persuasives de la sagesse humaine , mais dans la manifestation de l'esprit et de la vertu de Dieu.

Le P. de la Colombière venait à peine de descendre dans la tombe, lorsque, de toutes parts, des voix amies s'élevèrent pour réclamer l'impression de ses discours. On se souvenait, en effet, de ces sermons si pleins de doctrine et d'onction, qui avaient toujours produit de fortes et salutaires émotions dans l'âme de ceux qui en avaient subi la sainte et heureuse influence.

Les jésuites avaient recueilli pieusement, comme un héritage fraternel, les papiers du cher et illustre défunt; ils pensèrent qu'il serait utile de les livrer à l'impression, et ils se mirent à l'œuvre. Les ser-

mons furent édités à Lyon en 1686, quatre ans après la mort de leur auteur.

L'accueil fait à cette publication est attesté par le nombre des éditions qui se succédèrent rapidement dans les dernières années du xvnc siècle '. Dès lors, le pieux prédicateur posséda , dans le monde littéraire, une belle renommée d'orateur et d'écrivain. On lui assigna une place à côté du P. Lejeune, de Fléchier et du P. de la Rue, dans ce groupe d'hommes illustres qu'on appelle les prédicateurs du second ordre.

Mais près de deux siècles se sont écoulés, et le temps dans sa marche amène l'oubli. Il devient nécessaire de rafraîchir le souvenir du mérite remarquable du P. de la Colombière. Que faut- il donc penser de ses discours? quel jugement doit-on en porter? Ont-ils dans l'estime de la postérité le rang qu'ils doivent occuper?

Quiconque, après avoir étudié ces sermons, se rendra compte du sentiment de l'opinion publique à leur sujet, pourra affirmer que le P. de la Colombière est plus grand par son talent que par sa renommée. Ses qualités dominantes : la solidité, l'onction, la noblesse de la diction, une véritable éloquence, sont, en effet, celles qui survivent à tout et qui fondent une renommée durable. De plus, son style est correct, élégant, imagé; un souffle oratoire anime tout le discours, et il y a une véhémence d'accent qui entraine à la seule lecture.

1 11 y eut cinq éditions en moins de vingt ans.

Ordinairement il ne sépare point le dogme de la î uni aie. On trouve chez lui peu de discours purement spéculatifs, et quand il traite un mystère ou une vérité dogmatique, il prend soin, à l'exemple de Bourdaloue son contemporain, d'en tirer des conclusions pratiques pour la règle des mœurs. Mais le caractère propre de son éloquence, ce qui charmait ses auditeurs, ce qui plaît encore à ses trop rares lecteurs, c'est le pathétique qui règne dans ses discours. Il avait le talent, disons mieux, le don d'émouvoir et de toucher. Il ravissait les cœurs par une manière douce et affectueuse de parler, qui naissait soit de l'importance des choses qu'il traitait, soit de son ardent désir de les persuader à ses auditeurs, soit d'un sentiment tout céleste que produisait en son cœur l'amour de Dieu et du prochain. Ses discours étaient, pour ainsi dire, tout humides de cette rosée divine; un ange n'aurait pas autrement parlé. Le secret- de cette onction pénétrante nous est connu. 11 la puisait dans l'oraison, dans la sainteté d'une vie austère, dans les actes héroïques du renoncement et de l'abnégation.

Chose remarquable! on a critiqué les inégalités et les incorrections de Bossuet, les formes trop sévères de la dialectique chez Bourdaloue . les négligences de style, la molle élégance et la morale désespérante de Massillon, — car nul prédicateur vivant ou mort n'est à l'abri de la critique; — pour le P. de la Colombière, il y a si peu à reprendre dans ses sermons, qu'on est embarrassé d'articuler quelques reproches.

Il n'offre pas des beautés de premier ordre; mais il a une certaine perfection soutenue qui consiste dans la noblesse , la vérité , la finesse des pensées , dans l'élévation, la chaleur du sentiment, et dans une élocution correcte et élégante. Tout à la fois théologien, moraliste et littérateur, il est surtout un homme de Dieu qui annonce avec force et ardeur les vérités du salut. En le lisant aujourd'hui, comme autrefois en l'entendant prêcher, on ne pense pas à censurer ou à critiquer, mais à faire ce qu'il enseigne avec une autorité surhumaine.

Après cela, on s'étonne que sa renommée ne soit pas plus grande dans le monde littéraire, et l'on s'explique difficilement qu'il n'y ait qu'un petit nombre d'esprits qui apprécient comme il le mérite cet homme éminent. Toutefois, en faisant un triste retour sur les habitudes de l'esprit moderne, nous comprenons en partie le peu de faveur dont jouit le P. de la Colombière. Le sérieux de ses discours, cette logique écrasante qui vous presse d'embrasser une vie chrétienne , cette condamnation sévère des passions et des inclinations ennemies de l'Évangile, en un mot, ce langage si profondément chrétien qui plaisait et charmait dans un siècle où la foi régnait sur les cœurs avec plus d'empire, déplaît et effarouche à une époque comme la nôtre, où les maximes évangéliques paraissent de plus en plus austères et difficiles à pratiquer.

La Colombière a le sort de Bourdaloue. Comme le grand prédicateur du xvnc siècle, il est peu goûté des esprits superficiels et indifférents. Et, chose

triste à dire, la masse des chrétiens de nos jours ne saurait accepter les exigences d'une morale si parfaite. D'ailleurs, le P. de la Colombière n'a pas cette auréole de gloire qui entoure le nom de Bourdaloue. Il a été, il est vrai, le prédicateur des princes et des grands à la cour d'Angleterre; mais il n'a jamais prêché à Paris, du moins rien ne l'indique; ni à la cour de Versailles ; très peu même en France. S'il avait pu exercer le ministère de la prédication, après son laborieux et fécond apostolat de Londres , il aurait peut-être conquis cette célébrité d'un orateur de premier ordre , et partagé avec Bourdaloue et Bossuet les triomphes oratoires à la cour de Louis XIV.

Ce n'est point là une supposition gratuite ou une exagération. Les précédents du P. de la Colombière l'avaient comme désigné d'avance pour devenir un des prédicateurs de la chapelle royale; et, quand bien même son incomparable modestie l'eût éloigné de ces fonctions brillantes, l'amitié du P. de Lachaize ne l'aurait point oublié ; et la bienveillance de la duchesse d'York, devenue reine d'Angleterre et réfugiée en France, aurait certainement attiré à la cour de Saint-Germain son ancien prédicateur.

Dieu voulut briser sa carrière presque à ses débuts. Le P. de la Colombière n'a pas vécu assez longtemps pour conquérir une de ces renommées éclatantes qui brillent à tous les regards. Cependant il ne fut pas sans réputation. U astre n'eut guère que son aurore, mais il jeta une clarté si pure et si belle qu'on ne l'oublia plus; et les discours imprimés j bien loin de diminuer, comme il arrive quel-

quefois, l'estime et la louange, ne firent que les justifier.

Le P. de la Colombière est de ce petit nombre de prédicateurs que l'on peut proposer pour modèle, et ses œuvres offrent les plus riches matériaux pour la composition oratoire.

Il est tellement pieux et ascétique, que ses discours peuvent (mieux peut-être que ceux de Bourdaloue) servir de lectures spirituelles aux chrétiens désireux de s'instruire et de s'édifier. Cet élosre s'a-

dresse surtout aux Lettres, aux Méditations sur la Passion et à la Retraite spirituelle, mais il convient aussi aux sermons. Et il est glorieux pour le pieux écrivain d'avoir donné à toutes ses œuvres ce caractère de haute spiritualité.

Le style du P. de la Colombière est celui du siècle qui nous a donné nos grands écrivains , honneur immortel du génie français. Il a les tournures, les locutions des auteurs de ce temps, la correction un peu froide du style, une sobriété d'ornements, indice d'un goût parfait, mais qualités peu appréciées de nos jours, épris comme nous le sommes de l'image et de la métaphore, et facilement éblouis par l'éclat et la couleur.

Il excelle dans les peintures morales et l'observation psychologique. On est surpris de rencontrer tant de justesse et de finesse dans les aperçus, tant de pénétration chez un religieux vivant loin du monde, et tout plongé dans une atmosphère divine. Mais deux mots nous expliquent ce mystère : il avait la connaissance du cœur humain. Semblable à ces

sages, dont parle un poète latin, qui, assis sur le rivage, contemplent de loin les agitations de la mer et les naufrages, il voyait du fond de sa cellule les agitations et les tempêtes de cette autre mer du monde qui engloutit tant d'infortunés navigateurs. Surtout il étudiait son propre cœur.

Pour bien connaître le genre d'éloquence du P. de la Colombière, il faut sortir des généralités toujours un peu vagues, et entrer dans l'examen des diverses parties de la composition oratoire. Jetons en passant un coup cl'œil rapide.

Les exordes des sermons du pieux orateur sont généralement simples, aisés et naturels. Cependant il débute quelquefois avec solennité et véhémence ; il expose avec clarté le sujet du discours, et, tout d'abord, paraît pénétré de la grandeur de sa mission. A la gravité de sa parole, à sa modestie sainte, on reconnaît bien vite l'envoyé de Dieu, et ses auditeurs s'élèvent avec lui à un ordre d'idées surnaturelles. Ses invocations sont pleines de piété, et l'on sent que chez lui ce n'est pas une simple formule , mais bien l'aspiration de son cœur vers le Ciel qu'il implore sincèrement ' .

Par sa manière de disposer le plan de ses discours, il est de l'école de Bourdalouc. Après l'exorde, il énonce sa proposition, la développe suffisamment

1 Comme modèles d'exorde, nous citerons celui du sermon pour la fêle de l'Epiphanie, t. I, p. 6j; celui du sermon pour le jour de Pâques, t. I, p. 275, et celui de la Passion, t. I, p. 20 i, etc.

et en tire les différentes parties du sermon. Dans l'exorde de son premier discours pour le jour de la Pentecôte, il énonce cette proposition : « Le Saint- Esprit met la dernière main à la perfection du chrétien. » Il la prouve par ce développement qui renferme la division : « Parce que, au don de la foi, il ajoute l'intelligence; au don de la charité, le zèle; au don de la grâce, la force. »

Une qualité remarquable de l'orateur sacré, — et le P. de la Golombière mérite plus que d'autres un pareil titre, — est la dialectique exacte et pressante. Moins formaliste ou didactique que Bourdaloue, il emprunte ses arguments aux sources scripturaires, théologiques ou philosophiques, et surtout il interroge les faits de la conscience et de la vie humaine. La clarté, la solidité des preuves ne laissent rien à désirer. Son argumentation est pleine de force et de vie ; il a la gradation des preuves , les mouvements oratoires , les expressions énergiques et colorées capables d'impressionner son auditoire. S'il rencontre une difficulté, il l'aborde de front, et en tire un nouvel argument pour sa thèse.

On jugera mieux de son argumentation par quelques citations. Voulant justifier la vie austère et pénitente des justes, le pieux orateur rappelle l'exemple de ces capitaines qui , se voulant mettre en état de défendre une place importante, commencent par raser les faubourgs, par inonder les plaines voisines; ou de ces princes qui, craignant d'être défaits par un ennemi trop puissant, se retirent dans le cœur de leurs Etats en foison t le dégât partout, pour ùtcr

à un adversaire redoutable les moyens de les suivre. « A voir ces grands hommes qui ravagent ainsi leurs propres pays, qui mettent partout le feu, qui désolent tout, l'on dira peut-être qu'ils selivrentaux noirs accès d'une fureur aveugle, et que de pareils traits de l'art militaire sont les effets d'une folie achevée. Telle est, Messieurs, l'injustice que nous faisons à la conduite des saints.

« Cette âme pure, qui voit que ses ennemis trouvent dans son propre corps de quoi lui faire la guerre, travaille à le détruire pour n'en être pas vaincue. Pour sauver le corps de la place, elle en abandonne, elle en ruine les dehors ; elle aime mieux affaiblir cette chair corruptible , lui faire perdre ses agréments, la défigurer, que d'exposer l'esprit, qui est immortel, à perdre sa beauté ou sa force1. »

Chacun avouera que la comparaison est parfaitement juste et qu'elle renferme en même temps une démonstration péremptoire. Le P. de la Colombière avait une belle et riche imagination. Il excelle à trouver des métaphores qui rendent l'idée saillante et la mettent, pour ainsi dire, sous les yeux. Il débute ainsi dans le second sermon pour le jour de la Circoncision :

« Quoique la Circoncision du Sauveur du monde soit un mystère qui nous offre une source abondante d'instructions salutaires et de pieux sentiments, cependant, Messieurs, l'année que nous venons de finir, la nouvelle année que nous commen-

1 Sermon pour la fête de Ions les Sainls.

çons m'emportent, comme malgré moi, dans d'autres pensées. Semblable à ces hommes qui, se trouvant sur le bord d'un large torrent, s'attachent insensiblement à le regarder avec tant d'application, qu'on ne peut les retirer de l'espèce d'extase où les tient l'impétuosité des eaux; ainsi, lorsque je considère cette révolution du temps qui se fait avec tant de régularité et tant de vitesse, je ne puis m'affranchir des pensées diverses que fait naître en mon esprit cette suite d'années, composées de jours et de nuits, comme autant de flots qui se poussent les uns les autres, et qui précipitent leur cours avec tant de rapidité, et ce ne serait qu'avec peine que je me laisserais engager à vous entretenir de tout autre sujet. »

Dans cette belle période oratoire, qui se déroule majestueusement, on reconnaît l'imitation du style cicéronien. Le P. de la Colombière n'avait pas étudié en vain les modèles de l'antiquité. Il avait ce beau et grand style qui convient si bien à l'éloquence, et que nous ne retrouvons presque plus dans les orateurs de notre époque. Tout le monde admirera cette image du torrent qui attire forcément l'attention, et dont l'illustre et saint religieux fait une application neuve et pleine de justesse. On dirait ce passage emprunté à la langue de Bossuet.

Les mouvements d'éloquence abondent dans les discours du P. de la Colombière. Il les prépare en imprimant la conviction dans les esprits, en excitant l'intérêt; alors il laisse la passion oratoire éclater dans toute son impétuosité , et il produit ces commotions morales qui assurent le triomphe de la pa-

rôle. C'est souvent à l'aide d'un exemple ou d'un trait historique, d'un passage de l'Écriture, ou de quelques mots d'un saint ou d'un docteur de l'Église. Veut-il prouver, par exemple, que la mort, quelque terrible qu'elle soit en elle-même, n'a rien d'effrayant pour le juste, il établit que le cours de sa vie ne présente rien qui puisse le troubler. Au moment de mourir, le chrétien vertueux se rappelle les grandes promesses faites aux vrais serviteurs de Dieu.

« Quelle satisfaction pour cette âme, quand elle considère que la gloire éternelle lui est due par tant de titres différents, qu'on la donne pour un verre d'eau, et qu'elle a tout donné pour s'en rendre digne; qu'on y a droit pour avoir observé les commandements, et qu'elle a embrasse jusqu'aux conseils les plus difficiles ; que les derniers venus ne sont pas exclus du salaire, et qu'elle a porté le poids du jour et de la chaleur! t

« Egredere, disait à cette vue le grand Hilarion, egredere, anima mea; quid Urnes? Septuaginta annis servisti Deo, et adhuc limes!... Sors, sors, ô mon âme; que crains-tu! Tu as servi Dieu soixante et dix ans, et tu trembles! Courage, mon âme, nous n'avons rien à craindre et nous avons lieu de tout espérer. Il y a soixante et dix ans que tu veilles, que tu jeûnes, que tu souffres, que tu vis dans le travail et dans le silence. Le démon ne peut t'accuser d'avoir attendu l'extrémité pour songer à faire ton salut. On ne te reprochera point de n'avoir réservé à Dieu que le rebut de tes derniers ans , puisque tu lui as consacré tous les jours depuis l'enfance.

« Ce n'est ni un désir stérile de changer de vie ni un repentir d'un moment que tu vas offrir à ton redoutable juge, c'est toute ta vie, c'est près d'un siècle de service et d'une inviolable fidélité. Oui , durant l'espace de près d'un siècle tu as fait la guerre à tes passions , tu as tout refusé à tes appétits, tu as fui tout ce qui pouvait flatter tes sens, tu as persévéré, malgré toutes les contradictions de la nature , malgré tous les efforts de l'enfer, dans une entière abnégation de toi-même. Egredere, quid limes! Sepluaginta annis servisti Deo, et adhuc limes? Sors, sors; que crains-tu? Après une pareille vie, toutes tes craintes ne sont que de vaines frayeurs, que des terreurs frivoles 1. »

Qu'on se représente l'orateur parlant avec un accent ému, avec toute la véhémence du zèle, et l'on aura quelque idée de l'impression produite par ce mouvement d'une simple et touchante éloquence. Pour le dire en passant, ce sermon pour le jour des Morts est ce qu'il y a de plus consolant et de plus propre à calmer les frayeurs d'une âme chrétienne.

A l'exemple des orateurs éloquents , il sait mettre en scène les personnes par les apostrophes ou par le dialogisme. Voici un passage vraiment dramatique.

L'orateur commente ces mots de saint Bernard : Dilexit aulem non existentes, sed et resistentes. Dieu nous a aimés quand nous n'existions pas encore, et nous a aimés malgré nos résistances. «C'est surtout

1 Pu taxer sermon pour le jour des Morts.

à vous, âmes pénitentes, qu'il a témoigné cet amour incompréhensible. Quel contraste entre sa tendresse et vos résistances! Oui, vous lui disiez : Retirezvous de. moi, mon Dieu; je ne veux ni de vos avis ni de vos inspirations; en vain vous voulez me sauver, vous voulez vaincre mon obstination ; je renonce à votre paradis et à mon salut. — Et moi, disait-il en même temps, je ne puis consentir à ton malheur; je me rendrai si constant auprès de toi que tu céderas du moins à mon importunité; il faut que je te rende heureux de gré ou de force. — Je veux, répliquiezvous, je veux jusqu'à la fin vivre dans mon péché. — Et moi, plutôt que de souffrir que tu y meures, je suis résolu de te poursuivre jusqu'au bout. — Pourquoi m'avez -vous donné la liberté, si vous ne voulez pas m'en laisser un libre usage! — Mais pourquoi , continuait Dieu , invincible dans son amour, pourquoi aurais-je donné ma vie et mon sang pour toi, si avec cette rançontu périssais éternellement. Dilexit autem non existentes, sed et resistcntes x. »

Les péroraisons sont généralement belles et pathétiques. Quelquefois l'orateur se met en scène et exprime ses propres sentiments. Alors il est touchant au delà de ce qu'on peut dire. Quelques-unes de ses péroraisons sont de véritables chefs-d'œuvre. Ici nous pourrions citer celle du second sermon pour le jour de la Circoncision, et celles des discours sur la Passion. C'est vraiment la belle et dramatique éloquence que nous admirons dans Bossuet, et nous

1 Discours sur l'amour de Dieu..

regrettons de ne pas les placer sous les yeux de nos lecteurs.

Le P. de la Colombière ne craint pas d'employer à la fin du discours ce moyen oratoire : il prend la parole en son nom, et il exprime les sentiments qu'il veut inspirer à ses auditeurs. Ce moyen manque rarement son effet , soit parce que l'orateur, se mettant dans la vérité du rôle qu'il prend, trouve des accents émus parfaitement appropriés à la situation , soit parce que l'auditeur adopte d'autant plus volontiers les sentiments exprimés qu'il le fait spontanément, et comme entraîné par l'exemple du prédicateur.

L'action, cette éloquence du geste, achevait ce que faisait déjà si bien la parole. Le P. de la Colombière avait une sensibilité vive et profonde; son âme vibrait sous l'influence des deux grands mobiles de l'éloquence sacrée, la crainte et l'espérance. S'il savait si bien exprimer les pensées de la foi et les sentiments de la charité, ou porter ses auditeurs au delà des biens éternels et à la crainte des châtiments de la divine justice, c'est que lui-même était vivement pénétré de ces saintes et redoutables croyances. De là naissait une émotion profonde , un accent de conviction ardente, un zèle dévorant qui se traduisait au dehors par une action véhémente.

Ajoutez à cette force intérieure des avantages physiques nullement à dédaigner ; un air noble et distingué, une physionomie spirituelle, une attitude grave et modeste ; une voix claire et harmonieuse , où, à la justesse des intonations, on reconnaissait un

musicien; une animation telle que, plus d'une fois, il lui arriva de cracher le sang en descendant de chaire, et enfin quelque chose d'indéfinissable qui entourait sa personne comme d'une atmosphère de sainteté et excitait la vénération. Ces qualités physiques, cet extérieur agréable, cette réputation sainte suffisaient assurément pour donner du succès à une parole moins éloquente que celle du P. de la Colombière. Ces avantages complétaient en lui la personne de l'orateur sacré.

Quant à la composition oratoire, nous pouvons dire qu'on y remarque, selon le P. de la Pesse, la politesse du langage et le bon sens, mais aussi le mérite de l'invention. Le P. de la Colombière pense par luimême ; ses idées ont leur marque particulière. Il emprunte fort peu aux autres prédicateurs ses devanciers; ses plans sont neufs; il sait donner un tour nouveau aux vérités dogmatiques et morales qu'il traite.

Nos lecteurs ont maintenant quelque idée de l'éloquence du célèbre religieux; éloquence tout apostolique qui se proposait uniquement la sanctification des âmes. Prédicateur de l'Évangile, apôtre envoyé de Dieu auprès des peuples, il ne perd jamais de vue sa belle et grande mission. Il vient rappeler à ceux qui les oublient ces rapports essentiels qui existent entre Dieu et l'homme, les intérêts d'une âme immortelle, et l'alternative redoutable de l'avenir.

Pour réussir dans ces fonctions, il emploie les trésors de la science sacrée, la solidité des argu-

menls, la beauté des images, les tableaux de mœurs, les comparaisons frappantes, les apostrophes, les sentiments les plus tendres et les plus véhéments , une noble simplicité qui lui permet de tout dire sans blesser la délicatesse. Quelquefois on croirait entendre la dialectique foudroyante de Bourdaloue ; d'autres fois, un écho de l'éloquence chaude et imagée du grand évêque de Meaux , ou bien la phrase élégante et ingénieuse de Fénelon. Mais ce qui est propre au P. de la Colombière, ce qui est inimitable en lui, c'est le don d'aller au cœur que nul orateur peut-être, Massillon excepté, n'a possédé au même degré.

Cependant l'admiration que nous éprouvons pour ce pieux orateur ne nous empêche pas de remarquer quelques inégalités et quelques défauts. On peut distinguer dans ses compositions oratoires trois époques ou plutôt trois manières. A ses débuts , il montrait la plupart des qualités de style que nous avons signalées; mais on reconnaît trop le professeur de rhétorique, et il y a peut-être plus de déclamation que de véritable éloquence.

Après la troisième année de probation, dont il nous a laissé un pieux souvenir, la Retraite spirituelle, il semble prendre un nouvel essor et se dégager de ce qui empêchait l'élan naturel de son âme. Les discours qu'il a prêches entre 1675 et 1677 sont les plus beaux. Ils sont irréprochables sous le rapport de la forme littéraire.

Nous allons mettre le lecteur à même de juger

entre ces diverses manières de l'écrivain. Voici une page du premier sermon pour le jour de l'Immaculée Conception :

« Lorsque le soleil est dans son midi, il répand ses rayons de toutes parts avec une égale profusion; mais tous les corps ne les reçoivent pas avec une égale abondance : il en est qui n'en reçoivent qu'autant qu'il en faut pour être visibles ; il donne à d'autres une vive couleur, de l'éclat même à quelques-uns ; mais à proportion qu'ils sont plus transparents, ils sont plus intimement pénétrés et plus abondamment remplis de lumière. S'il s'en trouve qui soient parfaitement transparents , tels qu'une eau pure, un cristal ou un diamant, c'est peu de les éclairer et de les colorer : le soleil s'insinue, pour ainsi dire, dans ces corps, quelque fragiles, quelque durs qu'ils puissent être; il semble que la lumière se soit rendue solide, que le soleil même se soit fixé et communiqué dans l'eau, dans le cristal, dans le diamant.

« C'est à peu près, Messieurs, ce qu'a fait le Seigneur; il s'est répandu dans tout l'univers, il s'y communique à tous les êtres selon leur capacité ; plus ils ont de pureté, plus ils ont de part à ces effusions divines. C'est pour cela que les anges, qui sont tout spirituels, y participent beaucoup plus que les substances corporelles. Mais si cette lumière essentielle doit se renfermer, pour ainsi dire, tout entière dans une de ses créatures ; si elle doit pénétrer jusque dans les entrailles d'une créature , composée de terre et de limon, s'y incarner, y devenir

corporelle comme elle et dans elle, il faut qu'il trouve un sujet d'une pureté plus qu'angélique. Elle ne s'est trouvée que dans Marie, cette pureté; et c'est pour cela qu'elle a eu l'avantage de recevoir dans son sein , et de revêtir de sa propre chair celui qui a fait le soleil et donné aux étoiles leur éclat. »

L'idée est belle, la comparaison a du mérite; mais le lecteur pensera comme nous qu'il y a trop d'art, trop d'ingéniosité dans cette longue et laborieuse similitude. On regrette l'absence du naturel et de la simplicité. L'auteur est plus heureux dans les passages suivants, où il nous présente de fraîches et gracieuses images :

« C'est un spectacle agréable de voir une eau vive sortir du sein de la terre aussi transparente et aussi claire que si elle nous venait du ciel ; mais il est inouï que cette eau , après avoir arrosé les prairies et les campagnes , après s'être précipitée par les pentes des rochers, et avoir longtemps roulé des flots dans une vallée profonde et bourbeuse, se soit enfin rendue à la mer aussi pure qu'elle avait paru à sa source. C'est néanmoins ce qu'a fait Marie. Elle a vécu durant l'espace de soixante-trois ans dans cette vallée de larmes, au milieu des mêmes désordres, des mêmes occasions qui corrompent tous les jours les âmes les plus innocentes, sans que son cœur ait jamais rien perdu de sa pureté1.

« Dans quelque temps de l'année que vous considériez une rose, quand ce serait au plus beau jour

1 Second sermon pour le jour de l'immaculée Conception.

du printemps, sa fraîcheur, son éclat, son odeur, l'arrangement, la couleur de ses feuilles, tout en elle vous donnera de l'admiration ; vous ne pouvez vous empêcher de louer le Créateur, qui, d'un bois sec et épineux, d'une terre sans couleur et sans parfum, peut faire naître une fleur si charmante et si capable de faire les délices de presque tous les sens : mais si c'est au fort de l'hiver, lorsque la terre, resserrée par la gelée, ne saurait ni produire ni entretenir aucune sorte de plante, et que les arbres les plus hauts, dépouillés de feuillage, semblent desséchés jusqu'aux racines, cette même fleur vous paraîtra un prodige.

« Messieurs, Marie a été vierge dans une saison peu propre à entretenir la virginité..., etc. 1. » On voit l'application que l'orateur fera de cette image. En lisant le premier discours pour la Fête-Dieu, le second pour la fête de la Transfiguration, les deux sermons sur la Mort, on remarque des passages admirablement écrits.

La troisième manière de l'orateur diffère de la seconde par ces deux caractères : une plus grande simplicité de style et une plus maie éloquence. Il semble que le saint religieux, malade et accablé de travaux, préoccupé plus que jamais du salut des âmes, songe avant tout aux choses utiles et solides, et moins à plaire à ses auditeurs par la beauté de la forme; mais il rachète amplement ce qui pourrait manquer par plus de véhémence, une dialectique

1 Sermon pour le jour de la Purification.

plus vigoureuse, une passion oratoire vraiment étonnante. Il prêche principalement sur des sujets tirés de la morale chrétienne, et il multiplie les tableaux de mœurs, les peintures animées, les descriptions saisissantes, les figures les plus vives. Il emploie souvent le dialogisme, par lequel il donne la parole à l'auditeur pour lui exposer ses doutes et ses questions ; ce qui amène des répliques écrasantes de la part de l'orateur.

Nous devons être sobre de citations, mais aussi prouver ce que nous affirmons. Après avoir signalé les sermons pour les derniers jours du carnaval, sur le respect humain, sur la médisance, où le P. de la Colombière parle de ce luxe a/freux qui dévore la substance du riche et du pauvre, nous ferons entendre à nos lecteurs les accents indignés par lesquels il flétrit la conduite des mères peu soucieuses de veiller à la pudeur et à l'innocence de leurs enfants. On verra que la parole du saint prêtre a encore toute son actualité.

« Mères infortunées, mères cruelles et parricides, qui parez vos filles comme on parait autrefois les victimes qu'on destinait à la mort, qui les parez avec tant de soin pour les aller sacrifier de votre propre main à l'idole du monde et de l'impudicité; je ne parle point du crime que vous commettez en préparant ainsi le poison que vous présentez ensuite à toute la terre; je ne parle point des péchés des autres dont on doit néanmoins vous redemander un compte si rigoureux ; mais quel est votre désespoir de porter ainsi le poignard dans le sein de vos en-

fants? N'avez -vous souhaité d'en avoir que pour les corrompre? Ne les avez -vous mis au monde que pour les damner?

« Je sais ce que vous avez à me répondre pour colorer un si étrange dérèglement. « Qui penserait à elles, dites-vous, si elles n'étaient vues de personne, si elles ne tâchaient de se montrer avec tous leurs avantages? » Qui y penserait, chrétiens? Dieu, au défaut des hommes. Eh quoi! se peut-il faire que les desseins que le Ciel a sur votre famille ne se puissent exécuter que par des voies si abominables ! Quoi ! si cette fille n'est vaine , si elle ne voit le monde , elle ne saurait rencontrer celui que Dieu lui a destiné avant tous les siècles ! Jamais les décrets éternels de la Providence ne seront accomplis en elle, si elle ne paraît à tous les bals, à toutes les fêtes d'une ville! Prenez garde, au contraire, que le dessein qu'avait le Seigneur de vous sauver avec elle ne soit traversé par une conduite si peu chrétienne. Je ne vous blâme pas du désir que vous avez de la rendre heureuse dès cette vie; mais quel est votre aveuglement, si vous pensez qu'il faille hasarder et son salut et le vôtre, et son éternité et la vôtre, pour une félicité si vaine, si chimérique, pour une félicité qui ne doit durer qu'un moment! »

Nous nous dispensons de faire des remarques sur cette page pleine d'énergie, de chaleur et de mouvement, qui rappelle les meilleurs moments de Bourdaloue et sa grande éloquence.

Après cela, qu'on lui reproche un certain défaut d'harmonie, quelques incorrections, des négligences

de style, des tournures vieillies, certaines expressions que la bonne société tolérait alors, et qui, de nos jours , seraient regardées comme trop réalistes , nous y consentons. Que sont de pareils reproches comparés au mérite de la doctrine , à la beauté de cette langue du xvne siècle qu'il manie si bien ! Ceux qui en France ont goûté la littérature du second empire pourront peut-être ne pas apprécier un tel orateur; mais tous ceux qui n'ont pas oublié les saines traditions , aimeront encore à lire les œuvres du P. de la Colombière. La correction, la clarté, la noblesse du style, la logique, l'imagination, le sentiment sont des qualités maîtresses qui rendent un écrivain immortel.

Sachons donc estimer, autant qu'il le mérite, l'un des plus grands orateurs sacrés de la France. Oui, l'un des plus grands. Quand on pense que s'il s'est placé sans effort au premier rang des prédicateurs de second ordre, c'est-à-dire après Bossuet, Bourdaloue et Massillon , au terme d'une carrière oratoire qui n'a duré que cinq ans; quand on se rappelle les nombreuses occupations qui absorbaient son temps et qu'on sait d'ailleurs que ses sermons n'ont pas été retouchés avant l'impression, on ne peut s'empêcher de reconnaître en lui un talent vraiment supérieur, un de ces hommes éminemment doués qui, comme Gilbert, Vauvenargues et Pascal, sont tombés vaincus par le trépas avant d'avoir révélé tout leur génie.

Qu'on n'accuse pas notre enthousiasme d'exagération. Les contemporains du P. de la Colombière

l'ont apprécié comme nous. L'un d'eux nous dit : « Parmi ceux qui ont écrit dans ces derniers temps sur la morale chrétienne, on en voit qui excellent, les uns par la solidité du raisonnement, d'autres par la vivacité de l'imagination, presque aucun par l'onction des sentiments. La réunion de tous ces caractères ne s'aperçoit guère nulle part, du moins autant que dans le P. de la Colombière. Profond quand il raisonne, plein de feu quand il peint, de douceur et de justesse quand il expose, toujours il mêle l'onction à la profondeur du raisonnement, à la vivacité des images, à la noble simplicité des détails, et c'est ce qui forme cette manière touchante et pathétique qui le caractérise1. »

De son côté , l'abbé Trublet , membre de l'Académie française, rend cet hommage au pieux orateur : « Tout dans les discours du P. de la Colombière respire la piété la plus vive; je ne connais même aucun écrivain qui ait ce mérite dans un degré égal et qui soit plus dévot sans petitesse. Le célèbre Patru en parlait comme d'un des hommes qui, de son temps, pénétrait le mieux les finesses de notre langue'. »

En 1726, le Journal de Trévoux disait : « On a du P. de la Colombière quatre volumes de sermons qui ont passé pour des modèles en ce genre dans le temps qu'ils parurent , et qui sont estimés des per-

1 L'auteur de la préface mise en tête des œuvres du P. de la Colombière, le P. Nicolas de la Pesse, prédicateur distingué dont les œuvres sont imprimées. ( Collection Migne.)

2 Réflexions sur l'éloquence.

sonnes de goût, surtout de celles qui lisent pour s'instruire et s'édifier. »

a II est certain, dit le P. de Colonia, que le P. de la Colombière, mort à l'âge de quarante et un ans, n'a pu mettre la dernière main à tous ses sermons. Mais sa manière de penser, toujours juste et souvent fort délicate, son langage toujours pur et correct, les sentiments dont sont remplis ses sermons , et le grand succès qu'ils ont eu et qu'ils ont encore , tout décèle en lui un grand maître. » (Histoire littéraire de Lyon, t. II.)

Plus tard, en 1733, le P. de Galliffet écrivait: « Ce Père (de la Colombière) est aujourd'hui connu dans toute V Europe par ses sermons qu'on a imprimés après sa mort, et qui sont remplis de cette onction céleste qui n'est propre qu'à des hommes pleins eux-mêmes de l'esprit de Dieu'. » C'est, en effet, dans le cours du xvme siècle que les presses de Rome, de Venise et de Bologne, celles de Constance, de Nuremberg et de Vurtzbourg, celles de Madrid el de Bois-le-Duc, publièrent les œuvres du P. de la Colombière. Ces traductions, faites avec plus ou moins d'exactitude, répandirent dans le monde le nom du pieux et célèbre prédicateur.

Enfin un témoignage précieux recommande ces sermons; c'est celui de la bienheureuse Marguerite- Marie. Voici ce qu'elle écrivait : « Je ne sais si vous avez les sermons de ce bon P. de la Colombière qui

1 Excellence de la dévotion an Cœur adorable de Jésus- Christ, p. 13.

sont en quatre tomes. Tous ceux qui les lisent en sont charmés. » (Lettre du 15 septembre 1680.)

« Si je me fais bien de plaisir de vous envoyer les livres que vous souhaitez (les sermons du P. de la Colombière) , je n'en ai pas moins de voir l'estime que vous en faites. Je crois que, quand votre chaiit»'* les aura vus, ces bons sentiments ne diminueront pas. » (Lettre lxiv.)

Si la Bienheureuse, éclairée des lumières de la grâce, louait et recommandait les œuvres du P. de la Colombière, on sera moins étonné des louanges que nous lui avons décernées, et nous ne craignons pas de le proclamer le prédicateur peut-être le plus pieux du xvii0 siècle, le parfait orateur sacré*.

1 C'est ainsi qu'un contemporain le nomme.

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