‹ Histoire de vénérable P. Claude de la Colombière de la Compagnie de JésusChapitre 6 sur 38 · DEBUTS ORATOIRES DU P. DE LA COLOMBIHRE SES RAPPORTS AVEC SA FAMILLE · texte numérisé non relu

DEBUTS ORATOIRES DU P. DE LA COLOMBIHRE SES RAPPORTS AVEC SA FAMILLE

Et dixit Dominus ad me : Ecce dedi verba mea in ore tuo.

(Jérémie, 1.)

Et le Seigneur m'a dit : Voici que j'ai placé sur tes lèvres mes paroles.

Depuis le jour où, timide novice, Claude de la Colombière avait débité un petit discours en l'honneur de Marie, on avait remarqué en lui un fonds naturel d'éloquence qui se développa de plus en plus dans le cours de ses études. L'orateur se montra souvent avec éclat lorsqu'il portait la parole dans les solennités scolaires. Les supérieurs reconnurent en lui les plus heureuses dispositions pour la chaire, et ils résolurent de l'appliquer au ministère de la prédication.

Nulle destination ne pouvait lui être plus agréable,

puisqu'elle allait le mettre à même d'exercer le zèle et de travailler directement au salut des âmes. Il fut chargé de prêcher les Dominicales ou sermons du dimanche dans la chapelle du collège1. Tout son temps devait être employé à la composition des discours sacrés et à l'étude des Pères de l'Église.

On lui imposait un lourd fardeau ; mais il aimait le travail et surtout celui qui le préparait à la carrière de l'apostolat. Désormais il aurait des âmes à évangéliser, il serait un ouvrier du divin Maître. Quel bonheur pour lui de se donner tout entier à ce saint labeur!

Ce fut dans la belle et vaste chapelle du collège de la Trinité que le P. de la Colombière commença une série de discours qui pour la plupart ont été imprimés. Chaque dimanche, chaque jour de fête, elle se remplissait non seulement des élèves internes et externes, mais encore d'une foule de fidèles qui venaient volontiers dans cette église attirés par le bel ordre des cérémonies et le talent des prédicateurs.

Précédé d'une grande réputation, regardé comme un homme d'un talent supérieur, doué d'une éloquence naturelle, il mettait toute son âme dans sa parole; et passionné pour la vérité qu'il annonçait, il faisait aussi passer sa conviction dans l'âme de ses auditeurs. Il justifia et dépassa toutes les espérances qu'on avait conçues de lui. Son auditoire, formé d'une jeunesse intelligente et des personnes

1 Notice, par le P. de Colonia et par le P. de la Pesse.

distinguées de la ville, goûtait et admirait la diction élégante, la solidité de doctrine et l'action noble, grave et animée de l'orateur. Ses discours avaient un charme qui attirait, et sa voix harmonieuse trouvait le chemin des cœurs.

Ses divers sermons renferment des indications qui nous font connaître plusieurs circonstances de cette époque de sa vie, et en môme temps nous montrent ses premiers essais oratoires. 11 prêcha pour la fête patronale de l'église Saint- Bonaventure, et il fit le panégyrique du saint docteur. Ce discours, très bien pensé et d'un bon style, intéresse et captive l'attention. L'orateur cite plusieurs traits, entre autres ce mot de saint François de Sales donnant raison de la préférence qu'il accordait à saint Bonaventure sur saint Thomas d'Aquin: « J'aime mieux être séraphin qu'être ange , savoir moins et aimer un peu plus. »

Le jour de la fête de Notre-Dame du Mont- Carmel, fête principale des religieux de cet Ordre, il prêcha dans leur église, située d'une manière si pittoresque sur la colline qui domine la Saune au versant nord de la montagne de Fourvieres1. 11 parla sur la dévotion au saint scapulaire, et nous remarquons cette apostrophe oratoire à la ville de Lyon, que nous citons comme une preuve de la piété des Lyonnais pour la Vierge immaculée:

« Lyon, ville encore plus fortunée par ce trésor céleste que par les richesses que tu renfermes dans

1 Les carmes déchaussés s'y étaient établis en 161S»

ton sein, pourras-lu jamaia assez reconnaître cette libéralité sans bornes, ce zèle généreux qui t'associe à tous les mérites du Carmel, à toutes les prérogatives qui lui ont été accordées par les souverains pontifes ?

« Depuis que ce saint Ordre t'a apporté le scnpulaire, combien de calamités publiques et particulières ont été détournées de dessus tes citoyens! Combien jouissent du précieux avantage de la santé ! Combien m'écoutent aujourd'hui qui auraient péri par la main de leurs ennemis, qui auraient été emportés par des maladies, engloutis dans les flots, consumés par les flammes, écrasés par la foudre, sans la protection de Marie! Combien doivent à cette protection singulière un bien mille fois plus cher encore que la vie, le salut éternel de l'âme ! »

A la même époque, il prêcha pour la vêture de Mlle Claire de X... La cérémonie avait lieu dans la chapelle des Clarisses ! ; et , avec un à-propos plein d'esprit et de tact, il fait remarquer que cette demoiselle entre dans la vie religieuse le jour anniversaire de sa naissance, qu'elle porte le nom de la sainte fondatrice dont elle embrasse la règle, et que c'est le jour même de la fête de sainte Claire qu'elle devient sa fille.

Si nous rapprochons de ce discours celui qu'il prêcha pour une profession dans un autre couvent, nous remarquerons qu'ils offrent la plus haute idée

1 De l'ancien couvent situé près le pont d'Ainay.

de la perfection religieuse. Et comme le P. de la Colombière n'était pas de ceux qui disent et qui ne font pas, il est permis de croire qu'il pratiquait luimême ce qu'il enseignait aux autres. Dès lors on peut juger combien il s'appliquait sérieusement à obtenir cette perfection religieuse qui lui apparaissait si nettement, et on voit en lui un homme séparé du monde, mort au monde, et dont la vie est toute en Jésus-Christ.

Les sermons du saint religieux seront plus loin l'objet d'une étude spéciale. Il suffira ici de dire que dans ces premiers discours, ceux qu'il n'a pas eu le temps de retoucher, il y a un peu de déclamation. Trop de rhétorique empêche le jet naturel de l'éloquence. Le style n'a pas encore cette simplicité de bon goût qu'il offrira dans ses autres compositions oratoires. Ces débuts d'un prédicateur renfermaient beaucoup de promesse pour l'avenir. Nous verrons comment il les a tenues et comment, par l'expérience du ministère , par l'étude des modèles , il s'est élevé aux premiers rangs.

En ce même temps, le P. de la Colombière eut à s'occuper de la vocation religieuse de sa sœur Marguerite, plus jeune que lui de sept ans. Nous devons dire ici quelque mots sur la situation de sa famille. Depuis la mort de Mme de la Colombière, l'hôtel de Saint- Symphorien n'était plus constamment habité. Humbert de la Colombière, l'aîné, docteur es lois et avocat à la cour de Vienne, avait épousé Madeleine Paquet, fille de noble Jean-Baptiste Paquet (ou Pasquet), avocat à l'Élection de

Vienne, et il s'étaitétabli dans cette ville. M. Bertrand de la Golombière était venu rejoindre son fils afné; autrement il eût vécu seul dans une maison qui lui rappelait de tristes souvenirs; d'ailleurs, depuis 1650, il avait la charge de conseiller du roi en l'Election de Vienne; il était donc obligé d'habiter cette ville pour y exercer ses fonctions.

L'habitation de Saint-Symphorien devint la maison de campagne, et la famille y séjournait une partie de l'année. Les registres de la paroisse mentionnent la naissance de Marie-Madeleine, fille de maître Humbert de la Golombière, conseiller du roi en l'élection de Vienne (1679). Il avait succédé à son père dans cette charge.

Marguerite de la Golombière, sœur du P. Claude, avait pris exemple sur lui. Attirée dès son enfance à une vie de retraite et de prière, elle sentit la vocation religieuse naître dans son âme. Pendant plusieurs années, elle fit de persévérantes démarches pour être admise chez les Carmélites. Mais Dieu l'appelait à une autre solitude. « La chaste colombe devait plus tard apprendre à connaître le creux du rocher, où elle se cacherait pour toujours '. »

Elle avait d'excellentes dispositions pour la piété, et son saint frère l'avait vivement encouragée à marcher dans cette voie. Déjà elle avait obtenu son admission chez les Carmélites, et n'attendait plus qu'une occasion favorable pour quitter sans bruit la maison paternelle, lorsque la nouvelle en vint à son

1 Année sainte de la Visitation, t. II.

père, qui lui déclara qu'il ne consentirait jamais à son éloignement. Comme elle cherchait à se dérober rètement aux soins de sa tendresse, il faisait observer sa fille de si près qu'elle comprit que ses tentatives seraient infructueuses. Elle espéra fléchir smi père par le choix d'un autre Ordre, et ses vues se portèrent sur le monastère de la Visitation de Bellecour, à Lyon1.

Le bon vieillard, voyant une telle persévérance, craignit de résister à la volonté de Dieu s'il retenait davantage sa fille dans le monde, et malgré les combats que la tendresse lui livrait, il permit à Marguerite de suivre l'appel du Seigneur.

Elle vint donc au monastère de Belleeour, à Lyon, et les conseils de son frère le jésuite la suivirent dans sa retraite pour lui apprendre sur quels fondements elle devait élever l'édifice de sa perfection. Elle avait alors vingt-trois ans. La transition de la maison paternelle, où elle vivait dans l'opulence, où tout allait au-devant de ses moindres désirs, à un monastère aussi régulier que celui de la Visitation de Lyon, véritable merveille de piété et de sainte énergie pour la perfection , pouvait paraître pénible à la nature qui aime ses aises et son indépendance. Marguerite embrassa généreusement les privations de la vie religieuse.

Cependant une épreuve inattendue vint l'arrêter dans ses commencements pleins de ferveur. Les violences que s'était faites son vertueux père pour con-

1 Voir Année sainte de la Visitation , t. II.

senlir à t'éloignement de sa fille bien -aimée furent préjudiciables à sa santé déjà bien affaiblie: « il parai bientôt être sur le bord de la tombe. » On se hâta de prévenir la jeune prétendante, et on lui lit comprendre qu'elle était obligée de retourner dans sa famille pour rendre à son père les derniers devoirs de la piété filiale.

Le P. de la Colombière fut le premier à engager sa sœur à faire ce sacrifice, l'assurant qu'elle serait admise de nouveau clans le monastère quand le moment marqué par le Ciel serait venu. Le malade fut si heureux de revoir sa fille qu'il sentit peu a peu ses forces revenir et recouvra sa première santé. Au fort du danger, il avait fait promettre à Marguerite de ne l'abandonner jamais; toutefois, comme il ne cessait de craindre que cet objet de sa vive tendresse ne lui échappât de nouveau, il l'engagea de lui-même à faire choix du monastère de Condrieu , où il aurait au moins la .consolation de la voir plus souvent. Il se rappelait que Claude de Villars et son épouse, fondateurs du monastère de la Visitation à. Condrieu, avaient vécu jusqu'à leur mort auprès de leurs deux filles, religieuses en ce couvent. •

Marguerite accepta volontiers ce changement. Aussitôt après le complet rétablissement de son père, elle vint dans la petite ville de Condrieu, voisine de celle de Vienne, et, comme le dit l'annaliste de la Visitation, en faisant peut-être allusion au nom et aux armoiries de la jeune fille, « la colombe revint dans l'arche sainte désignée par la main

paternelle. » C'était là, en effet, le lieu choisi par Dieu pour sa demeure.

A peine fut-elle clans ce saint asile que son frère Claude lui écrivit pour l'exhorter à embrasser généreusement la croix de Jésus-Christ. Laissons -le parler lui-môme. Après avoir béni Dieu delà grâce qu'il lui a faite, il se réjouit avec elle du contentement qu'elle éprouve, et il ajoute :

« Votre bonheur croîtra à mesure que vous détacherez davantage votre cœur de toutes les choses du monde pour le consacrer tout entier à Dieu. Je ne crains pour vous qu'une chose, c'est que l'amour du repos et l'horreur naturelle que vous avez pour le tumulte et l'embarras ne produisent une partie de la joie que vous goûtez; si cela était, ce serait une fausse joie , c'est la croix qu'il faut chercher et aimer dans l'état que vous avez embrassé, et la bonne croix, je veux dire celle qui pèse le plus à la nature, et qui choque davantage nos inclinations *. »

Le zèle fraternel l'entraîne un peu loin, et il touche à plusieurs points importants. C'est une conférence en règle. Lui-même s'en aperçoit, et il dit agréablement: « Voilà un sermon tout entier; mais je vous prie de ne pas le considérer comme on fait de la plupart des discours de piété , qu'on regarde comme de belles choses dites en l'air. Je vous écris mes sentiments poussé par l'amitié que j'ai pour vous, et par le désir extrême que j'ai que vous soyez une sainte. »

1 Lettre lre du recueil.

Telle est son ardeur pour la perfection de sa sœur, qu'il va jusqu'à la menacer de ne plus la voir et de ne plus lui écrire si elle se contente d'être médiocrement bonne. Nous retrouvons là un trait de son caractère, le désir d'exceller en tout, et il exige de la part de sa sœur ce môme zèle de sanctification. Au fond il aimait tendrement Marguerite, qu'il avait tenue enfant sur ses genoux, et nous voyons qu'elle comptait beaucoup sur cette affection fraternelle.

Quand elle prit le saint habit, son frère prononça « un discours tout de feu sur l'avantage de se consacrer à Dieu1. » Il était heureux de voir sa sœur liée à un institut qu'il connaissait et estimait, et cette affection pour les religieuses de la Visitation ne fit qu'augmenter dans la suite par les communications qu'il eut avec plusieurs d'entre elles, et particulièrement avec la B. Marguerite-Marie. Les religieuses du monastère de Condrieu apprécièrent la sainteté du P. de la Golombière. Elles se félicitèrent de le recevoir quelquefois dans leur monastère, et surtout d'entendre ses exhortations et ses conférences , « animées d'un si grand zèle et de tant d'onction qu'on ne pouvait qu'en tirer beaucoup d'utilité'. »

1 Le 4 août 1674. Née le 28 octobre 1648, elle entrait dans sa vingt-sixième année.

2 Nous lisons dans un manuscrit du xvnc siècle conservé dans les archives du couvent et qui nous a été gracieusement communiqué ces paroles : « Entre plusieurs bons sujets que nous reçûmes à la fin de ces six années, nous eûmes la consolation de donner notre saint habit à la sœur unique du P. de la Colombiôre, dont la sainteté est si reconnue, que l'on ne peut douter

La sœur Marguerite -Elisabeth aurait bien désiré entendre son frère à la cérémonie de sa profession , qui eut lieu dans le courant de l'année 1675. Nous ignorons si ce désir fut satisfait. Il lui écrivit quelque temps après : « Je ne croyais pas être si longtemps sans vous revoir lorsque, je vous dis adieu , et présentement je ne sais quand j'aurai cette consolation; ce sera quand il plaira à Notre -Seigneur. J'espère que je vous trouverai bien avancée dans la vertu , ef que vous m'apprendrez bien des choses que l'expérience et vos réflexions continuelles vous auront apprises depuis votre profession l. »

Il continue en lui donnant de sa^es avis et en l'exhortant à vivre dans un grand détachement et dans une grande union avec Dieu. Cette lettre et les deux précédentes devraient être lues par tous ceux qui franchissent le seuil d'un monastère pour embrasser la vie religieuse.

Quoique détaché des affections de la chair et du san?\ le P. de la Golombière aima toujours d'un amour profond et surnaturel les personnes de sa famille; nous en avons eu la preuve dans sa correspondance. On admire le soin jaloux qu'il eut du progrès spirituel de sa sœur, et tant qu'il vécut il

que cette considération, jointe aux bonnes qualités de cette chère sœur, ne nous fit recarder son entrée parmi nous comme un très particulier avantage. 11 nous procura celui de recevoir des \i~ites de ce grand serviteur de Dieu, dont les exhortations et conférences, animées, etc. •> (Relation de ce qui est arrivé de plus important dans la fondation du monastère de la Visitation de sainte Marie à Condrieu de \GfiQ à 1697.) 1 Lettre m.

l'aida de ses conseils et du secours de ses prières. Elle, de son cùté, se montra digne de son saint frère par la pratique constante des plus soli vertus *.

Ilumbert et Joseph de la Golombière, frères du P. Claude, suivaient chacun leur carrière. Le premier exerçait les fonctions de juge au tribunal de deVienne, fonctions qu'il devait échanger plus tard contre celles de maître ordinaire en la chambre des Comptes de Grenoble. Il venait souvent à Condrieu, autant par affection que par un sentiment de foi et de piété. Un contemporain lui a donné cet éloge, qu'il menait plutôt la vie d'un religieux que celle d'un séculier.

Le second, Joseph de la Colombière, avait embrassé l'état ecclésiastique. Mais, après une retraite faite selon la méthode de saint Ignace, à la sollicitation de son frère Claude, il se sentit embrasé d'une ardeur apostolique qui le fit traverser les mers pour aller prêcher l'Évangile aux peuples du Canada. Il y avait, comme on le voit, un fond de générosité dans ce vieux sang des de la Colombière.

Il revint en France pour les besoins de la mission, et nous constatons sa présence à Saint-Symphorien , où il bénit le mariage de son neveu en 1691; et, quinze ans après, nous voyons encore son nom figurer dans un acte où il est ainsi désigné : « Messire Joseph de la Colombière, prêtre, vicaire général de Msr l'évoque de Québec, archidiacre de l'église

1 Voyez Y Année sainte de la Visitation et note n° 8 ù la fin du volume.

dudit lieu , conseiller au conseil souverain de ladite ville ' . »

Ainsi nous savons la destinée des frères et de la sœur du P. Claude; ils se sont montrés chrétiens généreux et fidèles aux traditions de la famille. Nous aurons l'occasion de retrouver, dans le cours de ce récit, la bonne et pieuse figure de Marguerite-Elisabeth et celle non moins sympathique d'Humbert de la Colombière2.

i C'est M. Joseph de la Colombière qui prononça l'oraison funèbre du premier évêque de Québec, M?r de Montmorency- Laval, démissionnaire en 1688 et mort saintement en 1708. Le second évoque de Québec fut Mer S. B. de la Croix de Chevrières de Saint -Vallier, né à Grenoble en 1653, et sacré le 2o janvier 1683.

2 Voyez note n° 8. Détails biographiques sur la famille de la Colombière.

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