CHAPITRE CINQUIÈME
TROISIEME ANNEE DE PROBATION. — RETRAITE DE TRENTE JOURS VŒU DE PERFECTION
Ecce elongavi fugiens , et mansi in solitudine. (Ps. i.iv.)
J'ai fui loin du monde, et je suis demeuré dans la solitude.
Le P. Claude, le jeune et brillant professeur de rhétorique au grand collège de Lyon , l'écrivain de talent, l'orateur à la réputation naissante, allait quitter le théâtre où il recueillait tant d'applaudissements pour entrer dans la solitude; et loin de regretter cette vie d'action et d'éclat, le pieux jésuite obéissait avec joie à l'ordre qui l'envoyait faire sa troisième année de probation.
On appelle ainsi, dans l'Ordre des jésuites, une année consacrée aux exercices de la vie intérieure. C'est un second noviciat, où les religieux, après leur formation intellectuelle par l'étude et par l'enseigne-
ment, viennent, pour ainsi dire , retremper leur âme dans la piété. Devenus plus capables de faire des réflexions sérieuses, ils considèrent mûrement les engagements qu'ils vont prendre par la profession solennelle ou par les derniers vœux, ils méditent devant Dieu sur les obligations de la vie religieuse et sur la nécessité de ce travail de sanctification qui leur est imposé par leurs règles.
Saint Ignace a voulu que cette dernière probation ou épreuve commençât par une retraite de trente jours, et l'on comprend que les Exercices spirituels, faits dans de telles conditions , soient un levier puissant pour soulever les âmes. Il est bien difficile d'échapper à une action particulière de la grâce. On apprend à se connaître; on se fait une juste idée de la perfection , et l'âme est remuée dans ses profondeurs. C'est alors que les religieux, le cœur rempli de Dieu , forment le plan de leur vie pour l'avenir, et arrêtent les résolutions qui les conduisent à la sainteté. Pendant le reste de l'année ils mûrissent ces projets, ils se fortifient dans la vertu par les pratiques du renoncement, et surtout s'attachent à Dieu par les liens d'un tendre et généreux amour.
Cette troisième année de probation est une sorte de creuset d'où l'âme sort purifiée, brillante et pleine de vigueur. Saint Ignace, en l'établissant dans la Compagnie de Jésus, a eu vraiment une conception de fîrënie. Il a ménagé ainsi aux religieux un moven admirable de renouveler et d'augmenter en eux l'énergie de la vie surnaturelle.
C'est donc dans cette école de sainteté que nous
allons considérer le P. Claude, âme d'élite, déjà 1 devenue de tant de grâces. Il avait passé quinze ans dans la Compagnie, et il attendait cet heureux moment comme celui qui serait le point de départ d'une vie nouvelle et d'un plus grand détachement des créatures. Il apportait à cette entreprise des dispositions excellentes, une exactitude parfaite, une grande confiance en Dieu , une humble défiance de lui-même, une générosité entière et sans réserve. Il devait retirer des Exercices spirituels tous les avantages qu'on pouvait attendre d'une vocation si grande et d'un cœur désireux de sainteté.
Le serviteur de Dieu nous a laissé un monument de sa piété et de sa ferveur dans une sorte de Mémorial qu'on a nommé : La Retraite spirituelle du P. de la Colombie rc. C'est un recueil où il a écrit lui-même le détail des grâces, des lumières et des sentiments que Dieu lui a communiqués pendant ses oraisons. On est surpris de l'exactitude avec laquelle il marquait toutes ses pensées et tous les mouvements de son cœur. En parcourant ces pages, où l'analyse psychologique est poussée à fond, le lecteur est charmé de la sincérité, de l'élévation et de la pureté de cette âme qui se manifeste à lui. « Il y avait, dit un contemporain, dans ces notes un tel parfum de sainteté, elles donnaient une si belle idée de sa grande âme; elles pouvaient, d'ailleurs, être si utiles aux personnes pieuses, que les Jésuites se décidèrent à les faire imprimer, après sa mort, comme on le pense bien. »
Il n'entre pas dans notre plan de reproduire cet
écrit. La Retraite spirituelle du P. de la Colombière est imprimée dans la collection de ses œuvres, et chacun peut la lire et la méditer; nous nous contenterons d'en donner un rapide aperçu 1.
Les Exercices spirituels se divisent, comme on le sait, en quatre parties ou quatre semaines, dont chacune a son but spécial. Ce sont comme autant de degrés par lesquels il faut passer pour arriver à l'union intime avec Dieu et à la parfaite abnégation de soi-même. Voici comment débute le P. de la Colombière.
« Première semaine. J'ai commencé avec une volonté assez déterminée, par la grâce de Dieu, à suivre tous les mouvements du Saint-Esprit, et sans aucune attache qui me fasse appréhender d'être à Dieu sans réserve. Résolu à souffrir pour Dieu toutes les sécheresses et toutes les désolations intérieures qui pouvaient m'arriver, et que je n'ai que trop méritées par l'abus que j'ai fait des lumières et des consolations que j'ai reçues, je me suis proposé, etc. a
Dans ces quelques lignes , on reconnaît une âme généreuse à qui la vie parfaite ne fait pas peur, un homme d'oraison accoutumé à chercher Dieu dans
1 Cette Retraite est trop peu connue; cependant ces pages substantielles contiennent des lumières, des enseignements et des maximes de perfection qui produiraient dans les âmes des fruits de grâce et de salut. Il serait à désirer qu'on imprimât cette Retraite pour la mettre entre les mains d'un plus grand nombre de personnes.
Ce désir que nous exprimions dans la première édition de celte histoire a été réalisé. On a imprimé à part cette Retraite, mais sans aucunes notes, sans explications ou réllexions.
la prière, et à qui le Seigneur se communiquait. 11 déclare ensuite qu'il fait ces exercices comme s'il devait mourir après les avoir terminés, qu'il veut y être entièrement sincère, et vaincre en ce point l'orgueil qui trouve une grande répugnance à se découvrir. Comme ces âmes contemplatives sont éclairées sur leur intérieur ! Comme elles savent sonder les profondeurs du cœur humain , pour en dévoiler les faiblesses et les misères!
A mesure que la vie du P. de la Colombière se déroulera sous les yeux du lecteur, il sera frappé de cette sagacité merveilleuse, manifeste surtout dans ses écrits.
Afin de pratiquer l'abnégation , il se contenta des sujets de méditation et des lectures qui lui sont indiquées, croyant que Dieu lui ferait trouver ce qui convenait à son âme. C'était un sacrifice, le plus méritoire qu'il pût faire en cette occasion. « Il avait, en effet, une grande passion pour certains livres qui traitent de la vie spirituelle d'une manière plus relevée, comme les écrits de sainte Thérèse, le Chrétien intérieur*... » On comprend qu'il n'était pas insensible. à la beauté de la forme littéraire; toutefois, ce qu'il désirait avant tout, c'était un mysticisme réel et élevé, c'est-à-dire, des recherches profondes en spiritualité. Dieu bénit son sacrifice, et il eut à remercier le Seigneur des grâces nombreuses qu'il lui accorda pendant sa retraite.
Le P. Claude parcourt les diverses méditations
1 Le Chrétien intérieur, ouvrage de M. de Dernières.
de cette première semaine, et, dans les aveux qui lui échappent au milieu des élans de son âme, il découvre l'innocence de sa vie, sa confiance inébranlable en la miséricorde divine, sa dévotion envers Marie, la noblesse de ses sentiments. La méditation sur l'Eucharistie, qui termine cette première série, le combla de consolations spirituelles. « Dès le premier moment, dit-il, je me suis senti tout pénétré d'un doux mouvement d'admiration et de reconnaissance pour la bonté que Dieu nous a témoignée dans ce mystère. Il est vrai que j'y ai reçu de si grandes places, et que j'ai ressenti si sensiblement les effets de ce pain des anges, que je ne saurais y penser sans être touché d'une très grande gratitude. » Quelles sont ces grâces reçues? quelles faveurs prodigieuses la bonté du Sauveur lui a-t-elle accordées? Nous l'ignorons; et l'humilité du serviteur de Dieu lui a fait emporter son secret dans la tombe. Rien de plus pieux que les sentiments qu'il exprime.
La seconde semaine nous offre ses réflexions sur les différents mystères. Au sujet de l'Incarnation du Verbe, en voyant l'ange s'abaisser aux pieds d'une Vierge, Marie prendre la qualité de servante, et le Fils de Dieu s'anéantir d'une manière si profonde, il s'écrie : « Mon Dieu ! le beau spectacle pour moi de voir des sujets si excellents s'humilier d'une façon si parfaite! Que j'ai de plaisir à considérer les sentiments de ces personnes augustes, mais surtout ce profond anéantissement par lequel Jésus -Christ commence à glorifier son Père et à réparer tout le tort que l'orgueil des hommes a fait à la divine Majesté. »
« Pour moi, je ne puis assez m'humilier à cette vue... Car, où me mettre, puisque je trouve Jésus- Christ môme clans le néant? Voilà bien de quoi rabattre mon orgueil, le Fils de Dieu anéanti (lovant son Père! Je n'avais jamais compris qu'à cette heure le mot de saint Bernard : « Quelle insolence qu'un « ver de terre s'enfle d'orgueil où le Fils unique de « Dieu s'humilie et s'anéantit! »
C'est au milieu de cette seconde semaine que, poussé par le mouvement d'une grâce extraordinaire, il accomplit le projet qu'il méditait depui. trois ou quatre ans. Il s'agissait de se consacrer plus étroitement à Dieu par une donation plus complète de lui-même. Entendons- le exhaler la joie de son cœur :
« Que vos miséricordes sont grandes envers moi, Dieu de majesté! Hé! que suis-je pour que vous daigniez agréer le sacrifice de mon cœur? Il sera donc tout à vous; les créatures n'y auront plus de part, aussi bien n'en valent-elles pas la peine. Soyez donc, aimable Jésus, mon père, mon ami, mon maître, mon tout, puisque vous voulez bien être content de mon cœur. Ne serait-il pas déraisonnable s'il n'était pas content du vôtre!
« Je neveux donc désormais vivre que pour vous, et vivre longtemps, si c'est votre bon plaisir, pour souffrir davantage. Je ne demande point la mort qui abrégerait mes misères. Ce n'est pas votre volonté que je meure en la même année que vous1. Soyez-en
• Le P. de la Colombière entrait dans sa trente- quatrième année.
béni; mais du moins il me semble qu'il est juste que je commence à vivre à vous et pour vous à l'âge que vous êtes mort pour tous et pour moi en particulier. »
Quelle était cette grande détermination, ce sacrifice qui devait faire époque dans sa vie et l'élever d'un seul bond à une haute perfection? Il allait s'engager par vœu à observer fidèlement les règles et les constitutions de son Ordre, toutes sans exception.
Or, parmi ces règles, outre celles qui assujettissent le religieux à la vie commune, non sans gêne pour la nature, il en est d'autres plus relevées, qui ne vont à rien moins qu'à vouer l'âme sans ménagement et sans réserve à la sainte folie de la croix, but sublime que tous n'atteignent pas, mais que tous doivent poursuivre , s'efforçant d'en approcher le plus possible1. Toutefois, pour le P. Claude, qui avait lu et médité ces règles et qui s'appliquait depuis quinze ans à y conformer sa conduite, cette tendance à la perfection ne suffisait pas, il voulait rompre tout d'un coup les chaînes de V amour-propre, il s'imposa la pratique des vertus même héroïques. Qu'on en juge par ces quelques points.
Il promettait : 1° De souhaiter d'être outragé, accablé d'injures et de calomnies, de passer pour un insensé, sans cependant y donner occasion, et si Dieu n'y était point offensé;
2° De n'avoir jamais de volonté personnelle à
1 Hist. de la B. Marguerite-Marie , par le P. Ch. Daniel.
L'égard de la vie, de la santé, de la prospérité, de l'adversité, des emplois, des lieux, qu'autant que cette volonté serait conforme à celle de Dieu ;
3° De désirer autant qu'il le pourrait ce qui sera 1(; plus contraire à ses inclinations naturelles;
4° De ne jamais rechercher ce qui flatte les sens ni ce qui peut satisfaire la vanité;
5° De n'éviter aucune mortification de celles qui se présenteront.
6° De ne jamais goûter aucun plaisir, de ceux où la nécessité engage ou de ceux qu'on ne peut éviter sans quelque affectation ou singularité, de ne jamais les prendre pour le plaisir que la nature y trouve, mais d'y renoncer en son cœur.
Cela suffit, et l'on comprendra facilement que de telles résolutions soient capables d'effrayer les plus courageux.
Veut- on connaître les motifs qui l'ont poussé à prendre un tel engagement? Le Père Claude a laissé par écrit les considérations saintes et élevées qui l'ont déterminé.
Il voulait : 1° S'imposer une nécessité indispen-' sable de remplir autant qu'il est possible les devoirs de son état et d'ôtre fidèle à Dieu , môme dans les plus petites choses ;
2° Il désirait rompre tout d'un coup toutes les chaînes de l'amour- propre, et lui retrancher pour toujours l'espérance de se satisfaire en quelque rencontre, espérance qui lui semble toujours vivre dans le cœur, en quelque état de mortification qu'on puisse être;
3° C'était pour acquérir tout d'un coup le mérite d'une très longue vie, dans l'extrême incertitude où nous sommes de vivre seulement un jour; pour se mettre en état de ne pas craindre que la mort vienne nous ravir le moyen de glorifier Dieu de plus en plus ; car cette volonté qu'on a de le faire éternellement ne peut manquer d'être prise pour l'effet, puisqu'on s'oblige si étroitement à l'accomplir;
4° Il voulait réparer les irrégularités passées par la nécessité où l'on se met d'être régulier autant de temps qu'il plaira à Dieu de nous prolonger la vie : ce motif le touchait beaucoup et le pressait plus que les autres ;
5° Pour reconnaître en quelque sorte les miséricordes infinies que Dieu avait exercées envers lui, en l'engageant indispensablement à exécuter ses moindres ordres ;
6° Par respect pour la volonté divine, qui mérite bien d'être exécutée sous peine de damnation éternelle, quoique Dieu, par sa bonté infinie, ne nous y engage pas toujours sous de si graves peines;
7° Pour faire de son côté tout ce qui dépendait de lui afin d'être à Dieu sans réserve, pour détacher son cœur de toutes les créatures et aimer le Seigneur de toutes ses forces, du moins d'un amour effectif.
On remarquera la solidité de ces motifs , tirés de la théologie mystique , et en même temps cette tendance à ramener à une pratique journalière et habituelle les actes des plus belles vertus.
1 Retraite spirituelle.
D'ailleurs, avec le regard pénétranl <le sa haute raison, il avait mûrement considéré la question, et il était parvenu à se convaincre que, si l'entreprise
qu'il tentait était difficile, elle ne présentait pas du moins d'impossibilité. « Dieu, disait-il, qui a inspiré nos règles à saint Ignace, a prétendu qu'elles fussent observées. Il n'est donc pas impossible de le faire, même d'une impossibilité morale. Or le vœu, loin d'en rendre l'observation plus difficile, la facilite au contraire; non seulement parce qu'il éloigne les tentations par la crainte de commettre un péché grief, mais encore parce qu'il engage Dieu à donner de plus forts secours dans l'occasion. »
Il citait ensuite l'exemple du B.Jean Berchmans', qui a passé cinq ans dans la Compagnie de Jésus sans que sa conscience lui reprochât l'infraction d'aucune règle, et il ajoutait ces mots : « Pourquoi, avec la grâce de Dieu , ne le ferais-je pas dans un âge où l'on doit avoir plus de force , et où l'on est moins exposé aux respects humains, qui sont les plus dangereux ennemis qu'on ait à combattre ! »
Il ne craignait pas que ce vœu lui ôtât le repos de l'âme, et devînt pour lui une pierre de scandale: « Pax multa diligeniibus legem inam, et non est Mis scandalum. Il y a une grande paix pour ceux qui aiment votre loi, ô Seigneur! et il n'est point pour eux de scandale, » (Ps, cxvm, 163.)
1 Cet angélique jeune homme, imitateur de saint Louis de Gonzague, a été, en effet, admirable par la fidélité à toutes les observances religieuses. Mort à l'âge de 22 ans, il a été béatifié par Sa Sainteté Pie IX, 28 mai 1865.
« C'est un article de foi; et par conséquent, plus on aime cette loi, plus on se trouve tranquille... Le soin exact d'obéir aux plus menues observances met l'esprit en liberté au lieu de lui causer de la contrainte: « Ambulabo in latitudine, quia mandaia tua exquisivi. Je marcherai avec un cœur dilaté, parce que j'ai recherché l'observance exacte de vos commandements, ô Seigneur! » (Ps. ccxvm, 45.)
Le P. de la Colombière reconnaissait ingénument, sous les regards de Dieu, qu'il lui semblait vivre depuis quelque temps comme il serait obligé de vivre après ce vœu. C'était plutôt par le désir de s'engager à persévérer que par l'envie de faire quelque chose de nouveau et d'extraordinaire qu'il en avait conçu l'idée. Il lui semblait que cette seule pensée de faire un pareil vœu le détacherait des choses du monde à peu près comme s'il sentait la mort s'approcher. Il ne s'appuyait ni sur sa résolution ni sur ses propres forces, mais sur la bonté infinie de Dieu et sur sa grâce, qu'il ne manque jamais de communiquer abondamment et d'autant plus qu'on s'efforce de le servir sans réserve. Ce pacte ne l'engageait qu'à un peu plus de vigilance, puisqu'il était actuellement dans la disposition de ne rompre aucune de ces règles de propos délibéré.
La pensée de cet engagement, loin de l'effrayer, le réjouissait. Il lui semblait qu'il allait entrer dans le royaume de la paix et de la liberté, que l'amourpropre n'oserait plus le tourmenter lorsqu'il y aurait un si grand péril à suivre ces mouvements, et qu'il avait enfin trouvé le trésor qu'il faut acheter si cher.
Ce n'était pas une ferveur passagère qui le portait à faire ce vœu. Il y avait longtemps qu'il méditait ce projet et qu'il s'était réservé de l'examiner à fond pendant sa grande retraite; et plus le temps de le mettre à exécution approchait, plus il y découvrait de facilité, plus il se sentait de force et de résolution.
Il soumit son projet de vœu, avec les divers motifs qui le lui avaient inspiré, au jugement de son supérieur, le suppliant d'examiner cet écrit, et tout disposé à renoncer à ce dessein s'il ne l'approuvait pas; il déclarait qu il aurait pour son sentiment le même respect qu'il devait à la parole de Dieu.
Le directeur ' entre les mains de qui ce projet fut remis était d'une extrême sagesse, d'une vie exemplaire, d'une grande droiture d'àme et d'une longue expérience dans la vie spirituelle. Il examina cet écrit avec beaucoup d'attention, et persuadé que le fervent religieux pourrait, avec le secours de la grâce, monter jusqu'à ce degré de perfection, il lui permit de s'engager par vœu à pratiquer tout ce qu'il s'était proposé. Et jamais, dans la suite, le P. Claude n'eut aucun scrupule sur l'observation de son vœu , ni ne sentit de gêne ou de contrainte dans sa conduite. Il jouissait, au contraire, de la liberté des enfants de Dieu , et il lui semblait avoir des ailes pour voler aux sommets de la perfection.
1 C'était probablement le P. Antoine de Boissieu , né en 1623, à Saint-Germain-Laval en Forez, mort à Lyon en 1691. Il a publié des ouvrages remplis d'une solide piété : les Méditations , une Retraite de huit jours, etc.
La troisième semaine des Exercices offre pour sujets de méditation les souffrances du Sauveur. Ce qui frappe tout d'abord l'esprit du saint religieux, c'est la contenance ferme et assurée de Jésus allant au-devant de ceux qui le cherchent. « Il considère son cœur plongé, il n'y a qu'un instant, dans une horrible amertume, en proie aux passions déchaînées au dedans, la nature déconcertée; et, à travers tous ces désordres, toutes ces tentations, le cœur se porte droit vers Dieu, ne fait pas un faux pas, ne balance point à prendre le parti que la vertu , et la plus haute vertu , lui suggère. »
Ensuite il admire la disposition de ce même cœur à l'égard de Judas, qui le trahissait, des apôtres qui l'abandonnaient lâchement, des princes des prêtres et des pharisiens, les auteurs et les complices de la persécution qu'il souffrait. Rien ne fut capable d'exciter en lui le moindre sentiment d'indignation ou de haine. Cela ne diminua nullement l'amour qu'il avait pour ses disciples et pour ses persécuteurs. Il considère avec un attrait particulier ce cœur sans fiel, sans aigreur, plein d'une véritable tendresse pour ses ennemis, que nulle perfidie, nul mauvais irai' tement ne peut émouvoir à la haine.
C'est la seconde fois que le P. Claude arrête sa pensée sur le Cœur du divin Maître; il semble qu'une attraction mystérieuse le porte vers ce sanctuaire de la charité infinie. Il demandait à Marie la grâce de mettre en son cœur les mêmes dispositions qu'il admirait dans le Cœur de Jésus, Il voyait, en effet, dans le Cœur de la Mère les sentiments du Fils :
« Quoique abîmée en sa douleur, et dans une conjoncture si terrible, elle ne veut point du mal aux bourreaux de son Fils; elle les aime, au contraire, et offre pour eux le sang de la victime. » Ce spectacle le ravit et excite en lui les plus vifs désirs d'imiter cette vertu sublime; il s'écrie :
« 0 Cœurs de Jésus et de Marie, vraiment dignes de posséder tous les cœurs! vous serez désormais ma règle, et dans de pareilles occasions je tâcherai de prendre vos sentiments. Je veux que mon cœur soit en celui de Jésus et en celui de Marie, afin qu'ils lui communiquent leurs mouvements, et que le mien ne s'agite et ne se meuve que conformément à l'impulsion qu'il recevra de ces Cœurs sacrés. »
On constate à chaque ligne l'effet produit par la méditation des souffrances de Notre -Seigneur. La vue de ces actions fîrénéreuses, si fort au-dessus de la nature, élève spontanément l'âme plus haut qu'elle-même et les objets créés. On lit sur la chair meurtrie et ensanglantée de Jésus les préceptes du renoncement et de l'abnégation, l'amour des humiliations et des souffrances; et un noble cœur ne peut résister à l'éloquent tableau d'un Dieu crucifié par amour pour ses créatures.
Le P. Claude, d'après tout ce que nous savons sur son caractère, était fait pour comprendre cet enseignement divin. Ce fut moins des larmes de compassion qu'il offrit à Jésus qu'une résolution forte et inébranlable de se dévouer à tous les travaux, à tous les sacrifices, et de mourir à la peine pour imiter son aimable Sauveur.
A la quatrième semaine, les sentiments débordent de son cœur; mais, fidèle à l'esprit de saint Ignace, dont l'ascétisme est éminemment pratique, il se sert des mystères glorieux pour fortifier son désir de se conformer à Jésus, le divin modèle.
En méditant sur l'amour de Dieu , il avoue qu'il serait le plus ingrat et le plus malheureux des hommes s'il réservait quelque chose de son être, s'il n'était pas tout entier à Dieu ou s'il pouvait jamais consentir à quelque partage. Il commente avec énergie ces paroles de saint Ignace : « Amorem lui solum cum gratia mini dones , et dives sum satis. Donnez-moi, Seigneur, votre amour et votre grâce, et cela seul me suffit. » Il demande un amour qui ait plus de solidité que d'éclat et de douceur. Il ne veut qu'une chose, plaire à Dieu dans toutes ses actions; il est prêt à tout, content de servir le Seigneur avec fidélité dans la sécheresse, dans les épreuves ou les tentations.
Le jour de la fête de saint François Xavier, après avoir écrit d'admirables considérations sur les vertus de l'apôtre des Indes et du Japon, il s'adresse au saint et le conjure d'intercéder pour lui auprès de Dieu : « Si vous avez eu tant de zèle pour un barbare et un inconnu, que vous êtes allé chercher au bout du monde, rebuteriez-vous un de vos frères, négligeriez- vous son salut?... » Puis il ajoute ces mots, qui semblent une révélation :
« Tout d'un coup il s'est fait un grand jour dans mon esprit; il me semblait me voir couvert de chaînes et traîné en prison, accusé et condamné, parce que
j'avais prêché Jésus crucifié... J'ai en même temps conçu un grand désir du salut des infortunés qui sont dans l'hérésie; il me semblait que je donnerais volontiers jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour tirer une seule âme de l'enfer. »
Il a le pressentiment que Dieu lui prépare des maux à souffrir, et il proteste du fond de son cœur qu'il embrasse quoi que ce soit : poison, calomnies, opprobres, mépris, maladies, tout ce qu'il plaira à Jésus de lui accorder: « Envoyez-les, ces maux, s'écrie-t-il, ô mon aimable Sauveur! Procurez-les moi, grand apôtre, et éternellement j'en remercierai Dieu et vous en louerai. »
Ne semble-t-il pas que le Seigneur lui montrait d'avance les souffrances qui l'attendaient dans un avenir prochain ! Encore quelques années, et il sera jeté en prison et condamné pour le nom de Jésus, qu'il avait porté vaillamment au sein d'une nation protestante.
Les Exercices spirituels se terminent ordinairement le jour de l'Immaculée Conception, soit pour rappeler que c'est la B. Vierge qui les a inspirés à son serviteur Ignace, soit pour mettre les résolutions prises sous sa puissante protection. Ce jour-là, le P. Claude répand son cœur en longues et brûlantes effusions. L'ineffable pureté de Marie excite en lui le désir de ne jamais rien faire qui puisse déplaire à la sainteté infinie. Il proteste qu'à l'avenir il se montrera plus fidèle et mettra tous ses soins à purifier son cœur pour engager le Seigneur à venir en lui :
« Venez, ô mon Dieu, et vous trouverez, avec le secours de votre sainte grâce, mon cœur plus pur et plus net; mais si une fois il vous plaît, prenez- le, de peur que les créatures ne vous le dérobent. Je n'y consentirai jamais, parce que je ne veux être qu'à vous. Je crains pourtant. » C'est le même sentiment qu'exprimait saint Philippe de Néri, lorsqu'il disait à Dieu : « Seigneur, défiez-vous de moi, je puis vous trahir. »
On a joint à la Retraite spirituelle plusieurs réflexions sur diverses méditations. Peut-être le saint religieux voulut-il conserver le souvenir des grâces et des lumières reçues dans ces oraisons particulières. Ainsi, le jour de Noël, cette âme si éprise de la sainteté fut enivrée de délices spirituelles. Telle était son union intime avec Dieu , qu'il paraissait ravi bien loin des choses de ce monde.
« Vous êtes bien bon, mon Dieu, écrit- il ce jourlà , de récompenser si libéralement les violences que je me suis faites. Cessez, mon Souverain et mon aimable Maître, de me combler de vos faveurs, je reconnais combien j'en suis indigne; vous m'accoutumerez à vous servir par intérêt ou vous m'engagerez à des excès, car que ne ferais-jepas, si vous ne m'obligiez d'obéir à mon directeur, pour mériter un moment de ces douceurs que vous me communiquez. Insensé! que dis-je, mériter? Pardonnez-moi, mon aimable Père, cette parole; je me trouble dans l'excès de vos bontés, je ne sais ce que je dis. Puis-je mériter ces grâces et ces consolations ineffables dont vous me prévenez et me comblez? Non,
mon Dieu, c'est vous seul qui, par vos souffrances, me les procurez; soyez -en éternellement béni, et accablez-moi de maux et de misères pour me donner quelque part aux vôtres. Je ne croirai point que vous m'aimez que vous ne m'ayez fait souffrir et beaucoup et longtemps. »
Quelle délicatesse et quelle générosité de sentiments éclatent dans ces dernières lignes ! Quelle humilité et quelle reconnaissance au moment même où Dieu lui fait goûter les suavités du divin amour f !
La ferveur qu'il avait puisée dans les Exercices spirituels d'un mois entier se soutint pendant le reste de l'année. On le voit toujours appliqué à l'oraison, exact dans l'observation des moindres règles, prêt à tous les actes de dévouement et d'abnégation, aimable et complaisant pour ses frères en religion, soumis comme un enfant à la volonté de ses supérieurs.
Parmi les divers exercices de zèle et de charité à
i Nous nous sommes peut-être trop laissé aller au plaisir de citer les paroles du P. de la Colombière; mais il pourrait bien être que ce fût là tout ce que nos lecteurs connaîtront de ces belles pages, et nous en éprouvons moins de regrets. 11 ne faut pas ici chercher le mérite littéraire, quoique le style soit du xvn6 siècle, et qu'il ait les tournures et les expressions des écrivains de cette époque; il est facile d'apercevoir que la Retraite spirituelle a été écrite au courant de la plume et n'a pas été retouchée. De là quelques négligences et incorrections qui n'ôtent rien à l'excellence du fond. Nous ne pensons pas qu'une seule personne sérieuse puisse parcourir cette Retraite sans être forcée de s'écrier : « Voilà le langage d'un parfait religieux; voilà les pensées et les sentiments d'un saint. »
l'égard du prochain en usage dans le temps de la dernière probation, il y avait le catéchisme aux pauvres et aux prisonniers et le service des malades dans l'hôpital. Aux approches du Carême, les pères étaient envoyés comme missionnaires ou prédicateurs pour évangéliser les populations. Le P. de la Colombière prêcha-t-ii une station dans une ville importante ou donna-t-il des missions dans quelques villages? Nous ne pouvons rien affirmer. Nul doute que le Seigneur n'ait béni son ministère. Homme vraiment apostolique, il joignait à un talent remarquable, à la doctrine, à l'éloquence, le mérite plus grand et plus efficace de la sainteté.
Il revint après Pâques dans la chère et paisible maison de Saint- Joseph ', fatigué des labeurs de l'ouvrier, mais satisfait de l'abondance de la moisson. On le voit reprendre avec joie les pratiques de cette vie cachée, où il acheva de s'établir solidement dans les vertus religieuses et dans l'union intime avec Dieu. La fête de l'Assomption était le terme réglementaire de cette vie de prière et de solitude. Le P. de la Colombière dut songer à quitter une maison qu'il laissait embaumée de ses vertus.
Ce véritable compagnon de Jésus, embrasé de
1 La maison de Saint-Joseph servait pour le noviciat et pour la troisième probation. Elle possédait une belle église et une chapelle où se réunissait la Congrégation des Messieurs. On y avait joint une maison de retraite. Tout a été démoli, à l'exception de la maison de retraite devenue la caserne de la gendarmerie à pied.
zèle, ne respirait plus que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sa vie n'était plus à lui, mais à Dieu et au prochain. Dès lors, chaque parcelle de temps lui devenait plus précieuse. Son existence se partageait entre trois grandes occupations, celles d'un apôtre: la prière, l'étude et l'exercice du ministère. Ce soin jaloux de ne jamais perdre un moment, cette préparation constante par le travail, nous expliquent comment le P. Claude, mourant à quarante et un ans, a pu laisser sept ou huit volumes de ses écrits.
Comme un religieux plein d'une sainte indifférence pour les divers emplois , et qui voit la volonté de Dieu dans celle de ses supérieurs, il attendit patiemment sa destination. L'ordre arriva : il était nommé supérieur à Paray -le-Monial. On aurait pu s'étonner de voir un homme d'un si rare mérite et si bien fait pour briller sur un plus vaste théâtre, appelé à remplir cet emploi dans une petite ville du Charolais1. Mais la Providence, qui dirige tout en ce monde, voulait lui confier une belle et grande mission, qui l'a plus honoré dans la postérité que les plus brillantes fonctions. La disposition prise à son égard était bien l'ordre de Dieu. On verra l'àpropos divin de sa venue à Paray.
1 L'intention du Provincial en l'envoyant à Paray était probablement de lui ménager du temps pour- la composition. D'ailleurs le P. de la Colombière n'avait que trente-quatre ans.