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CHAPITRE III

Henri Dandolo. — Quatrième croisade. — Conquête de Constantiuople. — Révolte des Candiotes. — Commencement des guerres contre Gènes. — Venise se proclame souveraine de l'Adriatique. — Établissement du saint-office.— Premiers sequins frappés à Venise. — (1178-1289).

Le nouveau doge, après avoir veagé une insulîe faite au pavillon de larépubliqueparles Pisans, qui voyaient avec jalousie Textension du commerce de leurs rivaux, eut bientôt l'occasion de signaler l'activité de son administration et la vigueur de son caractère. L'ardeur des croisades, entretenue par le saint- siège, ne faisait qu'augmenter de jour en jour. Baudouin, comte de Flandre, venait de se mettre à la tête d'une nouvelle entreprise en faveur des chrétiens d'Orient qui ne comptait pas moins de quatre mille chevaliers, neuf mille écuyers et vingt mille hommes de pied, commandés par les principaux seigneurs de France et d'Allemagne. Il fallait des vaisseaux pour transporter une armée si nombreuse en terre sainte. On s'adressa à Venise, qui, appuyant son commerce par la guerre, était seule en état d'équiper une flotte, qu'aucun des

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priuces croisés n'aurait pu fournil'. Des seigneurs li'ançais furent chargés de cette négociation. Dans rimpatience d'accomplir leur vœu, ils se montrèrent peu difficiles sur les conditions du traité : Venise consentit à fournir les vaisseaux nécessaires moyennant une somme de quatre-vingt mille marcs d'argent (environ quatre millions et demi de notre monnaie). Henri Dandolo ne voulut cependant pas entreprendre une expédition si lointaine sans avoir consulté préalablement ses concitoyens : il assembla le peuple, fît célébrer l'office divin, et les députés des croisés parurent devant la foule immense qui remplissait l'église et la place Saint -Marc. Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, qui se fît plus tard l'historien de cette croisade, harangua l'assemblée; il dit que les plus hauts et les plus puissants barons de France conjuraient les Vénitiens de prendre pitié de la terre sainte, et de les accompagner pour venger la cause de Jésus- Christ ; puis les députés s'agenouillèrent en pleurant, et déclarèrent qu'ils ne se relèveraient que lorsqu'on leur aurait octroyé leur demande. Alors le doge et tous les assistants s'écrièrent : « Nous vous l'octroyons ! nous vous l'octroyons ! » Le traité fut signé le lendemain, on en jura l'observation sur les saints Évangiles, et on le soumit à l'approbation du pape, pour lui donner plus de solennité (1221 ).

Lorsque les vaisseaux furent prêts, des obstacles imprévusretardèrentl'exécutiondutraité. La somme nécessaire au payement du fret et de l'armement dépassait de beaucoup les richesses réunies de tous

les pèlerins assemblés à Venise; après qu'ils eurent l'ait généreusementle sacrifice de leur vaisselle plate, il manquait encore aux chefs de l'expédition trente mille marcs d'argent pour remplir leur engagement. La politique et le patriotisme de Dandolo levèrent cette difficulté : il proposa aux barons de se joindre à la république pour faire rentrer dans son obéis sance quelques villes de la Dalmatie révoltées, promettant de leur rendre la revanche dans la Palestine. Les barons montrèrent d'abord quelque répugnance pour cette nouvelle convention ; mais la crainte de voir échouer leur entreprise triompha de leurs scrupules. Déjà ils avaient élu le marquis de Montferrat pour commander l'armée; il ne s'agissait plus que de donner un chef à la flotte. Dandolo , malgré ses quatre-vingts ans passés et sa cécité, n'hésita pas à se charger d'un commandement qu'un homme dans la vigueur de Fâge n'eût acceptée qu'avec défiance. Ce fut un spectacle attendrissant de voir ce noble vieillard faire attacher la croix sur son bonnet ducal, déployer l'étendard de Saint-Marc, et partir à la tête d'une flotte de cinq cents voiles, qui portait une armée de quarante mille hommes et la fleur de la noblesse européenne. Son fils , Renier Dandolo , fut choisi pour le suppléer pendant son absence.

Les premières hostilités furent dirigées contre Zara, qui avait abandonné les Vénitiens et s'était mise sous la protection du roi de Hongrie. Les croisés rompirent la chaîne de fer qui défendait le port et forcèrent la ville de se rendre à discrétion. On

épargna le sang des habitants; mais on pilla leurs maisons et on démolit leurs fortifications. Pendant le séjour des confédérés à Zara, le jeune Alexis, fils d'Isaac Lange, empereur de Byzance, vint implorer leurs secours en faveur de son père, récemment détrôné et emprisonné par son frère Alexis. 11 promettait, pour reconnaître le service qu'on lui rendrait, de replacer l'Église d'Orient sous la dépendance de l'Église romaine et de payer deux cent mille marcs d'argent. La recommandation de Philippe de Souabe, roi des Romains, la présence et les prières du jeune Grec excitèrent la compassion des pèlerins. Les Vénitiens acceptèrent pour leur compte les conditions du traité, et persuadèrent aux comtes de Blois, de Flandre et de Saint- Pol de s'associer à l'honneur de replacer un souverain sur son trône. Le pape Innocent III, qui déjà avait menacé les croisés de l'excommunication pouF les détourner de l'expédition de Zara, où il s'agissait de verser le sang chrétien, refusa de donner son consentement à la nouvelle entreprise : il ordonna de dédaigner les trésors d'argent qui étaient offerts, et de partir immédiatement pour la terre sainte. Ces ordres furent suivis par quelques-uns des pèlerins ; mais la majorité les transgressa. Les Vénitiens pressèrent vivement le départ ; on mit à la voile à la fin d'avril 1203 ; à la fin de juin, la flotte se présenta à l'entrée du canal des Dardanelles, et jeta l'ancre devant le faubourg de Cbalcédoine. Jusque-là l'usurpateur Alexis, plein de dédain pour les alliés de son neveu , n'avait pas songé à se dé-

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fendre; cependant, lorsqu'il vit leur flotte rangée devant le port de Chrysopolis, le voile qui couvrait ses yeux tomba : il arma vingt galères , sortit avec quelques troupes rassemblées à la hâte et voulut s'opposer au débarquemant des croisés; mais ses galères étaient sans agrès et sans matelots , ses soldats sans courage. Le 8 juillet, au soleil levant, après la célébration du saint sacrifice de la messe, l'armée latine débarqua au son des trompettes en face des troupes impériales, qui ne firent que de faibles efî'orts pour l'arrêter. Le méprisable Alexis donna l'exemple de la lâcheté : il prit la faite, et ses soldats le suivirent.

Les Latins voulurent profiter de la première terreur des ennemis pour forcer l'entrée du port ; les Français emportèrent d'assaut la tour de Galata, située dans le faubourg de Péra, tandis que les Vénitiens entreprenaient la tâche plus difficile de briser la chaîne tendue depuis la tour jusqu'au pied des murs de la ville. Leur persévérance en vint à bout, et leur flotte victorieuse jeta l'ancre dans le port de Constantinople; on résolut ensuite de donner l'assaut par mer et par terre en même temps. Après dix jours de travaux, les assiégeants furent à même de former régulièrement leur attaque ; à la première apparence d'une brèche, les Français plantèrent leurs échelles et y montèrent avec impétuosité ; mais le nombre l'emporta sur la valeur ; ils furent repoussés. Les Vénitiens furent plus heureux du côté du port : encouragés par les instances et les promesses de leur vieux doge , qui se te-

nait debout sur le pont de sa galère , ils sautèrent sur le rivage, et dressèrent aussitôt leurs échelles. Tout à coup une main inconnue planta sur le rempart l'étendard de Saint-Marc. A cette vue l'enthousiasme des assaillants redoubla ; en un instant ils s'emparèrent de vingt-cinq tours, et eurent recours à l'incendie pour chasser les Grecs du quartier où ils s'étaient établis.

Au milieu de sa victoire, le doge, ayant appris la situation critique des Français, rappela ses troupes et courut au secours de ses alliés ; il les trouva aux prises avec les nombreux bataillons d'Alexis, que la honte et le désespoir avaient déterminé à faire une dernière tentative. Lorsque cet homme sans courage vit la contenance ferme des Latins, il disparut, et, abandonnant lâchement son trône, son épouse et ses sujets, il quitta Byzance à la faveur de l'obscurité. Alors s'opéra une révolution dans cette malheureuse ville, ébranlée par un assaut et dévorée par l'incendie. Isaac fut tiré du cachot où il gémissait privé de la vue, et replacé sur son trône. Au point du jour on suspendit les hostilités, et un ambassadeur vint annoncer aux Latins que le souverain légitime était impatient de leur témoigner sa reconnaissance et d'embrasser son fils ; mais les chefs des croisés, à qui la foi si décriée des Grecs était connue, ne voulurent point relâcher leur otage avant d'avoir obtenu de son père la confirmation des promesses qui leur avaient été faites. Isaac s'engagea sans hésiter et sans délai à les remplir. Aussitôt les barons montèrent à cheval et accompagnèrent l'héritier du trône

jusque dans sou palais; il fut couronné avec son père dans l'église Sainte- Sophie, aux acclamations du peuple et des soldats.

Les princes croisés s'engagèrent à aller camper au delà du golfe pour attendre le printemps, et, afin de ne pas rester dans l'inaction jusqu'à leur départ pour la terre sainte, ils conseillèrent au jeune empereur d'employer ce temps à rétablir son autorité dans les provinces d'Europe et à poursuivre son oncle. Alexis partit avec eux. Après quelques succès, il revint à Constantinople , où sa conduite imprudente lui attira la haine de sa nation. Charmé de la société des Latins et surtout de la gaieté française, il passait sa vie avec eux, oubliant qu'il était empereur. On le lui fît observer^ et, passant tout à coup d'une extrémité à une autre, il déploya une fierté arrogante à l'égard de ses bienfaiteurs et se livra entièrement aux Grecs.

Au nombre des grands qui se distinguaient le plus par leur haine contre les Latins figurait un seigneur de la maison de Ducas, oncle du jeune Alexis, et surnommé Murtzulphe (à cause de l'épaisseur de ses sourcils). Dévoré d'une ambition sans bornes, il usa de son ascendant sur l'esprit de son neveu pour fomenter de nouveaux troubles dont il espérait profiter. Les croisés touchaient au moment qu'ils avaient fixé pour leur départ, et n'étaient pas encore payés des sommes qui leur avaient été promises. Fatigués des délais sans fin qu'on leur opposait de jour en jour , ils envoyèrent auprès des empereurs des députés qui furent très -mal accueillis. Dès ce

moment les hostilités commencèrent. Les Grecs furent à plusieurs reprises battus sur terre et sur mer. Découragé par ces mauvais succès, Alexis songea à se réconcilier avec les Latins. Il leur envoya Murtzulphe, dont les perfides conseils causaient son embarras et ses malheurs, et leur fit dire que c'était le peuple deConstantinople qui leur faisait la guerre et lui refusait les moyens de s'acquitter envers eux; que, pour se les procurer et se mettre lui-même en sûreté, il leur livrerait le château fortifié de Blaquernes. Cette nouvelle, répandue par les soins de Murtzulphe , produisit l'effet qu'il s'était promis. Le peuple, furieux, s'assembla en tumulte autour de l'église Sainte-Sophie, demandant à grands cris qu'on le délivrât d'un vieillard imbécile et d'un traître. On proclam a malgré lui un fantôme d'empereur, Nicolas Canabe, qui fut bientôt abandonné. Murtzulphe, profitant du désordre et du silence de la nuit, courut à l'appartement du jeune Alexis, qu'il réveilla par des cris d'effroi, et, sous prétexte de le sauver, le fit sortir par un escalier dérobé ; des hommes apostés se saisirent du prince et le jetèrent dans un cachot, où il fut étranglé. Isaac, en apprenant cette révolution, mourut de désespoir. Alors Murtzulphe, sans tenir compte de l'élection de Canabe, se fit proclamer par ses partisans (1204).

La mort des empereurs et l'usurpation de Murtzulphe changèrent la nature de la querelle. Les Français et les Vénitiens oubhèrent leurs griefs contre Alexis, et jurèrent de venger sa mort. Desop,

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côté, l'usurpateur se prépara à la guerre avec activité ; cependant, avant de la commencer, il voulut négocier. Quelque répugnance quelesLatinseussent à traiter avec lui, ils écoutèrent ses propositions. On tomba d'accord sur tous les points, excepté sur l'obéissance à l'Église romaine, que l'usurpateur ne voulut jamais jurer, La conférence fut rompue, et l'on se disposa de part et d'autre à une lutte plus décisive. Les croisés, décidés à donner l'assaut et ne doutant pas du succès, réglèrent d'avance les suites de leur conquête pour prévenir tout sujet de querelle.

La ville ne fut attaquée que du côté de la mer. Un premier assaut fut sans succès ; après deux jours de repos, on en livra un second. Il était déjà midi, et les Grecs avaient repoussé toutes les attaques, lorsque le vent, qui soufflait du nord, poussa contre une tour deux navires latins montés par les évoques de Troyes et de Soissons. L'échelle d'un de ces bâtiments atteignit le rempart. Aussitôt deux vaillants hommes, le Français André d'Urboise et le Vénitien Pierre Alberti, s'élancèrent et parvinrent au haut de la tour. La bannière des évêques fut la première plantée sur la muraille, qui fut bientôt couverte de Latins. Au même instant trois portes cédèrent aux coups du bélier, et toute l'armée se précipita dans la ville. Murtzulphe, désespérant de sa cause, se jeta pendant la nuit sur un vaisseau, et s'enfuit vers la Thrace.

Le lendemain, au point du jour, les chefs des croisés abandonnèrent la ville à l'avidité et à la licence d« leurs soldats, en recommandant d'épar-

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gner la vie des vaincus et l'honneur des femmes : recommandation qui ne fut guère écoutée, car des excès de tous les genres signalèrent l'irruption des vainijneurs. Après le partage du butin, on s'occupa du choix d'un souverain ; le respect et la reconnaissance réunirent d'abord tous les suffrages en faveur de D.-indolo, que son grand âge et son patriotisme empêchèrent d'accepter une distinction si honorable. Sur son refus, les électeurs désignèrent Baudouin, comte de Flandre, âgé de trente- deux ans seulement, mais plein de valeur et de piété. Il fat aussitôt élevé sur un bouclier et transporté dans Téglise Sainte -Sophie, où on lui chaussa le cothurne impérial. Le nouveau souverain s'empressa déplacer son empire sous la protection du pontife romain, et Pierre Morosini, élu patriarche de Sainte- Sophie, fut chargé de rétablir l'autorité du saintsiége en Orient.

On procéda ensuite au partage dos provinces. Des possessions furent concédées aux principaux barons , avec des titres inconnus jusqu'alors en Orient : il y eut des ducs, des comtes et des maréchaux. La listes des pays qui échurent aux Vénitiens serait sans fin; nous nous contenterons de citer Lazi, Nicopolis, Héraclée, Andrinople, Fatras, Égine, et toutes les îles depuis Zanthe jusqu'à Corfou ; enfin l'île de Candie, qu'ils acquirent du marquis de Montferrat, et presque le quart des maisons de Constantinople. Après un tel accroissement de puissance, le doge chaussa les brodequins rouges, qui faisaient partie des insignes

de la dignité impériale, et ajouta à ses titres celui de « maître du quart et demi de l'empire romain. » Gomme on le voit, le résultat de cette grande entreprise, dont ils avaient été les promoteurs, fut immense pour les Vénitiens : elle assurait la splendeur de la république, en lui donnant l'empire des mers.

Cependant il restait beaucoup de princes de la famille impériale de Comnèoe, qui ne perdirent point courage après la destruction de leur empire. Un d'eux, Théodore Lascaris, secondé par le sultan d'Iconium, reprit Nicée, et s'établit dans la Bithynie, où il prit le titre d'empereur. D'autres Grecs, en haine de leurs nouveaux maîtres, eurent recours à leurs anciens ennemis, les Bulgares; une révolte éclata dans toutes les provinces en même temps. Baudouin partit aussitôt de Constantinople avec peu de monde , pour aller faire le siège d'Andrinople , dont les rebelles s'étaient emparés; le vieux doge, toujours infatigable, se mit aussi en marche. Les croisés, s'étant laissé entraîner à la poursuite d'un corps de cavalerie ennemie qui fuyait à dessein pour les attirer, furent complètement défaits; Baudouin lui-même tomba entre les mains des Bulgares. Ce malheureux pnnce eut à subir les traitements les plus atroces ; on lui coupa les bras et les jambes, et on le lit mourir en le livrant aux bêtes féroces. Dandolo eut la triste mission de ramener à Constantinople, à travers mille dangers, les débris de l'armée chrétienne ; peu de temps après , il fut atteint d'une maladie mortelle, et termina sa longue

et glorieusecarrière. Onl'enterradansréglise Sainte- Sophie (1205).

Il fallait deux successeurs à Dandolo^, l'un pour exercer le dogat à Venise, l'autre pour représenter la république à Gonstaotinople. Le premier fut Pierre Ziani, fils de l'ancien doge de ce nom, et le second. Marin Zeno, qui reçut le titre de podestat. Le premier soin du nouveau doge fut d'assurer à la république la possession des îles qu'elle venait d'acquérir dans le Levant ; la flotte destinée à cette expédition , enleva d'abord l'île de Gorfou, possédée parles princes normands établis dans la Fouille, jeta des garnisons dans les places de Modon et de Coron, sur la côte du Péloponèse, puis se dirigea vers Candie, dont elle s'empara sans éprouver de résistance. Mais l'aversion des Génois pour les rivaux de leur commerce ne permit pas à la république de jouir paisiblement de sa conquête. A leur instigation, les Candiotes, sous la conduite des comtes de Malte et de Naxos, se révoltèrent. Pendant plus de cinquante ans, ce fut de part et d'autre une suite non interrompue d'eflforts pour repousser la servitude et pour l'établir. Les Candiotes, écrasés par la force, reprenaient les armes dès que leurs oppresseurs avaient disparu. Enfin, pour étoufier cet esprit de révolte , le sénat de Venise décréta la fusion des deux peuples : cinq à six cents familles vénitiennes transportèrent leur résidence sur l'île de Candie, et furent mises en possession de la moitié des terres des révoltés. Cette mesure, contraire aux

lois de la morale et de l'humanité, ne procura qu'un calme momentané.

Il y avait vingt-cinq ans que Pierre Ziani occupait le trône ducal , lorsqu'il fut atteint d'une maladie qui le conduisit au tombeau. Son successeur fut .Jacques Tiepolo. Sous ce règne la république eut à réprimer deux nouvelles insurrections des Candiotes soutenus par Valace, empereur de Nicée : elle envoya au secours de Jean de Brienne, empereur latin de Constantinople, une flotte qui détruisit l'escadre de l'empereur grec ; un de ses concitoyens, Nicolas Querini, se fit le prêteur du souverain de Byzance, en recevant pour gage la sainte couronne d'épines, encore teintedusangdeNotre-Seigneur(l). A cette époque, Venise possédait tant de proviaces exigeant une protection constante, qu'il n'y avait plus de proportion entre la métropole et ses colonies. Il fnt même question d'abantouDer le:s lagunes, et de transporter le siège de la souveraineté dans une des îles de la Méditerranée. Cette mesure, solennellement discutée dans le grand conseil des nobles, ne fut rejetée qu'à une faible majniité. On se burna à envoyer de nouvelles colonies à C;mdie et à Cor fou.

Les luttes des Guelfes et des Gibelins occupaient

(1) Cette précieuse relique, envoyée à Venise par Querini , fat dégagée par le roi de France Louis IX, qui remboursa ia somme qu'elle garantissait. Lorsqu'il l'eut rendue à Tempereur Baudouin, celui-ci lui en fit présent ; le pieux monarque la fit déposer avec plusieurs autres roliques dans l'église de la Sainte-Chapelle à Paris.

alors l'Italie. Le pape, qui soutenait les Guelfes, le parti national, contre les Gibelins, tenant pour l'Empereur, entraîna les Vénitiens dans ce parti. La république arma une flotte qui, sous le commandement de Pierre Tiepolo, fils du doge, alla croiser dans les mers de Naples, et fat obligée de fuir devant la flotte impériale sans avoir combattu. Le jeune Tiepolo, honteux du blâme que lui attira cette retraite, alla se me«re à la tête des Milanais, dont le courage luttait avec opiniâtreté contre le destructeur de leur liberté. Vaincu par un des partisans de Frédéric, il fut fait prisonnier, et paya de sa tète son dévoilement à la cause du saint-siége. Le doge, déjà accablé d'années, ressentit un tel chagrin de la mort si malheureuse de son fils, qu'il résigna le pouvoir : c'était un savant jurisconsulte, qui, avec la coopération de plusieurs hommes de mérite, avait réformé le code de sa patrie ( 1249).

Marin Morosini, successeur de Tiepolo , ne régna que deux ans. Après sa mort, les électeurs firent choix de Reni^,r Zeno, dont le règne fat rempli par une guerre continue de onze ans contre les Génois. Cette guerre, comme nous l'avons vu, prenait sa source dans la jalousie du commerce. Vers 12SG, la haine entre les deux peuples r-cia'a avec plus de violence (pie jamais, au .sujet d'une église qu'ils avaient en commun dans la ville de Saint -Jean d'Acre. Les Génois en réclamaient la possession exclusive ; hs Vénitiens voulaient que les choses restassent comme par le passé. Le pape donna raison à ces derniers. Alors les Génois s'emparèrent

de l'église et chassèrent tous les Vénitiens de la ville. Une telle insulte ne pouvait rester sans vengeance. Venise arma aussitôt treize galères qui forcèrent l'entrée du port de Saint -Jean -d'Acre, et brûlèrent tous les bâtiments ennemis qui s'y trouvaient ; les Génois furent à leur tour chassés de la ville , puis de Tyr, où ils s'étaient réfugiés. Ces hostilités n'étaient que le prélude de combats plus sérieux. Les deux républiques se hâtèrent de consacrer toutes leurs ressources à de nombreux armements. Le 25 juin 1258, leurs flottes, animées d'une ardeur égale, se rencontrèrent entre Tyr et Saint- Jean-d'Acre, et s'attaquèrent avec fureur. Le combat fut long et opiniâtre. La victoire se décida enfin en faveur des Vénitiens. Les Génois perdirent plus de deux mille hommes et vingt galères. Toutefois ces implacables adversaires ne se tinrent pas pour vaincus : la haine qui les animait était si profonde , qu'ils ne craignirent pas de braver l'excommunication du pape pour s'allier avec l'empereur schismatique de Constantiaople Michel Paléologue , qui venait de conquérir le trône de ses ancêtres sur les Latins, et contre lequel Venise soutenait une guerre opiniâtre pour la conservation de ses possessions sur les rives du Bosphore. Pour prix de leurs services, l'empereur abandonna aux Génois l'île de Scio avec le palais appartenant à la colonie vénitienne de Constantinople. Mais la victoire semblait attachée au pavillon de Saint -Marc. La sanglante bataille de Trapani , sur la côte de Sicile, rendit à Venise tous les avantages qu'elle avait

perdus dans le Levant. Les Génois, malgré des prodiges de valeur, virent tous leurs vaisseaux pris, brûlés ou coulés à fond. Michel Paléologue abandonna ses alliés et conclut avec Venise une trêve de cinq ans.

Gênes trouva de nouvelles ressources dans son patriotisme : trois ou quatre campagnes non moins meurtrières que les précédentes laissèrent indécis de quel côté il y avait plus d'animosité ; mais cette espèce de guerre civile entre les deux républiques, à la vue, pour ainsi dire, des Sarrasins, rendait extrêmement critique la situation des fidèles d'Orient. Les princes de la chrétienté crurent donc devoir s'interposer pour faire cesser un tel état de choses. Par la médiation du roi de France Philippe le Hardi, les deux rivales signèrent une trêve de quelques années.

Pour subvenir aux frais d'une guerre longue et ruineuse, le gouvernement vénitien avait eu recours à de nouveaux impôts. La taxe mise sur les farines amena le renchérissement du pain , et par suite le mécontentement de la multitude, peu sensible à la gloire des armes lorsqu'elle a faim. Les murmures dégénérèrent bientôt en une révolte ouverte. Les séditieux se portèrent en foule devant le palais ducal , et demandèrent à grands cris la suppression du nouvel impôt. Le doge voulut les haranguer ; mais sa voix fût couverte par les huées et les menaces. Alors cette popular e se répandit dans toute la ville , attaquant et pillant les maisons des nobles qui lui étaient suspects. Pendant plusieurs jours la confu-

sion fut épouvantable et mit la république en danger. Quelques troupes accourues des garnisons voisines suffirent cependant pour mettre un terme à ces scènes d'anarchie. Le sénat ordonna l'exécution des chefs de Finsurrection. Mais cette révolte dut faire faire à la noblesse de sérieuses réflexions : elle était un indice de la haine que le peuple nourrissait contre elle à cause de ses richesses et de ses privilèges (1268).

Le calme était à peine rendn à Venise , lorsque le doge Renier Zeno mourut. Son règne, assez glorieux du reste, fut signalé par un grand revers pour la chrétienté, la chute du royaume latin de Constantinople. Le successeur de Zeno fut Laurent Tiepolo, qui, dix ans auparavant, avait battu les Génois sur la côte de Syrie. On créa en même temps une charge importante, celle de grand chancelier de la république. Une disette causée par le manque de récolte dans la Sicile et dans la Fouille , d'où Venise tirait ordinairement les grains qui servaient à la consommation de ses nombreux habitants, signala la première année du règne de Laurent Tiepolo. Telle était la jalousie qu'excitait la république chez ses voisins, qu'elle demanda vainement aux villes de Padoue, Tréviseet Ferrare, à partager l'abondance dont elles jouissaient : elle fat obligée de recourir à la Dalmatie , qui fit chèrement payer le peu dont elle pouvait disposer. On créa une magistrature pour prévenir le retour d'un pareil malheur. Afiii de tirer vengeance des mauvais procédés de ses voisins à son égard , Venise conçut

le hardi projet d'établir un droit de navigation dans l'Adriatique, c'est-à-dire d'assujettir tous les vaisseaux qui voudraient naviguer sur cette mer à se soumettre à une vérification et à payer le tribut. La plupart des peuples que cette mesure atteignait firent entendre de justes plaintes contre un pareil abus de la puissance ; ils ne furent pas écoutés et durent se soumettre. Les Bolonais et les Anconitains ayant voulu appuyer leurs réclamations par les armes, il s'en suivit une lutte qui ne servit qu'à mieux établir la supériorité de la république : les deux peuples furent vaincus et forcés de reconnaître les Vénitiens comme les seuls souverains du golfe (1275). Pour constater cette souveraineté, on établit une cérémonie destinée à en perpétuer le souvenir : tous les ans, le jour de l'Ascension, le doge sortait du port de Venise, s'avançait, monté snr une grande galère appelée le Bucentaure et entouré de la iioblesse, jusqu'à l'embouchure du Lido, et là, au milieu des chants du clergé qui l'accompagnait, aux yeux de tous les ambassadeurs étrangers, qui semblaient, par leur présence, reconnaître cette prise de possession, il épousait la mer, en y jetant un anneau d'or et en prononçant ces paroles : « Nous t'épousons, notre mer, pour marque de la véritable et perpétuelle domination que nous avons sur toi. »

La mort de Laurent Tiepolo, arrivée en i'ili, fut suivie d'un interrègne pendant lequel la république adopta plusieurs règlements intérieurs. Par l'un de ces rr glomeiits, qui avaient tous pour but'

d'empêcher les citoyens d'acquérir au dehors du crédit et des richesses, il était défendu aux doges d'épouser ou de faire épouser à leurs fils des femmes étrangères; un autre interdisait l'acceptation de fonctions publiques chez Tétrauger, et un troisième proscrivait la possession d'immeubles hors du territoire de la république.

Le règne de Jacques Contarino, successeur de Laurent Tiepolo, fat marqué par une révolte en latrie, dont le patriarche d'Aquilée était l'instigateur, et par l'acquisition de la ville d'Almissa en Dalmatie, et celle de Cervia en Romagne, première possession de Venise sur la terre ferme d'Italie. Après une administration de six ans, le doge, plus qu'octogénaire et accablé d'infirmités, se démit de ses fonctions. Il fut remplacé par Jean Dandolo, appartenant au parti opi>osé à l'aristocratie (1280). Sous ce nouveau règne, les Vénitiens, ayant refusé de prendre part à la croisade publiée par le pape en faveur du roi de Naples, Charles d'Anjou, virent l'interdit jeté sur leur ville. Cette privation des secours spirituels dura trois ans sans vaincre leur opiniâtreté. Enfin la république se réconcilia avec l'Église. L'étabUssement à Venise du saint office jugeant les crimes d'hérésie suivit cette réconciliation.

Jean Dandolo mourut en 1289; ce fat pendant son administration qu'on frappa pour la première fois à Venise des sequins (1) d'or, monnaie si

(1) Ce nom de sequins vient de Zecca, désignant l'atelier monétaire.

célèbre , qui devint plus tard comme l'histoire de la puissance ducale : le dogn y fut d'abord représenté assis, ensuite debout, enfin à genoux, et recevant des mains de saint Marc l'étendard de la république.

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