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CHAPITRE IV

Nouvelle révolution dans le gouvernement. — Le grand conseil déclaré permanent par Pierre Gradenigo.— Conspiration contre le doge. — Venise excommuniée par le pape. — Conseil des Dix. — Nouvelle guerre contre les Génois. Marino Faliero. — (1289-1355).

L'élection du successeur de Jean Dandolo fut la cause de graves désordres. Le parti populaire s'agita pour faire nommer an candidat de son choix ; mais le système de temporisation adopté par les électeurs donna le temps à cette effervescence de se calmer. Le nouveau doge fut choisi dans la classe des patriciens ; ce fut Pierre Gradenigo, gouverneur de Capo d'Istria, homme d'une capacité éprouvée, plein de courage et de vigueur. Les commencements de ce règne ne furent pas heureux; la république vit le patriarche d'Aquilée, après avoir défait complètement l'armée chargée de défendre Trieste, venir déployer sa bannière devant Venise, sans qu'il lui fût possible d'en tirer vengeance; et;, ce qui lui fut

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encore plus sensible, elle vit ses établissements sur la côte de Syrie complètement détruits par suite de la prise de Ptolémaïs et de la ruioe totale des affaires des chrétiens en Orient (1291).

Cependant la trêve avec Gênes venait d'expirer; la haine des deux républiques, au lieu de s'être calmée, sembla, au contraire, avoir acquis une nouvelle force. De part et d'autre on fit des préparatifs formidables. Les Vénitiens prirent l'offensive; ils allèrent piller et incendier les établissements génois de Péra et de la mer Noire. Alors Lamba Doria vint attaquer les flottes de Venise dans cette même mer dont elle se disait souveraine ; un combat long et opiniâtre se livra près de Gurzola , une des îles de la Dalmatie ; les Vénitiens essuyèrent une défaite telle, que l'histoire en offre peu de pareilles : soixante-cinq de leurs vaisseaux furent brûlés, dix-huit tombèrent au pouvoir du vainqueur, avec sept mille prisonniers, au nombre desquels était le célèbre voyageur Marco Polo ( 1 ) et l'amiral André Dandolo. Ce malheureux général, se voyant conduire à Gènes les mains liées derrière le dos, se brisa le crâne sur le bord de la galère où il était assis , pour dérober à la rivale de sa patrie le cruel plaisir de voir un amiral vénitien vaincu et chargé de chaînes. Dans la campagne suivante, la fortune ne fut pas plus favorable à Venise ; sa flotte fut

(1) Marco Polo, le plus ancien des voyageurs vénitifns, prépara, par ses récits merveilleux sur les pays qu'il avait parcourus en Asie, la découverte du cap de Bonne-Espérance et du nouveau monde.

encore battue devant Gallipoli , à l'entrée des Dardanelles. Enfin, en 1299, les deux républiques, que déchiraient également des divisions intérieures, consentirent, sous la médiation du duc de Milan, à suspendre momentanément leur fureur : elles conclurent une trêve qui devait durer douze ans. Lorsque Venise n'eut plus Gênes à combattre, elle tourna ses armes contre l'empereur grec Andronic Paléologue , qui refusait d'acquitter une somme assez considérable due depuis longtemps à la république. L'amiral Bullet, de l'illustre famille des Justioiani, mit tout à feu et à sang depuis Péra jusqu'à Argyre, massacra impitoyablement les équipages des nombreux vaisseaux qu'il captura, et revint en triomphe à Venise, rapportant la somme que le faible empereur s'était empressé de lui faire compter pour arrêter ses dévastations.

A ces guerres succédèrent des événements bien plus graves et bien plus importants, qui amenèrent une nouvelle révolution dans le gouvernement de Venise. Le grand conseil, qui s'était peu à peu attribué toute l'autorité, avait depuis longtemps conçu le projet de concentrer et de perpétuer le pouvoir dans les principales familles. Pour atteindre ce but , il avait procédé lentement et avec persévérance : il avait d'abord proposé de n'admettre dans son sein que ceux qui y auraient déjà siégé, ou qui seraient parents d'anciens conseillers; ensuite il demanda que le droit d'éligilité fût restreint à ceux qui faisaient partie de l'assemblée depuis quatre ans ; enfin, lorsque Pierre Gradenigo, dont

la fermeté méprisait les clameurs populaires , eut montré sans déguisement sa tendance à l'aristocratie, il fut décrété que le grand conseil serait permanent, et le droit d'y siéger devint héréditaire. Tout ce qui ne faisait pas partie du conseil pour le moment fut ainsi exclu de la souveraine puissance, et rentra dans les rangs du peuple. Les noms des conseillers furent inscrits sur un registre qu'on appela le livre d'or. Dès lors la situation fut nettement tranchée : il y eut la noblesse, investie des honneurs et des privilèges , et la classe populaire, condamnée à obéir. L'aristocratie était fondée.

La conséquence naturelle de celte usurpation de pouvoir fut le mécontentement des familles illustres qui se trouvaient exclues d'un gouvernement qu'elles avaient contribué à fonder. Certains nobles, ne pouvant se résigner à descendre à la condition de sujets lorsqu'ils croyaient avoir des droits égaux au partage de l'autorité, firent éclater hautement leur ressentiment. Marin Bocconico , un de ces hommes audacieux comme il s'en trouve toujours dans les graufles villes à l'époque des révolutions, et qui se prétendent appelés à réprimer tous les abus de l'autorité, profita de cette circonstance pour mettre à exécution le dessein qu'il avait conçu depuis longtemps. Par ses déclamations véhémentes il s'était fait une espèce de popularité : et lorsqu'il eut trouvé des complices, il conspira contre les jours du doge, qu'il regardait comme le plus dangereux ennemi de la liberté de son pays. Son projet était de forcer

les portes da palais ducal pour se saisir de la personne de Gradeuigo ; mais la vigilance du gouvernement fît avorter Tentreprise. Les conjurés, parmi lesquels se trouvaient plusieurs nobles exclus du grand conseil furent arrêtés et peudus le lendemain. Cet exemple rigoureux arrêta momentanément les tentatives des mécontents.

Vers cette époque, Venise s'engagea dans une querelle où elle montra de nouveau qu'elle était toujours prête à tout sacrifier lorsqu'il s'agissait des intérêts de son commerce. Atzon d'Esté , seigneur de Ferrare, était mort en laissant deux concurrents à son autorité, François son fière, et Frisque son fils naturel. Celui-ci, malgré son odieuse conduite envers son père, dont il était accusé d'avoir causé la mort par le poison, obtint la protection des Vénitiens en leur promettant la conservation des franchises et privilèges dont ils jouissaient dans Ferrare. Un corps de troupes de six mille hommes vint as^iéger cette ville, qui tenait pour le frère d'Atzon, et s'en empara, après L'avoir incendiée en grande partie. Frisque n'ayant pu se maintenir sur un trône qu'il n'avait obtenu qu'au prix de la ruine de ses concitoyens, la république ne trouva rien de plus naturel que de s'approprier sa conquête ; mais les Ferrarais ne jugèrent pas de même ; ils s'adressèrent au pape Clément V, qui résidait alors à Avignon , et le supplièrent de les débarrasser de leurs oppresseurs. Clément envoya un de ses nonces pour exhorter les Vénitiens à se désister de leur usurpation. Les remontrancesdu pieux ambassadeur

ne furent point écoutées ; il dut même se hâter de quitter Venise, pour se dérober aux outrages et aux insultes dont il fut accablé par le peuple. A cette nouvelle, le pape fulmina une bulle d'excommunication contre la république, la menaçant de l'interdire si , dans le délai d'un mois , elle n'avait pas évacué Ferrare. Les Vénitiens, décidés à braver les armes spirituelles du saint-s^iége , persistèrent dans leur injuste prétention. Alors la menace pontificale reçut son exécution , tout le territoire de la république fut frappé d'interdiction ; une croisade l'ut prêchée, à la tète de laquelle se placèrent les Florentins, sous le commandement d'un cardinal. Les troupes papales et celles de la république se rencontrèrent à Francollino, près Ferrare. Après un combat meurtrier, les Vénitiens furent complètement défaits et forcés d'abandonner Ferrare , qui se donna à l'Église. Tout le fruit que la république retira de son injustice et de soq obslioation fat de se voir, pour ainsi dire, mise au ban des nations de l'Europe à cause de l'anathème qu'elle avait encouru (1309).

Cependant Gradenigo n'avait pas seulement excité la haine des nobles qu'il avait exclus de toute participation à la souveraine autorité; il était aussi devenu odieux à la multitude, toujours disposée à regarder les dépositaires du pouvoir comme les auteurs de ses soutTrances. Le peuple de Venise lui reprochait les revers essuyés par les armes de la république, l'interdit lancé par le pape, et toutes les calamités publiques qui en avaient été la suite : la

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privation des secours de la religion, la disette, la suspension du commerce. Trois patriciens, Marc Querini , Badoer et Boemont Tiepolo , qui avaient subi plusieurs mortifications de la part du doge, profitèrent de cette fermentation des esprits pour satisfaire leur vengeance. Bientôt tous ceux qui désiraient un nouvel ordre de choses se groupèrent autour de ces chefs illustres. Les conjurés, dans une assemblée secrète, firent Ténumération de leurs forces : il fut reconnu qu'avec l'appui des prolétaires que chacun comptait parmi ses clients , et le secours que Padoue, cette cité toujours jalouse de la prospérité de Venise, promettait d'envoyer, il serait facile d'attaquer le gouvernement à main armée. L'exécution du complot fut fixée au 15 juin 1310. La veille , Badoer se rendit à Padoue pour en amener le renfort promis; tous ceux qui devaient coopérer à cette grande entreprise glissèrent en silence par divers chemins dans les maisons où avaient été déposées les armes dont ils devaient se servir. Querini et Tiepolo , après avoir parcouru les rangs des conjurés en exaltant leur imagination par l'image de tout ce qui exerce le plus d'empire sur les hommes, la gloire, la vengeance, la paix et la liberté, se mirent en marche avant le jour. Arrivés sur la place du Rialto, les mécontents furent assaillis par un orage épouvantable, accompagné de pluie et de tonnerre, qui jeta pour un moment le désordre et la confusion parmi eux. Bientôt ils revinrent de leur frayeur et se mirent en marche. Querini déboucha le premier sur la place Saint-Marc ; mais son éton-

nement fut extrême lorsqu'en arrivant sur cette place il la vit couverte d'hommes armés : ce n'était ni la troupe de Tiepolo, ni celle de Badoer : c'étaient des soldats de Gradenigo, dont la vigilance avait deviné la conspiration, et qui étaient prêts à lui faire face. Aussitôt on en vint aux mains avec toute la fureur qui caractérise les guerres civiles. Après un combat opiniâtre, les conjurés furent défaits, malgré l'arrivée de Badoer à la tête des Padouans. Le premier soin de Gradenigo après sa victoire fut de s'occuper delà punition des conspirateurs. Querini avait été trouvé parmi les morts; Tiepolo s'était réfugié hors du territoire de la répubhque; Badoer, moins heureux, fut saisi et condamné à avoir la tête tranchée ; la corde fît justice de tous les chefs subalternes pris les armes à la main.

Le grand conseil, sous l'impression de l'épouvante que lui avait causée le danger auquel il venait d'échapper, résolut d'assurer sa nouvelle puissance en créant une autorité dictatoriale armée de tous les moyens de force et de rigueur : un conseil de dix nobles fut nommé pour veiller à la sûreté de la république. Ce terrible tribunal, constitué d'abord pour dix jours seulement, atteignit, de prorogation en prorogation, un an d'existence. Sous le prétexte que la tranquillité publique n'était pas suffi-^amment rétablie, il se fit d'abord confirmer pour cinq autres années, puis pour dix ans encore ; mais alors il avait acquis une si grande puissance, il s'était tellement immiscé dans toutes les branches de l'administration, que, malgré l'op-

position du grand conseil, il se déclara lui-même perpétuel (1).

Gradenigo ne survécut que deux mois à son triomphe. Il fat remplacé par Marin Giorgi , vieillard de quatre-vingts ans, qui, pendant un règne de quelques mois seulement , essaya vainement de réprimer la sixième révolte de Zara. Sous l'administration de Jean Soranzo, successeur de Marin Giorgi, la république comprit enfin combien il lui importait de se réconcilier avec le saint-siége. Elle envoya en conséquence Fraoçois Dandolo auprès du pape pour implorer sa grâce. Le souverain pontif se montra louché du repentir des Vénitiens, et leva rexcommimication. Aussitôt après cette réconciliation, le commerce reprit son cours habituel et rouvrit les sources de la prospérité publique. Outre la révolte de Zara, qu'il apaisa sans effusion de sang, Jean Soranzo eut à réprimer une insurrection des Candiotes, toujours impatients du joug de la république. Il mourut en 1327, laissant une réputation de sagesse et de modération qup tous les actes de sa vie avaient confirmée.

(1) Le conseil des Dix, établi seulement pour connaître des crimes de lèse-majesté publique, parvint, à force d'empiétements, à acquérir une autorité sans bornes. On le vit dans plusieurs occasions disposer des emplois publics, décider les questions de paix et de guerre, conclure des traités avec l'étranger, créer des impôts, et casser les délibérations du grand conseil. Cette magistrature soupçonneuse, affranchie de toutes les formalités protectrices des accusés, devait plus tard céder l'autorité à un autre tribunal tiré de son propre sein, et encore plus redoutable.

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François Dandolo, dont les prières avaient désarmé le saint-siége, fut élevé au trône, à la satisfaction générale. Dès le début de ce règne, la guerre recommença avec Gênes. L'escadre vénitienne, commandée par Thomas Viani, fut battue par des forces de beaucoup inférieures aux siennes. L'inexpérience de cet officier fut punie par une détention perpétuelle. La république eut ensuite un démêlé avec le célèbre Martin de la Scala, seigneur de Vérone, protecteur des lettres et des sciences, et dont la cour était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'hommes de talent dans ce siècle peu éclairé. Ce prince, présumant trop de sa puissance, avait formé le projet d'arracher aux Vénitiens le monopole des salines des lagunes qui bordaient son territoire; pour y parvenir, il fît construire un fort à l'embouchure du Pô, et commença des travaux pour la fabrication du sel. En présence de ces actes hostiles, Venise n'hésita pas à soutenir par la force des armes un privilège que sa longue possession lui faisait regarder comme un droit. Elle se ligua avec presque tous les peuples du nord de l'Italie, dont l'agrandissement de la Scala avait provoqué la jalousie. La guerre, entreprise avec animosité, fut poussée avec vigueur. Le seigneur de Vérone, pressé de tous côtés, n'eut, après quatre campagnes malheureuses, d'autre ressource que la paix. Venise la lui accorda, mais à des conditions onéreuses : elle fit raser le fort construit dans les lagunes, s'appropria Trévise et Bassano, et accorda de nombreuses indemnités terri-

toriales à ses alliés. Le prince vaincu, pour témoigner de la sincérité de sa réconciliation, sollicita et obtint l'honneur de voir son nom inscrit sur le fameux livre dor. La conduite de cette guerre avait été confiée à un étranger, Pierre de Rozzi, ancien seigneur de Parme. Cette innovation, qui par la suite se convertit en usage, était très-significative. C'était une preuve que la république se défiait des chefs nationaux, et qu'elle redoutait leur influence sur les armées.

François Dandolo mourut, en 1339, après avoir occupé le trône pendant onze ans. On choisit, pour lui succéder, Barthélémy Gradenigo, qui ne régna que trois ans. Après sa mort, la couronne ducale fut décernée à André Dandolo , un des plus savants hommes de son siècle, recommandable par sa sagesse et sa modération. Sous ce règne, le pape Clément VI, alarmé des progrès que faisaient les Ottomans dans la Grèce et dans l'Asie Mineure, conjura la république de prendre part à la croisade qu'il venait de décréter contre ces ennemis du nom chétien. A la voix du souverain pontife, Venise s'empressa de signaler son zèle pour la cause de la religion. Elle arma une flotte considérable qui , sous la conduite de Pierre Zeno, s'avança pour combattre les infidèles. Zéno était accompagné du légat du pape , des troupes auxiliaires de Chypre et de Rhodes, et du patriarche de Constantinople. Toutes ces forces réunies allèrent attaquer la ville de Smyrne, que son heureuse situation et la beauté de son port avaient rendue la proie des Ottomans, et

s'en emparèrent. Les chefs des croisés ne se contentèrent pas de cette victoire; ils firent débarquer leurs troupes, et, s'étant trop avancés dans le pays, ils donnèrent dans les embuscades des musulmans, qui les taillèrent en pièces. Le légat du pape, Henri d'Asti, patriarche de Jérusalem, et Zeno, tombèrent l'un après l'autre percés de coups. Le légat célébrait la messe, et Zeno assistait au sacrifice, lorsque les Turcs les surprirent (ISiS). Us n'interrompirent point une si sainte action, et joignirent ainsi le sacrifice de leurs vies à celui des autels. Quelques faibles débris de l'armée chrétienne purent à peine regagner les remparts de Smyrne. Après avoir vainement attendu pendant deux ans des secours d'Europe, ils obtinrent du pape la permission de signer une trêve avec les infidèles. Dans cette occasion, les Vénitiens donnèrent une nouvelle preuve de leur habileté et de l'esprit mercantile qui les dominait : ils conclurent avec l'émir d'Ionie un traité de commerce qui ouvrait à leurs vaisseaux tous les ports de l'Asie Mineure, de la Syrie et de rÉu;ypte, leur permettait d'avoir des comptoirs dans ces différents ports, et autorisait le,séjour d'un consul vénitien à Alexandrie.

En 1346, Zara se révolta pour la septième fois. Justiniani assiégea d'abord cette place sans succès ; il se retira devant les troupes du roi de Hongrie, qui s'avançaient pour la délivrer. Marine Faliero, que nous verrons plus tard élevé à la dignité de doge, fut plus heureux : après avoir repoussé les Hongrois

de tous côtés, il força les rebelles à se rendre à discrétion : il usa de sa ■victoire avec la plus noble modération.

Deux grandes calamités publiques signalèrent Tannée 1348: ce fut d'abord un violent tremblement de terre, dont les secousses répétées pendant quinze jours renversèrent plusieurs édifices ; ensuite la peste, apportée par les Génois des bords de la mer Noire en Italie. Ce terrible fléau, décrit par Boccace dans son Décamcron , et connu dans l'bistoire sous le nom de peste de Florence, enleva, dit-on, plus de la moitié de la population de l'Europe. A Venise, il fut si meurtrier, que le grand conseil se trouva réduit de douze cent cinquante patriciens à trois cent quatre-vingts.

Cependant, malgré les ravages de la contagion, l'animosité entre Venise et Gênes subsistait toujours aussi violente que jamais : ces deux villes se haïssaient comme autrefois Carlhage et Rome. Les Vénitiens suivaient attentivement les projets ambitieux de leurs rivaux, qui venaient de fortifier Péra, et d'établir un droit de péage sur tous les vaisseaux qui voudraient pénétrer dans la mer Noire. Bientôt ils apprirent que leurs bâtiments naviguant sur cette mer avaient été capturés ; une telle insulte ne pouvait rester impunie. MarcRuccinio, avec trente-cinq galères, courut à la rencontre de la flotte génoise, et la défit à la hauteur de Caiito, dans TArchipel (1349). La lutte était de nouveau engagée ; il était facile de prévoir qu'elle serait longue. Pour la soutenir avec plus d'avantage, les Vénitiens cherchèrent

(les alliés. Le roi d'Aragon disputait depuis longtemps à Gênes la possession de la Sardaigne et de la Corse ; ils lui proposèrent de s'allier à eux contre cette ville. L'empereur grec Cantacuzène, humilié dans sa propre capitale par les Génois , entra aussi dans l'alliance formée contre ces hardis républicains.

Pendant que ses ennemis se concertaient, Gênes ne restait pas dans l'inaction : un de ses amiraux, avec dix galères, se présenta devant l'île de Négrepont, et prit de vive force sur les Vénitiens la capitale de cette île. Ceux-ci voulurent avoir leur revanche : Nicolas Pisani, un des plus habiles marins de l'époque, joignit sa flotte à celle du roi d'Aragon; mais la campagne n'amena pas d'heureux résultats. L'année suivante (1352), il y eut un combat sanglant dans le canal même du Bosphore. Les Génois, quoique seuls contre trois, furent vainqueurs. Pagano Doria, leur amiral, prit ou brûla quatorze vaisseaux vénitiens, dix aragonais et deux grecs; les autres bâtiments de Cantacuzène s'étaient dérobés au combat par la fuite. Mais Pisani et l'amiral aragonais, animés par le désir de venger leur défaite , suivirent de près Doria ramenant ses vaisseaux victorieux dans sa patrie. Ils l'atteignirent vers le cap de Cagliari , l'attaquèrent avec furie , et le mirent dans une déroute complète ; trente - une galères tombèrent au pouvoir des vainqueurs, qu déshonorèrent leur victoire en jetant à la mer les quatre mille cinq cents prisonniers qu'ils venaient de faire.

Quand la galère de l'amiral , seul débris d'une flotte naguère si belle, rentra dans le port de Gên^s, la consternation fut extrême parmi les habitants. Dans leur désespoir, ces hommes, auparavant &i fiers et si amis de leur liberté, ne trouvèrent de remède à leur malheur que daus la servitude : ils se donnèrent à Jean Visconti, archevêque de Milan, qui régnait sur la plus grande partie du Piémont. Celui-ci, trop circonspect pour s'engager témérairement dans une guerre avec des ennemis aussi redoutables que les Vénitiens, eut recours aux négociatious : il envoya en ambassade auprès de la république le célèbre Pétrarque ; mais ses propositions furent rejetées, et la guerre fut déclarée à Visconti. Pisani, avec trente vaisseaux, alla croieer dans la mer de Gênes. Pagano Doria évita le combat, fit une contre- marche, et pénétra dans l'Adriatique; mais il se retira, n'osant pas tenter une entreprise sérieuse contre une ville comme Venise, et craignant le retour de Pisani. Ces deux grands hommes de mer se rencontrèrent enfin près de Sapienza, petite île située à la pointe de la Morée (ISo-i). Doria prit une revanche éclatante de sa défaite de Cagliari : il tua quatre mille hommes, fit cinq raille huit cent soixante-dix prisonniers, au nombre desquels se trouvait le redoutable Pisani. Venise se hâta alors de traiter avec Visconti: elle consentit à payer à Gênes 200.000 florins, et à interdire l'entrée de la mer Noire aux vaisseaux de ses marchands. Le premier soin des Génois, après avoir obtenu une paix glorieuse pour leurs

armes, fut de se débarrasser du maître qu'ils s'étaient donné.

André Dandolo ne vit point la fin de la guerre contre Gênes. Il était mort, laissant un nom révéré à ses compatriotes (1). Dans l'intervalle qui suivit son décès et l'installation de son successeur, l'organisation du conseil du doge subit de nouvcnnx changements : on en permit l'entrée aux trois présidents de la Quarantie criminelle, et aux six ministres ou juges chargés de la politique exiérieare. Ce conseil, ainsi constitué, prit le titre de Sérénissirae Seigneurie.

Les quarante électeurs dounèreni pour successeur à André Dandolo, Marino Falieio, vieillard de quatre-vingts ans, à qui ses richesses et les emplois qu'il avait déjà exercés assuraient un rang distingué parmi les premiers nobles de Venise. Marino venait de signer la paix avec Gênes et de promettre l'appui de la république au pape Innoceiit III contre les Visconti, sans cesse occupés des moyens d'empêcher le retour de la cour pontificale en Italie, lorsqu'il se laissa entraîner par des préoccupatious fatales qui causèrent sa ruine. Il avait une femme

(1) André Dandolo, que son érudition avait fait rechercher de Pétrarque, éleva le premier monument littéraire de sa patrie : il écrivit en latin une histoire de Venise remarquable par son exactitude et sa simplicité. Le latin était la l:;ngue ordinaire des écrivains italiens de cette époque. Ce ne fut qu'après les brillants essais de Dante, de Pétrarque et de Boccace, qu'on s'enhardit à écrire dans la langue vulgaire.

jeune et belle dont il était jaloux. Un jeune patricien nommé Michel Stenio, qui avait à venger un affront que le doge lui avait fait dans une solennité publique , écrivit sur le dos de son siège , dans le grand conseil, des paroles injurieuses pour son honneur. Cette insulte devint publique. Faliero, ayant découvert son auteur, demanda qu'il lût jugé comme criminel d'État. Le conseil des Dix s'assembla; prenant en considération la jeunesse du coupable, il le condamna à deux mois de prison, et le bannit pour un an de Venise. Cette sentence, trop douce au gré de la colère du doge, alluma toute sa fureur : il fit entendre des plaintes contre les juges. Sur ces entrefaites, le chef des patrons de l'arsenal , Israello Bertuccio , ayant été frappé par un gentilhomme, vint tout ensanglanté demander justice au doge.

« Que voulez-vous que je fasse, répondit celuici, lorsque je ne puis pas obtenir justice pour moi-même ?

— Eh bien! repartit le chef des patrons, pourquoi ne pas nous délivrer de ces nobles insolents? Prêtez -moi votre appui, et bientôt nous serons vengés , et vous serez maître de Venise. »

Faliero, imprudent jusqu'à la démence, l'autorisa à organiser son plan de révolte; mais un certain Beltramo, de Bergame, qui était au service d'un patricien , découvrit le complot et le révéla à son maître; celui-ci convoqua aussitôt le conseil des Dix, les Avogadori, les chefs de la Quarantie criminelle, les officiers de nuit et les cinq juges de

paix. Lorsque tous furent réunis, il leur Gt part de ce qu'il venait d'apprendre. Le premier moment d'étonnement et d'horreur passé, on fit arrêter les principaux conjurés, qui révélèrent que le signal devait être donné par les cloches de Saint -Marc, avec la permission du doge.

Lorsque le conseil des Dix vit que le doge était du nombre des conspirateurs, il résolut de s'associer vingt citoyens des plus recommandables pour délibérer sur le parti qu'il fallait adopter. Ce nouveau conseil fit comparaître devant lui Marino P'aliero, arrêté dans son palais [et encore revêtu des insignes de sa dignité. On lui fit subir un interrogatoire, et il avoua son crime. Le 16 avril 1353, on procéda à son jugement ; on le condamna à avoir la tête tranchée sur le palier de l'escalier des Géants, où les doges prêtaient leur serment en entrant en charge. Le lendemain, les portes du palais étant fermées , il fut exécuté. Son bonnet de doge lui fut ôté lorsqu'il arriva au haut de l'escalier. L'exécution achevée, un membre du conseil des Dix s'avança sur le balcon du palais qui donne sur la place Saint- Marc , et montra au peuple la hacbe toute sanglante, en prononçant ces mots à haute voix : « Le traître a subi son jugement. » Aussitôt les portes s'ouvrirent et la foule se précipita dans le palais pourvoir les restes de l'infortuné Marino. Dans la salle du grand conseil, où se trouvaient les portraits des doges, on mit à la place que devait occuper celui de Faliero un cadre recouvert d'un crêpe , et renfermant cette insrription : « Place de Marino Faliero, décapité

pour ses crimes. » Peu à" jours après, Jean Gradenjgo monta sur le trône encore teint du sang du doge parjure (1).

(IJ Cet épisode de l'histoire de Venise a inspiré deux poètes de nos jours, lord Byi'on et Casimir Delavigne.

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