‹ Histoire de VeniseChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Perte de la Dalmatie. — Les Candiotes domptés. — François Carrare, seigneur de Padoue. — Ligue contre Venise. — Guerre de Chiozza. — Victor Pisani et Charles Zeno. — Nouvelle guerre contre les seigneurs de Padoue. — Accroissement de la puissance vénitienne. — (1335-1418.)

Jean Gradenigo ne régna que quinze mois. Il mourut laissant sa patrie aux prises avec le roi de Hongrie , toujours envieux de la puissance des Vénitiens et cherchant sans cesse à leur susciter des ennemis. Sous le règne de Jean Delfîno, successeur de Jean Gradenigo, celte guerre continua avec désavantage pour la république. Elle se vit contrainte d'implorer la paix, et les conditions qu'on lui dicta furent onéreuses; le doge, en abandonnant les placps de la Dalmatie, promit de renoncer pour toujours au titre de duc de cette province, et s'engagea à tenir constamment vingt-quatre galères à la disposiîion du rot de Hongrie. Le chagrin d'avoir attaché son nom à ce triste traité conduisit le doge au

tombeau. Il mourut, en 4361, au moment où la peste venait de s'étendre de nouveau sur Venise, où elle exerça cependant moins de ravages que celle de 1348.

Les guerres et les malheurs publics avaient épuisé le trésor. Pour le remplir, on eut recours aux lois somptuaires. Ces lois, qui réglaient la table, les habits et les principales dépenses des citoyens de tous les rangs, conservèrent leur empire jusqu'à la fin de la république. Une autre loi, empreinte de la plus grande sagesse, fut aussi rendue vers cette époque : nous voulons parler de celle qui interdisait le commerce aux patriciens : il était assez juste que ceux qui se réservaient exclusivement tous les emplois publics renonçassent au partage des profits de l'industrie. Mais ce règlement ne fut pas toujours rigoureusement observé ; on le vit même, après deux à trois siècles d'existence, tomber tout à fait en désuétude.

Vers l'an 1351, Pétrarque, que nous avons déjà vu ambassadeur de Visconti près la république, vint visiter Venise , qu'il regardait comme la merveille des cités. Pour s'acquitter de l'hospitalité bienveillante qu'il reçut, l'illustre poëte légua sa bibliothèque aux Vénitiens, à la condition que les livres n'en pourraient être jamais ni aliénés ni dispersés, et qu'on lui assignerait un local à l'abri du feu et de l'eau. Le conseil accepta avec reconnaissance cette donation d'un homme dont la plus grande passion était de propager les connaissances humaines. La collection devint le noyau de la biblio-

tbèque de Saint-Marc (1). Ce don du poëte est un témoignage irrécusable qu'il y avait à Venise des hommes capables de l'apprécier, et lave cette ville du reproche d'ignorance que lui adressaient les ennemis de sa gloire et de sa prospérité.

Laurent Celso venait de succéder à Jean Delfino, lorsqu'on apprit qu'une nouvelle insurrection avait éclaté dans l'ile de Candie. Cette fois ce ne furent pas seulement les indigènes, ce fut aussi toute la population vénitienne de l'île qui courut aux armes ; ces anciennes familles, transportées dans la colonie, n'avaient pu sans murmurer se voir exclues de tous les emplois de la métropole ; une taxe qu'on leur imposa pour la réparation du port servit de prétexte à leur soulèvement. Cette scission ne fut pas seulement politique, elle fut aussi religieuse : les révoltés embrassèrent le schisme des Grecs. Plusieurs personnages considérables envoyés successivement par la république pour calmer cette effervescence par la persuasion , échouèrent dans leur entreprise : on ne répondit à leurs exhortations que par des insultes. Il fallut alors avoir recours à la force : on fit partir un armement formidable sous la conduite du Véronais Luchino dal Verme, homme de résolution , qui s'empara de Candie par un coup de main : un grand nombre de rebelles perdirent la vie sur l'échafaud ; les autres cherchèrent un refuge

(1) La bibliothèque de Venise se compose de 650,000 volumes et de 5,000 manuscrits; on y voit avec intérêt la célèbre mappemonde de Frà Mauro, dessinée en 1460, et le précieux manuscrit des lois lombardes.

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dans les montagnes. Deux ans plus tard, sous le règne de Marc Cornaro, ces hommes, vaincus mais non domptés , essayèrent encore de secouer le jong. Cette levée de boucliers fut, comme les précédentes, étouffée dans le sang. Ce fut le dernier effort des Candiotes pour recouvrer leur indépendance. Hors d'état de rien entreprendre, ils durent désormais se résigner à obéir à des maîtres superbes, séparés d'eux par de vastes mers. La nouvelle de leur soumission, transmise à Venise par le provéditeur Lorédaii , y fat reçue avec des transports de joie, et donna lieu à de nombreuses fêtes publiques.

Marc Cornaro eut pour successeur André Contarino, à la volonté duquel on fit violence pour lui faire accepter la couronne, en vertu du nouveau règlement qui statuait que le doge élu ne pourrait refuser d'entrer en charge que du consentement de ses conseillers. On voit par là dans quelle dépendance les deux premiers corps de l'État cherchaient à tenir le doge. A peine l'île de Candie était-elle pacifiée, que Venise eut à s'occuper de la répression d'une autre révolte (1367) survenue à Trieste , où l'étendard de Saint-Marc avait été inis en pièces. Il fallut deux ans d'efforts et le blocus le plus rigoureux pour forcer cette place à capituler. Les chefs de la rébellion furent punis du dernier supplice, et une citadelle formidable, élevée par les vainqueurs, répondit désormais de la fidélité des ïriestins.

A cette époque, Venise avait un voisin non moins

inquiétant dans François Carrare, seigneur de Padoue. Cet homme sans foi, oubliant qu'il ne devait son existence comme prince qu'à la protection des Vénitiens, cherchait par des empiétements continuels à Tt-culer les limites qui séparaient son domaine du territoire de la république. Depuis longtemps Venise lui gardait rancune pour l'appui qu'il avait prêté au roi de Hongrie, et ne différait sa vengeance que parce que sa force armée n'était pas disponible. Poul' conjurer l'orage^ Carrare ne recula devant aucun moyen. A l'aide des intelligences qu'il s'était ménagées, il introduisit dans Venise une foule de ces hommes perdus, toujours prêts à satisfaire la haine de ceux qui les payent : meurtre, incendie, poison, ils avaient ordre de tout employer pour exciter de la confusion et du désordre. Lg conseil des Dix fut heureusement informé de ces odieuses menées. Les émissaires de Carrare furent arrêtés et livrés au supplice avec ses complices, en tète desquels figuraient plusieurs patriciens. Venise ne crut pas devoir retarder davantage la punition du principal coupable. Utie^rtnée, sous lefe ordles de Thaddée Justiniani , envahit le territoire de Padoue. On apprit bientôt que le roi de Hongrie envoy.iit un cot-ps de troupes au secours de son ancietl allié. Justiniani marcha bravement à la rencontre de ces nouveaux ennemis ; mais, hors d'état de tenir tête à des forces numérii^uement supérieures aux siennes, il fut battu et fait prisonnier. Cet échec ne découragea point la république j elle leva de nouvelles . troupes dans les provinces turques, reprit l'ofiensive^.»^,

et battit à son tour les Hongrois , qui , pour éviter leur entière destruction, jugèrent à propos d'abandonner leur allié. François Carrare, réduit à ses propres forces ne voulut pas continuer une lutte désormais inégale : trop heureux d'obtenir la paix, il accepta toutes les conditions que la république voulut lui imposer. Les principales étaient qu'il payerait une contribution de deux cent cinquante mille ducats, et démolirait les forts qu'il avait élevés sur les frontières de la république ; mais la plus humiliante était celle qui l'astreignait à venir en personne ou à envoyer son fils pour demander pardon et jurer fidélité à la république. Cette dernière clause du traité reçut son exécution; pour les autres, elles furent modifiées trois à quatre ans plus tard , par l'intervention du duc d'Autriche , que Carrare était parvenu à gagner à ses intérêts, et qui , après avoir envahi le territoire de la république , la menaçait d'une guerre désastreuse si elle ne se départait de sa rigueur. Ce fut dans la guerre contre le seigneur de Padoue que les Vénitiens firent pour la première fois usage du canon (1376).

iMais Carrare devait être un des ennemis les plus constants de la république. La paix avec le duc d'Autriche était à peine signée, qu'il fit un nouvel appel aux haines et aux ambitions étrangères. Il parvint en peu de temps à former une ligue formidable, contre laquelle Venise, animée de la plus noble des passions , le patriotisme, déploya une énergie digne des peuples les plus célèbres de l'antiquité. Cette ligue se composait des Génois, toujours

prêts, lorsqu'il s'agissait de nuire à leurs rivaux ; du roi de Hongrie, désireux de s'assurer la tranquille possession de la Dalmatie, récemment conquise par lui; du patriarche d'Aquilée, du seigneur de Padoue et de tous les princes riverains de l'Adriatique, qui voulaient s'affranchir delà domination vénitienne sur cette mer. Pour faire face à tant d'ennemis, Venise n'avait qu'un allié : c^était le duc de Milan, qui pouvait disposer de quatre cents lances et de deux mille fantassins. La déclaration de guerre eut lieu en 1378. De part et d'autre, les puissances engagées dans cette lutte, ne pouvant disposer de troupes nationales suffisantes , prirent à leur solde des mercenaires. Sur le continent, les Vénitiens se défendirent avec assez de succès ; mais ce fut sur mer qu'ils déployèrent leurs plus grands efforts. Leur flotte, commandée par Victor Pisani, rencontra pour la première fois la flotte génoise, aux ordres de l'amiral Louis de Fiesque, à l'embouchure du Tibre, près du promontoire d'Antium, où les anciens avaient élevé un temple à la Fortune. Après une mêlée sanglante, que rendit encore plus horrible un orage violent qui dura tout le temps du combat, les Vénitiens furent vainqueurs. Des neuf galères génoises qui avaient pris part à l'action, trois seulement purent se sauver ; mais, au lieu de chercher un refuge dans un port voisin , elles tournèrent la pointe de l'Italie, et entrèrent dans l'Adriatique pour se venger de leur défaite sur le commerce vénitien. Elles formèrent le noyau d'une flotte qui s'éleva bientôt h vingt- deux voiles, et

dont Lucien Doria vint prendre le commandement.

A la vue de l'orage qui la menaçait directeriient , Venise rappela ses vaisseaux alors occupés à expulser les Génois de l'île de Chypre. Charles Zeno eut ordre de quitter le commandement de l^aimée de terre dans le Trévisan pour servir sur mer, et aller protéger le commerce de la république dans la Méditerranée. Victor Pisani, avec vingt-cinq voiles, se porta sur les côtes de la Dalniatie; il s'empara d'abord des ports de Cattaro et de Sebenigo; mais deux attaques dirigées contre Trau furent infructueuses. L^amiral, obéissant aux ordres du sénat, se retira alors dans la rade de Pola, afin de s'opposer aux entreprises de l'ennemi sur la côte d'Istrie. A la fin de mai 1379, Lucien Doria vint le provoquer dans cette station et le forcer au combat. Mal servi par les siens, Pisani, malgré son inirépidité, fut battu : quinze galères et dix -neuf cents prisonniers tombèrent au pouvoir des Génois. L'amiral malheureux fut rappelé ; Venise se montra impitoyable à son égard. Ni son noble caractère, ni ses victoires passées ne purent le protéger contre la clameur générale; il fut jeté dans un cachot et déclaré incapable d'exercer aucune fonction publique pendant cinq ans.

Les Génois poursuivirent leurs succès. Après avoir réuni toutes leurs forces, ils vinrent assiéger la ville de Chiozza, séparée de Venise par un canal de vingtquatre kilomètres seulement. Qu'on juge de l'effroi de celte capitale et de l'agitation qui régna dans les

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esprits, lorsque du haut de leurs maisons les habitiiîjts aperçurent les galères génoises manœuvrer dans les lagunes et sonder les passes ! Un spectacle plus affligeant encore tut celui du pavillon de la république renversé sur les tours de Chiozza, et annonçant que cette ville était au pouvoir des ennemis. Le tocsin de Saint -iMarc ne cessa alors de sonner l'alarme et d'appeler toute la population aux armes. Dans cette extrême détresse, le conseil songea à sauver Venise en demandant la paix : il envoya des négociateurs auprès de l'amiral génois et auprès de François Carrare , qu'il qualifiait d'Altesse, après l'avoir traité jusqu'alors avec le dernier mépris. Les négooiateurs furent reçus avec fierté et arrogance. Pierre Doria répondit à l'offre qu'on lui taisait de lui rendre les prisonniers de sa nation, qu'il saurait bien aller les délivrer lui - même ; et le seigneur de Padoue signifia qu'il n'écouterait aucune proposition avant d'avoir mis un frein dans la boUche des chevaux qui ornaient le portail de Saint-Marc (1).

L'espoir d'obtenir la paix s'étant évanoui , il fallut bien se résigner à courir la chance des combats. Des citoyens de toutes les classes furent employés , les

(1) Ces chevaux, ouvrage des Grecs, selon les uns , et des Romains du temps de Néron, selon les autres, avaient été transportés de Rome à Byzance sous Théodose. Ils en furent enlevés en 1^04 par les Vénitiens, sous les ordres de Dandolo. Vers la fin du siècle iernier, le général Bonaparte les envoya à Paris. Après avoir, pendant plus de quinze ans, servi d'ornement à l'arc de triomphe du Carrousel, ils retournèrent en 1814 à Venise, où ils reprirent leur place à la tribune extérieure de l'église.

uns aux travaux de l'arsenal, les autres aux manœuvres des galères. Mais il fallait un homme pour diriger les efforts et soutenir l'enthousiasme de ces soldats improvisés. Il était plus que douteux que l'ordre qu'on avait expédié à Zeno de revenir sans délai pût lui parvenir. Dans cette anxiété, la multitude, toujours si mobile dans ses afifections, fit entendre le nom de Pisani, et demanda à grands cris que cet amiral, seul capable de sauver la patrie, fût rendu à la liberté et à sa charge. Le conseil des Dix, peu habitué à s'entendre dicter des lois, ne crut cependant pas devoir méconnaître la voix du peuple dans cette circonstance solennelle : le cachot de Pisani fut ouvert.

Dès que ce grand citoyen se vit débarrassé de ses fers, son premier soin avant de quitter sa prison fut de rendre grâces à Dieu pour sa délivrance, et de se préparer par la pénitence et la communion aux honneurs qu'il allait recouvrer. A la nouvelle de sa mise eu liberté, la population entière accourut et le porta en triomphe jusqu'à la porte du conseil, où plusieurs patriciens vinrent le recevoir. Introduit devant la seigneurie, il dit avec noblesse et modestie qu'il ne conservait aucun souvenir du passé, et qu'il s'estimait amplement dédommagé de l'injure qu'il avait reçue par l'honneur que lui faisait la république en lui confiant sa défense. Le doge et les sénateurs l'embrassèrent en pleurant, un décret solennel lui confia le titre de généralissime des forces de mer.

Lorsqu'on vit à la tête de la résistance l'homme

sur qui se réunissaient toutes les espérances, tons les sentiments qui constituent le patriotisme firent explosion. Déterminés à s'ensevelir sous les ruines de la capitale, les Vénitiens de tous les rangs firent les plus généreux sacrifices avec enthousiasme. Le doge et le clergé donnèrent l'exemple : le doge envoya sa vaisselle au trésor, et tous les religieux valides, après avoir engagé leurs revenus, prirent les armes. Les marchands et les artisans ne furent pas les derniers à faire inscrire leurs noms sur la liste des dons volontaires : on vit plusieurs citoyens de ces deux classes fournir individuellement un vaisseau, et se charger de l'entretien de cent, deux cents, et même mille soldats.

Après quatre mois de préparatifs, pendant lesquels Venise était parvenue à armer jusqu'à trente-quatre galères, Pisani conçut le plus hardi projet qui puisse se présenter à l'esprit d'un homme de guerre : il entreprit de bloquer les assiégeants et de forcer la fiotte génoise à se rendre sans la combattre ! il s'agissait pour cela de l'enfermer dans les lagunes, en lui opposant à chacune des issues un obstacle insurmontable. Le moyen qu'il employa fut de couler à fond plusieurs gros bâtiments qu'il joignit l'un à l'autre par une forte estacade ; après quoi faisant le tour des îles, il alla se placer avec des galères en dehors des passes , pour interdire aux ennemis tout espoir de les franchir. Mais les équipages vénitiens se rebutèrent bientôt du pénible service qu'ils étaient obhgés de faire, et du poste dangereux qu'ils occupaient près de Chiozza. Ils étaient

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sur le point d'abandonner les lignes du blocus , lorsque Pisani essaya de les retenir en les haranguant. N'ayant pu y réussir/, il se borna à leur demander une faveur : c'était d'attendre encore quarante-huit heures pour donner à Zeno le teraps d'arriver avec sa flotte : il s'engagea solennellement à lever la station après ce délai, si le secours attendu n'était pas arrivé.

Le 1" janvier 1384, jour fixé au hasard par Pisani, arriva enfin. L'atmosphère s'éclaircit, et tous les regards se fixèrent avidement sur la mer, cherchant à découvrir la flotte qui devait sauver la patrie. Tout à coup dix-huit voiles parurent à l'horizon. Était-ce un renfort pour les Génois? étaientce les vaisseaux de Zeno? Vingt bâtiments légers furent aussitôt envoyés à la découverte. Leur prompt retour dissipa bientôt toutes les inquiétudes : ils avaient reconnu les couleurs de Saint-Marc ; c'était la flotte de Zeno.

A peine arrivé, cet intrépide marin se rendit à bord de la galère ducale pour rendre compte au doge de tout ce qui lui était arrivé depuis son départ de Venise. Le doge lui répondit que tout ce qu'il avait fait était approuvé, et qu'il ne fallait parler que de délivrer la patrie. Le lendemain, Zeno, quoique non encore remis des blessures qu'il avait reçues dans les mers du Levant et sur la côte de Sicile , attaqua une division de Génois, et reçut un coup de flèche qui lui traversa la gorge ; on arracha le fer de sa blessure, et on voulut le descendre à terre pour le soigner : il déclara qu'il ne quitterait pas

son bord, et qu'il ;iUeadrait patiemment la mort sur sa galère. Le 6 janvier, Pisani remporta de son côlé un avantage considéraltle. Pierte Doria fut tué, et remplacé par Napoléon Grimaldi. Celui-ci, se voyant tous les jours de plus en plus resserré par les Vénitiens , voulut modifier le système militaire de son prédécesseur ; P^ui et Zeno redoublèrent alors d'activité, de courage et de prévision. Pendant six mois, ils tinrent la flotte génoise si étroitement bloquée dans le port de Chiozza, que les assiégés, privés d'eau potable, réduits à faire bouillir dans une eau saumâtre de vieux cuirs, leur dernière nourriture, se rendirent à discrétion. Dixneuf galères et quatre mille six cents prisonniers furent le fruit de cette victoire, qui tenait, pour ainsi dire, du prodige.

Venise se montra reconnaissante envers ceux dont les généreux efforts venaient d'assurer son salut. Trente chefs de familles plébéiennes furent admis au grand conseil, et formèrent la souche de plusieurs familles qui lendirent dans la suite leurs noms illustres. Victor Pisani ne survécut pas longtemps à son triomphe : chargé de donner la chasse à une nouvelle flotte génoise, entrée dans l'Adriatique sous les ordres de Mattheo Marulfo, il mourut sur sa capitane, après une courte maladie. Charles Zeno, son digne successeur dans le commandement, essaya vainement de reprendre Zara , et de s'emparer de Marano, place située dans les marais que forment les bouches du Tagliamento. L'état de détresse auquel se trouvaient réduits ses équipages

par suite des longues privations qu'ils avaient endurées, lui faisant redouter une insurrection, il ramena ses vaisseaux devant Venise. Ce retour, qui n'avait point été autorisé, fut le sujet d'une vive altercation entre le sénat et le chef d'escadre; ce ne fut que lorsque le peuple se fut déclaré pour ce dernier qu'il obtint de descendre à terre.

Après tant d'efforts, qui avaient considérablement affaibli les forces des parties belligérantes, on entama enfin des négociations pour la paix. Venise, hors d'état d'élever la voix dans les conférences, n'obtint que des conditions défavorables. La plus dure fut celle qui lui imposait l'obligation de se dessaisir de l'unique possession qui lui restât en terre ferme, la marche Trévisane. Comme elle ne redoutait rien tant que l'agrandissement du seigneur de Padoue, |qui élevait des prétentions sur cette province, elle aima mieux la céder au duc d'Autriche. Elle fut en outre assujettie à payer au roi de Hongrie un tribut annuel de sept mille ducats. Quant aux arrangements avec Gênes, il fut stipulé que chacune des deux républiques garderait les prises qu'elle avait faites, et que, pour éviter tout sujet de discorde, elles renonceraient au commerce de l'embouchure du Tanaïs. Les choses restèrent avec le patriarche d'Aquilée sur le même pied qu'auparavant.

Le doge André Contarino mourut peu de temps après avoir vu la délivrance de sa patrie, dont il avait bien mérité, en partageant, malgré son grand âge, toutes les fatigues de l'expédition contre la flotte

génoise (juin 138:2). La voix publique désignait pour lui succéder le brave Zeno; mais le conclave des électeurs lui préféra Michel Morosini, qui pendant la guerre avait su, par ses spéculations, amasser de grandes richesses. Le nouveau doge ne régna que quatre mois; il mourut de la pesle qui ravagea Venise à cette époque, et fut remplacé par Antoine Renier, sous-gouverneur de Candie.

Carrare n'avait pu voir sans un profond dépit la marche Trévisane passer en des mains étrangères; aussi imagina-t-il toutes sortes de prétextes pour que les troupes qu'il avait dans les diverses forteresses de ce pays ne cédassent la place que le plus tard possible aux soldats du duc d'Autriche. Lorsqu'il n'eut plus de délai à opposer, il proposa de traiter de la vente de la province. Celui-ci, dont les finances étaient épuisées, la lui céda moyennant quatrevingt mille ducats. Les Vénitiens, à qui il importait d'affaiblir par tous les moyens la puissance de leur turbulent voisin, lui suscitèrent d'abord un ennemi auquel ils prêtèrent leur appui : ce fut le seigneur de Vérone, dont les armées furent deux fois battues complètement. Carrare recommença alors ses intrigues dans Venise même, et corrompit dans les conseils de la république plusieurs personnages considérables, qui lui révélaient les secrets du gouvernement. La découverte de ces odieuses manœuvres le détermina à chercher un soutien contre le ressentiment de la république; il s'allia avec Galéas Visconti, seigneur de Milan; mais celui-ci le trompa , et s'empara des États du seigneur de

Vérone (1387). Les Vénitiens recherchèrent al'rs l'alliance du duc de Milan. Un traité fut conclu par lequel les deux parties se partagèrent à l'avance la dépouille du seigneur de Padoue. La guerre contre ce dernier fut poussée avec une extrême vigueur; les Milanais s'emparèrent de Padoue. Peu de temps après, les Vénitiens forcèrent Trévise à se, rendre, et rentrèrent en possession de la marche Trévisane (1388).

Venise était délivrée d'un ennemi irréconciliable ; mais tout lui faisait présumer qu'elle n'aurait pas un voisin moins inquiétant dans Galéas Visconti , dont elle avait eu l'occasion d'apprécier le manque de foi. Elle résolu!, donc de s'en débarrasser en favorisant les eiforts du fils de Carrare pour recouvrer les États de son père. Ce jeune homme, après avoir erré pendant longtemps sans pouvoir trouver un asile, était parvenu à intéresser en sa faveur non -seulement Venise , mais encore l'électeur de Bavière et les républiques de Florence et de Bologne. Avec les secours qu'il en obtint, il surprit Padoue pendant la nuit, en chassa la garnison milanaise, et reprit possession du domaine paternel. Il se rendit ensuite à Venise pour témoigner sa reconnaissance à la Seigneurie, et cimenta ses protestations de dévouement par une alliance offensive et défensive.

Vers cette époque, l'empire d'Orient , envahi de toutes parts par les musulmans, touchait au terme de son existence; il ne fallait plus qu'un souffle pour renverser à jamais le trône de Constantin. A la veille de s'en voir honteusement précipiter, l'em-

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pereur Manuel Paléologue sollicita les secours des princes chrétiens de l'Occident. Le pape Bonifa» e lit publier une croisade à laquelle prirent part la France, la Hongrie, le grand maître de Rhodes, plusieurs princes d'Iialie, et surtout Venise, spépécialement intéressée à empêcher les progrès des Olt.imans, à cause des acquisitions importantes qu'elle avait récemment laites sur hs côtes de l'ancienne Grèce. Dix mille Français , sous les ordres du jeune duc de Nevers, fils du duc de Bourgogne, allèrent se joindre à l'armée hongroise, forte de cent dix mille hommes, tandis qu'une flotte composée de vaisseaux français et vénitiens vint prendre position à l'embouchure du Danube dans la mer Noire, pour être à portée de seconder les opérations de l'armée de terre. Le fameux Bajazet, quatrième sultan des Turcs, qui, dans l'orgueil sauvage que lui inspiraient ses précédentes victoires sur les chrétiens, proclamait qu'il irait bieniôt faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre, s'avança contre les croisés, et les rencontra près de Nicopolis, sur les frontières de la Valachie (1396). Ayant examiné leur contenonce, il reconnut qu'il avait affaire à des hommes pleins d'audace et de présomption; il les attira dans une embuscade, leur laissa d'abord remporter un faible givantage, puis, tomb:mt sur eux avec une impétuosité digne de son surnom (1), il en fît un horrible carnage. Tous les seigneurs français, à l'exception du duc de

(1) Bajazet était surnommé lldérim , qui signifie l'Eclair.

Nevers et du marécbal de Boucicaiilt, tombèrent sous le cimeterre des musulmans. Sigismond , roi de Hongrie, et le grand maître de Rhodes se jetèrent dans une barque qui descendit le Danube, et les transporta à Constantinople. La flotte combinée, instruite par eux de l'issue de cette funeste journée, se hâta de quitter une station où elle ne pouvait être désormais d'aucune utilité, et revint dans la mer d'Italie.

L'empereur grec, pour se délivrer de l'oppression où il se voyait réduit par les armes victorieuses de Bajazet, eut recours à Timour ou Tamerlan, empereur des Tartares-Mongols. Ce barbare, qui après la bataille avait l'horrible habitude d'élever une pyramide avec les têtes de ses ennemis vaincus, saisit avidement l'occasion d'étendre ses conquêtes. Il s'avança contre Bajazet, et lui livra bataille dans les plaines d'Angora (l'ancienne Ancyre), là même où les armées de Pompée et de Mithridate s'étaient rencontrées quinze siècles auparavant. Bajazet ne put tenir contre les troupes innombrables de son adversaire; il fut vaincu et fait prisonnier. Constantinople alors fut, pour quelque temps, délivrée de la crainte des Turcs.

Depuis la guerre de Chiozza, Venise et Gênes avaient eu le temps de réparer leurs pertes. Cet état prospère présageait une nouvelle collision entre les deux rivales. La cause de la rupture fut l'attaque dirigée par le maréchaldeBoucicault, commandant d'une escadre génoise, contre le port de Béryte, sur la côte de Syrie, où les Vénitiens avaient un comp-

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toir considérable. Pour comprendre la présence d'un général français à la tête des forces de la république de Gênes, il faut savoir que ce pays n'existait plus comme puissance indépendante ; il s'était depuis peu donné au roi de France. Le maréchal, dans son ardeur plutôt chevaleresque qu'éclairée, ne distinguait pas les Vénitiens établis en Syrie des infidèles qu'il avait mission de combattre. Charles Zeno, commandant de la flotte vénitienne, demanda vainement réparation de l'insulte de Béryte. Il fallut l'obtenir par la force. Les deux escadres se rencontrèrent sur les côtes de la Morée , près de la rade de Sapienza. Zeno se souvint de l'échec essuyé dans ces parages par les armes de sa patrie, cinquante ans auparavant, et résolut de le venger. Après un combat opiniâtre , les Vénitiens furent vainqueurs. Les Génois, redoutant les suites de plus longues hostilités, se hâtèrent de demander la paix. Ils l'obtinrent en payant une indemnité aux Vénitiens qui avaient été ruinés dans le pillage de Béryte ( 1 403 ).

Le doge Antoine Renier mourut vers la fin du xiv^ siècle, laissant uueréputation d'homme intègre. La condamnation qu'il prononça contre son propre fils pour avoir outragé la femme d'un patricien, témoigne de son austérité et de son respect pour la justice. Sous son règne on augmenta le nombre des règlements qui tendaient à restreindre les prérogatives du doge; quelques Juifs obtinrent l'autorisation de résider à Venise et d'y établir une banque pour prêter à intérêt. Michel Sténo fut choisi pour succéder à Antoine Renier.

Jean Galéas Viscoiiti, duc de Milan, qui aspirait à la gloire de régner sur toute l'Italie, mourut de la peste, le 3 septembre 1403, laissant deux fils en bas âge. Cette mort rendit le courage à Florence et à François Carrare , qui avait résisté avec la valeur la plus héroïque aux envahissements du seigneur de Milan. Lorsqu'il ne s'agit plus que d'attaquer la famille du tyran, Carrare et les Florentins rencontrèrent partout des auxiliaires. Le marquis d'Esté, seigneur de Vérone, dépouillé de ses Étals quelques années auparavant, et le pape leur offrirent leur alliance. Les Vénitiens, qui ne pensaient qu'à se défaire de François Carrare «depuis qu'ils ne redoutaient plus Galéas, se déclarèrent pour les Milanais : ils mirent en campagne une armée de trente mille mercenaires , commandée par Charles Malatesta^, et ayant Zeno pour provéditeur.

Vérone, défendue par un des fils de Carrare,, fut investie, attaquée et prise par le célèbre Jacques del Verme. Padoue fut assiégée par une armée combinée milanaise et vénitienne. Les paysans du Padouan, avec leurs récoltes, leurs meubles, leurs bestiaux et leurs enfants, s'étaient réfugiés dans la place, qui avait été bientôt ravagée par une maladie contagieuse ; Jacques del Verme somma François Carrare de se rendre. 11 allait accepter des conditions honorables, lorsqu'il reçut un avis qui lui annonçait de prochains secours de'la part des Florentins. Sa confiance dans cette promesse fut la cause de sa perte. Les négociations entamées furent rom^ pues , et les assiégeants résolurent de ne pas lui

laisser le temps d'être secouru. Le 2 novembre 1 405 , les Vénitiens donnèrent un assaut général , qui fut vaillamment repoussé. Quinze jours après, des traîtres leur ouvrirent une porte et leur livrèrent la première enceinte. Il restait un second rempart à défendre. François Carrare y appela ses gardes les plus dévoués; mais la fortune ne seconda pas les efforts généreux d'un prince qui défendait pied à pied sa capitale , au milieu des horreurs de la peste et de la famine. Abandonné de tous, Carrare fut contraint de dernander un armistice et un sauf- conduit pour se rendre au camp des provéditeurs de la république et)l^gocier. Se confiant au noble caractère de Galéas de Mantoae , qui commandait le siège, il stipula seulement, en lui remettant la ville, que, dans le cas où les négociations ne réussiraient pas, on la lui rendrait dan^ l'état où il la laissait. Galéas le lui promit sur sa parole de général; mais, peu de temps après, sous un prétexte frivole, des émissaires gagés entrèrent à Padoue en criant : a Vive Saint-Marc 1 Mort aux Carrare 1 » Des hommes de la classe la plus infime applaudirent à ce cri , et introduisirent les troupes vénitiennes, malgré Galéas de Mantoue. En vain Carrare insista pour reatrer dans sa citadelle; il n'était plus temps. Galéas offrit alors de l'accompagner à Venise pour témoigner de sa promesse; mais on neî'écoutapas quand il parla de son engagement ; on se contenta de lui prodiguer des honneurs et d'inscrire son nom sur le livre d'or. Le lendemain de leur arrivée. Carrare et son fils aîné, amenés en présence de la Sei-

gneurie , se jetèrent à geaoux pour implorer la clémence de la république. Dans cette posture, le doge les apostropha en termes amers, et reprocha au père son ingratitude. Carrare garda le silence. On le conduisit avec son fils dans la prison où Jacques Carrare, son second fils, était renfermé depuis la prise de Vérone. Peu de temps après, on nomma une commission de cinq membres pour instruire ce qu'on appelait le procès de la maison de Carrare. Plusieurs avis partagèrent les commissaires. Pour mettre fin aux discussions, le conseil des Dix évoqua l'affaire. Dès ce moment on ne trouve plus de traces de procédure. Le i6 janvier||%)6, on répandit dans la ville que les trois princes venaient de mourir de mort subite ; mais l'opinion publique ne pouvait longtemps prendre le change sur cet accident peu vraisemblable. On connaissait la manière de procéder du plus vindicatif des gouvernements. Ou eut bientôt la certitude que les malheureux prisonniers avaient été étranglés dans leurs cachots. A la suite de cette triple exécution, les Vénitiens prirent possession de Bellune, de Feltre, de Vicence, de Vérone, de Padoue et de Rovigo, c'est-à-dire de tout le pays renfermé entre la Piave, les montagnes, le lac de Garde, le Pô et les lagunes.

Cette atroce procédure fut suivie d'un procès non moins injuste. Charles Zeno avait prêté quatre cents ducats à François Cairai'e dans le temps que ce prince était fugitif. Le reçu du remboursement de cette somme trouvé dans ses papiers servit de pré-

DE VENISE. loi

texte à une accusation odieuse contre le plus Lonnête homme de son siècle. Malgré ses dénégations, qui devaient faire cesser tous les doutes; malgré sa gloire et les services par lui rendus à sa patrie , il fut condamné à deux ans de prison et dépouillé de toutes ses charges , en vertu de la loi qui défendait à tout Vénitien de recevoir d'un prince étranger ni gratification, ni pension, ni salaire.

A peu près vers cette époque , un événement imprévu répandit la joie parmi le peuple de Venise. Le pape Innocent VU étant mort, un cardinal vénitien, Ange Carrario, fut élevé au pontificat, et prit le nom de Grégoire Xil (1106). Cette illustration, nouvelle pour la république , fut accueillie par les applaudissements de tous les citoyens. Mais le trône de Saint-Pierre était alors entouré de dangers et de tribulations : c'était le temps où un schisme déplorable partageait la chrétienté entre plusieurs papes incertains. Grégoire XII fut obligé de déposer la tiare trois ans après l'avoir reçue.

La guerre que les Vénitiens venaient de soutenir sur le continent ne leur avait pas fait négliger leurs intérêts dans le Levant. Ils avaient augmenté kurs établissements sur la presqu'île de l'ancienne Grèce en acquérant Lépante et Patras des légitimes possesseurs de ces villes, qui ne pouvaient plus le;- défendre contre les infidèles. On les vit alors, dominés par la crainte que leur inspirait le voisinage des Turcs, ne pas faire difficulté de conclure un tirtilé avec l'empereur Soliman. Ce prince, moyennant un tribut annuel de 1,600 ducats, s'engagea à \os lais-

ser jouir en paix de tous les pays qui leur étaient soumis (1412).

L'acquisition de Guastalla, Brescello et Casal- Maggiore sur le Pô , des complots à Padoue et à Vérone pour y établir l'autorité des maisons de Carrare et de Scala, le pillage de rétablissement vénitien à Taiia, ail foîid de la mer Noire ; enfin une guerre entreprise contre le roi de Hongrie et terminée à l'avantage de la république, signalèrent les det-nières années du règiie de Michel Sténo. Ce prince mourut pendant que la peste, dont le retour devait être nécessairement fréquetitchez Un peuple en coramunicatioti continuelle avec TOrient, moissonnait de nouveau la population vénitienne. Il fut remplacé par Thomas Mocenigo, alors ambassadeur près le roi de Hongrie (1414).

Arrêtons un moment nos regards sur la carrière tju'avait parcourue Venise depuis l'époque où elle avait été réduite à disputer les passes de ses ports aux vaisseaux de Doria, c'est-à-dirè depuis environ quarante âUs. Sans rivaux sur les mers , parce que la marine de Gênes de pbuvait plus soutenir la conctirreritié , elle avait acquis ou recouvré de nombreuses colonies, et ses usurpations lui avaient asënré là posééfesioh de plusieurs provinces de l'Italie. IMaitresse de Zara, qui était rentrée pour la huitième fois sous son obéissatice; de Gorfou , qui avait secoué le jDug des rois de Sicile pour se donner à elle, elle eut un moment la faculté de joindre à tant de possessions la ville d'Ancône, qui voulait se soustraire à la domination de l'Église; mais le conseil

des Dix, respectant l'autorité papale , refusa d'accéder à la demande des Ancônitains. Les armes de la république éprouvèrent cependant quelques échecs dans le Levant. Le Soudan de Babylone ruina leurs comptoirs à Damas ; les Turcs ravagèrent Tîle de Négrepont, le sultan Mahomet menaça Candie. Pierre Loredan fut envoyé dans l'Archipel avec une tlotte qui portait des troupes de débarquement. Les Turcs commencèrent eux-mêmes les hostilités. Après une longue et sanglante bataille navale , les Vénitiens furent vainqueurs; mais Loredan souilla son triomphe par un système de vengeance digne des nations les plus barbares : il fît passer au fil de l'épée tous les chrétiens qu'il trouva à bord des vaisseaux turcs : c'étaient des Génois, des Catalans, des Sicihens et des Provençaux. Quant aux Candiotes, comme ils étaient sujets de la république, ils furent écartelés, et l'on suspendit leurs membres à la poupe des galères.

Après avoir forcé les Turcs à faire la paix, et obtenu du prince de Morée , toujours elTrayé de l'accrois'îerr.ent de la puissance ottomane, la cession de l'importante ville de Corinthe , Venise tourna ses armes contre le roi de Hongrie, auquel s'était alUé le patriarche d'Aquilée : il s'agissait , comme toujours de la restitution des places de la Dalmatie, vivement sollicitée par la répUbUque, et opiniâtrement refusée par Sigismond. Deux campagnes heureuses pour les armes vénitiennes , et signalées de part et d'autre par d'affreux ravages et d'horribles représailles , assurèrent à la république la posses-

siou du Frioul, du Feltre, de Bellune et de Cataro. L'acquisition de cette dernière forteresse rendait Venise souveraine absolue de l'Adriatique, puisqu'elle en possédait tous les rivages, depuis les bouches du Pô jusqu'àCorfou. En paix alors sur terre et sur mer, elle voulut se contempler dans sa grandeur; elle ordonna un dénombrement de sa population : 11 en résulta qu'elle possédait i90,000 citoyens, et mille nobles possédant depuis 1,000 jusqu'à 70,000 ducats de revenu. Trois mille vaisseaux de commerce, de cent et de deux cents tonneaux, et trois cents gros bâtiments, occupaient 23,000 matelots; quarante-cinq galères étaient montées par 11,000 hommes de débarquement. Son atelier monétaire frappait annuellement en ducats d'or, en pièces d'argent et en sous, la représentation de dix-huit millions de notre monnaie.

L'année l418 vit s'éteindre une des illustrations les plus pures delà république. Charles Zeno, malgré les quarante blessures dont son corps était couvert, avait atteint sa quatre-vingt-quatrième année; il venait même de faire un pèlerinage en terre sainte, digne complément de sa longue et glorieuse carrière, lorsqu'il fut atteint d'une maladie cruelle qui le conduisit au tombeau. Les plus grands honneurs funèbres lui furent rendus. Le doge et le sénat en corps accompagnèrent sa dépouille mortelle, portée à sa dernière demeure par les marins qui avaient servi sous ses ordres. Léonard Justiuiani prononça son oraison funèbre en grec et en latin.

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