CHAPITRE VI
Guerre contre le duc de Milan. — François Carmagnoia. — François Sforza. — Puissance de Venise sur le continent. — Prise de Constantinople par Mahomet IL — Les Unix Foscari. — Établissement des trois inquisiteurs d'Etat. — (1418-1457).
Rassurée contre riuimitié du roi de Hongrie , qu'elle venait de forcer à taire la paix en lui enlevant une partie de ses États, Venise fixa son attention sur les progrès du duc de Milan, et résolut d'y mettre obstacle. Philippe -Marie Visconti était devenu si puissant, que les Florentins, en guerre depuis longtemps avec lui, tremblèrent pour leur indépendance, et proposèrent aux Vénitiens de s'allier à eux contre un ennemi aussi redoutable, cette proposition, combattue par le doge Mocenigo,fat vivement soutenue dans le grand conseil par François Foscari , l'un des say? (juges) et procurateurs, dont l'éloquence ne parvint cependant pas à la faire adopter. Les Florentins, réduits à combattre
seuls leur agresseur, essuyèrent une défaite. Ils renouvelèrent alors leur demande. Mocenigo se montra inflexible ; mais ce grave personnage mourut peu de temps après , laissant le champ libre aux partisans de la guerre. Dès qu'il eut fermé les yeux, une foule de concurrents, eil tête desquels se remarquaient François Foscari et Loredan, le vainqueur des Turcs , se disputèrent son héritage. Foscari l'emporta dans le conclave des électeurs. Son élection au trône ranima les espérances des Florentins; mais malgré l'appui que leur prêtait le nouveau doge, ils virent encore leurs sollicitations rejetées, parce que la Seigneurie hésitait à rompre la convention qui la liait au duc de Milan. Ce ne fut qu'en 1426 qu'ils obtinrent le traité qu'ils demandaient. Le terrible fléau de la peste, contre lequel les Vénitiens eurent encore à se débattre, et la brouillerie survenue avec l'ëhlpëreur dés Turcs au siijet dii port de Saidnique, empêchèrent la république de cbilitiiencer immédiatenieat la guerre : il fallut, pour la décider à une rupture ouverte , l'arrivée dans sa capitale d'un de ces hornmes extraordiiiaires que la fortiiile se plaît à tirer des dernières classes de la société pour les conduii'e au faîte des grandeurs : nous voulons parler du célèbre Garmagnolà, qui, d'abord soldat dans les troupes milanaises, était parvenu par sa bravoure au grade de général, et avait obtenu en récompense de ses services la main de la fille de Viscûuii. Sa halite faveur et son mérite excitèrent la jalousie des courtisans. Devenu suspect à son beau-père, il fut banni, et vint demander un
asile à Venise. Ce héros outragé, admis dans le conseil des Dix, y parla avec tant d'entraînement de Tambition et des vices de l'homme qui s'était montré si ingrat envers lui, que les scrupules de la Seigneurie disparurent : une armée de mercenaires fut levée et placée sous le commandement de l'illustre proscrit.
Venise et Florence ne furent pas seules à se liguer contre un prince qu'on accusait d'aspirer à la souveraineté de l'Italie enlière. Le roi d'Aragon, le duc de Savoie, les seigneurs de Ferrare et de Mantoue, la ville de Sienne et les familles génoises qui n'avaient pas voulu subir le joug qu'il venait d'imposer à leur patrie accédèrent à cette alliance^ Le duc de Milan, ainsi menacé par tous ses voisins, confia la défense de ses États à quatre de ses fameux condottieri (chefs de bandits disciplinés) qui louaient leurs services aux princes italiens : c'était Ange de la Pergola, Nicolas Piccinino, Guido Torelloet François Sforza , fils d'un paysan de Cotignola, dont le nom était destiné à une si grande célébrité (1). Les armées confédérées , qui devaient attaquer ces généraux, se réunirent en Romagne et sur la frontière orientale de la Lombardie. De part et d'autre on se procura une grande quantité de
(1) Ces bandes on compagnies se composaient principalement de cavaliers couverts de fer. La plupart de ces cavaliers étaient des Allemands qui trouvaient leur compte à servir eti Italie, où la multitude des principautés et des factions leur assurait constamment de l'emploi, et où la fertilité du sol leur promettait de grandes richesses.
canons, dont l'usage était encore peu perfectionoé, et qui tirent renoncer à l'emploi du carroccio, grand char vénéré autour duquel la plupart des peuples italiens avaient l'habitude de combattre. Après plusieurs batailles, après la prise de la ville de Brescia par les Vénitiens, les avantages remportés sur Visconti furent tels, qu'il proposa la paix. On la lui accorda; mais il ne tarda pas à la rompre, et reprit les armes en 1427. Ses troupes reçurent un échec désastreux près du village de Macalo, dans le Grémonais. Carmagnola fut vainqueur et fit un grand nombre de prisonniers. A côté des scènes barbares qui caractérisaient le moyen âge, il est consolant d'avoir à placer ici un trait qui fait honneur à l'humanité. Le vainqueur de Macalo rendit la liberté à tous les soldats ennemis qu'il venait de faire prisoaniers, et dont la plupart avaient précédemment servi sous ses ordres. Les commissaires vénitiens, qui suivaient l'armée pour surveiller la conduite d'un chef étranger, regardèrent cette mesure comme imprudente et en firent reproche au général; mais le conseil des Dix n'eu témoigna aucun ressentiment; il redoubla même de prévenance à l'égMrd de Carmagnola , dont il commençait à se défier. Un autre événement affligea les Vénitiens et les Florentins : le duc de Milan était parvenu à détacher de la ligue formée contre lui le roi d'Aragon et le duc de Savoie, en abandonnant au prenjier des places sur la côte de Gènes, et Verceil au second. On fît encore une fois la paix : elle fut signée le 18 avril 1428; les Vénitiens gardèrent les provinces de Brescia et de
Bei'jiame. Carmngnola obtint la reslitation de tous ses biens. Lorsqu'il revint à Venise, le doge, la Seigneurie etun nombreux cortégedepatriciensallèrent au devant de lui et le conduisirent au palais qui lui était destiné. 11 alla ensuite en grande pompe déposer dans l'église Saint -Marc l'étendard que !a république lui avait conGé.
Visconti avait trop à cœur l'humiliation de ses armes et la perte d'une partie de ses États pour ne pas cherchera se venger. Trois ans étaient à peine écoulés depuis la paix, qu'il fut convaincu de fournir secrètement des secours aux Lucquois, alors en guerre avec les Florentins. Cette conduite fut regardée comme une violation de la neutralité qu'il avait promis d'observer. Les mêmes puissances, à l'exception du duc de Savoie, se liguèrent de nouveau contre lui, et les hostilités recommencèrent. Garmagnola fut encore chargé de la direction de cette guerre; mais ce général, plus imprudent que jamais, ne soignait même plus sa réputation militaire. Après avoir essuyé une déroute qui lui coûta plus de deux mille de ses gendarmes, en donnant dans une embuscade que lui avaient dressée les généraux de Visconti , il causa par son inaction la perte de presque toute la flotte vénitienne, qui avait remonté le Pô, et qui lut écrasée près de Pavie par l'escadre milanaise. Il fut dès lors démontré que, s'il ne trahissait pas, il était au moins frappé d'incapacité. Le conseil des Dix, qui ne se contentait pas de renvoyer les généraux de la république lorsqu'ils n'avaient plus sa confiance, chargea Loredan de tenir la flotte
ennemie en échec, et rappela Garmagnola à Venise, sous prétexte de conférer avec lui sur le plan de la campagne prochaine. Arrivé aux portes de la ville, il trouva un cortège de nobles qui l'accompagna jusqu'au palais ducal. Dès qu'il y fut entré , on ferma les portes, et l'on lit dire à ceux qui l'avaient suivi qu'ils pouvaient se retirer parce que sa cohféreiice avec ie doge serait longue. Mais l'infortuné général ne fut pas même admis devant Foscari, qui prétexta une indisposition pour ne pas le recevoir. Garmagnola se disposait alors à retourner chez lui. Comme il traversait la cour du palais, des sbires guidés par un patricien se jetèrent sur lui, et le poussèrent dans un couloir qui conduisait à un cachot. Le 41 avril 1/1:32, amené devant les commissaires du conseil des Dix, dans la chambre des tortures, et appliqué àla question, il ne voulut rien avouer. Vingt-cinq jours après, il fut conduit entre les deux colonnes de la place Saint-Marc, avec un bâillon dans la bouche : un échafaud l'y attendait; sa tête, ombragée par le drapeau de Saint-Marc, qu'il avait si glorieusement défendu , tomba sous trois coups de hache. La nouvelle de ce châtiment inutile fut une victoire pour le duc de Milan ; cependant il ne sut point tirer parti des succès obtenus par ses armes; au lieu de les poursitivre, il accepta des propositions de paix. Venise trouva le moyen d'agrandir son territoire , même après des revers : parle traité qui fat signé au mois d'avril 1433, elle acquit sur la rive gauche de l'Adda quelques districts qui reculaient ses limites jusqu'à trois à quatre myriamètres de Milan : elle
devenait insensiblement puissance prépondérante sur le continent. A la suite de ce traité, François Foscari, qui avait été le plus ardent promoteur de la guerre, voyant que ces expéditions annuelles trouvaient beaucoup d*advefsaires à Venise, voulut se décharger de la responsabilité des événements : il offrit de se démettre de sa dignité. Cette abdication ne fut point acceptée.
La paix, ou plutôt la suspension d'armes, conclue à Ferrare, dura jusqu'en 1437. Pendant ce temps, Visconti, n'osant pas attaquer ouvertement les Vénitiens, s'attacha à leur susciter des embarras : d'abord il poussa le patriarche d'Aquilée à réclamer la restitution de ses États du Frioul, dont il avait été dépossédé par la république. Cette réclamation n'ayant été suivie d'aucun effet, il fit reparaître en Italie le fils de François Carrare H , réfugié en Allemagne depuis trente ans, auquel il fit entrevoir la possibilité de ressaisir la principauté de Padoue. Ce malheureux ne revit sa terre natale que pour être arrêté et conduit à Venise , où le conseil des Dix se hâta de faire disparaître ce dernier rejeton d'une race ennemie.
Ces actes de déloyauté soulevèrent l'indignation des Vénitiens, qui résolurent de s'eù venger par les armes. Ils déclarèrent pour la quatrième fois la guerre à Visconti. Leurs troupes, commandées par François de Gonzague , seigneur de Mantoue, général sans capacité et sans fidélité , furent d'abord battues sur la rive droite de l'Adda par Piccinino, homme de guerre de la plus haute réputation. La
trahison du marquis de Mantoue, la marche hardie de Gatta-Meluta autour du lac de Garde, pour dérober son armée à une perte inévitable, et le siège de la place de Brescia, dont les défenseurs s'immortalisèrent par leur belle résistance, furent les principaux événements de la campagne de 1438. Venise avait perdu les provinces deVicence, de Vérone, deBrescia et de Bergame. Dans cette situation , elle porta ses regards sur François Sforza, fils naturel deTaventurier illustre dont le nom est déjà connu, et qui, après avoir commandé avec éclat les armées milanaises, avait abandonné le service du duc parce qu'il n'avait pas tenu les brillantes promesses qu'il lui avait faites, celle entre autres de la main de sa fille et de cent mille ducats. L'ambition, le désir delà gloire et les oflfres les plus magnifiques déterminèrent Sforza à se charger du commandement de l'armée de la république; le pape, P'iorence et Gènes, qui venait de secouer le joug de Visconti, se réunirent à Venise contre l'ennemi commun.
Sforza commença à inquiéter Piccinino; ensuite il l'attaqua, ravitailla Brescia, et remporta une victoire éclatante près du château de Ten, qui défendait l'entrée d'un défilé sur le hord du lac de Garde. Piccinino , séparé des siens, courait le risque d'être fait prisonnier , lorsqu'il conçut l'audacieux projet de traverser tout le champ de bataille et les postes même des vainqueurs. Par son ordre, un robuste valet allemand le mit dans un sac, le chargea sur ses épaules et le transporta, pendant la nuit qui suivit le combat, sur les bords du lac, où un bateau
le reçut et le conduisit à Peschiera. Le lendemain, à la tête de quelques troupes réunies à la hâte , il escaladait les remparts de Vérone et surprenait cette place, tandis que Sforza le croyait encore errant dans la montagne, et qu'à Venise le bruit des cloches et du canon annonçait pompeusement sa défaite.
Mais Piccinino avait affaire à un rival non moins audacieux que lui. A peine Sforza fut-il instruit de la prise de Vérone, qu'il partit sans se donner le t em ps de prendre des vivres, franchit en trois jours de marche les montagnes couvertes de neige, et arriva sous les murs de Vérone. Cette apparition subite effraya à leur tour les Milanais, qui évacuèrent la place après une faible résistance. Au printemps de 1440, Visconti, espérant éloigner Sforza du théâtre actuel de la guerre , ordonna à Piccinino d'opérer une invasion en Toscane; mais Sforza, qui de prime abord calcula toute la portée d'une pareille faute, se garda bien de l'y suivre. Pendant que son adversaire ravageait la Toscane, il passa l'Oglio, battit l'armce milanaise commandée par le marquis de Mantoue, s'empara de Peschiera, s'assura de la posses-ion du lac de Garde et délivra Brescia ; enfin il était sur le point de franchir FAdda, dernière barrière du Milanais, lorsque Piccinino, rappelé par Philippe - Marie, reparut en deçà des Apennins. L'armée qu'il ramenait étant trop affaiblie pour se mesurer avec les Vénitiens, le duc de Milan ne vit plu:^ de salut que dans la négociation ; il proposa à Sfoiza, dunt il tentait de se rapprocher , de se rendre nié-
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diateur de la paix. Sforzà reçut ses ouvertures, et se rendit à Venise pour en faire part au sénat ; mais il n'en obtint qu'un ordre de retourner à son armée.
Pendant sbn absence, Piccinino avait recruté ses troupes ; quand Sforza reparut à la tête des siens . il trouva son adversaire maître du Crémonais et du Mantouan. Ne prenant conseil que de son courage, il courut aussitôt à sa rencontre, et l'attaqua avec impétuosité. Cette fois la fortune lui fut défavorable; la position dans laquelle Piccinino se trouvait retranché était si avantageuse, qu'il ne put l'y forcer; il franchit alors TOglio, et vint mettre le siégé devant la forte place de Martinengo. A peine était-il établi dans son camp, qu'il se vit enveloppé par l'armée de Piccinino. Il allait succomber et devenir son prisonnier, lorsque Philippe-Marie, par une bizarrerie incompréhensible , lui envoya secrètement un émissaire pour lui déclarer qu'il pardonnait tout, qu'il lui accordait la main de sa fille, avec la ville de Gréîrione pour dot, et qu'il le laissait lemaitre de terminer la guerre aux conditions qu'il jugerait les plus justes. Sforza n'avait point de pouvoir pour traiter; mais il prit sur lui d'entamer des conférences et dérégler des préliminaires, qui eurent l'approbation du sénat vénitien. La paix, signée à Cavriano, rendit pont* un moment le calme à l'Italie, et Sforza devint le gendre de Philippe- Marie (I44i).
C'était toujours au détriment de s:on commerce au delà des mers que la république augmentait ses acquisitions sur le continent. Pendant qu'elle usur-
DE VENISE. M à
pait Ëâvenne sur le jeiiue seigneur île celte principauté'parce qu'il avait favorisé le duc de Milan dans la dernière guerre, des pirates infestaient l'Adriatique ; l'iabsence de flottes coîisiùéràbles sur la côte d'É^ypie avait enhardi le Soudan à chisser les Vénitiens établis dans les ports d'Alexandrie , de Béryte, de Damas, et à confisquer tout ce qu'ils possédaient en Syrie. Toutes ses ressources étant absorbées par la guerre continentale, Venise éîait hors d'état de venger l'injure de ses sujets; elle ne put même fournir que dix galères à la flotte chrétienne chargée de seconder les opérations d'une croisade entreprise en faveur de l'Église grecque, qui s'était réunie à l'Église latine. La sanglante Lataille gagnée pal' le sultan Amurat ouvrit aux inlidèles la route de Gonstantinople, dont la chute était désormais inévitable (14-44).
Après plusieurs alternatives d'union et de ruptures entre le duc de Milan et son gendre , pendant lesquelles on vit Sforzà tour à tour l'entiemi déclaré ou l'allié de son beau-père, tantôt vainqueur, tantôt insulté dans sa ville de Crémone , Philippe-Marie, redoutant les Vénitiens en raison du mal qu'il leur avait fait et de celui qu'il voulait leur faire, forma avec le pape et Alphonse V d'Aragon, roi de Naples, une nouvelle ligue dans laquelle il chercha même à entraîner le roi de France, Charles Vit (1446). Sforza accepta le commandement des troupes chargées de sauver les États de son beau - père. Mais la mort de ce dernier changea la face des événements.
Philippe-Marie était le dernier prince non pas du
nom, mais de, la iiranche des Vi&conti , qui régnaient sur le Milanais depuis cent cinquante -deux ans. A peine eut-il rendu le dernier soupir, qu'une foule de prétendants se disputèrent sa succession. Outre ceux qui étaient désignés dans ses quatre testaments, c'est-à-dire Antoine et Jacques Visconti, ses parents; Blanche, sa fille, femme de François Sforza, et Alphonse d'Aragon, il y avait encore l'empereur Frédéric , qui réclamait le Milanais comme fief de l'Empire; le roi de France, qui soutenait les prétentions de Valentine Visconti , épouse de l'infortuné duc d'Orléans; enfin l'ambitieuse république de Venise, qui mettait en avant le droit de conquête. Mais la ville de Milan conçut la résolution de repousser toutes ces prétentions rivales ; elle arbora l'étendard de l'indépendance et se proclama souveraine de toutes les autres villes de la Lombardie. Le souverain de Crémone, Sforza, résolut de comprimer cette tentative d'émancipation, et se fit l'allié des Milanais en attendant qu'il pût devenir leur maître. Pendant près de deux ans que dura celte alliance, il déploya contre les Vénitiens les plus grands talents militaires : il détruisit leur flotte à Casai -Maggiore, et gagna la célèbre bataille de Caravaggio, qui les força à faire leur paix particulière avec lui. Le traité signé entre les deux parties révéla clairement les intentions de Sforza : il avait pour base le partage des États de la nouvelle république de Milan, et Venise s'engageait à aider Sforza de ses troupes et de ses subsides dans la conquête des provinces qui lui étaient dévolues.
Les iMilanais , irrités de la défection de leur allié et déterminés à se sauver eux-mêmes , essayèrent à leur tour de rompre la ligue formée contre eux ; ils y parvinrent en s'adressant secrètement par leurs ambassadeurs aux Vénitiens, qui, le danger passé, en étaient à regretter les concessions qu'ils avaient faites à Sforza. Us commencèrent par lui signifier avec hauteur de réduire ses prétentions sur le territoire auquel il aspirait. L'âme élevée de Sforza s'indigna d'un pareil langage , et on fut obligé de recourir aux armes (1M9).
Sforza commença aussitôt le blocus de Milan, et consacra toute son habileté à empêcher les Vénitiens d'en approcher. Au bout de deux mois la ville^ réduite aux abois, lui ouvrit ses portes comme au gendre et au successeur du dernier duc. Le 20 mars 1450 il fit son entrée solennelle, accompagné de Blanche Visconti, sa femme, et de ses enfants, et montant son cheval de bataille. Il alla faire sa prière dans la cathédrale, prit sur l'autel la couronne du duc, le sceptre et l'épée, reçut le serment de fidélité de la noblesse et de la commune, et vit bientôt sa cour peuplée d'ambassadeurs.
Cette révolution ne termina pas la guerre. La Seigneurie s'occupa, au contraire , de reformer une ligue contre le nouveau duc de Milan; elle y entraîna le roi de Naples , le duc de Savoie et le marquis de Montferrat. La conduite de la guerre fat confiée à Gentile Leonissa, qui avait fait preuve de talents dans les campagnes précédentes. Sforza , pendant près d'une année, chercha par des ma-
nœuvres habiles à forcer repnemi d'accepter le combat ; il ne put y yéussir : il conçut ç^lors l'idée d'adresser un défi public à Leoqissa (1-452). Un trompette de l'armée milanaise vint présenter aux Vénitiens un gant ensangl?inté avec une lettre qui proposait un combat général entre les deux armées, daus la plaine de Moute-Gbiaro, afin que la victoire prononçât sur le différend. Les Vénitiens acceptèrent la proposition. Au jour marqué, Leonissa conduisit son armée sur les hauteurs de Monte- Chiaro ; Sforza avait déjà rangé la sienoe en bataille; mais, soit circonspection, soit obéissance à un ordre du conseil des Dix , l'armée de Venise ne fît aucuA mouven^eiit.
La guerre continua pendant les années 14.^3 et 1454 avec des succès variés. Le duc de Milan, qui avait obtenu l'alliance du roi de France par l'entremise de Côme de Médicis, duc de Florence, s'empara de la place de Ponte-Vico, que ses auxiliaires livrèrent au pillage. Les deux parties, fatiguées de la guerre, entamèrent enfin des négociations, et la paix fut signée à Lodi le 5 avril 1454. Par ce traité, Venise reconnaissait Sforza comme duc de Milan, et lui abandonnait toutes les places dont il s'était emparé entre l'Adda et l'Oglio ; de son côté, Sforza rendait à la république tout ce qu'il avait conquis dans les provinces de Brescia et de Bergame.
Sforza, affermi sur le trône de Milan, conçut la haute et heureuse pensée de répandre sur la belle Italie , après un siècle de combats, les douceurs de
la paix. Dans ce but, il proposa à Côme de Médicis, qui était capable d'apprécier le bienfait d'une résolution aussi généreuse, déformer une confédération entre tous les États de cette contrée. Médicis embrassa ce projet avec ardeur. Venise, inquiète sur le sort de ses possessions dans le Levant, accéda à des vues qui servaient ses intérêts. Le roi de Naples, les ducs de Savoie et de Modène, en un mot, tous les petits princes de l'Italie donnèrent leur consentement ; et le pape, par sa bénédiction, mit le sceau à cette pacification générale.
La nouvelle d'un événement désastreux pour la chrétienté vint encore enlever tout prétexte à ceux qui auraient eu Tintention de continuer la guerre. Constantinople avait été prise d'assaut par Mahomet II, le 23 mai 4453, malgré les prodiges de valeur du Génois Jean Giustiniani, qui avait sous ses ordres deux mille étrangers enrégimentés, seul secours que le monde chrétien eût fourni à l'ancienne capitale de l'Orient. L'empereur Constantin XII j surnommé Dracosès, après une défense désespérée, avait été égorgé avec quarante mille de ses sujets. Un grand nombre de marchands chrétiens, et surtout vénitiens, qui résidaient à Péra, avaient perdu tousj leurs biens par le pillage, et se trouvaient réduits en captivité. Après une telle catastrophe, nulle prévision ne pouvait calculer où s'arrêteraient les progrès des mahométans, et l'Europe entière semblait menacée de la domination du Croissant. La Seigneurie, consternée de ce désastre, ne vit de ressource que dans une prompte? soumis-
sion au vainqueur. Après avoir payé la rançon de ses sujets, elle conclut avec Mahomet un traité qui , moyennant une redevance annuelle de deux cent trente- six mille ducats, lui accorda la liberté de commerce dans tous les ports de l'empire. Les chrétiens orientaux accoururent en foule en Italie. Venise surtout en reçut un si grand nombre, qu'elle compta un moment dans son sein plus d'étrangers que du sujets de la république.
Venise donna à cette époque, contre son premier magistrat, l'exemple d'une persécution cruelle. Pendant trente -quatre ans que François Foscari avait été à la tête de la république , il s'était montré profond, courageux et inébranlable, et avait communiqué aux conseils son propre caractère. Le conseil des Dix seul , redoublant de défiance envers le chef d'État àiproportion qu'il le voyait plus fort par ses talents et sa popularité , veillait sans cesse sur lui pour le priver de son crédit et de sa gloire. L'occasion se présenta : un des membres du conseil fut assassiné. On accusa de ce crime Jacques Foscari, fils du doge. Après l'avoir soumis plusieurs fois à la torture pour le forcer à un aveu , on l'exila. Transporté à Candie, le malheureux jeune homme demanda inutilement à l'inflexible conseil la faveur de revoir sa patrie ; il n'en reçut aucune réponse. Il écrivit alors à son père pour obtenir au moins un adoucissement à ses peines ; le doge ne put que l'exhorter à respecter sans se plaindre l'arrêt qui l'avait frappé, et à attendre. Quelque temps après, on découvrit le véritable auteur du crime; mais il
n'était pîiis temps, Jacques était mort de douleur sur la terre d'exil. Dès lors François Foscari, accablé d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ni de son âme : il lui fut impossible de remplir aucune des fonctions de sa dignité. A l'instigation de Jacques Loredano, chef du conseil des Dix et héritier de la haine de sa famille contre les Foscari, un inquisiteur d'État, Jérôme Barbarigo, proposa de soumettre le vieux doge à une nouvelle humiliation : il demanda qu'on le déposât. Le conseil des Dix, qui avait refusé par deux fois l'abdication de Foscari, parce que la constitution ne l'autorisait pas à la recevoir, hésita avant de se mettre en contradiction avec ses propres décrets. Les discussions se prolongèrent pendant huit jours. Les ennemis du doge Tayant emporté, on osa lui demander d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus exercer. Le noble vieillard répondit avec fermeté qu'il ne cesserait de remplir les fonctions auxquelles sa patrie l'avait appelé que lorsqu'un ordre des conseils l'y contraindrait. Cet ordre ne se fit pas longtemps attendre : le lendemai n même, une nouvelle délibération du conseil le délia de son serment ducal et lui ordonna de déposer les ornements de sa dignité. Celte sentence lui fut remise par Jacques Loredano. Il ne répondit qu'un mot : « J'obéirai. » Le 30 octobre 1457, Pascal Malipiero fut élu doge par les quarante- un électeurs détinilifs. Foscari n'eut pas du moins l'humiliation de vivre là où il avait régné. En entendant le son des cloches qui annonçaient la nomination de son
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successeur, il éprouva un saisissement et expira le jour même (1).
C'est ici le lieu de placer l'origine de l'institution des trois inquisiteurs d'État. Nous emprunterons à la savante histoire de M. Daru quelques notions concernant ce redoutable tribunal, dont tous les actes é'aient enveloppés d'un si profond mystère. « Le grand coQseil, considérant l'utilité de l'institution permanente du conseil des Dix, et la difficulté de le rassembler dans toutes les circonstances qui exigeaient son intervention, l'autorisa à choisir trois de ses membres pour exercer, sous le titre d'inquisiteurs d É'at, la surveillance et la justice qui lui étaient déléguées à lui-même. La j uridiction de cette magistrature s'étendait sur tous les individus quelconques, nobles, ecclésiastiques ou sujets, sans eu excepter les membres du conseil des Dix. Son pouvoir allait jusqu'à infliger la mort, soit publique, soit secrète, pourvu que les voix des trois membres fussent unanimes. Ils pouvaient disposer des fonds de la caisse des Dix sans avoir à en rendre aucun compte, correspondre avec tous les recteurs, gouverneu rs, généraux de terre et de mer, et leur donner des ordres. Enfin ils étaient autorisés à faire eux-mêmes leurs propres règlements, à les renouveler et à les modifier, selon qu'ils le jugeraient convenable. Ces règlements, contenant cent trois articles, étaient écrits de la main de l'un des inquisiteurs, inconnus
(1) Les malheurs de Foscari ont inspiré à lord Byron une de ses plus belles productions dramatiques.
DE VENISE. m
même à leurs secrétaires,, et serrés dans une cassette doDt l'un des trois membres gardait la clef. Ce tribunal monstrueux, comme on le voit, avait une existence légale : sa durée était permanente, ses membres temporaires, leur pouvoir absolu, leurs formes arbitraires, leurs exécutions secrètes quand ils le jugeaient à propos, et leurs actes ne laissaient aucune trace, pas même celledu sang répandu . On savait que cette terrible magistrature existait sans savoir où elle siégeait, car elle pouvait exercer partout sa juridiction. On lisait des sentences, elles étaient signées d'un secrétaire. Oa voyait des exécutions, elles avaient été ordonnées par une justice invisible. On se sentait exposé à tout moment, dans les relations de la société , dans les épanchements de l'amitié, dans le tumulte des plaisirs, à se trouver en présence de ces hommes redoutables, qui ne dépouillaient jamais leur caractère de juges. Depuis la dernière tête de l'État jusqu'à celle qui portait la couronne ducale, tout était soumis non- seulement au despotisme de ce tribunal, mais à sa surveillance continuelle et à ses réprimandes, toujours effrayantes. »
A cette époque Venise se distinguait entre toutes les villes de l'Italie par les progrès qu'elle avait faits dans les arts. Plusieurs édifices, dont le lazaret peut être regardé comme le plus utile, attestèrent sa magnificence et son goût pour l'architecture. Le marbre remplaça le bois dans la construction des ponts qui traversaient les divers canaux. Plusieurs belles églises et le palais ducal furent décorés des
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pein) .res d'artistes célèbres, entre autres de celles de Gi jiile et de Jean Bellini. Mais un art tout à fait nouv;;au vint ouvrir aux Vénitiens une nouvelle sonrr,-? de gloire et de richesses. L'imprimerie, qui devai; avoir tant et de si grandes conséquences, était '; peine découverte par l'immortel Gutenberg, lorsqie le grand conseil attira à Venise Wendelin de Spire, qui publia ses premières éditions en 1469. Les œuvres des auteurs latins les plus renommés sortirent alors des presses vénitiennes. L'exécution typographique de ces chefs- d'oeuvres de l'antiquité était déjà de beaucoup supérieure aux premiers essais des Allemands. Vingt ans plus tard , Aide Manuce, aussi savant qu'habile, commença ses importants travaux, et perfectionna les procédés de son art ; il fut la tige de plusieurs générations d'imprimeurs éclairés, laborieux et désintéressés (1). Avec le secours de l'imprimerie, la bibliothèque de Saint-Marc prit un grand accroissement : elle s'enrichit aussi de manuscrits précieux que lui donna le cardinal grec Bessarion, l'un des plus savants hommes de son siècle.
(1) Si Venise ne peut revendiquer l'honneur d'avoir découvert l'imprimerie, elle a à se glorifier de l'invention du papier, qui précéda d'un siècle environ celle des caractères typographiques.