CHAPITRE VII
Première guerre contre les Turcs. — Acquisiiion de l'île de Chypre.— Guerre contre Ferdinand d'Aragon, roi de Naples. — Les Français en Italie. — (1457-1497).
La grande révolution opérée en Orient par les victoires de Mahomet II avait effrayé les peuples de l'Occident. Venise surtout trembla pour se.s établissements dans la mer de Grèce, lorsqu'elle vit les diverses principautés avoisinant Gonstantinople tomber sous les coups du terrible conquérant. Dans le but de repousser avec plus d'avantage l'agression (ju'elle prévoyait devoir être bientôt dirigée contre ses possessions, elle jugea à propos de renouveler avec le Soudan d'Egypte, qui redoutait lui-même l'invasion des Turcs dans ses États, le traité de commerce conclu vingt-cinq ans auparavant. La conclusion de ce traité fut le seul acte remarquable de radministraliou de Pascal Malipiero. Il mourut en 1462, et fut remplacé sur le trône ducal par Christophe Moro, originaire de Candie.
Ce n'était pas sans raison que la république avait conçu des craintes sur les intentions pacifiques du conquérant de ConstantinopJe. Un événement imprévu, mais non fortuit peut-être, ne tarda pas à justifier ses prévisions. Un esclave du pacha d'Athènes s'était enfui à Coron, emportant avec lui une somme de cent mille aspres , et avait trouvé asile chez un noble vénitien. Le pacha ayant réclamé son esclave, on refusa de le lui rendre, par la raison qu'il avait embrassé le christianisme. Le pacha de Morée , pour tirer vengeance de ce refus , marcha aussitôt sur Argos, dont il s'empara par la trahison d'un de ces prêtres grecs qui poussaient la passion du schisme jusqu'à préférer la domination des musulmans à celle des Latins (14G3).
A la nouvelle de ces hostilités, "Venise déclara la guerre aux Turcs. Louis Loredano fut nommé capitaine général des forces maritimes, et alla assiéger Argos, qu'il reprit et saccagea sans éprouver trop de résistance. A la prière des Grecs du Pélôponèse et des Albanais insurgés, il releva les fortifications de l'isthme de Corinthe. En deux semaines il fit construire par son armée une muraille en pierres sèches, hante de quatre mètres, s'étendant d'une extrémité de l'isthme à l'autre, sur un espace d'environ huitkilomètres. Les Vénitiensallèrent ensuite assiéger Corinthe ; mais, lorsqu'ils furent ioformés de l'arrivée du begler-beg delà Grèce dans l'isthme, à la tète de plus de quatre-vingt mille hommes, ils le\è['ent précipitamment le siège et se replièrent sur Napoli di Romania, d'où ils repoussèrent la grande
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armée turque qui était venue les y assiéger, après lui avoir fait éprouver une perte de cinq raille hommes. Les Turcs, ayant levé le siège de Napoli di Romania, ravagèrent les environs de Modon et de Coron , qui appartenaient aux A^énitiens, et en emmenèrent cinq cents prisonniers. Ces malheureux furent envoyés au sultan Mahomet, qui saisit cette occasion de faire une expérience en grand de son supplice favori : il les fit tous scier ou couper en deux. Au commencement du printemps suivant (avril 14G-l),les Vénitiens investirent Metelino dans rile de Lesbos; mais l'arrivée de la flotte turque, bien supérieure en nombre à la leur , les foi ça de se retirer. Ils firent ensuite voile pour Gallipoli, remontèrent et redescendirent le canal des Dardanelles, sous les canons des forts, et conquirent les îles d'Imbros, de Thasos et de Samolhrace ; ils s'emparèrent même d'Athènes, qui avait déjà perdu son nom comme sa gloire, car les barbares l'appelaient Sénite; mais ne pouvant la conserver, ils durent l'abandonner de nouveau aux Turcs. C'est à ces courses sur mer que se bornèrent les exploits de la flotte de la république, trop faible pour tenter de plus sérieuses entreprises. Les espérances de la Seigneurie de trouver de puissants alliés dans les princes que le pape Pie II, touché des malheuis des chrétiens d'Orient, a\ait appelés à une nouvelle croisade contre les infidèles, avaient été déçues par la mort subite du souverain pontife. Cette expédition, que le doge CbristopheMoro devait commander en personne , et qui devait avoir un immense dé-
veloppement, fat abandonnée presque immédiatement. La flotte vénitienne reprit la mer, non pour aller à la rencontre des Ottomans, mais pour aller punir les chevaliers de Rhodes d'une insulte qu'ils avaient faite récemment à son pavillon.
Cependant Venise, pour ne pas rester seule exposée à des forces pour lesquelles la fortune s'était si hautement déclarée, chercha des secours partout. N'ayant pu déterminer le roi de Hongrie à éyouser sa querelle, parce que ce prince craignait d'attirer les Turcs de son côté, elle s'adressa au roi du Perse, Ussum-Cassan, et au priuce de Carama- DJe, avec lesquels elle conclut une alliance olTensive et défensive : elle se fît aussi un allié plus intrépide que puissant du fameux Scanderbeg, qui depuis plus de vingt-cinq ans défendait avec une héroïque persévérance le petit royaume d'Épire contre la puissance envahissante des Turcs. Ce prince, désespérant de sauver Groïa, sa capitale, la plaça, avant de mourir, sous la protection de la république. Mahomet, de son côté, instruit des sanglants démêlés qui avaient existé autrefois entre les Vénitiens et François Sforza, duc de Milan, envoya un ambassadeur à ce dernier pour l'engager à rompre avec ses anciens ennemis ; mais Sforza, alTermi sur son trône et couvert de gloire, ne voulant pas d'ailleurs compromettre la tranquillité de ses derniers jours et la paix de l'Italie , son plus bel ouvrage, rejeta noblement les propositions du sultan : il mourut peu de temps après laissant un nom immortel et un Élat florissant.
Pendant que les Turcs parcouraient rEsclavonie, la Carinthie et la Slyrie, où ils se livraient à leur brigandage accoutumé, la flotte vénitienne, sous le commandement de Nicolas Canale , s'empara de plusieurs ports sur les côtes de Thrace et d'Tonie. Les Vénitiens ne commencèrent ces hostilités qu'après avoir tenté vainement d'en venir à un accommodement avec la Porte. Le Juif David, qui avait été envoyé à Gonstantinple afin d'obtenir un saufconduit pour Jean Capello , chargé d'entamer des négociations, ayant été renvoyé avec une réponse insultante, la Seigneurie résolut de continuer la guerre avec la plus grande vigueur. Trois ans se passèrent cependant sans que de part et d'autre on fît autre chose que de commettre d'inutiles ravages.
Au printemps de 1470, Mahomet, voulant enfin porter un coup décisif, fit sortir du port de Constantinople une flotte de cent galères et de deux cents navires ayant abord soixante-dix mille combattants, et vint jeter l'ancre en face de Négrepont, qui appartenait aux Vénitiens. Depuis Xerxès, la mer Egée n'avait pas vu d'armement aussi considérable. Au lieu de chercher à arrêter les mouvements de l'ennemi, Nicolas Canale, attendant des renforts de Candie, resta tranquillement à l'ancre avec trentecinq galères sous l'ile de Salamine; il laissa les Turcs opérer leur débarquement dans l'île et commencer l'attaque contre la ville. Après cinq assauts terribles qui coûtèrent la vie à plus de cinquante mille Ottomans , Mahomet emporta enfin la place, vaillamment défendue par le baile Paul Erizzo. Ce
brave officier résista encore quelques jours dans le château; mais lorsqu'il \it Nicolas Canale rester dans l'inaction malgré ses signaux de détresse, et la garnison qu'il commandait diminuée de six mille hommes, il capitula, sous la condition d'avoir la vie sauve pour lui et pour sos troupes, Mahomet y souscrivit; mais, sacrifiant l'honneur de sa parole à la vengeance qu'il voulait tirer de la mort des siens, il fit périr les débris de la garnison dans les supplices les plus barbares; le malheureux Erizzo fut scié en deux. La nouvelle de ce revers causa à Venise une grande agitation. Tout le monde blâma la lâcheté ou du moins l'irrésolution de Canale. Conduit à Venise chargé de fers, cet homme faible se vit condamné à expier par un exil perpétuel la mort de tant de braves gens qu'il aurait pu sauver par une démonstration hardie.
La crainte de voir les Turcs, maîtres de toute la Grèce, étendre leurs progrès du côté de l'Italie et fermer l'entrée de l'Adriatique, fit naître une ligue à laquelle accédèrent successivement le pape, le roi de Naples, le roi de Milan et la république de Florence. Une flotte de quatre-vingt-cinq voiles, composée de dix-neuf galères du pape, de dix- sept galères de Naples et de quarante -sept galères vénitiennes, sous les ordres de Pierre Mocenigo, parut tout à coup dans l'Archipel. Après avoir échoué dans une attaque contre l'importante forteresse de Satalia, les croisés se dirigèrent sur Smyrne, célèbre non -seulement par son commerce, mais encore par son industrie et ses manufactures.
Celte ville, dépourvue de moyens de défense suffisants, fut enlevée apiès une faillie résislmce. Les Vénitiens la traitèrent à peu près comme les Ottomans avaient coutume de traiter les villes prises d'assaut : Mocenigo la livra aux flammes apiès l'avoir pillée, et paya un ducat d'or chaque tète de Turc que ses solJats lui apportèrent (1-471).
La diversion du roi de Perse ne fut pas d'un grand secours aux Vénitiens. Ce prince, à qui la Seigneurie avait fourni des armes à feu, des munitions et des artilleurs, avait d'abord remporté plusieurs avantages sur les lieutenants de JMahomtt; mais, attaqué à Terdjan parle sultan en personne, il fut défait et contraint de repasser l'Euphrate. Des troubles graves qui dégénérèrent en guerre civile, le rappelèrent bientôt dans ses États.
Lorsque Mahomet n'eut plus rien à craindre du côté de l'Asie, il fit attaquer Scutari, sur la côte d'Albanie. Cette ville, défendue par Antoine Loredano, opposa aux Turcs une résiitance qu'ils n'avaient éprouvée dans aucun des pays qu'ils avaient ravagés jusqu'alors. Après un assaut terrible, qui dura huit heures, ils furent obligés de céder le terrain laissant sept mille morts sur la brèche et dans les fossés : ils se bornèrent alors à investir la place. Cependant, lorsque les vivres manquèrent, les habitants se mutinèrent, et parlèrent de se rendre. Loredano, pour faire face à ce nouveau danger, assembla les séditieux, et leur peignit avec les plus vives 4ouleurs les maux et les horreurs de l'esclavage auxquels ils seraient condamnés si les
Turcs devenaient maîtres de la ville; puis, découvrant sa poitrine : « Que ceux qui ne peuvent supporter la faim, s'écria-t-il, se nourrissent de ma cbair, je la leur abandonne. » Ces paroles produisirirent une profonde impression; on jura de mourir plutôt que de se rendre. Les Turcs se déterminèrent alors à lever le siège {{MA). Pour laver la honte de cette défaite, quinze mille hommes de cavalerie légère qui s'étaient réunis devant Scutari, se mirent en marche avec ordre de ravager la Dalmatie et la Caruiole, d'où ils ramenèrent près de vingt mille prisonniers.
La guerre contre les Turcs traînait en longueur et devenait ruineuse pour la république. Le gouvernement crut devoir entamer de nouvelles négociations avec Constantinople; mais la mauvaise foi du sultan fit bientôt évanouir toutes les espérances de paix. Dès lors Antoine Loredano, le défenseur de Scutari, qui avait le commandement de la Hotte en station à Napoli di Romania, reçut ordre de recommencer les hostilités. Après avoir purgé la mer de la présence des Ottomans, il fit voile pour les côtes de l'Asie Mineure, y opéra plusieurs descentes, et ravagea le pays pendant une partie de l'été. L'année suivante (1477) il força le pacha qui avait investi Lépante avec quarante mille hommes , à lever le siège de cette place. Peu de temps après , il eut encore la gloire de déhvrer la ville de Groïa en Albanie. Mais tandis que son amiial soutenait avec tant d'éclat l'honneur de son pavillon, Venise ellemême fut menacée par une invasion du pacha de
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Bosnie dans le Frioul; le chef musulman passa le Lisonzo au mois d'octobre 1477, tailla en pièces les troupes établies à Gradisca et à Fogliana, et poussa ses ravages jusqu'à la Piave. Les Vénitiens, du haut de leurs tours, purent voir une immense mer de feu rouler ses flots sur les fermes, les forêts, les châteaux et les villes. Le doge se hâta de faire marcher toutes les forces disponibles et toutes les milices des provinces de la Lombardie. Le pacha de Bosnie, effrayé de la témérité de son entreprise et en redoutant les conséquences , repassa le Lisonzo , et eut bientôt évacué entièrement le Frioul ; mais les monceaux de ruines qu'il laissa derrière lui n'attestèrent que trop son passage. Tl laissa en se retirant un autre fléau, la peste, qui pénétra dans la capitale de la république et y exerça d'affreux ravages.
En 1478, Mahomet, qui avait juré de ne se donner de repos que lorsqu'il aurait entièrement chassé les Vénitiens de la Grèce, conduisit lui-même une armée en Albanie. Groïa, cernée depuis plus d'une année, fut obligée de se rendre après avoir consommé toute ses provisions et s'être vue réduite à manger la chair des animaux les plus immondes; ses habitants furent impitoyablement massacrés, malgré la capitulation , qui leur garantissait la vie sauve. Scutari, assiégée par le sultan en personne, soutint des assauts sans nombre, dont un seul dura deux jours et une nuit. Plus de cinquante mille Ottomans périrent au pied de ses murailles. Le provéditeur Antoine Legge, qui la défendait, n'y acquit pas moins de gloire que Loredano. Mahomet, déses-
pérant de l'emporter par la force, se retira la rage dans le cœur et se vengea par d'horribles cruautés sur les viiles.de Grivasto, de Sebenigo et d'Alessio,
Grâce à ces constants efforts, la république obtint enGn la paix, dont elle avait un si pressant besoin; elle fut signée, le 26 janvier 14-79, par le secrétaire d'État Giovanni Dario. Par ce traité elle s'obligea à remettre immédiatement au sultan non-seulement la ville de Scutari, mais encore toutes les places qu'elle avait conquises dans le cours de la guerre, en stipulant toutefois que la garnison de chacune de ces places sortirait librement avec armes et bagages; elle s'engagea en outre à payer à la Sublime Porte , dans l'espace de deux ans, deux cent mille ducats en or pour avoir la liberté de naviguer dans la mer Noire. De son côté, Mabomet consentit à restituer à la république tout ce qu'elle possédait avant la guerre en Albanie , en Morée et en Dalmatie. Lorsqu'il s'agit de mettre le traité à exécution à l'égard de Scutari, Antoine Legge sortit de la place avec quatre cent cinquante hommesetcent cinquante femmes, les seuls qui eussent survécu au siège meurtrier qui venait d'avoir lieu. Pour tout autre peuple que les Ottomans, c'eût été un spectacle attendrissant que de voir ces malheureux emportant les reliques, les vases sacrés et ce qu'ils pouvaient encore posséder, abandonner leur patrie pour aller chercher un asile sur une terre étrangère.
Pendant la longue guerre que nous venons de raconter, plusieurs doges avaient été élevés sur le trône à des intervalles assez rapprochés. Christophe
Moro était mort en 1471 ; il avait été remplacé par Nicolas Trono, vieillard de soixante -quatorze ans, qui avait acquis une fortune considérable à Rhodes, où il avait commercé pendant quinze ans. Celui-ci n'avait régné que vingt mois, et avait eu pour successeur Nicolas Marcello, doge obscur, qui, après une administration de quelques mois , transmit la couronne à Pierre Mocenigo, que nous avons vu commander les flottes de la république dans l'Archipel. Une maladie contractée dans sa dernière campagne conduisit bientôt ce guerrier illustre au tombeau (147C). On élut à sa place André Vendramino, issu de l'une des familles admises au patriciat après la guerre de Chiozza. Vendraraino vit la fin de la guerre contre les Turcs, et mourut de la peste apportée par eux en U79. Son successeur fut Jean Mocenigo, qui occupait le trône à l'époque où nous sommes arrivés.
C'est ici le lieu de rapporter un événement important pour la république : nous voulons parler de l'acquisition qu'elle fit , à cette époque , du petit royaume de Chypre , au fond de la Méditerranée, de cette île fortunée que la fertilité de son climat, l'abondance et la variété de ses productions avaient fait regarder par l'antiquité comme le séjour des délices. Jacques de Lusignan, son dernier roi, qui avait épousé Catherine Cornaro, fille d'un patricien de Venise, était mort laissant sa veuve enceinte et sa couronne convoitée par divers prétendants. Le jeune prince auquel la reiue donna le jour n'ayant pas tardé de suivre son père dans la tombe (1473),
le conseil des Dix déclara que Catherine Cornaro héritait de son fils, etque la république devait hériter de cette reine parce qu'elle avait été adoptée par elle et déclarée /i//e c?e Saint-Marc. Il s'agissait donc de l'empêcher de se remarier pour éviter que les droits d'un second mari ou de nouveaux enfants ne fussent un jour substitués aux prétendus droits de la république. George Cornaro, frère de la reine, fat chargé d'aller en Chypre pour obtenir de sa sœur une renonciation formelle à la couronne. Après une longue résistance et sur les représentations de son frère, qui lui déclara qu'on ne résistait jamais impunément aux volontés du conseil des Dix, la reine se soumit et partit de Nicosie, sa capitale, accompagnée des provéditeurs de la république. Aussitôt les amiraux vénitiens prirent possession de l'île de Chypre. Catherine Cornaro reçut en souveraineté et à titre de dédommagement le château d'Asolo, dans le Trévisan, avec un revenu de huit mille ducats. La nouvelle cour de la reine de Chypre acquit quelque célébrité dans les lettres par les dialogues du poète Bembo , et la princesse oublia les peines et les soucis de la royauté dans les entretiens alors à la mode sur la métaphysique du sentiment. Chypre, dont Venise venait de s'emparer avec si peu de ménagementpour la justice, était un fief relevant du Soudan d'Egypte. Pour jouir de son usurpation, la Seigneurie n'hésita pas à se faire la vassale d'un prince musulman : elle s'engagea à payer au Soudan un tribut annuel, et en reçut l'investiture qu'elle demandait. L'occupation du royaume de
Gbypre produisit une révolution dans les mœurs de la métropole; la jouissance de la mollesse, la facilité d'acquérir des richesses attiraient dans cette île une foule de patriciens, qui rapportaient ensuite dans leur patrie l'habitude de l'indolence et de la dépravation. Cet exemple eut les plus fâcheuses conséquence pour les mœurs de la population en général; les vertus austères des premiers temps de la république disparurent une à une, et la corruption descendit jusque dans les dernières classes du peuple.
Venise, toujours tourmentée de la soif des conquêtes , réunit encore vers cette époque à ses domaines l'île de Veglia, située au fond du golfe de l'Adriatique , d'où le seigneur de Frangipani , qui la possédait, avait été chassé par les habitants révoltés, et Zante, dans la mer Ionienne, que la Porte lui concéda , pour ne pas la voir au pouvoir d'un prince grec qui s'en était emparé. Telle était alors la puissance des Vénitiens au dehors, qu'elle ne pouvait plus s'accroître. Voici d'ailleurs quelles étaient leurs possessions : sur la côte orientale de l'Adriatique, Zara, Spalatro et toutes les îles de la Dalmatie; la côte d'Albanie; dans la mer Ionienne, Zante et Corfou ; en Grèce, Lépaute et Patras; dans la Morée, Modon, Coron, Napoli di Romania et Argos ; enfin le royaume de Chypre et la célèbre et fertile Candie.
Le roi de Naples, Ferdinand d'Aragon, et le pape Sixte IV, formèrent une ligue contre les Médicis, qui , à la faveur des troubles sanglants dont Flo-
rence venait d'être le théâtre, avaient frayé le chemin de la souveraineté à leur famille. Les Vénitiens , dans cette circonstance, se firent les alliés des Florentins; mais, après deux ans de succès balancés (1-479), Laurent de Médicis , en homme habile, désarma par ses actes de soumission le pape et le roi de Naples , et lit alliance avec eux. Le premier soin de la république fut de désunir cette nouvelle confédération, dont elle était exclue et qui semblait la menacer. Dans le but de susciter des embarras à Ferdinand d'Aragon, elle appela en Italie et plaça à la tête de ses armées René de Lorraine , héritier de toutes les prétentions de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples. Bientôt après elle se réconcilia avec Sixte IV, en appuyant le comte d'iraola, neveu du souverain pontife, qui venait de s'emparer de la principauté de Forli ; elle conclut aussitôt avec Rome une alliance qui devait durer vingt-cinq ans ; sa politique sut si bien changer la face des choses, qu'en peu de temps elle se trouva à la tète d'une ligue puissante, au lieu d'avoi r à combattre celle des principaux États de l'Italie.
La guerre était imminente avec Ferdinand d'Aragon. Pour satisfaire sa haine et opérer une diversion puissante dans les forces de son ennemi , la Seigneurie envoya le sénateur Sébastien Gritti à Constantinople, avec ordre d'exciter le Grand Seigneur contre le roi de Naples. Gritti s'acquitta de sa mission avec habileté. L'ambitieux Mahomet adopta avec une sorte d'enthousiasme le conseil qui lui fut donné de ressaisir les villes de la Fouille et de la Calabre qui
avaient appartenu à l'empire d'Orient, et qui avaient été fondées par des colonies grecques. Aussitôt une flotte forte de cent voiles prit la mer, et vint jeter l'ancre dans la baie d'Otrante (juillet 1480). Cette place, n'étant pas en état d'opposer une longue résistance, fut emportée d'assaut. Les excès les plus déplorables signalèrent l'entrée des Turcs dans la ville ; douze mille habitants furent impitoyablement massacrés; les autels furent mis en pièces et foulés aux pieds, les étendards sacrés traînés dans laboue, les images des saints brûlés, l'archevêque, les prêtres et le gouverneur sciés en deux.
Dans un si pressant danger, le roi de Naples fît un appel aux princes de l'Italie : tous y répondirent; Venise seule resta dans l'inaction, sous le prétexte que le traité qu'elle avait conclu avec Mahomet lui prescrivait de garder la plus rigoureuse neutralité. Toutefois la présence des Ottomans en Italie ne lut pas de longue durée : une attaque du roi de Perse nécessita leur prompt rappel, et la mort du sultan dissipa tout à fait les terreurs de Ferdinand. Mais celui-ci ne put pardonner aux Vénitiens leur indifférence pour son désastre ; son indignation fut au comble quand il apprit que c'était à eux qu'il devait l'attribuer. Il jura de s'en venger, et leur suscilaune guerre en Italie : le duc de Ferrare, son gendre, ayant, à son instigation, refusé de remplir quelques conditions assez dures imposées par les précédents traités, la Seigneurie regarda ce refus comme une déclaration do guerre. Le pape approuva le ressentiment des Vénitiens et promit de les secon-
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der. Le roi de Naples , de son côté , envoya des secours à son gendre. Les hostilités commencèrent au mois de mai 1482. L'armée de terre de la république envahit la Polésine de Rovigo, et sa flotte fut envoyée sur les côtes de Naples. Une victoire fut remportée à Velletri sur les troupes napolitaines.
Sixte IV, qui ne voulait pas que la république, non contente d'une juste réparation, abusât du succès, offrit sa médiation aux belligérants, et engagea les Vénitiens à s'y soumettre. Non-seulement la république déclara qu'elle ne renoncerait à aucun de ses avantages , mais elle rappela Tambassadeur qu'elle avait auprès du saint -siège. Le pape, ayant pris l'avis de son consistoire, eut recours à ses armes spirituelles : il lança une bulle d'excommunication (mai 1483). Le conseil des Dix, méconnaissant l'autorité du pape, empêcha que cette bulle ne pénétrât dans les États de Venise. Le sort des combats fut favorable à la république, et elle obligea ses adversaires à lui demander la paix. Elle fut signée le 7 août 1484. Le duc de Ferrare se vit dépouillé de la Polésine de Rovigo.
Venise eut encore quelques démêlés avec le saintsiége au sujet de la collation des bénéfices ecclésiastiques et de la vacance du patriarcat d'Aquilée; mais ces différends durèrent peu.
L'année 1480 vit mourir le doge Jean Mocenigo, qui fut remplacé par le procurateur Marc Barbarigo. Celui-ci, qui était d'un âge fort avancé , ne régna que quelques mois, et eut pour successeur son frère, avec lequel il avait vécu dans une contradic-
tion continuelle. L'établissement d'un troisième tribunal, connu sous le nom deNouvelle-Quarantie civile, suivit de près l'élection du nouveau doge.
Jusqu'ici nous avons vu Venise, procédant avec une merveilleuse intelligence, avec une persévérante activité , atteindre insensiblement le plus haut degré de puissance où un peuple organisé en société puisse parvenir. Maintenant nous allons voir commencer sa période de décroissement. Cette décadence, elle la dut aux événements remarquables qui changèrent, pour ainsi dire, la face du monde vers cette époque : à la tentative hardie de Vasco de Gama, qui ouvrit une nouvelle route vers les Indes orientales en doublant le cap de Bonne -Espérance; à la découverte d'un nouveau continent par l'immortel Colomb, enQn à l'apparition des Français en Italie. Ce dernier événement exerça une influence marquée sur les destinées de Venise en particulier.
En i 493, une ligue qui avait pour but de diminuer l'influence du roi de Naples dans les affaires de la Péninsule, fut conclue entre le pape Alexandre VI, la république de Venise et le duc de Milan. Cette ligue offensive et défensive, à laquelle accédèrent le duc de Ferrare et les Florentins, devait durer vingt-cinq ans. Plusieurs des princes signataires du traité, entre autres Louis Sforza, surnommé le More, qui avait l'intention d'usurper le trône de Milan sur son neveu, conçurent le projet d'attirer les Français au delà des Alpes. Ils engagèrent Charles VIII à faire valoir sur le royaume de Naples les droits prétendus de la maison d'Anjou, qui avaient
ut HISTOIRE
été légués aux rois de France par le comte du Maine, héritier du roi René ; ils lui promirent même de le seconder dans son entreprise. Le jeune roi, son conseil et ses courtisans accueillirent vivement les propositions des émissaires italiens. L'imagination chevaleresque du monarque ne s'en tint pas à la conquête de Naples, il rêvait aussi l'expulsion des Turcs de l'Europe et la prise de Constantinople. Vaiûement Ferdinand proposa de reconnaître la suzeraineté du roi de France, de lui payer tribut, de lui donner passage pour la croisade qu'il méditait ; vainement le pape fit des représentations ; vainement Pierre de Médicis s'allia avec le roi de Naples : la guerre fut résolue ( 1-494). Charles VIII partit de Vienne en Dauphiné, le 25 août 1494, à la tête d'une armée formidable (1 ) , marcha sur les villes de Turin et de Luze, où il fut reçu avec de grandes fêtes, et traversa le Milanais. A Pavie, il commença à entrer en défiance des mœurs et des intrigues italiennes; les Vénitiens et Louis le More, qui venait de consommer son usurpation en se débarrassant de son neveu par le poison, ne cherchèrent plus qu'à lui susciter des embarras; ils conseillèrent aux Florentins de se défendre ; mais Pierre de Médicis , à l'approche de l'armée qui descendait l'Apennin, perdit tout à fait la tête : il courut au-devant des
(1) Cette armée, modèle des troupes modernes pour les armes, les costumes et l'ordre de bataille, se composait de plus de soixante mille hommes de pied et de trente-cinq à quarante mille chevaux.
Français et implora leur protection. Ua cri d'indignatioQ s'éleva à Florence contre tant de lâcheté, et au retour de Pierre la révolte éclata. 11 s'enfuit à Venise, d'où il n'osa sortir, craignant plus les vengeances secrètes de son pays qu'il ne comptait sur l'appui du roi de France.
Charles entra à Florence en conquérant, et avec unappareilsi terrible, que les habitants, un moment eCTrayés, l'accueillirent avec acclamation. Revenue de sa stupeur, la république demanda à traiter. Charles voulut parler en maître : il dicta des conditions si dures, que la fierté des commissaires florentins s'en indigna; ils s'écrièrent : « Eh bien ! sonnez vos trompettes; nous allons sonner nos cloches. » Cette fermeté détermina le roi à se montrer moins intraitable; Florence rentra dans l'alliance de la France moyennant un tribut de 120,000 ducats.
Charles se remit en marche et se dirigea sur Rome. Cette ville, menacée par soixante mille hommes qui avaient de bons capitaines, ne pouvait songer à se défendre. Alexandre VI essaya d'abord d'arrêter les Français par des négociations; mais lorsque Charles et son conseil lui eurent promis de respecter son autorité, il leur laissa libre l'entrée de sa capitale et se retira dans le château Siint-Ange. Le roi lit son entrée dans Rome <c en bel et furieux ordre de bataille, dit Brantôme, marchant la lance sur la cuisse, comme s'il eût voulu aller à la charge. » Un mois se passa en pourparlers avec le souverain pontife ; enfin le pape fut contraint de promettre de donner l'investiture de Naples à Charles, de lui livrer trois
forteresses et la personne de Djem ou Zizim, frère du sultan Bajazet, qui, après avoir disputé le trône à celui-ci, s'était enfui en Europe.
Bientôt Charles s'avança vers Naples. Alphonse II, nouveau roi de ce pays, qui avait contre lui la noblesse et le peuple, donna au monde l'exemple d'une lâcheté nouvelle. A l'approche des Français il abdiqua en faveur de sou fils Ferdinand, et s'enfuit secrètement à Messine, où il mourut. Ferdinand, malgré son activité, ne put rétablir les affaires que son père avait laissées désespérées. Abandonné bientôt des Napohtains, il se retira dans la petite île d'Ischia, située à quelque distance de Naples.
Charles, maître du royaume et arbitre de l'Italie, entra en triomphe à Naples sans avoir presque combattu (1495). La population le reçut avec des transports de joie, et le salua comme un libérateur et un souverain légitime. Son premier soin fut de se faire couronner et de prendre les titres d'auguste et d'empereur; mais pendant qu'il s'abandonnait à l'enivrement de ses succès, presque toute l'Europe travaillait à lui faire perdre la couronne qu'il venait de conquérir. Venise n'avait pu voir sans effroi la révolution qui établissait en Italie une puissance supérieure à la sienne. D'ailleurs cette république , constamment occupée de ses intérêts particuliers, espérait obtenir la cession des ports de la Fouille pour prix des secours qu'elle fournirait à la maison d'Aragon, et se voir ainsi maîtresse des deux rives de l'Adriatique. Elle accueillit les plaintes de tous les ennemis de la domination française. Le
pape, le duc de Milan, l'empereur Maximiliou, les souverains d'Espagne, Ferdinand et Isabelle, envoyèrent des ambassadeurs à la Seigneurie. Après des négociations tenues le plus secrètement possible , toutes ces puissances signèrent une ligue déleucive , par laquelle elles s'engageaient à entretenir trente- quatre mille chevaux et vingt mille fantassins. Charles n'avait pas prévu cette coalition, et lorsqu'il en fut prévenu par Commiues, ^on ambassadeur à Venise, il se détermina aussitôt à repartir pour la France. Tel fut son mépris pour les Napolitains, qu'il ne laissa que quatre à cinq mille Français, sous les ordres du comte de Montpeusier, prince du sang, pour conserver sa conquête.
Dans sa rt^traite, auprès de Plaisance, vers le village de Fornovo, que nous nomirions Fornoue, il rencontra l'armée des confédérés, forte d'environ trente-quatre mille hommes. Il n'en avait que sept mille à leur opposer. On put voir alors ce qu'il eût fait dans cette expédition, si la prudence avait Sfcondé son courage. A peine eut-il apeicu l'ennemi, qu'il se précipita sur lui à la tête de sa noblesse. La mêlée ne dura qu'une demi-heure. Les Italiens ne tinrent pas longtemps devant la furie française. Ils furent (aillés en pièces et poursuivis jusque dans leur camp, laissant près de quatre mille moits sur le champ de bataille. Les Français ne perdirent que deux cents hommes. Les Vénitiens comptèrent pour une victoire d'dTOÎr, dans ce com-
bat, pillé les bagages de Cbarles, qui les avait ahaiidonués pour ne pas ralentir sa marche. La tente royale fut portée à Venise, où elle excita des transports de joie.
Charles ne sembla avoir vaincu que pour relourner en France. Arrivé à A^ti, il abandonna encore la moitié de sa petite armée pour secourir le duc d'Orléans, enveloppé par cinquante mille hommes dans la ville de Novare; et lorsqu'il eut quitté l'Italie, il fat au>si peu soucieux de conserver ses conquêtes qu'il avait été ardent à les entreprendre. Frédéric, fils de Ferdinand, que nous avons vu chassé du trône de Naples, devenu roi titulaire après la mort de son père, reprit en un mois tout sou royaume, de concert avec le célèbre Gonsalve de Cordoue, surnommé le Grand Capitaine, que Ferdinand d'Aragon avait envoyé à son secours. Le duc d'Orléans , qui régna bientôt après sous le nom de Louis XII , fut trop heureux qu'on le laissât sortir de Novare avec les débris d'une garnison exténuée de misère et de faim. Enfin, de ce torrent dévastateur qui avait inondé l'Italie, il ne resta bientôt aucun vestige, et Charles VIII, dont la gloire avait été &i éphémère, mourut à l'âge de vingt- huit ans ( 1-497), laissant à son successeur ses fautes à réparer. Celle mort naturelle délivrait les Vénitiens d'un ennemi redoutable ; mais nous devons dire, à l'honneur du conseil des Dix, que, dès le commencement de la campagne, il avait repoussé avec indignation l'odieuse proposition qui lui avait été faite
par un seigneur du FHoul de se débarrasser du roi de France par le poison.
Le cardinal Bembo, historiographe de la république, a écrit l'histoire de cette époque dans la langue de Cicéron. Son livre est un modèle de belle latinité. L'invasion de Charles VIII et les malheurs qui en furent lasnite enflammèrent quelques années plus tard le patriotisme du poète Trissino, et lui suggérèrent l'idée d'un poëme allégorique, connu sous le nom de V Italie délivrée des Goths.