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BATIMENTS DES GRANDES ET DES PETITES-ÉCURIES

La place d'Armes se trouvant placée, ainsi que nous l'avons dit, entre le quartier Notre-Dame et le quartier Saint-Louis, les bâtiments des grandes et des Petites- Écuries, qui en font évidemment partie, appartiennent chacun à un quartier : celui des Grandes-Écuries au quartier Notre-Dame, et celui des Petites-Écuries au quartier Saint-Louis.

Nous avons déjà dit que deux hôtels existaient en 1670 à l'endroit où sont les Grandes et les Petites-Écuries. Dans le plan présenté par Mansart à Louis XIV, quand ce monarque eut résolu de faire de Versailles son séjour habituel, la place d'Armes, la grande cour du château, la cour Royale et la cour de Marbre, ne faisaient qu'un tout, et s'élevaient successivement, en se rétrécissant de plus en plus, jusqu'à la demeure du souverain, comme les marches d'un trône. Pour relier cette immense place au palais, l'habile architecte fit disparaître les hôtels, et h. 8

construisit à leur place ces deux bâtiments dans une proportion qui, tout en les tenant au rang d'accessoires, répond cependant parfaitement au grand espace qu'elles avaient à meubler. Fermées par des grilles en fer de 64 mètres de longueur (1), les ailes de chacune des Écuries suivent l'ouverture de l'angle entre les avenues. La grande cour de chacune est terminée au fond par une sorte de demi-lune composée de deux retours à angle droit, de deux portions de cercle, et, au milieu, d'un avant-corps qui se présente en face de l'entrée. Les arcades, fermées par des portes que l'on voit dans les deux portions circulaires, en annoncent la destination. Les Écuries de nos rois se composaient de deux parties, la Grande et la Petite-Écurie. Ce que l'on nommait la Grande-Écurie avait pour chef le Grand-Écuyer, l'une des premières charges de la cour; puis elle renfermait des écuyers, la maison des pages, les divers officiers servant aux grandes cérémonies, tels que les hérauts d'armes, les porte-épées et porte-manteaux, et les trompettes de la chambre du roi; de plus, des chevaux de main servant au roi et aux princes, et tout le domestique nécessaire pour le service. La Petite-Écurie était commandée par le premier écuyer; venaient ensuite les écuyers et les pages de la Petite-Écurie ; enfin les cochers, valets de pied, et tous les gens nécessaires au service et à l'entretien des voitures du roi et des chevaux de trait

(1) Autrefois ces grilles étaient tout à fait dans le même genre que celle de la grande cour du château : seulement, au lieu de lyres séparant de distance en distance les lances de la grille, il y avait des trophées composés de tous les attributs des écuries, telsque brosses, étrilles,cordesàiburrages,etc. — Ces jolies grilles allaient fort bien avec celle du château. Elles ont été détruites dans les premières années de la Restauration, et remplacées par celles qu'on y voit aujourd'hui.

qui se trouvaient dans les attributions de cette Écurie. La livrée de ces deux Écuries se reconnaissait aux galons des manches placés en travers pour les employés de la Grande et de haut en bas pour ceux de la Petite.

De cette division des Écuries du roi vient le nom de Grande et de Petite-Écurie donné aux bâtiments clans lesquels chacune d'elles était placée.

Voici comment, dans le Versailles immortalisé, Monicart (1) fait parler la Grande-Ecurie :

En termes d'écurie, on me nomme la Grande ;

Non pas, curieux, qu'on prétende Me donner sur ma sœur aucune primauté, Car nous sommes ensemble en même égalité : Ma voisine, à mon nom, ne prend pas un air sombre, Et mes riches dehors ne lui causent point d'ombre, Puisque nos bâtiments sont des deux parts égaux En ornements dorés comme en matériaux ; Ce qui seul nous distingue est causé par le nombre

Du plus ou du moins de chevaux

Que nous logeons dans notre enclos.

J'ai de ma part le privilège

Et l'honneur de tenir chez moi

Tous les nobles coureurs du roi

Avec les chevaux de manège.

La porte de l'arcade au fond de la cour de la Grande- Écurie, dans le milieu de l' avant-corps, donnait entrée dans un manège couvert. Des chevaux courant sont

(1) Jean-Baptiste de Monicart, trésorier de France à Metz, fut mis à la Bastille en 1710, sur le soupçon qu'il entretenait une correspondance avec les généraux allemands, et n'en sortit qu'en 1714, à la paix générale. Pour adoucir l'ennui de sa captivité, il décrivit en vers, ou plutôt, comme il en convient lui-même, en prose rimée, les beautés de Versailles. Il fit ainsi douze cahiers contenant environ six mille vers chacun. Il se proposait de les faire paraître en neuf volumes; mais la mort l'ayant surpris avant la publication complète de l'ouvrage, il n'en a paru que deux volumes.

sculptés au-dessus de cette porte, et sont surmontés d'un fronton aux armes de France :

Et ce même grand corps qui sur la cour avance

Est d'un beiu fronton couronné,

Et dont le fond paraît orné

DeTécu des armes de France ; Tout ce grand morceau pose, avec son contenu,

Sur un monceau d'armes en pile (Autrement dit trophée, en suivant l'ancien stile),

Et dont le poids est soutenu

De deux sonnantes Renommées Par les coups du ciseau très-finement formées. Un groupe est au-dessus figurant trois chevaux ;

On a placé sur les trumeaux Les armes dont en France on se sert d'ordinaire

Pour le noble métier de guerre;

Et parmi les quatre monceaux

Qui de trophée ont la figure,

On a mélangé la parure

Des vieilles armes qu'autrefois Les chevaliers portaient aux joutes, aux tournois (1).

En traversant le manège couvert, on sortait par une porte décorée comme l'autre, donnant sur une vaste carrière destinée à tous les exercices de cavalerie.

Les bâtiments de la grande et de la petite écurie furent bâtis en trois années, de 1679 à 1682. Louis XIV désirait venir habiter Versailles cette même année 1682. Mansart, voulant que les écuries fussent achevées avant son arrivée, pressait les entrepreneurs de terminer rapidement leurs travaux. Il les récompensa du zèle qu'ils mirent à lui obéir. On voit, en effet, dans les registres des dépenses des bâtiments du roi, un article ainsi conçu : Le 23 mai 1682. A Vignaux, Le Cœur et Martin, maçons,

(1) Versailles immortalisé.

GMNDES-ÉCURIES. H 7

22, 349 livres 9 sous 7 deniers, pour parfait paiement de 844,785 //ures 19 soms, pour les ouvrages de la grande écurie, y compris 12,000 livres de gratification en considération de la précipitation et frais extraordinaires , pour rendre les ouvrages et finis et parfaits dans le temps que Sa Majesté f avait ordonné.

Les sculpteurs Raon, Gravier, Couet, Briquet, Pallu, Meunier, Langlois et Martin furent chargés de la décoration des frontons et des portes de la grande écurie; Perreau, Boursier, Aubry et Meunier firent les vases qui décoraient le mur de l'avenue de Paris.

La dépense générale de la grande écurie s'éleva à 1, 451/1.40 livres 1 sou; et celle de la petite à 1,601,981 livres 15 sous 3 deniers, ce qui fait pour les deux édifices une somme totale de 3,053,281 livres 15 sous 8 deniers (1).

A peine les Grandes-Ecuries étaient-elles achevées qu'elles furent témoins de plusieurs fêtes.

Le Dauphin, fils de Louis XIV, était fort habile aux exercices du corps et il savait surtout parfaitement manier un cheval. Un de ses plus grands plaisirs était de faire des courses à la bague ou aux tètes. Ces courses consistaient à courir à cheval autour d'un lieu où se trouvaient placés des poteaux, auxquels étaient attachés des anneaux qu'il fallait enlever avec une lance, ou qui supportaient des tètes que l'on devait renverser.

Le jeudi 21 mai 1682, le Dauphin courut un défi à la bague dans la carrière des Grandes-Ecuries. Dans ces courses, sortes de combats, il y avait deux partis. Le Dauphin avait de son côté le duc de Vendôme et M. de

(1) Registre des dépenses des bâtiments du roi. ;

Brionne; et de l'autre se trouvaient le prince d'Harcourt, M. de la Feuillade et le comte de Marsan. Ils coururent six fois, et chaque fois le parti du Dauphin fut vainqueur. Ce qui rendait ces courses intéressantes, outre l'avantage du prix que l'on pouvait remporter, c'était la présence des dames devant lesquelles chacun des cavaliers cherchait à montrer le plus de grâce et d'adresse. Ainsi, à la course du Dauphin assistaient la reine, la Dauphine, Madame, Mademoiselle, et une grande partie des dames de la cour.

Cette course n'était que le prélude d'une autre beaucoup plus belle qui se fit dans le même lieu le dimanche suivant 24. Pour celle-ci on nomma deux juges, le duc de Saint-Aignan et le duc de Gramont. Les coureurs furent divisés en deux quadrilles. A la tête de la première se trouvait le Dauphin, et il avait pour chevaliers MM. de Brionne, de Marsan, de Turenne, de Vendôme, de Soyecourt et de Mailly; la seconde avait pour chef le prince de la Roche-sur-Yon, et pour chevaliers MM. de Commercy, de Tingry, de Molac, de Monaco, d'Harcourt et de Roussy.

Le roi, la reine, la Dauphine, les princes et princesses et un grand nombre de dames de la cour, étaient dans une tribune élevée sur un des côtés de la Carrière.

Chacun des jouteurs, stimulé sans doute par la présence du roi et de tout ce que la cour renfermait de plus hauts personnages, mit une telle habileté dans ses exercices, qu'il fut impossible de proclamer un vainqueur.

Au mois de juillet 1682, le Manège des Grandes-Écuries fut transformé en salle de spectacle pour y exécuter l'un des meilleurs opéras de Lully.

Il n'existait dans le château, sous Louis XIV, qu'un

très-petit théâtre occupant le vestibule actuel de la cour des Princes. Le roi désirait voir le nouvel opéra de Persée, dont Quinault avait fait les paroles et Lully la musique. 11 voulait aussi que la Dauphine, sur le point d'accoucher, assistât à cette représentation. Il fut alors décidé que l'on dresserait un théâtre dans la cour de Marbre du château. Le temps, qui depuis plusieurs jours était mauvais, s' étant tout â coup mis au beau, on en profita pour travailler activement à sa construction; mais le jour même de la représentation il tomba une pluie tellement abondante que l'on dut renoncer à l'achever. Le roi avait déjà ordonné qu'on remit ce spectacle à une autre époque, quand les ordonnateurs de la fête , voyant combien ce contre -temps contrariait Louis XIV, lui promirent que le soir même un autre théâtre serait dressé dans le Manège des Grandes-Écuries, et qu'on pourrait y jouer l'opéra de Lully. En effet, à huit heures du soir, ce lieu, où à midi l'on faisait des exercices d'équitation, était transformé en une salle d'un éclat éblouissant. Théâtre, orchestre, haut dais pour le roi, tribunes pour les spectateurs, rien n'y manquait. Le fond du théâtre représentait une véritable forêt formée d'orangers et d'arbres de toute espèce ; des figures de Faunes et de divinités complétaient cette décoration éclairée par une immense quantité de lustres et de girandoles. L'opéra fut parfaitement exécuté; le roi, ravi de la musique, dit à Lully qu'il n'en avait pas encore entendu qui lui eût paru plus également belle partout. Il donna aussi des éloges à mademoiselle Le Rochois, la cantatrice la plus parfaite qu'eût encore possédée l'Opéra, et à Pécourt, danseur célèbre, l'un des amants préférés de Ninon de Lenclos.

Le 26 mai 1686, la cour des Grandes-Écuries fut témoin d'un brillant spectacle.

Dans sa jeunesse, Louis XIV aimait beaucoup les carrousels, et l'on connaît la magnificence de celui de 1662 et des fêtes de Versailles en 1664. Le Dauphin avait hérité du goût de son père, et nous avons vu que la Carrière des Grandes-Écuries lui avait déjà servi à des jeux de cette nature. Depuis le commencement de l'année 1686,1e roi souffrait beaucoup du mal qui nécessita quelques mois plus tard la grande opération. Il sortait peu, et l'on cherchait tous les moyens de le distraire. Dans ce but, le Dauphin imagina une fête d'un nouveau genre. Jusqu'alors les diverses quadrilles d'un carrousel n'avaient été composées que d'hommes : on décida que les dames feraient partie de celui-ci, et qu'elles seraient aussi nombreuses que les hommes. Un carrousel étant une sorte de représentation d'un fait historique, il fallait toujours choisir un sujet. Celui donné parle duc de Saint-Aignan, chargé particulièrement de la direction de cette fête, était celui-ci :

« Talestris, reine des Amazones, également renomme'e pour sa valeur et pour sa beauté, attirée par la haute réputation d'Alexandre, vient le trouver en son camp, accompagnée de trente des plus belles et des plus courageuses dames de sa cour. Ce monarque, charmé de les voir, et plein de reconnaissance de ce qu'elles sont venues le chercher, veut leur donner le divertissement de quelques fêtes guerrières, et choisit pour cet effet trente des mieux faits et des plus adroits de ses courtisans. Il les divise en deux quadrilles, se met à la tète de la première avec Talcstris, et donne le commandement de l'autre au jeune prince Lysimachus, son proche parent, dont l'adresse a déjà paru dans des spectacles de cette nature. 11 a pour compagne dans celui-ci Orythie, princesse d'un grand mérite et sœur de la reine Talestris, et tous les courtisans ont soin chacun d'une dame qu'ils conduisent. Alexandre propose un prix pour celui de tous ces guerriers qui réussira le mieux dans ces jeux militaires,

où la magnificence, l'adresse et la galanterie paraissent au plus haut point. »

Le sujet choisi, le Dauphin désigna les seigneurs et les dames des quadrilles, puis chaque chevalier alla demander à sa dame la couleur qu'elle voulait choisir et qu'il devaitjporter dans le tournoi. De nombreuses répétitions précédèrent l'exécution du carrousel, et furent l'occasion de divertissements et de collations magnifiques en divers bosquets du parc, où toute la cour assistait.

Pendant ce temps, l'on préparait la cour des Grandes- Écuries pour cette solennité. Le pavé fut enlevé et remplacé par un sable propre aux pieds des chevaux; l'on éleva tout autour de grandes tribunes en amphithéâtre, et les nombreuses fenêtres des bâtiments furent ornées avec luxe.

Le 28 mai, jour fixé pour la fête, une foule considérable de seigneurs et de dames garnissaient , dès le matin, les fenêtres et les tribunes de la Grande-Écurie. Louis XIV arriva vers midi, et se plaça aux fenêtres du premier étage de l'aile du côté de l'avenue de Paris, dans l'appartement du comte d'Armagnac, grandécuyer.

Aussitôt que le roi fut arrivé, l'on vit sortir de la Grande-Écurie les chevaux des chevaliers, et delà Petite- Écurie ceux des dames, richement enharnachés, et précédés de trompettes, timbaliers et hautbois. Ils se dirigèrent sur la grande cour du château, se réunirent et avancèrent ainsi jusqu'à l'appartement du Dauphin. Tous les seigneurs et] les dames faisant partie. du carrousel s'étaient habillés dans les appartements du château. Ils descendirent dans la cour Royale, montèrent à cheval, et la marche commença.

On ne peut aujourd'hui se figurer la magnificence des costumes de ce carrousel. Pour en donner une légère idée, nous allons décrire ceux de deux des principaux acteurs, le Dauphin et la duchesse de Bourbon (1). L'habit du Dauphin était à la grecque, de couleur bleue, avec des compartiments brodés d'or et d'argent; le devant et le derrière étaient fermés par cinq boutonnières; le hautj et le bas échancrés, et laissant voir une veste de drap d'or rebrodé. Les échancrures de l'habit, en forme de festons, étaient bordées d'une riche campane brodée de pierreries ; les manches ouvertes sur les côtés, et resserrées en deux endroits avec des bracelets de^ diamants. Sa coiffure était un turban grec, formé de bandes de diamants, dans les intervalles desquelles sortaient des bouillons d'une étoffe de lames d'or, et orné de plumes bleues mouchetées de blanc,- surmontées d'une belle masse de héron. Il avait pour chaussure des bottines rouges brodées d'arabesques d'or, avec des boutons de diamant placés sur le côté de la jambe.

Le cheval du Dauphin, bai-brun et persan d'origine, était couvert d'une housse composée de pièces d'orfèvrerie ciselée, formant des chaînes larges de deux pouces et enrichies de pierreries. Au bas de chaque chaîne se trouvaient plusieurs pendeloques d'orfèvrerie de différentes grandeurs. Toutes ces chaînes se rattachaient du poitrail à la croupe et venaient se réunir à un grand ornement d'orfèvrerie placé sur chaque côté de la croupe, en sorte que le corps de l'animal paraissait tout garni d'or et de pierreries. Le harnais de la tète, aussi couvert d'or

(1) La description de tous les costumes des personnages de cette fête tient presque tout un volume in-4° intitulé : Carrousel de Monseigneur le Dauphin.

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et de pierreries, était orné sur le côté droit d'une masse de héron. Sous sa gorge pendait une houppe dont la tète était d'or ciselé orné de diamants , et dont les pendants étaient d'or trait , garnis de pendeloques de pierreries. Enfin, les rênes et les étriers étaient formés de chaînes d'or pareilles à celles de la housse.

La duchesse de Bourbon, habillée en Amazone, avait tout le corps couvert d'une cotte d'armes garnie d'écailles d'or, et la tète ornée d'un casque d'or surmonté de plumes bleues mouchetées de blanc. A son côté pendait un cimeterre, dont le fourreau était d'or couvert de pierreries, et elle tenait à la main un javelot d'or enrichi de diamants. Rien ne parut plus galant que cet habit; la duchesse le portait avec une grâce infinie.

La housse de son cheval était de velours noir brodé d'or, orné de bandes de la même étoffe tombant jusqu'en bas, et au bout desquelles était un masque d'or brodé et orné de rubis; chacune de ces bandes reliée avec les autres par des nœuds de réseau d'or, dont le centre était un gros diamant, de manière qu'on apercevait le corps du cheval à travers une riche housse. Le poitrail, la muselière et le fronteau de la tête du cheval étaient d'orfèvrerie ornée de pierreries, et le reste du harnais bleu or et argent.

Cette brillante cavalcade descendit la cour du château, traversa la place d'Armes, entra dans la cour des Grandes-Écuries, et, après en avoir fait le tour et passé devant le roi placé à la fenêtre du grand-écuyer, vint lui faire face. Le roi salua les dames et donna l'ordre de commencer les courses. Que l'on se figure cette grande cour des Écuries remplie de spectateurs dans le plus brillant costume', le roi et les premiers seigneurs de

la cour garnissant les fenêtres, ces chevaliers et ces dames tout couverts d'or et de pierreries, joutant de grâce et d'adresse pour se faire distinguer du plus grand monarque du monde, et cette foule immense répandue dans la vaste place qui précède la lice, et l'on aura une idée des fêtes magnifiques dont Versailles était souvent le théâtre sous Louis XIV.

Plusieurs courses eurent lieu sans résultat, mais enfin les prix furent emportés, le premier par le comte de Brionne, et le second par le marquis de La Châtre. Les vainqueurs vinrent recevoir des mains du roi le prix, consistant, pour chacun d'eux, en une épée garnie de diamants.

Tous les costumes de ce carrousel avaient été dessinés par Bérain (1), et la musique, exécutée pendant la marche des courses, était de Lully. Le manuscrit de cette musique est dans la collection de la Bibliothèque de Versailles.

Le 25 mai 1717 , le czar Pierre-le- Grand visita les Grandes et les Petites-Ecuries. Il examina dans le plus grand détail les magnifiques chevaux réunis dans la Grande-Écurie. Le duc d'Antin, comme surintendant des bâtiments du Roi, lui faisait les honneurs de Versailles. Saint-Simon, parlant de cette visite de Pierre le Grand à Versailles, ajoute :

« L'appartement de madame la Dauphine était préparé pour lui.

(t) Bérain était dessinateur du roi. Il composa les costumes du carrousel de 1662 et des fêtes de Versailles. Il dessinait aussi pour l'opéra, dont Lully était le directeur, des costumes d'une grande originalité. La Bibliothèque de la ville de Versailles possède un très-beau volume manuscrit représentant une grande quantité de costumes de théâtre et de décorations, tous dessinés et peints de la main même de Bérain.

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et il coucha dans la communication de M. le Dauphin (1), père du roi, qui fait à cette heure des cahinets pour la reine ; il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. Sa principale suite fut logée au château. Ils menèrent avec eux des demoiselles qu'ils firent coucher dans l'appartement qu'avait madame de Maintenon, tout proche de celui où le czar couchait. Blouin, gouverneur de Versailles, fut extrêmement scandalisé de voir profaner ainsi ce temple de la Pruderie, dont la déesse et lui, qui étaient vieux, l'auraient été moins autrefois. Ce n'était pas la manière du czar ni de ses gens de se contraindre. »

Nous avons dit plus haut que le Manège des Grandes- Écuries avait été transformé en salle de spectacle pour la représentation de l'opéra de Persée. Cette salle fut trouvée excellente pour la musique; et comme la grande salle de l'Opéra du château n'était pas encore construite, on conserva celle des Écuries, dans laquelle, sous Louis XIV, furent exécutés presque tous les opéras de Lully.

En 1745, la salle du Manège servit aux fêtes du mariage du Dauphin, fils de Louis XV, avec la princesse Marie-Thérèse, infante d'Espagne. Le 23 février, on y représenta une comédie-ballet [la Princesse de Navarre) faite pour la circonstance par Voltaire, et dont la musique est de Rameau. Cette pièce, assez faible, valut cependant au poëte la charge de gentilhomme ordinaire de la chambre, charge d'une valeur d'environ soixante mille livres. Voltaire ne se fit pourtant aucune illusion ni sur son ouvrage ni sur le prix excessif de la récompense, et il composa à cette occasion les vers suivants :

Mon Henri-Quatre et ma Zaïre,

Et mon Américaine. Alztre, Ne m'ont valu jamais un seul regard du roi; J'eus beaucoup d'ennemis avec très-peu de gloire.

(1) Le duc de Bourgogne.

Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi, Pour une farce de la foire.

Le lendemain la même salle fut transformée en salle de bal. Toute la cour assista à ce bal ouvert par le Dauphin et la Dauphine. Pendant ces deux soirées, le château et les Écuries, illuminés par un triple cordon de lumières et par un grand nombre de lustres et de girandoles, offrirent un des plus beaux spectacles qu'on pût voir en ce genre. On trouve à la Bibliothèque de la ville de Versailles deux très-belles gravures représentant la décoration de la salle du Manège pendant ces deux jours de fêtes.

Le 27 novembre 1745, on représenta sur ce théâtre une autre pièce de Voltaire. On venait cette année de gagner la bataille de Fontenoi ; cette victoire avait été suivie de la prise de Tournai, et successivement de celles de Gand, Bruges, Oudenarde, Dendermonde, Ostende, Nieuport et Ath. Madame de Pompadour voulait donner une fête pour le retour du roi. Elle chargea Voltaire, très avant dans sa faveur, de célébrer dignement les victoires du monarque et de le couronner comme un héros. Il fit alors l'opéra ayant pour titre : le Temple de la Gloire, dans lequel Louis XV est désigné sous le nom de Trajan : « 11 ne court pas après la gloire, dit Voltaire dans sa préface, il n'est occupé que de son devoir, et la gloire vole au-devant de lui; elle le couronne, elle le place dans son temple; il en fait le temple du bonheur public. Il ne rapporte rien à soi, il ne songe qu'à être le bienfaiteur des hommes; et les éloges de l'empire entier viennent le chercher, parce qu'il ne cherchait que le bien de l'empire. » Rameau fut chargé de faire la musique de cet opéra, dont la représentation eut lieu dans la salle du Manège. Il

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se passa à cette fôte une aventure singulière, que quelques personnes ont révoquée en doute, mais qui, d'après les recherches de M. Beuchot, le savant éditeur des Œuvres de Voltaire, parait tout à fait authentique. Madame de Pompadour avait voulu réserver un triomphe à son protégé, et l'avait fait placer derrière le roi. Vers la fin de la pièce, Voltaire, enthousiasmé par les marques d'approbation que sa pièce recevait de Louis XV, s'approcha de lui et s'écria avec transport : Trajan est-il content ? Quelques courtisans, choqués de ce manque de respect, voulurent s'emparer de Voltaire ; mais, au fond, le mouvement était trop flatteur pour le roi, qui s'opposa à leur action et fit grâce au téméraire enthousiaste (1).

Le mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne ne fut pas longtemps heureux. Le 22 juillet 1746, la Dauphine succombait, après avoir donné le jour à une princesse. Le Dauphin paraissait inconsolable de cette perte, mais sa douleur dut céder devant la raison d'État qui voulait un héritier à la couronne. Un nouveau mariage fut donc décidé, et cette fois une princesse de Saxe, Marie-Josèphe, devint sa nouvelle épouse.

Le mariage se fit dans la chapelle du château de Versailles, le 9 février 1747. Le soir même il y eut un bal magnifique dans la salle du Manège des Grandes-Écuries, et le lendemain bal masqué dans les appartements du château. Il se passa dans ces bais plusieurs aventures plaisantes. Les seigneurs de la cour étaient seuls admis au bal du Manège. Cependant, comme beaucoup de bourgeois, et surtout de femmes riches, mais non titrées, de Paris, désiraient y assister, on avait mis de chaque

(1) Œuvres de Voltaire, édition de Beuchot, et Vie privée de Louis XV.

côté de la salle des gradins, sur lesquels on fit placer les femmes d'un côté et les hommes de l'autre. Un individu s'étant assis sur une banquette réservée, l'officier des gardes-du-corps voulut le faire changer de place; il résista; l'autre insistant, l'individu, qui sans doute avait des raisons pour conserver son incognito, excédé d'impatience, lui répondit avec vivacité : Je m'en /..., Monsieur, et si cela ne vous convient pas, je suis un tel, colonel au régiment de Champagne. Cette querelle fit de l'éclat et se répandit dans la salle. Un instant après, une dame qu'on voulait faire aussi changer de place, se voyant trop tracassée, s'écria : Enfin, vous ferez ce que vous voudrez, mais je suis du régiment de Champagne. Cette répartie fit rire toute la cour, et, substituée au mot trop énergique du colonel, elle y a fait longtemps proverbe, pour exprimer plus décemment la même chose. Le bal masqué fut beaucoup plus libre. Tout porteur d'un billet y était admis indistinctement. La marquise de Pompadour, craignant que l'on ne profitât de cette fête pour lui enlever le coeur du roi, avait disposé des émissaires chargés d'épier les mouvements de tous les masques. Au milieu des divers rapports, on lui signala un fait qui fut le sujet d'une scène originale et plaisante, dont Louis XV s'amusa beaucoup. Un buffet splendidement servi offrait en profusion des rafraîchissements aux personnes du bal. Un masque en domino jaune s'y présentait fréquemment et dévastait horriblement les liqueurs fraîches, les vins exquis et toutes les pièces de résistance. S'il disparaissait un instant, c'était pour revenir plus altéré et plus affamé. Il fut remarqué, nonseulement des émissaires de madame de Pompadour, mais de beaucoup d'autres personnes qui ne pouvaient

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venir au buffet sans l'y apercevoir. Bientôt le domino jaune devint l'objet de la curiosité générale. Le roi voulut le voir ; inquiet de savoir qui il était, il le fit suivre. L'on s'aperçut alors que c'était un domino commun aux Çent- Suisses de garde. Chacun d'eux, s'en affublant tour à tour, venait remplacer le camarade à ce poste, qui n'était pas le plus mauvais. On sait ce qu'était un cent-suisse quant à la corpulence, et en général à l'appétit, et l'on peut juger quel effroyable ravage dut faire dans le buffet royal le corps-de-garde des Cent-Suisses.

Le bâtiment des Grandes-Ecuries resta inoccupé pendant la Révolution. Par arrêté des consuls, du 2 vendémiaire an IX, les écoles d'instruction des troupes à cheval et des trompettes furent réunies et placées à Versailles dans les Grandes-Ecuries.

Lorsque l'empereur Napoléon eut formé sa maison, les bâtiments des Grandes et des Petites-Ecuries, appartenant de nouveau à la liste civile, furent occupés par les officiers et employés des Ecuries, et par la maison des pages. Cet état de choses continua sous la Restauration.

Dans les dernières années du règne de Louis XVI, le comble du Manège, dont les charpentes vieillies étaient trop chargées parla couverture en plomb, s'écroula pendant une nuit. Ce comble a été reconstruit en 1855, et le manège rétabli.

Après 1830, les Grandes-Écuries servirent de magasins et furent habitées par des employés du château.

En 1849, les Grandes-Ecuries reçurent une destination toute nouvelle. « La loi sur l'enseignement agricole , votée le 3 octobre 1848 par l'Assemblée nationale, dit M. Gasparin, dans une notice remarquable sur l'Institut

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agronomique de Versailles (1), établissait trois degrés d'instruction, relatifs aux trois aspects différents sous lesquels se présentent toutes les industries humaines : le métier, l'art, la science. Le métier, qui est le lot du plus grand nombre, exige une grande habileté dans la maind'œuvre, une juste appréciation des différents procédés par lesquels on exécute les travaux et de leur application aux différents cas; enfin, une bonne direction économique et morale des individus qui y concourent. La loi pourvoyait à ce besoin par les fermes-écoles; elle pensait que, bien que l'instruction du métier y fût donnée sur une petite échelle, comparativement au grand nombre de ceux qui exercent l'agriculture, cependant cette bonne semence, répandue dans la population, s'y propagerait et porterait d'heureux fruits.

« L'art s'adressait à une classe plus élevée. Il s'agissait ici de former des contre-maîtres et des chefs d'ateliers, qui eussent appris à tirer parti d'une situation et d'un système donné : celui du pays où ils étaient, où ils devaient pratiquer. Pour ceux-ci on créa les fermes régionales. On devait y apprendre quel était le meilleur système approprié à la région et le degré de perfection dont il était susceptible ; on devait y donner aux élèves une instruction théorique qui, sans chercher l'enchaînement des principes agricoles, ni les rattacher par une analyse trop scientifique aux théories des sciences naturelles et physiques, leur montrât, sous une forme dogmatique, leur application à la situation locale du pays, et s'appliquât surtout à développer leur sens pratique, le tact des opérations agricoles en rapport avec le climat, le talent de régler les conditions économiques d'une entreprise, et celui de conduire les hommes qui se trouveraient sous leurs ordres.

« Enfin, l'Institut était chargé d'enseigner la science. Il s'adressait aux esprits les mieux éclairés pour saisir l'ensemble de la doc-

(1) Annales de l'Institut agronomique, 1832.

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trinc agronomique, pour la faire avancer par leurs travaux et leurs observations, pour la propager par l'enseignement, pour en diriger la pratique dans toutes les situations, quels que fussent le climat, le sol, la situation économique où ils seraient placés. Les élèves devaient y être initiés aux principes des sciences naturelles, physiques et chimiques, qui peuvent s'appliquer à l'agriculture; ils devaient y être mis en possession des moyens d'investigation et d'analyse qui éclairent les problèmes que présentent les phénomènes de la culture ; enfin, après avoir passé deux années dans ces travaux théoriques, une troisième année devait être entièrement consacrée à la pratique dans les fermes de l'Institut. Là, on leur devait montrer l'application des théories qu'ils auraient apprises : on devait les exercer à tous les procédés de la conduite culturale et économique d'une exploitation. On était ainsi conduit à faire, pour former des chefe d'exploitation, des ingénieurs agricoles, ce que l'expérience avait montré comme nécessaire pour ceux qui étaient chargés des autres services; par exemple, comme l'ingénieur des ponts et chaussées qui, en sortant de l'école, où il a étudié la théorie des constructions, est envoyé en mission près d'un ingénieur en chef pour en apprendre la pratique. Telle est l'idée que l'on doit se former de ce que devait être l'Institut agronomique. C'était l'école d'application de l'agriculture. »

Versailles fut choisi pour y établir l'Institut agronomique. Le domaine de Versailles, appartenant à l'ancienne liste civile, d'une contenance de 1,463 hectares 68 ares 41 centiares, fut affecté au service de l'Institut, et les bâtiments des Grandes-Écuries furent destinés à en devenir le siège. On y forma des collections de minéralogie, de physique, d'histoire naturelle, de machines agricoles, une bibliothèque, etc. De vastes laboratoires de chimie y furent construits et pourvus de tous leurs appareils. Enfin on y réunit un personnel de professeurs capables de répondre au vœu de la loi. Un directeur général était le chef de l'établissement; il avait sous lui, pour l'enseignement, un directeur des études; pour la

culture, un directeur des cultures. Neuf chaires avaient été créées, savoir : Sciences préparatoires. — 1* botanique; — 2° zoologie; — 3° physique terrestre, météorologie et géologie; — k° chimie; 5° génie rural. Sciences agricoles. — 1° agriculture; — 2° sylviculture; — 3° zootechnie; — 4° économie rurale; — de plus un maître de dessin. Quarante-sept élèves suivirent les cours pendant la première année, trente-trois pendant la seconde et de plus environ deux cents auditeurs libres.

La troisième année allait commencer, lorsqu'un décret du Président de la République, en date du 17 septembre 1852, vintsupprimer l'Institut agronomique pour lequel on avait déjà dépensé des sommes considérables.

Aujourd'hui les Grandes-Écuries sont le siège de l'École d'artillerie de la Garde impériale.

De nombreuses réparations ont été faites aux bâtiments par les soins de M. Questel, architecte du palais. Outre le rétablissement du manège, dont nous avons déjà parlé, on a refait toute la toiture et remis à neuf tout l'intérieur de la cour. Du côté de l'avenue de Saint-Cloud et de l'avenue de Paris, on a reconstruit les murs en briques, et sur ceux de cette dernière avenue, le sculpteur Pons a refait les vases détruits depuis fort longtemps. On a aussi placé dans ces bâtiments les Mess (1) des deux régiments d'artillerie de la Garde.

En 1740, un manège couvert fut construit le long de l'avenue de Paris dans la Carrière. De l'autre côté l'architecte Fouacier éleva, en 1786, un bâtiment parallèle, resté longtemps inachevé , pour y loger les nombreux chevaux du roi. Ces deux bâtiments ont changé de des-

(1) Mot anglais : plat, compagnon de plat, gamelle.

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tination en 1853. De nouvelles constructions y ont été ajoutées, et on en a fait une caserne pour y loger l'artillerie à cheval de la Garde. Cette caserne contient 1,087 hommes et 789 chevaux.

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